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jeudi 4 janvier 2024

L’invention du zéro, des chiffres arabes et de l’Algèbre : Trois mythes durables

 

Parmi les mythes qui sont tenaces, il y en a trois qui reviennent périodiquement pour justifier l’apport « essentiel » de la science arabo-musulmane à la science européenne : le zéro, les chiffres arabes et l’invention de l’algèbre.

Prenons les faits tels qu’ils sont et rendons à César ce qui lui appartient !

Le zéro a été inventé par les Babyloniens pour montrer une absence dans l'écriture d'un nombre comme dans 102 où le zéro signifie l'absence de dizaines. On nomme ce zéro, le zéro de position. De façon indépendante, le zéro de position a également été inventé par les Mayas, un peuple d'Amérique centrale.

Chez les Grecs classiques, le zéro posait un gros problème. Avec sa connotation de néant et de non existence, l'esprit grec avait un peu de mal. Les grecs comprenaient l'utilité d'un zéro pour leurs calculs mais le rejetaient pour des croyances philosophiques. Comme l'infini, le zéro faisait peur aux grecs. Selon la conception aristotélicienne, le vide et l'infini n'existaient pas, bien qu'elle conçoive un infini potentiel au sens d'une éventualité utopique impossible à réaliser. 

Certains croient que ce sont les Grecs qui ont pourtant inventé le symbole du zéro. Les astronomes grecs employaient dans leurs tables un zéro, l'omicron, noté o qui ressemble à notre zéro actuel mais il s'agit vraisemblablement d'une coïncidence.

Dans le courant du IVe siècle, les Indiens ont réinventé le zéro de position avant d'en faire un vrai nombre qu'on peut additionner et multiplier, comme les autres, au VIIe siècle. Ce zéro de position apparait dans un ancien texte indien appelé manuscrit de Bakhshali qui se compose de 70 feuilles d'écorce de bouleau, remplies de mathématiques et de textes en sanskrit. Les pages les plus anciennes de ce manuscrit remontent entre 224 et 383 après JC. Le zéro y est représenté sous forme de point.

A la même époque (Vers 300), les marchands indiens inventèrent une manière plus pratique de noter les chiffres. Au lieu de répéter l'unité comme le faisaient les Babyloniens, les indiens ont tout simplement inventé les neuf symboles représentant les chiffres de 1 à 9, chiffres que, après plusieurs transformations graphiques, nous utilisons encore  aujourd'hui. C’est ce qu’on appelle les chiffres arabes, ou pour être plus précis les chiffres indo-arabes qui nous sont parvenus par les savants chaldéo-assyriens à travers l’Empire byzantin (Qui fut colonisé totalement par les arabes un peu avant la Renaissance italienne, en 1453).

Les chiffres arabes ont donc été inventés par les marchands indiens quatre siècles avant l’arrivée de l’Islam !

Mais nous devons l'apparition de zéro en tant que nombre au mathématicien indien Brahmagupta (598-668). Dans le Brahmasphutasiddhanta, ce qui signifie « l'ouverture de l'Univers », écrit entièrement en vers, il donne les règles régissant zéro, ainsi que les nombres positifs ou négatifs, en termes de dettes et de fortunes :

  • Une dette moins zéro est une dette.
  • Une fortune moins zéro est une fortune.
  • Zéro moins zéro est zéro.
  • Une dette soustraite de zéro est une fortune...

Dans ce même ouvrage, Brahmagupta donne donc les règles de manipulation des nombres positifs et négatifs, mais compile d’autres découvertes mathématiques : Une méthode de calcul des racines carrés, des méthodes de résolution des équations linéaires et quadratiques, des règles pour la manipulation des séries. Il poursuit ainsi les travaux d’Aryabhata l'Ancien sur des cas particuliers d’équations d’inconnues entières du type ax + by = c, où a, b et c sont des entiers. Il présente une méthode de calcul du nom de gomutrika dont la traduction est la « trajectoire de l’urine d’une vache » ! Elle est semblable à celle encore utilisée de nos jours pour poser les multiplications.

Le zéro comme objet mathématique que nous utilisons en mathématique est donc une invention indienne du milieu du septième siècle !

C'est dans l'école d'Alexandrie que nous trouvons les premières traces de l'algèbre, c'est-à-dire du calcul des quantités considérées uniquement comme telles. La nature des questions proposées et résolues dans le livre de Diophante, exigeait que les nombres y fussent envisagés comme ayant une valeur générale, indéterminée, et assujettie seulement à certaines conditions. Avec l’arrivée de l’Algèbre, les mathématiques sortent de la simple résolution de problèmes concrets en se conceptualisant. Cette conceptualisation de l’algèbre fera un nouveau pas décisif au XVIe siècle quand François Viète fonda le calcul littéral en introduisant la représentation symbolique des grandeurs par des lettres.

L’algèbre fut donc inventée par un grec (Diophante) qui vécut à Alexandrie entre le premier siècle avant J.-C. et le quatrième siècle.

De son côté, le terme « Algèbre » provient du latin algĕbra qui, à son tour, dérive d’un vocable arabe qui veut dire « réduction ». Dans le monde arabe, l’on entendait par algèbre l’art permettant de réduire les os déplacés ou fracturés. C’était donc la science des rebouteux. Il est passé dans la langue espagnole où "algebrista" désigne encore le rebouteux. Il faudra attendre le début du IX siècle pour voir apparaitre le terme dans un traité du mathématicien Al-Karezmi. Il y désigne un procédé de calcul consistant à ajouter un même nombre aux deux membres d’une égalité.

On est fort loin du mythe de l’Algèbre inventé par les arabes !

Le zéro (Comme élément mathématique) et les chiffres arabes inventés respectivement par les savants ou les marchands indiens, L’algèbre conceptualisé par un grec vivant à Alexandrie et formalisée par un français au XVIe siècle …. Mais où est l’apport de la « Brillante » science arabo-musulmane qui, sans elle, l’essor scientifique occidental n’aurait pas pu avoir lieu ? En colonisant l’Empire byzantin chrétien, l’Empire arabo-musulman a hérité de la brillante science chaldéo-assyrienne qui reprenait la science grecque. Il avait toutes les connaissances et les savants à Bagdad pour continuer le développement des sciences. Au lieu de cela, il n’a laissé que la désolation intellectuelle jusqu’à son démantèlement en 1919 se contentant de faire des compilations des travaux existants bien avant l’arrivée de l’Islam et de rares avancées scientifiques mineures.

http://histoirerevisitee.over-blog.com/2018/05/l-invention-du-zero-des-chiffres-arabes-et-de-l-algebre-trois-mythes-durables.html

lundi 30 octobre 2023

SPQR. Histoire de l’ancienne Rome, par Mary Beard

 

Les éditions Perrin ne sont jamais à court d’ouvrage majeur ; elles le prouvent avec la sortie de SPQR. Histoire de l’ancienne Rome, de Mary Beard. Figure académique anglaise, Mary Beard est professeur à Cambridge. Personnalité hors norme, alliant une hauteur de vue unique à une écriture rare, elle est membre de la British Academy et de l’American Academy of Arts and Sciences.

Auteur de nombreux livres acclamés par la presse et plébiscités par le public, dont The Roman Triumph, The Parthenon, et Pompéi, elle est également chargée de l’Antiquité pour le prestigieux Times Literary Supplement. Brillante pédagogue, elle conseille la BBC pour ses émissions historiques.

Cet ouvrage, de plus de 500 pages, retrace l’histoire de Rome, de sa fondation à sa chute ; un effondrement de l’empire romain particulièrement d’actualité aujourd’hui, à l’heure où les frontières de l’Europe cèdent de toute part…

L’ancienne Rome continue de soutenir l’édifice de la culture occidentale, de façonner notre vision du monde et la place que nous y occupons. Mais comment et pourquoi ce qui n’était qu’un village insignifiant dans le centre de l’Italie a-t-il pu devenir une puissance à ce point dominante, exerçant son autorité sur un vaste territoire déployé à travers trois continents et façonnant nombre de nos concepts fondamentaux sur le pouvoir, la citoyenneté, la guerre, l’empire, le luxe ou la beauté ? L’auteur retrace mille ans d’histoire de l’Urbs, du mythe fondateur de Romulus et Remus à l’édit de l’empereur Caracalla offrant la citoyenneté romaine à tous les habitants libres de l’empire (IIIe siècle).

Ce faisant, l’auteur conteste les perspectives historiques confortables, refusant l’admiration simpliste ou la condamnation systématique. Elle montre que l’histoire romaine, loin d’être figée dans le marbre, est constamment révisée en fonction de nouvelles connaissances. Rome ne fut pas, par exemple, le petit frère violent de la Grèce, féru d’efficacité militaire, là où son aînée aurait au contraire privilégié la recherche intellectuelle.

De célèbres personnages – Cicéron, César, Cléopâtre, Auguste et Néron – prennent ainsi une tout autre couleur, tandis que les acteurs négligés dans les histoires traditionnelles – les femmes, les esclaves et affranchis, les conspirateurs et, globalement, ceux qui ne sont pas du côté des vainqueurs – retrouvent leur place dans l’éblouissante aventure romaine.

SPQR –Senatus PopulusQue Romanus – est l’abréviation qu’utilisent les Romains pour désigner leur État. À travers ce livre exceptionnel, ponctué par une centaine d’illustrations, le Sénat et le Peuple de Rome reprennent vie.

SPQR est un ouvrage majeur concernant une période déterminante et passionnante dans l’histoire de l’Europe.  Le livre est agrémenté de photos et d’illustrations, qui rendent la lecture encore plus agréable. A posséder, pour tous les étudiants en Histoire abordant cette période, mais aussi pour tous les passionnés de cette période. Procurez-le vous, et replongez dans ce rêve appelé Rome, qui s’effondra après l’édit de Caracalla…

SPQR. Histoire de l’ancienne Rome – Mary Beard – Perrin – 26 €. Commandez le livre en cliquant sur l’image ci-dessous, et aidez en même temps breizh-info.com qui touchera une commission.

Photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2016 dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2016/10/23/51765/spqr-histoire-de-lancienne-rome-mary-beard/

mardi 11 juillet 2023

La guerre romaine (58 av JC. 235 ap JC) . Par Yann Le Bohec

 

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Les Editions Tallandier ont publié en août dernier le dernier ouvrage de l’historien Yann Le Bohec, que les lecteurs de la Nouvelle Revue d’Histoire connaissent bien. Intitulé « La guerre romaine », le livre retrace pas moins de 3 siècles d’histoire militaire romaine, dans ce qui constitue sans aucun doute une synthèse des 40 années de recherches qu’a consacrées l’historien à l’histoire romaine. Il s’agit donc d’un ouvrage fondamental et indiscuté sur la période de la part de celui qui est également professeur émérite en Sorbonne.

L’armée romaine a été l’armée la plus efficace non seulement de l’Antiquité mais encore de toute l’histoire. En cinq siècles elle a conquis un empire immense, elle a su le garder pendant cinq autres siècles  et, après sa disparition, elle n’a laissé que des regrets. Pourquoi et comment, les réponses se trouvent dans ce livre.

Sait-on que Rome, qui a tant fait la guerre, ne rêvait que de paix ? Les Romains avaient mis en place de nombreux garde-fous religieux et juridiques pour éviter la confrontation armée : la littérature actuellement disponible l’ignore. Mais, une fois engagée sur le chemin de la guerre, Rome ne concevait pas de s’arrêter sinon sur une victoire claire et nette. Sait-on aussi que les Romains ont inventé la logistique, le génie militaire, la médecine militaire et le ” deuxième plus vieux métier du monde “, le renseignement ? Ils ont pratiqué toutes les formes de combat, la bataille en rase campagne, le siège, et aussi la gesticulation, le combat en milieu urbain et en montagne, la bataille de nuit et la contre-guérilla (sur un modèle ressuscité vingt siècles plus tard par David Galula) ; sans oublier le combat naval.
Ils ont même inventé la guerre biologique et chimique. Et ils ont eu une stratégie ; une ” petite stratégie “, certes, mais une vraie stratégie.
Et, fait étonnant, cette armée exemplaire a nourri en son sein des déserteurs et des traîtres !

L’ouvrage de 448 pages comporte cinq grandes parties:

  • l’armée comme institution
  • l’environnement de la guerre
  • vers le combat
  • la tactique
  • la stratégie

L’ouvrage se compose également des notes abondantes, un lexique des abréviations, sources et une bibliographie. Un index des noms propres et un autre des noms communs sont aussi présents.

L’ouvrage est soutenu, dans le texte, par des tableaux, photos en n/b, illustrations et cartes.

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La Guerre romaine – Yann Le Bohec – Tallandier – 25€

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la guerre romaine

https://www.breizh-info.com/2014/11/09/18598/guerre-romaine-58-av-jc-235-ap-jc-yann-bohec/

samedi 21 janvier 2023

La plus ancienne pierre runique découverte en Norvège

 

La plus ancienne pierre runique découverte en Norvège

C’est la plus ancienne inscription runique jamais découverte. Vieille d’environ 2 000 ans, elle vient d’être trouvée en Norvège.

Des archéologues ont découvert la plus vieille pierre runique en Norvège, datée de près de 2 000 ans. Cette découverte pour le moins sensationnelle a été faite lors de travaux de construction d’une ligne ferroviaire à Ringerike au nord-ouest d’Oslo, près du lac Tyrifjord. Cette commune contient un des plus grands cimetières du premier âge du Fer avec de nombreux tumulus, mais aussi de l’âge du Bronze et du second âge du Fer.

Appelée pierre de Svingerud, cette pierre trouvée à l’automne 2021 fait reculer de plusieurs siècles l’âge de la plus ancienne pierre runique. Elle a été trouvée près d’une tombe, dont les restes ont été datés au carbone 14 entre l’an 1 et 250, d’après Steinar Solheim, chef de projet sur le site et professeur d’archéologie au musée d’histoire culturelle d’Oslo, où la pierre sera visible pour le public à partir du 21 janvier.

Une des premières runes

Les pierres runiques sont des pierres dressées gravées d’inscriptions runiques, le plus ancien alphabet de Scandinavie, appelé aussi fuþark, d’après le nom de ses six premières lettres. Elles sont souvent érigées à la mémoire d’un défunt.

Plusieurs inscriptions sont visibles sur cette pierre d’une trentaine de centimètres. La principale d’entre elles a été transcrite par « Idiberug ». D’après Krister Vasshus, chercheur en onomastique à l’Université de Bergen, plusieurs sens sont possibles. Si c’est sans nul doute le nom du défunt, cela peut aussi bien être le nom féminin Idibergū que le nom de famille Idiberung (descendant d’Idiberū/Idiberō). Une autre inscription sur la pierre est fuþ, début de l’alphabet runique fuþark.

D’autres gravures sur la pierre indiquent qu’un homme se serait entraîné à écrire, certaines runes ayant même des formes inhabituelles. Une autre pierre, reconstituée à partir de quatre morceaux, porte une inscription encore difficilement déchiffrable. Celle-ci commence de manière certaine par « ek », signifiant « je » en vieux norrois, et termine par « runo » (la rune). Il s’agirait de l’une des premières tentatives d’utilisation des runes, d’après Kristel Zilmer, runologue au musée d’histoire culturelle d’Oslo.

Une découverte de premier plan.

© Photo : STIG JAARVIK / NRK

https://www.revue-elements.com/la-plus-ancienne-pierre-runique-decouverte-en-norvege/

lundi 24 janvier 2022

Le problème de la double citoyenneté romaine en droit romain

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Un des gardiens du portail d'entrée (bas-relief de Robert Aitken, 1935)
National Archives Building, Washington DC 

Suite à la guerre des alliés (81-89), la citoyenneté fut octroyée aux hommes libres d'Italie. Apparut alors un problème épineux : le Romain était lié à deux droits, celui de la Cité aux sept collines et celui de son lieu d'origine (origo). Les conflits d'autorité proliférèrent après les guerres d'Octave et d'Antoine dont l'Empire est issu. Le prince concéda la citoyenneté à ses vétérans, des provinciaux ou des polis pérégrines. Les nouveaux "Romains" demeuraient citoyens de leurs communautés d'origine mais, curieusement, étaient libérés de toutes obligations fiscales envers celles-ci comme envers Rome. Ainsi naquit une caste de privilégiés provinciaux qui accapara les magistratures rémunératoires ; par ex., en Cyrénaïque, 215 “Romains” contrôlaient les tribunaux, se présentant tour à tour comme juges, accusateurs ou témoins, selon l'affaire (1).

 Comment se concilièrent les différentes coutumes de l'Empire ? Pour répondre à cette question, nous effectuerons un petit périple historiographique de Mommsen à nos jours. L'extension de la citoyenneté romaine atteignit son optimum avec la constitution antinonienne de 212 ; nous évoquerons les rejaillissements de ce texte.

À l'aurore fut Mommsen… Il y a un siècle, ce génie très, trop, systématique exposait sa théorie de l'origo dans la troisième édition de son Rechtsstaat. Selon lui, la citoyenneté romaine eut été incompatible avec toute autre. Le Carthaginois qui recevait le droit de cité romaine cessait par là même d'être Carthaginois. Inversement, un Romain n'obtenait pas une citoyenneté pérégrine sans qu'il ne perdît la sienne. Auguste aurait par la suite rendu conciliable la citoyenneté romaine avec les autres droits de cité, qu'ils fussent latins, pérégrins ou autonomes. Ainsi, sous le principat, notre susdit Carthaginois aurait pu devenir Romain tout en restant Carthaginois (2).

Depuis, les découvertes épigraphiques, papyrologiques ou archéologiques ont démenti la théorie de l'éminent historien allemand, qui, d'ailleurs, en ce cas précis, ne se basait sur nul document (il n'empêche que le Rechtsstaat reste, sur bien des points, un outil précieux, un monument et non un cénotaphe ; son raisonnement pêchait par son caractère universel et absolu ; Mommsen pensait selon les catégories de son temps, qui sont encore souvent les nôtres) ; à son sens, la souveraineté était un concept totalitaire et, conséquemment, deux droits de cité (d'État) ne pouvaient que s'exclure, que l'un s'assujettissât à un autre, même aussi éminent que Rome, était impossible (3). Plus souvent qu'à leur tour, les historiens du XIXe siècle, et souvent les érudits plus proches de nous, sont restés interdits devant le portail de la pensée tudesque !

La table de Rhosos nous a sauvegardé un texte qui octroyait à Seleukos, un général qui avait participé à toutes les campagnes d'Octave, la citoyenneté romaines et quelques privilèges dont l'un concerne particulièrement notre sujet : il aurait pu requérir, à son choix, devant un tribunal de sa nation, un tribunal romain ou le tribunal d'une ville libre. Le privilège (le choix de ses juges !) eût été exorbitant s'il n'avait été limité : soit Seleukos ne le détenait que pour les litiges commis pendant son absence (durant une campagne militaire) soit il n'aurait été valable qu'à titre de défendeur. Il appert que notre général et ses descendants, pour trainer quelqu'un en justice, devaient s'adresser aux tribunaux locaux, donc malgré qu'ils devinssent citoyens romains, ils demeuraient soumis aux lois nationales ; au plus, disposaient-ils d'un recours devant les magistrats romains (4). De même, une ville, née et constituée en dehors de l'orbe romaine, accédant au statut de municipe ou de colonie romaine, conservait sa coutume et ses cadres administratifs (5).

L'existence des divers droits locaux fut bien établie par Arango Ruiz, Taubenschlag et Schönbauer, quoique le premier considérât qu'ils ne subsistaient que par la grâce d'une “tolérance” romaine. Notre auteur, plus juriste qu'historien, commit les mêmes fautes que Mommsen ; il considéra que l'Édit de Caracalla supprimait toutes les coutumes locales (6). Or, une lettre de Gordien III, découverte à Aphrodisias, donnerait raison à ses contradicteurs : l'empereur s'y référait aux senatus-consultes et aux constitutions de ses prédécesseurs afin de donner aux coutumes locales la valeur de loi (7).

Taubenschlag a étudié le problème pour l'Égypte, région où la documentation papyrologique abonde. Les citoyens romains sont généralement cités dans les papyrus avec la mention de la tribu romaine à laquelle ils étaient rattachés (tout citoyen romain était d'office rattaché à l'une des trente-cinq tribus romaines, même s'il habitait au fin fond de l'Ibérie ou de la Cappadoce). Un nouveau citoyen romain originaire d'Alexandrie se disait Alexandrinam civitatem romanam ; un Grec s'affirmait par ex. Hermopolites et Romaios. L'empereur pouvait concéder la citoyenneté romaine mais nous ne connaissons aucun cas où il octroya le droit d'origo ; comme si la première dépendait de la souveraineté éminente d'un demi-dieu et que la seconde fût issue de la terre et du sang (8).

Autre preuve d'une matérialité incontestable (elle est en bronze !) : la table de Banasa (Maroc), découverte en juillet 1957 : 53 lignes couchées, d'une lecture certaine. La plaque, destinée à l'affichage, concernait l'accès à la citoyenneté romaine d'une famille berbère de la tribu des Zegrenses, les “Julianus”. Nos nouveaux citoyens, auparavant justiciables selon la coutume de leur tribu, traiteraient dorénavant leurs affaires, au privé comme au pénal, devant des magistrats romains. Ils auraient eu la capacité de tester, de recevoir des legs romains, d'acheter des terres dans l’ager publicus. Ils acquerraient une égalité formelle par rapport aux Romains de souche. Perdaient-ils pour autant leurs anciens droits ? Non. Seston déduisit quatre conséquences de ce texte :

  1. Une loi garantissait l'existence des droits coutumiers ; ils n'existaient donc pas, par le simple effet de la tolérance romaine, comme l'affirmait un peu trop péremptoirement Arango Ruiz, qu'infirma par la suite le document d'Aphrodisias.
  2. Le citoyen n'était pas nécessairement, comme on l'a cru longtemps, le civis d'une cité puisque nos Juliani étaient originaires d'une famille de nomades ou de semi-nomades.
  3. Il n'existait pas de contradiction entre droit d'empire et droits locaux.
  4. Le quatrième point nous amène à parler du fameux édit de Caracalla : sa clause de sauvegarde était une garantie que rien ne serait changé pour le nouveau citoyen, en raison de sa nouvelle dignité (9).

Du texte de la constitution antinoninienne, nous ne possédons qu'une laconique note d'Ulpien : « Ceux qui vivent dans le monde romain ont été faits citoyens romains par une constitution de l'empereur antonin » (10) ! Les chercheurs ont même hésité sur la datation du texte : été ou automne 213 pour Seston (11), entre mars et juillet 212 pour Follet (12). Longtemps, ils espérèrent posséder une copie qui eût été couchée, sur le Papyrus Giessen 40, document fameux qui suscita moultes interprétations et lectures (13) ; actuellement, si les érudits ne s'entendent pas sur la nature exacte du document (copie, préface, commentaires, …), ils s'accordent toutefois pour dire qu'il ne s'agit pas du texte original de l'édit de Caracalla. Malgré cela, on peut aborder le document en tant que tel, comme source indirecte. Jacques propose la formulation suivante du contenu du texte : « Je donne à tous les pérégrins qui sont dans le monde (œkoumène) le droit de cité des Romains sans détriment pour les droits de leurs communautés, les déditices mis à part » (14).

Pour évaluer la portée de la décision de Caracalla, il nous faudrait connaître le nombre d'esclaves et de déditices ; le statut des premiers nous est connu, non leur nombre ; celui des seconds est fort mystérieux. Les déditices classiques étaient des esclaves flétris par une condamnation ; même affranchis, la citoyenneté leur restait interdite. Les déditices pérégrins étaient constitués par les peuples vaincus (15) ; en Égypte, l’infamie de leur condition était sanctionnée par un impôt supplémentaire (16). Tout aussi inexplicable est la présence de pérégrins dans l'Empire après 212 (17).

Si une approche quantitative semble impossible, nous évaluons toutefois l'ampleur de la mesure. Tout d'abord, nous sommes certains qu'elle eut des effets immédiats, par ex., à Athènes, le nombre de nouveaux citoyens (que l'on repère facilement car ils prirent presque tous le nom de la gens Aurelia) sur les listes d'éphèbes augmentent de manière prodigieuse (18). Du reste, nous citerons Sherwin-White qui, selon nous, dans son style romantique, exprima parfaitement la révolution qu'occasionna l'édit de Caracalla :

 « L'empire serait agité de convulsions, brisé, ébranlé partiellement ou totalement, progressivement, mais il resterait quand même une conception de l'unité et de la grandeur de Rome, qui inspirerait les hommes à vouloir rassembler les morceaux. L'importance de Caracalla, c'est, qu'en complétant le processus amorcé depuis un siècle, il hissa la maiestas populi Romani sur la base la plus large qui soit. L'élément unificateur qui rapprochait les constituants très divers de l'Empire, c'était l'intérêt commun dans Rome ; l'édit de Caracalla identifiait l'ensemble de la population de l'Empire à Rome et fournissait de la sorte le fondement juridique qui développera ultérieurement l'idée de Romania. La chose pouvait apparaître malhabile à l'époque et sans doute un peu prématurée mais elle était incontestablement grandiose ; son importance est apparue au moment des invasions, lorsque les habitants de l'Empire, voyant ce qui les différenciaient des barbares, savaient qu'ils étaient les vrais Romani, et non seulement tels par simple courtoisie » (19).

Ici s'achève notre petit périple ; nous osons croire que notre quête ne fut point divagation. L'existence de la double citoyenneté est bien établie ; évidemment l'historien n'imagine pas avec exactitude comment les anciens vécurent cette situation, écartelés entre une citoyenneté romaine commune à presque tous les hommes libres, et une origo qui les enracinait en leur terroir, en une culture natale. Pour la première, il aurait sacrifié sa vie, la seconde dominait, envahissait sa vie quotidienne ; pourtant, l'Empire était présent près de sa domus : ses magistrats essaimaient dans les provinces, l'armée gardait ses frontières, la culture se diffusait au sein de la nobilitas. Le sentiment de la différence, qu'évoque Sherwin-White, fut admirablement exprimé dans les lettres de Sidoine-Apollinaire (20).

 Frédéric Kisters, Vouloir n°80-82, 1991.
Notes :

(1) F. Jacques, J. Scheid, Rome et l'intégration de l'Empire (44 av. J. C. - 260 ap. J.C.), t. I, Les structures de l'Empire romain, PUF, 1990, pp. 211-212 ; F. de Visscher, Les édits d'Auguste découverts à Cyrène, Belles Lettres, 1940.
(2) T. Mommsen, Le droit public romain, tr. P. F. Girard, 3e éd., Paris, Ernest Thorn, 1889, t. VI, 1, p. 145 ; t. VI, 2, pp. 265-268 ; t. VI, 2, pp. 329-332.
(3) F. de Visscher, Le statut juridique des nouveaux citoyens romains et l'inscription de Rhosos, in : L'Antiquité classique, t. XIII, 1944, pp. 13-18 ; complète et précise dans F. DE VISSCHER, Les édits d'Auguste..., op. cit., pp. 108-118.
(4) F. de Visscher, Le statut..., Ant. cl., t. XIII, 1944, pp. 21-32 (restitution du texte) ; t. XIV, 1945, pp. 29-35 (nature et caractère du document ; entre 34-36 ap. J.C.), pp. 35-48 (privilèges de Seleukos) ; pp. 49-59 (exploitation du document).
(5) F. de Visscher, Le statut..., Ant. cl., op. cit., t. XIV, 1945, pp. 57-58. Voir aussi Dieter Nörr, Imperium und Polis in der Hohen Prinzipatszeit, 2e éd., Munich, Beck, 1969, pp. 123 (Münchener Beiträge zur Papyrusforschung und Antiken Rechtsgeschichte, Heft 50) qui se départit fort bien des concepts juridiques modernes.
(6) Arango-ruiz, Storia del diritto romano, 7e éd., Napoli, Dott. E. Jovene, 1957, pp. 338-341 et notes ajoutées à la 7e éd., pp. 424-427, dans laquelle il répond aux thèses de E. Schönbauer, Deditizien, Doppelbürgerschaft und Personalitätsprinzip, in Journal of Juristic Papyrology, t. VI, 1952, 17 ff. ; id., Rechtsentwicklung in der Kaiserzeit, in Journal of Juristic Papyrology, t. VII-VIII, 1954, 107 ff et 137 ff. ; id., Municipia und Coloniae in der Prinzipatszeit, in Anzeiger der Österreichischen Akademie der Wissenschaften in Wien, Philos. Hist. Klasse, n°2, 1954, 34 ff.
(7) E. Kenan, J. Reynolds, A Letter of Gordian III from Aphrodisias in Caria, in Journal of Roman Studies, t. LIX, 1969, pp. 56-58.
(8) R. Taubenschlag, The Law of Greco-Roman Egypt in the Light of the Papyri 332 BC - 640 AD, 2e éd., Varsovie, Panswowe Wydawnictwo Naukowe, 1955, pp. 586-595, avec un abondant appareil critique, vieilli pour les travaux mais non pour les papyrus.
(9) W. Seston, M. Euzennat, La citoyenneté romaine au temps de Marc-Aurèle et de Commode et après la Tabula Banasitana, in Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et Belles Lettres, nov-déc. 1961, pp. 317-321 et in Scripta varia. Mélanges d'histoire romaine, de droit, d'épigraphie et d'histoire du christianisme, Rome, École française de Rome, 1980, pp. 77-84 (Coll. de l'École française de Rome, 43). La table comprend 3 textes :

  1. Une lettre de Marc-Aurèle et Lucius Verus au procurateur de Maurétanie Tingitane, Coédius Maximus en réponse à la demande du Zegrensis Julianus (168-169 ap. JC).
  2. Marc-Aurèle et Commode répondent à la requête d'Aurélius Julianus (sans doute fils de Julianus le Zegrensis) et écrivent au procureur Vallius Maximiamus. Le Berbère demandait la citoyenneté pour lui-même, sa femme et ses enfants. L'Empereur demanda un complément d'information, entre autres choses, l'âge de l'éventuel bénéficiaire (an 177).
  3. Extrait des régistres impériaux, douze signatures apposées au bas de l'acte (6 juillet 177).

    Un certain nombre d'éléments nouveaux furent apportés par A.N. Sherwin-White, The Tabula of Banasa and the Constitutio Antoniniana, in Journal of Roman Studies, LXIII, 1973, pp. 86-98.

(10) Ulpien, Digeste, 1, 5, 17.
(11) W. Seston, Marius Maximus et la date de la Constitutio Antoniniana, in Mélanges d'archéologie, d'épigraphie, d'histoire, offerts à Jérôme Carcopino, Paris, 1966, pp. 877-888 ou Scripta Varia, pp. 65-76.
(12) J. Follet, Athènes au IIe et au IIIe siècle. Etudes chronologiques et prosopographiques, Belles Lettres, 1976, pp. 64-72.
(13) C. Sasse, Literaturberichte zur Constitutio Antoniniana, in Journal of Juristic Papyrology, t. 14, 1962, 109 ff ; t. 15, 1965, 329 ff ; a compté 90 études !
(14) F. Jacques, J. Scheid, op. cit., p. 284.
(15) Gaïus, Institutes, I, pp. 13-15.
(16) Taubenschlag, op. cit., p. 588.
(17) F. Jacques, J. Scheid, op. cit., p. 285.
(18) J. Follet, op. cit., pp. 63-107. Le nombre des Aurelii était infime avant 210-211. Ils appartenaient le plus souvent à quelques grandes familles qui avaient acquis la citoyenneté romaine. Après 212, leur nombre s'accroît prodigieusement.
(19) Sherwin-White, The Roman Citizenship, Oxford, Clarendon Press, 1939, pp. 223-224. L'auteur a sorti une nouvelle édition ; id., The Roman Citizenship, 2e éd., Clar. Press, 1983 ; pour notre sujet, voir pp. 297-386.
(20) Sidoine Apollinaire, Epistolae et Carmina, éd. Chr. Luetjohann et corr. B. Krusch, Berlin, 1887 (MGH, Auctores antiquissimi, VIII).

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/87

samedi 16 octobre 2021

Découverte inattendue d’un plafond à caissons gallo-romain d’exception à Chartres.

 

Intérieur du Panthéon de Rome au XVIII ème siècle, avec son décor d’origine, par Giovani Paolo Panini. 

La découverte n’est pas seulement rare. Elle est presque unique en son genre en Europe où, à une seule exception près (sur le site d’Herculanum – Campanie -), jamais encore n’avaient été exhumés les restes d’un de ces plafonds à caissons en bois, si souvent décrits ou représentés dans les ouvrages ou sur les fresques de l’Antiquité. Et quel plafond ! Une véritable œuvre d’art magnifiquement décorée, conçue pour couvrir, partiellement ou totalement, un prestigieux édifice à bassin attaché à l’un des plus grands complexes religieux de la Gaule romaine.

Chacun connaît certes les caissons du magnifique Panthéon de Rome qui fut construit sous Agrippa, au premier siècle avant Jésus-Christ, en béton de ciment :

« solivage », « poutres de caissons », « assemblage », « éléments de décoration en frise de rais-de-cœur et fers de lance ». Emmanuel Bouilly ne se lasse pas de détailler, en termes techniques de charpenterie et de menuiserie, la fonction des multiples pièces de bois, noircies et gorgées d’eau, qu’il est parvenu à identifier. Sans ses efforts de pédagogie et son enthousiasme communicatif, nul doute que nous aurions perdu le fil… Cela aurait été dommage, tant la découverte à laquelle a participé cet archéologue sur l’ancienne cité d’Autricum – l’actuelle ville de Chartres – mérite attention.

La mise au jour de cet ensemble d’un millier de poutres, poutrelles et planches, miraculeusement conservées durant presque deux millénaires, est une belle récompense pour la direction de l’archéologie de Chartres Métropole qui, depuis 2011, se consacre à l’étude du site de Saint-Martin-au-Val. Repéré, entre 1995 et 2006, dans le quartier Saint-Brice, dans le sud de l’agglomération, ce dernier a livré les vestiges de ce qui aurait été le sanctuaire de l’ancienne cité-territoire du peuple gaulois des Carnutes.

Site du sanctuaire de Saint-Martin-au-Val après sa construction

Construit entre les années 70 et 130 après J.-C., avant de devenir, au début du IIIe siècle, un lieu de récupération de matériaux et un dépôt de sépultures au moment des épidémies, il est constitué d’un ensemble de constructions réparties sur plus de 11 hectares où les pèlerins désireux d’honorer ou de remercier les dieux, ou souhaitant accomplir un vœu, venaient procéder à des sacrifices et déposer des offrandes. « Il comprenait un temple doté d’une cour intérieure entourée sur les quatre côtés d’un portique de 300 mètres de long et de 190 mètres de large, qui dissimulait une galerie couverte consacrée aux processions », raconte, en faisant visiter le bâtiment, Bruno Bazin, le responsable de l’opération archéologique. Des soubassements, des fondations, des restes d’égouts et des ouvrages de maçonnerie ont été dégagés sur la partie nord-est, laissant apparaître le tracé de ces anciens espaces de déambulation qui s’ouvraient sur de petites chapelles et un pavillon d’angle.

A cela s’ajoutaient d’autres éléments. Et notamment, à 75 mètres de là, un temple consacré à Diane et à Apollon. C’est là, juste en façade de ce lieu de culte, non loin du cours actuel de l’Eure, que les archéologues ont trouvé le plafond. En 2017, ils concentrent leurs efforts sur un luxueux édifice. Sol en calcaire blanc, base de mur en marbre coloré, élévations ornées de fresques et de colonnes richement décorées, il abrite aussi un bassin quadrangulaire de 30 mètres carrés à l’intérieur duquel ils découvrent un énorme amoncellement de pièces de bois. Partiellement calcinés, ces éléments de charpente et de menuiserie, auxquels s’ajoutent d’autres repérés en dehors du réceptacle, proviennent d’un plafond qui s’est effondré à la suite d’un incendie, et dont les débris sont tombés dans le plan d’eau. Par la suite, les crues successives de l’Eure et une remontée de la nappe phréatique sont venues ensevelir ces vestiges qui, maintenus à travers les siècles en milieu humide et à l’abri de l’air et de la lumière, ont été préservés.

Le bassin et les éléments de bois retrouvés

L’équipe réalise tout de suite l’importance de sa trouvaille. « Car si l’exhumation de bois antique est rare, celle d’un plafond à caissons, sculpté et peint, l’est plus encoreraconte Mathias Dupuis, le directeur de l’archéologie de l’agglomération Chartres Métropole. A vrai dire, on ne connaît qu’un seul autre exemple. Celui, en 2010, de la “maison au relief de Télèphe” sur le site d’Herculanum, près de Naples. »

Comment récupérer et conserver un matériel à ce point fragilisé ? Il faudra plusieurs mois pour établir un protocole et trouver les fonds nécessaires à une reprise des fouilles, lesquelles s’achèvent actuellement, au terme de leur troisième année. Désormais presque entièrement dégagé, le bassin y dévoile enfin sa magnificence. En marbre blanc, il contient en son centre une cuve étoilée, de 25 centimètres de profondeur, d’où devait à l’origine jaillir une source avant que, le niveau augmentant, toute la zone soit noyée sous 2,5 mètres d’eau, obligeant les archéologues à actionner en permanence des pompes.

La cuve étoilée au centre du bassin

Placées sous des arrosoirs, quelques poutrelles attendent encore d’être dégagées. « Une fois photographiées et cartographiées, elles seront déposées sur des plaques de polypropylène, emmaillotées dans du papier cellophane puis conservées dans une chambre froide ou en piscine », explique l’archéologue Sonia Papaïan, qui montre, au pied d’une margelle, l’emplacement d’un déversoir. Cela ne sera pas le cas des plus belles pièces, qui partiront pour Grenoble où elles seront restaurées au sein du laboratoire Arc-Nucléart, spécialisé dans le traitement du bois…

Caisson hexagonal et poutrelle de bois sculptée

Ce qui en vaut, assurément, la peine. En effet, constitué d’un ensemble de caissons en forme de losange séparés par d’autres hexagonaux de 1,6 mètre de large, ce plafond antique promet de donner du travail aux chercheurs pour des années. « Ses décors finement ciselés de feuilles d’acanthe, d’oves, de fers de lance, de rais-de-cœur et de perles et pirouettes, son assemblage ou même la manière dont il était fixé à la charpente, par des baguettes, ont fait appel à des techniques aujourd’hui disparues qu’il faudra redécouvrir », s’enthousiasme Emmanuel Bouilly, chargé de sa reconstitution. Même la provenance du matériau employé pour sa construction fera l’objet d’investigations. « On y trouve, outre du chêne et du tilleul, du sapin, un bois réputé importé à la période romaine », explique l’anthraco-entomologiste de l’université du Mans Magali Toriti, qui espère pouvoir interroger la véracité de cette théorie à partir des échantillons récoltés.

Beaucoup de pain sur la planche mais que du bon pain.

https://conseildansesperanceduroi.wordpress.com/2021/10/14/decouverte-inattendue-dun-plafond-a-caissons-gallo-romain-dexception-a-chartres/

mardi 17 août 2021

JEAN MARKALE

 "Le renouveau du celtisme est une richesse pour tout le monde"

Reconnu comme l'un des spécialistes français du monde celtique Jean Markale a publié plus de 80 ouvrages qui nous conduisent à la découverte d'un passé qui semble revenir sur le devant de la scène. Avant de nous recevoir, Jean Markale a tenu à préciser qu'il ne partage pas les thèses ou opinions du Front National, et même qu'il se situe aux antipodes de sa doctrine. C'est donc par esprit de tolérance et par volonté de dialogue qu'il a répondu à nos questions sur le celtisme, et que, de notre côté, nous lui donnons la parole !

Comment expliquez-vous l'intérêt suscité autour de tout ce qui, de près ou de loin se rapporte à la culture celte ?

J.M. : Actuellement, l'intérêt pour la culture celte, sous toutes ses formes (art, musique, traditions populaires, récits épiques), surtout chez les jeunes, s'explique par la volonté de trouver du nouveau. L'héritage scolaire est essentiellement grec, romain et judéo-chrétien. Il paraît épuisé, ou trop connu. D'où le désir d'explorer des traditions qui ont été longtemps méprisées ou occultées, en particulier tout l'héritage celtique que certains - et j'en suis s'efforcent de mettre en valeur afin d'y puiser des raisons de vivre et même de rêver.

Ce revient à dire que ce renouveau n'est pas neutre et qu'il est lié à un besoin de  (ré) enracinement ...

J.M. : Il est certain que le renouveau d'intérêt correspond à un besoin d'enracinement. La société industrielle qui est la nôtre - calquée sur le modèle américain - aplanit les différences et propose une standardisation à outrance qui finit par être étouffante. On a besoin d'air, mais on a également besoin de se retrouver chez soi. Ce besoin d'air s'est longtemps traduit par la recherche de l'exotisme à tout prix (par exemple, la mode du bouddhisme et des traditions orientales). Or, on s'aperçoit que ce que l'on va chercher ailleurs existe aussi chez soi. Pourquoi alors ne pas exploiter ce fonds culturel qui appartient de droit à l'Europe, et à la France en particulier ? Mais, pour moi, il s'agit d'un enracinement culturel qui permet à différents peuples de mieux se connaître et de mieux apprécier leurs différences autant que leurs origines communes.

Comment expliquez-vous que le celtisme ait pu survivre sous un habillage romain, et même resurgir intact au III siècle de notre ère ?

J.M. : Les druides ont été interdits d'enseignement en Gaule par les Romains parce que les conceptions druidiques - très anti - centralistes et volontiers libertaires - étaient contraires à leur système. Mais les druides n'ont pas été persécutés en Grande-Bretagne et encore moins en Irlande, laquelle n'a jamais fait partie de l'empire. Et cette tradition druidique, plus ou moins fondue dans le christianisme irlandais, est revenue en force lorsque les moines irlandais, tel Colomban, ont rechristianisé le territoire mérovingien aux VIe et VIIe siècles.

A peut-on attribuer les fragilités du monde celtique, qui a marqué une certaine répugnance à se donner un Etat centralisé ?

J.M. : La société celtique était une société de type horizontal, morcelée en clans ou tribus qui refusaient tout pouvoir suprême. Ayant occupé presque toute l'Europe, les Celtes n'ont jamais constitué d'Etat au sens moderne du terme : il n'y a jamais eu d'empire celte, jamais aucun centralisme. Voir les difficultés de Vercingétorix à se faire reconnaître comme chef suprême des Gaulois à un moment pourtant crucial de leur histoire. La mentalité celtique exclut toute référence au centralisme et refuse toute dictature.

Pensez-vous comme Goulven Pennaod, que les Celtes ont "les vaincus de l'histoire européenne ?

J.M. : Pennaod a raison : les Celtes ont été les grands vaincus de l'histoire européenne, mais vaincus politiquement. Leur tradition s'est quand même maintenue dans une certaine clandestinité et a souvent refait surface, comme actuellement. Paradoxalement, on peut leur attribuer ce genre de victoire.

Pourquoi des hommes qui tenaient la forêt pour un lieu sacré ont-ils pu créer tissu urbain de et un vaste réseau de routes et de chemins dont les romains surent tirer parti ?

J.M. : Non, les Celtes n'ont pas créé de tissu urbain. Les Gaulois n'avaient pas de villes, mais des forteresses-refuges (en cas de guerre), des forteresses-marchés (pour les assemblées et les foires), des forteresses-sanctuaires (pour le culte). Mais ils habitaient les vallées, au bord des rivières , ou dans des clairières.

Par contre, ils ont développé les chemins préhistoriques que les Romains ont ensuite utilisés et modernisés. L'urbanisation vient de la Méditerranée. Plus on va vers le nord-ouest, moins il y a de villes. Ainsi, en Irlande, ce sont les Vikings qui ont fondé toutes les villes.

Quelle était la place de la personne humaine dans la société celtique ?

J.M. : La personne humaine a beaucoup d'importance dans la société celtique : l'individu agit seul, en toute liberté, mais il est responsable de ses actes devant la collectivité. Le modèle idéalisé de cette société est le fameux compagnonnage de la Table Ronde : "Tous pour un, mais un pour tous". Il n'y a pas de hiérarchie à proprement parler, mais une série de contrats entre les individus et entre les individus et la collectivité.

Quels sont les mythes celtiques qui marque encore notre imaginaire ?

J.M. : Le mythe de la Quête du Graal, la navigation vers des îles lointaines, l'errance héroïque, la lutte contre les forces obscures, la recherche d'un idéal inaccessible mais qui justifie notre existence. Et tous les mythes qui débouchent sur l'absolu et le merveilleux. Cela se retrouve souvent dans la science-fiction.

A vous écouter, nous sommes bien loin des fameux "barbares" que certains nous dépeignent ?

J.M. : Le sens du mot "barbare" est "étranger au monde grec, puis romain". Les Celtes sont donc des barbares comme les Germains -, mais cela ne veut pas dire qu'ils n'étaient pas "civilisés". Au contraire.

Pour le celtisme serait de droite pour d'autres de gauche. N'avez- vous pas l'impression que ce renouveau dépasse le clivage actuel ?

J.M. : Le celtisme n'est ni de droite, ni de gauche, il est. Mais comme tout patrimoine culturel, il peut être récupéré par les uns ou les autres. Ce que je refuse de faire : pour moi, le renouveau du celtisme est une richesse pour tout le monde.

Propos recueillis par François Delancourt, F d A mars 2000

jeudi 15 juillet 2021

Le 14 juillet... Rétablir la vérité historique, tout simplement

 

Cette année, la célébration du 14 juillet est… minimale, covid-19 oblige. Mais n’est-ce pas l’occasion, justement, de renouer avec l’étude de l’histoire, pas forcément celle des manuels de l’éducation nationale (parfois bien mal nommée…), mais celle qui cherche à connaître, à vérifier, à comprendre et, parfois, à éviter les pièges tendus par l’actualité et les rumeurs qui, elles non plus, ne s’arrêtent jamais, au grand dam de l’intelligence et de la mesure.

Les royalistes, comme le rappelait le philosophe Pierre Boutang, « n’ont plus de querelle avec le 14 juillet » devenu une célébration de l’armée et de la nation française plus encore que de la République, mais ils sont attachés à ne pas laisser dire n’importe quoi et soucieux de rétablir quelques vérités, non par esprit de revanche, mais par souci d’exactitude et pour démonter quelques mythes sur lesquels s’appuie le Pays légal pour justifier sa domination sur le pays tout entier…

Le 14 juillet est devenu fête nationale au début de la IIIe République, après un débat fort animé le 8 juin 1880. Il est savoureux de lire, avec le recul, le propos du rapporteur de la proposition de loi, le dénommé Antoine Achard (député radical de la Gironde), et d’en montrer, au vu des connaissances historiques qui ne sont pas toujours en concordance avec l’idéologie, les limites et les contradictions : « Les grands, les glorieux anniversaires ne manquent pas dans notre histoire. Celui qui vous est désigné est mémorable à double titre ; il rappelle en effet la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 et la grande Fête de la Fédération célébrée le 14 juillet 1790. La prise de la Bastille qui fut le glorieux prélude, le premier acte de la Révolution a mis fin au monde ancien et, en ouvrant les portes de la rénovation sociale, a inauguré le monde nouveau, celui dont nous voyons l’aurore, celui qui s’édifie, lentement mais sûrement, le monde de la justice et de l’humanité, de l’égalité des droits et des devoirs.

La Fête de la Fédération a fait le monde moderne. En mettant en contact sympathique des populations jusqu’alors étrangères les unes aux autres, de races, d’origines différentes, distinctes par les mœurs, par le langage, par les lois ; en les groupant dans une grande manifestation pacifique, en leur apprenant en un mot à se connaître et à s’aimer, la Fête de la Fédération a fondé, sur des bases indestructibles, l’unité de la patrie ». D’ailleurs, c’est ce dernier événement que la fête nationale est censée rappeler, en priorité, plus encore que le premier, fort controversé…

Quelques décennies après, l’historien monarchiste Pierre Gaxotte (1895-1982) répliquait, à sa façon, à ce discours par un texte ironique, publié dans l’été 1939, quelques jours avant le début de la Seconde guerre mondiale : « Le 14 juillet est devenu la fête de l’unité française. Devenu, ou plutôt redevenu. Historiquement et légalement en effet, notre 14 juillet ne commémore pas la délivrance des faux-monnayeurs et des satyres qui étaient emprisonnés à la Bastille, mais bien la fête de la Fédération qui eut lieu, en 1790, au Champ-de-Mars.

(…) Quoique agrégé d’Histoire, M. Daladier avait, par prudence, recouru à la science de M. le Directeur des Archives nationales (…). Je ne m’explique pas comment, à eux deux, ils ont pu commettre, dans leur reconstitution, deux énormes oublis.

1° La fête de la Fédération consista d’abord en une messe solennelle chantée par un évêque. Cette année, pas de messe. 2° Pour la présider, il y avait un roi, circonstance importante et nécessaire. Un roi, monsieur le président, un vrai roi à fleurs de lys, avec sa femme, son fils, sa fille et sa sœur. Puisque vous vouliez que votre fête révolutionnaire et commémorative de l’unité française fût exacte, il fallait y mettre le roi. Il fallait rétablir la monarchie. Sinon, ce n’est plus de l’histoire, c’est du roman ». Il est vrai que les deux « 14 juillet » se sont déroulés quelques années avant la République, en un temps où cette idée même apparaissait incongrue en France, et que, au grand dam de nos républicains, les deux se sont faits aux cris de… « vive le roi », y compris pour mieux, dans celui de 1789, violer la loi…

Car, malgré les accents lyriques du député Achard, le 14 juillet 1789 ne fut pas vraiment glorieux et il n’y a pas de quoi s’en vanter. Il est d’ailleurs amusant de constater que nos officiels de la République célèbrent une émeute dont ils se seraient effrayés à l’automne 2005 et qu’ils ont réprimé de toutes les forces de la République à l’automne 2018, quand les Gilets Jaunes reprenaient les gestes de la révolte… Comment, ainsi, dénoncer les désordres des banlieues quand on glorifie un épisode d’une violence aveugle et, à l’origine, si peu politique ? Il faut relire ce livre fort intéressant intitulé « Les secrets de la Bastille tirés de ses archives » et écrit par l’historien Frantz Funck-Brentano dans les années 30, et qui remet un peu les choses au point : après le pillage des dépôts d’armes des Invalides (28.000 fusils et 24 canons), l’émeute se déplaça vers la Bastille pour y aller chercher la poudre qui s’y trouvait, et pas vraiment pour aller libérer les prisonniers qui y étaient enfermés (au nombre de … 7… : connaissez-vous beaucoup de prisons aujourd’hui qui n’accueillent que ce petit nombre de personnes ?). Funck-Brentano écrit : « Il faut bien distinguer les deux éléments dont se composa la foule qui se porta sur la Bastille. D’une part une horde de gens sans aveu, ceux que les documents contemporains ne cessent d’appeler « les brigands » et, d’autre part, les citoyens honnêtes – ils formaient certainement la minorité – qui désiraient des armes pour la constitution de la garde bourgeoise. La seule cause qui poussa cette bande sur la Bastille fut le désir de se procurer des armes. (…) Il n’était pas question de liberté, ni de tyrannie, de délivrer des prisonniers, ni de protester contre l’autorité royale. La prise de la Bastille se fit aux cris de : Vive le Roi ! tout comme, depuis plusieurs mois en province, se faisaient les pillages de grains ».

Je passe sur les différents épisodes de la journée relatés dans cet excellent petit bouquin. Mais il n’est pas inintéressant d’évoquer un élément souvent oublié dans les manuels d’Histoire (trop anecdotique, sans doute) qui montre un « autre » aspect de ce 14 juillet 1789 : « Une jolie jeune fille, Mademoiselle de Monsigny, fille du capitaine de la compagnie d’invalides de la Bastille, avait été rencontrée dans la cour des casernes. Quelques forcenés s’imaginèrent que c’était Mademoiselle de Launey (M. de Launey, ou Launay, était le gouverneur de la Bastille). Ils la traînèrent sur le bord des fossés, et, par gestes, firent comprendre à la garnison qu’ils allaient la brûler vive si la place ne se rendait. Ils avaient renversé la malheureuse enfant, évanouie, sur une paillasse, à laquelle, déjà, ils avaient mis le feu. M. de Monsigny voit le spectacle du haut des tours, il veut se précipiter vers son enfant et est tué par deux coups de feu. (…) Un soldat, Aubin Bonnemère, s’interposa avec courage et parvint à sauver la malheureuse enfant ».

La Bastille se rendit sans vraiment combattre et le gouverneur, malgré les promesses, fut massacré et sa tête fichée au bout d’une pique : c’était la première à tomber, la première d’une liste fort longue…

Ce livre donne d’autres indications intéressantes et qui rompent avec « l’histoire sainte » de la prise de la Bastille : en particulier les textes relatant l’événement dus à Saint-Just et à Marat, révolutionnaires insoupçonnables de tendresse pour l’Ancien Régime et qui offrent quelques surprises à leur lecture… Quant à la liste définitive des « vainqueurs de la Bastille », elle comptera près de 900 noms (863 selon Funck-Brentano), ce qui est fort loin des foules ou du « peuple de Paris » évoqués par les manuels d’Histoire (ou d’histoires ?)…

Le dramaturge Victorien Sardou, dans sa pièce « Rabagas », écrit ceci, qui résume bien l’affaire : « Mais alors à quoi distingue-t-on une émeute d’une révolution ? L’émeute, c’est quand le populaire est vaincu…, tous des canailles. La révolution, c’est quand il est le plus fort : tous des héros ! » : si, dans cette affaire, le « populaire » fut en définitive peu présent et représenté le jour même, la formule n’en donne pas moins une leçon à méditer, pour l’historien comme pour le politique…

Source : https://jpchauvin.typepad.fr/

http://lafautearousseau.hautetfort.com/archive/2021/07/15/le-14-juillet-retablir-la-verite-historique-tout-simplement-6327118.html

vendredi 9 juillet 2021

Les Germains contre Rome : cinq siècles de lutte ininterrompue

  

Les sources écrites majeures du monde antique sont romaines, rédigées en latin. Les textes nous livrent donc une vision romaine des 5 siècles de lutte qui ont opposé le long du Rhin, des limes [zone-frontière] et du Danube, les tribus germaniques à Rome. Konrad Höfinger, archéologue de l'école de Kossina, interroge les vestiges archéologiques pour tenter de voir l'histoire avec l’œil de ces Germains, qui ont fini par vaincre. Ses conclusions : les tribus germaniques connaissaient une forme d'unité confédérale et ont toutes participé à la lutte, en fournissant hommes ou matériel. La stratégie de guérilla, de guerre d'usure, le long des frontières était planifiée en bonne et due forme, au départ d'un centre, située au milieu de la partie septentrionale de la Germanie libre. Nous reproduisons ci-dessus une première traduction française des conclusions que tire Konrad Höfinger après son enquête minutieuse.

Si nous résumons tous les faits et gestes du temps des Völkerwanderungen (migrations des peuples), nous constatons l'existence, sous des formes spécifiques, d'un État germanique, d'une culture germanique, renforcée par une conscience populaire cohérente. 

• 1. Dès l'époque de César, c'est-à-dire dès leur première manifestation dans l'histoire, les Germains ont représenté une unité cohérente, opposée aux Romains ; ceux-ci connaissaient les frontières germaniques non seulement celles de l'Ouest, le long du Rhin, mais aussi celles de l'Est. 

• 2. La défense organisée par les Germains contre les attaques romaines au temps d'Auguste s'est déployée selon des plans cohérents, demeurés identiques pendant 2 générations. 

• 3. Après avoir repoussé les attaques romaines, les Germains ont fortifié la rive droite du Rhin et la rive gauche du Danube selon une stratégie cohérente et une tactique identique en tous points. Les appuis logistiques pour les troupes appelées à défendre cette ligne provenaient de toutes les régions de la Germanie antique. 

• 4. Quand les Daces, sous la conduite de Decebalus, attaquent les Romains en l'an 100 de notre ère, les Quades passent à l'offensive sur le cours moyen du Danube et les Chattes attaquent le long du Rhin. 

• 5. L'assaut lancé par les Quades et la Marcomans vers 160 a été entrepris simultanément aux tentatives des Alamans sur les bords du Rhin et des Goths sur le cours inférieur du Danube. Les troupes qui ont participé à ses manœuvres venaient de l'ensemble des pays germaniques. 

• 6. À l'époque où se déclenche l'invasion gothique dans la région du Danube inférieur vers 250, les Alamans passent également à l'attaque et s'emparent des bastions romains entre Rhin et Danube. 

• 7. À partir des premières années du IVe siècle, Rome s'arme de l'intérieur en vue d'emporter la décision finale contre les Germains. À partir de 350, les fortifications le long du Rhin et du Danube sont remises à neuf et des troupes, venues de tout l'Empire, y sont installées. Simultanément, sur le front germanique, on renforce aussi ses fortifications en tous points : ravitaillement, appuis, matériel et troupes proviennent, une nouvelle fois, de toute la Germanie, ce qu'attestent les sources historiques. 

• 8. Sur aucun point du front, on ne trouve qu'une et une seule «tribu» (Stamm) ou un et un seul peuple (Volk), mais partout des représentants de toutes les régions germaniques. 

• 9. Les attaques lancées par les Germains en 375 et 376 ne se sont pas seulement déclenchées avec une parfaite synchronisation, mais constituaient un ensemble de manœuvres militaires tactiquement justifiées, qui se complétaient les unes les autres, en chaque point du front. Le succès des Alamans en Alsace a ainsi conditionné la victoire gothique en Bessarabie. 

• 10. La grande attaque, le long d'un front de plusieurs milliers de kilomètres, ne s'est pas effectuée en un coup mais à la suite de combats rudes et constants, qui ont parfois duré des années, ce qui implique une logistique et un apport en hommes rigoureusement planifiés. 

• 11. Les combats isolés n'étaient pas engagés sans plan préalable, mais étaient mené avec une grande précision stratégique et avec clairvoyance, tant en ce qui concerne l'avance des troupes, la sécurisation des points enlevés et la chronométrie des manœuvres. Les sources romaines confirment ces faits par ailleurs. 

• 12. Les événements qui se sont déroulés après la bataille d'Andrinople, entre 378 et 400, ont obligé l'Empereur Théodose à accepter un compromis avec l'ensemble des Germains. Ce compromis permettait à toutes les tribus germaniques, et non pas à une seule de ces tribus, d'occuper des territoires ayant été soumis à Rome. 

• 13. La campagne menée par le Roi Alaric en Italie et la prise de Rome en 410, contrairement à l'acception encore courante, ne sont pas pensables comme des entreprises de pillage, perpétrées au gré des circonstances par une horde de barbares, mais bien plutôt comme un mouvement planifié de l'armée d'une grande puissance en territoire ennemi. 

• 14. Ce ne sont pas seulement des Wisigoths qui ont marché sur Rome, mais, sous les ordres du «Général» Alaric, des représentants de toutes les régions de la Germanie. 

• 15. L'occupation de l'Empire d'Occident s'est déroulée selon un plan d'ensemble unitaire; les diverses armées se sont mutuellement aidées au cours de l'opération. 

• 16. L'armement et les manières de combattre de tous les Germains, le long du Rhin à l'Ouest, sur les rives de la Mer Noire à l'extrémité orientale du front, en Bretagne au Nord, ont été similaires et sont demeurées quasi identiques pendant tous les siècles qu'a duré cette longue guerre. Ils sont d'ailleurs restés les mêmes au cours des siècles suivants. 

• 17. Enfin, la guerre qui a opposé Rome aux Germains a duré pendant 4 siècles complets, ce qui ne peut être possible qu'entre deux grandes unités politiques, égales en puissance. Cette longue guerre n'a pas été une suite d'escarmouches fortuites mais a provoqué, lentement, de façon constante, un renversement du jeu des forces : un accroissement de la puissance germanique et un déclin de la puissance romaine. Cette constance n'a été possible que parce qu'il existait une ferme volonté d'emporter la victoire chez les Germains ; et cette volonté indique la présence implicite d'une forme d'unité et de conscience politiques. 

Après la victoire germanique, à la fin du IVe siècle, se créent partout en Europe et en Afrique des États germaniques, qui, tous, furent édifiés selon les mêmes principes. Que ce soit en Bretagne avec les Angles, en Espagne avec les Alains, en Afrique avec les Vandales, en Gaule avec les Francs, en Italie avec les Goths ou les Lombards, toutes ces constructions étaient, sur les plans politique, économique et militaire, avec leurs avantages et leurs faiblesses, leur destin heureux ou malheureux, le produit d'une identité qu'on ne saurait méconnaître. Il saute aux yeux qu'il existait une spécificité propre à tous les Germains, comme on en rencontre que chez les peuples qui ont reçu une éducation solide au sein d'une culture bien typée, aux assises fermes et homogènes, si bien que leurs formes d'éducation politique et éthique accèdent à l'état de conscience selon un même mode, ciselé par les siècles. Nous avons toujours admiré, à juste titre d'ailleurs, l'homogénéité intérieure de la spécificité romaine, laquelle, en l'espace d'un millénaire, en tous les points du monde connu de l'époque et malgré les vicissitudes politiques mouvantes, est demeurée inchangée et, même, est restée inébranlable dans le déclin. Le monde germanique n'est pas moins admirable pour ce qui concerne l'unité, l'homogénéité et le caractère inébranlable de sa constance: dès qu'il est apparu sur la scène de l'histoire romaine, au Ier siècle avant notre ère, il est resté fidèle à lui-même et constant jusqu'à la fin de la «longue guerre».

Konrad Höfinger, Vouloir n°52/53, 1989.

(Konrad Höfinger, Germanen gegen Rom : Ein europäischer Schicksalskampf, Grabert-Verlag, Tübingen, 1986, 352 S., 32 Abb.)

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