Affichage des articles dont le libellé est patriotisme. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est patriotisme. Afficher tous les articles

dimanche 29 janvier 2023

Athéna et la naissance du patriotisme

 Philippe Conrad reçoit Michel De Jaeghere, rédacteur en chef du Figaro Histoire, pour son ouvrage "La mélancolie d'Athéna". Parcourant le Ve siècle grec, des origines des guerres médiques à la fin de la guerre du Péloponnèse, Michel De Jaeghere ne se contente pas ici de faire le récit frémissant de cet apogée de la civilisation hellénique. Il a suivi à la trace les débats, les dilemmes, les conflits inhérents à la naissance du patriotisme, de sa dilatation dans le panhellénisme à sa caricature en volonté de puissance, et de l’échec tragique auquel la tentation de l’impérialisme avait conduit Athènes, aux crises de sa démocratie. Fidèle à la méthode inaugurée dans son Cabinet des antiques (Les Belles Lettres), il prend appui sur Hérodote, Thucydide, Isocrate, Platon, quelques autres, pour faire dialoguer les textes antiques avec notre propre histoire et tenter de dégager, dans l’expérience des Grecs, ce qu’ils ont à nous dire d’essentiel, de vital sur nous-mêmes. L’histoire du grand siècle d’Athènes en sort comme rajeunie.


https://tvl.fr/le-nouveau-passe-present-athena-et-la-naissance-du-patriotisme

samedi 6 décembre 2014

Un jour, un texte ! La Patrie selon Jean Ousset

« La civilisation française, héritière de la civilisation hellénique, a travaillé pendant des siècles pour former des hommes libres, c'est-à-dire pleinement responsables de leurs actes: la France refuse d'entrer dans le Paradis des Robots. »
Georges Bernanos, La France contre les robots
Cette nouvelle rubrique a pour objet de proposer des textes pour aider tout un chacun à réfléchir sur des sujets précis et si possible, d'actualité, aujourd'hui : la Patrie. (6)
la patrie, terre des pères
Avant tout donc, comme l'indique l'étymologie, la patrie c'est un sol, un territoire, un dessin sur une carte. Comme l'a dit Péguy, elle est cette quantité de terre où l'on peut parler une langue, où peuvent régner des mœurs, un esprit, une âme, un culte. Elle est cette portion de terre où une âme peut respirer et où un peuple peut ne pas mourir.
Mais parce qu'elle est terre des pères, on comprend qu'elle soit par essence une terre humaine.
Elle n'est pas, autrement dit, qu'un sol nu, un sol de forêt vierge. Elle est le sol sur lequel les pères ont marqué leur empreinte. Le sol qu'ils ont cultivé. Le sol sur lequel ils ont bâti les monuments, vestiges de leur passé.
La patrie est le sol des anciennes batailles. Elle est la terre des champs, des vergers. La poussière des villes et des routes. Elle est la terre des ancêtres, la terre des cimetières, celle qui garde ceux qui veillèrent sur l'enfant, l'adolescent, l'adulte, et ceux mêmes qu'il n'a pas connus, mais que des paroles tendres, ardentes ont figurés, décrits, ressuscités pour lui. (1)
Elle est le cercle intime, la terre sacrée du foyer. Elle est la terre charnelle, la terre dont, à la lettre, nous sommes nés. Elle est la chair de notre chair. Et c'est par là qu'elle pèse et agit si fortement sur le cœur humain. Elle est spontanément objet d'affection et de sentiment. Elle est la mère.
« La Mère Patrie ».
Aussi est-elle plus souvent sentie que pensée.
La patrie n'est pas d'ailleurs le résultat d'un pacte volontaire. « On ne choisit pas plus sa patrie, la terre de ses pères, que l'on ne choisit ses parents ». L'enfant qui vient au monde n'argumente pas pour savoir s'il doit se décider à les aimer ou non. Il leur doit trop. Un élan naturel le pousse à les aimer.
Ainsi que Taine l'a dit (2) : « La patrie est chose sacrée, par laquelle chacun a tout l'être qu'il a, pourvu de bienfaits infinis, héréditaires, envers qui nous sommes couverts de dettes. »
« Monstrueux de la hasarder. »
Tel est le réel.
Tels sont les faits, dans ce qu'ils ont de plus communément admis.
* * *
Mais n'est-il pas insuffisant d'en rester là ?
Et n'importe-t-il pas d'appeler « patrie » (sinon de grouper en elle) tout ce qui est de l'héritage, du patrimoine reçu de nos pères, et rassemblé par eux ?
Car si la patrie est la glèbe de nos champs, le sol de nos chemins, l'asphalte de nos rues, on reconnaît qu'elle est aussi le ciel qui sert de voûte à cette terre, l'air qu'on y respire, le climat dont elle jouit. Et le miroir de ses lacs, le chant de ses sources, les reflets changeants de ses mers...
On comprend donc que par extension la patrie puisse être en réalité le patrimoine entier. L'ensemble du capital que nous ont laissé nos aïeux. Non plus seulement la terre, mais les églises, les cathédrales, les palais et les tours dont elle s'est vue couverte au cours des âges. Et toutes merveilles de l'industrie ou des arts. Monuments de la pensée et du génie.
Tout l'héritage !
La terre, aussi bien que les legs matériels, intellectuels, spirituels et moraux.
« L'amour du sol tout court n'est pas le patriotisme », écrit Fustel. « Il faut y joindre l'amour de son histoire. La patrie géographique serait peu de chose si on ne relève l'affection qu'on lui porte (et, qu'un ennemi, aussi bien, peut lui porter) du respect, de l'amour de son histoire. Cette histoire est nôtre bien autant que le sol. Nous n'avons pas le droit de la négliger. »
Cet amour nous paraît d'autant plus important qu'il peut subsister après la destruction, la perte, voire l'inexistence de la patrie géographique.
Cas des peuples déportés.
Cas des peuples nomades.
Cas du peuple juif depuis sa dispersion.
La fidélité à la patrie devient, en ces cas, la fidélité à un patrimoine historique, à un ensemble de valeurs ou caractères traditionnels. Et la fidélité à tel poème, tel chant, tel livre sacré devient alors l'objet d'une défense aussi rude, aussi opiniâtre, aussi héroïque que le combat des armes pour la possession d'une province.
Jean Ousset
Extrait de : « Patrie, Nation, Etat ».
Ed. Montalza - 1965.
(1) « La patrie est faite de plus de morts que de vivants. » (Renan).
(2) Notes inédites pour les Origines de la France contemporaine.
Lois Spalwer http://lesalonbeige.blogs.com/my_weblog/web.html

vendredi 14 octobre 2011

Charles Maurras, un itinéraire du félibrige à la monarchie


Au cœur des plus vifs combats politiques, Charles Maurras, né en 1868 à Martigues, demeura amoureux de sa ville natale. Sa réflexion sur les libertés locales orienta sa réflexion politique vers la monarchie.
Quand on prononce le nom de Maurras, surgit en général l'image d'un penseur politique durci au feu des polémique, d'un dialecticien redoutable qui appuyait ses développements sur une logique droite et sobre comme ces cyprès qui faisaient s'écrier Mistral : « Eh ! bien, Provençaux cet arbre, Dieu l'a fait exprès pour vous. ».
Mais Charles Maurras ne fut pas seulement cela : c'était un poète et un amoureux de la littérature - il suffit, pour le vérifier, de relire Les Amants de Venise -, d'autant plus imprégné de culture grecque et latine qu'il tenait à cette double civilisation par toutes ses fibres intellectuelles et par toute sa sensibilité méditerranéenne - « Je suis Romain, par tout le positif de mon être... »
Ce poète-là trouva des accents magnifiques et délicats pour chanter les « trente beautés » de son pays natal (Li Trento bèuta dou Martegue) :
« La première beauté de mon Martigues, c'est l'Étang de Berre, qui, le matin, blanchit et qui le soir s'azuré, quand je regarde de ma maison : l'Étang qui, de ses mille langues vertes, lèche amoureusement le sable des calanques et ronge les rochers où l'on pêche le rouget.
« La seconde, c'est l'étang de Garante, qui le rejoint à la grand'mer. Les tartanes et les autres barques y font gonfler leurs larges voiles aux angelots joufflus.
« La troisième, ce sont nos collines nues, qui se gonflent comme mamelles et qu'embaume l'arôme chaud des thyms, des fenouils, des romarins et des sarriettes.
« La quatrième, ses champs de pierres plantés d'oliviers, où vient l'odeur du sel, dans la brise.
« La cinquième, cette petite chapelle de la Bonne Mère, si haut perchée, sur laquelle un boulet anglais est venu s'aplatir, - qui sait quand ? - et que les ex-voto des pauvres gens étoilent comme des fleurs d'amour.
« La sixième, nous avons le mistral pour balayeur municipal. »
Faute de place, nous laisserons à nos lecteurs le soin de découvrir les autres dans l'œuvre du Martégal. Amoureux de sa Provence, Maurras a appartenu au félibrige, un mouvement culturel fondé en 1854 par sept poètes - Frédéric Mistral, Joseph Roumanille, Théodore Aubanel, Jean Brunet, Paul Giéra, Alphonse Tavan et Anselme Mathieu -, pour travailler à la renaissance du provençal. Mirèio (Mireille), publié par Mistral en 1859, valut à celui-ci d'être qualifié par Lamartine, à qui l'œuvre était dédiée, de « vrai poète homérique ». L'influence du félibrige sur le penseur monarchiste fut telle que même le chant de guerre des camelots du roi, La France bouge, est tiré d'une chanson écrite en 1870 par le félibre Paul Arène pour ses soldats provençaux, Le Midi bouge :
« Une ! Deux !
Le Midi bouge,
Tout est rouge :
Une ! Deux !
Nous nous foutons bien d'eux. »
Nation, région, famille ne font qu'un
Il ne faut pas non plus oublier qu'après une période de nihilisme, sans doute liée à la perte de l'ouïe et à celle de la foi qu'il ne devait retrouver qu'à son dernier soupir, le jeune Maurras fut félibre avant de devenir monarchiste. L'amour de la patrie provençale le conduisit à celui de la France et au nationalisme, la nation lui apparaissant comme « le plus vaste des cercles de communauté sociale qui, au temporel, soit solide et complet ». Et, poursuivant sa réflexion, il en conclut finalement à la nécessité de restaurer une monarchie traditionnelle, héréditaire, antiparlementaire et… décentralisée, le régime monarchique étant seul assez fort pour restaurer les libertés françaises, sans risquer de désunir l'ensemble.
Pour Maurras, « qui veut réaliser le programme nationaliste doit commencer par une ébauche de fédération. » La nation ne saurait donc étouffer les particularismes locaux : il exècre « ce débordement d'un État centralisé et centralisateur [qui] nous inspire une horreur véritable : nous ne concevons pas de pire ennemi. »
Mais il avertit à l'inverse : « Certains nationalistes confondaient fédéralisme avec séparatisme, qui signifie tout le contraire. »
Paul Bourget, à la même époque, professe de même que « nation, région, famille ne font qu'un. Ce qui enrichit ou appauvrit l'un, enrichit ou appauvrit l'autre. »
Dans le « discours préliminaire » à la réédition en 1924 de sa célèbre Enquête sur la monarchie, publiée pour la première fois en 1900, Maurras écrit : « C'est par la conscience et l'amour de nos plus humbles commencements engagés dans la paroisse, la petite ville, le quartier de la grande ville, que peuvent et doivent renaître la conscience et l'amour du composé national entier. Le patriotisme à la Déroulède doit être étoffé d'un patriotisme à la Barres. D'heureux progrès ont été faits en France sous les yeux de notre génération dans le sens de cette reviviscence. Le patriotisme français se perdait dans l'abstraction juridique et la bureaucratie chère aux démocraties. Mistral et le félibrige, les barrésiens de l'Est, ceux de l'Ouest, notamment le groupe breton avec Le Goffic et ses amis, ont retrouvé la substance concrète qui fait l'aliment et le stimulant de toute dialectique nationale lorsque, partie d'un point quelconque du temps ou de l'espace, de l'histoire ou du territoire, elle aboutit à la capitale, à l'État. »
L'autorité en haut, les libertés en bas - et en bonne place, les libertés locales. Il n'est plus question ici de poésie, mais de politique et de « décentralisation » - un « très méchant mot » pour désigner « une très belle chose ». Peut-être eût-il été plus poétique en provençal ?
Hervé Bizien monde & vie . 17 septembre 2011

vendredi 30 septembre 2011

Histoire du patriotisme en France – des Origines à nos Jours (J. Lestocquoy)

Après « nations et nationalismes », d’Eric Hobsbawm, voici une vision complètement différente : celle de Jean Lestocquoy, dans une étude menée par un patriote chargé de recherche au CNRS, quand ce n'était pas encore un oxymore – date de publication : 1968.
Il peut être intéressant de lire cette étude, à la lumière des constats d’Hobsbawm – à la fois pour comprendre ce qu’Hobsbawm a raté (la nation comme outil de la souveraineté) et ce que Lestocquoy a manqué (la nation, étape dépassée par la marche en avant du capitalisme globalisé). Quand un réactionnaire, qui ne comprend pas pourquoi sa réaction est passée de mode chez les puissants, et un progressiste, qui ne comprend pas pourquoi son progressisme est devenu curieusement compatible avec les stratégies des puissants, s’éclairent mutuellement…


La nation française, pour Lestocquoy, traduit la permanence d’une exigence d’unité politique, héritée de Rome. Cette exigence fut reléguée au second plan du 6ème au 15ème siècle, l’Eglise catholique l’ayant en quelque sorte expulsée du champ politique, pour la situer dans le champ religieux. A cette époque, « patrie » est un pluriel : régions, pays natal, terre des siens, esprit de clocher.
C’est la guerre de Cent Ans qui engendre le retour, en France, d’une exigence d’unité politique à l’échelle d’un grand système fédérateur. Une exigence à l’échelle, donc, de la France, échelle qu’avaient rendue crédible « l'habitude de vivre ensemble sous le même prince, la communauté des intérêts, la similitude des moeurs et des sentiments donnent aux peuples conscience de leur individualité ». Avec le Quadrilogue invectif d'Alain Chartier (vers 1422), l’idée proto-nationaliste prend forme à travers les débats de quatre interlocuteurs imaginaires : un chevalier, un clerc, un homme du peuple, et enfin la France, incarnée par son roi (Jeanne d'Arc surgit sept ans plus tard).
Le roi est, alors, l'incarnation du royaume, et celui qui en pose les limites. La doctrine de son pouvoir divin, au XV° siècle, est reçue par tout le monde ; au Moyen-Âge, « la société entière est régie de façon définitive par un décret de la Providence ». Un système équilibré… tant que perdure la foi en Dieu et en l'Eglise.
Au XVI° siècle, à partir en gros de 1540-1545, les écrivains emploient le mot de patrie. La personne royale reste centrale, symbolisant la France au milieu d'une hiérarchie de valeurs. Le siècle, profondément religieux, donne un caractère sacerdotal au roi, et c'est donc en ce dernier que va progressivement s'incarner l'idée de patrie.
Cette idée de patrie est, évidemment, encore fort éloignée de la nôtre. A cette époque, la religion est aussi importante que la France : celle du roi devait être celle de son royaume. L’identité nationale est inséparable de l’identité religieuse (en France, du moins). Inversement, l’identité linguistique ou ethnique est relativement ignorée. Mettre un souverain étranger sur un trône ne choque pas à cette époque, comme le rappelle Lestocquoy : « Aucune difficulté d'esprit ; le patriotisme, au sens du nationalisme, n'effleure personne ». La France est d'ailleurs mise de côté sans vergogne, lors des conflits intra-noblesse, où il est fréquemment fait appel à l'étranger.
Bossuet définit la patrie comme la « société des choses divines et humaines », appuyée sur un loyalisme sans faille envers le « bon » roi, le roi juste. Justice d’ailleurs fort différente de la nôtre, car les comploteurs de sang-royal sont graciés, la justice ordinaire ne s'applique par pour eux : « La France était un bien de famille dont on pouvait disposer au gré des combinaisons politiques ou personnelles ».
A la fin du XVII° siècle, le contenu du concept de patrie n'a donc pas été analysé comme séparément de l’idée royale. Quant à la nation, le Dictionnaire de Trévoux, en 1721, l'envisage avant tout comme un lien légal : « Un nom collectif, qui se dit d'un grand peuple habitant une certaine étendue de terre, renfermée en certaines limites sous une même domination ».
À la fin du XVIII° siècle, les philosophes ne restent pas muets sur le patriotisme. Mais là encore, la notion, si elle évolue visiblement, reste dans le flou. N'en déplaise aux droits-de-l'hommistes postmodernes, Rousseau déclare que « ce n'est point à la bravoure de ceux de nos concitoyens qui ont versé leur sang pour leur pays que j'accorderai la Couronne héroïque, mais à leur ardent amour pour la Patrie », un amour partagé par Condorcet. Mais pour Rousseau, ce sont les lois, les mœurs, les coutumes, le gouvernement, la constitution et la manière d'être qui font la patrie. Le patriotisme, au sens qu’il prendra plus tard, au XIX° siècle, est là, sous-jacent. Mais il n’a pas encore vraiment fait surface.


C'est avec l’émergence du concept de Nation qu'apparaît le changement majeur. Autour de 1780, le roi est considéré comme le premier magistrat, mais plus comme l'unique incarnation de la patrie. C’est que la Nation, à la différence du Royaume, n'est pas vue comme la propriété du souverain, mais comme un élément avec lequel il doit composer. Petit à petit, depuis Louis XIV, l'idée d’un « pacte social » s'est développée, où le monarque serait mandataire de ses sujets. Et c’est ici que surgit le nationalisme, terme dont Lestocquoy donne une interprétation compatible avec celle avancée par Eric Hobsbawm, mais inscrite dans un réseau de connotations très différent.
À la veille de la Révolution, deux états d'esprit prédominent : l'aristocratie et la noblesse se disent citoyens du monde (quelle surprise : les classes supérieures sont cosmopolites) et ne considèrent pas l'étranger comme un ennemi. Inversement, le Tiers-Etat défend ses frontières et se montre plutôt « xénophobe » ; sa prise de pouvoir mènera au « patriotisme agressif ».
Les armées ne sont plus faites de mercenaires, mais de patriotes. Le but de cette guerre ? « Déjouer les complots d'une cour conspiratrice » (Condorcet, 25 janvier 1792). Rouget de Lisle, officier de la garnison de Strasbourg, est alors sollicité pour écrire un hymne (La Marseillaise), « premier hymne national où la Patrie remplace le souverain, et la liberté, la Divinité », note Lestocquoy. L’idée de Nation et celle de Liberté sont liées (ce qu’Hobsbawm a largement ignoré).
Dans ce contexte, le patriotisme est un acte de défense du peuple, et les ennemis de la patrie sont mis à mort sans pitié – femmes et enfants compris. Avec l'appel aux armées étrangères par Louis XVI, le sentiment national contre l'étranger (« le sang impur ») gagne quotidiennement en virulence. Cependant, la nouveauté déroute : il faut sauver la Nation, mais que représente-t-elle lorsque le roi ne la symbolise plus ? Le maire de Berlencourt, par exemple, résume ainsi ses sentiments : « Que ceux qui se disent citoyens aillent défendre la Patrie, nous ne sommes pas faits pour défendre la nation. ». L'esprit de Valmy est retombé ; la réquisition fait face à l'absence d'enthousiasme, surtout des campagnes. D’où l’écrasement de la Vendée, au fort patriotisme local.
Bien que la conception en varie, après la Révolution, le concept de Patrie ne disparaîtra plus. Sous la IIIème République, le patriotisme se définissait par l'amour de la République et de Victor Hugo. Le drapeau tricolore de 1789 fut consacré à cette époque. C'est ainsi que suite aux propos de Lamartine sur « le drapeau tricolore [qui] a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie ! », Lestocquoy expose que « la magie du verbe poétique, en cette unique circonstance, avait fait de l'invocation au drapeau et à la patrie un appel d'une apaisante vertu ».
Néanmoins, ce patriotisme grandiloquent s’avère être, en partie, un tissu d'illusions. Des idées subversives voient donc le jour en France : avec le service universel, le peuple doit se lever pour ne plus se faire opprimer ; une autre tendance prône un internationalisme naïf : quand tous les peuples seront libres, il n'y aura plus de raison qu'ils se combattent. Il n'y aura plus de guerres quand il n'y aura plus de rois. Les deux tendances, pacifisme et patriotisme révolutionnaire, se chevauchent de manière anarchique, pour faire du patriotisme à la fois un enjeu, un allié et un ennemi de l’idée révolutionnaire. Ambiguïté complète, donc. Ambiguïté qui finit par faire tomber l’esprit patriotique français dans une crise profonde.
C’est alors que le patriotisme, en France, va être revigoré par la concurrence. Certes, le nationalisme allemand, qui va jusqu'à séduire Renan et Taine, est admiré par certains Français, par opposition au patriotisme jugé réactionnaire de leur propre patrie. Mais il va, surtout, servir de point de cristallisation à une construction idéologique malmenée : on sera nationaliste français par opposition au nationalisme allemand. 1870 a, paradoxalement, sauvé le patriotisme français.
Certes, à cette époque, la fierté française tient surtout dans les entreprises pacifiques (ex.: Canal de Suez). Mais dans la paix comme dans la guerre, notre patriotisme tire sa vigueur d’une logique de concurrence avec le nationalisme rival, celui de l’Allemagne. Face à l'ennemi Allemand dont l'instruction est jugée supérieure, l'enseignement français entend dispenser désormais une instruction civique et morale mieux conçue. Après 1870, le patriotisme est devenu « une matière d'enseignement », contexte du Revanchisme aidant. La Ligue de l'enseignement a d'ailleurs pour devise celle de Jean Macé : « Pour la Patrie par le livre et par l'épée. »
Ce patriotisme nouveau est vaniteux, parfois carrément grotesque : la France est « la civilisation », l'Allemagne « la barbarie ». L'éducation est patriotique, sinon militariste, et des chants martiaux sont appris dès l'école maternelle.
Patriotisme exacerbé, donc, qui sert de lieu d’affrontement symbolique aux forces politiques réelles. L'Etat est franchement anticlérical, la Patrie remplace désormais Dieu et la Providence ? Les catholiques acceptent cette usurpation (d’un point de vue religieux), car comme l'expose Barrès, ils voient le patriotisme comme une continuation de la morale. L’Etat est bourgeois ?
Jaurès, pour sa part, constate que le socialisme ne peut pas se réaliser hors d’un cadre national, et admet donc que le patriotisme est central dans le combat idéologique : « La patrie est donc nécessaire au socialisme… Hors d'elle, il ne peut rien ». Peu à peu, un débat prend forme : et si, pour rendre les pauvres patriotes, il ne fallait pas, d’abord, que la patrie fût généreuse ? Constat très simple : si la bourgeoisie trouve le peuple trop peu patriote parce que trop revendicatif, elle n’a qu’à partager plus équitablement les richesses – le peuple sera patriote, si la patrie n’appartient pas qu’à la bourgeoisie…


C’est dans ce contexte que l'affaire Dreyfus coupe la France en deux. Force est de constater qu’elle va permettre, en fabriquant un clivage gauche/droite a priori artificiel (puisque les deux camps sont traversés par la lutte des classes), de parasiter le débat sur le patriotisme. Dans un article du 16 mai 1896, Zola écrit qu'il lutte « pour les Juifs ». Selon Barrès, « il s'agit de détruire l'armée », en la séparant de la patrie. Le véritable débat (définir le patriotisme) est dès lors masqué par un débat sur « le patriotisme pour ou contre ».
C’est l’époque où Ferdinand Brunetière dénonce les dangers que sont, à ses yeux, l'internationalisme et l'individualisme (c'est-à-dire tout ce qui nie la dimension organique du fait national). L'antipatriotisme prend de l'ampleur en 1905 avec l'affaire de Tanger, Gustave Hervé traitant même la patrie d' « ignoble mégère ». Le pacifisme officiel prend une place importante et certains parlent de remplacer « les vers belliqueux de La Marseillaise par des couplets célébrant l'union des peuples ». En face de cette gauche antipatriote (distincte donc de celle de Jaurès, pacifiste mais pas antipatriote), une partie du peuple se reconnaît dans Barrès, Maurras voire Péguy. A l'école, on glorifie les braves, morts pour la France éternelle. Dans la presse, les plus gros tirages sont des quotidiens cocardiers. Exit le débat sur le patriotisme : il a été entièrement phagocyté par la stérile querelle entre chauvins caricaturaux et pacifistes échevelés.
Dans un premier temps, le patriotisme ne s’en porte pas plus mal. Pendant la Grande Guerre, le nationalisme s'exacerbe (en particulier dans le milieu étudiant) en réaction aux revendications allemandes. La Grande Guerre – celle dite de la civilisation contre la barbarie – ouvre la porte à un « patriotisme intransigeant, fanatique à l'égard de l'Allemagne ». Ce patriotisme s’incarne en Pétain, en 1917, et en Clémenceau en 1918. En 1920-1924, l'opinion est majoritairement nationaliste.
Puis, le patriotisme français entre en crise, à nouveau. Mais cette fois, pour des raisons tout à fait différentes de celles qui avaient prévalu au XIX° siècle. Avec le confort matériel qui se développe après-guerre (le fameux ministère des Loisirs sous Blum notamment), le Français désormais dit « moyen » cherche avant tout le bien-être, et change donc de préoccupation. Les discours officiels vont même jusqu'à remplacer le mot de « Patrie » par celui de « pays », plus neutre. Après le traumatisme de la Grande Guerre, on ne pense plus qu'à la paix.
C’est une nouvelle guerre (39-45) qui réveille le patriotisme, et pendant un court moment, ce patriotisme acquière même une unité qu’il n’avait jamais eu historiquement (le CNR). Ce patriotisme connaît sa part sombre, avec nombre d'exactions et par la suite de jugements sommaires en négation du droit et de la justice, très souvent dans des buts politiques, mais il marque sans doute l’apogée du sentiment patriotique en France.
Cet esprit s’étiole ensuite progressivement, et le patriotisme, en France, entre, à partir de l’époque où écrit Lestocquoy, dans la continuation et l’accentuation de la crise entamée pendant l’entre deux guerres.
Lestoquoy s'interroge : « L'idée même de la France disparaît avec la langue. Faut-il être pessimiste pour dire que l'idée civilisatrice attachée à l'idée même de la France, n'est célébrée qu'en des discours académiques ? » Le diagnostic est sans illusions : les grandes idées (donc la nation, entre autres) sont absentes chez les peuples consuméristes (tiercé, football), « on a des sensibilités de rechange que la presse recherche avec avidité », la vie s'uniformise, « pour la première fois depuis que la civilisation existe, l'étranger n'est plus aussi étranger », l'idée du patriotisme est désormais confuse, « le devoir est devenu mouvant »… Lestocquoy ajoute que l'éducation n’enseigne plus ce qu'est la France : l'instituteur ne se charge plus que de l'instruction théorique et pratique du futur producteur/consommateur, et l'Église est devenue œcuménique. Il est remarquable qu’il ne mentionne pas, dans son analyse, ce qu’Hobsbawm a très bien vu : le patriotisme cesse d’être enseigné, parce qu’il est désormais, du point de vue du Capital, plus nuisible qu’utile.
Et Lestocquoy de conclure que seule une guerre, un affrontement, un danger, permettra de reconstruire le patriotisme. « Le péril développe infailliblement un sentiment d'appartenance à une forme de vie et de pensée », écrit-il. Un peu court, comme analyse.
Ce qu’il nous faudrait, c’est une bonne guerre, crénom !

Etonnez-vous après ça que les soixante-huitards aient eu la partie facile…
http://www.scriptoblog.com/

jeudi 22 septembre 2011

Histoire du patriotisme en France – des Origines à nos Jours (J. Lestocquoy)

Après « nations et nationalismes », d’Eric Hobsbawm, voici une vision complètement différente : celle de Jean Lestocquoy, dans une étude menée par un patriote chargé de recherche au CNRS, quand ce n'était pas encore un oxymore – date de publication : 1968.
Il peut être intéressant de lire cette étude, à la lumière des constats d’Hobsbawm – à la fois pour comprendre ce qu’Hobsbawm a raté (la nation comme outil de la souveraineté) et ce que Lestocquoy a manqué (la nation, étape dépassée par la marche en avant du capitalisme globalisé). Quand un réactionnaire, qui ne comprend pas pourquoi sa réaction est passée de mode chez les puissants, et un progressiste, qui ne comprend pas pourquoi son progressisme est devenu curieusement compatible avec les stratégies des puissants, s’éclairent mutuellement…


La nation française, pour Lestocquoy, traduit la permanence d’une exigence d’unité politique, héritée de Rome. Cette exigence fut reléguée au second plan du 6ème au 15ème siècle, l’Eglise catholique l’ayant en quelque sorte expulsée du champ politique, pour la situer dans le champ religieux. A cette époque, « patrie » est un pluriel : régions, pays natal, terre des siens, esprit de clocher.
C’est la guerre de Cent Ans qui engendre le retour, en France, d’une exigence d’unité politique à l’échelle d’un grand système fédérateur. Une exigence à l’échelle, donc, de la France, échelle qu’avaient rendue crédible « l'habitude de vivre ensemble sous le même prince, la communauté des intérêts, la similitude des moeurs et des sentiments donnent aux peuples conscience de leur individualité ». Avec le Quadrilogue invectif d'Alain Chartier (vers 1422), l’idée proto-nationaliste prend forme à travers les débats de quatre interlocuteurs imaginaires : un chevalier, un clerc, un homme du peuple, et enfin la France, incarnée par son roi (Jeanne d'Arc surgit sept ans plus tard).
Le roi est, alors, l'incarnation du royaume, et celui qui en pose les limites. La doctrine de son pouvoir divin, au XV° siècle, est reçue par tout le monde ; au Moyen-Âge, « la société entière est régie de façon définitive par un décret de la Providence ». Un système équilibré… tant que perdure la foi en Dieu et en l'Eglise.
Au XVI° siècle, à partir en gros de 1540-1545, les écrivains emploient le mot de patrie. La personne royale reste centrale, symbolisant la France au milieu d'une hiérarchie de valeurs. Le siècle, profondément religieux, donne un caractère sacerdotal au roi, et c'est donc en ce dernier que va progressivement s'incarner l'idée de patrie.
Cette idée de patrie est, évidemment, encore fort éloignée de la nôtre. A cette époque, la religion est aussi importante que la France : celle du roi devait être celle de son royaume. L’identité nationale est inséparable de l’identité religieuse (en France, du moins). Inversement, l’identité linguistique ou ethnique est relativement ignorée. Mettre un souverain étranger sur un trône ne choque pas à cette époque, comme le rappelle Lestocquoy : « Aucune difficulté d'esprit ; le patriotisme, au sens du nationalisme, n'effleure personne ». La France est d'ailleurs mise de côté sans vergogne, lors des conflits intra-noblesse, où il est fréquemment fait appel à l'étranger.
Bossuet définit la patrie comme la « société des choses divines et humaines », appuyée sur un loyalisme sans faille envers le « bon » roi, le roi juste. Justice d’ailleurs fort différente de la nôtre, car les comploteurs de sang-royal sont graciés, la justice ordinaire ne s'applique par pour eux : « La France était un bien de famille dont on pouvait disposer au gré des combinaisons politiques ou personnelles ».
A la fin du XVII° siècle, le contenu du concept de patrie n'a donc pas été analysé comme séparément de l’idée royale. Quant à la nation, le Dictionnaire de Trévoux, en 1721, l'envisage avant tout comme un lien légal : « Un nom collectif, qui se dit d'un grand peuple habitant une certaine étendue de terre, renfermée en certaines limites sous une même domination ».
A la fin du XVIII° siècle, les philosophes ne restent pas muets sur le patriotisme. Mais là encore, la notion, si elle évolue visiblement, reste dans le flou. N'en déplaise aux droits-de-l'hommistes postmodernes, Rousseau déclare que « ce n'est point à la bravoure de ceux de nos concitoyens qui ont versé leur sang pour leur pays que j'accorderai la Couronne héroïque, mais à leur ardent amour pour la Patrie », un amour partagé par Condorcet. Mais pour Rousseau, ce sont les lois, les mœurs, les coutumes, le gouvernement, la constitution et la manière d'être qui font la patrie. Le patriotisme, au sens qu’il prendra plus tard, au XIX° siècle, est là, sous-jacent. Mais il n’a pas encore vraiment fait surface.


C'est avec l’émergence du concept de Nation qu'apparaît le changement majeur. Autour de 1780, le roi est considéré comme le premier magistrat, mais plus comme l'unique incarnation de la patrie. C’est que la Nation, à la différence du Royaume, n'est pas vue comme la propriété du souverain, mais comme un élément avec lequel il doit composer. Petit à petit, depuis Louis XIV, l'idée d’un « pacte social » s'est développée, où le monarque serait mandataire de ses sujets. Et c’est ici que surgit le nationalisme, terme dont Lestocquoy donne une interprétation compatible avec celle avancée par Eric Hobsbawm, mais inscrite dans un réseau de connotations très différent.
A la veille de la Révolution, deux états d'esprit prédominent : l'aristocratie et la noblesse se disent citoyens du monde (quelle surprise : les classes supérieures sont cosmopolites) et ne considèrent pas l'étranger comme un ennemi. Inversement, le Tiers-Etat défend ses frontières et se montre plutôt « xénophobe » ; sa prise de pouvoir mènera au « patriotisme agressif ».
Les armées ne sont plus faites de mercenaires, mais de patriotes. Le but de cette guerre ? « Déjouer les complots d'une cour conspiratrice » (Condorcet, 25 janvier 1792). Rouget de Lisle, officier de la garnison de Strasbourg, est alors sollicité pour écrire un hymne (La Marseillaise), « premier hymne national où la Patrie remplace le souverain, et la liberté, la Divinité », note Lestocquoy. L’idée de Nation et celle de Liberté sont liées (ce qu’Hobsbawm a largement ignoré).
Dans ce contexte, le patriotisme est un acte de défense du peuple, et les ennemis de la patrie sont mis à mort sans pitié – femmes et enfants compris. Avec l'appel aux armées étrangères par Louis XVI, le sentiment national contre l'étranger (« le sang impur ») gagne quotidiennement en virulence. Cependant, la nouveauté déroute : il faut sauver la Nation, mais que représente-t-elle lorsque le roi ne la symbolise plus ? Le maire de Berlencourt, par exemple, résume ainsi ses sentiments : « Que ceux qui se disent citoyens aillent défendre la Patrie, nous ne sommes pas faits pour défendre la nation. ». L'esprit de Valmy est retombé ; la réquisition fait face à l'absence d'enthousiasme, surtout des campagnes. D’où l’écrasement de la Vendée, au fort patriotisme local.
Bien que la conception en varie, après la Révolution, le concept de Patrie ne disparaîtra plus. Sous la IIIème République, le patriotisme se définissait par l'amour de la République et de Victor Hugo. Le drapeau tricolore de 1789 fut consacré à cette époque. C'est ainsi que suite aux propos de Lamartine sur « le drapeau tricolore [qui] a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie ! », Lestocquoy expose que « la magie du verbe poétique, en cette unique circonstance, avait fait de l'invocation au drapeau et à la patrie un appel d'une apaisante vertu ».
Néanmoins, ce patriotisme grandiloquent s’avère être, en partie, un tissu d'illusions. Des idées subversives voient donc le jour en France : avec le service universel, le peuple doit se lever pour ne plus se faire opprimer ; une autre tendance prône un internationalisme naïf : quand tous les peuples seront libres, il n'y aura plus de raison qu'ils se combattent. Il n'y aura plus de guerres quand il n'y aura plus de rois. Les deux tendances, pacifisme et patriotisme révolutionnaire, se chevauchent de manière anarchique, pour faire du patriotisme à la fois un enjeu, un allié et un ennemi de l’idée révolutionnaire. Ambiguïté complète, donc. Ambiguïté qui finit par faire tomber l’esprit patriotique français dans une crise profonde.
C’est alors que le patriotisme, en France, va être revigoré par la concurrence. Certes, le nationalisme allemand, qui va jusqu'à séduire Renan et Taine, est admiré par certains Français, par opposition au patriotisme jugé réactionnaire de leur propre patrie. Mais il va, surtout, servir de point de cristallisation à une construction idéologique malmenée : on sera nationaliste français par opposition au nationalisme allemand. 1870 a, paradoxalement, sauvé le patriotisme français.
Certes, à cette époque, la fierté française tient surtout dans les entreprises pacifiques (ex.: Canal de Suez). Mais dans la paix comme dans la guerre, notre patriotisme tire sa vigueur d’une logique de concurrence avec le nationalisme rival, celui de l’Allemagne. Face à l'ennemi Allemand dont l'instruction est jugée supérieure, l'enseignement français entend dispenser désormais une instruction civique et morale mieux conçue. Après 1870, le patriotisme est devenu « une matière d'enseignement », contexte du Revanchisme aidant. La Ligue de l'enseignement a d'ailleurs pour devise celle de Jean Macé : « Pour la Patrie par le livre et par l'épée. »
Ce patriotisme nouveau est vaniteux, parfois carrément grotesque : la France est « la civilisation », l'Allemagne « la barbarie ». L'éducation est patriotique, sinon militariste, et des chants martiaux sont appris dès l'école maternelle.
Patriotisme exacerbé, donc, qui sert de lieu d’affrontement symbolique aux forces politiques réelles. L'Etat est franchement anticlérical, la Patrie remplace désormais Dieu et la Providence ? Les catholiques acceptent cette usurpation (d’un point de vue religieux), car comme l'expose Barrès, ils voient le patriotisme comme une continuation de la morale. L’Etat est bourgeois ?
Jaurès, pour sa part, constate que le socialisme ne peut pas se réaliser hors d’un cadre national, et admet donc que le patriotisme est central dans le combat idéologique : « La patrie est donc nécessaire au socialisme… Hors d'elle, il ne peut rien ». Peu à peu, un débat prend forme : et si, pour rendre les pauvres patriotes, il ne fallait pas, d’abord, que la patrie fût généreuse ? Constat très simple : si la bourgeoisie trouve le peuple trop peu patriote parce que trop revendicatif, elle n’a qu’à partager plus équitablement les richesses – le peuple sera patriote, si la patrie n’appartient pas qu’à la bourgeoisie…


C’est dans ce contexte que l'affaire Dreyfus coupe la France en deux. Force est de constater qu’elle va permettre, en fabriquant un clivage gauche/droite a priori artificiel (puisque les deux camps sont traversés par la lutte des classes), de parasiter le débat sur le patriotisme. Dans un article du 16 mai 1896, Zola écrit qu'il lutte « pour les Juifs ». Selon Barrès, « il s'agit de détruire l'armée », en la séparant de la patrie. Le véritable débat (définir le patriotisme) est dès lors masqué par un débat sur « le patriotisme pour ou contre ».
C’est l’époque où Ferdinand Brunetière dénonce les dangers que sont, à ses yeux, l'internationalisme et l'individualisme (c'est-à-dire tout ce qui nie la dimension organique du fait national). L'antipatriotisme prend de l'ampleur en 1905 avec l'affaire de Tanger, Gustave Hervé traitant même la patrie d' « ignoble mégère ». Le pacifisme officiel prend une place importante et certains parlent de remplacer « les vers belliqueux de La Marseillaise par des couplets célébrant l'union des peuples ». En face de cette gauche antipatriote (distincte donc de celle de Jaurès, pacifiste mais pas antipatriote), une partie du peuple se reconnaît dans Barrès, Maurras voire Péguy. A l'école, on glorifie les braves, morts pour la France éternelle. Dans la presse, les plus gros tirages sont des quotidiens cocardiers. Exit le débat sur le patriotisme : il a été entièrement phagocyté par la stérile querelle entre chauvins caricaturaux et pacifistes échevelés.
Dans un premier temps, le patriotisme ne s’en porte pas plus mal. Pendant la Grande Guerre, le nationalisme s'exacerbe (en particulier dans le milieu étudiant) en réaction aux revendications allemandes. La Grande Guerre – celle dite de la civilisation contre la barbarie – ouvre la porte à un « patriotisme intransigeant, fanatique à l'égard de l'Allemagne ». Ce patriotisme s’incarne en Pétain, en 1917, et en Clémenceau en 1918. En 1920-1924, l'opinion est majoritairement nationaliste.
Puis, le patriotisme français entre en crise, à nouveau. Mais cette fois, pour des raisons tout à fait différentes de celles qui avaient prévalu au XIX° siècle. Avec le confort matériel qui se développe après-guerre (le fameux ministère des Loisirs sous Blum notamment), le Français désormais dit « moyen » cherche avant tout le bien-être, et change donc de préoccupation. Les discours officiels vont même jusqu'à remplacer le mot de « Patrie » par celui de « pays », plus neutre. Après le traumatisme de la Grande Guerre, on ne pense plus qu'à la paix.
C’est une nouvelle guerre (39-45) qui réveille le patriotisme, et pendant un court moment, ce patriotisme acquière même une unité qu’il n’avait jamais eu historiquement (le CNR). Ce patriotisme connaît sa part sombre, avec nombre d'exactions et par la suite de jugements sommaires en négation du droit et de la justice, très souvent dans des buts politiques, mais il marque sans doute l’apogée du sentiment patriotique en France.
Cet esprit s’étiole ensuite progressivement, et le patriotisme, en France, entre, à partir de l’époque où écrit Lestocquoy, dans la continuation et l’accentuation de la crise entamée pendant l’entre deux guerres.
Lestoquoy s'interroge : « L'idée même de la France disparaît avec la langue. Faut-il être pessimiste pour dire que l'idée civilisatrice attachée à l'idée même de la France, n'est célébrée qu'en des discours académiques ? » Le diagnostic est sans illusions : les grandes idées (donc la nation, entre autres) sont absentes chez les peuples consuméristes (tiercé, football), « on a des sensiblités de rechange que la presse recherche avec avidité », la vie s'uniformise, « pour la première fois depuis que la civilisation existe, l'étranger n'est plus aussi étranger », l'idée du patriotisme est désormais confuse, « le devoir est devenu mouvant »… Lestocquoy ajoute que l'éducation n’enseigne plus ce qu'est la France : l'instituteur ne se charge plus que de l'instruction théorique et pratique du futur producteur/consommateur, et l'Eglise est devenue œcuménique. Il est remarquable qu’il ne mentionne pas, dans son analyse, ce qu’Hobsbawm a très bien vu : le patriotisme cesse d’être enseigné, parce qu’il est désormais, du point de vue du Capital, plus nuisible qu’utile.
Et Lestocquoy de conclure que seule une guerre, un affrontement, un danger, permettra de reconstruire le patriotisme. « Le péril développe infailliblement un sentiment d'appartenance à une forme de vie et de pensée », écrit-il. Un peu court, comme analyse.
Ce qu’il nous faudrait, c’est une bonne guerre, crénom !

Etonnez-vous après ça que les soixante-huitards aient eu la partie facile…
http://www.scriptoblog.com/