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jeudi 16 novembre 2023

Révolution soviétique. Il faut relire Victor Loupan…

 

Le grand mérite de Victor Loupan est d’ouvrir enfin, en langue française, une autre vision de la révolution de 1917. Il interprète, en appui de son propos, une bibliographie pour l’instant inaccessible. De nos jours, l’accès aux ouvrages russes contemporains est compromis par un très compréhensible rejet. Le russe post-soviétique est devenu denrée courante… réduite, sous nos cieux, à des termes d’économie ou de marketing. De toute manière, le russe soviétique ou post-soviétique n’a plus rien à voir avec le russe des temps anciens. Si j’insiste sur “langue française”, c’est que les thuriféraires – français – n’ont pas manqué tout au long du XXe siècle.

Jusqu’ici, le propos des historiens de la révolution de 1917 était obstrué par un dithyrambe de Lénine – ce qui est apparemment l’héritage d’un siècle de propagande. Oulianov, né en 1870, n’était plus en état de produire ce qui lui a été attribué. Il était confus, marqué par les prémices de ses AVC. Au vrai, ” c’était un intellectuel laborieux et un idéologue”. Propagande oblige, la place donnée à Léon Bronstein, dit Trotski, a trop souvent été minorée. Victor Loupan rétablit celui-ci dans son rôle de boutefeu : sans lui, il n’y aurait eu ni “prise du Palais d’Hiver” (plus vraie au cinéma qu’au réel)… ni “guerre civile”. De neuf ans cadet de Lénine, Trotski avait vécu en exil à New York, où, comme auparavant à Vienne et à Paris, il avait mené “grand train” – tout en tenant des discours traduits en écrits sans modération. Débarquant à Petrograd, le 18 mai 1917, il demeurait ” un petit voyou, un louvoyeur, un opportuniste qui ne pense qu’à lui “, tel que le décrivait antérieurement Lénine. Après avoir fondé l’Armée rouge et la Tchéka – la police politique qu’il confia à un “biélorusse”, Félix Dzerjinski, Trotski mena une vie de sybarite non sans donner l’exemple de la cruauté dans les premiers massacres…

Victor Loupan, né en 1954, est historien et journaliste, un écrivain. C’est, avant tout, un personnage très cultivé. Sa parfaite connaissance des développements qui ont conduit à l’immense désastre soviétique lui donne une légitimité incontestable. Légitimité qui est cependant niée par les survivants d’un ordre (d’un désordre) qui s’éteint peu à peu. Croyez-en un vieil homme que le XXe siècle a nourri de ses guerres et de ses illusions nocives.

Un seul reproche. Victor Loupan a tort de nommer le pacte germano-soviétique de 1939 par sa simplification paresseuse de “pacte Ribbentrop-Molotov”. Il s’agit bien d’un “pacte Hitler-Staline” quand on parle des arrangements officiels – plus les secrets – signés entre “amis” (le terme figure sur les documents) à la fin du mois d’août, serments renouvelés en septembre 1939 à la suite de l’écrasement polonais. Les deux complices majeurs ont créé deux nouvelles sphères d’influence qui se sont partagés l’Europe orientale, “Terre de sang” comme l’a si bien décrite Timothy Snyder. Hitler et Staline ont ainsi démontré leur parfaite identité dans la pratique – ce qui continue de déplaire. Les deux ministres des Affaires étrangères n’étaient que des sous-fifres qui ne signèrent qu’après avoir obtenu l’avis favorable de leurs patrons.

Mais à côté de ce que nous apprend ce petit livre : c’est un péché véniel. Nous faisons nôtre, nous aussi, citée par Loupan, cette remarque du “grand poète russe dissident, Joseph Brodsky, prix Nobel de littérature. Il disait à moitié en plaisantant que les Russes ont eu de la chance de n’avoir que Staline, pâle copie de l’original que fut Trotski. C’est une boutade, bien sûr. Mais pas tant que cela.”

Morasse

Crédit Photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2017 Dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2017/03/11/64504/revolution-sovietique-1917-lenine-trotski-victor-loupan/

dimanche 10 avril 2022

Une histoire secrète de la Révolution russe (Victor Loupan)

 

Victor Loupan, journaliste et éditeur, ancien grand reporter au Figaro Magazine, est l’auteur de plusieurs ouvrages de référence consacrés à la Russie et au communisme.

A l’occasion du centenaire de la Révolution russe, Victor Loupan se penche sur la part invisible de cet événement fondateur, en commençant par se demander : mais fondateur de quoi ? Il y a indéniablement une part de mystère dans la victoire du communisme le 25 octobre 1917, avec la prise du pouvoir par les bolcheviks, un groupe révolutionnaire issu de la social-démocratie, dont le chef idéologique, Vladimir Lénine, un intellectuel laborieux, avait « modernisé » la doxa marxiste. Quelques années à peine avant 1917, personne n’aurait misé un kopek sur les chances d’un Lénine ou d’un Trotski de s’emparer de la Russie impériale. Voyant, en 1918, la photo de Léon Trotski dans les journaux autrichiens, le maître d’hôtel du célèbre Café central de Vienne s’est exclamé: « Lui ? C’est lui qui a pris le pouvoir en Russie ? Mais il me doit encore de l’argent pour des consommations ! »

Victor Loupan rappelle qu’aujourd’hui encore, beaucoup de problèmes moraux, intellectuels, économiques, territoriaux auxquels doit faire face la Russie sont les conséquences des événements décrits dans ce livre. La révolution et la guerre civile ont divisé les peuples, les familles, les esprits.

La Révolution russe a non seulement aboli la morale, elle a jeté un défi à la logique. C’est là sa grande modernité. La foi des révolutionnaires russes était un peu la foi des démons. Jamais, ils n’auraient dû gagner. Jamais, ils n’auraient dû vaincre les forces qui se dressaient contre eux. Et pourtant, non seulement ils les ont vaincues, mais ils ont gagné les âmes et les esprits de millions, voire de milliards d’individus sur la planète.

La Révolution russe dont nous commémorons le centenaire en 2017 fut une révolution mondiale. Trente ans à peine après son avènement, la moitié de l’Europe, de l’Asie et une bonne partie de l’Afrique étaient communistes et/ou sous domination soviétique. Et les pays qui y avaient échappé, avaient des partis communistes souvent très puissants, inféodés à Moscou.

Victor Loupan nous montre aussi comment les révolutionnaires russes aimaient la mort. « Pas de pitié pour les ennemis du peuple », proclamaient ces révolutionnaires. Léon Trotski fera de cette expression une arme de guerre, d’arbitraire et de terreur. Chaque bolchevik est appelé à démasquer l’ennemi, individuellement. Et, l’ayant démasqué, à l’éliminer avec vigueur et bonne conscience révolutionnaire.

Une histoire secrète de la Révolution russe, Victor Loupan, éditions du Rocher, 194 pages, 17,90 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/une-histoire-secrete-de-la-revolution-russe-victor-loupan/69219/

lundi 10 août 2020

L'éradication de la noblesse russe 2/2

 Si les ouvrages sur la révolution russe sont pléthores, si les travaux sur la société soviétique ne manquent pas, il était un thème qui n'avait jamais été étudié celui du sort de la noblesse russe de la révolution à la Perestroïka.

par Christian Bouchet

Grâce soit donc rendue à Sofia Tchouikina, dont la thèse de doctorat sur ce sujet a été traduite en français et publiée chez Belin sous le titre Les Gens d'autrefois, la noblesse russe dans la société soviétique.

1917, l’avant et l’après

À la veille de la Grande Guerre, la noblesse, en Russie, constitue un groupe numériquement important environ 1,9 million d'individus, soit à peu près 1 % de la population. Ce pourcentage monte à 7 % à Saint-Pétersbourg du fait de son statut de capitale et des fonctions occupées quasi-exclusivement par les nobles puisque ceux-ci sont majoritairement des serviteurs de l'État de niveau moyen ou supérieur. En effet, si les propriétaires terriens et les membres des professions intellectuelles et libérales sont nombreux parmi les aristocrates, ceux-ci ont la quasi-exclusivité de certaines professions, ainsi sont nobles 90 % des hauts fonctionnaires, 97 % des gouverneurs de province, etc.

Au lendemain de la révolution d'octobre 1917, la chute est brutale. En quelques mois, la noblesse est expropriée sans indemnités. Ses terres sont confisquées et transférées aux comités agraires qui les redistribuent aux paysans; ses immeubles et ses appartements sont réquisitionnés par les comités de quartier qui y installent, dans le cadre d'une politique délibérément discriminatoire, des familles issues des milieux populaires, ses comptes bancaires, sommes d'argent en liquide, objets précieux et autres bijoux déposés dans les coffres-forts des banques, purement et simplement saisis. Dans le même temps, la nouvelle Constitution soviétique de 1918 institue toute une série de discriminations légales vis-à-vis des « membres des anciennes classes exploiteuses » : privation du droit dévote, classification comme « oisif » des membres des familles aristocratiques qui ne travaillent pas ce qui les prive de leurs retraites et permet qu'ils puissent être expulsés de leurs biens, voire de leurs villes de résidence.

À tout cela s'ajoute, à partir de 1918, la « terreur rouge ». De nombreux nobles, surtout de grands aristocrates, sont dénoncés, accusés de contre-révolution, fusillés sans raison valable. Puis viennent les procès des conspirations inventées de toutes pièces : 93 nobles fusillés en 1921 à Petrograd à l'issue du procès de la conspiration de Tagantsev; incarcération et l'exécution des anciennes élèves nobles du lycée Alexandre en 1925; exécution de 20 représentants d'illustres familles en représailles à l'assassinat, en Pologne, d'un diplomate soviétique en 1926; le complot des anciens généraux et officiers de l'armée et de la marine impériale, tous aristocrates, en 1930-1931; l'opération « gens d'autrefois » qui voit l'arrestation et l'envoi au goulag de 30 000 aristocrates de Leningrad en quarante-huit heures; etc.

Vivre malgré l’exclusion et la terreur

Face à la véritable déclaration de guerre du régime bolchevique à leur égard, que font les aristocrates? Une minorité s'engage dans les Armées blanches, un nombre plus important émigré vers l'Occident ou vers le Chine et les autres restent en Russie, soit par apathie, soit par patriotisme et pour mettre ses compétences au service du nouvel État.

La vie de ces « émigrés de l'intérieur » est complexe. À partir de 1921, avec le début de la NEP le régime, en manque de cadres, fait appel aux spetzy les « spécialistes bourgeois » ce qui permet à nombre d'aristocrates de trouver des professions bien rémunérées. Mais le « grand tournant » stalinien de la fin des années 1920 s'accompagne d'une vaste campagne politique contre les spetzy, limogés, souvent arrêtés et emprisonnés. Cependant, très rapidement, les dégâts occasionnés par ces purges de cadres indispensables à la marche de l'économie et des administrations contraignent la direction stalinienne à faire marche arrière, avant de relancer cinq ans plus tard, une campagne répressive contre les spetzy dans le cadre de la « Grande terreur ».

D'autres nobles, sans capacités utilisables pour l'État, réussissent à convertir des compétences considérées avant 1917 comme un loisir (théâtre, danse, archéologie, etc.) ou comme un attribut culturel connaissance de langues étrangère, maîtrise des travaux d'aiguille, etc.) en un travail ou au minimum en une source de revenus; tandis que des femmes de l'aristocratie se font engager comme domestiques par des hiérarques soviétiques avec comme tâche de leur enseigner ainsi qu'à leurs enfants, la tenue et les bonnes manières... Quant aux nobles qui ne quittent pas leurs domaines de la campagne, certains deviennent les conservateurs de leurs châteaux transformés en musée ou constituent avec les paysans de leurs terres des kolkhozes dont ils deviennent membres. Enfin, une partie non négligeable de la noblesse se volatilise en profitant que rien dans ses patronymes ne peut indiquer son statut (les aristocrates et leurs serfs portent le même nom et ainsi un même patronyme peut être porté par un fils de prince ou d'agriculteur) et en émigrant vers des régions lointaines de l'URSS où personne ne risque de les reconnaître. En parallèle à tout cela, les aristocrates russes qui ont choisi de le rester maintiennent l'existence d'un entre-soi marqué par l'apprentissage des bonnes manières, le maintien de traditions prérévolutionnaires comme les « spectacles familiaux », par des unions matrimoniales soigneusement choisies, et en se regroupant volontairement entre gens du même milieu dans des appartements communautaires afin d'éviter la cohabitation avec des éléments populaires.

Et après ?

Dès les années 1940, les familles nobles ne possèdent quasiment plus de témoins matériels de leur passé prérévolutionnaire. Tout ou presque a été englouti lors des expropriations, des expulsions et des déménagements successifs : les nobles ont quitté leurs propriétés et leurs appartements, détruit les portraits de leurs ancêtres, brûlé lettres et photographies, vendu vêtements et vaisselles. Les quelques objets qui ont survécu aux années 1920 et 1930 (livres et meubles principalement) disparaissent pendant la Deuxième Guerre mondiale. La transmission du patrimoine culturel non matériel s'opère lui dans la clandestinité et il se légendarise via un récit familial qui ne peut s'appuyer sur de l'écrit. Quand survient la Perestroïka, les descendants des « gens d'autrefois » n'ont plus à se cacher et des associations de descendants de la noblesse apparaissent immédiatement. Mais ce sont des associations de nobles sans mémoire... Leurs membres ignorent quasiment tout de l'histoire réelle de leurs familles, d'où un engouement de ce milieu pour les recherches en archives, les visites sur les anciens domaines, etc. Intérêt qui est reçu d'une manière plutôt positive par une grande partie de la population russe où s'est développée une évidente sympathie pour la période tsariste et tout ce qui la composait, noblesse inclue.

Réfléchir&Agir N°64 Hiver 2020

dimanche 23 février 2020

1789-1917 : une révolution peut en inspirer une autre

Maître d'oeuvre du livre noir du communisme, Stéphane Courtois ne pouvait pas être absent de celui consacré à la Révolution française. Il y démontre avec rigueur les similitudes entre la révolution de 1789 et celle de 1917. La filiation entre les deux événements est tellement saisissante qu'elle pourrait porter le titre célinien « D'une révolution l’autre ».
En février 1917, la révolution russe est inaugurée par le chant de La Marseillaise. Au cours des premiers mois, elle suit une pente démocratique et constitutionnaliste. Au mois d'août, le gouvernement de Kerenski connaît une phase purement républicaine. Tout se passe relativement dans le calme.
Au mois d'octobre, tout bascule. Comme en France en octobre 1791. Le 7 novembre, Lénine pousse ses camarades, aidés de la populace, à s'emparer du Palais d'hiver, où siège le gouvernement provisoire, rééditant ainsi l'attaque des Tuileries le 10 août 1792. Il instaure un double pouvoir, légal avec l'assemblée constituante en cours de formation, et révolutionnaire avec le soutien de la rue, plagiant ainsi les Jacobins et la commune de Paris de 1791. De même que le Comité de salut public avait instauré la dictature d'un groupe d'activistes - les Jacobins -, qui avait rapidement mené à la dictature d'un seul homme - Robespierre -, Lénine instaure le Conseil des commissaires du peuple, formé des seuls bolcheviks et placé sous son contrôle de plus en plus autocratique. Comme Robespierre avait abandonné la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 pour le règne de la Vertu, Lénine proclame la Déclaration des droits du peuple travailleur abolissant les droits de l'homme en Russie. À l'image des révolutionnaires français, Lénine instaure une « démocratie totalitaire » inaugurée par la dictature du Comité de salut public : loi des suspects, tribunal révolutionnaire et terreur. Dès sa prise de pouvoir, Lénine assimile les cosaques du Don à la Vendée de 1793. Le 24 janvier 1919, il ordonne de « décosaquiser » « erreur massive contre les riches cosaques qui devront être exterminés et physiquement liquidés jusqu'au dernier ». Ordre qui n'est pas sans rappeler celui de la Convention contre les Vendéens. En juillet 1918, Lénine met à mort le tsar, sa famille et ses parents. Comme en France, l'assassinat est un élément majeur du déclenchement de la guerre civile nationale. À partir de 1919, Lénine lance l'internationale communiste qui appelle à la guerre civile internationale. On trouve là un écho lointain du décret voté en 1792 par la Convention : « La nation française déclare qu'elle traitera en ennemi le peuple qui, refusant la liberté et l’égalité, voudrait traiter avec le prince et les castes privilégiées, s'engage à ne déposer les armes qu'après raffermissement de la souveraineté et l’indépendance du peuple sur le territoire duquel tes troupes de la république sont entrées, qui aura établi les principes d’égalité, et établi un gouvernement libre et populaire. »
Au nom de ce principe, l'Armée rouge pénètre en Ukraine et en Géorgie pour y instaurer la soviétisation. Staline reste sur la même ligne. Il passe de la terreur ordinaire à la grande terreur de 1937-1938 comme Robespierre était passé des massacres de septembre à la grande terreur de juin-juillet 1794. Stéphane Courtois va très loin dans l'analogie. Il compare le fameux rapport Khrouchtchev, présenté lors du XXe congrès du Parti communiste d'Union soviétique, à une manoeuvre de la Révolution française. Le 24 février 1956, il dénonce ouvertement les crimes de Staline pour redorer le blason du communisme. De la même manière, la Convention, après la chute de Robespierre dont elle avait été complice, avait organisé le procès de Carrier, l'organisateur des noyades de Nantes. Le stalinisme en accusation pour sauver le communisme comme la terreur avait été condamnée pour sauver la Révolution.
Nous ajouterons une analogie complémentaire : comme la Révolution française, la Révolution russe est encore glorifiée de nos jours. Malgré les crimes qu'elles ont commis et le sang qu'elles ont répandu.
le Choc du Mois Janvier 2008

lundi 2 juillet 2018

Passé Présent n°201 – Ils ont tué le tsar : Les bourreaux racontent

– Le mystérieux voyage de La Pérouse, à l’occasion du nouveau spectacle éponyme au Puy du Fou.
– Nicolas Ross présente son ouvrage “Ils ont tué le tsar… : Les bourreaux racontent” à l’occasion des 100 ans de l’assassinat de Nicolas II et de sa famille.
 

jeudi 23 novembre 2017

Centenaire de la Révolution d’Octobre

Lenine-Revolution-Octobre.jpg
Francis Bergeron
Bien entendu, on sait tout du communisme, de ses crimes, de son projet utopique et mortifère, de ses échecs aussi, de sa quasi-disparition en Europe. On sait tout, mais la mémoire doit être constamment ravivée. Et le centenaire du « communisme réalisé », sous Lénine, puis Staline et les autres, est une bonne occasion de faire notre « devoir de mémoire » à nous.
Parmi les livres publiés à cette occasion, il convient de signaler celui de Christian Bigaut, Communisme, le centenaire – Séduction et illusion. Cet ouvrage n’est ni un témoignage, ni une démonstration, ni un pamphlet. Il ne propose aucune alternative au communisme, politique ou religieuse, et ne porte pas de jugement de valeur. Il ne fait que raconter le communisme, en 200 pages. C’est en fait une sorte de manuel universitaire, un précis du communisme, comme vous pouvez trouver un précis du droit administratif ou du droit constitutionnel.
Rien d’étonnant à cela : l’auteur, Christian Bigaut, n’est pas écrivain, journaliste, militant, et pas même une victime. C’est un juriste, l’un des plus reconnus dans sa spécialité : le droit public.
C’est tout l’intérêt de son livre : il traite du communisme, de son histoire, de son bilan, comme il traite par exemple, dans d’autres ouvrages, de la Constitution et de ses réformes successives. C’est une sorte de manuel qui peut – qui devrait – être conseillé à tout étudiant en histoire, en sciences politiques, en économie.
Il commence par rappeler que le communisme fut la rencontre d’un événement historique : la prise du Palais d’Hiver, avec une philosophie, considérée comme scientifique, le communisme. Résumer en quatre pages ce qu’est le communisme est une gageure. Mais l’ouvrage y parvient.
À l’origine : la Révolution française
Comment expliquer l’acclimatation du communisme en France ? Le manuel identifie sept moments qui l’ont légitimé, la France ayant constitué un terreau spécialement favorable à cette nouvelle doctrine.
Le premier fait historique, c’est la Révolution française. Avec Robespierre et Gracchus Babeuf, elle fait naître une idéologie. La Conjuration des égaux, menée par Babeuf, a inspiré à Blanqui, puis à Lénine, l’idée de la dictature révolutionnaire et du rôle des minorités agissantes. La Révolution française a créé une dynamique révolutionnaire intégrant et même nécessitant la violence. Cette tradition plébéïenne, ce mythe révolutionnaire vont ensuite irriguer l’aile gauche, jacobine, pendant deux siècles. Tocqueville, ironique, notait que « les Français préfèrent l’égalité dans la misère à la prospérité dans l’inégalité ».
Le deuxième fait est la révolution de 1848, qui correspond à la publication du Manifeste du Parti communiste. L’époque voit naître une « classe ouvrière ». L’échec de l’insurrection de 1848 légitime le concept de « lutte des classes » imaginé par Karl Marx dans son Manifeste.
La Commune de Paris va enrichir le communisme naissant du mythe du sang révolutionnaire versé, la répression de l’insurrection parisienne ayant fait 20 000 morts ; et aussi le mythe de la trahison des droites, par la capitulation de Paris face aux Prussiens. La violence, le drapeau rouge, les barricades : l’imagerie communiste se façonne.
La réussite de la révolution bolchevique d’octobre 17 est appréhendée comme une confirmation du caractère scientifique des schémas marxistes.
Autre épisode : en France, l’alliance des gauches au sein du Front populaire, avec le soutien extérieur des communistes français, permet à ceux-ci, lorsque l’expérience socialiste vire au fiasco, de fustiger le non interventionnisme en Espagne et les demi-mesures sociales. Le pacte germano-soviétique remet en cause le discours des communistes français mais, comme le note l’auteur, « l’histoire communiste ne retiendra que le gouvernement du Front populaire et son action sociale ».
La sixième séquence, c’est la libération de 1944 et la participation des communistes au gouvernement. Le PCF est devenu « statutaire », ce qui facilitera la mainmise communiste sur la CGT.
L’Humanité, monument à préserver
Chritian Bigaut analyse comme un « septième fait » la prédominance de la politique sur l’économie et le refus de l’économie de marché. Après la guerre, la place de l’Etat est prépondérante en France : c’est « un acteur surpuissant », dont le budget représente plus de la moitié du total des richesses créées. Ce semi-communisme va dominer toute la vie politique et intellectuelle quasiment jusqu’à nos jours. « L’historique du PCF souligne, avec quelques soubresauts, l’intégration du parti à la vie nationale », explique l’auteur, qui rappelle par exemple que le quotidien L’Humanité reçoit encore aujourd’hui l’aide d’Etat directe (hors abonnements de complaisance des administrations et entreprises publiques ou semi-publiques et effacement des dettes) la plus importante : 3,6 millions d’euros par an. Un peu comme si, pour les Français, L’Humanité était une sorte de monument à préserver, même si plus personne ne le visite.
De 1917 à la fin des années soixante-dix, le communisme va incarner une sorte d’alternative planétaire à l’ordre du monde, marquée par des victoires militaires et la séduction croissante des esprits.
Puis surgissent les premiers craquements (Yougoslavie, Chine, révoltes populaires en RDA, en Hongrie, en Tchécoslovaquie), et, progressivement, la dissidence intellectuelle, à l’Est mais aussi dans l’intelligentsia occidentale et singulièrement française.
Avant de terminer son tour d’horizon par un descriptif rapide de l’écroulement du modèle soviétique et par une analyse fine de l’état des lieux dans les autres Etats communistes ou ex-communistes, Christian Bigaut attire l’attention sur deux étapes de la décommunisation des esprits : la publication de L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne (1974), et Le Livre noir du communisme, de Stéphane Courtois (1997). C’est plus par la découverte de l’ampleur de la catastrophe humaine que par l’échec économique, social, culturel, scientifique, de l’utopie que va disparaître la séduction communiste. Certes, il n’existe pas de lois contre les négationnistes du génocide communiste. Mais ni Soljenitsyne ni Courtois n’ont pu être sérieusement contredits, créant ainsi les conditions d’une levée des tabous sur la critique de fond du système communiste.
Dans sa conclusion, Christian Bigaut note que la doctrine marxiste est désormais répudiée à peu près partout, si ce n’est en Corée du Nord, mais que la concentration des pouvoirs, dans un pays-continent comme la Chine, n’exclut pas une rechute. Néanmoins, « les schémas explicatifs marxistes continuent de structurer le substrat idéologique dominant », tout au moins en France et dans plusieurs autres pays.
• Communisme, le centenaire. Séduction et illusion, par Christian Bigaut, L’Harmattan, 2017.
Article paru dans les colonnes du quotidien Présent.
Source EuroLibertés 

vendredi 24 mai 2013

L'œuvre de Soljénitsyne, témoignage sur l'Union soviétique et le peuple russe

Alexandre Soljénitsyne (1918-2008) est connu pour son courageux combat de dissident, opposant déclaré au communisme au sein même de l'Union soviétique durant les années 1960 et 1970. Khrouchtchev avait pensé utiliser l'auteur d'Une journée d'Ivan Denissovitch (1962), nouvelle dénonçant la monstruosité des camps, peuplés de masses d'innocents, pour illustrer sa thèse de la perversion stalinienne d'un marxisme-léninisme fondamentalement bon ; or Soljénitsyne refuse d'être utilisé de quelque manière que ce soit par le régime, intrinsèquement mauvais. Il est expulsé de son pays en 1974. En exil aux États-Unis, il multiplie les déclarations présentant sa vision de la Russie, conforme à son génie national, slave et orthodoxe, et non aux idéaux prétendus universels libéraux et capitalistes. Il a eu la politesse évidente de remercier ses hôtes, mais sans rien céder de ses principes.
Il rentre en Russie en 1994, participe au débat public. Il développe une pensée très personnelle, difficilement classable, rarement limpide : ses essais nombreux, parfois contradictoires, comme sa désapprobation de la Première Guerre de Tchétchénie et son approbation de la Seconde, déroutent souvent, notamment ceux sur les juifs en Russie : les juifs seraient des gens absolument géniaux, mais pas des Russes. Globalement, il partage la vision politique de Poutine, soit un retour immédiat de l'autorité de l'Etat, préparant l'avènement d'une démocratie réelle sur le long terme, auquel il a apporté un soutien critique. Même si beaucoup de ses analyses sont certainement discutables, elles sont souvent intéressantes. Il est l'un des rares notamment à placer la monstruosité communiste dans le temps long de la Russie, comme une forme pervertie de l'identité russe, le besoin d'encadrement fort, voire d'un pouvoir tyrannique. L'impiété n'est pas non plus sans précédents, même s'il insiste sur le caractère largement non-russe des révolutionnaires d'Octobre, avec Lénine demi-Tatar et quart-Juif, Trotsky juif, Staline Géorgien... Homme courageux, essayiste patriote, il est avant tout un grand écrivain, un des plus grands auteurs russes du XXe siècle.
L'ARCHIPEL DU GOULAG
De l'œuvre étendue de Soljénitsyne, on retient généralement avant tout L'Archipel du Goulag (1974-1976), dont le début de la parution motive son expulsion d'URSS. Il s'agit d'un « essai d'investigation littéraire » selon Soljénitsyne, objet unique qui essaye d'ordonner une compilation de témoignages, plusieurs dizaines, dont le sien propre, de victimes du régime soviétique.
Toute la perversion de la société est bien retranscrite, la corruption systématique de l'homme transformé en monstre au service du système, et vénérant Staline. Le plus émouvant et le plus juste des témoignages est celui de l'auteur lui-même qui raconte son endoctrinement, sa foi d'adolescent et de jeune adulte dans le système, le mépris condescendant de la foi orthodoxe de la grand-mère, son sinistre mépris de la vie humaine acquise au cours de l'éducation et aggravée par la formation d'officier durant la guerre germano-soviétique et les pratiques du front. Il raconte son arrestation, au milieu des combats en Poméranie, pour un prétendu complot contre l'Etat en groupe organisé, soit deux personnes, donc un groupe, qui avaient osé, dans le cadre d'une correspondance privée, une légère plaisanterie à peine codée sur Staline ; l'ennui vient du doute, aussi léger soit-il au départ. Il développe les récits des interrogatoires, interminables et absurdes à la Loubianka - siège du NKVD - à Moscou, son expérience des camps, révélation tardive de la monstruosité du communisme. En prison, il réfléchit, et admet que qui voulait savoir, simplement se poser des questions, ne pouvait pas être trompé par les grossiers mensonges staliniens. Pire, il s'agissait au fond d'une forme de consentement tacite collectif. Là, s'enchevêtrent des dizaines de récits de vies brisées, une mise en parallèle des procédures policières, des formes à prétention juridique ridicule. Parfois, il faut reconnaître une certaine impression de confusion à la lecture, mais justement, l'intention est de donner une vision d'ensemble, une mosaïque de destins brisés, pour la grande majorité parfaitement innocents des faits reprochés - pas même des opposants à un régime des plus illégitimes -. Un hommage émouvant est rendu au courage des chrétiens, le plus souvent des femmes, particulièrement maltraités, poussés à l'apostasie, qui pour la plupart tiennent jusqu'au martyre. Le monde des zeks - détenus - constitue une fresque essentielle, et sans que son talent se limite à ce thème, Soljénitsyne demeure unique, irremplaçable, pour décrire ce véritable enfer sur Terre. Le creusement du Canal de la Mer Blanche - Belomorkanal -, vitrine du régime des camps, entre le Lac Onega et la Mer Blanche, entreprise folle au cœur de l'hiver, effectuée en moins de deux ans en 1931-33, est particulièrement bien décrit, dans toute sa monstruosité et absurdité - le canal n'est pas assez profond pour la navigation maritime -. Le contraste entre cette sinistre réalité de dizaines de milliers de travailleurs forcés, le plus souvent innocents, morts à la tâche et la propagande d'époque, fort bien répercutée en Occident, assimilant les travailleurs forcés à des délinquants en bonne voie de resocialisation par le travail, et les textes du poète officiel de l'URSS, Maxime Gorki qui chante littéralement les "réussites" de Staline, impressionne. Soljénitsyne se trompe de bonne foi en attribuant la mort naturelle du poète officiel, en 1936, à une exécution du régime, mais cette erreur de détail - une de celles sur lesquelles se fondent les thuriféraires du communisme pour contester la portée de l’Archipel - n'enlève rien à la portée globale de son œuvre.
Le système des camps ne tient pas alors par la terreur des gardes de la police politique -Tchéka, puis GPU, puis NKVD - mais par la collaboration des détenus délinquants professionnels qui terrorisent la grande masse des autres, innocents désarmés dans ce monde sauvage. Ils sont significativement définis par le régime comme éléments socialement proches. Soljénitsyne perd toute illusion en camp quant à l'idée d'un homme systématiquement et fondamentalement bon. La plupart de ces délinquants, dans n'importe quel régime politique, auraient fini en prison - sauf peut-être dans la France folle actuelle, inconnue de l'auteur dans les années 1970 évidemment -. S'ils refusent de travailler eux-mêmes, ils détournent l'insuffisante nourriture à leur profit, acceptent leur fonction de contrôle, par la pression violente ou la délation. Le régime concentrationnaire tient aussi par la présence certaine de traîtres parmi les éventuels groupes de détenus tentés de résister qui se formeraient. Les détenus développent un langage spécifique, une forme d'argot russe des camps, absolument intraduisible en langue étrangère ; l'auteur, de formation scientifique, note ces curieuses inventions langagières, étrangeté pour les Russes eux-mêmes paraît-il.
Dès l'automne 1945, et a fortiori les années suivantes, Soljénitsyne finit par se sentir beaucoup plus proche des détenus allemands et même japonais, dont il ne parle pourtant absolument pas la langue, soldats captifs déportés massivement dans les camps, au motif collectif de « crimes de guerre » contre l'URSS. Ce prétexte s'avère particulièrement absurde pour les Nippons capturés lors de l'invasion russe de la Mandchourie en août 1945, qui n'avaient jamais envahi l'URSS lors du Second Conflit Mondial. Après 1945, le nombre de détenus atteint vraisemblablement un pic, car ils sont chargés de reconstruire l'URSS. Les camps sont alimentés par des rafles collectives, sans guère de tri, en Europe occupée par l'URSS, ce qui amène, outre des masses d'Allemands, civils ou militaires, des curiosités, tels des prisonniers de guerre français ou même américains vite nostalgiques de leur captivité allemande. Il loue l'honnêteté des Allemands incapables de comprendre que dans le régime soviétique, en théorie de propriété collective, en pratique tout le monde vole tout le monde ; ils écrivaient très souvent en mauvais russe des lettres de dénonciation contre les chefs de chantiers qui détournaient massivement les biens de l’État à des fins privées, et ce sans aucun profit dans la délation, par pur sens du devoir, révoltés qu'ils étaient par de telles pratiques.
Outre celle des droits communs, détestable, l'auteur décrit particulièrement la mentalité des gardiens, monstrueuse, mais dans la lignée logique du régime. Il reconnaît avec honnêteté que vers 1940, jeune étudiant, malgré une absence d'attirance, il n'aurait pas résisté à une pression forte, selon un chantage courant sur la définition du « bon soviétique », honoré de servir le régime, tandis qu'un refus aurait les pires conséquences. Rejoindre une école d'officiers du NKVD lui avait été simplement suggéré, ce qui ne l'attirait pas. Il analyse le caractère de ces gardes, fondamentalement mauvais ; un homme bon n'aurait jamais eu l'idée d'y entrer, ou recruté de force, chose rare, aurait rapidement été éliminé comme trop mou par le système lui-même.
Pendant la Guerre, peu soucieux d'accomplir leur devoir patriotique au front, les membres de la police politique ont multiplié les complots fascistes imaginaires dans les camps, afin de prétendre démontrer leur plus grande utilité à des milliers de kilomètres du front ; ces farces grossières ont causé des dizaines de milliers de morts supplémentaires. Soljénitsyne lui-même a été victime d'une branche du NKVD, le contre-espionnage militaire, qui l'arrête sur le front en février 1945, et les descriptions ironiques de ces policiers qui craignent de mourir des derniers obus de la guerre abondent, ce qui donne des instants de relâchements comiques appréciables à une oeuvre sombre.
L'officier du NKVD, plus éduqué que les gardiens souvent analphabètes voire non-russophones - Tatars en particulier -, n'en est que plus coupable ; avec un cynisme total, il monte un dossier d'accusation, fait signer des aveux, et ce sans aucun souci de la crédibilité, a fortiori de la vérité, notion qui leur échappe à cause d'un relativisme simpliste - au fond, la vérité n'existerait pas -. Un cas attire particulièrement l'attention, celui d'un travailleur russe déporté en Allemagne, diacre de l'Eglise orthodoxe clandestine, arrêté par la Gestapo sur dénonciation de communistes pour « propagande communiste », relâché, puis envoyé en camp soviétique comme la grande majorité des travailleurs russes déportés par l'Allemagne, et alors interrogé par le NKVD : « il avait bien connu les deux systèmes, et la comparaison n'était franchement pas en notre faveur. Certes, il avait été torturé ici et là, mais la Gestapo, elle, recherchait la vérité ; celle-ci établie, il fut relâché, même avec des excuses. Quant à nos gars, ils se moquaient complètement de la vérité, ils lui ont fait signer une longue liste de délits impossibles ou absurdes, après d'interminables et douloureuses séances d'interrogatoires pour respecter leur procédure. »
Précisons que le point de vue de l'auteur sur la guerre relève d'un patriotisme russe classique. S'imposerait le devoir moral de la défense du pays contre l'invasion allemande, même si la victoire russe implique la survie de facto d'un régime absolument détestable. Il reconnaît ce dilemme, comprenant sans les approuver ses compatriotes engagés dans l'armée Vlassov ; il ne va pas au-delà parce que c'eût été indicible dans l'URSS des années 1970, encore moins à l'étranger, telle est sa conviction profonde. Toutefois, il ose établir le parallèle entre les « Polizei », auxiliaires policiers russes des forces d'occupation et le NKVD ; contrairement à toute la propagande du régime, il soutient que ceux, nombreux, qui, par un paradoxe superficiel, ont réussi à intégrer le NKVD en 1944, ont certes pour beaucoup été arrêtés par la suite, mais sans que cette tache biographique ait pu apparaître comme un manque de qualités professionnelles au service du stalinisme... Il a été témoin de la réjouissante disparition, pour les détenus, de certains de ses tortionnaires.
Outre les policiers, en fait rares, et les délinquants professionnels, minorité sur laquelle reposent les camps, l'auteur essaie de classer la population carcérale en plusieurs catégories : les enfants, les femmes, les politiques.
Le régime soviétique a produit des hordes d'enfants orphelins, souvent survivants des famines paysannes causées par les vagues de collectivisation forcée des campagnes au début des années 1930. Ils sont en masse devenus des délinquants multirécidivistes ; dans les camps, ils se révèlent particulièrement agressifs et amoraux. Par exception, Soljénitsyne réussit à sympathiser avec un adolescent ukrainien, pas complètement mauvais. Il avait volé durant toute sa vie à Kiev, n'en était pas à son premier séjour en camp soviétique. Avait-il été aussi en prison puisqu'il était voleur sous l'Occupation allemande ? « Non, il travaillait, honnêtement, car les Allemands fusillaient tous les voleurs ». L'auteur n'ose pas en tirer de morale immédiate. Relevons que pour le Français cet amour des délinquants anime la magistrature et les média français postmarxistes, ce qui doit constituer plus qu'une simple coïncidence.
Les femmes, théoriquement rigoureusement séparées des hommes, mais souvent enfermées dans des camps-jumeaux, ont été victimes systématiquement des violences que l'on imagine de la part des gardiens et des détenus de droits communs - très doués pour franchir tous les murs ou grillages possibles, non pour s'évader, mais pour satisfaire leurs bas instincts -. Dans le camp même des hommes, de nombreux pervers gardiens ou détenus de droits communs, s'attaquent aussi couramment aux adolescents. Paradoxalement une grossesse, phénomène fréquent dans ces circonstances, constitue une garantie de quelques mois de calme relatif, donc de survie pour ces détenues. Les bébés, lorsqu'ils survivent, sont enlevés aux mères de manière quasiment systématique.
Les "politiques", soit la très grande majorités des internés, presque tous innocents - ou pour les plus "coupables" auteurs d'une plaisanterie ou d'une parole d'humeur contre le régime -, sont les victimes permanentes, soumises à un travail intensif, et elles meurent massivement. La vertu individuelle, celle consistant à avoir un caractère sérieux et travailleur, conduit rapidement à la mort. L'auteur le démontre par les rations : celle, disciplinaire, très réduite, de celui qui refuse de travailler, conduit au final bien plus lentement à la mort que celle double du travailleur méritant, qui meurt d'épuisement inévitablement en quelques jours, quelques semaines au plus.
Même si elle souffre d'une certaine confusion formelle assumée, l'œuvre démontre la perversité intrinsèque du système, dont les rares réussites économiques proclamées reposent sur l'utilisation massive de main-d'œuvre esclave. Le soi-disant paradis des travailleurs constitue pour eux un enfer pire que le régime capitaliste - que l'auteur n'a pas la naïveté de prendre pour bon en soi -. Soljénitsyne s'insurge particulièrement contre la récupération possible de ses nouvelles par le régime, au nom d'un "bon" communisme qui s'opposerait à sa perversion stalinienne. Il critique justement la masse de textes de communistes dénonçant la vague de purges de 1937, et seulement celle-là, car elle frappe massivement les membres du parti, singulièrement les cadres, alors tous de parfaits staliniens - sinon, ils auraient disparu bien avant - ; il raconte au passage l'histoire des différentes vagues de destruction des ennemis - réels ou supposés du régime -, et dénonce le fait que les socialistes, puis les communistes, refusent systématiquement de se mêler aux autres détenus, et forment un vivier permanent et sûr d'indicateurs pour les gardiens ; bref, ceux-là ne sont pas des innocents et ne méritent aucune compassion - à rebours du discours officiel soviétique des années 1960 -.
LES ROMANS
Le Pavillon des Cancéreux (1968) est une œuvre particulièrement sombre. Soljénitsyne évoque un monde de malades, qui sont tous ou presque à terme condamnés. Si les détails médicaux nombreux, parfois pénibles - avec des discussions techniques de médecins -, rendent la lecture au premier degré crédible, on peut aussi discerner une parabole de l'URSS, monde malade, voire de l'humanité : tout homme est condamné tôt ou tard à passer le Styx, et la réflexion sur la mort est valable pour tous. L'absurdité du système soviétique est encore démontrée par ce monde médical : sur les cinq à six médecins-chirurgiens théoriques de la clinique, deux effectuent réellement, avec un dévouement exemplaire, leur travail ; les autres sont plus ou moins incompétents - dont le Kalmouk promu au titre des minorités - ou simplement fainéants ou dépourvus de toute éthique de travail ; le problème s'étend évidemment aux infirmières, au personnel de salle et de nettoyage - travail essentiel que la propreté en hôpital -, qui accomplissent le plus souvent mal leur fonction. L'irresponsabilité, la négligence sont systématiques. Les patients meurent, et fatalisme, mourraient probablement de toute façon ; de meilleurs soins ne feraient que prolonger leurs souffrances... Cette œuvre se caractérise par son pessimisme absolu.
Le Premier Cercle (1968) constitue probablement le chef-d'œuvre de Soljénitsyne. Le titre renvoie au premier cercle de L'Enfer de Dante, les limbes ; les membres de ce cercle ne sont pas abominablement torturés comme dans tous les cercles inférieurs, mais il s'agit nonobstant d'une forme d'entrée dans le monde infernal, celui des camps de travail soviétique. Le contexte très particulier intéresse en soi : il s'agit d'un atelier de recherche soviétique, à objectifs multiples, mais travaillant en particulier sur les débuts de la télévision, et employant un personnel concentrationnaire, des condamnés pour délits politiques imaginaires mais sauvés du pire - mines de Sibérie orientale ou du Grand-Nord - ; à la fin des années 1940, la main-d'œuvre de ces chercheurs russes détenus est massivement composés de déportés allemands ou lettons. La proximité de Moscou permet de construire un véritable roman-choral où se retrouvent des procureurs et leur famille, profiteurs du régime, nouvelle classe dirigeante très satisfaite d'elle-même, par définition solidaire des Soviets, dont toutefois la perversité n'offre aucune garantie pour elle-même : un des membres de cette classe dirigeante, pur hédoniste jusque-là, accomplit un jour dans sa vie un geste bon, courageux, sauve un inconnu d'une manipulation du NKVD, et passe de ce paradis artificiel à l'enfer de la prison, puis des camps. L'inconnu est un médecin soviétique, qui a commis la naïveté de prendre au premier degré la notion d'échanges scientifiques avec l'Ouest, au lieu d'espionnage à sens unique au profit de l'URSS, et a l'idée de livrer un médicament soviétique - par exception particulièrement efficace - après en avoir reçu gratuitement de nombreux autres de l'Occident. Ainsi est encore démonté le plus gros mensonge soviétique, celui de prétendre servir l'humanité dans son ensemble, évidence pour le médecin, considéré comme traître à l'URSS, et sauvé du pire de justesse. Le NKVD recherche le coupable de cette information, trouve six suspects ; le scientifique du camp forcé de collaborer dans l'analyse sonore du coup de téléphone salvateur - relativement, car le médecin est déporté quand même - pense sauver cinq hommes sur les six suspects, résolution de son dilemme moral, mais finalement deux sont arrêtés et le NKVD « trouvera certainement quelque chose contre l'un et l'autre », cynisme révélateur de la monstruosité du régime.
La Roue Rouge (1972-2009), vaste œuvre inachevée, a pour ambition de constituer une vaste fresque historique du basculement de la Russie de la monarchie tsariste à la dictature bolchevique, monde radicalement nouveau, somme toute en très peu de temps. Les dirigeants politiques connus - parfois oubliés, comme les libéraux russes - et une masse d'inconnus - parmi lesquels le lecteur parfois se perd - constituent la trame complexe de l'ouvrage. L'auteur s'est livré pour l'écriture de ce roman historique à un effort consciencieux de documentation ; s'il a commis des erreurs de détails - relevés par des spécialistes -, le sens général semble juste.
Toutefois, si l'on comprend et partage la détestation de Soljénitsyne pour les dirigeants bolcheviques, le fait de les présenter comme des personnages ridicules, mélange d'intellectuels dogmatiques incompréhensibles, de fous, de simples voleurs - qui se donnent bonne conscience en se définissant avant-garde prolétarienne - n'explique pas, au contraire, la Révolution d'Octobre ; des personnages aussi nuls n'auraient rien tenté, ou auraient été balayés ; ils étaient malgré tout intelligents, organisés, déterminés, d'où leur réussite, qui ne saurait tenir d'un complet, miraculeux, infernal hasard.
De même lors des élections législatives générales à peu près libres suivant la Révolution avortée de 1905, au suffrage universel direct masculin, les électeurs se prononcent majoritairement pour des partis se réclamant du socialisme, certes certainement pas les bolcheviques, mais il ne faudrait pourtant pas au nom de la diversité, du caractère spécifiquement russe de ces socialismes - en particulier celui majoritaire des « socialistes-révolutionnaires » paysans - nier la propension majoritaire de la société russe à des évolutions vers des formes de socialisme. Certes, les électeurs étaient facilement manipulables, l'ont été, mais voir un sain conservatisme russe foncièrement majoritaire relève du vœu rétrospectif. En outre, les vrais conservateurs sont nettement moins nombreux en voix que les libéraux, dont les cercles, très hostiles au tsarisme et aux traditions russes- qualifiées d'arriérations - regroupent presque toute l'élite dirigeante - moins la partie suicidaire, numériquement significative, qui donne dans des formes de socialisme -. Soljénitsyne réussit à rendre vie à tous ces militants politiques qui ont contribué efficacement à détruire le régime en place - qui ne trouve aucun défenseur en février 1917 - et ont été assassinés le plus souvent peu après. C'est un des grands intérêts de son œuvre : si le caractère du petit peuple russe ne réussit pas complètement à emporter l'adhésion par sa recherche excessive du pittoresque, les cercles de réflexion aristocratiques ou bourgeois sont globalement bien rendus.
Dans le contexte de guerre, l'évocation de la vie de l'arrière se perd un peu dans des chroniques familiales un peu artificielles, complexes, qui tendent à reconstituer ce petit peuple russe disparu à l'évidence idéalisé - même quand il ne paraît pas a priori à son avantage -. Certains portraits demeurent toutefois irrésistibles, comme celui du paysan demi-intellectuel tolstoïen, qui « partageait ses sophismes de lycéen contestataire sur le christianisme primitif, qui imposerait le refus de toute hiérarchie religieuse, et en politique de toute guerre », mais qui est précisément déjà en rupture volontaire. Sinon, il retrouve un ton juste dès qu'il évoque le problème quotidien, central des questions de ravitaillement ; il est vrai que les meneurs bolcheviques ont réussi à mobiliser les ouvriers menacés de disette, et ont conduit en quelques mois, et sur quelques années, à une situation bien pire de véritable famine : la Révolution aboutit à des millions de morts de faim, en attendant celles à venir provoquées par la collectivisation sous Staline, une décennie plus tard.
Evidemment, on partage le regret rétrospectif de l'auteur : un Nicolas II énergique, mieux informé, aurait contenu l'agitation, ce qui aurait évité à la Russie et au monde les affres du Communisme. Mais au final, c'eût été un homme différent. L'impératrice est caricaturée à l'excès ; certes, son équilibre mental est discuté, mais son rôle de mauvais démon du tsar est exagéré ; au contraire, sa volonté de partager la mentalité populaire russe aurait pu être vue comme une volonté touchante d'intégration de la part d'une Allemande d'origine ; après tout Raspoutine, son conseiller occulte, qui la ridiculisait quelque temps peut-être, incarne fort bien la paysannerie superstitieuse, et avait déconseillé absolument l'entrée en guerre fatale au régime en août 1914.
Les opérations militaires, la vie au front sont particulièrement bien rendues, dans leur dimension générale, le niveau des états-majors, des officiers de terrain et des soldats. Soljénitsyne dénonce des erreurs connues dans la conduite russe de la guerre, des offensives mal dirigées avec des pertes énormes, mais soutient que l'effondrement du Front en 1917 est la conséquence directe du sabotage léniniste, voulu par les Allemands. Si la thèse peut paraître excessive, car après trois ans de défaites ou de demi-victoires au mieux très provisoires et sanglantes, l'armée russe était effectivement épuisée - plus que la française touchée pourtant par les mutineries de la fin du printemps 1917 -, le rôle destructeur de la Révolution intérieure est indiscutable. On sent l'expérience du terrain de Soljénitsyne, ses souvenirs d'artilleur - avec des matériels pas fondamentalement différents d'une guerre à l'autre -, et ses pages sur le premier conflit mondial constituent un apport trop peu connu au genre passé de mode des romans de guerre.
Lire Soljénitsyne permet véritablement de comprendre la perversité extrême du communisme, et son talent d'écrivain possède en outre le don exceptionnel de rendre supportable la lecture d'un catalogue d'absurdités et de monstruosités... On en parle encore trop peu en France, qui possède encore un grand nombre de partis qui se réclament explicitement du communisme - au moins un post-stalinien et trois trotskystes -, ou implicitement, comme les Verts et les socialistes, presque toujours favorables aux délinquants, réputés socialement proches des prolétaires - point de vue bien sûr insultant pour les nombreux travailleurs pauvres et honnêtes -.
Nicolas Bertrand Écrits De Paris février 2012

vendredi 9 novembre 2012

L'armée mexicaine de Léon Trotski

Depuis sa mort en 1940, Léon Trotski incarne l'image sainte d'une révolution qui se voulait à la fois virginale, mondiale et totale. Foin de « l’État ouvrier dégénéré » - l'URSS selon Trotski -, vive la révolution permanente ! À quoi Staline répliquait par l'édification du socialisme dans un seul pays. Internationalisme ou nationalisme, Trotski ou Staline ? Choisis ton camp, camarade !
« Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là ! » : on connaît le vers célèbre par lequel Victor Hugo, dans Les Châtiments, refusait superbement et orgueilleusement, depuis Guernesey, l'offre d'amnistie de Napoléon III à ses adversaires républicains ou orléanistes de 1851. Il en va de même aujourd'hui pour les derniers membres de la IVe Internationale marxiste-léniniste fondée par Léon Davidovitch Bronstein, dit Trotski, à la fin des années 1930, après son exil hors d'URSS et l'échec du Front populaire en France.
Pourtant, il ne reste rien des grands rêves messianiques et révolutionnaires portés entre 1848 et 1940 par la sainte Trinité du bolchevisme « de gauche » (Marx, Lénine, Trotski), mais pour autant, les trotskistes, quoique fragmentés, groupusculaires, résiduels, désespérés, aigris ou bien enragés, sont toujours là et, même s'ils sont les derniers survivants de la galaxie léniniste, n'en démordent pas.
Bien sûr, peu croient encore sérieusement à la perspective d'assister de leur vivant à la fameuse révolution prolétarienne mondiale que prophétisait leur Maître à partir de 1903 et qui, selon lui, devait mettre définitivement à bas l'économie capitaliste ainsi que tous les États bourgeois proliférant dans le monde depuis au moins deux siècles. Mais ce n'est nullement une raison pour eux de renoncer ou de déserter la vie politique et sociale française en ce début de XXIe siècle : les trotskistes, s'ils ne restent qu'eux, sont donc toujours là, persuadés que leur activisme un jour finira par payer et que, d'une certaine manière, il paye déjà (après tout, n'ont-ils pas au moins triomphé de leur vieil adversaire historique de toujours, le stalinisme, et ainsi vengé la mort ignominieuse du « Vieux », assassiné au Mexique d'un coup de piolet dans la tête en 1940 par l'agent communiste espagnol Ramon Mercader).
La révolution sera mondiale, ou ne sera pas
Aussi, quiconque s'intéresse à l'avenir de l'extrême-gauche en Occident et dans le monde dans les décennies qui viennent se doit donc de se pencher sur eux, car depuis 1991 et la fin de l'URSS, de l'extrême-gauche, chez nous comme ailleurs, il ne reste plus, pour ainsi dire, que le trotskisme.
Pour bien comprendre ce dont il s'agit, il ne faut pas craindre de remonter à l'origine : la grande rupture initiale entre Staline et Trotski, survenue après la mort de Lénine en 1924. Seule une vision étroite et partielle peut la réduire à une pure rivalité de pouvoir décuplée par la haine intime, personnelle et viscérale que se vouaient depuis toujours les deux hommes. En réalité, par-delà deux ambitions individuelles, s'affrontent depuis les premières années du régime soviétique deux conceptions antagonistes de la révolution ouvrière suscitées par deux visions du monde elles aussi radicalement contraires.
Pour Trotski, la révolution socialiste et collectiviste annoncée et décrite par Marx dans Le Capital doit se produire selon un schéma quasi-darwiniste et scientifique : la révolution sera totale et mondiale, ou ne sera pas. Toute étape intermédiaire, toute évolution en clair obscur ne peuvent être que l'indice d'une régression « petite-bourgeoise » ou « bureaucratique » (les deux anathèmes suprêmes dont se servent les trotskistes pour dépeindre leurs adversaires politiques de gauche : communistes, mencheviks ou sociaux-démocrates). Au final, les bolcheviques, « avant-garde » (autre mot sacré de la vulgate) de la classe ouvrière, triompheront des sociétés et des régimes bourgeois aussi complètement que, dans la préhistoire et sur la planète entière, Homo sapiens est parvenu à évincer l'homme de Neandertal.
L'Internationale du genre humain ne passera pas par Moscou
Pour Staline, cette lecture est à la fois inexacte, faussement scientifique et vouée à l'échec. Le révolutionnaire géorgien, qui a été un grand lecteur de Dostoïevski et de Victor Hugo dans sa jeunesse séminariste, ne croyait pas à ce schéma en même temps scientiste et élitiste. La rivalité entre bourgeoisie et prolétariat, à ses yeux, allait durer des siècles et demeurer longtemps, très longtemps incertaine. Dès lors, il était vain d'espérer, à partir de l'héritage de la Révolution d'Octobre, un soulèvement mondial des classes exploitées en lutte contre la domination bourgeoise. Tout au plus pouvait-on accélérer la décomposition des empires coloniaux européens en soutenant les mouvements d'émancipation nationale en Asie ou en Afrique, mais, même là, ce n'était pas l'essentiel.
L'essentiel, pour le futur tsar rouge de l'Union soviétique, consistait à créer et à consolider un État communiste souverain, indépendant et de plus en plus puissant à partir des bases territoriales et géopolitiques léguées par l'ancien empire des Romanov. Il s'agit de la théorie de « l'édification du socialisme dans un seul pays », la Russie.
Non seulement le bolchevisme, pour Staline, ne gagnerait rien à s'exporter au-delà des frontières de l'URSS (qu'à l'inverse de Lénine, ce Géorgien conçut explicitement, dès 1920, comme une Russie soviétique et non pas un Etat fédéral d'essence supranationale), mais le « petit Père des peuples » veillera même scrupuleusement à ce qu'aucun pays extérieur à l'empire moscovite ne puisse concurrencer le leadership révolutionnaire de ce dernier. Raison pour laquelle il ordonnera depuis le Kremlin l'extermination du POUM de Catalogne pendant la guerre d'Espagne et fera tout pour empêcher Tito de prendre le pouvoir en Yougoslavie à la fin de la Deuxième Guerre mondiale (de même qu'il décapitera la résistance communiste grecque).
La « révolution permanente », c'est l'infiltration
On voit donc que ce qui, dès le début, sépare radicalement Staline de Trotski, c'est un rapport différent à la permanence de l’État et du fait national. Pour Trotski, les États et les nations sont liés indissolublement à la civilisation bourgeoise : une révolution ne sera donc vraiment socialiste qu'à la condition d'en finir avec eux comme avec toute forme de propriété privée. C'est pourquoi à ses yeux la révolution doit être « permanente », c'est-à-dire internationaliste et mondiale.
Dès lors, le diagnostic porté par la IVe Internationale sur l'URSS stalinienne sera clair et radical : il s'agit d'un État socialiste, certes, mais bureaucratique et non pas bolchevique - dans la mesure où la collectivisation de l'économie ne s'y est pas accompagnée du dépérissement de l'État (au profit du Parti) et de l'abrogation des frontières. Il en ira de même pour la Chine maoïste après 1949 - en pire, car il s'agira cette fois d'une nation communiste paysanne.
Naturellement, Léon Davidovitch avait à la fois raison et tort : raison lorsqu'il considérait que le stalinisme constituait une trahison de l'héritage bolchevique-léniniste, ce dont témoigneront les grandes purges des années 1932-1938 qui décimeront impitoyablement tous les rangs des anciens compagnons de Lénine ; tort lorsqu'il croyait qu'une révolution prolétarienne pouvait triompher, au sein du concert des puissances impérialistes et bourgeoises, uniquement par le jeu d'une petite avant-garde révolutionnaire, sans l'appui d'un Etat sanctuarisé au sein d'un territoire et d'un peuple.
C'est ce que ne comprendront pas, après lui et à cause de lui, ses nombreux héritiers, français pour l'essentiel : Naville, Molinier, Lambert, Frank, Krivine, Najman, Bensaïd, Besancenot (seul le grec Michel Raptis, dit Pablo, fera exception, dans une certaine mesure, avec son fameux et explosif Où allons-nous ? tiers-mondiste de 1951, mais pour cette raison finira totalement isolé au sein de la IVe Internationale, et immédiatement soupçonné de liens - peut-être réels - avec l'Union soviétique).
« Cette merde d’État-nation »
Aussi, toujours les trotskistes, au lieu de concurrencer les communistes sur leur propre terrain, celui de l'implantation en milieu ouvrier ou paysan, privilégieront-ils l'entrisme clandestin auprès des organisations syndicales ou des partis sociaux-démocrates, afin d'être en mesure de « déborder » les bases ouvrières au moment du « grand soir » final tellement attendu, mais de plus en plus improbable.
Ainsi, pendant la Seconde Guerre mondiale, bon nombre d'entre eux s'abstiendront-ils de toute forme de résistance nationale « petite-bourgeoise » contre l'occupant, au point d'exclure de leurs rangs tous ceux qui auront fait le coup de feu face à l'armée allemande. Ainsi encore l'italien Toni Negri appellera-t-il, lors du référendum de 2005 sur la Constitution européenne, à voter « oui » pour « en finir avec cette merde d'État-nation » (sic).
Avant-garde révolutionnaire à jamais sans troupes et sans espoir, les trotskistes à force d'élitisme maximaliste sont toujours passés à côté de l'Histoire réelle, au point de ne plus être désormais que les auxiliaires nihilistes plus ou moins consentants d'un capitalisme globalisé devenu infiniment plus radical qu'eux.
Philippe Marsay LE CHOC DU MOIS octobre 2009
À lire : Les Trotskistes, Christophe Nick, Fayard, 615 p., 23 euros.23

samedi 18 avril 2009

18 MARS 1921 : CRONSTADT, LA FIN DU RÊVE

La révolution bolchevique de 1917 a été, selon la forte définition de Dominique Venner, « un soulèvement de millions de croquants hérissés de baïonnettes, conduits par une petite meute de fanatiques à bésicles » (Les Blancs et les Rouges. Histoire de la guerre civile russe 1917-1921, Pygmalion, 1997). Mais certains groupes ont joué un rôle moteur dans l'enclenchement et le déroulement des événements révolutionnaires. Parmi eux, en bonne place, « les marins de Cronstadt ».
Port militaire à l'embouchure de la Néva, dans le golfe de Finlande, Cronstadt (ou Kronstadt) est le plus grand ensemble fortifié de la Baltique. Le premier fort y fut édifié par le tsar Pierre 1er en 1703. La visite qu'y effectua en 1891 l'escadre de l'amiral Gervais fut un prélude à l'alliance franco-russe, qui devait jouer un rôle déterminant dans le déclenchement de la guerre de 1914-1918.
Lors de la révolution de 1905, « répétition générale sans laquelle celle de 1917 eût peut-être échoué » (D. Venner), l'agitation au sein de l'armée a touché tout spécialement certains ports : dans la flotte de la mer Noire, la mutinerie du cuirassé Potemkine (exaltée par le film d'Eisenstein en 1925), fin juin, a eu comme écho, en novembre, des révoltes de matelots à Sébastopol et à Cronstadt (où elles se soldèrent par plus de 1 400 arrestations et 36 condamnations à mort). En 1917, les marins de Cronstadt ont joué un rôle important dans le psychodrame qui aboutit, le 15 mars, à l'abdication du tsar Nicolas II. La veille, leur mutinerie avait été marquée par l'assassinat du gouverneur de la base maritime, l'amiral Viren, suivi d'une chasse aux officiers. Les mutins ont établi la liste de ceux qu'il faut éliminer et, à l'issue d'une nuit de massacre, plusieurs dizaines d'entre eux sont tués : selon un témoin anarchiste, « les marins pénétraient dans les demeures de leurs chefs, les traînaient dehors et les fusillaient au bord du fossé ». Un autre témoin, Louis de Robien, attaché à l'ambassade de France, raconte : « la plupart des officiers de marine de Kronstadt sont à la merci des équipages et sont astreints par ceux-ci aux travaux les plus durs et les plus humiliants. Ceux qui se rebellent sont mis à mort. »
En juillet 1917, les marins de Cronstadt sont très actifs dans la tentative de renversement du président du Conseil Kérenski qui a lieu à Pétrograd, après la défaite infligée par les Allemands aux troupes russes à Tarnopol. C'est un échec, mais les 7, 8 et 9 novembre (du calendrier grégorien, c'est-à-dire les 24, 25 et 26 octobre du calendrier julien... d'où l'expression « Révolution d'octobre »), une nouvelle tentative réussit. Avec l'appui, à vrai dire symbolique (un coup de canon... à blanc !), du croiseur Aurora, les émeutiers, parmi lesquels se remarquent mille cinq cents matelots arrivés de Cronstadt, jettent à bas sans difficulté le gouvernement provisoire de Kérenski, lequel s'est enfui, et mettent en place le nouveau pouvoir bolchevique.
Celui-ci doit s'imposer par la force dans une Russie épuisée par la guerre. Sont donc envoyés dans toutes les provinces des commissaires politiques et des agents de propagande protégés par des détachements de marins de Cronstadt. Ceux-ci jouent donc le rôle de gardes rouges. Ils accompagnent le commissaire du peuple à la Guerre Krylenko lorsque ce dernier vient notifier au général Doukhonine, chef d'état-major général des armées russes, qu'il est relevé de ses fonctions. Avant d'être lardé de coups de baïonnettes. A la suite de l'attentat manqué contre Lénine (30 août 1918), un journal bolchevique de Pétrograd écrit : « Les intérêts de la révolution exigent l'extermination physique de la classe bourgeoise. » Aussitôt dit, aussitôt fait : cinq cents officiers enfermés à la forteresse de Cronstadt sont fusillés par les matelots rouges.
Ceux-ci sont considérés comme le fer de lance de la révolution. Et pourtant leurs yeux vont s'ouvrir. Pendant l'hiver 1920-1921, ils ont profité de permissions pour se rendre dans leurs familles. Et là ils découvrent une réalité que la propagande essayait de dissimuler : la famine, une misère noire écrasent la population des campagnes, laissées sans aide aucune dans une situation bien pire qu'avant la révolution. La police politique, la Tchéka, fait partout régner une terreur sans limites, y compris dans les usines de Petrograd paralysées par des grèves dont le moteur est le désespoir. Désespoir d'ouvriers à qui on avait promis des lendemains qui chantent et condamnés à vivre quotidiennement la réalité bolchevique.
Alors les marins de Cronstadt s'insurgent. Leurs délégués rédigent une longue résolution qui exige des élections libres, au scrutin secret, l'abolition de la dictature du parti bolchevique, la dissolution de la Tchéka, la libération des détenus politiques, la fin des réquisitions, la liberté de l'artisanat et du commerce. Bref, une nouvelle révolution.
Les bolcheviques essayent tout d'abord de biaiser, de parlementer. Leurs émissaires sont chassés ou mis en prison par les marins qui, solidement installés dans la forteresse de Cronstadt, se constituent en soviet révolutionnaire. Alors intervient Trotski. Il organise le blocus de Cronstadt puis, le 8 mars 1921, ordonne l'assaut.
Celui-ci, dirigé par Toukhatchevski, est vigoureusement repoussé. Mais le suivant, huit jours plus tard, réussit. Les 50 000 hommes mis en action investissent la forteresse et, pendant toute une journée, des combats de rue, à la grenade et à la baïonnette, se déroulent dans la ville. A la nuit, les rebelles survivants parviennent à s'enfuir vers la Finlande. La résistance leur a coûté 600 morts, 1 000 blessés et 2 000 prisonniers. Mais ils ont infligé à Toukhatchevski et à Trotski 25 000 tués ou blessés !
Lénine a compris l'avertissement.
Quelques jours plus tard il fait adopter par le Congrès du parti la NEP (« Nouvelle politique économique »), qui reprend à son compte - sans le dire, bien sûr - plusieurs exigences des marins de Cronstadt.
P.V Rivarol du 27 mars 2009