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vendredi 19 juillet 2024

Un livre essentiel pour découvrir les Indo-Européens, nos mystérieux ancêtres

 

Un livre essentiel pour découvrir les Indo-Européens, nos mystérieux ancêtres
 
Si vous ne connaissez rien aux Indo-Européens, ni à la trifonctionnalité, et encore moins aux quatre cercles de l’appartenance sociale, et bien le petit livre sur les Indo-européens publié aux Éditions de la Nouvelle Librairie, dans la collection de la longue mémoire, est pour vous. En 79 pages, et deux cartes, Henri Levavasseur vous guide avec clarté et précision dans un superbe voyage à travers l’évolution linguistique, le temps, l’espace, et les civilisations.

Une langue pour les Indo-Européens

Dans un premier chapitre, Henri Levavasseur rappelle l’histoire des études linguistiques qui ont menées à la reconnaissance de l’existence d’une langue souche et donc d’un peuple, et c’est « Dans une conférence prononcée le 2 février 1786 devant la Société asiatique de Calcutta, [que William[1]Jones affirme que les parentés entre les racines verbales et les formes grammaticales du sanskrit, du latin, du grec, du vieil iranien, du gothique, et du celtique ne peuvent être attribuées au hasard, et s’expliquent nécessairement par la dérivation à partir d’une source commune, aujourd’hui disparue. [2]» et puis ce sera au XIXe siècle que le terme « indo-européen » sera employé pour la première fois[3].

En cent ans, le travail fondamental de reconstitution de la langue mère sera conduit essentiellement par des linguistes allemands et s’enrichira durant le XXe siècle des travaux de l’université allemande ou française, pour permettre à son tour d’étudier l’évolution spatiale et culturelle du monde indo-européen. Car « Aucune langue ne se diffuse sans locuteurs[4]. La reconnaissance de l’existence d’une langue mère impliquait d’admettre l’existence d’un peuple auquel cette langue est attribuée. Restait à situer ce peuple dans l’histoire et dans le temps, et à identifier les traits caractéristiques de sa civilisation à partir de la comparaison des cultures qui en ont recueilli l’héritage.[5] »

Quel foyer d’origine pour les Indo-Européens ?

C’est avec le deuxième chapitre que Henri Levavasseur s’attaque à la délicate question de la localisation du foyer d’origine (le Urheimat en allemand) des Indo-Européens, et après avoir démontré que la dissémination des indo-européens avait vraisemblablement eu lieu au quatrième millénaire av. J.-C., et ce qu’il y avait de commun dans ce groupe initial : le vocabulaire commun de la faune et de la flore (loutre, loup, frêne, ou bouleau) ou de la métallurgie (le bronze) qui situe ce foyer dans une région tempérée, et après avoir écarté les hypothèses du foyer indien, balte, ou anatolien, parmi d’autres, Levavasseur conclut : « En l’état actuel de nos connaissances, il semble donc plus pertinent de situer le dernier habitat commun des locuteurs de l’indo-européen reconstruit dans la zone des steppes pontiques, à partir de laquelle ces populations auraient, dès le IVe millénaire av. J.-C., essaimé vers l’ouest et vers l’est du continent eurasiatique.[6] »

Logiquement, à partir du foyer d’origine, Levavasseur nous entraîne dans un troisième chapitre à la découverte de la dissémination des Indo-Européens, et de la formation des principaux rameaux linguistiques qui en découlent ; vers l’est avec les langues tokhariennes, indiennes, ou encore iraniennes, ou vers l’ouest, avec la magnifique arborescence de nos langues européennes. Je ne peux pas cacher que j’aurais aimé trouver à la fin de ce chapitre un arbre illustratif de cette évolution chronologique, mais la carte qui se situe à la fin de notre petit ouvrage[7], montre bien l’évolution des grandes cultures indo-européennes (tokharienne, yamnaya, céramique cordée…) en la mettant en plus dans une perspective spatiale.

Synthèse et érudition

Enfin, dans un dernier chapitre, Henri Levavasseur met en valeur l’apport essentiel des trois grands chercheurs français du XXe siècle sur cette question : « Parmi les acquis majeurs de la recherche figurent en particuliers les contributions de trois savants français : Georges Dumézil, avec l’identification de l’idéologie des trois fonctions et la reconstitution de ses principales composantes ; Jean Haudry, avec la notion de périodisation de la tradition européenne, Émile Benveniste, avec la définition des quatre cercles de l’appartenance sociale.[8] » et les résume avec brio.

Pour avoir récemment expérimenté le format de cette extraordinaire collection[9], je ne peux que souligner la qualité du travail de synthèse qu’Henri Levavasseur a su donner à la question des Indo-Européens, en alliant clarté, érudition, le tout accompagné d’un bel appareil critique qui permettra à tous ceux qui découvrent ce sujet, ou qui s’y intéressent depuis longtemps de solidifier ou approfondir leurs connaissances. Le succès de ce petit livre lors du colloque -en tête des ventes- en est d’ailleurs la preuve.

Frédéric Eparvier 17/07/2024

[1] Linguiste Gallois (1746-1794) qui parlait gallois, anglais, grec, latin, farsi, arabe, hébreu, et chinois
[2] Levavasseur, Henri. Les Indo-Européens. Aux sources de la longue mémoire de nos peuples. La Nouvelle Librairie. 2024, p. 15
[3] Levavasseur, Op. cit., p. 15
[4] L’archéologue Jean-Paul Demoule  a signé un livre dans lequel il remet en cause l’existence même des Indo-Européens. Son débat avec le linguiste Laurent Sagart (visible sur Youtube), pendant lequel il fut mis en PLS comme disent les jeunes d’aujourd’hui tord définitivement le cou à sa thèse malhonnête, et motivée par l’idéologie.
[5] Levavasseur, Ibid., P. 4.
[6] Levavasseur, Ibid., p. 40
[7] Levavasseur, Ibid., p. 83 _ carte de Olivier Eichenlaub
[8] Levavasseur, Ibid., p. 63.
[9] Eparvier, Frédéric. Sparte et l’idée spartiate. La Nouvelle Librairie, coll. Mémoire longue, 2024.

https://www.polemia.com/un-livre-essentiel-pour-decouvrir-les-indo-europeens-nos-mysterieux-ancetres/

samedi 4 mai 2024

Les Indo-Européens viendraient bien de la steppe pontique

 

Les Indo-Européens viendraient bien de la steppe pontique
 

La paléogénétique a rendu son verdict. La steppe pontique, qui s’étire pour l’essentiel de l’embouchure du Danube jusqu’au fleuve Oural, serait bien le foyer des langues indo-européennes. Gabriel Piniés, membre du pôle études de l’Institut Iliade, fait le point sur l’état actuel des connaissances.

C’est historique. Deux études de paléogénétique publiées par les grands noms David Reich et Iosif Lazaridis de Harvard apportent un regard neuf sur l’origine des langues indo-européennes grâce à de nouveaux échantillons. Revenant sur l’hypothèse anatolienne de leur précédent article qui avait fait grand bruit en 2022, « The genetic history of the Southen Arc », c’est bien finalement la steppe pontique qui serait le foyer de l’indo-européen commun.

Avec 299 nouveaux échantillons de la steppe et d’Anatolie ainsi que des échantillons plus anciens réanalysés (428 donc au total), les auteurs de ces deux études sorties le même jour le 18 avril dernier et conduites par les mêmes scientifiques parviennent à plusieurs conclusions déterminantes. Nous allons principalement analyser les résultats d’une de ces deux, « The Genetic Origin of the Indo-Europeans ». Ces échantillons sont issus de plusieurs cultures steppiques et pour la première fois les chercheurs ont analysé des échantillons de plusieurs cultures steppiques antérieures à la fameuse culture de Yamna, ou plus rigoureusement culture des tombes en fosse (ayant existé entre – 3 300 et -2 600), en l’occurrence des squelettes des cultures de Sredny Stog, de Khvalynsk et d’Usatovo, ainsi que de nombreux autres squelettes de Yamnayas. En parallèle, des échantillons notamment anatoliens de l’âge du Bronze ont été réexaminés. L’enjeu était de déterminer le foyer des langues indo-européennes (ou indo-anatoliennes si nous admettons que la branche anatolienne est une branche distincte) en affinant l’étude de la région. Si la plupart des données paléogénétiques, linguistiques et archéologiques semblaient indiquer une préférence pour la steppe pontique en Europe orientale, la précédente étude de ces auteurs privilégiait une origine anatolienne et un franchissement du Caucase du sud vers le nord. L’argument en faveur de cette idée était la présence dans les données paléogénétiques d’une migration de CHG (chasseurs-cueilleurs du Caucase, ou Caucasus Hunter Gatherers) d’est en ouest en Anatolie à des dates qui pouvaient correspondre. Ce cluster génétique appelé CHG constitue aussi presque la moitié du génome des individus de la culture des tombes en fosse, ou Yamnayas, et se retrouvent aussi dans la Céramique cordée plus au nord.

Que nenni ! Finalement, les échantillons steppiques antérieurs à la naissance de la culture de Yamna (en -3300 environ) montrent une continuité génétique. La culture de Sredny Stog (ou Seredny Stih en ukrainien) remonte plus haut entre – 4 500 et – 3 500, dans un espace au nord de la mer d’Azov entre Don et Dniepr. Elle était déjà soupçonnée d’être indo-européenne, et il est donc confirmé par les nouveaux squelettes séquencés qu’elle constitue l’ancêtre direct des hommes de la culture des tombes en fosse, ou Yamnayas. Avec cette culture elle partageait l’enterrement sous des kourganes (tumulus) et recouvrait ses morts d’ocre tout comme elle. Pour rappel, la culture de Yamna était au centre de l’« hypothèse kourgane » de l’archéologue Marija Gimbutas dans les années 50 qui les voyait comme le point de départ de migrations conquérantes facilitées par le cheval et la roue. Il semblerait toutefois que le tableau soit plus complexe : les Yamnayas ne sont qu’un des peuples indo-européens de l’époque et leurs migrations ont eu finalement peu de succès reproductif. En remontant le Danube, ils se sont dirigés vers les Balkans, la Grèce, tandis que d’autres partaient pour l’Altaï former la culture d’Afanasievo, et enfin certains passaient vers l’Anatolie donnant naissance plus tard à la langue arménienne. C’est vers – 3 000 qu’ils ont atteint leur extension maximale de la Hongrie au Kazakhstan. La plupart des langues indo-européennes ne seraient donc pas issues de la culture de Yamna mais de leurs parents proches de la Céramique cordée.

Trois variations

Ces squelettes montrent une complexe intrication de trois ensembles de population, appelés « clines ». Il y a le cline Caucase-Basse Volga remontant au nord jusqu’au site de Remontnoye dans l’oblast de Rostov et au sud jusqu’aux populations du Néolithique arménien et formant un métissage entre groupes steppique de type chasseurs cueilleurs d’Europe orientale (EHG, Eastern Hunter Gatherers) et caucasien. Il y a le cline Volga plus au nord où des individus du premier groupe sont mélangés à plus forte quantité avec ces EHG, très probables locuteurs du proto-indo-européen. Enfin, un cline du Dniepr plus à l’ouest où la population du premier groupe en migrant vers l’ouest aurait rencontré d’autres chasseurs-cueilleurs, donnant naissance aux futurs Yamnayas. Le schéma ci-dessous tiré de l’étude résume tout ceci. Les squelettes de la région du Dniepr montrent pour la première fois une grande quantité de lignages non-indo-européens de chasseurs-cueilleurs d’Europe du Mésolithique, le I-L699, encore très présent parmi les Yamnayas du Don.

De la steppe vers l’Anatolie

Quid des autres cultures steppiques ? La culture de Volosovo, culture de chasseurs-cueilleurs de la steppe forestière allant de l’est des pays baltes actuels jusqu’au cours de la rivière Kama (affluent de la Volga), recèle des échantillons datés entre – 5 400 et – 4 500 eux aussi de type indo-européen avec plusieurs individus porteurs d’un lignage steppique rare, le R1b-Y13200, qui avait déjà été retrouvé sur plusieurs squelettes lettons par une autre étude datés de – 5000 environ. Ces échantillons proviennent du site archéologique de Sakhtysh, un petit village situé au nord-est de Moscou dans l’oblast d’Ivanovo sur la haute Volga. Ce lignage est un parent lointain du lignage des Yamnayas, de celui de la culture de Khvalynsk et de celui de la culture campaniforme dont les individus ont envahi l’Europe occidentale à la fin du Néolithique.

Les individus de la culture de Khvalynsk, contemporaine de la culture de Sredny Stog mais située sur le cours de la moyenne Volga autour de la boucle de Samara, présentent un lignage patrilinéaire R1b plus lointain généalogiquement mais plus proche géographiquement de celui des grandes expansions ultérieures : le R1b-V1636, notamment du sous-clade Y106006, datés autour de – 4 000. Il n’est pas ancestral de celui des Yamnayas ou de celui du Campaniforme, dont il était éloigné de 9 000 ans à l’époque où nous l’avons trouvé. Ces individus sont intéressants à plus d’un titre. Tout d’abord, ils seraient responsables de l’apport steppique dans le cline Volga. Mais en outre, ils possèdent le R1b particulier (V1636) trouvé près de 2 000 ans plus tard en Anatolie près de Gaziantep, associé à un apport steppique auparavant jamais détecté dans la région.

Précisément, l’une des principales nouveautés de cette étude est leur reconnaissance d’une migration depuis la steppe vers l’Anatolie perceptible dans des squelettes anatoliens de l’âge du Bronze. Cette migration proviendrait du cline Caucase-Basse Volga (ce qui est assez logique sur le plan géographique), symbolisé par le triangle 1 dans le schéma ci-dessus. Cette migration semble assez limitée mais significative. Pour la datation, il faut que ce soit une migration antérieure à l’invention de la roue. Le terme proto-indo-européen de la roue, *kʷékʷlos (qui a donné “cycle”, mais aussi “wheel” en anglais), n’existe pas dans la famille anatolienne. Les scientifiques qui ont produit cette étude parviennent à se raccrocher à leur précédente hypothèse anatolienne. Les proto-Anatoliens qui auraient franchi le Caucase depuis la steppe et créé plus tard le royaume hittite seraient les responsables de la migration interne à l’Anatolie qui avait vu avant – 4 000 une arrivée importante de chasseurs-cueilleurs du Caucase/mésopotamiens : durant leur traversée du Caucase, ils se seraient fortement mélangé à cette population et seraient arrivés avec une quantité d’ADN steppique très diluée, qui était passée sous les radars et a enfin été trouvée grâce aux nouveaux échantillons. Cela correspond à l’idée que les linguistes se font de la famille anatolienne, en particulier de la branche hittite, très influencée par les substrats locaux pré-indo-européens. Des traces de leur passage au contact de Mésopotamiens ont déjà été relevées par des linguistes.

Le puzzle prend forme

Tout cela vient renforcer des tendances déjà présentes dans d’autres études de paléogénétique, notamment « Population genomics of post-glacial western Eurasia » parue en janvier 2024, qui ont trouvé des échantillons de chasseurs-cueilleurs d’Europe orientale jusqu’à des dates très reculées, cette population ayant donné les lignées masculines des proto-Indo-Européens et la moitié de leur ADN. C’était aussi le cas de l’étude publiée dans Nature en juillet 2023 qui montrait des contacts précoces entre communautés de pasteurs des steppes génétiquement indo-européens et des agriculteurs locaux. Nous avions consacré un article à cette étude dans Éléments. De même, la découverte dans la culture de Khvalynsk et la culture de Volosovo plus au nord de lignages parents lointains des proto-Indo-Européens fait remonter une présence de ces populations à au moins – 13 000 dans un espace allant des rives de la Baltique au nord du Caucase, une avancée considérable. Une autre surprise de l’étude est leur conciliation du paradoxe que les individus de la culture de la Céramique cordée (une culture indo-européenne d’Europe du Nord ayant existé entre – 3 000 et – 2 350 environ, ayant donné les langues indo-iraniennes, balto-slaves, celtes, italiques et germaniques) et ceux de la culture de Yamna sont génétiquement très proches tout en ayant des lignées paternelles directes parentes mais divergentes pour certaines depuis de nombreux millénaires : ce serait par les femmes que les individus de la Céramique cordée porteurs du lignage masculin R1a-M417 (lointain cousin de celui des Yamnayas et vecteur des langues indo-iraniennes et balto-slaves) se sont rapprochés génétiquement des Yamnayas.

Il faudra toutefois plus d’échantillons anatoliens et steppiques pour compléter le puzzle. Il manque encore à répertorier la migration de la steppe vers l’Anatolie des porteurs du marqueur patrilinéaire R1b-PF7562, perceptible de manière significative dans les populations actuelles turque, arménienne, albanaise et grecque, et antérieure elle aussi à l’expansion yamnaya, ainsi qu’à documenter la période cruciale avant – 4 000 où les futurs Yamnayas se sont dissociés de leurs parents proches qui ont migré vers l’ouest et que nous retrouvons peu après – 3 000 dans la culture de la céramique cordée en Bohême. Ce rameau, qui avait déjà quitté la steppe pontique vers l’ouest en – 3 000, aurait donné la famille de langues germanique et italo-celtique.

mardi 26 décembre 2023

Les Indo-européens viennent-ils d’Inde ? Et bien Non

 

Que sont les Indo-européens? D'où venons nous vraiment? Suivez la saga des peuples européens et leur diaspora.... et vous verrez que nous ne venons pas des Indes mais du cœur de l'Europe orientale.

Il est coutume de dire que nos très anciens ancêtres, les Indo-européens, sont venus des Indes. Il est vrai que la mode de l’attrait pour l’Orient, diffusée en France depuis François Ier, relancée avec les voyages vers Katmandou en 1968, perdure. Les théories du début du XXe siècle voyant dans les Hittites nos origines, au travers des Anatoliens s’avèrent infondés de nos jours.

Alors d’où venons nous vraiment ?

La famille des langues indo-européennes

Les linguistes appellent famille Indo-européenne un ensemble de langues, très étroitement apparentées, qui s’étendent de l’Inde à l’ouest de l’Europe et qui ont comme ancêtre une langue commune, la langue proto indo-européenne que parlait un peuple habitant le bas Danube et les monts des Balkans au Néolithique.

Nous pouvons faire le recensement des langues indo-européennes en partant de l’est et en allant vers l’Europe de l’ouest :

o Les langues indo-aryennes, au nord de l’Inde ;

o Les langues iraniennes couvrant l’Iran, l’Afghanistan, le Tadjikistan, l’Ossétie ;

o L’Arménien ;

o Les langues slaves et baltes ;

o Le grec ;

o Les langues germaniques ;

o Les langues italiques ;

o Les langues celtiques.

Dans l’Antiquité, il existait d’autres langues qui ont disparu mais qui méritent d’être mentionnées car elles permettent de déterminer l’origine de toutes les langues indo-européennes et donc des Européens : le Phrygien en Anatolie ; le thrace et l’illyrien dans le nord des Balkans ; le pannonien, le dalmate et l’istrien dans le centre de l’Europe (qui se rattache sans doute au groupe italique) ; le ligure en Provence, Corse et Alpes.

Une langue indo-européenne fut même parlée en Asie aux limites de la Chine. Elle est connue par des écrits des VIII – IXe siècle de notre ère. Elle est appelée abusivement le Tokharien.

Certaines langues italiques étaient encore parlées en Italie avant l’unification de cette péninsule ; l’Italien étant une construction moderne faite à partir des ces langues italiques au moment de l’unification italienne. Ce groupe a donné le latin qui est à la base de nombreuses langues actuelles (le français, le roumain, le catalan, etc.)

Le travail des linguistes et des archéologues

Les linguistes font des études comparatives et historiques des langues. Par exemple, les langues anatoliennes disparues ont de nombreuses affinités grammaticales avec les langues indo-iraniennes ; leurs vocabulaires communs sont importants avec ces dernières et les langues balto-slaves et le grec ; une autre partie de leurs vocabulaires est commun avec celui des langues celtiques, germaniques et surtout italiques. Des correspondances précises dans le domaine religieux se retrouvent dans le vocabulaire des langues anatoliennes et langues italiques.

Ces nombreuses études conduisent les linguistes à expliquer ces différentes parentés des langues anatoliennes : celles d’ordre grammaticales renvoient à une langue indo-européenne archaïque où il y avait deux genres, l’animé et l’inanimé. Les points communs avec les langues indo-iraniennes, le balto-slave et le grec sont plus récents. Ils se situent à un moment où ces différentes langues sont différenciées mais restent compréhensibles entre elles. Les linguistes en déduisent que cela n’a pu se faire qu’en Ukraine actuel vers le IVe millénaire avant notre ère. Enfin, les similitudes avec les langues occidentales, surtout l’italique, impliquent que les Anatoliens ont longtemps voisiné avec les peuples pratiquant ces langues durant la préhistoire. Les points communs religieux montrent qu’ils ont pratiqué les mêmes rites. Les Anatoliens, avant d’être en Anatolie, étaient voisins et alliés des peuples indo-européens d’occident alors installés en Europe centrale (ce qui est attesté pour les Celtes et les Italiques).

L’évolution de l’emprise des langues indo-européennes

Les territoires où se parlaient ces différentes langues ont évolué dans le temps sauf pour le grec qui est le même depuis l’Antiquité. Les langues germaniques se sont étendues vers le sud et vers le nord. Celles qui ont le plus évolué sont les langues celtiques : il y a plus de deux mille ans elles occupaient d’immenses territoires allant de la Pologne  aux Balkans, de l’Espagne à l’Ecosse. Il ne reste plus que des fragments en Ireland, Pays de Galles, Ecosse et Bretagne de ce peuple celte qui revit tous les ans à Lorient ; ce sont nos « Ancêtres les Gaulois » !

Inversement, le Slave qui occupait, il y a deux mille ans, un petit territoire à la limite de la Pologne et de l’Ukraine (les rives de l’affluent du Dniepr le Pripet) a connu une extension  importante des Alpes à la Sibérie. De nombreux dialectes en sont nés : russe, ukrainien, polonais, tchèque, slovaque, slovène, serbo-croate, bulgare.

Les langues iraniennes couvraient dans l’Antiquité un territoire plus important qui englobait les Scythes. L’empire de ses derniers allait du Danube à la Mongolie. De nos jours, il ne reste plus que l’Ossète parlé dans cette petite province de Géorgie qui cherche actuellement son indépendance et dans la partie de l’Ossétie de Russie.

La disparition des langues indo-européennes en Anatolie

Les langues anatoliennes se rattachent aux langues indo-européennes. Elles font partie de celles qui ont entièrement disparu, sans laisser aucune trace contemporaine (il n’existe plus aucun patois de ces anciennes langues). Elles ne sont présentent en Turquie que par quelques toponymes.

Au 1er millénaire avant notre ère, elle étaient encore parlées avec le Lycien (descendant du louvite), le lydien que les linguistes pensent s’y rattacher, le carien. La conquête d’Alexandre le grand a conduit à l’hellénisation progressive de tous ces peuples à partir de 334 avant notre ère tout en leur laissant une relative autonomie.

En 1071, les populations turcophones venant d’Asie centrale ont massivement envahi l’Anatolie et se sont imposées. L’Empire byzantin fut défait à la bataille de Mantzikert. Ce grand pays de langues et de culture indo-européennes depuis plus de deux mille ans avait cessé de l’être pour devenir de culture turcophone.

Toutefois, au nord de la Cappadoce, il existe encore une communauté celte, les Galates. Ce sont les descendants de la « Grande expédition » vers 280 avant notre ère. Après la tentative de pillage du sanctuaire de Delphes, une grande partie des Celtes retourna en Europe danubienne ; certains passèrent en Anatolie pour s’y installer à la demande de Nicomède de Bithynie qui recrutait des mercenaires pour défendre son royaume. Ils finirent par créer un puissant état fédéral dominé par une aristocratie militaire au centre de l’Anatolie. Malgré leur défaite face au roi de Pergame Antiochos Ier Soter, « le sauveur », (325 – 261) ils gardèrent toujours leur indépendance. Ils finirent par s’allier à Rome vers 25 de notre ère tout en gardant celle-ci (ce qui ne fut pas le cas des Celtes de Gaules !). Au IVe siècle de notre ère, le Celtique était encore parlé au centre de l’Anatolie. Il subsiste encore de nos jours où une communauté est encore bien vivante dans cet océan de plus de 500 millions de turcophones.

D’où venons nous ?

Depuis plus de quarante ans, la communauté internationale des linguistes, archéologues et historiens spécialistes du domaine indo-européen reconnaît, à la très grande majorité de ses membres, la thèse de Marija Gimbutas. Depuis cette date, les découvertes archéologiques n’ont fait que conforter cette thèse.

Au cours du Néolithique et dès le VIIe millénaire, une brillante civilisation se développa dans les monts des Balkans et le Danube pontique. Cette civilisation est caractérisée par son agriculture, ses premiers villages et villes, les premiers monuments publics et religieux d’Europe, une magnifique poterie peinte, et même une première écriture. Elle s’est épanouie jusqu’au Chalcolithique (Ve millénaire) où elle fut détruite.

A la même époque se développa, dans les steppes situées entre la Volga (qui se jette dans la mer Caspienne) et le Dniepr (au nord de la mer Noire), la Culture des Kourganes. Egalement néolithique, cette culture se caractérise par son élevage et son agriculture ; par son mode de sépulture avec petits tumulus (en Russe kourgane). Elle fut plus frustre que la précédente. Au Vmillénaire, cette civilisation dispose de haches en cuivre qui lui confère une certaine supériorité militaire, d’autant plus qu’elle est la première à avoir domestiqué le cheval. Elle se poursuivra pendant les temps historiques, jusqu’au premier millénaire.

Les recherches archéologiques ont montré, qu’à partir du milieu du Ve millénaire, la Culture des Kourganes s’étendit progressivement vers l’ouest aux détriments de la brillante culture Balto-danubienne. L’archéologue américaine, Marija Gimbutas, démontre que cette émigration se fit en trois phases du Ve au IIIe millénaire.

La première vague d’émigration Kourgane date de 4400 – 4200. Elle se fit en longeant le rivage de la mer Noire. Elle épargna l’Ukraine occidentale, le Bessarabie et la Moldavie où une brillante culture issue de celle du Danube – Balkan était implantée (culture de Cucuteni-Tripolye). Par contre, elle désorganisa les cultures néolithiques de Roumanie, Bulgarie, Hongrie et Autriche. L’ancienne culture européenne du Danube et des Balkans fut détruite ; une grande partie de sa population, se déplaça en remontant la plaine du Danube par l’ouest ; de nouvelles cultures se créèrent par superposition de la culture européenne avec celle des kourganes. Dans le bas Danube, une population issue de cette vague d’émigration s’installa (on lui donne le nom de Cernavoda I)

La seconde vague date de 3400 – 3200, soit un millénaire après la première. Elle part du bas Don et du bas Dniepr ; détruit la civilisation indo-européenne de Cucuteni-Tripolye et recompose sur ses ruines une nouvelle cultures réunissant des traits de la culture Kourgane et ceux de la vieille civilisation européenne (groupe d’Usatovo-Gorodsk-Foltesti). Il y eut encore un grand mouvement de populations vers l’ouest. Dans le bas Danube, la population de Cernavoda, arrivée un millénaire plus tôt, fut bouleversée. Pour la première fois, cette vague d’immigration kourgane traversa les monts des Balkans, occupa la Thrace et passa en Anatolie occidentale (Troie) et dans les îles du nord de la mer Egée. Les archéologues désignent par « Culture d’Ezero » celle qui s’installa dans la région Bulgaro-Thrace à la suite de cette émigration. Elle dura du milieu du IVe millénaire jusqu’au début du IIe.

A cette dernière date, les Indo-européens d’Anatolie étaient déjà en Anatolie. Sur leur arrivée, les points de vue divergent entre spécialiste. Mais l’idée que les Anatoliens seraient issus de la première vague d’immigration kourgane et auraient été déplacés sous l’action des immigrants de la seconde vague permet d’expliquer de nombreux phénomènes constatés.

C’est de ce processus complexe de déplacements de population et d’acculturations successives que les cultures européennes de l’époque historique sont issues. Presque toute l’Europe parlait alors des langues indo-européennes. Ainsi, les cultures celtiques et italiques s’élaborent en Europe centrale avant de s’étendre vers l’ouest et le sud. Les cultures germaniques et balto-slaves se créent dans les régions de Pologne et d’Allemagne. Les grecs, venant du Danube, arrivent au IIIe millénaire au sud.

Nous ne venons pas des Indes, ni d’Anatolie, n’en déplaise à certains !

Bien au contraire, nos origines sont dans une brillante civilisation qui se développa au néolithique et dès le VIIe millénaire dans les régions du Danube et des monts des Balkans. Son niveau de développement n’avait presque rien à envier à celles du moyen Orient de son époque. Trois vagues successives  d’émigration de peuples venant des steppes situées entre la Volga et le Dniepr allaient conduire nos lointains ancêtres à se déplacer : la civilisation indo-européenne se diffusa vers l’ouest et toute l’Europe ; allant vers l’est jusqu’en Inde du nord. La dernière vague d’émigration des indo-européens fut celle de ce que les Egyptiens appellent « Peuples de la mer ». Vers 1200, ils envahirent l’Asie mineure et détruisirent l’Empire Hittite. Leur progression alla jusqu’en Phénicie et Palestine ; la ville d’Ougarit fut détruite. Un seul peuple demeura en Palestine, les Philistins.  

Repères chronologiques

Vers 8000

Fin des grandes glaciations

Vers 7000

Début de l’optimum climatique : le climat devient notablement plus chaud et humide

Vers 7000

Début de la civilisation indo-européenne

4400 - 4200

Première vague d’émigration des Kourganes qui va créer la diaspora indo-européenne

Vers 3000

Fin de l’optimum climatique : le climat devient notablement plus froid et plus sec

3400 - 3200

Seconde vague d’émigration des Kourganes

Vers 2000

Les Celtes commencent leur migration vers l’ouest ; Les Italiques vers le sud

Vers 1200

Les Peuples de la mer se mettent en route

http://histoirerevisitee.over-blog.com/2014/04/les-indo-europeens-viennent-ils-d-inde-et-bien-non.html

samedi 23 décembre 2023

Mircea Eliade - Le chamanisme indo-européen

 

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par Joakim Andersen

Source: https://motpol.nu/oskorei/2011/03/23/mircea-eliade-indo-e...

Mircea Eliade (1907-1986) est l'un des plus grands spécialistes des religions de l'époque moderne. Dans sa jeunesse, il avait des liens avec la Garde de fer roumaine et était influencé par des traditionalistes tels que Julius Evola et René Guénon, ainsi que par le spécialiste des religions indo-européennes Georges Dumézil. Malgré cela, ou à cause de cela, il est l'un des plus grands noms de cette science que l'on appelle la religion comparée et il a pu décrire la vision mythique du monde dans des ouvrages tels que L'éternel retour.

L'un des ouvrages les plus fascinants d'Eliade est Le Chamanisme, dans lequel il étudie le chamanisme dans différentes parties du monde. Toutefois, pour éviter de confondre toutes les formes possibles de religion et de magie, il utilise systématiquement une définition stricte du phénomène, se référant non pas à toutes les formes de magie, mais à une technique extatique spécifique basée sur une vision spécifique de la structure du monde (voir plus loin). Le chaman a également des fonctions spécifiques, notamment celle de guider les âmes des morts en tant que psychopompe et de protéger les gens contre les maladies. Contrairement aux individus qui, dans certaines cultures, deviennent "possédés" et peuvent transmettre des messages d'autres royaumes, le chaman est normalement maître de la situation.

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Le chamanisme

Eliade raconte les traditions chamaniques de différentes parties du monde. Il donne un aperçu de la spiritualité traditionnelle des Esquimaux et des traditions des Négritos asiatiques. Pour les traditionalistes et les spécialistes des religions, ce livre n'est rien de moins qu'une véritable mine d'or. Nous avons également un bon aperçu des religions des peuples sibériens.

La profession de chaman est souvent héritée au sein d'une certaine famille, mais le futur chaman peut aussi l'acquérir par disposition, par rêve ou à la suite d'un traumatisme (par exemple, une personne qui semble "mourir" puis revenir). Il, ou plus rarement elle, reçoit sa formation auprès de chamans plus âgés, mais subit également son initiation à d'autres niveaux, à travers des rêves et des contacts avec divers esprits. Le futur chaman peut être capturé par les esprits et découpé en morceaux ou bouilli pendant une période qui est perçue comme durant plusieurs années.

Les étrangers ont souvent considéré les chamans et les "hommes-médecine" comme des psychopathes ou des escrocs, mais Eliade les décrit généralement avec respect. Souvent, ils ont souffert d'épilepsie et d'autres troubles similaires dans leur enfance, mais leur initiation leur permet de les contrôler eux-mêmes. Eliade mentionne des chamans esquimaux et des tantriques tibétains qui se déplacent nus dans un froid intense, réchauffés uniquement par leur feu intérieur. D'autres chamans peuvent avaler des charbons ardents, etc.

Il décrit également leurs costumes, leurs langues secrètes, le symbolisme du tambour, la façon dont ils protègent leur peuple des maladies et aident les morts à retrouver leur chemin. Ils conservent souvent les traditions et l'histoire de leur peuple, et c'est grâce à leurs descriptions de la "géographie" du royaume des morts que les religions ultérieures ont acquis une grande partie de leur contenu. Eliade décrit également la manière dont ils recueillent les esprits auxiliaires, comment ils peuvent les épouser, etc. La description est généralement fascinante, qu'il s'agisse des Esquimaux ou des Yakoutes, qu'Eliade décrive les taltos hongrois ou les nåjden samis.

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La tradition hyperboréenne

Les fortes similitudes entre la spiritualité indo-européenne et les traditions sibériennes, finno-ougriennes, proto-turques et centre-asiatiques décrites par Eliade sont particulièrement intéressantes. Ces similitudes intéressent tout particulièrement les traditionalistes qui suivent Julius Evola. Evola décrit une tradition hyperboréenne, caractérisée par la position du dieu du ciel et l'absence relative de déesses. On trouve des dieux du ciel dominants similaires chez les peuples sibériens et turco-tatars, qui ont probablement été les premiers voisins des Indo-Européens. Chez les Samoyèdes, le dieu du ciel est connu sous le nom de Num, chez les Toungouses sous celui de Buga et chez les Mongols sous celui de Tengri. Les traditionalistes reconnaissent les attributs et les descriptions donnés au dieu du ciel par ces peuples ; il est décrit comme "haut/élevé" et "brillant". Les Yakoutes le connaissent sous le nom de "Seigneur Père Chef du Monde" et les Turko-Tatars sous celui de "Père".

Souvent, cependant, le grand dieu s'est retiré des affaires directes des hommes, devenant un deus otiosus. Ses fils, qui ont davantage de contacts avec les humains, sont plus importants. Un autre point commun entre la foi proto-indo-européenne et ces traditions nordiques est que les divinités féminines sont moins présentes. Lorsqu'il y a des femmes chamanes, il est également normal qu'elles n'effectuent que le voyage "chthonique", la descente vers les sphères souterraines, alors que les chamanes masculins se rendent à la fois dans les sphères supérieures et dans les sphères inférieures.

Les similitudes ne s'arrêtent pas là. L'arbre du monde, Yggdrasil, par exemple, a plusieurs équivalents chez les peuples chamaniques. La croyance en l'existence de trois mondes, le ciel, la terre et le monde souterrain, est au cœur de la vision chamanique du monde. Ils sont unis par un "axe", un axis mundi, qui les traverse tous. Autrefois, les gens pouvaient voyager librement le long de cet axe, mais après une catastrophe quelconque, seuls les chamans peuvent le faire. Dans certaines traditions, cet axe du monde est décrit comme un arbre, chez les Indo-Européens nous avons Yggdrasil et Irminsul. On trouve des arbres similaires chez les peuples chamaniques, où le chaman grimpe souvent à un arbre lorsqu'il s'élève vers la sphère céleste.

Dans l'asatron, un aigle se trouve au sommet de l'arbre du monde, ce qui peut être comparé aux croyances des chamanes. D'une part, on considère souvent que le premier chaman était un aigle, ou le fils d'un aigle, et d'autre part, dans l'arbre du monde, il y a d'innombrables oiseaux qui sont en fait des âmes attendant de renaître. Le symbolisme de l'oiseau est également très présent dans le chamanisme nordique, où le chaman prend souvent la forme d'un oiseau dans son costume.

Il est intéressant de noter que d'autres thèmes, tels que l'importance du cheval, le rôle central du feu dans le culte, la montagne et le loup, unissent également les traditions indo-européennes et chamaniques d'origine tatare, finno-ougrienne et sibérienne. Dans une certaine mesure, d'autres affinités peuvent également être observées, certains groupes finno-ougriens ayant, par exemple, un degré de cécité plus élevé que de nombreux Indo-Européens.

Tatar de Chine

Un thème intéressant pour les traditionalistes plus évolutionnistes est celui du chaman en tant que figure. Le chaman est considéré comme le défenseur du groupe contre les forces démoniaques et comme membre d'une élite (alors que les morts voyagent normalement dans une direction, un chaman mort voyage dans la direction opposée, et il est considéré comme acquis qu'il atteindra les royaumes supérieurs après la mort). Ce que les autres croyants n'entendent que raconter, le chaman en fait l'expérience directe, au prix de grands risques. Cela signifie qu'à bien des égards, le chamanisme est un stade supérieur aux monothéismes et polythéismes institutionnalisés ultérieurs, avec leurs éléments de dévotion, de superstition et de foi aveugle.

En même temps, Eliade décrit comment le chamanisme a également subi une dégénérescence. Les différents peuples nous disent qu'il y a quelques générations, les chamans étaient beaucoup plus puissants qu'aujourd'hui, et qu'ils sont également mis à l'écart à mesure que les peuples sibériens se modernisent et sont touchés par des religions plus modernes. Si les archétypes chamaniques peuvent survivre pendant un certain temps même dans un environnement nominalement chrétien ou musulman, Eliade raconte que certains mystiques musulmans d'Asie centrale, comme les chamans, étaient logés sur les toits et dans les arbres. Suite à la dégénérescence décrite, l'utilisation de drogues (le chanvre chez certains peuples indo-européens, les champignons et la nicotine sont également décrits) pour atteindre l'état chamanique qui était auparavant atteint sans "aides".

Éléments iraniens

Parallèlement, Eliade retrouve des éléments iraniens (et chinois) dans les différents chamanismes d'Asie du Nord. C'est notamment le cas de la croyance en un pont étroit que seuls les justes peuvent franchir sur le chemin du paradis. Le pont de Cinvat (illustration) rappelle fortement le pont que le chaman altaïque doit traverser pour atteindre Erlik Khan et le royaume des morts. De même, Eliade affirme que la forte signification symbolique du chiffre 9 suggère une origine iranienne (neuf cieux, neuf sphères infernales, voire neuf mondes). L'apparition d'animaux comme les serpents dans le chamanisme de peuples qui vivent trop au nord pour les avoir vus suggère également une influence plus méridionale. Nous avons tendance à penser que les "peuples primitifs" sont complètement isolés de leur environnement, mais Eliade montre comment la civilisation iranienne, avancée et complexe, a influencé les peuples situés loin au nord, ainsi que les systèmes occultes complexes de l'Inde qui ont influencé les peuples de l'actuelle Malaisie et de l'Indonésie.

Le livre est particulièrement passionnant lorsqu'il explique comment les différentes traditions du Bhoutan et de la région himalayenne ont donné naissance au tantrisme et à la religion Bon-Po.

Le chamanisme indo-européen

Wodan, id est furor

- Adam de Brême

Eliade consacre un chapitre spécifique au chamanisme indo-européen. Il affirme que le chamanisme de ces peuples est devenu subalterne, probablement en raison de la division de leur société en trois fonctions. Le chamanisme s'est ensuite intégré à la première fonction et n'a pas été aussi dominant que chez les peuples orientaux.

Il identifie des traces de chamanisme, notamment chez Odin, qui est lié à la fois à l'extase et à la mort. Les chevaux à huit pattes ne sont pas rares dans les contextes chamaniques d'Asie du Nord, et les corbeaux Hugin et Munin ont également une certaine ressemblance avec les esprits auxiliaires des chamans. L'autosacrifice d'Odin rappelle également l'initiation brutale que subissent les chamans, qui sont souvent considérés comme étant littéralement en train de mourir. Eliade compare la tête du sage Mimir à la pratique de certains peuples consistant à conserver les crânes des chamans et à les utiliser pour prédire l'avenir. Il existe également des similitudes entre la "furor teutonicus" et l'extase chamanique.

Les parallèles sont plus clairs avec les voyages d'Odin et d'autres dans le monde souterrain et l'utilisation du seiðr. Les voyages dans le royaume des morts rappellent fortement les voyages du chaman dans la sphère inférieure. Il existe également des parallèles dans le seiðr, comme l'élément de transe, les esprits, les costumes rituels, et le fait qu'il ne soit pas considéré comme masculin nous rappelle les peuples sibériens où les chamans étaient souvent des femmes ou des travestis. Comme les chamans sibériens, les magiciens nordiques pouvaient aussi s'affronter dans le port des animaux, et la vision pluraliste des trois âmes de l'homme unit également les deux groupes.

On a prétendu que ces traces d'une idéologie chamanique étaient dues à l'influence sami, mais Eliade montre qu'il pourrait tout aussi bien s'agir d'une tradition plus ancienne et partagée. Car les Samis et les Finlandais ont été considérés comme des magiciens supérieurs tant au Moyen Âge qu'à la Renaissance. Eliade donne également plusieurs exemples de traces de chamanisme chez des peuples indo-européens qui n'ont probablement jamais eu de contacts avec les Samis, comme les Grecs et les Iraniens.

Dans l'ensemble, il s'agit d'une étude très intéressante, vivement recommandée aux traditionalistes et à tous ceux qui s'intéressent à la religion.

http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2023/12/15/mircea-eliade-le-chamanisme-indo-europeen.html

lundi 2 octobre 2023

La conquête du cheval. Une histoire génétique, de Ludovic Orlando

 

La conquête du cheval. Une histoire génétique, de Ludovic Orlando

Passionnante enquête, ce livre nous révèle que tous les chevaux domestiques actuels descendent d’une population restreinte appelée DOM2 ayant vécu il y a 4200 ans dans un arc de cercle partant du Caucase aux rives de la Caspienne.

« Le monde lui-même parut plus petit que jamais », nous dit-il. La culture qui les aurait diffusés serait la culture de Sintashta, une culture proto-indo-iranienne du sud de la Russie à la frontière du Kazakhstan. Une fois domestiqué, ce nouveau cheval DOM2 aurait été élevé en grandes quantités, son nombre explosant rapidement. On le retrouve près de 200 ans plus tard en Europe centrale. L’auteur prend l’ « hypothèse kourgane » au sérieux.

Cette fameuse théorie initiée par l’archéologie Marija Gimbutas plaçait l’origine des langues indo-européennes au sein des cultures dites kourganes (du nom de leurs tumulus funéraires) dans la steppe pontique, entre l’Ukraine actuelle et le sud-ouest de la Russie jusqu’à la Volga. Selon l’auteur, la domestication du cheval par cette culture couplée à l’invention des chars tirés par les chevaux (grâce à une nouvelle roue à rayons, plus légère), serait responsable de la diffusion des langues indo-iraniennes en Asie. En effet, ici la diffusion d’un profil génétique de cheval est directement liée à l’expansion d’un profil génétique humain particulier avec une famille de langues.

Toutefois, il considère qu’il n’y a pas de trace de domestication du cheval et donc de son usage dans le cadre de l’expansion des langues indo-européennes vers l’Europe. C’est ici que le bât blesse. Il argue que le séquençage de chevaux utilisés par la Céramique cordée (culture indo-européenne courant de -3000 à -2350 s’étant étendue du sud de la Scandinavie à l’Europe centrale et du Rhin à la Volga) montre qu’ils sont autochtones et ne correspondent pas à une domestication précoce. Les « cavaliers de l’apocalypse » (c’est son expression) conquérants de l’Europe du Néolithique final n’auraient jamais existé. Mais une étude publiée en mars 2023 de manière concomitante à la sortie de ce livre vient contredire ses affirmations et rendre obsolète une partie du livre. L’étude de l’Université d’Helsinki menée par les chercheurs Martin Trautmann et Volker Heyd a analysé les os de 217 squelettes issus de kourganes de Roumanie, Hongrie, Bulgarie et Serbie et le résultat est sans appel. Datés entre -3000 et -2500, 24 squelettes de l’étude montrent clairement des marques de la pratique d’équitation, ce que l’on appelle « syndrome de l’équitation ». Le mouvement de secousse de haut en bas abîme la colonne vertébrale, notamment. C’est la plus ancienne trace indiscutable de pratique équestre de l’Histoire. Ces squelettes appartiennent à la culture des tombes en fosse, dite Yamnaya. Animal sacré indo-européen par excellence, le cheval a donc bien été monté par des proto-indo-européens à une date relativement reculée, -3000, au début de leur grande expansion. La poursuite de cette méthode d’investigation sur les squelettes de la céramique cordée devrait à terme permettre de trancher sur l’usage du cheval dans les expansions du Campaniforme et de la Céramique cordée.

En dehors de ce problème fort regrettable, ce livre nous apprend bien d’autres choses pour les passionnés de cheval ou d’histoire, parfois anecdotiques. La première domestication aurait eu lieu au sein de la culture de Botaï vers -3500, une culture sédentaire non indo-européenne du centre du Kazakhstan. De ces premiers chevaux domestiqués descendent les chevaux de Przewalski, que nous avons longtemps cru être les derniers chevaux sauvages. Ils sont en réalité des chevaux retournés à l’état sauvage après avoir été domestiqués il y a plus de 5000 ans. Les chevaux des Iakoutes, un peuple turc de Sibérie, sont bien des chevaux domestiques DOM2 alors que les légendes locales les décrivaient domestiqués depuis peu. Plus près de nous, nous apprenons que les chevaux islandais sont apparentés aux chevaux des îles Shetland et aux chevaux des landes granitiques du Dartmoor dans le Devon, héritage viking. Les chevaux sacrifiés par les Vikings étaient tous des mâles, et les destriers (chevaux de guerre) médiévaux étaient bel et bien de la taille d’un poney actuel (1,35 m au garrot en moyenne).

Gabriel Piniés – Promotion Homère

Ludovic Orlando, La conquête du cheval. Une histoire génétique, Odile Jacob, 2023

https://institut-iliade.com/la-conquete-du-cheval-une-histoire-genetique-ludovic-orlando/

vendredi 28 juillet 2023

La paléogénétique n’en finit pas de retrouver les Indo-Européens

 

La paléogénétique n’en finit pas de retrouver les Indo-Européens
« Mais où sont passés les Indo-Européens », se demandait l’archéologue (et pseudo-chercheur) Jean-Paul Demoule ? Il devrait s’intéresser à la paléogénétique. Une nouvelle étude, publiée dans la prestigieuse revue « Nature », vient apporter une pièce déterminante à l’énigme de l’origine des peuples indo-européens.

Une nouvelle étude de paléogénétique (« Early contact between late farming and pastoralist societies in southeastern Europe ») publiée dans la prestigieuse revue Nature vient apporter une pièce déterminante à l’énigme de l’origine des peuples indo-européens. Sortie le 19 juillet 2023 et intitulée « Early contact between late farming and pastoralist societies in southeastern Europe », elle établit à partir de l’analyse de 135 squelettes situés entre l’Europe du Sud-Est et le nord-ouest de la mer Noire que des contacts ont eu lieu depuis 4 500 avant notre ère entre des groupes d’agriculteurs sédentaires et des populations de pasteurs des steppes dans la région du nord-ouest de la mer Noire.

Ainsi ces contacts se seraient-ils produits plus de 1 000 ans avant l’expansion des cultures de Yamna (ou culture des tombes en fosse ayant existé de – 3 300 à – 2 300 dans le sud de la steppe ponto-caspienne, caractérisée par ses sépultures individuelles sous forme de tumulus où les défunts étaient recouverts d’ocre) et de la Céramique cordée (culture d’Europe du Nord allant des rives de la mer du Nord aux steppes russes ayant perduré de – 3 000 à – 2 300 qui doit son nom à des poteries caractéristiques), les deux vecteurs les plus suspects d’avoir véhiculé les langues indo-européennes, dont l’expansion a démarré vers – 3 300.

Depuis quelques années, un faisceau d’indices concordants pousse linguistes, archéologues et certains généticiens à envisager un foyer originel du proto-indo-européen situé dans la steppe ponto-caspienne, entre le centre de l’Ukraine actuelle et les rives de la Volga, au sein de populations de pasteurs nomades. Si la présence dans la steppe de ces populations (que les généticiens appellent « Steppe Pastoralists » ou « Western Steppe Herders ») était clairement attestée dès – 3 300, quand elles ont entamé leur expansion vers l’Europe, l’Anatolie et l’Asie centrale, l’enjeu est désormais de localiser de manière certaine la géographie de leur lieu de vie durant les millénaires qui ont précédé la naissance des cultures de Yamna et de la Céramique cordée.

Cette idée d’un foyer steppique a néanmoins été remise en question en 2022 par une étude de paléogénétique intitulée « The Southern Arc » publiée dans Science et menée notamment par le laboratoire de David Reich, à Harvard, qui postulait un foyer « indo-anatolien » au nord de l’Anatolie, chronologiquement antérieur au moment steppique. Selon ces chercheurs, les locuteurs du « proto-indo-anatolien » auraient été des chasseurs cueilleurs du Caucase (« Caucasus Hunter-Gatherer » pour les généticiens) et non pas des chasseurs cueilleurs des steppes d’Europe orientale (« Eastern Hunter-Gatherer »).

Mais où vivaient finalement les proto-indo-européens avant – 3 300 ?

D’après les nouveaux squelettes analysés, des contacts anciens, à la fois culturels et génétiques, à partir de – 4 500, sont nettement perceptibles dans les zones de contact à la limite de la steppe, tant dans le Caucase (avec la culture de Maïkop) qu’à l’ouest de la steppe avec les groupes d’agriculteurs sédentaires (localisés dans ce qui est aujourd’hui l’ouest de l’Ukraine, la Moldavie, le nord de la Roumanie). Ces contacts semblent limités à ladite zone de contact, les squelettes de l’hinterland d’Europe du Sud-Est (cultures de Pietrele et de Yunatsite) n’offrent aucune ascendance steppique. A contrario, ces squelettes montrent une résurgence de l’ascendance de chasseurs cueilleurs durant le IVe millénaire avant notre ère. Les chasseurs cueilleurs du Mésolithique (période) forment une des trois ascendances communes à chaque Européen (avec les fermiers venus d’Anatolie au Néolithique et les pasteurs des steppes ayant domestiqué le cheval et apporté les langues indo-européennes). Il semblerait que sans laisser de traces archéologiques importantes, ils aient continué à vivre en parallèle des sociétés sédentaires du Néolithique dans certains espaces européens (Balkans, Europe du Nord, espaces peu peuplés). On retrouve ces contacts précoces avec des steppiques notamment sur les sites archéologiques de Majaky et Usatove situés près d’Odessa. Cela confirme un précédent article publié en 2020, dans Nature, qui montre que la culture agricole dite de Cucuteni-Trypillia, située dans la zone mentionnée ci-dessus, comporte des marques de métissage avec des populations dites steppiques à partir de – 3 500, soit 200 ans avant la grande expansion. Tout cela explique par ailleurs la quantité (minoritaire) d’ADN issu de ces agriculteurs présent parmi les Yamnayas et les membres de la Céramique cordée plus tard.

Ces découvertes sont fondamentales. Elles corroborent le fait que dès – 3 300 au moment où débute la grande expansion des peuples indo-européens depuis la steppe au travers des cultures de Yamna et de la Céramique cordée, les grands lignages patrilinéaires qui constituent plusieurs des sous-groupes de peuples ultérieurs (rameaux balto-slave, indo-aryen, notamment) sont nés à partir du Ve millénaire avant notre ère, et ne sont attestés au départ que par des squelettes dont l’ADN a été séquencé en Europe. On peut en effet connaître l’âge de naissance d’un marqueur patrilinéaire du chromosome Y (à partir de la vitesse de mutation génétique du chromosome). Si les ancêtres des Balto-Slaves et des Indo-Aryens ne se seraient séparés qu’au tout début de la Céramique cordée, vers – 3 000 (lignages patrilinéaires R-Z282 et R-Z93 respectivement), la population, qui donnera plus tard Celtes, Italiques et Germains, se serait séparée quant à elle en – 4 100 des futurs Yamnayas. Son marqueur patrilinéaire (R-L51) n’est attesté par l’archéologie que par des descendants immédiats dans la culture de la Céramique cordée en Bohème vers – 2 800 (en Europe centrale donc). Tout plaide par conséquent pour une ramification ancienne et précoce dans l’espace steppique et d’Europe orientale des différents grands groupes linguistiques indo-européens avant – 4 000.

https://www.revue-elements.com/la-paleogenetique-nen-finit-pas-de-retrouver-les-indo-europeens/

mercredi 24 mai 2023

Disparition de Jean Haudry

 

Il va sans dire que Jean Haudry va beaucoup nous manquer. Travailleur infatigable, personne d’une humilité exemplaire, érudit aimable et bienveillant.

Le professeur Jean Haudry est décédé ce matin à 7 heures, à l’âge de 88 ans. Avec cette triste nouvelle, nous apprenons le départ d’un grand savant dont la carrière de chercheur était pleinement consacrée à l’étude de la linguistique et de la civilisation indo-européennes.

Le parcours de Jean Haudry a été exemplaire. Élève de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, il est reçu au concours de l’agrégation de grammaire en 1959. Il a enseigné successivement aux universités de Montpellier et de Paris comme assistant de latin et de linguistique, avant d’être nommé maître de conférences de sanskrit et de grammaire comparée à l’université de Lyon. Il a soutenu une thèse en 1977 et, cinq années plus tard, fondé un Institut d’études indo-européennes dans la même université. Par ailleurs, Jean Haudry a été élu directeur d’études de grammaire comparée des langues indo-européennes à la IVe section de l’École pratique des hautes études en 1976. Il est devenu professeur émérite en 1998. Parallèlement à son enseignement, Jean Haudry a exercé les fonctions de directeur d’UER dans l’ancienne université Lyon II et de doyen de la Faculté des Lettres et Civilisations de l’université Lyon III. La liste des publications de Jean Haudry est particulièrement abondante : elle comprend plus de cent cinquante titres, dont une dizaine de monographies, traduites pour certaines dans plusieurs langues. Par ailleurs, ses articles ont été publiés dans les revues les plus savantes de linguistique ou d’études indo-européennes : Bulletin de la société de linguistique de ParisJournal AsiatiqueThe Journal of Indo-European Studies ou encore Revue des études latines.

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Jean Haudry a été l’élève de grands maîtres desquels il se réclamait. Pour le sanskrit, dont il deviendra un éminent spécialiste, il est redevable à Armand Minard et Louis Renou. Pour la linguistique, à André Martinet. Pour l’indo-européen, à Émile Benveniste. Pour le grec, à Michel Lejeune. Pour le latin, à Jacques Perret. Sa solide formation universitaire, acquise auprès de ces savants, l’a conduit à devenir un indianiste hors-pair. La publication en 1977 de sa thèse sur l’Emploi des cas en védique : introduction à l’étude des cas en indo-européen était déjà signe de recherches inédites et prometteuses. Toutefois, Jean Haudry s’est éloigné de la reconstruction phonétique et morphologique indo-européenne, bien que la morphologie soit abordée dans un ouvrage intitulé Préhistoire de la flexion nominale indo-européenne en 1982. Ses connaissances en linguistique indo-européenne lui ont permis de publier dans la collection « Que sais-je ? » des Presses Universitaires de France un volume sur L’Indo-européen en 1979 qui, en dépit de la difficulté du sujet, a connu un grand succès d’édition et fut réimprimé à plusieurs reprises. L’éditeur commande alors un second livre à Jean Haudry, portant cette fois-ci sur les Indo-Européens. Le sujet ne touchant pas à la linguistique, il fallait donc se documenter. La présentation de l’exposé doit beaucoup aux trois fonctions duméziliennes. Alors qu’il rédige l’ouvrage, Jean Haudry découvre la traduction française de L’origine polaire de la tradition védique de Bâl Gangâdhar Tilak, dans la traduction de Jean Rémy. Il trouve une idée similaire également chez Ernst Krause : le postulat d’un habitat circumpolaire à un stade précoce de la formation du peuple indo-européen.

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Commence alors une nouvelle phase de recherche, centrée sur la notion de « tradition indo-européenne », que Jean Haudry a développé à partir des années 1985-86. Jusqu’alors, les chercheurs qui s’efforçaient de reconstituer la culture des Indo-Européens le faisaient au moyen de la paléontologie linguistique. Toutefois, un certain nombre d’irrégularités ou d’archaïsmes ont été relevés, et ont posé problèmes. L’exemple bien connu de la crainte que l’aurore ne revienne pas, dans la tradition védique, constitue tout simplement une donnée héritée, transmise. Et ce n’est pas en Inde, évidemment, que cette tradition a pu naître. L’introduction de la notion de tradition a changé complètement les perspectives en matière d’études indo-européennes, comprenant désormais une dimension diachronique, et a permis d’intégrer des réalités beaucoup plus anciennes que celles avec lesquelles on opérait habituellement. Pour revenir à la chronologie, on situe les derniers Indo-Européens, c’est-à-dire les locuteurs de l’indo-européen commun, au quatrième millénaire, dans la steppe pontique. En tenant compte des données de la tradition, on peut en revanche identifier un héritage qui remonte au septième millénaire. Toutefois, une telle perspective ne permet pas de remonter indéfiniment à des états antérieurs. Ce que les linguistes appellent « Indo-Européens » appartiennent à la période reconstruite. L’existence d’une tradition indo-européenne dont ils sont les héritiers permet de dégager de nouvelles perspectives.

Cet apport considérable de Jean Haudry aux études indo-européennes, qui travaille dès lors en diachronie, l’a conduit à s’intéresser à la religion cosmique des Indo-Européens. Il publie sur le sujet une monographie en 1987, dans laquelle il développe une thèse des trois cieux indo-européens. Dans cet ouvrage dense et érudit, Jean Haudry est parvenu à montrer le souvenir précis d’une dimension circumpolaire dans la tradition indo-européenne en se fondant sur les cycles temporels. Cette dimension circumpolaire est une thèse intéressante, car elle est aujourd’hui confirmée par de récentes découvertes en paléogénétique qui ont permis de retrouver les traces d’un héritage génétique de chasseurs-cueilleurs septentrionaux chez les populations des steppes pontiques de la fin du Néolithique.

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Jean Haudry a également exploré la tradition indo-européenne en prenant en compte les nombreuses données de correspondances linguistiques qui sont à la base du formulaire. La reconstruction du formulaire indo-européen, fondée sur la concordance de séquences de formes superposables dans deux ou plusieurs littératures indo-européennes (dans les Védas, chez Homère, mais aussi dans l’Avesta voire dans l’ancienne poésie germanique), sous la forme de syntagmes nominaux composés d’un substantif et d’un adjectif épithète, permet d’approcher la tradition poétique indo-européenne ainsi que d’accorder de l’importance aux notions. C’est ainsi que Jean Haudry relève de nombreuses occurrences formant la triade pensée – parole – action, dont il tire un livre en 2009.

Jean Haudry s’est également intéressé à la présence du feu dans la tradition indo-européenne, en particulier dans un copieux ouvrage paru en 2016. La présence très ancienne du feu, attestée bien avant l’apparition des Indo-Européens – elle se trouve déjà en Europe plus de 300 000 ans avant notre ère – a été intégrée très tôt à la mythologie. Cette réalité ancestrale du feu constitue l’un des points essentiels de la première période de la tradition indo-européenne, celle des temps immémoriaux.

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Jusqu’aux derniers moments de sa vie, Jean Haudry a été un savant prolixe. Preuve en est la parution de deux ouvrages aux éditions Yoran Embanner. Le premier, publié l’an passé, est intitulé Sur les pas des Indo-Européens, et se présente sous la forme d’un recueil d’articles déjà parus ou inédits, précédé d’un bel entretien et complété par une bibliographie exhaustive de ses travaux académiques. Un autre livre a été publié il y a un mois : le Lexique de la tradition indo-européenne. Il s’agit sans aucun doute du grand œuvre de Jean Haudry, élaboré pendant au moins une décennie. La matière contenue dans cette somme montre l’étendue de l’érudition d’un savant qui connaissait aussi bien les langues védiques que la poésie vieil-anglaise, qui était à tu et à toi avec les dieux la Grèce ancienne et de l’Iran.

Il va sans dire que Jean Haudry va beaucoup nous manquer. Travailleur infatigable, personne d’une humilité exemplaire, érudit aimable et bienveillant. Autant de qualités rassemblées en un seul homme qui demeure, pour des générations de linguistes et d’historiens des religions, un véritable mentor dont la gloire est impérissable.

Armand Berger
Membre du Pôle Études de l’Institut Iliade

http://euro-synergies.hautetfort.com/archive/2023/05/23/disparition-de-jean-haudry.html