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mercredi 11 septembre 2024

Irak : une citée antique d’Alexandre le Grand retrouvée grâce à des images de satellites espions américains

 

Disparue depuis plus de 2000 ans, une cité antique fondée à l’époque le roi de Macédoine refait surface. Une découverte rendue possible grâce à des photographies satellitaires secrètes et déclassifiées par le gouvernement américain, datant de la Guerre Froide.

L’Histoire regorge de surprises inespérées. Grâce aux images d’un satellite espion américain des années 1960, des archéologues du British Museum sont parvenus à découvrir une cité antique enfouie sous le sable depuis plus de 2000 ans. La cité de Qalatga Darband, fondée en 331 avant Jésus-Christ, se situe dans le Kurdistan irakien, dans la province de Sulaymaniyah.

Qalatga Darband aurait été fondée par Alexandre le Grand, roi de Macédoine et l’un des personnages les plus célèbres de l’Antiquité, selon l’équipe d’archéologues irakiens et britanniques dirigée par des experts du British Museum. Elle aurait été construite sur la route prise par le conquérant en 331 av.J-C qui poursuivait le roi de perse, Darius III.

(…) Les fouilles menées par John MacGinnis et son équipe se sont concrétisées grâce aux fonds débloqués pour protéger l’héritage archéologique de la région, fortement menacée par Daesh. En effet, l’Iraq Emergency Heritage Management Training Scheme bénéficie d’un support financier de près de 3 millions de livres du gouvernement britannique. Initié sur le terrain depuis l’automne 2016, il vise à former de jeunes archéologues irakiens et à sauver les vestiges archéologiques à proximité sur une période de quatre ans.

Néanmoins, l’instabilité de la région a longtemps empêché les scientifiques de se rendre sur ce site de 60 hectares. Aujourd’hui, grâce aux images de drones,envoyés par les équipes du British Museum pour quadriller le terrain, les experts ont pu identifier les contours des vestiges enfouis depuis des siècles. C’est ensuite avec leurs homologues irakiens qu’ils se sont rendus sur place. Si statues romaines et pièces grecques font déjà partie de leurs trouvailles, les archéologues espèrent surtout découvrir de nouvelles traces du passage d’Alexandre le Grand aux alentours.

Le Figaro

https://www.fdesouche.com/2017/09/29/irak-citee-antique-dalexandre-grand-retrouvee-grace-a-images-de-satellites-espions-americains/

dimanche 9 octobre 2022

Au contact de l’Orient, la philosophie grecque

 

iran-antique
Singulière mais aucunement renfermée sur elle-même, la philosophie des Grecs, un peuple de guerriers et de marchands, s’est nourrie d’influences orientales, tout comme elle a façonné l’Orient en retour, notamment avec les conquêtes d’Alexandre. Se battre contre les Perses n’empêchait pas d’écouter leurs chants sacrés. Des apparentements existaient entre vues du monde. Et si les Indo-européens avaient inventé, il y a trois millénaires, une philosophie de l’Eurasie ?

On dit généralement que la philosophie est née en Grèce. C’est exact pour la philosophie telle que nous la connaissons et la définissons. Car la philosophie ne vole pas dans le ciel des idées avec ses petites ailes. Elles existe pour un peuple, qui cherche des réponses à ses questions, sous un ciel et sur une terre qui ne sont pas de nulle part. Chaque peuple vit et pense en fonction de sa terre et de son horizon. Mais il y a bien sûr des interférences entre les pensées des différents peuples.

Il a existé, ailleurs qu’en Europe, des pensées de l’origine, des pensées des causes premières, des pensées de la sagesse qui ne s’appellent pas toujours philosophie – amour de la sagesse étymologiquement –, mais recouvrent le même champ d’interrogations. Des pensées qui recherchent la « science des sciences » ou encore la « pensée de la pensée ». Des pensées qui veulent savoir ce que penser veut dire, en essayant de se situer toujours plus en amont des choses qui existent.

En Grèce même, et nous parlons ici du monde grec au sens large, qui incluait l’Italie du Sud et l’actuelle Turquie, il y eut, avant les philosophes, les physiologues, des hommes qui s’intéressaient à la physis (la nature), l’homme n’étant pas découplable de cette dernière. Et dès le début, une grande distinction se manifeste : celle qui existe entre les ioniens (en actuelle Turquie, Grèce d’Asie avant 1923), et les éléates (Élée, en Italie du Sud, Campanie). D’un côté, les ioniens ou milésiens (de Milet en Ionie), qui insistent sur le changement (Héraclite), d’un autre côté, les éléates, qui insistent sur les permanences et sur l’être éternel des choses (Parménide).

La permanence du changement

La question de l’opposition entre changement et permanence est plus complexe qu’il n’y paraît. Ce n’est pas une histoire de verre à moitié plein ou à moitié vide. Les héraclitéens ne nient pas qu’il y ait des permanences. Mais il y a pour eux quelque chose qui ne change pas : c’est que tout change. Et ce n’est pas une boutade. En outre, la pensée du changement est surtout une pensée de la complémentarité des contraires. Le bien implique l’existence du mal. Le plein implique l’existence du vide (tout garagiste qui vous « fait le plein » le sait…), le grand implique l’existence du petit, etc. Dire qu’il y a des opposés, c’est dire qu’il y a nombre de vérités relatives : il n’y a pas d’hommes grands en soi, mais des hommes plus grands que la moyenne (sauf au sens symbolique où il y a, en histoire, de « grands hommes »). Ce sont en tout cas les tensions entre les pôles opposés qui font naître la vie même. « C’est la tension entre les contraires qui engendre l’existence », écrit Jeanne Hersch dans son indispensable Étonnement philosophique.

Tout cela a été débattu, et l’est encore dans la philosophie d’origine grecque. Mais cela ne s’est pas fait sans échanges avec des pensées pratiquées dans des contrées plus lointaines. Au Ve siècle avant notre ère, la Gaule et la Germanie étaient largement fermées à l’influence grecque. Restait bien sûr l’Italie, proche du monde grec. Mais d’où venaient les pensées susceptibles d’influer sur la propre pensée des Grecs ? De l’Est (Anatolie et plus à l’est) et du Sud-Est de la Méditerranée. Nous savons peu de choses de la pensée des Mésopotamiens du IIIe millénaire avant notre ère, entre le Tigre et l’Euphrate, vers Sumer. Il est probable qu’ils se posaient eux aussi la question de l’origine du monde. L’histoire commence à Sumer, dit le titre d’un ouvrage célèbre de Samuel Noah Kramer (1957). C’est en fait notre connaissance de l’histoire qui commence à être un peu moins lacunaire avec l’invention de l’écriture cunéiforme, à Sumer, en Mésopotamie, vers 3400 avant notre ère.

Les sources égyptiennes

De l’Égypte, si proche de la Grèce par la mer, bien des échanges commerciaux et d’idées. En Égypte (IIe millénaire avant notre ère et ensuite), la dualité règne. Il y a la terre du visible, qui est périssable, et la terre de l’éternel. Sema est le souffle vital. Sema Taoui est la réunion par le souffle des deux terres : il unit les dieux de la Haute-Égypte et ceux de la Basse-Égypte. En Haute-Égypte, au sud, règne un dieu guerrier ; en Basse-Égypte, au nord, vers le delta, un dieu marchand. Le Nil : orienté nord-sud. À l’est, la naissance, le soleil. À l’ouest, la mort, le soir. Un monde puissamment architecturé. Le réel, c’est ce qui existe, mais pas seulement. C’est aussi l’éternel, c’est-à-dire ce qui pourrait exister, et ce qui a existé, ce qui pourrait revenir à tout moment. On pense à la distinction que l’on trouvera chez Aristote entre ce qui est en acte et ce qui est en puissance. Une autre opposition est celle qui existe entre la justice (Maât) et le désordre et l’injustice (Isfet). L’un des symboles de l’Égypte ancienne est la croix de vie (Ankh). Elle ressemble à l’Irminsul. Platon, qui n’a peut-être jamais mis les pieds en Égypte, la connaissait pourtant bien. Ce ne sont pas les témoignages de voyageurs qui manquaient à son époque. Il y portait un grand intérêt. L’Égypte a été à coup sûr une des sources d’inspiration de sa pensée la plus ésotérique.

Influences ? Il est fort probable que ce fut beaucoup moins le cas avec les Hébreux, eux aussi dans une relative proximité territoriale, et séjournant parfois en Égypte. Leur religion est moins une vue du monde qu’une construction fantasmatique autour de l’idée de leur salut en tant que peuple, après les mésaventures de la sortie d’Égypte. C’est une religion ethnique. Les Hébreux optent pour un dieu jaloux, un dieu qui verbalise, dans tous les sens du terme. Il s’agit moins d’avoir une cosmogonie que de savoir qui nous sauvera, peuple d’Israël. Les dieux sont réduits à un seul, et la question qui se pose est celle de l’alliance entre celui-ci et un peuple. Ce n’est certes pas la première fois qu’un peuple s’imagine privilégié par les dieux. Mais à partir du moment où il s’agit d’être privilégié par un dieu unique, par le seul vrai dieu, l’affaire prend plus d’envergure. « À dieu unique, peuple sans concurrence. » (Jean Duché). C’est un contrat d’exclusivité. Entre les hommes et l’universel divin, il y a un pont, et il passe par les Hébreux. Un pont à péage, pour les Hébreux eux-mêmes. Tikkun olam : réparation du monde. L’histoire, de cyclique qu’elle était, est contrainte de s’engouffrer dans un long tunnel, ponctué de stations qui ont pour noms rédemption (apolutrosis) – prescriptions (Mitzvot) – réparations (Tikkun ou Tikkoun). Cela fait peu d’éléments, chez les Hébreux, de nature à séduire les Grecs, avides de réponses moins ethno-centrées et moins téléologiques.

L’influence perse

Ce qui vient des Perses est beaucoup plus important pour les Grecs que ce qui viendrait des Hébreux. Pythagore, qui se prétendait la réincarnation d’un fils d’Hermès, prétend avoir rencontré Zarathoustra au cours d’une déportation à Babylone. Démocrite, de son côté, aurait connu l’influence de Zarathoustra (ce qui est bien sûr impossible pour des raisons de dates). De nombreuses études sur Platon et l’Orient (notamment du Père Festugière et de Joseph Bidez) montrent que Platon connaissait les idées de Zoroastre. L’opposition entre Grecs et Perses est ancienne. Ce fut notamment le cas pendant les guerres médiques (les Mèdes étaient un peuple de Perse), au Ve siècle avant notre ère. En outre, nombre de cités-États grecques ne dédaignaient pas les alliances de revers contre d’autres cités. On le vit pendant la guerre du Péloponnèse, peu de temps après les guerres médiques. Les paradoxes ne manquaient pas : ainsi, Xénophon, un temps soldat de Sparte, fut aussi un temps mercenaire de Perses contre d’autres Perses. Un brillant collaborationniste ? Il fut en tout cas banni d’Athènes. Un patriotisme grec à l’époque ? Il y avait encore beaucoup à faire : nous n’étions pas encore en 1830 !

L’opposition entre Grecs et Perses s’accompagnait, en tout cas, d’influences réciproques. Vers le XIe siècle avant notre ère, Zoroastre (Zarathoustra) est un prophète auteur d’hymnes (les Gathas). Ces hymnes font partie de l’Avesta (« l’éloge »), les textes sacrés de la religion mazdéenne, Mazda (« sagesse infinie », « lumière ») étant la divinité principale de la religion de Zoroastre. Le fils de Mazda est Mithra, dieu du soleil, des étoiles, de la lune, de tout ce qui brille dans le ciel. Le zoroastrisme est un monothéisme de principe et une religion dualiste quant aux forces en présence. Nietzsche, si moniste, n’ignorait sans doute pas qu’il jouait avec un concept paradoxal en prenant Zarathoustra comme porte-parole de sa pensée.

Une anticipation de Platon

Le mazdéisme, religion dualiste : selon Zoroastre, il existe un esprit saint et un esprit mauvais (Spenta mainyu et Angra mainyu). L’un représente le bien, l’autre le mal ; l’un le jour, l’autre la nuit, l’un la lumière, l’autre les ténèbres. À la fin triomphera le bien. La responsabilité de chaque homme est affirmée. Nul fatalisme. Si tu donnes le bien, tu récolteras le bien. Ce dualisme n’est pas fixiste. Il s’agit de progresser vers le bien, et le bien est aussi la force et la générosité (et là, on comprend bien le choix emblématique que fait Nietzsche en se référant à la figure de Zarathoustra). Il faut travailler dur, jouir sans honte et vivre fortement. Pas de larmoiement, de culpabilité outrancière, de « réparations ». Pas de martyre ni d’auto-flagellation. Pas d’adoration exhibitionniste des dieux ni même du « prophète » Zoroastre, qui ne se définissait pas comme un prophète. Poète et chanteur, pas prophète. Mais il y aura une résurrection et une vie éternelle. En attendant, les chants sacrés disent : « Tu [Zoroastre] me révèles la félicité des deux mondes, le matériel et le spirituel » (Gatha, I, 3). Il y a complémentarité entre le monde spirituel, l’intelligible, et le monde matériel. Le dualisme entre monde sensible et monde intelligible anticipe sur la pensée de Platon, même si celui-ci tempère ce dualisme par la notion de participation (metaxu : intervalle, entre-deux qui fait lien), comme quoi la matière tend à participer au divin bien qu’elle en soit une déclinaison éloignée. Surtout, Platon, homme de théorie, mais aussi de pratique politique concrète, cherche à tirer des leçons des différences et des proximités entre la Grèce et la Perse : « Examine cependant, et Clinias aussi bien que toi-même, si ce que je dis a quelque rapport avec la législation. Ce n’est pas en effet pour faire un récit que je fais cet exposé, voyez en effet quel est l’objectif de mes propos. Puisqu’en quelque sorte nous avons subi le même sort que les Perses, eux parce qu’ils réduisaient le peuple à une servitude absolue et nous, à l’inverse, parce que nous incitions les masses à une liberté absolue, comment orienter la suite de nos propos, en quoi nos propos précédents sont-ils bien appropriés » (Lois 699 d-e).

L’âme du monde

Encore plus vers l’Orient : l’Inde, elle aussi, comme la Perse, globalement de peuplement indo-européen. Il s’agit de l’Inde du Nord-Ouest, vers le Cachemire. C’est pourquoi il n’est guère étonnant qu’il y ait des points communs avec la religion de la Perse, si proche (l’actuel Afghanistan est entre les deux contrées). Le dieu de ces peuples d’Inde du Nord est Brahman. L’hindouisme proprement dit fera suite au brahmanisme (dit encore religion védique). Le texte sacré de la religion de Brahman est le Veda (XVe siècle avant notre ère). Quatre textes constituent le Veda. L’un de ces livres, le plus ancien, est le Rig-Veda, ou Livre des hymnes. Le mot Veda veut dire « connaissance ». Le monde est cyclique, incréé, et il est Un. À l’origine du monde, il y a l’énergie divine, qui est le principe premier. Il y a d’un côté tout ce qui vit, les corps organiques, et a une âme, et d’un autre côté ce qui ne vit pas, les corps inorganiques : l’éther, le vent, l’eau, le feu, la terre. Les Upanishad sont des commentaires du Veda. On les date des années 800 à 500 avant notre ère. Ils sont donc susceptibles d’avoir été en partie connus par les présocratiques et par Platon. Le monde est une émanation du Brahman. Celui-ci se définit par ce qu’il n’est pas. Cela veut dire qu’il ne cesse de donner, d’offrir ce qu’il serait s’il n’était pas justement le don même. Es gibt, dira Heidegger (de geben, « donner »). Une conception peu éloignée de celle du monde sensible comme émanation de l’Idée chez Platon. C’est alors l’Idée (qui est le Bien et qui est le Dieu) qui « donne » le monde.

L’univers, chez les brahmanistes, est le corps de l’esprit, le corps de l’énergie vitale. « Le feu est sa tête, la lune et le soleil ses yeux, les points cardinaux ses oreilles et sa parole les védas révélés. Le vent est son souffle, tout l’univers est son cœur. La terre provient de ses pieds. Il est, de tous les êtres, l’âme intérieure » (Mundaka-upanishad, 2-1-4). Brahman se pense lui-même. Il est la pensée de sa pensée. Il est l’union du subjectif et de l’objectif (c’est ce que visera Hegel avec l’esprit absolu). Brahman, devenant l’objet de sa propre pensée, pourra se démultiplier. C’est en ce sens que, Un à l’origine, il fera apparaître Vishnou le conservateur, et Shiva le destructeur. Non pas pour détruire l’unité primordiale, mais pour montrer que celle-ci est une lutte et un mouvement. Brahman est à la fois conservation et destruction. Du déploiement vital de Brahman sont nés le feu et l’eau, et le monde lui-même, avec la terre. Deux principes, le masculin et le féminin, s’opposent mais dans une dynamique qui crée la vie. Une âme du monde anime tout ce qui est, et pénètre jusque dans l’âme de chacun. Le Brahman voudrait que tout ce qui est soit l’émanation de lui-même, c’est-à-dire d’un principe de beauté et de bonté. L’intellect (le noûs en grec) est l’intermédiaire entre l’âme et la matière pour organiser cette dernière.

En amont de Platon

Or, Platon, dans le Timée, un de ses écrits tardifs, envisage que le monde aurait été créé par un démiurge (un artisan). Il aurait ajouté le feu à la matière, puis l’eau et l’air. Imitation ? C’est évidemment bien autre chose que du recopiage. Mais il y a influence et plus encore rencontre, voire communion de pensées dans des schémas mentaux proches, dans des idéalités apparentées (mais fort heureusement non identiques) entre peuples indo-européens. Cela se constate de la Grèce à l’Inde en passant par la Perse. Et aussi plus au nord avec les Indo-Scythes, créateurs de la civilisation de l’Oxus, autour des villes de Gonur-depe, de Termez et du fleuve Amou-Daria (Oxus en grec), au IIe millénaire avant notre ère, entre âge du bronze et âge du fer (en actuel Turkménistan et Ouzbékistan).

Perses, Parthes et peuples de la Bactriane forment ainsi un pont entre les civilisations de l’Inde et celles de la Grèce. Ce n’est qu’en se réappropriant notre histoire dans la longue durée que nous sortirons de l’idéologie de l’homogénéisation du monde et du Grand Effacement des peuples. Au « monde des fourmis » que dénonçait Stefan George, un monde qui abolit le sens, il faut opposer la longue mémoire de notre créativité historique.

Auteur de nombreux ouvrages, Pierre Le Vigan vient de publier Comprendre les philosophes (Dualpha) et Éparpillé façon puzzleLa politique de Macron contre le peuple et les libertés (Libres).

©Photo : Bas-relief de la Parade de Shapur Ier, Naqsh-e Rajab, Iran.

https://www.revue-elements.com/au-contact-de-lorient-la-philosophie-grecque/

jeudi 14 octobre 2021

Les grands capitaines, d’Alexandre le Grand à Giap (Arnaud Blin)

 

Arnaud Blin est un spécialiste de l’histoire de la guerre et de la stratégie. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet.

Si l’on considère que la guerre est un art, les quinze chefs de guerre dont ce livre dresse le portrait ont porté celui-ci à son apogée, chacun usant de moyens et de techniques propres à son environnement culturel, avec un style et une touche personnels qui font toute la singularité de leur génie individuel.

Invariablement, le grand capitaine est un homme curieux, attiré par la nouveauté et prêt à essayer des techniques originales. Mais l’intelligence l’emporte sur le reste et ses innovations sont guidées par l’expérience et son jugement personnel : il innove pour progresser et pour se ménager un avantage, pas pour la satisfaction d’inventer. Dans la mesure où la guerre évolue, ce trait de caractère lui permet aussi de s’arroger l’initiative dans la manière dont la guerre change, et donc de mieux en contrôler les paramètres. L’initiative, il se l’octroie et la maintient en anticipant les desseins de son adversaire mieux que celui-ci ne devine les siens.

A la guerre, l’individu en haut de la pyramide est plus important que la pyramide elle-même. Ce constat, amplement étayé par des siècles de confrontations armées, est illustré dans ce livre par les parcours militaires extraordinaires d’Alexandre le Grand, Hannibal, Jules César, Saladin, Gengis Khan, Sobodeï, Tamerlan, Jan Zizka, Turenne, Malborough, Nader Shah, Frédéric le Grand, Napoléon Bonaparte, Gueorgui Joukov et Vo Nguyên Giap.

Il est cependant difficile d’essayer de dégager les principes généraux dont tous les grands capitaines auraient le secret. Napoléon avait identifié quelques principes directeurs que l’on retrouverait chez les grands chefs de guerre : « Les principes de César ont été les mêmes que ceux d’Alexandre le Grand et d’Hannibal : tenir ses forces réunies, n’être vulnérable sur aucun point; se porter avec rapidité sur les points importants, s’en rapporter aux moyens moraux, à la réputation de ses armes, à la crainte qu’il inspirait, et aussi aux moyens politiques pour maintenir dans la fidélité ses alliés, dans l’obéissance les peuples conquis; se donner toutes les chances possibles pour s’assurer la victoire sur le champ de bataille; pour cela faire, y réunir toutes ses troupes. »

Les grands capitaines, Arnaud Blin, éditions Perrin, 432 pages, 24 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/les-grands-capitaines-dalexandre-le-grand-a-giap-arnaud-blin/91584/

lundi 13 septembre 2021

Alexandre à la bataille de Gaugamèles (1er octobre 331 av J.C.)

 

Alexandre à la bataille de Gaugamèles (1er octobre 331 av JC)
Jan Brueghel l’Ancien, La Bataille de Gaugamèles, 1602. Coll. Musée Du Louvre. Domaine public.

Fils du célèbre Philippe de Macédoine, Alexandre hérite de ce dernier un royaume qui avait vaincu tant ses ennemis du nord, les Thraces, que ceux du sud, les cités-États helléniques, y compris les puissantes cités d’Athènes et de Thèbes battues à la bataille de Chéronée (338 av JC).

Contexte et personnage

Après l’assassinat de Philippe à l’été 336, Alexandre monte sur le trône et, dès l’année suivante, entreprend les dix années de campagne qui lui permettront de conquérir un gigantesque empire. Commençant par achever la pacification de la Grèce (Thèbes, la rebelle, est rasée définitivement à l’automne 335), Alexandre se tourne à partir de 334 vers le véritable but de ses ambitions, la conquête de la Perse, déjà projetée par son père.

Selon ses biographes, on peut penser que ses motivations étaient tant de venger les invasions du Ve siècle que de vaincre une civilisation perse considérée comme un ennemi héréditaire, incarnant l’exact opposé de la civilisation hellénique en termes d’attachement à la liberté des peuples ; bref, il s’agissait de renverser l’empire achéménide pour garantir définitivement les libertés des Grecs.

Au printemps 334, après avoir traversé le Bosphore et être passé par le site de Troie afin d’honorer les héros homériques (dont il fut éminemment inspiré par son précepteur, Aristote), il commence par remporter la victoire du Granique, petit cours d’eau situé non loin de la côte derrière lequel s’étaient retranchées les troupes perses. Pacifiant ensuite toute l’Asie mineure (siège des cités portuaires de Milet et d’Halicarnasse), Alexandre bat l’armée perse commandée par le roi Darius en personne, à la bataille d’Issos. Dès lors, maître d’une bonne moitié de l’Empire, Alexandre profite des deux années qui suivent pour anéantir la puissance navale perse en Méditerranée et conquérir la Judée, puis la lointaine Égypte. En 331, de retour d’Égypte, il décide de supplanter définitivement Darius en allant le vaincre au cœur même de son royaume, en Mésopotamie. La rencontre décisive des deux armées a lieu juste à l’est de la ville actuelle de Mossoul, sur une plaine découverte que l’on dénomme Gaugamèles.

À l’époque de cette bataille, Alexandre a déjà atteint et même dépassé les ambitions que nourrissait son père. Doté d’une éducation princière (instruction dans les disciplines de la musique, de la poésie, de la chasse, de l’équitation et de l’art oratoire), élevé par son précepteur Aristote dans l’imaginaire des poèmes homériques et instruit des disciplines intellectuelles de son époque (géométrie, rhétorique…), Alexandre a démontré très tôt une aptitude certaine au commandement. Ainsi à la bataille de Chéronée, il commande la cavalerie et mène, sur le flanc gauche de l’armée macédonienne, une charge victorieuse contre l’armée coalisée des cités de Thèbes et d’Athènes. L’histoire le décrit par ailleurs comme un jeune homme à l’esprit et au physique avantageux, doté d’un caractère impétueux, fougueux et impatient, toutes qualités qui prédestinent celui qui se disait fils de Zeus à vivre l’un des destins les plus glorieux de l’histoire européenne.

La bataille

À Gaugamèles, le rapport de force s’établit largement en faveur de Darius, qui rassemble environ cinq fois plus de combattants qu’Alexandre. « Roi des rois », il dispose notamment d’une infanterie d’élite composée de mercenaires grecs, de chars équipés aux roues de longues faux tournantes, d’une quinzaine d’éléphants de guerre et d’une cavalerie à la fois lourde (cavaliers perses équipés de cottes de maille) et légère (cavaliers des steppes scythes et bactriens, habitués à vivre à cheval). En outre, parvenu sur place en premier, Darius a veillé à préparer le terrain à son avantage, allant jusqu’à faire enlever les broussailles et autres obstacles pouvant freiner les charges de sa cavalerie.

Bataille de Gaugamèles
Bataille de Gaugamèles et fuite de Darius, gravure de la fin du XVIIe siècle. Domaine public.

Tout laisse présager une victoire perse

Pourtant, au matin de la bataille, Alexandre, vêtu d’une simple tunique de lin blanc, épée à son flanc et casque à plumes blanches sur la tête, enfourche Bucéphale, son noir destrier, pour passer en revue le front de ses troupes et aller se placer sur son aile droite avec ses Compagnons, cavalerie d’élite dont les membres, issus de l’aristocratie macédonienne, lui sont attachés par un serment de fidélité personnelle. Le plan de Darius est à l’évidence de compter sur le caractère beaucoup plus étendu de sa ligne de troupes, comparé à celle des Macédoniens, pour déborder ces derniers sur leurs ailes et les prendre à revers. Il est donc vital que les ailes du dispositif grec tiennent bon et que le centre ne soit pas enfoncé par les chars, les éléphants perses ou plus sûrement par les bataillons de mercenaires grecs.

Les chars comme les éléphants s’avèrent inefficaces pour rompre la ligne macédonienne, notamment parce que, grâce à leur grande discipline, les rangs grecs s’ouvrent pour laisser passer leurs ennemis non sans avoir criblé, au passage, les équipages des uns et des autres de flèches et javelines.

Puis les troupes macédoniennes commencent à avancer dans un silence parfait qu’Alexandre leur a imposé afin de mieux entendre ses ordres tandis que, comme prévu, la cavalerie perse entame sa charge aux extrémités. À partir de ce moment, les versions divergent quelque peu sur le déroulement exact de la bataille. Selon certaines sources, c’est en exploitant une brèche ouverte dans le dispositif perse par la charge de leur cavalerie, qu’Alexandre peut s’y engouffrer, provoquant une rupture fatale des lignes ennemies. Pour d’autres, Alexandre mène, depuis son aile droite, une charge selon une trajectoire oblique qui prend Darius complètement au dépourvu. Motivé par le sens tactique d’Alexandre mais aussi par la nécessité de venir secourir son aile gauche malmenée, cette charge, menée à bride abattue à l’image de celles qui avaient apporté la victoire à l’armée macédonienne dans les précédentes batailles, permet à Alexandre de se rapprocher du char de Darius, reconnaissable à son étendard impérial. Il n’en faut pas davantage pour que le monarque achéménide fasse faire demi-tour à ses chevaux et s’enfuie dans la plus totale confusion. Darius ne doit en effet sa sauvegarde qu’à la situation critique des troupes grecques dont la situation, au centre, nécessite qu’Alexandre revienne desserrer l’étau dans lequel son infanterie s’est retrouvée. Cette survie ne sera toutefois que de courte durée puisque Darius mourra assassiné dix mois plus tard.

Darius ne doit en effet sa sauvegarde qu’à la situation critique des troupes grecques dont la situation, au centre, nécessite qu’Alexandre revienne desserrer l’étau dans lequel son infanterie s’est retrouvée. Cette survie ne sera toutefois que de courte durée puisque Darius mourra assassiné dix mois plus tard.
Relief en ivoire représentant la bataille de Gaugamèles (fuite de Darius, détail). Travail du début du XVIIIe siècle. Coll. Museo Arqueológico Nacional, Madrid. Source : Wikimedia (cc)

Ce qu’il faut retenir

Cette victoire sans appel, doit autant au génie tactique d’Alexandre qu’à son audace et à son courage.

Lors de la bataille de Gaugamèles, Alexandre se révèle à nouveau comme un grand chef de guerre. Face au risque d’enveloppement auquel l’infériorité numérique de son armée l’expose, il décide cette imprévisible charge de cavalerie par laquelle il prend définitivement l’initiative sur ses adversaires acculés à réagir plus qu’à profiter de leur surnombre.

Mais Alexandre s’illustre aussi par sa manière de conduire ses troupes sur le champ de bataille.

Ainsi, pour saisir les opportunités comme celle qu’il exploite à la bataille de Gaugamèles, Alexandre se doit d’être au plus fort des combats, à l’endroit où se font les choix décisifs.

C’est aussi pourquoi, au mépris du danger que cela lui fait courir (et qui lui vaudra quelques blessures assez sérieuses), il s’efforce toujours d’être bien visible de ses troupes et porte à cet effet casque à cimier blanc et armure rutilante.

Nicolas L. — Promotion Marc Aurèle

samedi 17 juillet 2021

Achille, un modèle de bravoure dans la pensée guerrière d’Alexandre

  

Que faire ? Ou comment vivre avec le déclin de l’Europe…

Placée par Platon, dans les Lois, parmi les quatre biens divins, la bravoure est dans toute pensée guerrière, l’un des principes moteurs de la victoire. Un texte de Stéphane Perez-Giudicelli, reproduit avec l'aimable autorisation de la revue Conflits.

Qu’est-ce que la bravoure ? Comment se définit le courage ? Les Grecs ont réfléchi à ces vertus, tout autant civile que guerrière. A travers le personnage d’Achille et l’action d’Alexandre, c’est toute une vision du courage et de la vertu humaine qui se donne à voir.

Dans le Lachès (199e), la quête de Socrate d’une définition de l’andreia se conclut par une aporie. Accompagné pourtant d’un stratège, en la personne de l’Athénien Lachès, il n’a pu exprimer de manière satisfaisante l’essence même de ce qu’est, pour les Grecs, la notion que nous traduisons généralement par bravoure. Il conclue toutefois que pour comprendre la véritable portée de l’andreia, il est nécessaire de s’exercer à découvrir ce qu’elle est par les actes et l’attitude au quotidien. Placée par Platon, dans les Lois (I, 631 c), parmi les quatre biens divins, elle est dans toute pensée guerrière, l’un des principes moteurs de la victoire, comme le rappelle également Brasidas, dans le golfe de Corinthe, à l’attention de ses soldats : sans bravoure, toute expérience est inutile (Thucydide, La guerre du Péloponnèse, II, 87, 3-4). Nous trouvons aussi chez Aristote une définition équivalente : elle ne se produit pas sans passion ni motif, mais doit venir de la raison, laquelle lui donne l’impulsion (La Grande Morale, I, 20, 10, 6).

Une origine héroïque de la bravoure d’Alexandre

Le désir de la gloire éternelle est chez Achille sa raison d’être. Il s’agit d’une quête d’immortalité, d’une victoire sur le temps qui dévore la gloire guerrière. Le fils de Pélée craint la mort autant qu’il la désire, car il y a la promesse de ce kléos qui le réconforte, l’affirme dans son choix de la vie brève. Nous le voyons par exemple lorsque, prisonnier du Xanthe, le fils de Pélée se lamente qu’un fleuve le prive d’exprimer par les actes son désir de combattre et de succomber honorablement (Iliade, XXI, 284-286). Ce choix de la belle mort et son effet sur la détermination d’Alexandre à obtenir une grande renommée, nous le constatons très bien lors de l’assaut de la citadelle des Malles au cours de l’Hiver 326 (Quinte-Curce, IX, 5, 6-7) et lors de l’assaut final de la citadelle de Tyr depuis le rempart Sud de la citadelle phénicienne. Les descriptions de Diodore (XVII, 46, 2) et de Quinte-Curce (IV, 4, 11) nous dressent un portrait tout à fait épique du conquérant. Il y affronte sans crainte apparente, seul et en première ligne, de nombreux ennemis déterminés à résister aux Macédoniens. Derrière lui, témoins de sa bravoure, les meilleurs de ses soldats. Ce sont les vainqueurs d’Issos et du Granique, leur moral est renforcé par l’effet de ces victoires. Renversant les ennemis de son bouclier, les perforant de son glaive avec une aisance admirable, Alexandre donne sens par ses actions à cet idéal d’andreia décrit par Brasidas et Aristote.

Le combat de la citadelle des Malles est aussi un bon exemple de victoire héroïque, propre à inspirer les guerriers. Le général Arthur Boucher développe dans son Art de vaincre, aux deux pôles de l’Histoire cette doctrine qui consiste à considérer la victoire comme but véritable de la pensée guerrière, seule capable de rendre de soldat heureux et prompt à obéir, en parfaite harmonie avec ses officiers et nécessite que le chef soit fort bien disposé à montrer l’exemple. C’est ce que fit Alexandre, une fois dans l’enceinte de cette citadelle. Le roi, seul, se tient en haut du rempart et accomplit un exploit mémorable, celui de sauter seul dans l’enceinte de la citadelle et d’affronter les vagues d’Indiens accourant pour l’abattre. Son exceptionnelle bravoure inspire ses Compagnons puis toute l’armée, au point que l’assaut trouve rapidement un dénouement favorable aux Macédoniens. L’acte héroïque de bravoure, de sacrifice, se révèle comme principale cause de la victoire (Diodore, XVII, 99, 1-2 ; cf. Plutarque, Alex., 63, 2 ; Arrien, VI, 9, 5-6 ; Quinte-Curce, IX, 5, 2 ; Justin, XII, 9). Cet épisode démontre l’importance des exploits pour la renommée du général en chef et par extension pour le moral et l’obéissance des soldats. On retrouve aussi cette doctrine guerrière chez Xénophon (Anab., III, 1, 37 ; Cyr., I, 5, 21-22 ; III, 3, 38 ; VII, 5, 78 ; VIII, 1, 39). Elle est le fait d’une relation de qualité, établie dans le respect mutuel et la confiance, ne pouvant être obtenus que dans la démonstration chez les chefs des valeurs véhiculées par l’Iliade. Dans son Alexandre le Grand, Olivier Battistini démontre qu’une telle doctrine est au cœur de l’enseignement d’Aristote. Elle a forgé chez le conquérant une pensée de la guerre par la poursuite des aspirations les plus nobles, l’origine de son aristeia.

Si nous revenons à l’Iliade, l’aristeia d’Achille passe pour être la plus reconnue, supérieure même à celle d’Ajax (II, 769). Du point de vue d’Alexandre, cet attribut est également indissociable de la bravoure qui lui permet de prouver par des exploits sa supériorité guerrière, et elle commence toujours par le choix de l’action. Cependant, la démonstration de l’excellence s’accomplit aussi de manière collective, en s’entourant des meilleurs et en combattant à leurs côtés en première ligne, comme nous le constatons par exemple à la bataille d’Issos chez Diodore (XVII, 33, 2). La charge de la cavalerie lourde macédonienne avec l’Escadron Royal à l’aile droite est toujours composée des meilleurs éléments, des plus puissants (ἔχων μεθ᾽ ἑαυτοῦ τοὺς κρατίστους τῶν ἱππέων). Cela donne une acception concrète à la notion d’aristeia, qui n’est pas un état ou un titre, mais bien le fait d’une action, d’un mouvement, d’un κράτος en l’occurrence. L’exemple des charges de l’Escadron Royal est des plus significatifs lorsqu’il s’agit de montrer comment la notion d’aristeia est capable d’influencer jusqu’à la pensée stratégique du guerrier.

Les qualités du héros et du chef d’armée résultent aussi d’une éducation particulière, à laquelle il se réfère, qui l’influence et fait naître chez lui la plus grande ambition. Quant à l’éducation d’Alexandre elle nous informe sur les origines de ses aspirations héroïques, notamment par l’anecdote montrant Lysimaque lui donner le nom d’Achille, prenant pour lui celui de Phoenix et donnant à Philippe celui de Pélée (Plutarque, Alex., 5, 8). Le précepteur avait remarqué très tôt que son protégé avait une fascination pour l’œuvre homérique et s’identifiait à son plus grand héros. La relation entre Phénix et Achille est, sur bien des points, identique avec celle qu’entretiennent Alexandre et ses différents maîtres, à la différence que seul Lysimaque l’accompagna au combat (Plutarque, Alex., 24, 11). Mais c’est surtout par l’enseignement d’Aristote que la paideia d’Alexandre prend une dimension héroïque, car le Stagirite, en formant son esprit à la pratique de la raison et par une lecture philosophique de l’Iliade (Plutarque, Alex., 8, 2), lui a donné les moyens de vaincre.

Imitation achilléenne et rivalités

La mimèsis d’Achille chez le roi des Macédoniens exerce une influence certaine sur son attitude au combat. La conclusion du siège de Gaza en est une parfaite illustration. Le récit de la profanation du corps d’Hector autour des murailles de Troie (Iliade, XXIV, 15-21) trouve un écho dans les tourments infligés à Bétis, le gouverneur de la ville. Alexandre, dans sa colère, fait traverser par des courroies les talons de l’eunuque et le traîne vivant autour de la ville pour le punir et dans le dessein d’imiter la gloire de son ancêtre héroïque (Quinte-Curce, IV, 6, 29). Il est après tout naturel qu’Alexandre, après de nombreux mois de siège à Tyr et à Gaza, ait voulu redonner du moral et du courage aux troupes en se défoulant sur un commandant ennemi totalement dévoué à Darius et donc inutile voir dangereux. L’imitation homérique d’Alexandre a eu pour objectifs à la fois de redonner du moral aux soldats et d’envoyer un message à destination des Perses pour démontrer sa supériorité, son absolue confiance en sa supériorité guerrière. Dans une société macédonienne largement empreinte des valeurs de l’époque homérique, plus d’ailleurs que le reste du monde grec, la rivalité héroïque par imitation que révèle cet acte n’est pas si étonnante que cela. Quelque part, la grandeur des idéaux homériques était toujours à la portée d’Alexandre, et ses soldats pouvaient aussi profiter de l’opportunité de se comparer eux aussi aux modèles de l’Épopée.

Cela dit, en tant que roi des Macédoniens, il s’agit aussi de n’avoir aucun égal parmi ses compatriotes sur le champ de bataille, dans l’assemblée de l’armée et parmi ses ennemis. On observe bien cette nécessité d’être inflexible et meilleur en toute circonstance lorsque les ambassadeurs du Grand Roi se présentent une dernière fois, afin d’émettre de nouvelles offres en vue de la cessation immédiate de la campagne d’Asie (Diodore, XVII, 54, 1-2 ; Arrien, Anab. II, 25, 1-2 ; Quinte-Curce, IV, 5, 1-9 ; Plutarque, Alex. 29, 7 ; Justin, XI, 12). Devant les concessions de Darius, Parménion y voit une opportunité de s’en retourner dans leur patrie, Alexandre, quant à lui, y voit le moyen d’acquérir le kléos. Ainsi, la réponse négative d’Alexandre était de nature à créer chez ses guerriers une forte émulation. À ce titre nous pouvons poser en parallèle ce refus des offres perses et le refus d’Achille de céder Briséis à Agamemnon (Iliade, I, 220-250), car ce serait abandonner les faveurs que lui accorde son aristeia parmi les Achéens. Or, si Alexandre veut susciter l’andreia chez ses soldats, il se doit, conformément à la tradition Macédonienne d’être le meilleur d’entre eux, c’est-à-dire meilleur que Parménion qui ne souhaite plus affronter Darius. Nous pouvons voir en outre la célèbre réplique d’Alexandre à Parménion comme attestant de cet état de fait : « Et moi aussi j’accepterais, si j’étais Parménion ! » (Diodore, XVII, 54, 5 ; Quinte-Curce, IV, 11, 14). La notion de sacrifice de soi, propre aux conduites guerrières d’Achille tout comme d’Hector, et qui peut se traduire en l’occurrence par la lourde décision de poursuivre la campagne d’Asie, va de pair avec celle d’aristeia. Le général doit inspirer ses troupes personnellement, se lance au combat au détriment de sa sécurité, en première ligne et devient ainsi la représentation du héros, tel que se le figurent les soldats par l’œuvre d’Homère. Témoins de l’andreia de leur chef, les soldats sont transportés par leur imaginaire, leurs valeurs, leur aspiration sincère et authentique à reproduire les exploits chantés par les aèdes.

Quant à la paideia d’Alexandre avec Aristote, elle lui fit comprendre le sens caché de la pensée de la guerre chez Homère. Cette proximité, créatrice d’émulation, peut être comparée à celle que l’on retrouve dans le bataillon sacré de Thèbes (Plutarque, Agés. 19, 5). La rivalité par imitation entre Achille et Alexandre vise particulièrement à consolider son aristeia, et à chaque fois les soldats et généraux s’y montrés réceptifs, nourrissant de l’exemple donné leur propre bravoure. Cela nous renvoie aussi à la notion de philia, qui n’est pas une amitié, mais le fait, pour Alexandre, de reconnaître un autre soi en Héphestion, avec qui il a été instruit chez le Stagirite à la plus haute arétè dans les domaines de la guerre et de la philosophie. Mais ces années d’étude, avec le concours des leçons époptiques et acroamatiques d’Aristote, nous pouvons le supposer, ont aussi contribué à enflammer, par l’émulation née d’une vertueuse rivalité avec Achille, une philia homérique entre le fils de Pélée et le prince macédonien. De ce fait, le respect d’une ligne de conduite, fondée sur les illustres exploits d’un modèle héroïque, s’avère être une formidable source d’émulation pour l’audace et la détermination guerrière. Enfin, l’admiration que voue Alexandre à Achille est à leur manière partagée globalement par les Macédoniens et les Grecs. Tout chez Alexandre concourt à l’obtention de la victoire, il n’est alors plus question d’y voir une seulement une imitation d’Achille, mais bien un renouvellement des exploits du Péléide.

Stéphane Perez-Giudicelli
Source : revueconflits.com

https://institut-iliade.com/achille-un-modele-de-bravoure-dans-la-pensee-guerriere-dalexandre/

vendredi 12 mars 2021

13 juin -323 Mort de Alexandre III Le Grand, à Babylone

Fils de Philippe II de Macédoine et d'Olympias d'Epire, Alexandre est une des plus grandes figures de l'Antiquité. Il passe son enfance aux côtés de son précepteur Aristote, lit Homère, les auteurs tragiques et les poètes lyriques, devenant un parfait noble grec. A 16 ans, il assure la régence du royaume grec; à 18 ans, il écrase un bataillon thébain ; à 20 ans, il succède à son père. Sa jeunesse semble le desservir, Athènes et d'autres villes grecques veulent en profiter pour s'affranchir au plus vite de la tutelle macédonienne, mais le souverain réagit brutalement en remportant une victoire sanglante sur Thèbes qui lui vaut la docilité de la Grèce. Le pacte signé entre Philippe et la Ligue de Corinthe est renouvelé et Alexandre nommé général en chef des contingents grecs engagés pour la campagne d'Asie. Dès lors, sa vie n'est plus qu'une vaste conquête : à la tête d'une armée de 35.000 hommes, il s'empare de la Perse, de la Syrie et de l'Egypte, où il fonde la ville d'Alexandrie. Il s'attaque à l'Inde en 326 avant Jésus-Christ, et malgré la rébellion de son armée, fait une entrée triomphale à Carmanie. Il meurt au coucher du soleil, alors qu'il a presque atteint l'âge de 33 ans, laissant derrière lui un immense empire.
(Source : www evene.fr)
Edito de la Nouvelle Revue d’Histoire n°43, juillet-Août 2009
L’histoire extraordinaire d’Alexandre le Grand offre aux Européens d’aujourd’hui une moisson d’enseignements. Le prétexte nous en est offert par la réédition en poche de la biographie du conquérant écrite naguère par Jacques Benoist-Méchin (1).
On connait le talent de cet historien à la fibre épique. Sa biographie fervente d’Alexandre fut, en 1964, le premier titre de la série du « Rêve de plus long de l’histoire » (8 volumes), dédiée à sa propre fascination pour l’Orient. Fascination qui n’avait pas cessé de s’exercer sur certains Européens au cours des siècles. Elle avait précisément pour origine les campagnes d’Alexandre, dont les retombées immenses et souvent malheureuses n’ont plus cessé. Benoist-Méchin n’a jamais masqué par ailleurs son attrait pour les personnages d’exception qui ont laissé leur empreinte sur l’histoire. Reconnaissons qu’avec le fils de Philippe de Macédoine, il ne pouvait mieux choisir.
Fulgurante trajectoire que celle d’Alexandre (356-323), élève très infidèle d’Aristote, lequel aurait sans nul doute condamné comme un exemple achevé de démesure son rêve nullement grec de royaume universel. En dix ans, le génie politique et militaire du jeune roi fit de lui le conquérant de l’Egypte et de l’immense Empire achéménide, poussant même au-delà de la Bactriane jusqu’à l’Indus, avant de venir mourir à moins de 33 ans à Babylone, dont il voulait faire la capitale de son propre empire. Rêve fracassé dès sa mort, mais dont les suites seront pourtant incalculables si l’on songe à la « civilisation hellénistique », qui contribuera, entre autres, à l’émergence du christianisme quatre siècles plus tard.
L’opinion très admirative de Benoist-Méchin a été fortement relativisée par René Grousset. Dans son essai Figures de proue (1949), ce grand historien se montre en effet sensible à la permanence des peuples, des cultures et des civilisations : « Alexandre est sans doute le premier homme d’Etat à avoir pensé planétairement… Il n’aura pas pour autant réussi à helléniser la vallée du Nil, qui restera copte, la Syrie et la Mésopotamie, qui resteront araméennes, l’Iran qui restera iranien. Ne nous laissons pas prendre à la parade hellénisante que joueront sur leurs monnaies les dynastes anatoliens ou parthes. De siècle en siècle, nous verrons ce vernis d’hellénisme s’effriter et le fond indigène reparaître à nu. […] Loin de nous de méconnaître les résultats de la conquête macédonienne. Elle a changé la face du monde. […] Mais parce qu’elle correspond à la première colonisation tentée par un grand empire, elle nous rappelle que tout colonisation, à la longue, épuise son potentiel et que, tôt ou tard (les siècles pour le philosophe importent peu), le pays colonisé, après avoir bénéficié largement de l’effort du colonisateur, se trouve lui-même avec son âme inchangée. » Même Alexandrie, longtemps phare de l’hellénisme, retournera à l’Orient avec le premier christianisme et le martyre de la jeune philosophe grecque Hypatie (415), puis avec l’islam.
Intéressante leçon pour les Européens de notre temps. L’œil sur une actualité qui nous renvoie souvent à notre statut d’assujettis, nous pourrions imaginer notre existence terminée. Mais, comme l’écrit fortement René Grousset, les siècles importent peu. Le moment venu, nous nous réveillerons aussi, notre âme inchangée.
Dominique Venner
Notes
1. Jacques Benoist-Méchin, Alexandre le Grand, Tempus, 350 p., 9 €

samedi 7 mars 2020

Marc Aurèle, l'empereur philosophe

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La philosophie n'était pas, pour lui, matière à dissertations plus ou moins spécieuses, mais un outil de travail : mieux comprendre la nature humaine pour mieux gouverner la cité.
Marc Aurèle fait partie de ces grandes figures de l'histoire qui ont été nimbées, au fil des siècles, d'une aura de légende. Très tôt fut accolée à son nom la flatteuse épithète d'« empereur philosophe ». Deux siècles après sa mort, l’Histoire Auguste affirme « Aujourd'hui même, on trouve dans beaucoup de maisons des statues de Marc Aurèle à côté des dieux pénates. Et quelques personnes ont assuré qu'il leur avait prédit en songe des choses qui leur sont arrivées. » L'empereur Julien - qui, par le surnom d'Apostat, devait être marqué d'infamie par l'Eglise imagine Marc Aurèle comparaissant devant le tribunal des dieux, qui se soucient d'apprécier les mérites comparés des grandes figures de l'histoire antique. Et il lui fait dire : « Imiter les Dieux, c'est avoir le moins possible de besoins et faire le bien au plus grand nombre possible. » Les dieux, après avoir voté à bulletin secret, classent Marc Aurèle en tête, devant Alexandre, César, Auguste, Trajan, Constantin. L'honneur n'est pas mince...
Bien longtemps après, les modernes communient dans la même admiration. Avec un rien de mièvrerie, parfois. Ainsi Montesquieu « On se sent en soi-même un plaisir secret lorsqu'on parle de cet Empereur. On ne peut lire sa vie sans une espèce d'attendrissement tel est l'effet qu'elle produit qu'on a meilleure opinion de soi-même, parce qu'on a meilleur opinion des hommes. » Quant à Renan, qui n'hésite pas à qualifier Marc Aurèle de « saint laïc » - c'est une pierre dans le jardin d'une Eglise restée très réticente à l'égard d'un persécuteur de chrétiens - il s'emballe « Jamais culte ne fut plus légitime et c'est le nôtre encore aujourd'hui. Oui, tous tant que nous sommes, nous portons au cœur le deuil de Marc Aurèle, comme s'il était mort hier. Avec lui la philosophie a régné. Un moment, grâce à lui, le monde a été gouverné par l'homme le meilleur et le plus grand de son siècle. Il est important que cette expérience ait été faite. Le sera-t-elle une seconde fois ? »
Sur quoi repose cette légende dorée ? D'abord et avant tout sur ce message de sagesse et de sérénité qu'est le livre des Pensées de Marc Aurèle (1). Persuadé qu'il est possible, pour chacun, de « se retirer en soi-même », Marc Aurèle dialogue avec lui-même, s'interroge, médite et se donne des conseils, en tant qu'homme et en tant que souverain. Nous découvrons ainsi ce que Pierre Grimai appelle le « le paysage intérieur » de Marc Aurèle, « celui qu'il portait en lui ». Réflexions et méditations qui nous montrent le maître de l'empire romain c'est-à-dire, pour tes contemporains, le maître du monde civilisé s'interroger sur la condition humaine, la vie, la mort, Tordre du monde, la nature, les divinités, les problèmes moraux relevant tant de la conduite personnelle que des comportements sociaux, la fortune (concept important dans la mentalité romaine, incluant la notion de destin) et, enfin, ces appâts qui font marcher, courir les hommes et qui s'appellent gloire ou richesse...
En s'élevant au-dessus du contingent, « il s'agissait pour lui, note Grimai, d'aller au-delà du voile des apparences et de découvrir l'essence, l'être réel des choses ». Ce qui n'empêche pas, bien au contraire, d'ancrer la méditation dans les réalités du vécu quotidien : lorsque Marc Aurèle cite, longuement, Epicure racontant que la maladie dont il était affligé ne l'empêchait pas de conserver son entière liberté d'esprit, il subit lui-même l'assaut de maux susceptibles de gêner l'accomplissement de son devoir.
PHILOSOPHE OU PENSEUR ?
En quête d'un équilibre intérieur, Marc Aurèle ne se soucie pas d'étaler de savantes références philosophiques. Il ne s'agit pas, pour lui, de rédiger un traité de philosophie mais de faire dialoguer sa raison et son âme, de la façon la plus personnelle qui soit lui qui est si marqué par le stoïcisme se réfère fort peu aux grands classiques de la pensée stoïcienne. Nul étalage d'érudition : les Pensées n'étaient pas, estime Pierre Grimai, destinées à la publication et ces notes sans ordre apparent traduisent avec fidélité, les préoccupations d'un homme honnête dont le destin a fait un empereur et qui veut exercer avec équité cette lourde fonction.
Une telle disposition d'esprit a été bien accueillie par ses contemporains, bien qu'il y eût, dans la mentalité populaire romaine, une certaine défiance vis-à-vis de la philosophie, souvent perçue comme une fumeuse, voire fumiste cuistrerie, destinée à épater les naïfs. Héritage, sans doute, d'un antique bon sens paysan refusant de se laisser duper par des jongleries intellectualistes. Cicéron lui-même, qui reconnaissait pourtant le caractère formateur, pour l'esprit, de la philosophie, n'affirmait-il pas, dans la République, que « les philosophes n'avaient été pour rien dans la naissance, la croissance et la grandeur de Rome » ? Sous Vespasien, qui éprouvait lui-même peu de sympathie pour les philosophes au point de décréter, en 71, leur bannissement -, Quintilien, investi par l'empereur d'un véritable magistère sur l'enseignement officiel, dénonce vertement la philosophie, étant donné « que nul autre genre de vie n'est plus éloigné des devoirs civiques ». Sous la plume de Mucien, ami et conseiller de Vespasien, la critique des philosophes se fait acerbe « Pour peu que l'un d'eux ait laissé pousser sa barbe, haussé le sourcil, qu'il porte un manteau court rejeté en arrière sur ses épaules et aille nu-pieds, il déclare aussitôt qu'il est sage, et juste, et se donne de grands airs. »
Il faut bien que Marc Aurèle soit apparu comme un philosophe d'une tout autre nature pour rallier les suffrages de ses contemporains. Ceux-ci avaient en effet compris que la philosophie n'était pas, pour lui, matière à dissertations plus ou moins spécieuses mais un outil de travail pour faire son métier le plus honorablement possible : essayer de mieux connaître, de mieux comprendre la nature humaine pour assumer au mieux le gouvernement de la Cité. D'où une certaine indulgence populaire, même lorsque l'empereur se laisse aller à lire ostensiblement un livre au cirque, alors que la foule se passionne et trépigne devant le spectacle de l'arène...
On comprend mieux quel mérite eut Marc-Aurèle à se garder des fureurs et des passions, à maintenir une exigence de sérénité dans la conduite du pouvoir, lorsqu'on sait que sous son règne (161-180) se produisirent les premiers indices de la longue crise qui devait, après quelques phases de rémission, emporter l'empire romain.
Le règne d'Antonin (138-161), père adoptif de Marc-Aurèle, avait marqué l'apogée de la pax romana cette paix romaine qui devait susciter, dans la suite des siècles, tant de nostalgie... Les premiers craquements se produisirent dès le début du règne de Marc Aurèle en 162 le Parthe Vologèse III attaque l'Arménie, anéantit une armée romaine puis envahit la Syrie, tenue par des troupes romaines mal entraînées, victimes d'un relâchement tant physique que moral. Sans expérience militaire sérieuse, Marc Aurèle eut la sagesse de confier, pour rétablir la situation, le commandement de ses troupes à Avicius Cassius. Celui-ci sut reprendre en main et galvaniser les troupes dont il disposait L'offensive des légions permit de refouler les Parthes et d'assurer la présence romaine sur les voies d'accès à la Babylonie, par l'installation de colonies en des points stratégiques.
LE PHILOSOPHE DEVIENT SOLDAT
Mais, dès 166, c'est la frontière du Danube qui craque à son tour sous la poussée germanique. Le risque d'un double front représente un danger nouveau, et peut-être mortel, pour l'Empire. Marc Aurèle se porta donc en personne sur le front danubien et combattit avec un courage qui provoqua admiration et émulation chez ses hommes.
Comme tout grand chef, il savait que l'exemple personnel est le meilleur stimulant pour inciter des troupes aux plus grands sacrifices. En 175, l'offensive des Marcomans, des Quades et des Lazyges était enrayée. L'empereur était conscient de la nécessité de créer de nouvelles provinces-glacis sur le moyen Danube, pour renforcer le limes (ligne de défense fortifiée le long des frontières). Mais c'est lors de la guerre entreprise pour atteindre cet objectif qu'il mourut, à la tâche (17 mars 180). Cette mort au front était exemplaire « Il avait, jusqu'à son dernier soupir, travaillé à la défense et à l'agrandissement de l'Empire (2). »
Ce philosophe qui avait su se faire soldat devait rester présent dans la mémoire des hommes. Même si les auteurs ecclésiastiques lui reprochèrent, jusqu'à nos jours, la persécution dont furent victimes des chrétiens, à Lyon, en 177. Cette affaire est à vrai dire révélatrice d'une crise religieuse, intellectuelle et morale qui était alors en train de gagner le monde romain sous l'effet d'influences venues d'Orient. On constate, en effet, que les chrétiens de Lyon sont leur nom l'indique - d'origine orientale. La diffusion du christianisme se heurte à des cultes rivaux, issus d'Orient eux aussi en 160, le culte de Cybèle a été officiellement reconnu à Lyon. Dès lors, la tension monte, des troubles se produisent et Jean-Jacques Hatt interprète les événements de 177 comme « une sorte de règlement de comptes entre deux communautés religieuses rivales, toutes deux asiatiques, toute deux fanatiques » (3).
Une attitude évidemment incompréhensible pour Marc Aurèle, lui qui était convaincu, rappelle Grimai, que « le bonheur et le salut appartiennent à ce monde », Et que le divin est à chercher d'abord en nous-mêmes.
Pierre Vial Le Choc du Mois Novembre 1991
François Fontaine, Marc Aurèle, Editions de Fallois, 358 p. Pierre Grimai, Marc Aurèle, Fayard, 449 p.
(1) Le titre, devenu traditionnel, ne remonte pas à Marc Aurèle lui-même, puisque celui-ci avait intitulé son ouvrage Pour moi-même.
(2) Pierre Grimai.

(3) J. J. Hatt, Histoire de la Gaule romaine, 1959.

vendredi 18 octobre 2019

AINSI MEURENT LES EMPIRES

Dans La Fin des empires, vingt spécialistes réunis sous la direction de Patrice Gueniffey et Thierry Lentz analysent comment, de l’Antiquité à nos jours, les empires ont toujours péri, mais aussi comment ils ont ressuscité sous d’autres formes. Une passionnante synthèse.
 Un peu plus de dix ans seront nécessaires au roi de Macédoine, Alexandre III, après qu’il eut soumis la Grèce, pour conquérir l’Asie mineure, l’Egypte et l’Empire perse, étendant son emprise de la Mésopotamie aux frontières de l’Inde. Mais, peu d’années après sa mort, ses successeurs se déchireront et l’empire d’Alexandre s’effondrera. Vingt-deux siècles plus tard, à l’est de l’Europe, l’Empire soviétique prendra la suite de l’Empire russe, né peut-être quand Ivan IV le Terrible, dans une symbolique empruntant à Rome et à Byzance, prit le titre de « tsar de toutes les Russies ». Il ne faudra cependant qu’un an et demi, entre la déclaration d’indépendance de la Lituanie, le 11 mars 1990, et la démission de Mikhaïl Gorbatchev, le 25 décembre 1991, pour que disparaisse cet empire qui avait Moscou pour capitale.
Deux millénaires séparent Alexandre le Grand et Gorbatchev. De l’Antiquité à nos jours, d’autres empires sont nés, ont atteint leur apogée, puis ont disparu. C’est cette fascinante litanie de puissances englouties par l’Histoire qu’égrène un livre collectif réalisé sous la direction de Patrice Gueniffey et Thierry Lentz, deux spécialistes de Napoléon. Vingt historiens – dont Claude Mossé, Jean-Louis Voisin, Sylvain Gouguenheim, Jean Meyer, Bartolomé Bennassar, Jean-Paul Bled, Arnaud Teyssier ou Lorraine de Meaux – y analysent la chute de ces constructions politiques que furent l’Empire romain d’Occident et la Perse sassanide, l’Empire carolingien et Constantinople, l’Empire aztèque et l’Empire espagnol, le Saint Empire romain germanique et le Grand Empire de Napoléon, l’Empire chinois et l’Empire ottoman, l’Autriche-Hongrie et le Troisième Reich, l’Empire britannique et l’Empire colonial français.
 « Tout empire périra », observait naguère le grand historien Jean-Baptiste Duroselle. D’un cas à l’autre, les causes diffèrent : trop grande disparité des populations conquises, paupérisation économique, épuisement politique ou militaire, crises de succession intérieures, rivalités extérieures. Les circonstances varient tout autant : longue agonie pour l’Empire byzantin, maladie de langueur pour le Saint Empire romain germanique et pour l’Empire ottoman, défaite militaire pour l’empire des Habsbourg, apocalypse sous les bombes pour le Reich hitlérien. Ajoutons que la durée de vie des empires « décourage toute comparaison », comme le reconnaissent Gueniffey et Lentz dans leur avant-propos : quelques années pour Alexandre le Grand et Napoléon, un siècle pour les Empires inca et aztèque, quatre siècles pour les Empires arabes, cinq siècles pour Rome, huit siècles pour le Saint Empire romain germanique, mille ans pour l’Empire byzantin.
A raison de ces dissemblances, est-il possible d’établir une théorie du phénomène impérial ? Rappelant, dans leur passionnante préface, que Montesquieu, Gibbon ou Toynbee s’y sont essayés, les deux directeurs de l’ouvrage esquissent à leur tour une réflexion à ce sujet. Mais pour souligner un paradoxe : si les empires sont mortels, tel le phénix, ils ressuscitent toujours. Parce qu’ils incarnent un mythe dont les hommes ont besoin. Les deux autres formes politiques qui ont existé dans le passé sont la cité ou l’Etat-nation. La première, limitée par sa taille, ne correspond plus aux exigences du monde moderne. Le second est d’origine européenne, or les Européens, après les excès du siècle des nationalités (le XIXe siècle) et les tragédies du XXe siècle, se sont détournés de l’Etat-nation, aspirant, à travers l’Union européenne, à dépasser les frontières afin de renouer avec la paix, à vivre sous un pouvoir lointain, par-là même respectueux des particularismes. La deuxième moitié du XXe siècle, en Europe, a vu par conséquent un regain de l’idée impériale. Pour autant, Patrice Gueniffey et Thiery Lentz rappellent que les rois de France, rejetant la tutelle de l’empereur comme du pape, imposèrent jadis le modèle de la nation, modèle qui triomphe à travers les Etats qui, aujourd’hui, décident de l’avenir du monde : les Etats-Unis, la Russie, la Chine, l’Iran, Israël, et… l’Allemagne. L’Allemagne qui est en train de saper l’Europe, si bien que, au XXIe siècle, les rêves d’empire se sont déjà évanouis sur le Vieux Continent. Conclusion : l’histoire continue.
Jean Sévillia
La Fin des empires, sous la direction de Patrice Gueniffey et Thierry Lentz, Perrin/Le Figaro Histoire, 474 p., 22 €.
Sources :  (Edition du  vendredi 12 février 2016)

vendredi 19 avril 2013

MATERIEL : Civilisation et soutien du paléolitique à 1715

Toute grande civilisation a toujours eu pour caractéristique essentielle de tendre vers une unité interne la plus forte possible. Cette dernière s’appuie à la fois sur des données fondamentales telles que la religion, l’obsession de la grandeur, la volonté de domination ; la foi en ses seules forces vives culturelles, morales, techniques, spirituelles et sur les moyens de pratiquer ces valeurs, à l’intérieur comme à l’extérieur, grâce à l’administration et à l’armée.
Au fil des âges le fait militaire, composante et reflet de la société, subit parallèlement à cette dernière, de profondes et constantes évolutions.
Le soutien, c’est-à-dire le cheminement suivi, de l’approvisionnement à la réparation, pour assurer l’état optimum d’un matériel, reflète lui aussi les mœurs du temps.
Pendant des siècles, l’acte guerrier en tant que tel requérant seul l’attention, le soutien est passé sous silence. En outre, il se confond souvent avec la fabrication.
Il faut attendre le XVIe siècle et la mise en place d’une armée qui par son organisation, préfigure l’armée moderne, pour que cet effort de rationalisation rejaillisse sur les corps chargés de l’entretien des matériels.
La civilisation néolithique, c’est-à-dire de la « pierre nouvelle », voit l’apparition du savoir-faire. Si le matériau de base reste toujours la pierre, l’Homme a appris à distinguer des composantes plus dures et à polir la matière de base. L’invention des outils est à la fois cause et effet de l’évolution du comportement. L’Homme devient sédentaire : il défriche, se livre à la culture, et construit des huttes. Puis des groupes organisés se forment, préfiguration des sociétés à venir qui travailleront et se défendront ensemble.
Enfin, par longues étapes successives, l’Homme apprend à utiliser les métaux existant à l’état naturel, le cuivre et l’or, à les retrouver ensuite dans certains minerais et à les isoler pour obtenir le premier alliage (cuivre et étain) qui donnera le bronze. Le fer, la roue, la domestication du cheval apparaîtront plus tard.
L’ancêtre de tout perfectionnement mécanique est bien cette roue, moyen des premiers transports, principe fondamental (cycle, cercle) de toute évolution.
L’Homme guerrier de la préhistoire, homme libre, élaborait lui-même ses armes. Mais avec l’apparition d’un embryon de société, dès les premières civilisations antiques, il n’en est plus de même en raison de la spécialisation des métiers (forgerons, tanneurs, etc.) et de la domination de l’Homme sur l’Homme poussée à son paroxysme — l’esclavage.
Cette tendance va s’accentuer dans les civilisations égyptienne, mésopotamienne et achéménide où, objet du mépris du guerrier, le fabricant d’armes sera esclave ou, au mieux, fera partie du plus humble des prolétariats urbains.
La civilisation égyptienne
Constituée dans la seconde moitié du IVe millénaire av. J.-C. elle se déroule sur 3 500 ans. Tout comme la civilisation chinoise, ses fondements paraissent assis sur la poursuite d’un âge d’or, songe fabuleux, dont la religion, particulièrement puissante, se fait l’écho. Cet âge d’or appartenant au passé, toutes les forces vives de ces nations vont s’appliquer à le faire revivre en pénétrant toujours plus au fond des traditions, en les élevant jusqu’au plus haut degré de perfection et de rigueur et, par là- même, en rejetant tout progrès, toute velléité d’évolution qui irait à leur encontre. C’est le temps des civilisations hiératiques, figées, tournées vers la contemplation d’elles-mêmes, riches de leur vie intérieure, les yeux au fond de l’âme.
Dès les temps les plus reculés, le roi est Dieu – croyance profondément ancrée au cœur des hommes et non simple imagerie pour asseoir la puissance d’un homme. Sa fonction essentielle, outre la religion, se rapporte à la guerre, même si les Égyptiens se livrent à l’éloge fréquent de la paix.
Les accessoires indispensables et inséparables de l’unité sont l’administration et l’armée dont la force réside dans l’élaboration de règles communes, de voies larges ouvertes au lieu de chemins sinueux.
L’organisation administrative est la seule possibilité d’exploitation rationnelle d’un pays démesurément allongé.
L’armée doit décourager l’ennemi extérieur et briser les ferments de rébellions internes. Toutefois, en temps de paix, n’existent ni revues, ni inspections, ni manœuvres. L’administration militaire est négligée et la profession de soldat ne jouit pas d’une bonne réputation (du moins sous l’Ancien Empire). Aussi emploie-t-on des mercenaires, avec les dangers de troubles et de séditions que cela comporte.
Sur le plan intérieur, le rejet d’une armée permanente par la population provient à cette époque de l’influence conjointe d’une centralisation étatique très poussée, autour d’un chef unique, avec l’administration comme principal agent de transmission et d’exécution, et de l’état d’esprit très particulier d’un peuple extraordinairement docile qui non seulement recherche l’ordre, l’autorité et ressent le besoin d’un encadrement poussé mais encore risque de connaître un véritable désarroi général si la centralisation vient à se relâcher.
Les aspirations profondes de ses sujets permettent au pharaon de pousser à leur terme les tendances unificatrices, en luttant à la fois contre l’aspiration des grands à l’autorité individuelle et celle des collectivités locales très isolées à l’autonomie.

samedi 10 novembre 2012

La vertu guerrière, par Clausewitz

La vertu guerrière est distincte du courage, bien que celui-ci en constitue une partie essentielle. On saurait encore moins la confondre avec l’enthousiasme pour la cause de la guerre.

Dans l’homme, en général, le courage est une qualité naturelle, un don de naissance ; chez le soldat, membre de l’armée, il peut, en outre, s’acquérir par l’exercice et par l’habitude. Dans ce dernier, d’ailleurs, le courage suit une direction très différente, et, perdant tout instinct d’allure libre et de dépense déréglée de forces, doit se soumettre aux exigences de la discipline, de l’ordre, du règlement et de la méthode.
Quant à l’enthousiasme pour la cause de la guerre, bien que ce ne soit nullement l’un des principes constitutifs de la vertu guerrière, il est incontestable qu’il en augmente considérablement le degré et la puissance effective, lorsqu’il anime les troupes d’une armée.
À quelque point de vue qu’on la considère, et alors même que, dans une nation, la totalité des citoyens en état de porter les armes seraient appelés à y prendre part, la guerre est et restera toujours une fonction spéciale, absolument distincte et séparée des autres fonctions de la vie sociale.
Être pénétré de l’esprit et de l’essence de cette fonction, éveiller en soi, acquérir, entretenir et exercer les forces qui y sont nécessaires, y consacrer toute son intelligence, tous ses efforts, tendre incessamment à s’y perfectionner, sortir enfin de soi-même pour entrer dans le rôle qu’on y doit jouer, c’est là ce qui, dans l’individu membre d’une armée, constitue la vertu guerrière.
Alors même que dans une armée composée de milices et de troupes permanentes, il serait possible de porter l’instruction militaire du citoyen au même degré de perfection que celle de l’homme de troupe, alors même, qu’animés tous deux d’un égal enthousiasme pour la cause nationale, ils apporteraient, l’un et l’autre, à la guerre le même élan, le même courage, la même ténacité, et imprimeraient, ainsi, à l’action générale un caractère absolument opposé à celui qu’elle avait à l’époque des anciens condottieri, le soldat proprement dit n’en conserverait pas moins le cachet original, distinotif et personnel de l’homme du métier. C’est que, en effet, tant qu’il y aura une carrière militaire, ceux qui l’exerceront, et aussi longtemps qu’ils l’exerceront, se considèreront comme formant une sorte de corporation absolument distincte, dans les ordonnances, les lois, les habitudes et les usages de laquelle se fixeront de préférence les esprits essentiels de la guerre. Il est naturel, d’ailleurs, qu’il en soit ainsi. Alors même que l’on se laisserait aller au penchant de n’envisager la guerre que du point de vue le plus général, on aurait donc tort de faire peu de cas de ce sentiment que les Français appellent esprit de corps, et qui, à un degré plus ou moins élevé, peut et doit se rencontrer dans une armée. C’est cet esprit de corps qui donne à ce que nous nommons la vertu guerrière le moyen de s’assimiler, en les résumant en soi, la totalité des forces morales individuelles réparties dans la pluralité des membres d’une armée.
Conserver ses formations sons le feu le plus effroyable, rester inaccessible à toute crainte imaginaire ; dans le plus grand danger, disputer pied à pied le terrain sur lequel elle combat, calme et fière dans la victoire, obéissante, disciplinée, respectueuse pour ses chefs et leur conservant sa confiance dans les désastres mêmes de la défaite, se soumettre sans murmures aux plus durs efforts ainsi qu’aux plus terribles privations, y exercer ses forces comme un athlète ses muscles, et n’y voir qu’un moyen d’arriver au triomphe ; être prête, enfin, à tous les sacrifices pour l’honneur des armes et celui du drapeau, voila ce qui distingue une armée profondément pénétrée de la vertu guerrière.
Les Vendéens se sont supérieurement battus, et les Suisses, les Américains et les Espagnols sont arrivés à de grands résultats sans déployer de vertu guerrière ; on peut même, ainsi qu’Eugène et Marlborough, obtenir la victoire à la tête d’armées permanentes médiocrement douées sous ce rapport ; on ne saurait donc dire que, sans vertu guerrière, on ne puisse être heureux à la guerre. Nous attirons particulièrement l’attention à ce propos, de peur que, ne saisissant pas notre pensée, on n’en tire cette fausse conclusion. C’est précisément parce qu’elle peut varier de degré d’une armée à l’autre, et qu’à la rigueur elle peut même faire complètement défaut, que la vertu guerrière devient une force morale efficiente. C’est là ce qui en fait un instrument dont on peut calculer la puissance.
Après en avoir ainsi exposé le caractère, nous allons rechercher quelle influence la vertu guerrière exerce, et par quels moyens on la peut créer.
Le général en chef a la direction générale, il donne l’impulsion à la masse entière, dont il met, ainsi, d’un coup et toutes à la fois, les parties constitutives en mouvement ; mais le détail lui échappe dans l’exécution, et il ne saurait diriger personnellement l’action individuelle de chacune des subdivisions de l’armée. Or, là où l’esprit du général en chef ne peut atteindre, la où son impulsion ne se fait plus sentir, c’est la vertu guerrière des troupes qui doit y suppléer et prendre aussitôt la direction. La vertu guerrière doit donc être pour chacune des portions constitutives considérée isolément, ce que le génie du commandant supérieur doit être pour l’armée considérée en masse. C’est la notoriété de ses grandes qualités personnelles qui désigne le général en chef au choix du gouvernement ; la désignation des commandants des subdivisions d’armée de premier ordre est le résultat de l’examen le plus attentif et le plus scrupuleux ; mais, plus le degré hiérarchique s’abaisse, et moins cet examen conserve de sa sévérité et de ses garanties, de sorte que, au bas de l’échelle, on ne peut plus autant compter sur des talents individuels. Ici encore, la vertu guerrière doit entrer en jeu et suppléer à tout ce qui fait défaut. Or c’est là précisément le rôle que le courage individuel, l’adresse, l’endurcissement aux fatigues, l’enthousiasme et les autres qualités qui leur sont spéciales, jouent dans les armées des peuples essentiellement patriotes et guerriers. Ces qualités peuvent donc suppléer à la vertu guerrière, de même que celle-ci peut, réciproquement, en tenir lieu, ce qui conduit aux conclusions suivantes :
  1. La vertu guerrière ne se peut exclusivement produire que dans les armées permanentes qui, d’ailleurs, sont celles qui en ont le plus besoin. Dans les armements populaires et les guerres d’insurrection, elle est suppléée par les qualités nationales naturelles qui trouvent, alors, un milieu qui leur convient particulièrement et dans lequel elles se développent promptement.
  2. La vertu guerrière est moins indispensable aux armées permanentes lorsqu’elles luttent entre elles, qu’alors qu’elles ont à combattre des populations en armes, circonstances où les forces doivent être plus disséminées et les fractions de troupe plus fréquemment abandonnées à elles-mêmes. Là, au contraire, où l’armée peut être maintenue réunie, le génie du général en chef conserve toute sa puissance et supplée à ce qui manque à l’esprit des troupes. On voit ainsi qu’en général, la vertu guerrière est d’autant plus nécessaire que la configuration du sol et les autres conditions de la guerre disséminent les forces et compliquent l’action militaire.
Le seul enseignement que l’on puisse tirer de ces vérités est qu’alors que ce puissant levier fait défaut dans une armée, il faut, tout d’abord, apporter la plus extrême prévoyance dans la préparation de la guerre, pour s’efforcer, ensuite, de la maintenir dans les formes les plus simples. On ne saurait donc se trop garder de s’en laisser imposer par la seule étiquette de permanente, alors qu’une armée permanente n’a de valeur qu’en raison de l’esprit qui l’anime.
La vertu guerrière est donc l’une des plus importantes puissances morales à la guerre. Partout où elle ne s’est pas rencontrée, elle n’a pu être suppléée que par le génie supérieur du général en chef ou par l’enthousiasme national de l’armée. Là, enfin, où ces trois éléments ont manqué à la fois, les succès obtenus sont restés de beaucoup inférieurs aux efforts produits. Les Macédoniens sous Alexandre, les légions romaines sous César, l’infanterie espagnole sous Gustave Farnèse, les Suédois sous Gustave-Adolphe et sous Charles XII, les Prussiens sous Frédéric le Grand, et les Français sous Bonaparte, ont montré les prodiges que l’esprit militaire et l’inébranlable solidité d’une armée peuvent accomplir. Il faudrait n’avoir jamais consulté les témoignages de l’histoire, pour ne pas reconnaître que s’ils n’avaient pas disposé de pareilles armées, ces grands généraux, malgré tout leur génie, n’eussent jamais réalisé de si hauts faits, ni atteint des résultats si merveilleux.
La vertu guerrière d’une armée ne peut naître que de deux sources, bien qu’encore ces sources ne la produisent qu’en commun : une série de guerres et de succès, et, dans la poursuite de ces guerres, une activité incessante, fréquemment portée à ses plus extrêmes limites. Le soldat apprend, ainsi, à connaître ses forces ; plus on lui demande habituellement d’efforts, et plus il est disposé à en faire ; il est aussi fier des fatigues qu’il a surmontées que des dangers qu’il a affrontés et courus. On voit donc que, semblable à certaines plantes qui ne peuvent germer et grandir que sur un sol aride et brûlant, la vertu guerrière exige, pour naître et se développer, et le soleil de la victoire et l’activité et les efforts les plus soutenus. Lorsque enfin elle a atteint son summum, c’est un arbre aux racines puissantes, qui résiste aux plus violentes tourmentes de la défaite et de l’infortune. Née de la guerre, et ainsi produite par le génie des grands généraux, elle peut, désormais, se prolonger pendant de longues années de paix, à travers plusieurs générations, même sous la direction de généraux médiocres.
On ne saurait confondre l’esprit de noble solidarité qui unit entre elles les bandes éprouvées de ces vieux soldats endurcis aux fatigues et couverts de cicatrices, avec la vaniteuse suffisance des armées permanentes dont les éléments ne tiennent ensemble que par la puissance des règlements de service et d’exercice. Une certaine sévérité, une discipline rigoureuse, peuvent aider au maintien de la vertu guerrière, mais ne sauraient la créer, et, bien que ces moyens aient ainsi leur valeur, il ne se la faut cependant pas exagérer. De l’ordre, de la dextérité, de la bonne volonté, de très bons sentiments, une certaine fierté même, tels sont les signes caractéristiques d’une armée formée en temps de paix ; on les peut estimer, mais ils n’ont aucune consistance. Ce n’est ici, en effet, que la masse qui retient la masse. Qu’une seule fissure se produise, et tout se désagrège, ainsi que se brise un verre trop subitement refroidi. Ce sont les plus beaux sentiments dont il faut, alors, particulièrement se méfier ; ils ne sont, la plupart du temps, que des gasconnades, des hâbleries de poltron, qui, au premier insuccès, ne se transforment que trop vite en anxiété et en peur, pour en arriver, parfois même, au sauve qui peut de l’expression française. Par elle-même, une pareille armée est incapable de rien produire ; elle ne prend de valeur qu’en raison de la direction qui lui est donnée. Il la faut conduire avec une extrême prudence, jusqu’à ce que, peu à peu grandies par les efforts et confirmées par la victoire, ses forces morales l’élèvent, enfin, à la hauteur du rude labeur et de la lourde tâche qu’elle doit accomplir. Il faut donc se bien garder de prendre les sentiments exprimés par une armée, pour l’expression réelle de l’esprit dont cette armée est animée.
Carl von Clausewitz (1780-1831) http://www.theatrum-belli.com