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samedi 11 avril 2026

2027 : la revanche des Bourbons ?

 

Capture d'écran Le Figaro
Capture d'écran Le Figaro
Malgré les guerres, malgré les révolutions, malgré la disparition progressive des monarchies en Europe et malgré les vieilles haines héritées de la lutte des classes, le Vieux Continent et la France conservent dans leur mémoire l’Histoire et une fascination toute particulières envers les anciennes dynasties qui ont façonné, en bien comme en mal, notre civilisation occidentale. Parmi elles se distingue ainsi celle des Bourbons des Deux-Siciles, dont l’histoire attise notre curiosité grâce à la médiatisation de la romance de Jordan Bardella avec Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles. Nous sommes fascinés à l’idée de découvrir celle qui pourrait un jour accompagner le futur locataire de l’Élysée et voir, d’une certaine manière, le sang même de Louis XIV revenir symboliquement à la tête de la France.

Les origines d’un royaume

Avant d’être des Bourbons, cette dynastie des Deux-Siciles est avant tout composée de Capétiens, descendants d’Hugues Capet et de Saint Louis. Leur titulature bourbonnaise provient alors de leur ascendance par le petit-fils de Louis XIV, Philippe V, devenu roi d’Espagne en 1700. Son fils cadet, Charles de Bourbon, conquit le royaume de Naples en 1734 puis celui de Sicile en 1735, lors de la guerre de Succession de Pologne. Charles abandonna ensuite cette couronne lorsque vint pour lui l’heure de monter sur le trône d’Espagne en 1759. Il confia alors le royaume napolitain à son second fils, Ferdinand, qui devint ainsi le véritable fondateur de la branche des Bourbons des Deux-Siciles issue du sang du Roi-Soleil. Ce souverain n’avait alors que huit ans lorsqu’il accéda au trône et pour consolider sa position, un mariage politique fut rapidement envisagé avec la prestigieuse maison de Habsbourg. C’est ainsi qu’en 1767, il épousa l’archiduchesse Marie-Caroline, l’une des nombreuses sœurs de notre reine Marie-Antoinette.

Malheureusement, la Révolution puis l’Empire ne furent pas tendre avec les Bourbons des Deux-Siciles. En effet, contraints de se réfugier en Sicile sous la protection de l’amiral britannique Nelson, Ferdinand et Marie-Caroline virent Naples tomber aux mains de partisans républicains puis de Joseph Bonaparte et, enfin, de Joachim Murat. Après la chute de Napoléon, le royaume fut restitué à Ferdinand qui, conscient de l’évolution irréversible de l’Europe, décida en 1816 d’unifier définitivement et de réformer Naples et la Sicile pour former le grand royaume des Deux-Siciles.

Une dynastie, des palais

Parmi les symboles les plus éclatants élevés par cette dynastie, le palais royal de Caserte occupe une place indétrônable. Construit à partir de 1752 sur ordre de Charles de Bourbon et conçu par l’architecte Luigi Vanvitelli, il devint l’un des plus vastes palais d’Europe, avec plus de 1.200 pièces, 1.790 fenêtres et un parc monumental de 120 hectares. Inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1997, Caserte témoigne de l’esprit de rivalité qui animait les cours européennes, toutes désireuses d’imiter la splendeur et la grandeur de Versailles. D’autres résidences, comme le palais royal de Naples ou le palais de Capodimonte, complètent cet héritage monumental des Deux-Siciles au bord de la merveilleuse méditerranée.

Déclin et exil

Malheureusement, le destin des Bourbons des Deux-Siciles bascula définitivement en 1860 lorsque les troupes nationalistes de Garibaldi envahirent le sud de la péninsule. François II, dernier roi du royaume, tenta alors de résister depuis la forteresse de Gaète, mais dut finalement capituler en février 1861, ouvrant ainsi la voie à l’intégration de son territoire dans la nouvelle Italie unifiée dirigée par Victor-Emmanuel II.

Malgré cette déposition et un exil forcé, la dynastie des Bourbons des Deux-Siciles conserva une reconnaissance internationale et une légitimité historique maintenue avec constance par ses descendants, qui entretiennent encore la revendication de leur ancien trône, dans l’éventualité où l’Histoire permettrait la renaissance de ce royaume disparu. L’actuel chef de la maison est le prince Charles de Bourbon des Deux-Siciles, duc de Castro. Après lui, en vertu d’une réforme successorale adoptée en 2016, instaurant la primogéniture absolue, viennent ses deux filles, Maria Carolina et Maria Chiara. Cette prétention au trône des Deux-Siciles demeure toutefois contestée par la branche dite de Calabre, représentée aujourd’hui par Pierre de Bourbon-Sicile, en raison d’une querelle dynastique lancée en 1960.

C’est dans ce contexte dynastique complexe que s’inscrit la relation entre Jordan Bardella et Maria Carolina, déclenchant un regain d’intérêt pour une maison royale pourtant dépourvue de pouvoir depuis plus d’un siècle et demi. Cependant, il convient de rassurer les républicains d’entre nous : même en cas de mariage entre le président du Rassemblement national et l’héritière des Deux-Siciles, et même en cas de victoire électorale en 2027, Jordan Bardella ne deviendrait pas prince consort et Maria Carolina ne deviendrait pas première dame au sens institutionnel, ces statuts n’ayant aucune existence légale en France ni aucune portée monarchique pour un royaume disparu. Cette union ne produirait donc aucune conséquence politique ou protocolaire, mais elle donnerait naissance à une épopée inattendue, une revanche symbolique pour tout les Bourbons privés de pouvoir, née de la rencontre entre un héritage monarchique et une ambition résolument républicaine.

mercredi 7 avril 2021

La Petite Histoire : Quand le Grand Condé humiliait l’Espagne

 La bataille de Lens en 1648 est le dernier affrontement entre la France et l’Espagne au cours de la guerre de Trente Ans. Les tercios espagnols, déjà écrasés à Rocroi, se retrouvent à nouveau face au Grand Condé dans le nord de la France. Bien qu’en infériorité numérique, le duc d’Enghien s’illustre par une manœuvre audacieuse et ne fait qu’une bouchée de son ennemi qui subit ici une humiliation sans pareille. Cette victoire éclatante vient terminer la guerre avec éclat et confirmer la fin de la supériorité espagnole sur le continent. Désormais, après les traités de Westphalie, c’est la France des Bourbons qui assoit pour longtemps sa domination sur l’Europe.


https://www.tvlibertes.com/la-petite-histoire-quand-le-grand-conde-humiliait-lespagne

samedi 20 janvier 2018

PHILIPPE V : Un Bourbon en Espagne

Philippe V règne sur l'Espagne à partir du 15 novembre 1700. Suzanne Varga brosse le portrait de ce petit fils de Louis XIV dans une biographie richement documentée, avec un grand sens de la psychologie.
Les éditions Pygmalion viennent de publier un livre de Suzanne Varga, volumineux mais point du tout pesant, même élégant, fort documenté et riche d'une grande culture historique, littéraire et artistique, sur Philippe V, roi d'Espagne, petit-fils de Louis XIV, le premier Bourbon régnant sur ce pays et fondant une nouvelle maison dont découlèrent bientôt les Bourbon-Parme et les Bourbon-Siciles.
Le dur destin des princes
Tout est dit de la grande prudence de Louis XIV qui prit dans le plus grand secret la décision d'accepter le testament du dernier Habsbourg d'Espagne, le vieux et maladif roi Charles II qui donnait la succession du trône ibérique à son petit-neveu Philippe, duc d'Anjou, âgé alors de dix-sept ans, lequel se trouvait être aussi le petit-fils de Louis XIV et de l'infante Marie-Thérèse, et l'arrière petit-fils de Louis XIII et de l'infante Anne d'Autriche. Décision cornélienne pour le vieux roi de France : accepter c'était, outre se souvenir des liens civilisateurs très étroits qui unissaient les deux pays depuis des siècles, faire disparaître à jamais la menace de la prise en tenaille de la France par un nouveau Habsbourg ou un de leurs amis montant sur le trône outrePyrénées, mais c'était aussi prendre le risque, en ayant cette jeune monarchie à protéger, d'une guerre générale contre les États de l'Europe entière qui regardaient déjà le royaume de Charles II comme une proie à s'arracher bientôt...
Suzanne Varga étudie avec un grand sens de la psychologie ce que fut le drame de Philippe, fils du Grand Dauphin de France, qui aimait tant Versailles et qui idolâtrait son frère cadet le duc de Bourgogne, d'être ainsi pris au dépourvu par le dur destin des princes. Mais le devoir primait alors chez ces âmes bien nées qui sentaient le sang royal couler dans leurs veines et que l'on n'appelait pas encore du nom ridicule d'adolescents. Philippe, jeune prince mélancolique, accueilli par une joie débordante dans la péninsule ibérique, d'abord soumis à la force des événements, n'attendit pas pour montrer sa valeur le nombre des années. Il se prit à aimer son nouveau royaume et ses « chers Espagnols » dès qu'il eut à les mener à la bataille contre l'Europe coalisée, même parfois contre la France du Régent, duc d'Orléans, et à courir le risque de la mort parmi eux.
Réformant les tribunaux, protégeant les Arts, le commerce et les manufactures, fondant la bibliothèque royale de Madrid, il imprima alors à la monarchie d'outre-Pyrénées une tournure nouvelle, offrant ainsi l'apport de la sagesse de la France classique au tempérament effervescent de l'élite espagnole, un peu avant que la Révolution dite française vînt entraîner la décadence de deux royaumes.
Chacun chez soi
Il ne fut jamais question d'annexer l'Espagne à la France. Louis XIV avait été clair le matin du 15 novembre 1700 en annonçant à Versailles à Philippe qu'il régnerait sur l'Espagne : « Soyez bon Espagnol, c'est présentement votre premier devoir ; mais souvenez-vous que vous êtes né Français pour entretenir l'union entre les deux nations ; c'est le moyen de les rendre heureuses et de conserver la paix de l'Europe. » Donc accord familial et amical, mais chacun souverainement chez soi. « Il importe au repos de la chrétienté que les deux États soient séparés à jamais », écrivait aussi Louis XIV. Quand, au plus fort de la guerre de Succession d'Espagne (vers 1704), il apparut que Versailles ne pouvait continuer de soutenir l'Espagne sans dommages graves pour la tranquillité de l'Europe, c'est alors que le jeune roi adopta pour jamais le pays qui l'avait appelé sur le trône. Suzanne Varga parle d' « émancipation » du royaume avant d'ajouter qu'entre lui et son peuple naissait une « fervente communion » car il se sentait « un Espagnol parmi les Espagnols » et « semblait être ce qu'apparemment ses sujets attendaient de lui : à la fois de la terre et du ciel, battant et priant, réservé et intrépide, mystérieux et fraternel. » En l'occurrence, il trouva auprès de son peuple fidèle une de ces réactions vives qui prouvait que, tout accablé qu'il fût, il gardait assez de vaillance et de fierté nationale pour se dévouer au salut de la patrie. Le roi « s'était en effet hissé à la hauteur des circonstances embrassant ce qu'il considérait comme les intérêts exclusifs de son royaume, dans ses actions comme dans son gouvernement ».
Un roi bon espagnol
Bien décidé à ne quitter l'Espagne qu'avec la vie, il accepta sans état d'âme les renonciations de la branche espagnole des Bourbons au trône de France enregistrées aux traités d'Utrecht (1712) non parce qu'elles furent imposées par les nécessités de la guerre et la volonté de l'Angleterre, mais parce qu'il savait qu'elles étaient conformes aux lois fondamentales des deux royaumes. Si dans un premier temps Philippe eut des velléités de revenir en France, c'était à cause de l'hécatombe qui dépeupla presque toute la descendance de Louis XIV entre 1712 et 1714, mais dès qu'il s'avéra que le petit Louis XV, arrière-petit-fils du vieux roi, vivrait, il renonça à ce projet, ne pensant plus qu'à son royaume espagnol auquel il assurait une abondante dynastie de ses deux épouses successives Marie -Louise-Gabrielle de Savoie et Élisabeth Farnèse, héritière du duché de Parme. Les renonciations des Bourbons d'Espagne furent solennellement enregistrées au parlement français et devant les Cortès sur les saints évangiles et sous la garantie de Dieu Lui-même. Un tel serment engageait deux royaumes chrétiens qui ne sauraient songer à le violer.
Ce n'est pas tout à fait ainsi que, quatre cents ans plus tard, certains des descendants de Philippe V et leurs partisans voient la question ; partant du fait que les lois fondamentales de primogéniture mâle sont immuables en France, ils ne voient pas que les meilleures lois aboutissent aux pires sophismes quand on ne les considère pas dans leur continuité historique, dominée par la coutume. En fait, les lois de succession au trône de France (loi d'hérédité par primogéniture mâle, loi d'exclusion des femmes de la succession, loi d'inéliabilité du domaine) sont plus le fruit de la coutume que du travail en chambre de juristes purs et durs et ont toujours été subordonnées au principe majeur de la sauvegarde de la nation, ce qui exclut toute prétention d'un prince descendant d'une branche qui a lié son sort des siècles durant à un pays étranger. C'est le temps qui fonde les légitimités, or le temps veut que les princes espagnols et leurs descendants sont légitimes en Espagne, à Parme et en Sicile, nulle part ailleurs...
Retour en France
Suzane Varga n'aborde pas cette question dans son grand livre, elle ne cite même pas dans son tableau généalogique des Bourbons d'Espagne le prince Luís-Alfonso, aîné de tous les Bourbons, et qu'au nom de la légitimité stricte certains présentent comme le futur roi de France. Ce prince descend d'un fils d'Alphonse XIII exclu de la succession espagnole au profit du comte de Barcelone, père de Juan Carlos, le roi actuel. Il est donc disponible pour servir et le fait qu'il le désire est tout à son honneur. Il pourrait aspirer à une haute mission diplomatique à laquelle l'appellent son rang et sa naissance. La question de ses droits au trône d'Espagne ne nous regarde pas en tant que Français. Mais il ne saurait être question d'oublier quatre siècles de l'histoire de nos deux pays pour lui donner le trône de France, lequel reviendra, la branche aînée s'étant éteinte en 1883 en la personne d'Henri V, comte de Chambord, aux Orléans, descendant de Philippe, duc d'Orléans, second fils de Louis XIII et qui, malgré les fautes personnelles de quelques uns d'entre eux, n'ont jamais servi que la France.
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 1er au 14 décembre 2011
 Suzanne Varga, Philippe V, roi d'Espagne, petit-fils de Louis XIV, Pygmalion, 582 pages, 24,90 euros

samedi 2 février 2013

1883 : Des Bourbons aux Orléans

Le comte de Chambord s'éteint le 24 août. Le comte de Paris semble s'imposer à la tête de la maison de France. Mais dans l'entourage de la comtesse de Chambord, certains contestent le droit des Orléans : pour eux la couronne de France doit revenir à l'aîné de tous les Bourbons.
Cette année-là, Henri V comte de Chambord, soixante-trois ans, petit-fils de Charles X, de jure roi de France depuis le 2 août 1830, s'éteignit le 24 août en exil à Frohsdorf. Depuis l'échec de la restauration monarchique en 1873, il n'avait renoncé à rien et se tenait toujours très informé des affaires de France.
Philippe VII
Il avait appris avec peine les succès des républicains, lesquels, depuis la démission du maréchal de Mac-Mahon, président de la République, en 1878, accaparaient tous les pouvoirs. Jean-François Chiappe disait de ce roi éminemment chrétien : « Il se montre épris de modernité et souhaiterait reformer la France de saint Louis et de Philippe le Bel, créatrice des états généraux. [...] Il se passionne pour le monde ouvrier et se désespère de la condition de ces déracinés. » 1 Nous savons que, pour garder la liberté d'améliorer le sort des humbles, il refusa de régner avec le drapeau tricolore symbole à ses yeux de l'assujettissement de la couronne aux intérêts des capitalistes sans coeur.
Le drame d'Henri V fut de ne pas avoir eu d'enfant de son épouse Marie-Thérèse de Modène. La succession n'était pourtant pas un souci pour les milliers de fidèles venus de toute la France assister aux obsèques de leur roi dans la ville de Gorizia, où reposait déjà Charles X (alors en Vénétie autrichienne, aujourd'hui en Slovénie). En leur nom le duc de La Rochefoucauld-Bisaccia adressa à Philippe, comte de Paris, un télégramme rédigé par René de La Tour du Pin, marquis de La Charce, et approuvé par le général de Charette, où tous les assistants saluaient en lui Philippe VII, nouveau chef de la maison de France. Quelques jours plus tard, à Paris, l'Association de la Presse monarchique et catholique, fondée l'année précédente, rendait un fervent hommage au roi défunt et saluait d'un seul coeur son successeur Philippe VII.
Une dispute déplorable
C'était là tout simplement s'inscrire dans la grande tradition capétienne qui voulait qu'en cas d'extinction d'une branche régnante de la famille, la succession revînt au chef de la branche la plus proche par ordre de primogéniture, à condition que celle-ci ne fît pas tomber la couronne dans des mains étrangères et donc ne rompît pas l'union d'âge en âge de la famille royale et de la France. C'est pour sauvegarder ce principe et empêcher la France de devenir anglaise que l'on dut exclure les femmes et leur descendance de la succession.
Il se trouva hélas un petit nombre de royalistes, notamment dans l'entourage de la comtesse de Chambord, pour contester le droit des Orléans. Pour eux la couronne de France devait revenir à l'aîné de tous les Bourbons, donc à Jean de Bourbon, comte de Montizon, infant d'Espagne (1822-1887), fils de Charles de Bourbon, lequel, refusant à sa nièce Isabelle II le titre de reine d'Espagne, était à l'origine de la branche carliste. Le comte de Montizon, par ailleurs beau-frère d'Henri V (il avait épousé Marie-Béatrice de Modène) était évidemment l'héritier en droite ligne de Philippe V, roi d'Espagne, et par celui-ci de Louis XIV. Sans même s'attarder à des considérations juridiques et spécieuses sur la valeur des renonciations de Philippe V au trône de France (traité d'Utrecht, 1713), le fait est que, les générations passant, cette branche espagnole des Bourbons s'hispanisait et pouvait de moins en moins incarner la France. On ne se transplante pas roi de France, il faut être des entrailles de la France. Or les Orléans, bien que ne descendant que du frère de Louis XIV, avaient, eux, toujours servi la France seule.
Souvenir douloureux
Hélas le débat était passionnel. On rappelait toujours Philippe Égalité : il avait voté la mort de Louis XVI en 1793, son crime était horrible, mais on oubliait qu'il s'en était repenti avant sa mort, et que le fils de celui-ci, Louis-Philippe (futur "roi des Français") s'était réconcilié avec les Bourbons dès 1809 en épousant Marie- Amélie de Bourbon-Siciles, nièce de la reine Marie-Antoinette. Quant à l'épisode fâcheux de la monarchie de Juillet, il eut au moins l'avantage de reculer de dix-huit ans l'avènement de la IIe République : Louis-Philippe ne prétendit jamais remplacer les Bourbons et, à la fin de sa vie, souhaita un rapprochement entre les deux branches, ce à quoi la reine Marie-Amélie et ses fils, notamment le duc de Nemours, s'employèrent dès 1850, et surtout en 1873. Ils trouvèrent un accueil très affectueux de la part d'Henri V, lequel déclara peu avant sa mort à un journaliste de La Liberté : « Le principe que je représente m'interdit de choisir mon successeur. Puisque j'ai le malheur de n'avoir pas d'enfant, les princes d'Orléans sont mes fils. » 2
Tout était dit, et cette parole aurait dû clore une dispute qui dure encore de nos jours, où s'engagent avec une foi monarchique indiscutablement vibrante des Français qui ne se rendent pas toujours compte que cette division risque tout simplement de rendre une fois encore impossible la restauration pourtant si nécessaire à la France...
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 18 novembre au 1er décembre 2010
1 Jean-François Chiappe : Le comte de Chambord et son mystère ; éditions Perrin, 1990.
2 Cité dans Xavier Vallat : Le Grain

vendredi 20 juillet 2012

La légende du roi Henri IV


Resté dans les mémoires le plus populaire de nos souverains, Henri IV fut loin, de son vivant, de susciter les mêmes ferveurs. Contesté, détesté, aimé et admiré, par les mêmes et successivement parfois, il peina à faire comprendre son oeuvre réconciliatrice, qui heurtait trop des mentalités devenues partisanes.
La bonne image du premier roi Bourbon, telle qu’elle s’est transmise de génération en génération, y compris à travers les manuels de l’enseignement laïc et républicain, repose en fait sur quelques clichés en général exacts mais qui relevèrent dès l’origine d’une propagande habile.
Une propagande habile
Dans un pays qu’un demi-siècle de guerre civile avait ruiné, oeuvrer à restaurer la prospérité et promettre à des gens qui avaient crevé de faim la poule au pot chaque dimanche valait tous les programmes politiques. Recevoir l’ambassadeur d’Espagne sans cesser de jouer avec les enfants royaux était façon de mettre en évidence la vitalité de la nouvelle dynastie, après des Valois épuisés incapables d’engendrer une postérité mâle viable, donc de mettre un terme au rêve ibérique de ceindre la couronne de France.
Il en est ainsi pour tous ces traits du monarque passés à la postérité dont la bonhomie aimable a dissimulé les profonds calculs. Henri de Navarre, lorsque, le 2 août 1589, l’assassinat de son cousin Henri II le fait de jure roi de France, sait qu’il lui faut tout reconquérir, puis reconstruire. Tâche quasi impossible, qu’il mènera pourtant à bien, avec un incontestable génie. Dans cette stratégie de conquête et de séduction, le faire savoir aura presque autant d’importance que l’action.
Voilà ce que Jean-Marie Constant, l’un des meilleurs spécialistes des mentalités de l’époque, analyse point par point à travers un ouvrage ambitieux et brillant, souvent passionnant, Henri IV, roi d’aventure. Cette étude n’est pas une biographie ; à ce titre, elle suppose connu du lecteur l’essentiel des événements et leur contexte, qu’elle se propose d’éclairer en montrant comment le roi, s’y trouvant confronté comme à autant d’obstacles, a su les utiliser et les retourner à son profit. Henri IV, en effet, doit faire face à l’héritage désastreux du conflit religieux, aux haines vieilles de quarante ans, aux exactions inexpiables des uns et des autres. Calviniste sincère, s’il n’a pas cependant hérité de l’intolérance maternelle, il répugne à abjurer une nouvelle fois, tout en sachant n’avoir pas le choix puisque l’appui de Rome lui est indispensable à tous niveaux. Nécessité qui lui aliénera ses amis protestants sans lui rallier les anciens ligueurs. À la question religieuse s’ajoute la crise de la légitimité royale. L’un des aspects les plus intéressants du livre est la mise en évidence de l’émergence dans la bourgeoisie parisienne guisarde d’un sentiment républicain et démocrate qui rejette pareillement le Valois catholique et le Bourbon huguenot ; religiosité exacerbée mise à part, la ressemblance avec le Paris de la Terreur est frappante.
Conquête d’estime
Il faut donc au roi regagner l’estime de ses peuples par tous les moyens. Pour la noblesse, en incarnant le héros guerrier conforme à l’idéal chevaleresque des romans à la mode ; pour les intellectuels et les clercs, qui penchaient du côté de la Ligue, en ravivant le sentiment royal, national et gallican à travers différents ouvrages abondamment diffusés, dont la Satire Ménippée, finement analysée, est l’archétype ; quant au peuple, les traits de familiarité du souverain, sa simplicité, son authentique gentillesse, ses succès féminins, aideront à le séduire.
En revanche, cette attitude irritera plus d’un membre de l’ancienne cour, et plus d’un politique. Les royales foucades amoureuses seront souvent désastreuses pour l’État, et le débraillé volontaire fera dire à une grande dame qu’elle « a vu le Roi, mais pas Sa Majesté »… Critiques légères eu égard au bilan, mais qui, à l’époque, pesèrent très lourd et contribuèrent à entretenir des rancunes, voire pis encore. Ce n’est pas pour rien que tant de bras s’armeront, nonobstant l’épouvantable supplice promis aux régicides, afin d’abattre celui qui demeure, aux yeux de certains, un tyran qu’il est légitime de supprimer.
Cet Henri IV n’est pas celui de l’histoire, mais celui des passions, livré aux regards, aux appréciations, injustes, des contemporains. Jean-Marie Constant prend grand soin de leur laisser la parole, y compris à travers les cahiers de doléances des états généraux de l’époque, moins manipulés que ceux de 1789, plus proches de l’opinion populaire véritable. Il sait rappeler que tout témoin n’est pas d’obligation fiable, pas plus qu’il n’est fatalement menteur. Il n’omet pas de mettre en évidence que les milieux ligueurs, si décriés, souvent à juste titre, furent aussi ceux sur lesquels se greffa peu après la Contre-Réforme française, aux fruits abondants, preuve que tout, chez eux, n’était pas délires partisans teintés de mysticisme. Ce fut malgré ces obstacles, ces malentendus, ces méprises que le Roi rebâtit la monarchie, plus forte qu’elle ne l’avait jamais été, et redonna à la France les moyens de devenir la première puissance mondiale du temps. Hélas, rares furent ceux qui, tandis que le Béarnais bâtissait cette oeuvre colossale, eurent la vision de l’avenir.
À ceux qui cherchent une étude plus grand public, mais d’une qualité tant littéraire qu’historique cependant incontestable, il faut signaler la réédition de l’excellent Henri IV du regretté Georges Bordonove. Initiateur d’une série, Les rois qui ont fait la France, qui contribua considérablement, au cours des trente dernières années, à débarrasser l’histoire de la monarchie des préjugés et des mensonges trop véhiculés sur son compte, Bordonove alliait à des dons de conteur remarquables, qualité trop méprisée des universitaires, un bel esprit de synthèse, une parfaite honnêteté intellectuelle et des connaissances encyclopédiques nourries à la lecture de tout ce qu’il convenait d’avoir lu sur un sujet. Son Henri IV mené tambour battant vaut tous les romans historiques, à ce détail près que tout y est vrai, authentifié, sérieux, et d’une lecture définitivement accessible à tous, ce qui assura son succès mérité.

Complots à foison
Jean d’Aillon se défend aimablement d’être historien, façon de désarmer les remarques des cuistres ; cela ne signifie point, là non plus, qu’il ne se soit pas documenté aux meilleures sources avant d’entreprendre la rédaction de ses romans historiques. La lecture de l’étonnant procès-verbal de Nicolas Poulain, lieutenant du Prévôt d’Île de France qui, au service d’Henri III, infiltra la Ligue afin d’en démasquer les menées, lui a inspiré une trilogie aux accents dumasiens, La Guerre des trois Henri, qui, sous la fiction, permet une plongée saisissante dans le quotidien des années 1580 finissantes et le foisonnement de complots qui les marquèrent.
Paris, janvier 1585 : un contrôleur des finances, le sieur Hauteville, a été assassiné à son domicile, ses papiers volés ; contre toute raison, on a essayé d’imputer ce crime à son fils unique. Nicolas Poulain, lui, se demande si ce meurtre ne serait pas lié à une fraude fiscale d’énorme envergure qui, depuis quelques années, vide les caisses de l’État et détourne le montant des impôts, sans doute au profit des princes lorrains. Disculpé, Olivier Hauteville se voit chargé d’enquêter sur les rapines du duc de Guise. Décidé à retrouver les assassins de son père, le jeune homme ne se doute pas des dangers de sa mission, ni que d’autres aimeraient récupérer ces sommes. Et quand l’agent du roi de Navarre a les traits de la ravissante Cassandre de Mornay, tout devient très délicat…
Aux côtés des Politiques
Dans le second volume, La Guerre des amoureuses, Hauteville est parvenu tout à la fois à se faire aimer de Cassandre et à mettre fin aux détournements, mais les choses se compliquent par la faute de la duchesse de Montpensier, qui voue une haine égale à Henri III et au Béarnais et veut mettre la maison de Lorraine sur le trône. De son côté, la reine Catherine ruse et intrigue, joue des poisons, des philtres d’amour, se sert de curieux comédiens italiens et oblige une ancienne beauté du fameux escadron volant à reprendre du service. Or, cette dame détient la clef de la mystérieuse naissance de Cassandre. Si haute qu’elle pourrait briser tous les rêves d’amour d’Olivier.
Dans La Ville qui n’aimait pas son roi, Olivier et Cassandre, enfin mariés et ralliés au clan des Politiques qui privilégie l’intérêt de la France, vont tenter, sous de dangereux déguisements, de s’introduire dans Paris insurgé et d’y oeuvrer à amener le rapprochement définitif entre le roi et son cousin devenu l’héritier du trône, tenter, aussi, d’empêcher le moine Clément de se rendre à Saint-Cloud… Voilà du gros roman historique de la meilleure facture, solidement documenté, riche en rebondissements de toutes sortes et fidèle aux lois du genre, pour le plus grand plaisir des amateurs. On n’avait pas fait mieux depuis La Dame de Montsoreau et Les Quarante-cinq.
Anne Bernet L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 15 avril au 5 mai 2010
✔ Jean-Marie Constant : Henri IV, roi d’aventure ; Perrin. 410 p., 23 €.
✔ Georges Bordonove : Henri IV ; Pygmalion, 315 p., 21,90 €.
✔ Jean d’Aillon : Les Rapines du duc de Guise ; Lattès, 520 18 s. La Guerre des amoureuses ; Lattès, 540 p. 18 s. La Ville qui n’aimait pas son roi ; Lattès ; 635 p., 19 €.

dimanche 8 juillet 2012

Le sac des tombeaux de Saint-Denis, par ordre de la Convention

Le sac des tombeaux de Saint-Denis, par ordre de la Convention, du 12 au 25 octobre 1793. Treize jours de honte.
Extrait du livre de Jean Raspail : Le Roi au-delà de la mer – Albin Michel, 01-2000
Au milieu d’une foule surexcitée qui encourageait de la voix et du geste les terrassiers, on commença à creuser aux abords immédiats de la basilique deux fosses carrées. La première était destinée à recevoir les ossements des Bourbons, la seconde ceux des Valois et des Capétiens directs, ainsi que les restes des rois des deux premières races, si l’on en retrouvait quelque chose. Puis l’on enfonça au bélier les portes de la crypte où s’alignaient les tombes royales sur plusieurs niveaux de profondeur. Le premier «tyran» forcé dans son repos éternel fut le bon roi Henri IV. Lorsqu’on eut fait sauter le couvercle de son cercueil, son corps apparut presque intact. Dans l’air raréfié de la crypte, il répandait une forte exhalaison d’aromates. Ce roi-là sentait bon. Ce ne fut pas le cas des autres. Son visage était admirablement conservé, la barbe presque blanche, les traits à peine altérés. Le cadavre fut ainsi dressé, comme un mannequin, et adossé à un pilier. La foule qui l’entourait, impressionnée, suspendit un instant sa haine. Allait-elle tomber à genoux, en témoignage d’ancien respect ? Mais la loi qui régit les masses humaines ne souffre pas d’exception : c’est toujours le plus vil qui l’emporte. Se poussant au premier rang, un courageux sectionnaire tira son sabre et coupa ras une mèche de barbe dont il se fit une moustache postiche sous les rires et les applaudissements. Puis ce fut le tour d’une mégère qui gifla le roi à toute volée, si fort que son corps tomba à terre. Après des heures d’outrages et d’insultes, réduit à l’état qu’on peut imaginer, il fut balancé sans ménagements, le premier, dans la fosse des Bourbons.
Louis XIII fut expédié dans la fosse sans même l’aumône d’une injure. Il puait trop. Avec Louis XIV, on avait un compte à régler. Son corps fut éventré au couteau, d’où s’échappa quantité d’étoupes qui remplaçaient les entrailles, après quoi l’éventreur, avec son couteau, ouvrit en force la bouche du roi dont les mâchoires étaient bloquées depuis soixante-dix-huit années. Prélevant un chicot noir et pourri, il le montra au peuple, comme un trophée. Cette fois indifférente à l’odeur effroyable que répandait la bouche royale, la foule rugit de bonheur. Quant à la reine Marie-Thérèse, l’épouse du roi Louis XIV et fille de Philippe IV d’Espagne, elle fut basculée dans la fosse où elle S’abîma, la tête tordue et renversée, les jambes écartées levées vers le ciel, elle qui avait été si vertueuse, et cela fit bien rigoler. Marie de Médicis ne fut pas mieux traitée. On s’en débarrassa très vite, car elle coulait comme un vieux fromage. Les patriotes se disputèrent quelques cheveux qui surnageaient dans cette putréfaction. Anne d’Autriche, la fière Anne, la reine de cape et d’épée, fut balancée en hâte dans la fosse. Ses membres ne tenaient plus à son corps et la foule se bouchait le nez, agglutinée autour de ces caveaux béants méphitiques. On entassa, dans la fosse des Bourbons, des dauphins, des grands dauphins, des petits dauphins, des Mademoiselles, des Grandes Mademoiselles, quelques Orléans, des ducs de Bourgogne, d’Anjou, d’Aquitaine, de Bretagne, de Montpensier, des princes mort-nés qu’applaudissaient les mégères parce que au moins « ceux-là n’avaient pas vécu », une Stuart égarée, des duchesses de Parme, d’Artois, de Berry, et la Palatine, et Turenne, et le Grand Condé, et tant de filles de France qui s’appelaient Marie, Marie-Zéphirine, Marie-Adélaïde, Louise-Marie, Marie-Élisabeth, Marie-Anne, lesquelles coulaient comme des fontaines de mort au fond de leur cercueil de plomb. La basilique n’était plus respirable. La foule reniflait avec passion.
C’est alors qu’on découvrit Louis XV. Dieu sait qu’on l’attendait, celui-là, pour lui montrer combien on l’avait haï, à sa mort, le Bien-Aimé ! Que n’avait-on dit, qu’il était mort de la vérole, déjà pourri vivant, et qu’on ne l’avait point embaumé parce que les embaumeurs étaient morts après l’avoir à peine touché… Il déçut. Son cercueil ne répandit aucune exhalaison mauvaise. On le trouva très bien conservé et la peau blanche aussi fraîche que s’il venait d’être inhumé. On aurait dit qu’il prenait un bain, car il flottait dans une eau abondante formée par une dissolution de sel marin. Mais, l’eau vidée, ce fut l’horreur. Le corps du Bien-Aimé parut aussitôt se digérer lui-même jusqu’à n’être plus qu’une empreinte de chair au fond du cercueil d’où s’échappait un nuage d’une effroyable puanteur. On enflamma force poudre, on tira même des feux de salve dans l’espoir de purifier l’air, comme lors des épidémies de peste.
Ainsi fut salué le roi Louis XV. C’était le 16 octobre 1793, à l’heure où la reine Marie-Antoinette était menée à l’échafaud dans la charrette ordinaire du bourreau, tournant le dos au cheval, les mains liées derrière le dos et les cheveux roides sur la nuque…
Dois-je continuer, Monseigneur ? C’est une déplaisante façon, je le reconnais, d’évoquer de la sorte votre famille en ces jours de 93 où la France et les Français cessèrent d’aimer d’amour leurs rois. Peut-être cette haine populaire représentait-elle une sorte de salut dévoyé à la Majesté fracassée. On vous haïssait très fort parce que vous aviez été tout, si longtemps. On vous faisait payer, par votre supplice, le bien que le pays vous devait et la grandeur où vous l’aviez hissé. Quand la tête de Louis XVI tomba dans le panier de son, le 21 janvier 1793 à dix heures et vingt-deux minutes, il se fit un grand silence qui s’étendit jusqu’aux Tuileries à travers la foule innombrable.
C’est la haine qui, un instant, suspendait son cours, un dernier acte de communion parfaite entre la France et ses rois. Cette communion-là est anéantie à jamais, Monseigneur. L’indifférence et l’ignorance l’ont aujourd’hui remplacée, avec, au mieux, chez ceux d’entre les Français qui connaissent votre existence – j’allais écrire : votre survivance -, un peu de cette sympathie du coeur et de ces élans d’émotion que l’on réserve aux causes perdues. Allez-vous vous en satisfaire durant toute votre vie ?
Mais revenons au sac des tombeaux de Saint-Denis. Qui sait si ce n’est pas là, justement, que vous pourriez puiser la force et la volonté de ne pas vous résigner à n’être qu’un souvenir..
La fosse des Bourbons étant comblée, on passa aux Valois. Dans les mêmes conditions d’horreur, en deux jours le niveau monta si bien qu’un ouvrier fit remarquer qu’il n’y aurait pas de place pour tout le monde. Puis la tâche devint difficile. Il fallut plusieurs sondages obstinés et des campements de taupe pour repérer l’entrée du caveau de François Ier. Le créateur du Collège de France reposait là avec sa famille, sa mère la reine Louise, Claude de France, sa femme, et trois de leurs enfants. Ils se transformèrent, au contact de l’air, en un liquide boueux et nauséabond, qu’on vida, au seau, comme des excréments, dans la fosse aux Valois. Ce fut le dernier souverain qui pua et beaucoup le regrettèrent, car cette puanteur attisait la haine. Mais au-delà du XVIe siècle, les cercueils de plomb disparurent, faisant place à des sarcophages de pierre. Les chairs étaient réduites en poussière. Certaines avaient été bouillies afin de les séparer de leur squelette et enfermées dans des sacs de peau. L’élément solide ne comportait que les ossements et les crânes dont l’accumulation épaississait notablement la soupe de teinte indéfinissable, mêlée de chaux vive, qui atteignait presque le rebord de la fosse et qui était une sorte de concentré, de quintessence de nos rois. Les représentants du peuple crachaient dedans, car la récolte d’objets précieux n’avait pas été à la hauteur de leurs espérances. Nos princes s’étaient le plus souvent couchés dans leur tombeau en chemise, sans bijoux ni attributs royaux, en signe d’humilité chrétienne. Il y avait aussi, auprès d’eux, faisant monter le niveau de la fosse, toute une foule de dignitaires, abbés, ministres, connétables, chambellans, le sénéchal de Beaucaire, le chevalier de Barbazan, le grand Suger, abbé de Saint-Denis, et Bertrand Duguesclin, et Léon de Lusignan, dernier roi franc d’Arménie et premier d’une longue série non close de réfugiés chrétiens en France…
Le roi Saint Louis, inhumé aussi à Saint-Denis, ne fut jamais retrouvé. Doublement odieux, comme roi et comme saint, on imagine l’acharnement avec lequel on le chercha, on le traqua de caveau en caveau. Peine perdue. Sa grande ombre s’étend, tutélaire, sur la vieille basilique assiégée. Et l’on continua à creuser. Il y eut quelque chose d’épouvantablement sacré l’insondable sacré populaire, celui qui s’oppose au divin, celui qui fait douter de Dieu – dans l’acharnement des violeurs de tombes à s’enfoncer comme des termites en plein fondement des siècles premiers, comme si c’était un nouveau droit de vie et de mort sur le passé découlant naturellement de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Épuisés, toussant, crachant, asphyxiés, les nécrophages entreprirent de se frayer un chemin à travers les plus anciens sédiments funéraires de l’antique basilique. Ce ne fut pas sans peine. Le 21 octobre 1793, au-delà du sarcophage de Philippe Auguste, mort en 1223, ils piétinaient en territoire inconnu, sans plan, sans repères, doués dans leurs boyaux souterrains qu’il fallait étayer et aérer. Avec le poids des siècles, peut-être celui de la honte commençait-il à leur peser. On doit leur reconnaître un singulier courage. Furent ramenés au grand jour et balancés dans la fosse le roi Louis VII Lejeune et Louis VI le Gros, son père, qui ne livra de lui-même qu’une poignée de poussière lumineuses Henri Ier et son épouse la reine Anne, fille du roi viking de Kiev, et d’autres, et d’autres, jusqu’à Robert II le Pieux, le second des Capétiens, né en l’an 970, à partir duquel les violeurs de tombeaux changèrent de millénaire, et changeant aussi de dynastie, à deux reprises, se coulèrent sous le dallage du choeur par d’étroites galeries inclinées, dans un labyrinthe sépulcral.
Sur plusieurs niveaux de profondeur s’entremêlaient en un étroit espace une foule de Carolingiens et de Mérovingiens. Les inscriptions gravées étaient effacées. On trouva des ossements en tas regroupés dans des auges de pierre mais que l’anonymat ne sauva pas du plongeon dans la fosse aux Valois. En revanche, ce qui restait de Charles le Chauve fut identifié et découvert à l’intérieur d’un petit coffre de bois marqué à son chiffre, inexplicablement intact et enfermé dans un sarcophage. Charles II le Chauve, roi de France, signataire du fameux traité de Verdun, en 843, peut-être le véritable fondateur de votre royaume après le partage de l’empire de Charlemagne… Le coffre flotta quelques instants à la surface de la fosse, au milieu de grosses bulles immondes, puis bascula comme un navire qui sombre et disparut au sein de ce magma royal.
Mais le triomphe final, l’apothéose de l’abjection, ce fut la découverte de Dagobert Ier Enfin ! On avait détruit l’abbaye, dévasté la basilique, anéanti la nécropole, les tombeaux, et voilà qu’on allait pouvoir, avec autant de jubilation, faire disparaître à jamais le despote qui était à l’origine de tout cela, le fondateur de l’abbaye, celui qui l’avait élevée au rang d’unique sépulture royale: Dagobert, le Salomon des Francs ! Lorsqu’ils tombèrent sur son sarcophage, après un épuisant labeur souterrain, les fils du peuple eurent l’excellente surprise de constater qu’il n’y était pas seul. La reine Nantilde, son épouse, qu’il avait si romantiquement enlevée dans un couvent, reposait auprès de lui, dans un coffret à deux compartiments, sous la forme d’un petit tas d’ossements enveloppés d’un tissu de soie. Deux inscriptions au poinçon étaient encore lisibles sur le coffre : Hic jacet corpus Dagoberti et Hic jacet corpus Nantildis. Le triomphe se tempéra d’une amère frustration car le plus fastueux des Mérovingiens s’était fait enterrer comme un gueux. On étala les ossements sur une dalle. Pas la moindre petite pierre précieuse, pas le plus mince anneau d’or. A la pelle et au balai furent réunis Dagobert et Nantilde, et balancés, à la volée, dans la fosse.
La fosse aux Bourbons avait été fermée le 16 octobre 1793. Celle des Valois et autres souverains le fut le 25 de ce même mois. Ainsi fut consommée la seconde mort de nos rois, la seconde mort, Monseigneur, de tous ces souverains dont vous procédez. On combla les deux fosses. On les recouvrit de terre. On les piétina méticuleusement. On fit passer des rouleaux traînés par des chevaux. On plaça des sentinelles pour prévenir d’improbables manifestations de la ferveur populaire. C’était une précaution inutile. Le peuple avait perdu la mémoire. Il ne l’a pas récupérée depuis. Par la conjonction d’attentats répetés et concertés contre l’unité de l’Histoire de France, après plus d’un siècle de laïcité militante républicaine et de démantèlement acharné du sacré, elle a sombré dans un néant d’où seul un miracle pourrait aujourd’hui la tirer. Croyez-vous aux miracles, Monseigneur ?