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mercredi 23 mars 2011

La Grande Guerre : Après l’Affaire Dreyfus

En ces premiers jours de juin 1916, l’heure est à l’union sacrée et à la réconciliation générale. Le cardinal Amette, cardinal-archevêque de Paris, a dit l’absoute aux funérailles nationales accordées au général Gallieni, athée militant qui, deux ans plus tôt, lui avait interdît la visite des blessés dans les hôpitaux parisiens. Poincaré vient d’épingler la Légion d’honneur sur la poitrine de la reine des Belges sans que les républicains fanatiques y trouvent rien à redire.
Mieux encore : le président de la République a décoré deux “émigrés”, les princes Sixte et Xavier de Bourbon Parme, frères de l’archiduchesse-héritière d’Autriche, qui, dans l’armée belge, se sont, selon la citation qui accompagne le ruban rouge, « signalés par leur courage, le mépris du danger et le dévouement absolu dont ils ne cessent de faire preuve ». Les gazettes, en ce début de juin, s’émerveillent de tels spectacles qui « serviront demain ceux qui soutiennent des idées de royauté comme ceux qui préconisent les principes démocratiques ».
On énumère les exemples édifiants : « N’a-t-on pas vu des socialistes servir et tomber avec zèle aux côtés du lieutenant-colonel Drian, député de la droite et gendre du général Boulanger ? N’a-t-on pas vu les pacifistes d’avant 14 faire leur devoir brillamment et recevoir la Légion d’honneur sur le champ de bataille sous les ordres de jésuites qui ont quitté la soutane pour endosser le dolman d’officier ? »
D’autres, pourtant, s’indignent que ces embrassades unanimistes vont un peu trop loin. Jusque dans la gauche patriotique, on trouve assez malvenue la revendication d’une “Académie nécrologique des amis de Jaurès” qui, à Paris, réclame une avenue et, à Toulouse, a débaptisé les « légendaires allées La Fayette » pour leur donner le nom du « Grand Homme d’Etat ». Ces « fanatiques nouveaux ne doutent plus de rien », protestent certains qui s’indignent que l’on puisse honorer si tôt un homme qui, en 1907, c’est-à-dire il n’y a pas dix ans, appelait dans son discours du Tivoli-Vauxhall les travailleurs à se servir des fusils « non pour aller fusiller de l’autre côté de la frontière des prolétaires mais pour abattre révolutionnairement des gouvernements de crime ».
Dans la recherche d’exemples spectaculaires de réconciliation, les gazettes ont eu l’idée de rechercher les acteurs de l’Affaire Dreyfus dont les terribles déchirements franco-français sont encore, bien évidemment, dans toutes les mémoires.
Les reporters ont vu « le commandant Alfred Dreyfus, tout auréolé de la Légion d’honneur décernée en 1906 pour solde de tous comptes, à la tête d’une batterie du secteur de Paris, discutant stratégie avec des officiers qui avaient déposé contre lui au procès de Rennes ».
Les commentateurs relèvent que le neveu du capitaine, Emile Dreyfus, dont le père, Mathieu, fut l’âme agissante de “l’Affaire”, a, comme son beau-frère Adolphe Reinach, fils de Joseph, été tué en Champagne où il avait gagné la Légion d’honneur au feu, à l’exemple d’ailleurs du fils du colonel du Paty de Clam ; cependant que ce dernier, qui avait été “la dame voilée” de l’Affaire, a reçu, quant à lui, la Croix de guerre.
Les gazettes ont également retrouvé le commandant Anthoine et le commandant de Saint-Morel à qui le capitaine Lebrun-Renault, chargé d’arrêter le capitaine Dreyfus, avait rapporté l’aveu de son prisonnier admettant qu’il avait confié des documents aux Allemands mais « pour les amorcer ». Ils sont aujourd’hui tous les deux généraux.
Le commandant Lauth, dit “le lampiste” alors qu’il joua tout au long de l’Affaire un rôle déterminant en permettant d’abord l’identification de l’auteur du “bordereau” puis en témoignant à charge, est également repéré. Malgré la haine du puissant parti dreyfusard, il a obtenu les galons de colonel et commande un régiment en Lorraine avec « une telle intrépidité que les intellectuels qui l’avaient hué à Rennes l’acclament aujourd’hui ».
En somme, pour une fois, toute la presse est d’accord, jamais la Mort n’a mieux mérité son surnom de “Grande réconciliatrice”.
Serge de Beketch  Le Libre Journal de la France Courtoise - n° 98 du 31 mai 1996

mardi 3 août 2010

Verdun 22 février 1916 : la mort du colonel Driant

Le combat fut héroïquement conduit par les chefs comme par les troupes.

Les bombardements de l’artillerie lourde allemande, du 21 février et de la nuit du 21 au 22, précédèrent la ruée des divisions d’assaut ; nulle part encore, sur aucun front et dans aucune bataille, on n’en avait connus de pareils. Ils visaient à créer une "zone de mort", dans laquelle aucune troupe ne pourrait se maintenir. Une trombe d’acier, de fonte, de shrapnels et de gaz toxiques s’abattit sur nos bois, nos ravins, nos tranchées, nos abris, écrasant tout, transformant le secteur en un champ de carnage, empuantissant l’atmosphère, portant l’incendie jusqu’au coeur de la ville, s’attaquant même aux ponts et aux localités de la Meuse jusqu’à Genicourt et Troyon. De formidables explosions secouaient nos forts, les empanachaient de fumée.

On ne saurait décrire une telle action, qui n’a sans doute jamais été égalée en violence et qui concentra, sur le triangle étroit compris entre Brabant-sur-Meuse, Ornes et Verdun, le feu dévastateur de plus de deux millions d’obus !

Lorsque les troupes allemandes se portèrent en avant, par petits éléments, le 21 après-midi, puis le 22 au matin - après une nuit où l’artillerie avait repris sans interruption son "pilonnage" infernal - par colonnes se poussant les unes les autres, elles espéraient progresser l’arme à la bretelle.

Quelles ne furent pas leur stupéfaction et leur désillusion de voir que partout, sur leur chemin, des Français surgissaient des décombres et, loqueteux, épuisés mais redoutables quand même, défendaient les ruines de tous leurs points d’appui !

La résistance des chasseurs de Driant, le député-soldat, l’écrivain de "La Guerre de demain" et de "La Guerre de forteresse", veut qu’on la rappelle.

Dans le bois des Gaures veillaient les 56e et 59e bataillons de chasseurs, avec quelques éléments du 165e d’infanterie, en tout quelque douze cents hommes : six batteries de 75 et huit batteries lourdes les appuyaient. Ils furent assaillis par les quatre régiments (80e, 91e, 87e, 88e) de la 21e division, soit huit à dix mille hommes, que soutenaient sept batteries de 77 mm et environ quarante batteries lourdes.

Le bombardement préparatoire les avait littéralement écrasés ; la plupart des abris s’étaient effondrés sous les explosions ; les pertes, avant la prise de contact avec l’assaillant, atteignaient un chiffre très élevé. Nos chasseurs tinrent cependant à l’intérieur du bois, cernés et traqués de tous côtés, pendant près de vingt-quatre heures. Voici dans quels termes émouvants le lieutenant-colonel Grasset, qui a étudié en historien avisé le détail de ces journées, décrit la fin de ce magnifique fait d’armes :

« Le colonel Driant, avec le fourrier Leclère et le chasseur Papin, qui ne l’ont pas quitté, est dans un trou d’obus... Papin est atteint d’une balle. Le colonel lui fait un pansement provisoire, lui serre la main, puis sort seul et vient vers une tranchée où le chasseur Lefèvre l’attend. Mais il y va tout droit, sous le feu des mitrailleuses, au lieu de prendre à gauche, à l’abri d’une petite crête, comme le faisait à ce moment le lieutenant Simon. Il en était à dix mètres : une balle l’atteint au front et il tombe sans prononcer une parole.

Quelques minutes plus tard, le sergent Lauthez, qui franchissait la route à une centaine de mètres plus au sud, aperçut le colonel immobile à l’endroit où la mort l’avait pris. Pas plus que le chasseur Lefèvre, sous la pluie des balles, il ne put aller jusqu’à lui. Tout près de là passait à ce moment le commandant Renouard qui se dirigeait droit au sud ; il disparut derrière une crête, et personne ne le revit plus.

Le magnifique groupe de Driant était mort !

Descendirent seuls, ce soir-là, du bois des Caures, en petites fractions qui se rassemblèrent peu à peu à Vacherauville :

- du 56e bataillon : le capitaine Vincent, atteint de deux blessures et réservé pour une mort glorieuse sur un autre champ de bataille ; le capitaine Hamel, le capitaine Berveiller, le lieutenant Raux et le sous-lieutenant Grasset, avec une soixantaine de chasseurs ;

- du 59e bataillon : le lieutenant Simon, les sous-lieutenants Leroy et Malavault, avec 50 chasseurs.

C’est tout ce qui restait de 1 200 combattants ! »

Philippe Pétain,
Maréchal de France

Extrait de "La Bataille de Verdun", par le maréchal Pétain (Payot Ed., 1929)
http://www.france-courtoise.info