samedi 10 octobre 2026
dimanche 6 septembre 2026
De réalisme il est question !

Un cinquante-quatrième texte de notre rubrique « Souvenez-vous de nos doctrines » est à retrouver aujourd’hui, un extrait d’Albert Morel.
*****
[En faisant l’effort de voir ce que l’on voit, il est indéniable que] sous l’influence de la réaction de l’élite intellectuelle du XIXe siècle contre les effets catastrophiques des doctrines révolutionnaires, les sciences politiques ont évolué vers le réalisme de l’empirisme organisateur qui conçoit les lois et les institutions politiques non plus comme fondées en droit sur un « contrat social » des volontés individuelles mais comme l’expression de la nature des choses, la transposition du réel dans le domaine juridique.
D’après Comte, dit Maurras dans Mes idées politiques, la politique enferme, comme une autre science, des lois précises, antérieures et supérieures aux volontés des hommes : c’est par rapport à ces lois naturelles que les législations doivent être jugées.
« Une juste loi politique n’est pas une loi régulièrement votée mais une loi qui concorde avec son objet et qui convient aux circonstances. On ne la crée pas, on la dégage et on la découvre dans le secret de la nature des lieux, des temps et des États. »
Et Maurras précise : « Lois comparables à celles dont la nature et le laboratoire suivent l’action chaque jour. Elles consistent en liaisons constantes et telles que, l’antécédent donné, on peut être sûr de voir apparaître le conséquent. Par exemple, l’élévation de l’eau à 100° et le phénomène de l’ébullition. Par exemple, l’avènement de l’élection démocratique et le phénomène de la centralisation. On peut empêcher l’eau de chauffer à 100° où elle bout, on ne peut l’empêcher d’y bouillir. On peut empêcher la démocratie élective de se produire, on ne peut l’empêcher de centraliser ».
De ces constations, Maurras dégage la même conclusion que Bonald : « Si la politique peut être objet de science, il faut bien que les institutions primitives ne naissent point d’actes personnels comme les volontés, d’une convention, d’un constat débattu entre des entités indépendantes maîtresses de leur sort. Le postulat de la science positive c’est que les sociétés soient des faits de nature et de nécessité. Mais, dès les débuts de cette jeune science, le postulat est vérifié. On n’a pas trouvé trace du contrat primitif, ni du primitif solitaire ; toute société humaine est apparue la contemporaine de l’homme. La loi, la loi civile et politique elle-même, est apparue un rapport découlant de la nature des chosesconformément à la définition de Montesquieu et contrairement à la définition démocratique de la Déclaration : « La loi est l’expression de la ‘volonté générale’ ». Rapport de convenance ou rapport de nécessité, la loi échappe à l’arbitraire ; elle ne se décrète point librement mais ressort « de l’examen de situations qui ne dépendent pas de cette liberté ».
Mais, objectera-t-on, les conditions de l’expérience politique sont bien différentes des expériences scientifiques normales car ici l’expérimentateur se trouve être à la fois sujet et objet de l’expérience. C’est précisément, répond Maurras, ce qui rend ces expériences encore plus profondes et plus fécondes : « Dans le laboratoire de l’Histoire universelle, l’homme se trouve être sujet et objet de l’expérience. Mais cette situation paradoxale est peut-être ce qui donne aux conclusions de l’histoire politique une valeur qui n’appartient pas à celle du chimiste. Le chimiste en est réduit à des conjectures sur ce qui se passe à l’intérieur des corps interrogés : l’historien – et le politique – connaît, par le dedans, comme les atomes les plus secrets de la cause spirituelle, des réactions dont il est le témoin ».
https://www.actionfrancaise.net/2026/09/05/de-realisme-il-est-question/
mardi 11 août 2026
Actualité de Maurras en politique étrangère

Combat royaliste 137
Par Philippe Germain
Au niveau planétaire, le déclin de la mondialisation remet d’actualité l’intérêt pour la pensée maurrassienne et les travaux de ses héritiers de l’École d’Action française. Bien entendu tous les regards se tournent vers l’ouvrage de Charles Maurras traitant des relations étrangères : Kiel et Tanger. Dès 1910, il y percevait l’avènement des empires dont le but serait de soumettre : « L’Amérique s’est colonisée et civilisée. Nos vingt-cinq millions d’habitants à la fin du XVIIIe siècle représentaient la plus forte agglomération politique du monde civilisé. Aujourd’hui, cinq ou six grands peuples prennent sur nous des avances qui iront bientôt au double et au triple. La terre tend à devenir anglo-saxonne […] Que pourra faire la petite France entre tous ces géants ? »
Visionnaire, il ajoutait encore : « Un monde ainsi formé ne sera pas des plus tranquilles. Les faibles y seront trop faibles, les puissants trop puissants et la paix des uns et des autres ne reposera guère que sur la terreur qu’auront su s’inspirer réciproquement les colosses. Société d’épouvantement mutuel, compagnie d’intimidation alternante ». Le président de la République, Georges Pompidou, déclarerait plus tard : « Maurras avait prévu le monde actuel », analysant de plus les atouts (géographie, francophonie…) sur lesquels la France devrait s’appuyer pour devenir chef de file des puissances moyennes. Elles pourront alors s’extraire de la vassalité imposée par les empires. Ces alliances permettront ensuite à la France de « manœuvrer » avec force dans le jeu des nations.
Cette politique extérieure perpétue la tradition capétienne qui avait réussi habilement, à désenclaver la France pour affirmer la puissance d’un royaume naissant face à l’empire Plantagenet, à l’Ouest, et au Saint Empire romain germanique, à l’Est. Évidemment, chacun fait le lien avec l’Europe actuelle, c’est pourquoi les néo-maurrassiens utilisent la méthode de l’empirisme organisateur comme Axel Tisserand. Dans son indispensable ouvrage, il démontre en quoi l’Europe s’est construite depuis l’origine « à l’abri des peuples » (Emmanuel Macron), pour mieux en dissimuler le caractère hors sol et volontariste. Utopie mercantile et « totalitaroïde » visant à « réaliser une mondialisation démocratique », l’Europe nie l’aspiration des peuples du continent à l’indépendance. Tisserand dévoile l’imposture dans laquelle la classe politique gouvernante est résolue à dissoudre la France.
Mais Axel Tisserand n’est pas le seul néo-maurrassien à poursuivre Kiel et Tanger en 2026. C’est même la spécialité du grand bainvillien Gilles Varange dont les indispensables analyses sur la planète fiévreuse sont à lire chaque trimestre dans la Nouvelle Revue Universelle, sans oublier son formidable et prémonitoire ouvrage de synthèse publié en 2006 : Entre empires et nations, un chemin français. Il y démontre que, contrairement à ce qui se croit, dans les changements que la planète opère, il est des données qui restent comme des constantes au fondement de toute politique étrangère française. La France est une nation historique qui a intérêt au maintien d’un équilibre entre les puissances.
mercredi 8 avril 2026
La République est une utopie mortifère

« Une communauté subsiste tant que parmi ses membres les causes d’amitié et d’union restent supérieures aux causes d’inimitié et de division. Les tribunaux sont établis pour châtier, réprimer et, s’il le faut, exclure ceux de chaque communauté qui montrent envers leurs confrères ce visage de loup qu’ils doivent réserver à l’ennemi commun. De même les honneurs anthumes ou posthumes ont servi de tout temps à récompenser ceux des membres de la communauté qui se sont montrés les plus “loups” envers l’ennemi ou, s’il est permis d’ainsi dire, les plus “dieux” envers leurs amis et compatriotes. Beaucoup de héros ont été déifiés ainsi, à titre militaire ou civil. » (Charles Maurras, Mes idées politiques).
Tous nos compatriotes se lamentent sur la déliquescence de notre nation, sur son archipélisation pour reprendre les mots de Jérôme Fourquet. Il n’y a plus de socle civilisationnel commun, les religions sont nombreuses, les opinions politiques diverses, chaque petit détail de la vie quotidienne renvoyant au gouffre qui ne cesse de se creuser entre les citoyens ; essayez seulement d’organiser des repas dans une cantine scolaire – végétariens, halal, et j’en passe ! A contrario, encore trop peu de Français s’aperçoivent que cette atomisation n’est pas due à un concours de circonstances, ni à de simples mauvaises politiques, mais bien à une matrice politique initiale excessivement délétère qui se nomme République française.
A ce propos, un petit livret vient d’être réédité par les éditions d’Action française : Les idées royalistes (https://www.livresenfamille.fr/actualite-etudes-essais/30330-les-idees-royalistes.html) de Charles Maurras.
« D’abord écartons l’utopie » (Charles Maurras). Toute la sève de ce livret est contenue dans cette formule si simple ! L’utopie, emprunté du latin Utopia, qui signifie proprement « Lieu qui n’existe pas » et qui fut créé par Thomas More à l’aide du grec ou « non, ne pas » et topos « Lieu, endroit » avait pour but de désigner une île imaginaire dotée d’une organisation parfaite. Et quelle île imaginaire gangrène notre pays depuis plus de deux siècles ! Aucune autre que cette nation-contrat des jacobins qui identifie société et Etat en les fondant sur le principe de la volonté générale ! Cette République une et indivisible, c’est-à-dire totale pour ne pas dire totalitaire, qui ne reconnaît aucun intermédiaire entre la nation et les individus isolés les uns des autres. Cette nation qui n’a jamais existé et qui n’existera jamais, mais qui entretiendra l’utopie jusqu’à l’abîme.
A contrario, la conception de la nation chez Charles Maurras est une reconnaissance d’un topos, c’est-à-dire d’une réalité concrète, d’une construction historique donnée et unique. Chez le maître de Martigues la nation ne peut exister sans les corps qui la composent, sans les familles, sans les provinces ou sans les villes ; les hommes y sont liés par des corps intermédiaires, des cercles concentriques nécessaires. Que d’aucuns voient encore en Charles Maurras un nationaliste jacobin est proprement risible ! Précisément, celui-ci revient dans ce texte sur la nécessité d’une conception fédéraliste et décentralisatrice de la nation : « Qui voudra réorganiser notre nation en devra recréer les premiers éléments communaux et provinciaux. Qui veut réaliser le programme nationaliste doit commencer par une ébauche de fédération » (Charles Maurras, L’idée de la décentralisation). Car la nature ayant horreur du vide, si vous supprimez les corps intermédiaires naturels d’autres viendront prendre leur place : partis politiques, coteries, et autres, rarement au service de la nation.
Parce que les corps intermédiaires de solidarités furent détruits et que l’individu isolé a émergé, le terrain fut préparé pour que chaque nouvel élément de division puisse s’affirmer. Religions, idéologies, folies wokistes, etc ; chaque individu se sépare de ses semblables au nom d’un principe et reconstruit un cercle de solidarité au nom de ce même principe parce qu’il ne peut en être autrement – l’homme étant un animal social. Aucune solution viable ne pourra être trouvée à l’archipélisation de notre nation tant que son principe politique pervers demeure. “Ces institutions « meurtrières », comme les a précisément nommées M. Paul Bourget, travaillent depuis cent ans à affaiblir, faute de pouvoir les détruire complètement, la famille, l’association, la commune, la province et, en bref, tout ce qui seconde et fortifie l’individu, tout ce qui n’enferme pas le citoyen dans son maigre statut personnel. Chacune des faiblesses de la France moderne coule de ces institutions comme de sa source première.” (Charles Maurras, Enquête sur la monarchie).
Ce sera la mort de l’utopie ou la nôtre.
Disponible chez Livres en famille : https://www.livresenfamille.fr/ au prix de 5 euros.
Pour d’autres ouvrages du maître de Martigues : https://www.livresenfamille.fr/3861_charles-maurras
Cet article est une tribune libre, non rédigée par la rédaction du Salon beige. Si vous souhaitez, vous aussi, publier une tribune libre, vous pouvez le faire en cliquant sur « Proposer un article » en haut de la page.
https://lesalonbeige.fr/la-republique-est-une-utopie-mortifere/
vendredi 12 décembre 2025
Quand Trump fait du Maurras : la Maison Blanche vient de publier un texte historique et fondamental !

Par Gwendal Keraliès
Lorsque la Maison Blanche a publié, le 5 décembre 2025, son nouveau document National Security Strategy, peu de commentateurs ont réellement mesuré l’ampleur de ce qu’ils avaient sous les yeux. Techniquement, il s’agit d’un texte officiel fixant pour plusieurs années les principes conducteurs de la politique extérieure et de sécurité des États-Unis. Politiquement, c’est tout autre chose : c’est le premier exposé doctrinal cohérent, complet, assumé, de ce que l’on peut appeler le trumpisme.
Jusqu’ici, le personnage de Donald Trump laissait perplexes ceux qui tentaient de classer son orientation profonde : centrisme pragmatique, puisque, par exemple, il finança Hillary Clinton dans les années 2000 ; tentation néo-conservatrice, puisqu’il gouverna sous son premier mandat avec des faucons comme John Bolton ; élan libertarien avec Elon Musk, héritier d’une Amérique farouchement individualiste ; réflexes paléo-conservateurs hérités de Pat Buchanan. On flottait dans l’incertitude.
Avec ce nouveau NSS, la première nouvelle, c’est que l’ambiguïté disparaît. La Maison Blanche parle enfin d’une seule voix. Et cette voix n’a plus rien à voir avec l’ordre globalisé que Washington entendait maintenir depuis 1945.
C’est un document historique, au sens littéral puisque ce NSS n’est pas un énième rapport technocratique. C’est un basculement. Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, un président des États-Unis annonce que l’architecture du monde occidental ne repose plus – et ne reposera plus – sur le modèle atlantiste, supranational, universaliste, qui dominait sans partage depuis près de quatre-vingts ans.
Ce texte marque la fin d’une époque. Et, paradoxe délicieux, ce sont les États-Unis eux-mêmes qui enterrent l’ordre mondial qu’ils avaient imposé. On chercherait en vain, dans les grandes démocraties occidentales, un dirigeant qui oserait renouer avec les mots qui furent ceux de Charles Maurras : primauté de la civilisation ; centralité des nations charnelles ; rejet des constructions abstraites et supranationales ; droit naturel des peuples à persévérer dans leur être. Or, voilà que cette doctrine – honnie sur le vieux continent – ressurgit… à Washington.
Il est question de civilisation, souveraineté, nations ; l’ossature du texte est maurrassienne : le chapitre introductif du NSS suffirait déjà à provoquer un scandale permanent dans les capitales européennes. On y lit que l’État-nation est l’unité fondamentale du monde et que chaque peuple doit reconnaître sa souveraineté, la défendre, en refuser la dilution.
La Maison Blanche affirme désormais que les organisations transnationales ne doivent pas pouvoir restreindre l’autorité d’un État sur son territoire, sa culture et son avenir. Pour tout lecteur familier de la pensée maurrassienne, la convergence saute aux yeux : les nations sont organiques ; les constructions supranationales sont mécaniques. Les premières survivent ; les secondes s’effondrent. Cette philosophie était bannie d’Occident depuis 1945. Elle revient aujourd’hui par la porte principale.
Ici l’Europe rappelée à l’ordre – et à ses mensonges. Il fallait bien que les Européistes hurlent à « l’ingérence ». Ils ne s’en privèrent pas. Mais où étaient leurs cris lorsque Barack Obama imposait ses vues sur les gouvernements européens ? Lorsque la NSA écoutait les conversations des dirigeants européens ? Où étaient-ils lorsque Joe Biden conditionnait l’aide militaire, la politique énergétique et même les régulations numériques des pays de l’Union ? L’indignation est sélective : elle n’apparaît que lorsque Washington cesse d’être globaliste. Les Européistes défendront leur religion jusqu’à son dernier souffle.
Car l’analyse que fait ce texte « NSS » sur l’Europe est d’une sévérité inédite, mais d’une lucidité parfaite. Il décrit un continent : désarmé psychologiquement, ravagé par l’immigration de masse, bâillonné par une idéologie normative, incapable de maintenir ses taux de natalité, en voie d’effacement civilisationnel. Et, encore une fois, l’écho maurrassien est clair : sans continuité historique, sans identité durable, il n’existe pas de nation vivante. Trump ne dit pas autre chose. On est très surpris que ça vienne d’une personnalité comme la sienne, mais c’est ainsi (encore que son vice-président JD Vance semble avoir un discours réactionnaire un peu plus construit qui pourrait avoir influencé l’homme à la casquette rouge).
C’est la fin de la globalisation, le retour du monde multipolaire. En effet, un autre point est essentiel : le document acte la fin du rôle américain de « gendarme du monde ». L’administration Trump ne veut plus soutenir l’ordre planétaire tel qu’il avait été pensé en 1945 ; elle souhaite que les États-Unis défendent avant tout leur propre civilisation, sans se sacrifier pour maintenir des illusions universalistes, confirmant ainsi le slogan de Trump : « America First ».
Cette acceptation du multi-polarisme constitue évidemment une excellente nouvelle. Elle reconnaît que chaque civilisation possède une logique qui lui est propre, une forme, une tradition, une langue politique.
S’agissant de la Russie et l’Ukraine, c’est une lecture fondée sur la force et la faiblesse qui est faite. Le document affirme que l’Europe est agressive envers la Russie parce qu’elle est faible et pas de taille à lui faire face. L’idée est claire : les nations solides négocient ; les nations faibles gesticulent. Quant à l’Ukraine, l’objectif américain semble évident : Trump souhaite la paix, Zelensky la refuse (actuellement il refuse de céder le moindre territoire), La guerre va donc continuer. En conclusion, on peut penser que l’aide américaine diminuera probablement. Non par sympathie pour Moscou, mais parce que l’Amérique ne veut plus soutenir indéfiniment des conflits qui n’appartiennent pas à sa priorité civilisationnelle.
Pour ce qui concerne le soutien aux mouvements souverainistes européens, c’est un séisme politique. Au-delà de l’analyse, le NSS affirme clairement que Washington souhaite soutenir les mouvements patriotiques européens, ceux qui défendent l’héritage civilisationnel du continent.
Là encore, les Européens globalistes crient à l’ingérence. Pourtant, ce soutien correspond simplement à un principe, que l’Action française défend depuis un siècle : les nations ont le droit et le devoir de s’organiser.
Si l’Europe s’effondre, dit en substance la Maison Blanche, c’est toute la civilisation occidentale qui se décompose. Et les États-Unis n’ont aucun intérêt à voir disparaître leur sœur civilisationnelle. « Si les tendances actuelles se poursuivent, le continent sera méconnaissable d’ici 20 ans, voire moins. Dans ces conditions, il est loin d’être certain que certains pays européens disposeront d’économies et d’armées suffisamment fortes pour rester des alliés fiables. Nombre de ces nations persistent actuellement dans cette voie. Nous souhaitons que l’Europe reste européenne, qu’elle retrouve sa confiance en elle sur le plan civilisationnel et qu’elle abandonne son approche inefficace de réglementation excessive. Ce manque de confiance en soi est particulièrement manifeste dans la relation de l’Europe avec la Russie. (…) »
Un renversement des lignes idéologiques est possible… Le diagnostic posé dans le récent ouvrage de Mathieu Bock-Côté, Les Deux Occidents, trouve ici une résonance nouvelle. Oui, écrit-il, l’Occident est aujourd’hui divisé : une Amérique conservatrice, une Europe post-nationale, progressiste, idéologiquement épuisée. Mais qu’en sera-t-il dans un an, avec les élections de mi-mandat aux États-Unis ? Les Américains sont-ils vraiment tous devenus maurrassiens vendredi dernier ? Ça reste à confirmer !!!!! Si maintenant on regarde l’Europe, a contrario les partis conservateurs (et/ou populistes) semblent progresser partout. Malheureusement, sans cette dimension civilisationnelle et souverainiste conseillée par Trump.
En conclusion, souhaitons que l’Europe se ressaisisse – enfin. L’histoire retiendra peut-être ce NSS comme l’un des textes fondateurs du XXIᵉ siècle. Un document qui rompt avec l’illusion mondialiste et propose un retour au réel : la civilisation, les frontières, la souveraineté, les nations. Espérons que les peuples européens sauront entendre l’avertissement venu d’outre-Atlantique. Espérons que leurs dirigeants sauront s’inspirer de cette réhabilitation du politique, du réel, de l’héritage et de la continuité historique. Et espérons, surtout, que la majorité du peuple américain confirmera cette orientation, permettant au monde occidental de renouer avec son génie propre : une civilisation consciente de sa valeur et fidèle à ses nations.
Une précision est, bien sûr, nécessaire : si ce texte est fondamental et inspirant, ça ne valide néanmoins pas la totalité de la politique trumpiste.
dimanche 17 août 2025
Pour l’État et contre l’État

Un troisième texte de notre rubrique « Souvenez-vous de nos doctrines » est à retrouver aujourd’hui, de Charles Maurras cette fois…
*****
En tant qu’il gouverne, l’État doit laisser les compagnies et les corps s’administrer sous son contrôle par leurs délégations et représentations. En tant qu’il légifère, il doit consulter à tout propos et aussi souvent que possible ces délégations compétentes. Tout manquement fait par l’État à cette double règle est une faute qu’il commet contre lui-même. Il se charge, il se lie, il se diminue croyant s’agrandir et les citoyens dont il pense faire le bonheur en sont liés, changés et diminués avec lui.
En fait, nous sommes plus libéraux que les libéraux de doctrine. Nous sommes plus autoritaires que les autoritaires de profession. Et cela, sans nous contredire, en exposant notre pensée sous son double aspect naturel.
De nos deux séries de remarques au sujet de l’État, contre l’État et pour l’État, se dégagent deux conclusions assez directes :
I/- Il faut tendre à éliminer de la vie populaire tout élément démocratique, parlementaire et républicain de l’État politique d’un grand pays. Cet État politique doit être indépendant. Il y a des questions proprement régaliennes : le chef de l’État politique y doit être souverain.
II/- Il faut tendre à éliminer de la vie populaire l’élément État. Il faut constituer, organiser la France ou plutôt la laisser se constituer et s’organiser en une multitude de petits groupements naturels, autonomes, véritables républiques locales, professionnelles, morales ou religieuses, d’ailleurs compénétrées les unes par les autres et se gouvernant par leurs libres délibérations. Le parlementarisme expulsé de l’État central, maître de la diplomatie, des armées de terre et de mer, de la haute police, de la haute justice, pourvoie à ces fonctions d’intérêt général.
Qui ne voit que ces deux questions, très connexes, s’appellent mais se subordonnent. Il existe en France une vigoureuse tendance à former de ces petites républiques, vraiment autonomes et fortes : jamais un État électif, jamais un État faible, jamais un État parlementaire démocratique et républicain ne laissera se composer des centres de forces si redoutables pour lui et, s’il a la distraction de les laisser se former, ou bien leur répression vigoureuse s’imposera (souvenons-nous de la Gironde !) ou bien ils lui échapperont, ce sera la pure anarchie. Il faut un État politique très puissant, tant pour constituer que pour maintenir et protéger les républiques, mais si cet État très puissant se constitue, en bon français si la monarchie se fait, l’intérêt du prince soucieux de réserver l’indépendance et l’intégrité nécessaires de son pouvoir politique sera de seconder de toutes ses forces cette renaissance des républiques médiévales. En laissant prendre à celles-ci les pouvoirs et les libertés de leur compétence, il garantira les pouvoirs et les autorités qui n’appartiennent qu’à lui.
https://www.actionfrancaise.net/2025/08/16/pour-letat-et-contre-letat/
samedi 3 mai 2025
Du pape et du roi

L’éditorial de François Marcilhac
C’est en pleine joie pascale que les catholiques du monde entier ont appris le décès du pape François, au lendemain de ce qui aura été sa dernière bénédiction Urbi et Orbi — qu’il n’a pas eu la force de prononcer lui-même. L’Action française est un mouvement politique et non confessionnel : son l’objectif est d’instaurer un « compromis laïc » (Maurras) entre les Français, dont notre pays a d’autant plus besoin aujourd’hui que les facteurs de division s’accroissent et s’aggravent.
Pour une sainte laïcité
Mais l’AF sait aussi combien le catholicisme est intrinsèquement lié à l’identité de notre nation. Et notre Prince, avec raison, aime à rappeler que c’est dans un même mouvement qu’il pense en prince chrétien et agit en prince français. C’est pourquoi l’AF s’est évidemment associée, indépendamment de la foi personnelle de ses militants ou des lecteurs du Bien commun, à l’émotion dont le comte de Paris a fait part dans son communiqué. L’action de François, « pontife de conviction et de courage », pour reprendre les mots du Prince, n’aura pas été sans susciter divisions et étonnements parmi les catholiques eux-mêmes, alors qu’elle semblait parfois être mieux reçue du monde extérieur à l’Église. Nous avons pu critiquer, parfois sévèrement, ses prises de position, notamment à la suite des propos qu’il avait tenus à Marseille sur l’immigration. Mais ces critiques, formulées dans le respect dû à sa personne et à sa fonction éminente, n’ont jamais visé que ses propos politiques, où la matière de la foi n’était pas engagée — d’autant que François n’a rien lâché sur le respect de la vie, de la conception à la mort naturelle. La distinction de Dieu et de César, base d’une saine laïcité — en ce sens où la laïcité est et doit rester une notion chrétienne et ne pas dériver en un laïcisme hostile à la religion — fut toujours au fondement de notre monarchie royale. Si le roi se déclarait « empereur en son royaume », c’était pour écarter les empiètements politiques tant de l’empereur germanique que de la papauté. Aujourd’hui, où malheureusement nous vivons dans une République qui s’est construite en hostilité au catholicisme, il n’en reste pas moins que les patriotes doivent rester vigilants et refuser que des injonctions, même venues de haut, même prononcées avec la meilleure intention du monde, à partir du moment où elles empiètent sur le domaine politique propre au gouvernement des nations, viennent affaiblir leur essentielle souveraineté. Comme l’a rappelé maintes fois Jean-Paul II, l’existence des nations fait partie pour un catholique du plan de Dieu : le patriotisme relève du quatrième commandement.
Un catholicisme bien vivant
Les polémiques, encore récentes avec l’administration Trump, suscitées par les prises de position de François, montrent également que la parole papale est toujours aussi écoutée de par le monde. L’Iran chiite a été un des premiers pays à réagir à l’annonce de la mort du pape. Et des représentants du monde entier auront assisté à ses funérailles. Oui, le catholicisme est bien vivant ! Tous ceux qui, s’aidant d’études sociologiques biaisées et gallocentrées, parient pour un « désenchantement » du monde, semblent avoir pris leur désir pour la réalité. Certes, un « occident » consumériste et individualiste semble tourner le dos à la foi chrétienne : comment en serait-il autrement ? Mais il serait temps que l’« Occident » cesse de se croire le nombril du monde. Sur un autre plan, la guerre en Ukraine ou le soutien indéfectible à lsraël ne révèlent-ils pas que le « reste du monde » est de moins en moins disposé à le suivre ? Et que des prêtres africains viennent aujourd’hui évangéliser nos paroisses ne doit attrister les fidèles que dans la mesure où cela signifie que nos pays ne forment plus de prêtres en nombre suffisant. En revanche, comment mieux prouver que l’Eglise, selon le mot de Maurras, est « la seule internationale qui tienne » ? De plus, tous ceux qui mettent en avant un quelconque sens de l’histoire présidant à la disparition du christianisme doivent réfléchir à l’essor du catholicisme dans le monde et, s’agissant de la France, que la République s’est employé méthodiquement à déchristianiser, à l’augmentation du nombre de baptêmes d’adultes et d’adolescents dans la nuit de Pâques en 2025 : 17 000. Rien ne permet de dire que cette dynamique se poursuivra. Mais il est toutefois un peu tôt pour enterrer le catholicisme, y compris dans notre République « laïque », ou plutôt laïciste. Le sens de l’histoire n’existe pas. Et s’il est une sottise absolue en politique, en matière de foi le désespoir, pour un catholique, est un péché, voire le péché.
L’Action française et la religion catholique
Et puisque l’attitude de Maurras et de l’Action française vis-à-vis de l’Eglise catholique est souvent calomniée, que la mort du pape soit aussi pour nous l’occasion de rappeler que nous n’avons jamais conçu l’« Église de l’ordre », saluée par Maurras, au sens étroitement policier de « contrôle social ». Comme il le précise dès l’introduction de son Bienheureux Pie X : « Notre ordre n’était pas seulement forain [extérieur], ne ressemblait en rien à celui dont les Russes avaient déjà couronné Varsovie ». Ce que souhaitait Maurras et ce que l’AF souhaite toujours, c’est rejoindre par une autre voie, laïque, à coup sûr — tel est le sens du « compromis laïc » —, l’anthropologie enseignée par l’Église, de la conception de l’homme lui-même à celle du peuple ou de la nation, autrement dit la définition pérenne de la société. Une voie qui est, en bonne théologie, celle de la lumière naturelle : tel est le sens non instrumental de l’Église de l’ordre chez Maurras.
Du reste, Maurras met les choses au point dès le début de son livre Le Dilemme de Marc Sangnier : « On se trompe souvent sur le sens et sur la nature des raisons pour lesquelles certains esprits irréligieux ou sans croyance religieuse ont voué au Catholicisme un grand respect mêlé d’une sourde tendresse et d’une profonde affection. — C’est de la politique, dit-on souvent. Et l’on ajoute : — Simple goût de l’autorité ». Ou encore : « “Vous aimez ce gouvernement fort.” Tout cela est frivole, pour ne pas dire plus. Quelque étendue que l’on accorde au terme de gouvernement, en quelque sens extrême qu’on le reçoive, il sera toujours débordé par la plénitude du grand être moral auquel s’élève la pensée quand la bouche prononce le nom de l’Église de Rome. […] C’est à la notion la plus générale de l’ordre que cette essence religieuse correspond pour ses admirateurs du dehors. […] La conscience humaine, dont le plus grand malheur est peut-être l’incertitude, salue ici le temple des définitions du devoir ».
Voilà qui est rappelé. Mais la fonction essentielle d’une conception catholique de la société va encore plus loin. Dans Mes Idées politiques, Maurras, qui vise évidemment la conception utilitariste de la religion qui était celle de Voltaire, ajoute : « Celui qui a dit qu’il fallait une religion pour le peuple a dit une épaisse sottise ». Et de préciser : « Il faut une religion, il faut une éducation, il faut un jeu de freins puissants pour les meneurs du peuple, pour ses conseillers, pour ses chefs, en raison même du rôle de direction et de réfrènement qu’ils sont appelés à tenir auprès de lui : si les fureurs de la bête humaine sont à craindre pour tous, il convient de les redouter à proportion que la bête jouira de pouvoirs plus forts et pourra ravager un champ d’action plus étendu ». Ainsi, loin d’être pour le peuple, l’Église comme temple des définitions du devoir est avant tout pour les dirigeants et, évidemment, dans l’esprit de Maurras, pour le premier d’entre eux : le Roi. Malheureusement, ceux qui, dans notre République, font la bête en contrefaisant le roi, se sont affranchis de ces freins puissants, alors même qu’ils disposent de pouvoirs que nos rois n’ont jamais eus. D’où le délitement de notre société, la destruction de notre cité. Aussi, espérons et agissons !
https://www.actionfrancaise.net/2025/05/02/leditorial-de-francois-marcilhac-85/
samedi 1 mars 2025
Maurras, un grand défenseur de la civilisation

L’essai de Gérard Hupin, Un grand défenseur de la civilisation, Charles Maurras, a fait l’objet d’une conférence prononcée à la Tribune du Cercle « Septembre » à Bruxelles, le 21 mars 1955. Pour son impression, il a été préfacé par Gustave Thibon, que nous vous proposons de lire ici.
*****
par Gustave Thibon
J’ai lu avec un profond intérêt – un intérêt auquel ma vieille amitié pour l’homme que fut Maurras, ajoutait une note d’émotion intense – le petit livre que M. Gérard Hupin consacre au plus grand défenseur de la civilisation qui ait paru dans notre époque.
Ces pages, dont la concision lumineuse va droit à l’esprit du lecteur, constituent une excellente initiation pour ceux qui ne connaissent pas l’œuvre de Maurras. Et pour ceux qui ne la connaissent qu’à travers des interprétations déformantes, entretenues par la paraisse d’esprit et la malveillance, elles balaieront une foule de préjugés et d’équivoques.
Défenseur de la civilisation : Maurras a été cela avant tout, et sa vie s’est consumée dans ce combat. Mais qu’est-ce que la civilisation ? C’est un climat où l’individu, en naissant, « trouve plus qu’il n’apporte », un capital de beauté, de vertu et d’harmonie, lentement amassé par le génie lumineux de l’homme en lutte avec les forces obscures de la nature, une victoire du principe immortel qui est en nous sur le chaos et sur la mort. Mais cette victoire reste toujours précaire et menacée ; la nature porte la civilisation comme l’abîme porte l’arche : sur un tombeau entr’ouvert. Le bien gagné reste à défendre, dit Maurras dans son admirable Colloque des morts. Rien n’est définitif en ce monde ; l’œuvre accomplie est toujours à refaire et, par un étrange paradoxe, rien n’a plus besoin d’être défendu contre la mort que ce rayon d’éternité posé sur les choses du temps. Pendant plus de cinquante ans, Maurras, debout à la proue du vaisseau de la civilisation, a été cet homme qui dit non à toutes les formes du naufrage, à la colère des vents, comme aux incantations des sirènes…
Et son message demeure aujourd’hui plus vivant, plus actuel que jamais [et rappelons que Gustave Thibon est mort au début de l’année 2001, il n’a donc pas connu la période déliquescente très actuelle, qui confirme d’autant ses propos-ci]. Je sais bien qu’il comporte des parties caduques : c’est la part inévitable des circonstances dans toute œuvre humaine. Mais sous ses frondaisons fanées, la sève éternelle reste intacte. Au reste, le jaillissement de la pensée de Maurras déborde de tout côté l’opinion philosophique et politique qu’on a encensée ou condamnée sous le nom de maurrassisme. Je n’aime pas les mots en –isme, et celui-là pas plus que les autres. La pensée d’un homme de génie est une source, un système n’est pas qu’un bassin : Maurras est plus grand et plus vrai que tout maurrassisme.
Il est surtout plus universel. Ce qu’on a appelé son étroitesse ou son exclusivisme n’est pas autre chose que le souci de respecter la hiérarchie des valeurs, de ne pas confondre les plans ni brûler les étapes. Écoutons l’invocation qu’adresse à Minerve cet homme qu’on a si souvent traité de doctrinaire fanatique et borné : « que d’autres, moins pieux ou moins réfléchis, t’aient donné pour prison une case de leur pensée, qu’ils t’enferment dans un point du temps ou dans un lieu du monde ! Entends mieux nos propos : c’est la vie, la vie tout entière et non un fragment de la vie, toute la science, tout art, toute morale, toute rêverie, tout amour qui te sont exposés afin que tu leur marques la cadence de l’univers ». En réalité, Maurras nous convie à sauver – chacun à notre place et dans nos limites – tout ce qui dans l’homme est digne de l’homme, tout ce qui fait partie de l »héritage sacré : patrie, beauté, ordre, amour, prière. Faut-il ajouter que la sagesse éternelle, invoquée ici sous le nom de Minerve, a repris peu à peu, dans la pensée et dans le cœur de Maurras, son vrai visage qui est celui du Verbe incarné ?
Le rayonnement de l’œuvre de Maurras subit aujourd’hui une éclipse. Nous le regrettons pour ceux que cette éclipse prive de la lumière, plutôt que pour la lumière elle-même. Car, comme disait Victor Hugo : « Ce n’est pas du côté du soleil que l’éclipse fait de l’ombre ».
Le livre de M. Gérard Hupin vient à son heure : nous ne doutons pas qu’il contribuera efficacement à dissiper les nuées que l’ignorance et la mauvaise foi ont entassées autour de ce foyer de lumière qu’est la pensée de Maurras.
https://www.actionfrancaise.net/2025/02/28/maurras-un-grand-defenseur-de-la-civilisation/
lundi 24 février 2025
Une nouvelle enquête ?

par Adègne Nova
Pourquoi avoir enquêté sur la monarchie ? Quand Charles Maurras s’est lancé dans cette étude, longue, il s’y est attelé parce que le contexte de son époque le poussait à vouloir y voir clair dans l’État pour en vérifier les organes et les positions. Des décennies plus tard, le contexte encore – le même ? Non ! Bien pire… – nous fait dire que, définitivement, le régime en vigueur n’est pas apte à autre chose que mener la France à sa perte totale.
En 1925, quand l’Enquête sur la monarchie est réimprimée, son auteur s’étonne de la longévité de ses dires, déplorant en même temps sa toujours grande actualité. Malgré une guerre abominable et des millions de morts, partout, malgré des changements immenses « dans les êtres et dans les choses », ainsi que Maurras le mentionne dans le « discours préliminaire » paru en ouverture de cette nouvelle édition, rien « n’a fait varier d’un iota le problème central de la vie publique française, sa faiblesse de direction ! »
Un quart de siècle après l’Enquête, « on se demande toujours, et de plus en plus : oui ou non, l’institution d’une monarchie traditionnelle, héréditaire et décentralisée n’est-elle pas de salut public ? » Alors, un siècle après ce quart de siècle, imaginez donc… après le collège unique le programme commun, l’abolition de la peine de mort, l’arrêt de la conscription, la fin de la diplomatie, le culte de la personne jupitérienne, les magouilles et prises illégales d’intérêts, après des désaveux, le mariage pour tous et les morts du terrorisme, après les saccages liés à la transition énergétique, après les lois travail, santé, pouvoir d’achat et autres, après hadopi, le paritarisme et la GPA, après les gilets jaunes, la covid et la dissolution, après la constitutionnalisation de l’avortement, l’islamisation de la société et la déculturation, après le musellement de l’expression… les sources de mécontentement sont légion et, surtout, semblent sans fin et sont légitimes quand on constate la défaillance de tous ces gouvernements successifs. Certains de ces mécontentements sont superficiels, d’autres ne touchent pas la population dans sa totalité pendant que d’autres encore peuvent être plus graves et bien plus globaux.
Maurras disait en son temps que « la politique spécifiquement républicaine de la République ou, plus généralement [de trop nombreuses années] de démocratie, ont déterminé un abaissement considérable… » et que, par ailleurs, celle-ci est bien la dernière à pouvoir s’occuper de demain puisque jamais elle ne pense à l’avenir. Nous vérifions cela tous les jours ! Bien sûr, la République donne l’illusion à l’électeur qu’il a la possibilité de choisir et que, en cela, s’il n’est pas satisfait il n’a qu’à patienter quelques années pour pouvoir changer les choses… mais finalement, il ne change rien du tout bien que changeant les hommes qui, évidemment, n’échappent pas à la constante de la démocratie historique.
Petit aparté, pour mener son Enquête, Charles Maurras s’est tourné vers la Maison de France, ce n’est pas le chemin de l’Espagne qu’il a pris pour évoquer le sujet. Non, c’est auprès des « deux représentants de l’opinion royaliste ayant la confiance du Prince [le duc d’Orléans], M. André Buffet, chef du bureau politique de Monsieur le duc d’Orléans, et le comte de Lur-Saluces, président des Comités royalistes du sud-ouest », exilés résidant tous deux à Bruxelles, qu’il s’est rendu… et aujourd’hui encore, en 2025, les militants d’AF, les membres d’AF, les sympathisants d’AF soutiennent la Maison de France, pas les Blancs d’Espagne, abusivement qualifiés de légitimistes sans en avoir la légitimité, seule détenue par la Maison de France.
Si nous prenons la peine de seulement regarder autour de nous sans préjugé de quelque nature qu’il soit, nous ne pouvons que convenir d’une chose : « la République ne peut faire les affaires de la France ». En effet, les enfants sont tués dans l’œuf, constitutionnellement parlant, les diplômes sont dépréciés, l’ascenseur social est en panne, les portes ont été détruites aux frontières, la laïcité se meut de « bouffeuse de curés » en marraine de l’islamisation, la souveraineté française n’est même plus réduite à peau de chagrin, elle est complètement dissoute dans l’empire bruxellois, les vieux sont euthanasiés, les entrepreneurs saignés, les agriculteurs méticuleusement suicidés, l’argent du labeur français généreusement distribué à l’étranger.
Empruntant les mots de Maurras, comment admettre que « la patrie s’effondre, ou que la civilisation nationale périsse » ? Peut-être serait-il temps de mener une autre enquête… sur la République cette fois ! Il a été établi par l’Enquête que « la royauté dispose seule de pouvoirs assez vifs, assez réguliers, assez prolongés, par là même assez pénétrants, pour opérer le difficile sauvetage de la France », que pouvons-nous établir s’agissant de la République ?
Les années ont passé, le siècle a changé, la civilisation s’est transformée, les hommes se sont affaiblis, pourquoi ? Pour quoi ? À cause de quoi ? Voilà bien les questions que nous, royalistes, devons nous poser aujourd’hui. Il faut mener une Enquête sur la République… au plus vite.
https://www.actionfrancaise.net/2025/02/22/une-nouvelle-enquete/
mardi 11 février 2025
Encyclique aux Français : le testament politique de Bernanos

Par Axel Tisserand
Ce texte de Bernanos, trop méconnu, est le dernier du polémiste et romancier : écrit sur son lit d’agonie, la mort en interrompit la rédaction. Bernanos n’a toutefois rien perdu de sa verve : Mauriac n’a fait que remplacer Maurras dans une détestation tous azimuts de ce que représente le personnage.
Le titre, une fois surpassé l’étonnement, dit tout. Comment en effet Bernanos peut-il se permettre d’écrire et d’envoyer une encyclique ? L’exercice n’est-il pas réservé aux évêques et, surtout, au premier d’entre eux, celui de Rome ? N’appartient-il pas au pape d’envoyer des « circulaires » – sens du grec « encyclique » ? C’est que ce dernier texte boucle, justement, tout le combat du royaliste Bernanos depuis sa jeunesse : le refus radical du ralliement à la (IIIe) République, imposé par le pape Léon XIII dans son encyclique Au milieu des sollicitudes du 16 février 1892, confirmée par l’encyclique Notre consolation du 3 mai suivant – textes que l’éditeur a eu la judicieuse idée de livrer aux lecteurs en annexes.
Or, ces deux textes sont, pour Bernanos, non seulement à l’origine de la déchristianisation de la France, principalement de sa bourgeoisie, mais aussi l’acte de naissance d’une démocratie chrétienne envers laquelle il n’a jamais caché son mépris haineux. C’est pourquoi dans le texte Mauriac, considéré par Bernanos comme la statue du Commandeur de la démocratie chrétienne, remplace Maurras devenu, depuis Les Grands Cimetières, la statue du Commandeur du conservatisme bourgeois – le doctrinaire de ce fameux « réalisme » qui serait la doctrine de la démission nationale, alors que, quelques années auparavant, Bernanos, avec lucidité, avait vu dans la condamnation de l’Action française un Ralliement bis. Et Bernanos se montre d’autant plus méchant envers Mauriac qu’en rejoignant, lors de l’affaire espagnole, le camp républicain, comme ce dernier, tout en accablant d’injures son camp historique – l’Action française – qui prit le parti du camp national, il sembla avoir sinon rejoint, du moins accepté pour alliée cette démocratie chrétienne qu’il n’a pourtant jamais cessé de vitupérer. Aussi tient-il avant de mourir à remettre les pendules à l’heure.
Mais ce texte est aussi un plaidoyer pro domo : après avoir fait de la bourgeoisie un mythe répulsif, il tient à montrer que la chose est plus complexe et à rendre hommage à cette partie de la bourgeoisie restée chrétienne en dépit d’un XIXe siècle impitoyable aux pauvres, celle à laquelle appartenait son père, par ailleurs lecteur de Drumont. Par cette encyclique, Bernanos, à la veille de sa mort, remplit aussi un devoir filial.
dimanche 2 février 2025
Serviteurs et maîtres

Charles Maurras l’appelait « le grand Le Play »… pourquoi ? Parce que c’est Frédéric Le Play qui parle de la famille comme de la vraie cellule politique ; parce que c’est lui qui opposa sans cesse à l’intrusion de la nouveauté vagabonde la tradition héréditaire, aux lois écrites si changeantes la coutume, aux vastes États menacés de révolutions politiques ce qu’il appelle les gouvernements locaux et le patronage des autorités sociales ; parce que sa lucidité était vive ; parce qu’il est sincèrement contre-révolutionnaire…
Aujourd’hui, nous vous proposons de le lire quand il évoque, en février 1944, des relations qui changent avec les mentalités nouvelles, briseuses de traditions, certes, mais surtout profondément mauvaises pour la société des hommes.
*****
par Frédéric Le Play
Le domestique faisait autrefois partie intégrante de la famille : il prenait part au culte intérieur ; il était en contact continuel avec les maîtres et s’asseyait à leur table ; il les secondait dans les travaux du foyer et de l’atelier. Il s’identifiait à tous les sentiments et à tous les intérêts de la communauté, au même titre que les parents célibataires. Comme ces derniers aussi, il restait, pendant toute la durée de sa vie, attaché à la maison. Sa situation n’était point changée par la mort du père : il se maintenait près de l’héritier, comme l’eût fait, en pareil cas, un véritable associé. De là naissaient naturellement, et s’ennoblissaient par une mutuelle affection, la bienveillance chez le maître et le dévouement chez le serviteur. Les fonctions de la domesticité étaient parfois remplies par des jeunes gens qui, aspirant à créer un établissement, venaient chercher, auprès du maître de leur choix, l’apprentissage d’une profession.
J’ai appris dans ma jeunesse, de plusieurs vieillards qui avaient conservé un souvenir très net de l’Ancien Régime, une multitude de traits démontrant l’intime solidarité qui unissait alors les maîtres et les serviteurs. Il n’était pas rare, par exemple, de voir un domestique léguer son épargne à l’un des jeunes maîtres dont il avait soigné l’enfance. En France, le domestique décédé était parfois admis au tombeau des maîtres. En Angleterre, les grandes familles rurales font encore annoncer dans les journaux, dans le comité de leur résidence, le décès d’un vieux serviteur qui s’est distingué par de loyaux services.
Les auteurs comiques des deux derniers siècles, qui ont pris plaisir à mettre en scène les détails scandaleux de la vie de famille, laissent cependant apercevoir chez les domestiques la familiarité affectueuse et le dévouement. Les auteurs du temps présent ne signalent plus chez eux que l’esprit de lutte et d’envie.
Ces rapports ont été brisés en France par notre nouveau régime de familles instables. Le changement est si profond que le mot « domestique », auquel s’attachait autrefois un sentiment d’estime et d’affection, ne rappelle guère aujourd’hui qu’une pensée de bassesse et d’antagonisme. Comment se croiraient-ils liés envers les gens dévoués à la famille, ces héritiers qui cèdent à des étrangers le foyer paternel, qui en dispersent le mobilier par une vente à l’encan et qui abandonnent même les cadres et les images des ancêtres ? Quant aux rares héritiers qui garderaient la console et leurs obligations, ils ne sauraient y faire honneur dans la situation gênée qui leur est faite par le partage. Les domestiques de notre temps sentent donc que le foyer du maître n’est point pour eux un asile assuré : ils n’y rattachent ni leurs affections ni leurs vues d’avenir. Et comme les rapports intimes des maîtres et des domestiques ne comportent pas d’indifférence, ceux-ci sont conduits à haïr, tout au moins à envier, ceux qu’ils ne savent plus ni respecter ni chérir…
Ce rapprochement intime et forcé de deux classes ennemies trouble profondément le bonheur individuel et l’harmonie du foyer domestique. L’incessante répétition du mal supplée ici à son intensité : elle constitue une des plus lamentables circonstances de notre régime moderne ; elle donne chaque jour aux esprits prévenus et passionnés, qui nous retiennent dans la voie fausse suivie depuis 1793, une démonstration pratique du vice de nos familles instables. Il est donc permis d’espérer que cet enseignement ne restera pas toujours stérile.
(Illustration : partie d’une image ornant le Tacuinum sanitatis, XIVe siècle, conservé à la Bibliothèque nationale de France)
https://www.actionfrancaise.net/2025/01/30/serviteurs-et-maitres/
lundi 27 janvier 2025
La mosquée

1905, la loi de séparation des Églises et de l’État, qu’évoquait hier Gérard Leclerc, est promulguée. Au programme ensuite : laïcité, manœuvre de déchristianisation, disparition de congrégations religieuses… et, parallèlement, depuis 1905 (date d’édification de la mosquée Noor-e-Islam de Saint-Denis de la Réunion, la première du pays), ce sont plus de 600 mosquées et bien davantage de lieux de culte musulmans qui ont été construits et aménagés à travers les régions françaises.
Ci-après, nous vous proposons ce qu’écrivait Charles Maurras dans sa rubrique « La Politique » du n°194 du 13 juillet 1926 du quotidien L’Action française alors que l’inauguration de la Grande mosquée de Paris aurait lieu deux jours plus tard. Dès lors, lisons, réfléchissons et cessons d’ingurgiter toutes crues la pensée et l’idéologie diffusées à l’envi par des élites qui n’en sont pas.
*****
Par Charles Maurras
« Quelques rues du centre de Paris sont égayées par de très belles robes de nos visiteurs marocains. Il y en a de vertes, il y en a de roses, il y en a de toutes les nuances. Certains de ces majestueux enfants du désert apparaîtraient ‘vêtus de probité candide et de lin blanc’ si leur visage basané et presque noir ne faisait songer au barbouillage infernal. Que leurs consciences soient couleurs de robe ou couleur de peau, leurs costumes restent enviables : notre ami Eugène Marsan m’est témoin que le plus négligent des hommes serait capable des frais de toilette qui aboutiraient à ces magnifiques cappa magna, à ces manteaux brodés de lune et de soleil. Notre garde républicaine elle-même, si bien casquée, guêtrée et culottée soit-elle, cède, il me semble, à la splendeur diaprée de nos hôtes orientaux.
Toute cette couleur dûment reconnue, il n’est pas moins vrai que nous sommes probablement en train de faire une grosse sottise. Cette mosquée en plein Paris ne me dit rien de bon. Il n’y a peut-être pas de réveil de l’Islam, auquel cas tout ce que je dis ne tient pas et tout ce que l’on fait se trouve aussi être la plus vaine des choses. Mais, s’il y a un réveil de l’Islam, et je ne crois pas que l’on en puisse douter, un trophée de cette foi coranique sur cette colline Sainte-Geneviève où enseignèrent tous les plus grands docteurs de la chrétienté anti-islamique représente plus qu’une offense à notre passé : une menace pour notre avenir. On pouvait accorder à l’Islam, chez lui, toutes les garanties et tous les respects. Bonaparte pouvait se déchausser dans la mosquée, et le maréchal Lyautey user des plus éloquentes figures pour affirmer la fraternité de tous les croyants : c’étaient choses lointaines, affaires d’Afrique ou d’Asie. Mais en France, chez les Protecteurs et chez les Vainqueurs, du simple point de vue politique, la construction officielle de la mosquée et surtout son inauguration en grande pompe républicaine, exprime quelque chose qui ressemble à une pénétration de notre pays et à sa prise de possession par nos sujets ou nos protégés. Ceux-ci la tiendront immanquablement pour un obscur aveu de faiblesse. Quelqu’un me disait hier : — Qui colonise désormais ? Qui est colonisé ? Eux ou nous ?
J’aperçois, de-ci de-là, tel sourire supérieur. J’entends, je lis telles déclarations sur l’égalité des cultes et des races. On sera sage de ne pas les laisser propager trop loin d’ici par des haut-parleurs trop puissants. Le conquérant trop attentif à la foi du conquis est un conquérant qui ne dure guère.
Nous venons de transgresser les justes bornes de la tolérance, du respect et de l’amitié. Nous venons de commettre le crime d’excès. Fasse le ciel que nous n’ayons pas à le payer avant peu et que les nobles races auxquelles nous avons dû un concours si précieux ne soient jamais grisées par leur sentiment de notre faiblesse. »
(Illustration : peinture à l’huile anonyme du XVIIe siècle de sainte Geneviève, conservée au musée Carnavalet)
samedi 18 janvier 2025
Histoire de Mes idées politiques

Nous vous proposons de relire aujourd’hui l’article de Pierre Chardon paru dans L’Action française n°231 du 19 août 1937, à la page « Vie littéraire française ».
*****
Certain jour de novembre 1936, M. Jean Fayard me fit part d’un projet qu’il avait. Il voulait créer une collection de textes philosophiques et politiques de « penseurs de droite ». Cette expression fut employée pour simplifier, chacun des interlocuteurs comprenant parfaitement quelle en était la signification véritable et profonde.
— Et, ajouta tout de suite M. Jean Fayard, je veux que cette collection commence par Maurras. Voulez-vous vous charger de lui demander son accord et de faire le choix des textes ? Il écrirait une courte introduction, et nous publierions le livre le plus tôt possible.
Voici donc rendu à César ce qui lui appartient : c’est M. Jean Fayard qui est en premier lieu responsable de Mes idées politiques. Il importe que ce soit dit, puisque ce livre, tel qu’il fut souhaité par lui, est, de l’avis unanime, le livre qui était nécessaire, le service par excellence de la pensée de Maurras.
Dirai-je mon émotion, ma joie, mon enthousiasme et ma reconnaissance ? Chacun des disciples de Maurras peut l’imaginer. Rentrée chez moi, je fis part à mon entourage du grand projet et il ne fut question d’autre chose. Évidemment, il fallait que Maurras l’acceptât, mais on ne pouvait penser une seconde qu’il refuserait. Le lendemain matin, munie d’une belle lettre bien claire et très précise, je me précipitai rue de la Santé. Je demandai que l’on transmît d’urgence le message au prisonnier et que l’on me rapportât la réponse. À midi sonnant, en me mettant à table avec un appétit de combattant, je fis part aux miens de cette réponse immédiate de Maurras : « Entendu, c’est une excellente idée ».
Alors le travail commença, et il continua sans interruption jusqu’au 28 avril, jour où furent remises à l’éditeur les ultimes épreuves de la préface, avec les ultimes corrections.
Première étape : que devait être ce recueil de textes de la pensée politique de Maurras ? Eh bien ! Ce ne devait pas être un recueil de textes, mais l’occasion, la circonstance heureuse qui permettrait d’établir de façon définitive la doctrine politique de Maurras, dans son ensemble et dans son détail. Il fallait que le lecteur parcoure les étapes successives de cette doctrine, qu’il en suive le déroulement, comme si lui-même découvrait à son tour ce que Maurras avait découvert, et qu’au bout de la route, à la plus fine et à la plus haute pointe du sommet, il retrouve et revoie tout le pays parcouru, le reconnaisse, et ne puisse jamais oublier cette magnifique route, la seule, celle qu’il faut suivre coûte que coûte, route naturelle et indestructible.
Je mis sur pied le plan de l’ouvrage tel que je le concevais et je le soumis au « patron ». Il me fit cette objection inouïe :
— Mais croyez-vous que vous trouverez des textes qui répondront à tout cela ? Je l’assurai qu’il ne devait concevoir aucune crainte, qu’il s’était parfaitement expliqué, depuis cinquante ans, sur « tout cela ».
— Ce qui importe, dit-il, c’est la partie centrale de votre plan : L’ÉTABLISSEMENT DE LA MÉTHODE : LA SCIENCE POLITIQUE. Nous étions bien d’accord, il ne restait plus qu’à trouver les textes, les grouper, les ordonner.
Lorsque le manuscrit fut achevé, c’est à dire un gros paquet de feuilles blanches sur lesquelles étaient soigneusement collées des coupures imprimées munies des titres, sous-titres, chapitres, sous-chapitres et table des matières, je le portai à M. Jean Fayard. Il en fut satisfait, et il aborda le plus difficile : « Que Maurras ne garde pas trop longtemps ces précieux papiers, et qu’il nous écrive une petite introduction pour présenter le livre. Il faut publier le plus tôt possible. »
Maurras, également satisfait, ne fit sur le manuscrit que des corrections de style, comme il en fera toute sa vie, cherchant sans fin le mot exact, l’expression unique. On donna le gros paquet aux imprimeurs, et la grande promenade des épreuves commença. De l’imprimerie de province à la maison Fayard, puis porte de Saint-Mandé à mon domicile, puis à la Santé, de la Santé chez moi, retour à l’éditeur, puis à l’imprimeur. Entre temps, Maurras avait relu, corrigé, ajouté. Ajouté des pages manuscrites entières, singulièrement dans la partie centrale, au chapitre IV, LA SCIENCE POLITIQUE : De la biologie à la politique, Les lois, L’histoire et Distinction entre la morale et la politique. Ceux qui les connaissent n’auront pas de peine à se représenter le travail de précision qu’il fit subir à ces textes si importants. Les corrections succédèrent aux corrections, jusqu’à ce qu’enfin il crut avoir, approximativement, exprimé sa pensée dans les termes les plus sûrs. Je dis approximativement, car Maurras ne se tient jamais satisfait de lui-même, il ne cesse de tendre vers mieux, vers plus parfait, vers la juste et irremplaçable expression qui elle seule traduira la vérité, mais qui fera avec la vérité un corps indissoluble.
Mon travail alors consistait à déchiffrer les corrections et à les raccorder au texte. Quelquefois un mot m’échappait. Malgré mes efforts, conjugués à ceux d’un ami dévoué qui arrive à quelque virtuosité dans la lecture d’un manuscrit maurrassien, il y eut parfois des hiéroglyphes irréductibles. Le texte était alors renvoyé à la Santé avec des demandes d’explication. Il lui est arrivé de revenir complètement retourné et changé. Enfin, le corps du livre fut achevé, mis au point, le bon à tirer signé.
Restait l’introduction : en principe quatre à cinq pages. Oui, oui, dit Maurras, j’y travaille. Sur une première version dactylographiée, d’innombrables corrections, des béquets, à peu près pas un seul mot exact, sauf toutefois la première phrase qui n’a jamais varié. Nous prenons à deux ce manuscrit, nous le déchiffrons et transcrivons, nous le faisons dactylographier en plusieurs exemplaires que je porte à la prison. C’était le début d’une merveilleuse aventure.
Tout le monde a dit, écrit, répété, que la préface de Mes idées politiques, La Politique naturelle, quinte essence de la pensée maurrassienne, était sans doute à ce jour ce que Maurras avait écrit de plus parfait, de plus définitif, tel le Candide de Voltaire pareillement écrit loin de tout, et sensiblement au même âge. La plus pure joie de ma vie, c’est certainement d’avoir assisté à la création de ce chef-d’œuvre. Chaque jour, au petit manuscrit primitif vint s’ajouter quelque chose. Peu à peu la vision se précisa, s’éclaira, se simplifia, tout en s’élevant et en s’élargissant. Les feuillets s’ajoutaient aux feuillets, et leur déchiffrement se transformait, à chaque nouvelle version, en découverte. Nous assistions à une sorte de lutte miraculeuse, et à chaque fois Maurras gagnait du terrain, terrassait des difficultés, épurait sa forme en même temps qu’il approchait de l’expression suprême. L’aspect de l’écriture elle-même permettait de suivre les phases du beau combat nocturne. Nous pouvions nous le représenter dans sa cellule, dans ce tout petit espace hermétiquement clos entre quatre hauts murs, penché sur un coin de sa table encombrée et même surchargée, éclairé d’une seule lampe illuminant ce pauvre papier d’écolier dont il se sert toujours. Peu à peu, au fur et à mesure que l’idée prenait corps et pressait la main trop lente, les lettres grandissaient, chevauchaient les lignes et, lorsque la fatigue trahissait enfin les doigts crispés au porteplume, il n’y avait plus sur la mince page que des signes.
Dans la matinée, un petit télégraphiste apportait le mot griffonné en dernier lieu, m’avertissant que je pouvais envoyer chercher ou qu’on allait m’apporter la copie tant attendue, tant réclamée. Il y eut ainsi beaucoup de versions manuscrites, c’est à dire refaites ou recorrigées sur dactylographie, avant la première épreuve d’imprimerie. Et tout recommença sur le texte imprimé.
Les jours, les semaines, les mois avaient passé. Des quatre à cinq pages de l’introduction nous étions à cent, et nous avions La Politique naturelle, « véritable Traité de l’Homme », comme l’a parfaitement dit Robert Brasillach. Les bonnes têtes de cette année 1937 se rendent compte que l’événement provoqué par le gouvernement de la République, cette circonstance immédiatement saisie par leur jeune éditeur, est sans doute l’événement le plus riche en conséquences certaines de renaissance et de restauration.
La France et l’Europe ont pu être bouleversées par le Contrat social à quoi l’on n’opposait rien. La France et l’Europe (et plus loin encore), depuis longtemps ébranlées dans leurs dogmes démocratiques par la pensée de Maurras, envers et contre tout répandue et agissante depuis cinquante ans, possèdent maintenant l’antidote absolu du mortel poison révolutionnaire. Au Contrat social, fabrication artificielle et arbitraire, d’où sort depuis deux cents ans tout le mal politique et social, tout le mal intellectuel et moral, Maurras oppose, de sa victorieuse prison, La Politique naturelle. Certains plaisantins voudront bien m’assurer que personne de l’URSS, personne de la CGT, personne du Frente popular [coalition politique espagnole de gauche crée en janvier 1936], et personne parmi les plus fameux du Parti communiste français n’a lu le Contrat social et n’en connaît même le titre, le sujet, la date, l’auteur. C’est bien certain. On ajoutera que le Livre des Livres, la Pensée des Pensées, c’est Le Capital de Karl Marx. Non. Le Capital est actuellement la dérivation la plus dangereuse, la résurgence la plus puissante de la source. Mais la France doit tout son malheur, dans les onze dernières années du XVIIIe siècle, à un ensemble de doctrines ébauchées deux lustres auparavant, et auxquelles le Contrat social donna la vie effective. Le livre n’existe plus en 1937 en tant que livre, mais il existe plus que jamais comme agent directeur et tout puissant de la politique française.
La Politique naturelle en sera l’antidote vivant.
https://www.actionfrancaise.net/2025/01/10/histoire-de-mes-idees-politiques/
vendredi 3 janvier 2025
Maurras après Maurras

Bientôt dans le prochain numéro de la NRU : Maurras après Maurras.
*****
par Christian Franchet d’Esperey
En 2025, quel profit peut-on réellement tirer de la pensée de Maurras, cet homme de la première moitié du XXe siècle,directement issu de la matrice du XIXe, qui a échoué dans son projet de restauration monarchique et, en 1940-44, a choisi le parti perdant ? Question ô combien légitime.
La première réponse possible est de se poser directement la question de la validité actuelle de ses textes les plus célèbres, L’Avenir de l’intelligence, Kiel et Tanger, etc. C’est gravir la montagne par sa façade la plus directe mais aussi la plus abrupte. Une autre méthode est de s’interroger sur la valeur de la réflexion des plus pénétrants de ses disciples, et de mesurer à travers eux ce que sa pensée a conservé de vivant.
C’est la voie que prend ici – sans récuser en rien la première approche – Philippe Lallement. Il s’appuie sur une méthode illustrée en 1957 par Raoul Girardet dans un article fondateur sur « l’héritage de l’Action française ». La vitalité d’un maître à penser s’évalue notamment à sa capacité à susciter d’autres maîtres, qui ne se contentent pas de répéter la parole magistrale, mais savent la faire vivre en effectuant son « aggiornamento »– c’est-à-dire l’adaptation de son expression à des circonstances toujours changeantes. Au risque de tomber dans la dissidence, voire dans la rupture, mais en pouvant aussi, à l’inverse, en préciser ou prolonger certains aspects.
La vie qu’a connue la pensée maurrassienne est déjà plus longue depuis la mort de Maurras (1952) que de son vivant. Cela est dû à quelques maîtres clairement identifiés par Philippe Lallement qui évoque leur itinéraire de façon très vivante. Il y a d’abord la génération de l’après-guerre (qu’il appelle « antigermaniste »), la plus marquante, avec Pierre Boutang et Pierre Debray. Boutang rompant avec la « vieille maison » mais pas avec Maurras, lance La Nation française, en réintroduisant une dimension métaphysique dans la politique – et Debray, nouveau converti mais intégralement fidèle, apporte avec sa revue mythique L’Ordre français une vision sociologique très inspirée par les problématiques contemporaines. D’autres générations suivront : la génération 68, avec Gérard Leclerc, qui apportera un regard nouveau sur l’anthropologie maurrassienne ; la génération 80, avec NicolasPortier, très sensible au devenir des communautés au sein de la société française, question dont on sait à quel point elle est devenue cruciale.
Sur tous ces développements de la pensée maurrassienne, l’approche de Philippe Lallement, très fouillée, apporte en même temps une vision synthétique originale, et un éclairage qui passionnera ceux qui voient dans le maître de Martigues un découvreur plus que jamais nécessaire.
https://www.actionfrancaise.net/2025/01/03/maurras-apres-maurras/
samedi 21 décembre 2024
Maurras et la pensée d’Action française

La théorie du nationalisme intégral présente une vue globale de la politique. La doctrine maurrassienne débouche sur un humanisme radicalement différent de celui des idéologies libérales ou socialistes, pour ne prendre en considération que l’homme situé dans son milieu naturel.
Certes, Maurras n’a pensé la solution monarchique que dans le cadre français, puisque c’est dans la nature du peuple qu’il faut chercher et découvrir sa constitution ; mais les principes de politique naturelle et la méthode de l’empirisme organisateur ont une portée universelle.
Nous avons, délibérément, écarté toutes les implications politiques de cette doctrine pour mettre l’accent sur sa logique profonde car Maurras se range parmi les théoriciens qui font de la politique une science.
Certes, « rien n’est fait aujourd’hui », mais si « rien n’est fait aujourd’hui, tout sera fait demain ! Il ne reste plus au Français conscient que d’agir pour que sa volonté soit faite et non une autre : non celle de l’oligarchie, non celle de l’étranger. Reste le rude effort d’action pratique et réelle, celui qui a voulu maintenir en fait une France, lui garder son bien, la sauver de son mal, résoudre au passage ses crises ; c’est un service trop ancien et trop fier de lui-même pour que l’œuvre amorcée en soit interrompue ni ralentie ».
https://www.actionfrancaise.net/2024/12/20/maurras-et-la-pensee-daction-francaise/
vendredi 13 décembre 2024
L’éducation du « Monk français »

Cellule Stratégie 8
Le site officiel du mouvement de la Restauration nationale-Action française poursuit aujourd’hui le développement des rubriques de stratégie. Après une première série sociologique sur différentes mentalités royalistes, proposée par notre ami Michel Michel, voici un court article de Charles Maurras tiré de sa célèbre « campagne » parue dans LeFigaro.
Quelques années plus tard Maurras publiera son très connu Si le Coup de force est possible qui traite des principes de tactique. L’article proposé ici (en plusieurs rubriques !) traite de principe stratégique, à savoir celui « du seul être qui puisse réaliser ce grand dessein » de restauration de la monarchie que Maurras qualifie de « fédérative » et de « populaire ». Maurras lui donne un nom de principe, il le nomme le « Monk » français.
Ce Monk, Maurras espéra qu’il aurait été le général Mangin, assassiné plus tard ; il crut un instant que ce serait le préfet de police Chiappe qui se désista auprès de Maxime Réal del Sarte au moment crucial le 4 février 1934 ; le Prince Henri VI crut fermement en le général De Gaulle qui se défaussa en 1965 ; Henri VI imagina même, à tort, que ce pourrait être le président de la République Mitterrand, venu le visiter en exil avant la Seconde Guerre mondiale.
Mais allons plus loin avec Charles Maurras sur ce Monk et sur son « éducation »…
*****
par Charles Maurras
« Les meilleurs de nos adversaires et les pires de nos amis tendent à présenter les nouveaux royalistes en idéalistes très purs. J’avertis le public qu’on se moque de lui.
Nous avons horreur de l’idéalisme qui n’est un mal français que depuis que la France cesse d’être elle-même. La France de Louis XI et d’Henri IV, de Richelieu et de Louis XIV n’a rien d’idéaliste. Entre un Bismarck et un Gladstone, un Pobiedonotsefî et un Tolstoï, c’est un Pobiedonotsefî, c’est un Bismarck qui se rapprochent de notre tradition nationale. Et les Hohenzollern ne sont que les heureux et brillants imitateurs de nos Capétiens.
Nos calculs doivent être dignes de ces grands rois. Nos calculs tendent à l’action. Il est vrai qu’ils ne tendent qu’à l’action utile.
Tenant à refaire la France et voyant que la France ne pourra se refaire que par la monarchie, nous prenons le moyen de refaire la monarchie.
Et nous rechercherons le concours du seul être qui puisse réaliser ce grand dessein.
Quel être ? J’ignore son nom. Je ne sais où il est, je ne sais qui il est, lui-même s’ignore sans doute. Mais il existe. Notre œuvre ne consiste qu’à le révéler à lui-même.
Nous faisons l’éducation de ce Monk français. »
https://www.actionfrancaise.net/2024/12/13/cellule-strategie-8/