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vendredi 7 mars 2025

5 mars 1953 : Mort de Staline, la fin d’un règne de terreur

 

Staline
Wikimedia Commons
Le 5 mars 1953 marque la fin du terrible règne de Joseph Vissarionovitch Djougachvili, mieux connu sous le nom de Staline, « l’homme d’acier ». Considéré comme l’un des dictateurs les plus sanguinaires du XXe siècle, il dirigea l’URSS d’une main de fer à partir de la fin des années 1920. Son bilan est paradoxal : s’il laisse derrière lui un pays plus ou moins industrialisé et auréolé de sa victoire contre le nazisme, l’Union soviétique est également exsangue, marquée par des purges sanglantes, des famines orchestrées et un culte de la personnalité d’une ampleur inédite. Sa mort, entourée de circonstances troubles, déclenche une lutte de pouvoir féroce et s’accompagne d’un deuil national soigneusement mis en scène par la propagande soviétique et communiste à l’échelle mondiale.

L’agonie de Staline, un décès suspect

Le 1er mars 1953, Staline est retrouvé gisant sur le sol de sa datcha (résidence secondaire, en russe) de Kountsevo, victime d’une attaque cérébrale. Depuis la veille, il n’avait donné aucun signe de vie, mais ses gardes, terrorisés, n’avaient pas osé entrer dans sa chambre sans autorisation. Lorsqu’ils se résolvent enfin à intervenir, ils découvrent alors un Staline paralysé, souillé d’urine et incapable de parler. Pendant plusieurs heures, les hauts responsables du régime, Béria, Malenkov, Khrouchtchev et Molotov, tergiversent avant de se décider à lui prodiguer quelques soins rudimentaires sans pourtant appeler le moindre médecin. Ainsi, pendant quatre jours, Staline agonise lentement sans que rien n’empêche son trépas. Il est alors victime d’hémorragies cérébrales répétées et meurt, finalement, le 5 mars à 6 heures du matin. Son décès est officiellement attribué à une crise cardiaque, mais des doutes subsistent sur un possible empoisonnement orchestré par ses proches, lassés de sa paranoïa et de son règne de terreur. En effet, certains suggèrent que Lavrenti Béria, chef du NKVD, se sachant menacé de mort par Staline, aurait sciemment retardé l’arrivée des médecins, espérant ainsi que rien n’empêche la mort de l’homme d’acier.

Le poids des morts sur la conscience de Staline

En disparaissant, Staline n’efface pas les traces de ses crimes et laisse derrière lui un bilan humain effroyable. Dès le début des années 1930, sa politique de collectivisation forcée provoque des famines dévastatrices, notamment en Ukraine, où l’Holodomor entraîne la mort de près de six millions de personnes, selon l’historien Stéphane Courtois. Cette tragédie, loin d’être un simple accident, résulte d’une volonté délibérée d’anéantir la paysannerie réfractaire et d’asservir les populations sous le joug soviétique.

Quelques années plus tard, entre 1936 et 1938, la Grande Terreur s’abat sur l’URSS, plongeant le pays dans une paranoïa sanglante. Près de 700.000 personnes, accusées d’être des ennemis du peuple, sont exécutées sur ordre du régime. Hommes politiques, officiers de l’Armée rouge, intellectuels ou simples citoyens, nul n’est épargné. Ceux qui échappent à la mort immédiate ne sont pas pour autant sauvés : une multitude d’entre eux sont déportés dans le système concentrationnaire du goulag, un archipel de souffrances où des millions de prisonniers subissent le travail forcé, la faim et le froid, souvent jusqu’à l’agonie.

La Seconde Guerre mondiale, que Staline engage d’abord par un pacte cynique en 1939 avec Hitler, avant d’être pris de court par l’opération Barbarossa, accentue encore le martyre du peuple soviétique. L’absence de préparation, le manque criant d’officiers compétents, dont nombre ont été purgés et envoyés au goulag, ainsi que l’aveuglement idéologique du régime coûtent indirectement la vie à près de 26,6 millions de soldats et civils soviétiques. Sur le front, les soldats sont jetés dans des combats suicidaires, pris entre les balles allemandes et la menace des commissaires politiques, prêts à exécuter quiconque recule.

Cependant, le total exact des victimes directes du stalinisme est difficile à établir, mais les historiens estiment qu’il dépasse bien les 20 millions de morts, sans compter les dizaines de millions d’autres malheureux qui ont subi l’oppression et la misère. Ce bilan sinistre place ainsi Staline aux côtés de Mao Tsé-toung et Adolf Hitler parmi les criminels les plus meurtriers du XXe siècle.

Le deuil et la propagande mondiale

Cependant, à l'annonce de la mort du tyran, malgré cette réalité accablante, la machine de propagande communiste s’active immédiatement pour glorifier la mémoire de Staline. En URSS, des millions de Soviétiques sont contraints de défiler en pleurant devant sa dépouille exposée au mausolée de Lénine, tandis que d’autres, en privé et en secret, fêtent la mort du tyran et osent espérer la fin de la terreur.

En France, le journal communiste L’Humanité publie une première de couverture dithyrambique, le 6 mars 1953 : « Deuil pour tous les peuples qui expriment dans le recueillement leur immense amour pour le grand Staline ». Se poursuit, ensuite, une liste de discours, plus larmoyants les uns que les autres, comme celui du secrétaire général du PCF, Jacques Duclos, louant Staline, l’homme du pacte germano-soviétique de 1939, comme « le plus grand défenseur de la paix » et le décrivant comme « le plus grand homme de ce temps ». Ainsi, à lire L’Humanité, on pouvait croire, si le communisme était une religion, que le monde socialiste et ouvrier pleurait la disparition de leur dieu de gloire, mort drapé du rouge du socialisme. Il s’agissait plutôt de la pourpre du sang de ses innombrables victimes.

Eric de Mascureau

https://www.bvoltaire.fr/5-mars-1953-mort-de-staline-la-fin-dun-regne-de-terreur/

dimanche 28 avril 2024

Le coup de tonnerre de la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez

 

Il y a soixante ans, la France, le Royaume-Uni et Israël attaquaient l’Égypte du président Gamal Abdel Nasser, coupable d’avoir nationalisé la Compagnie du canal de Suez. Cette piteuse expédition marqua la fin de la domination coloniale sur l’Égypte. Analyse de l’événement et documents de l’époque.

par Vincent Capdepuy

En avril 1951, le Majliss d’Iran — le Parlement — décida la nationalisation de l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC). Deux ans plus tard, en août 1953, le premier ministre Mohamed Mossadegh parvint à mettre en fuite le chah, mais il fut très rapidement arrêté grâce à l’intervention des services secrets américains qui organisèrent un coup d’État en faveur de ce dernier, favorable aux intérêts occidentaux. En 1954, la British Petroleum Company, avatar de l’AIOC, était de retour en Iran et intégrait une holding composée de plusieurs compagnies pétrolières occidentales, l’Iranian Oil Participants Ltd. Les profits seraient désormais partagés pour moitié entre l’Iran et les compagnies étrangères.

Gamal Abdel Nasser

En 1956, un scénario tout à fait semblable aurait pu se reproduire en Égypte. Depuis juillet 1952, la monarchie avait été renversée au profit d’une République contrôlée par les « Officiers libres » à l’origine du putsch, ou de la révolution (al-thawra), selon les points de vue. Un de ces officiers, Gamal Abdel Nasser, s’imposa peu à peu à la tête du pays. En novembre 1954, il devint le président du Conseil de commandement révolutionnaire égyptien, et en juin 1956, il fut nommé président de la République arabe d’Égypte. Entre-temps, en avril 1955, il avait participé à la conférence de Bandung et acquis une nouvelle dimension internationale. Nasser était désormais une figure du panarabisme et du « neutralisme » défendu par Josip Broz Tito et Motilal Nehru. Il défiait l’Occident.

En janvier 1955, il s’était déjà opposé au « pacte de Bagdad », le traité d’organisation du Moyen-Orient, cosigné, le mois suivant, par la Turquie, le Pakistan, l’Iran, l’Irak et le Royaume-Uni, à l’initiative des États-Unis dans le cadre de la politique d’« endiguement » menée contre l’URSS. En septembre de la même année, il avait signé un contrat d’armement avec la Tchécoslovaquie. Mais c’est la reconnaissance de la Chine populaire en mai 1956 qui précipita la cassure avec les États-Unis.

Après l’annonce de leur retrait du projet de financement du nouveau barrage d’Assouan, Nasser décida de nationaliser le canal de Suez, principale source d’enrichissement potentiel pour le pays. La décision fut annoncée lors d’un discours prononcé à Alexandrie le 26 juillet 1956, jour anniversaire de l’abdication du roi Farouk 1er. Nasser le fit en arabe dialectal, ce qui renforçait l’affirmation du sentiment national égyptien. La réaction de la France et du Royaume-Uni, mais aussi d’Israël, fut immédiate. En effet, le canal nouait plusieurs problématiques : les intérêts financiers liés à la Compagnie universelle du canal maritime de Suez, la libre circulation dans ledit canal, la protection du territoire israélien et la guerre en Algérie, Nasser soutenant le Front de libération nationale (FLN).

Parallèlement aux discussions diplomatiques, notamment à l’ONU, les trois gouvernements français, britannique et israélien s’entendirent secrètement, en octobre 1956, pour mener une opération militaire conjointe contre l’Égypte, qu’on appelle parfois les « protocoles de Sèvres ». C’est ce qui fut déclenché le 29 octobre 1956, lorsque l’armée israélienne envahit la bande de Gaza et le Sinaï. La surprise vint de la réaction des États-Unis. Dwight D. Eisenhower, en pleine campagne de réélection présidentielle, défendait un certain pacifisme, après la guerre de Corée, et ne soutint pas ses alliés européens, tandis que l’URSS menaçait d’utiliser l’arme nucléaire. L’acteur majeur de la résolution du conflit fut donc l’Assemblée générale de l’ONU, réunie en session extraordinaire au début du mois de novembre. Plusieurs résolutions furent adoptées, jusqu’à la décision de l’envoi d’une force d’intervention, la Force d’urgence des Nations unies (Funu). La France et le Royaume-Uni furent contraints d’accepter le cessez-le-feu et finirent par retirer leurs troupes en décembre. L’armée israélienne, quant à elle, ne se retira du Sinaï qu’en mars 1957.

Ce fut l’acte de naissance des Casques bleus, et l’année suivante, le prix Nobel de la paix fut accordé au premier ministre canadien, pour son rôle dans l’apaisement de ce que nous nommons traditionnellement « la crise de Suez », mais qu’en arabe, on appelle « l’agression tripartite » (al-oudwan al-thalathi).

En avril 1957, le canal fut rouvert à la circulation. Beaucoup de pays européens avaient dû prendre des mesures de rationnement de carburant depuis novembre 1956. Ces restrictions ne furent levées que progressivement.

L’ensemble des documents proposés ici vise à donner différents points de vue sur cet événement qui a noué des problématiques locales, régionales et globales, et fait intervenir de multiples acteurs. En voici la liste :

➞ Discours de Gamal Abdel Nasser, 26 juillet 1956
➞ Caricature soviétique « Changement de drapeau au canal de Suez »
➞ Christian Pineau, extrait de Le temps des révélations
➞ Caricature de Pol Ferjac, dans Le Canard enchaîné
➞ Carte « La conquête du Sinaï »
➞ Suez : des opérations de déblaiement ont commencé(photo)
➞ La résolution 997 de l’Assemblée générale de l’ONU, 2 novembre 1956
➞ Débat à la Chambre des communes, Londres, 1er novembre 1956
➞ Déclaration radiodiffusée de David Ben Gourion, 8 novembre 1956
➞ Hymne militaire égyptien
➞ Article du Monde sur le rationnement de l’essence en Europe, 19 novembre 1956
➞ Photo : une caravane quitte le camp suédois de la FUNU à El Arish, 1er mars 1957
➞ Extrait de F. Bertier, « L’Égypte et le pacte de Bagdad »

Discours de Gamal Abdel Nasser (Alexandrie, 26 juillet 1956)

in : Écrits et Discours du colonel Nasser, 20 août 1956, Paris, La Documentation française, Notes et études documentaires n ° 2 206 ; p. 16-21.

Citoyens, En ce jour, nous accueillons la cinquième année de la Révolution. Nous avons passé quatre ans dans la lutte. Nous avons lutté pour nous débarrasser des traces du passé, de l’impérialisme et du despotisme; des traces de l’occupation étrangère et du despotisme intérieur.

Aujourd’hui, en accueillant la cinquième année de la Révolution, nous sommes plus forts que jamais et notre volonté est toujours plus forte. Nous avons lutté et nous avons triomphé. Nous ne comptons que sur nous-mêmes et nous le faisons avec volonté, force et puissance pour la réalisation des objectifs proclamés par la Révolution et pour la réalisation desquels nos ancêtres ont lutté et nos enfants se sont sacrifiés. Nous luttons et nous sentons que nous triompherons toujours pour consolider nos principes de dignité, de liberté et de grandeur, pour l’établissement d’un État indépendant d’une indépendance véritable, d’une indépendance politique et économique.

En regardant l’avenir, nous sentons très bien que notre lutte n’a pas pris fin. Il n’est pas facile, en effet, d’édifier notre puissance au milieu des visées impérialistes et des complots internationaux. Il n’est pas facile de réaliser notre indépendance politique et économique sans que la lutte se poursuive. Nous avons devant nous toute une série de luttes pour que nous puissions vivre dignement. Aujourd’hui, nous avons l’occasion de poser les bases de la dignité et de la liberté et nous viserons toujours à l’avenir de consolider ces bases et de les rendre encore plus fortes et plus solides.

L’impérialisme a essayé par tous les moyens possibles de porter atteinte à notre nationalisme arabe. Il a essayé de nous disperser et de nous séparer et, pour cela, il a créé Israël, œuvre de l’impérialisme. […]

L’histoire se répète; et il n’est pas possible, pour nous, que nous laissions cette histoire se répéter pour l’Égypte. Nous sommes tous là, aujourd’hui, pour mettre une fin absolue à ce sinistre passé et si nous nous tournons vers ce passé, c’est uniquement dans le but de le détruire. Nous ne permettrons pas que le canal de Suez soit un État dans l’État. Aujourd’hui, le canal de Suez est une société égyptienne, des fonds desquels l’Angleterre a pris 44% de ses actions.

L’Angleterre profite jusqu’à présent des bénéfices de ces actions; le revenu de ce Canal en 1955 a été évalué à 35 millions de livres, soit 140 millions de dollars, desquels il nous revient un million de livres, soit 3 millions de dollars. La voici donc la société égyptienne qui a été créée pour l’intérêt de l’Égypte, tel que l’a déclaré le firman.

La pauvreté n’est pas une honte, mais c’est l’exploitation des peuples qui l’est. Nous reprendrons tous nos droits, car tous ces fonds sont les nôtres, et ce canal est la propriété de l’Égypte. La Compagnie est une société anonyme égyptienne, et le canal a été creusé par 120 000 Égyptiens, qui ont trouvé la mort durant l’exécution des travaux. La Société du Canal de Suez à Paris ne cache qu’une pure exploitation. Eugène Black est venu en Égypte dans le même but que de Lesseps. Nous construirons le Haut-Barrage et nous obtiendrons tous les droits que nous avons perdus. Nous maintenons nos aspirations et nos désirs. Les 35 millions de livres que la Compagnie encaisse, nous les prendrons, nous, pour l’intérêt de l’Égypte.

Je vous le dis donc aujourd’hui, mes chers citoyens, qu’en construisant le Haut-Barrage, nous construirons une forteresse d’honneur et de gloire et nous démolissons l’humilité. Nous déclarons que l’Égypte en entier est un seul front, uni, et un bloc national inséparable. L’Égypte en entier luttera jusqu’à la dernière goutte de son sang, pour la construction du pays. Nous ne donnerons pas l’occasion aux pays d’occupation de pouvoir exécuter leurs plans, et nous construirons avec nos propres bras, nous construirons une Égypte forte, et c’est pourquoi j’assigne aujourd’hui l’accord du gouvernement sur l’étatisation de la Compagnie du Canal.

« Changement de drapeau au canal de Suez »

Caricature de Boris Efimov, Krokodil n ° 24, 30 août 1956, édition moscovite de la Pravda.
Sur le drapeau : « Promotion. Société du canal de Suez »

Boris Efimov, « Changement de drapeau au canal de Suez »

« Le temps des révélations »

Christian Pineau, Le temps des révélations, Paris, Robert Laffont, 1976 ; p. 158-160.
Christian Pineau (1904-1995) a été ministre des affaires étrangères de février 1956 à mai 1958.

Le 30 octobre, dans la matinée, Guy Mollet et moi nous rendons à Londres où nous rencontrons Eden et Selwyn Lloyd avant le déjeuner. Le cabinet britannique s’est réuni dans la matinée pour approuver la déclaration que le Premier ministre a décidé de faire aux Communes dans la journée.

Mon impression se trouve vite confirmée : Eden compte encore sinon sur l’appui du moins sur une neutralité bienveillante d’Eisenhower. Or, un message est bien arrivé de Washington, mais il se contente de souhaiter que l’on évite des malentendus, ce qui ne signifie pas grand-chose. Impossible d’attendre davantage! Il faut se décider à aider ou à abandonner les Israéliens.

Anthony Eden

Eden est hésitant, mais loyal.

Le message aux belligérants prévu dans le protocole de Sèvres est donc envoyé aux deux parties. Il a un certain caractère d’ultimatum et conduit de ce fait à une intervention militaire franco-britannique sur le Canal. On a écrit qu’Anthony Eden d’un côté, Guy Mollet de l’autre, auraient dû réunir leurs Parlements respectifs la veille et non le jour de l’envoi du message, c’est-à-dire obtenir un vote avant l’action et non pendant l’action. C’est jouer sur les mots, car les deux hommes d’État savaient exactement, presque à une voix près, sur quels appuis ils pouvaient compter. C’est si vrai qu’Anthony Eden avait communiqué le texte de l’ultimatum à l’opposition travailliste avant de l’envoyer.

Ici se produit un événement que nous n’attendions pas : l’intervention prématurée des États-Unis à l’ONU. Dans l’après-midi du 30 [octobre], John Cabot Lodge, leur délégué, Adépose une résolution enjoignant à Israël de se retirer derrière ses frontières et demandant aux États membres de l’ONU de s’abstenir de la menace ou de l’emploi de la force; mais — c’est l’important — le délégué américain demande, soutenu par l’Union soviétique, le vote immédiat de sa résolution.

Ce point demande une explication, car il reste obscur pour ceux qui ignorent le fonctionnement des organismes onusiens.

Rappelons que le Conseil de sécurité est chargé, d’après la Charte des Nations unies, de prendre toutes mesures destinées à préserver ou à ramener la paix dans le monde. Il a même le pouvoir de faire appliquer par tous moyens ses décisions, sauf veto opposé par l’une des cinq grandes puissances, États-Unis, Union soviétique, Grande-Bretagne, France et Chine (c’était alors celle de Formose). Nous n’avions jamais douté de cette intervention. Elle était inévitable. Mais, dans notre esprit, elle devait avoir pour objet d’entraîner une négociation générale entre l’Égypte et Israël d’un côté, l’Égypte et les usagers du Canal de l’autre. En échange de ces deux négociations, nous étions prêts à renoncer à toute opération de débarquement, la sécurité d’Israël et la libre circulation sur le Canal étant assurées. Or, le vote par l’Union soviétique et les États-Unis, le 30 octobre, avant même que Nasser eût répondu à notre ultimatum, d’une même résolution condamnant l’action d’Israël et, à l’avance, la nôtre, sans la moindre allusion à l’éventualité d’une négociation sur les points en litige, pouvait avoir un seul résultat : renforcer l’intransigeance de Nasser et nous obliger à aller jusqu’au bout de notre action. Bien sûr, la Grande-Bretagne et la France opposèrent leur veto à la résolution américaine, enlevant à celle-ci toute valeur exécutoire, mais le mal était fait : pour l’opinion mondiale, alors hésitante (plusieurs pays arabes nous avaient fait savoir discrètement leur approbation), les États-Unis et l’Union soviétique s’étaient mis d’accord contre la Grande-Bretagne et la France.

On ne pouvait souhaiter plus mauvais départ.

« Drôles de bouilles »

Caricature de Pol Ferjac, dans Le Canard enchaîné, 14 novembre 1956.

Pol Ferjac,« La saison touristique en Égypte »

La conquête du Sinaï

Conquête du Sinaï, 1-5 novembre 1956. Source : US Military Academy, département d’histoire.

Guerre de Suez — La conquête du Sinaï

Port-Saïd

Suez : des opérations de déblaiement ont commencé. Source : Port-Saïd : Keystone, 20 novembre 1956.

Opérations de déblaiement à Port-Saïd

La résolution 997 de l’Assemblée générale de l’ONU

Séance plénière 562, 2 novembre 1956.

L’Assemblée générale,
Considérant qu’en maintes occasions des parties aux conventions arabo-israéliennes d’armistice de 1949 ont méconnu les dispositions de ces conventions, et que les forces années d’Israël ont profondément pénétré en territoire égyptien, en violation de la Convention d’armistice général conclue entre l’Égypte et Israël le 24 février 1949,
Constatant que des forces armées de la France et du Royaume- Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord se livrent à des opérations militaires contre le territoire égyptien,
Constatant que la circulation par le canal de Suez se trouve actuellement interrompue, au grand détriment de nombreux pays,
Exprimant la grave inquiétude que lui causent ces événements,
1. Demande instamment, et de toute urgence, que toutes les parties actuellement mêlées aux hostilités dans la région acceptent immédiatement de cesser le feu et, à ce titre, s’arrêtent d’envoyer clans la région des forces militaires ou des armes ;
2. Demande instamment aux parties aux conventions d’armistice de retirer sans tarder toutes leurs forces derrière les lignes de démarcation de l’armistice, de renoncer à toute incursion en territoire voisin à travers ces lignes et de respecter scrupuleusement les dispositions des conventions d’armistice ;
3. Recommande à tous les États Membres de s’abstenir d’introduire du matériel militaire dans la zone des hostilités et, d’une façon générale, de s’abstenir de tout acte qui retarderait ou empêcherait la mise en œuvre de la présente résolution ;
4. Demande instamment que, dès l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, des mesures soient prises pour rouvrir le canal de Suez et rétablir la liberté et la sécurité de la navigation ;
5. Charge le Secrétaire général de surveiller l’application de la présente résolution et d’en rendre compte sans délai au Conseil de sécurité et à l’Assemblée générale, en vue des mesures ultérieures que ces organes pourraient juger opportun de prendre conformément à la Charte ;
6. Décide de continuer à siéger en Session d’urgence jusqu’au moment où la présente résolution aura été appliquée.

À la Chambre des communes, 1er novembre 1956

Débat. Source : hansard.millbanksystems.com

Le ministre de la défense, M. Anthony Head.
Avec votre permission, Messieurs, je vais faire une déclaration sur la situation militaire en Égypte, fondée sur les informations les plus récentes dont je puis disposer.

La nuit dernière, des bombardements ont été effectués par l’aviation britannique sur quatre terrains d’aviation égyptiens, Almaza, Inchass, Abu Sueir et Kabrit [Membres : “Honte!]” Les premiers rapports montrent que les bombardements ont été précis. Il y avait une défense anti-aérienne lourde et légère, mais sans dommage pour nos avions. Un avion a été intercepté par un chasseur de nuit, mais sans dommage.

Tôt ce matin, l’aviation d’assaut, à partir du rivage ou depuis les porte-avions, a mené des attaques sur un total de neuf terrains d’aviation égyptiens.

Le HMS Newfoundland a coulé la frégate égyptienne Domiat à environ 80 miles au sud de Suez.

Nous n’avons pas d’information directe à propos des opérations israélo-égyptiennes. Des rapports indiquent que l’attaque israélienne se fait selon deux axes. Dans le Sud, des troupes aéroportées tiennent un terrain élevé à environ 20 miles à l’est de Suez, soutenues par une brigade. Une seconde brigade est signalée plus à l’est. Dans le Nord, les Israéliens affirment avoir chassé les Égyptiens de leur position de Qasseina avec une brigade blindée.

Des rapports indiquent que des unités blindées égyptiennes, déployées à l’ouest du Caire, ont commencé à se déployer vers l’est le 31 octobre. Ces forces incluent une brigade blindée composée de deux régiments blindés équipés d’unités anti-aériennes légères et lourdes, et d’infanterie dans des véhicules de transport de troupes. Ces forces se déplaçaient vers l’est le long des routes Le Caire-Suez et Le Caire-Ismaïlia.

M. Gaitskell
Est-ce que le Ministre est conscient que des millions de Britanniques sont profondément choqués et honteux [Un membre :“ Fascistes!”] que l’aviation britannique serait en train de bombarder l’Égypte, non pour se défendre, pour la défense collective, mais au mépris évident de la Charte des Nations unies? Est-ce que le ministre est conscient, en outre, que l’Assemblée générale des Nations unies se réunit aujourd’hui? Donnera-t-il une garantie, premièrement, que toute décision prise à la majorité des deux-tiers par l’Assemblée des Nations unies sera immédiatement acceptée par le gouvernement de Sa Majesté, et deuxièmement, que dans l’attente d’une telle décision, plus aucune action militaire ne sera prise par le gouvernement de Sa Majesté?»

Déclaration de David Ben Gourion

Extrait de la déclaration radiodiffusée de Ben Gourion, le 8 novembre 1956 (traduit de l’anglais).

Je ne peux pas terminer mes remarques sans dire quelques mots à mes compagnons d’armes, à tous les soldats et officiers des Forces de défense israéliennes : vous avez, comme toujours, effectué votre mission au nom de la nation avec une très grande bravoure et, quel que soit le résultat de la lutte politique dans laquelle nous sommes engagés et qui n’est pas encore terminée, ne laissez personne imaginer que votre héroïsme et le sacrifice de vos camarades qui sont tombés au combat n’ont pas été complètement fructueux.

Nous nous sommes fixé trois objectifs principaux dans l’opération du Sinaï : la destruction des forces qui s’apprêtaient à nous détruire; la libération du territoire de la patrie qui avait été occupée par les envahisseurs, et la sauvegarde de la liberté de navigation dans le golfe d’Eilat et dans le canal de Suez. Et bien que pour le moment seul le premier objectif, qui était le principal, a été pleinement atteint, nous sommes convaincus que les deux autres objectifs seront eux aussi pleinement atteints.

Aucun de nous ne sait ce que sera le sort du désert du Sinaï. Lors de mon examen devant la Knesset, hier, j’ai passé la grande question sous silence, sans le vouloir. Il n’y avait aucun doute dans mon esprit que nous étions pris dans deux conflits mêlés, militaire et politique, et personne ne peut encore dire si l’un d’eux est terminé ou non, et si non, comment.

Au cours de notre Guerre d’indépendance, nous avons fait aussi face à de dures épreuves et, bien qu’à ce moment-là nous n’avons pas achevé tout ce que nous souhaitions, nous n’avons jamais dans notre minorité atteint plus que ce que nous avons fait alors. Seule l’étroitesse d’esprit ne parvient pas à voir la grandeur de nos réalisations en cette occasion bien que la lutte ne soit pas encore terminée. Il n’y a aucune puissance dans le monde qui peut réduire à néant notre victoire, et Israël, après l’opération du Sinaï, ne sera plus la même qu’avant cette splendide opération. Il y a là une grande récompense pour votre travail, et je crois que tout notre peuple en sera fier.

Hymne égyptien

Hymne militaire, écrit par Mahmoud Al-Cherif et mis en musique par Adballah Chams Al-Din, 1956 (traduit de l’arabe).

Dieu est le plus grand! Dieu est le plus grand!
Dieu est au-dessus de la perfidie des agresseurs,
Dieu, de l’opprimé, est le meilleur allié.
Moi avec la foi et avec les armes je me sacrifierai pour mon pays,
Et la lumière de la Justice brille dans ma main.
Dites avec moi! Dites avec moi!
Dieu, Dieu, Dieu est le plus grand!
Dieu est au-dessus des agresseurs.

Ô Monde, regarde et écoute!
L’armée des ennemis est venue pour m’abattre.
Par la justice et le canon je la repousserai.
Et si je péris, avec moi elle périra.
Dites avec moi! Dites avec moi!
Dieu, Dieu, Dieu est le plus grand!
Dieu est au-dessus des agresseurs.

Dieu est le plus grand! Dieu est le plus grand!
Dites avec moi : Malheur aux colonialistes!
Et Dieu est au-dessus des perfides et es arrogants.
Dieu est le plus grand! Ô mon pays, dis avec moi : Dieu est plus grand!
Et saisis les envahisseurs de front et écrase-les!
Dites avec moi! Dites avec moi!
Dieu, Dieu, Dieu est le plus grand!
Dieu est au-dessus des agresseurs.

Rationnement de l’essence en Europe

Le Monde, 19 novembre 1956.

L’aide américaine en pétrole se faisant attendre, les pays étrangers prennent, comme nous, de nouvelles mesures d’austérité. L’interdiction de circuler le dimanche et l’augmentation du prix de l’essence figurent parmi les dispositions les plus courantes. Plusieurs pays envisagent dès à présent l’institution de tickets.

GRANDEBRETAGNE. – On s’attend que le plan britannique de rationnement de l’essence soit mis en application dans trois semaines environ, date à laquelle les stocks commenceront à être sérieusement entamés. Selon les estimations officieuses, ceux-ci représentaient au début de l’intervention britannique en Égypte environ sept semaines de consommation, mais auraient sérieusement diminué depuis.

Les estimations officielles et privées sur la durée de la fermeture du canal de Suez varient entre trois mois (optimistes) et un an (pessimistes); quant aux pipe-lines de l’Irak Petroleum, la majorité des experts estiment qu’ils resteront inutilisables pendant neuf mois en raison de la destruction des stations de pompage en territoire syrien.

Le ministre de l’industrie a invité hier les sociétés qui avaient fait transformer leurs installations fonctionnant au charbon pour les faire marcher au mazout, à revenir si possible à la houille. M. Jones a indiqué que la production d’acier ne devrait pas être affectée par la pénurie de pétrole.

ITALIE. – Le ministre de l’industrie a pris les mesures suivantes : diminution de 5% des fournitures d’huiles combustibles par rapport aux livraisons de l’an passé; priorité des fournitures pour les services publics, les hôpitaux, les écoles, les œuvres de bienfaisance; réalisation des plus grandes économies possibles par les administrations d’État et les services publics, et campagne auprès des consommateurs afin qu’ils réduisent l’emploi des produits pétroliers. Des mesures complémentaires ont été suggérées par la commission du marché pétrolier du ministère de l’industrie :
➞ interdiction de toute circulation le dimanche (à l’exclusion des taxis) et suppression éventuelle du super-carburant;
➞ augmentation de 15 lires par litre (8 francs environ) du prix de l’essence;
➞ réduction des heures de chauffage dans les immeubles chauffés au mazout,

DANEMARK. – La commission de la production industrielle du Parlement danois a autorisé le ministre du commerce à instituer immédiatement le rationnement du fuel-oil. Les compagnies pétrolières se chargeront du rationnement et diminueront leurs livraisons de 20%. Le ministre du commerce peut réduire dans la même proportion la consommation d’essence s’il l’estime nécessaire.

SUISSE. – Le gouvernement fédéral vient de décider que les voitures de tourisme et les motocyclettes ne pourront plus circuler le dimanche ni les jours fériés à partir de ce week-end La vente de l’essence en bidon est interdite.

ALLEMAGNE. – Plusieurs sociétés pétrolières allemandes ont contingenté leurs livraisons de carburant aux grossistes, annonce le journal économique Industrie Kurier. Les attributions de carburant sont amputées automatiquement de 20% par rapport aux livraisons habituelles.

BELGIQUE. – Le gouvernement belge va demander aux automobilistes d’épargner l’essence en supprimant les voyages non indispensables. Les stocks permettraient, dit-on, d’éviter le rationnement. Mais leur renouvellement sera difficile si le canal de Suez reste bloqué pendant huit mois. Certains milieux pensent que la circulation sera limitée le dimanche.


Une caravane quitte le camp suédois de la FUNU. El Arish, 1er mars 1957
FUNU I/ONU/GJ, 145 548.

« L’Égypte et le pacte de Bagdad »

Extrait de F. Bertier, « L’Égypte et le pacte de Bagdad », Politique étrangère n ° 5, 1957 ; p. 550-551.

D’autres auraient tourné le dos à l’arabisme et se seraient consacrés exclusivement aux intérêts de l’Égypte : c’eût été peut-être le plus sage. Un pareil renoncement ne correspondait toutefois ni au tempérament, ni à l’idéologie des officiers de la Junte qui firent tout juste le contraire. Arrivés au pouvoir par une révolution dirigée contre le despotisme du roi et des “féodaux” complices, croyaient-ils, de l’impérialisme, prétendant incarner les aspirations du peuple, ils étendent tout naturellement aux autres pays arabes l’interprétation qu’ils donnaient de la situation en Égypte antérieurement à leur coup d’état. Ils vont donc s’adresser directement aux “peuples” pour tenter de les soulever contre les “traîtres” qui les gouvernent. Comme il ne peut plus être question pour l’Égypte d’entrer dans le dispositif de défense américain, leur propagande peut se déchaîner sans frein à la fois contre l’Occident et contre les équipes gouvernementales qu’elle associe dans ses attaques.

Ainsi, tandis que l’Occident perdait, à cause du Pacte de Bagdad, la collaboration militaire de l’Égypte, il devenait en outre, par suite de l’échec de la Conférence du Caire, le soutien des rois et des féodaux, avec lesquels pourtant il traitait non par une sympathie particulière, mais simplement parce qu’ils étaient alors au gouvernement. C’est là, sans doute, la conséquence la plus regrettable de ce pacte.

La politique suivie depuis trois ans n’a pu que renforcer dans l’opinion cette fâcheuse impression. La jeune élite intellectuelle qui aspire à prendre la place des vieilles équipes, bien que formée en Europe et en Amérique, croit donc que nous sommes ses ennemis. Il ne sera guère aisé de la convaincre que ce n’est ni notre intérêt, ni notre désir de soutenir une classe que chacun sait condamnée à disparaître bientôt. Peut-être faudra-t-il en persuader d’abord les gouvernants du Caire. L’Égypte a payé assez cher sa brouille avec l’Occident pour qu’on y soit sans doute disposé à écouter nos arguments.

Vincent Capdepuy

Géohistorien et cartographe français

Photo: Commando britannique débarquant à Port-Saïd, novembre 1956. Don MacLean/RM Museum archives, Eastney.

source:https://orientxxi.info/le-moyen-orient-1876-1980/le-coup-de-tonnerre-de-la-nationalisation-de-la-compagnie-du-canal-de-suez,1585

https://reseauinternational.net/le-coup-de-tonnerre-de-la-nationalisation-de-la-compagnie-du-canal-de-suez/

mardi 27 février 2024

1945-1949 : Les États-Unis et la gauche française, le point de vue du département d’État

 

par Franck Marsal

Je poursuis l’exploration des années 1945-1951 comme matrice de la vie politique et sociale française et européenne. C’est en effet dans cette période que sont établies la RFA, dont le développement sera la ligne directrice maîtresse de la politique US, la CECA qui est l’embryon de l’actuelle UE et l’OTAN. Cette situation est en cours de changements radicaux. Pour comprendre et se situer au sein de ces changements, il importe de saisir la manière dont la vie politique actuelle a été organisée, avec perspicacité et constance par le gouvernement et les forces d’influence des États-Unis d’Amérique.

C’est un peu par hasard, en travaillant sur le discours de Ambroise Croizat que nous avons publié récemment et qui analyse la position (qualifiée par Croizat de traîtresse à l’intérêt national) de la haute bourgeoisie française que j’ai trouvé ce texte, traduit par Deepl. Je ne connais pas Edward Rice-Maximin et je n’ai pas trouvé grand-chose sur sa biographie. Son travail présente est réalisé directement à partir des sources déclassifiées du département d’État (le ministère des affaires étrangères US). Il reprend les sources des positions prises par les officiels gouvernementaux et les analyses menées par les deux ambassadeurs US successifs en France, relatant les détails des échanges que ces ambassadeurs ont eu avec les dirigeants français, tant gouvernementaux, que politiques (notamment en direction des socialistes) et même si c’est moins développé, syndicaux.

Rappelons pour commencer la conclusion de Croizat : pour obtenir la protection américaine et l’aide du plan Marshall, la haute bourgeoisie française, issue de la collaboration avec Hitler, a accepté de se soumettre au plan états-unien d’organisation de l’Europe et de se trouver à nouveau en infériorité face à une Allemagne dont la reconstruction industrielle est jugée par les USA prioritaire. Cela a amené les gouvernements français à accepter de renoncer aux réparations de guerre, au contrôle international sur la Ruhr, à la mise à l’écart des industriels allemands ayant soutenu le nazisme, et au déclassement du potentiel industriel français.

Edward Rice-Maximin confirme ce point de vue : «Bien que l’Allemagne soit la principale préoccupation des Américains, la France se voit attribuer un rôle de soutien essentiel dans la réorientation de l’Europe occidentale (…) Tout d’abord, les États-Unis souhaitaient une politique étrangère française qui ne soit pas, même partiellement, orientée vers l’Union soviétique et qui soutienne la position américaine à l’égard de l’Allemagne». Cela va dicter les choix politiques de l’influence états-unienne : il faut prioritairement écarter du gouvernement les gaullistes et les communistes qui s’opposeraient à la politique US de reconstruction et de réarmement de l’Allemagne.

Pour ce faire, comme le souligne également Croizat, la grande bourgeoisie française est très affaiblie et discréditée par la collaboration. Le département d’État comprend qu’elle ne peut pas être le pivot d’un gouvernement stable et conforme aux intérêts US : «les États-Unis préférait un «gouvernement démocratique moyen», ancré sur le parti socialiste, qui éviterait une guerre civile et empêcherait les communistes ou les gaullistes de s’emparer du pouvoir». Enfin, il s’agit d’assurer la libre pénétration des produits et des capitaux états-uniens sur les marchés français, ce qui sera obtenu par l’entremise de Léon Blum, qui passera deux mois aux USA, et de Jean Monnet (dont il est difficile de dire exactement pour quel gouvernement il travaillait, compte tenu de sa position permanente d’intermédiaire) pour négocier une aide financière (l’annulation de la dette issue des livraisons militaires pendant la guerre en particulier) qui sera accordée en contrepartie de la levée des mesures protectionnistes dans les secteurs stratégiques du cinéma (lutte idéologique et culturelle), de l’automobile et de l’industrie aérienne. Ce sont les accords Blum-Byrnes du 28 mai 1946.

À la lecture de ces documents, avec la perspective longue de l’histoire, il est frappant de constater la patience et la constance des USA dans la mise en œuvre de cette stratégie. Conscient de la difficulté de l’objectif, on procède par étapes, sur plusieurs décennies. Certaines étapes vont se réaliser rapidement :

  1. Ouverture du marché français aux capitaux, aux produits et à l’influence culturelle US (Accords Blum-Byrnes de 1946)
  2. Éviction des ministres communistes du gouvernement pour éviter toute obstruction à la reconstruction de l’Allemagne : réalisé avec le gouvernement Ramadier II fin 1947.
  3. Purge de l’appareil d’État : réalisée notamment par le ministre socialiste Jules Moch, qui dissoudra plusieurs brigades de CRS réputées proches des communistes (1948)
  4. Séparation du mouvement syndical pour en extraire les non-communistes (scission de la CGT et création de FO en 1947 avec l’aide de la CIA et des syndicats états-uniens)
  5. Approbation par le gouvernement français de la reconstruction prioritaire de l’Allemagne, abandon des réparations de guerre et soumission de l’industrie sidérurgique nationale à ce plan (1949).

D’autres objectifs ne seront atteints que sur longue période, en particulier l’émergence d’un courant socialiste dominant au sein de la gauche française pour marginaliser et affaiblir le Parti communiste qui ne se réalisera que dans les années 70 et 80. Le travail de Edward Rice-Maximin nous montre néanmoins que cet objectif est clairement formulé dans la stratégie US dès 1946.

Ce travail confirme la clairvoyance des orientations portées à l’époque par le Parti communiste : le travail en direction de la classe ouvrière en lien avec la CGT, le patriotisme, la campagne pour la paix, en sont des exemples frappants, qui donnent du fil à retordre à la politique états-unienne.

L’évolution de l’Europe s’est poursuivie sur les bases posées par la stratégie US durant plusieurs décennies. Par ces moyens de contrôle indirect, le gouvernement états-unien et les structures d’influence états-uniennes ont modelé l’ensemble du continent dans le sens d’une pénétration toujours plus forte des produits et des capitaux US. Ils ont levé peu à peu les limites de souveraineté pour obtenir les décisions politiques dans le sens de leurs intérêts. Bien sûr, cette stratégie a connu parfois divers revers, mais l’alignement des systèmes politiques, économiques, sociaux et mêmes techniques des pays européens s’est continûment développé, jusqu’à la profonde crise actuelle.

Edward Rice-Maximin : Les États-Unis et la gauche française, 1945-1949 : le point de vue du département d’État

Vers la fin de l’année 1945, alors que les souvenirs de la Résistance et de la coopération alliée sont encore frais et que les positions de la guerre froide ne se sont pas encore durcies, la politique européenne des États-Unis est encore incertaine et floue. Bien que l’Allemagne soit la principale préoccupation des Américains, la France se voit attribuer un rôle de soutien essentiel dans la réorientation de l’Europe occidentale. Cependant, en raison de l’influence prépondérante de la gauche dans la politique et la société françaises, les États-Unis doivent agir avec prudence et délicatesse. Ils pouvaient donner des coups de pouce au gouvernement français ici et là, mais ils n’étaient pas encore en mesure de lui dicter sa politique. En effet, les États-Unis ont très prudemment évité de donner l’impression d’intervenir directement dans les affaires intérieures françaises.

Il faut attendre plusieurs mois pour que les grandes lignes d’une politique américaine se dessinent peu à peu. Tout d’abord, les États-Unis souhaitaient une politique étrangère française qui ne soit pas, même partiellement, orientée vers l’Union soviétique et qui soutienne la position américaine à l’égard de l’Allemagne. Pour ce faire, il faut non seulement maintenir l’influence communiste française à un niveau minimum, mais aussi freiner l’esprit d’indépendance nationale encouragé par les gaullistes. Il ne suffit pas de s’opposer aux communistes. Deuxièmement, les États-Unis voulaient une économie nationale française qui permettrait plus facilement le commerce et l’investissement américains et qui serait suffisamment solvable pour freiner tout enthousiasme pour un gouvernement purement de gauche ou de droite. Les États-Unis insistent pour que le gouvernement français limite les dépenses sociales et les augmentations de salaires, une politique qui nécessiterait la coopération étroite de la gauche modérée, c’est-à-dire des socialistes et des travailleurs non communistes. Troisièmement, sur le plan politique, les États-Unis préférait un «gouvernement démocratique moyen», ancré sur le parti socialiste, qui éviterait une guerre civile et empêcherait les communistes ou les gaullistes de s’emparer du pouvoir.

Compte tenu de la décision américaine de travailler principalement avec les démocrates-chrétiens en Italie et en Allemagne, le choix de travailler avec les socialistes en France apparaît comme une surprise. Cependant, le MRP, les «démocrates-chrétiens» français, ne coopéreront pas avec les États-Unis sur la question allemande. Plus important encore, les socialistes français étaient mieux placés pour neutraliser l’influence des communistes qui, après tout, constituaient le principal dilemme américain.

Les documents du département d’État ne laissent planer aucun doute sur le fait que les États-Unis considéraient les communistes français comme des ennemis redoutables au cours des cinq premières années qui ont suivi la Libération. Ils savaient que les communistes étaient le groupe le mieux organisé et le plus puissant issu de la Résistance, constituant le plus grand parti politique de France, bien enraciné dans la classe ouvrière (et parmi certains autres groupes) et dominant les principaux syndicats. En outre, les États-Unis considéraient leurs adversaires communistes comme tellement puissants qu’ils n’ont jamais essayé d’isoler l’ensemble de la gauche française ou l’ensemble de la classe ouvrière, comme ils auraient pu avoir l’habitude de le faire dans d’autres situations. Au contraire, les Américains ont décidé de s’appuyer sur les socialistes et les dirigeants syndicaux non communistes plutôt que sur des éléments plus à droite. Leur seul espoir était d’utiliser la gauche pour combattre la gauche et, en fin de compte, de diviser la gauche.

En 1945, les responsables américains avaient déjà bien compris que la stratégie de base du PCF consistait à respecter la «légalité républicaine», à apaiser la bourgeoisie et la paysannerie et à installer des cadres communistes au sein du gouvernement et de la fonction publique. Ils considéraient qu’une insurrection communiste armée était possible mais peu probable, mais ils craignaient nettement que le PCF n’arrive au pouvoir par des moyens légaux. Une crainte beaucoup plus réelle, tant pour les États-Unis que pour les socialistes français, était l’implantation de communistes dans diverses organisations et institutions de la vie civile, en particulier dans les administrations des industries nationalisées, d’où il serait très difficile de les déloger même si les ministres du PCF ne faisaient plus partie du cabinet. Les Américains s’inquiétaient également du contrôle de la CGT par les communistes et de leur capacité à lancer une grève générale et à paralyser l’économie nationale par d’autres moyens. Enfin, les États-Unis s’inquiétaient de la présence de ministres communistes au sein du cabinet car, «totalement fidèles et directement contrôlés par Moscou», ils empêcheraient une orientation pro-occidentale du gouvernement français. Il est toutefois important de souligner que cette dernière préoccupation n’était pas la principale crainte des États-Unis à l’égard des communistes français.

Les fonctionnaires du département d’État étaient généralement satisfaits lorsque, en janvier 1946, un gouvernement tripartite composé de socialistes, communistes de républicains populaires succéda au général de Gaulle. Ils estimaient que le nouvel arrangement serait délicat, mais en fin de compte plus facile à mettre en œuvre que celui du général. L’ambassadeur Jefferson Caffery espérait également que les responsabilités accrues du gouvernement contribueraient à freiner le radicalisme communiste. En effet, il considérait les communistes comme des «prisonniers d’une situation économique et politique compliquée», se montrant très patriotiques, décourageant les grèves et exhortant même les mineurs à augmenter la production de charbon.

Au début de 1946, la France avait grand besoin d’une aide économique et, à cette fin, elle envoya le vénérable dirigeant socialiste Léon Blum à Washington où il passa près de deux mois (de mars à mai). Entre-temps, l’échec de la première proposition de constitution française en mai a rendu nécessaire l’élection d’une nouvelle assemblée constituante en juin. De nombreux fonctionnaires du département d’État estiment qu’il est impératif que la SFIO renforce sa position lors de ces élections et qu’une aide américaine substantielle à Blum leur donnerait un coup de pouce important. Caffery considérait qu’une telle aide s’inscrivait dans les «objectifs politiques et économiques à long terme» des États-Unis :

«Il est dans notre intérêt de renforcer les éléments avec lesquels nous pouvons travailler, qui partagent nos conceptions de base et qui, par conséquent, contribuent à la stabilité. Les prochaines élections françaises sont d’une importance capitale …. Si nous tardons trop [à aider la France], il est difficile de voir comment les communistes (…) pourraient ne pas en profiter [lors des élections]».

Caffery note également que les socialistes sont plus flexibles sur la question allemande que le MRP ou le PCF. À Washington, le secrétaire d’État adjoint Clayton souligne lui aussi l’importance politique du prêt accordé à Blum, estimant que, sans lui, une «catastrophe» se produirait. D’autres fonctionnaires américains, comme le secrétaire Henry Wallace, estimaient que le prêt devait être accordé pour des raisons économiques et non politiques. Marriner Eccles, président du Federal Reserve Board, ne voulait pas que les États-Unis soient «accusés d’avoir entrepris d’acheter une élection à l’étranger», soulignant qu’ils étaient très critiques chaque fois que les Russes tentaient d’«influencer» les élections. La principale préoccupation, selon Eccles, était d’aider les pays à se remettre sur pied, et non de savoir si leurs gouvernements étaient socialistes, communistes ou capitalistes. D’autres fonctionnaires à Washington soutenaient que le prêt devait être utilisé non pas comme une arme politique mais comme une arme économique pour forcer les Français à assouplir leurs restrictions sur les importations.

Le voyage de Blum a suscité une vive controverse en France. Les communistes et les gaullistes l’accusent de faire des concessions indues aux États-Unis. Les premiers accusent plus tard Blum d’avoir accepté, en échange du prêt, d’éliminer le PCF du ministère. Le dirigeant socialiste nie catégoriquement ces allégations, insistant sur le fait que les négociations n’impliquaient «ni explicitement [ni] implicitement, directement ou indirectement, aucune condition de quelque nature que ce soit, civile, militaire, politique ou diplomatique». Le fils de Blum, qui l’accompagnait à Washington, affirme également que «des questions autres que des négociations économiques ou financières n’ont jamais été officiellement abordées». Alexander Werth, un observateur intime de longue date de la scène politique française, convient que «strictement parlant, aucune condition, «implicite ou explicite, directe ou indirecte», n’avait été posée ; mais il n’en reste pas moins que ni l’étendue, ni les conditions de l’aide américaine n’étaient très généreuses – et le sens «implicite» de cela était assez clair pour tout le monde en France».

Au moment des élections de mai 1946 sur la première proposition de constitution, les Américains craignaient que les communistes ne recourent à des actions illégales si la constitution (à l’élaboration de laquelle ils avaient largement contribué) n’aboutissait pas. Des rapports indiquaient que les communistes se préparaient à un conflit armé (peut-être en obtenant des armes par l’intermédiaire de Charles Tillon, le ministre de l’Armement du PCF) et même que les Russes avaient parachuté des armes en France. Caffery, toujours prudent, doute que les communistes prennent le risque d’un coup d’État illégal car, même si la constitution échoue, ils ont de bonnes chances d’accroître leurs effectifs lors de la prochaine assemblée constituante.

Néanmoins, Washington était si alarmé que le département de la guerre autorisa le général McNarney à déplacer les forces américaines d’Allemagne en France «en cas de troubles graves», à condition de n’utiliser qu’un «minimum de personnel» et uniquement pour protéger les lignes d’approvisionnement américaines, et non pour intervenir dans le conflit interne français. Les fonctionnaires du département d’État ont vigoureusement protesté, affirmant qu’il y avait peu de chances qu’un coup d’État communiste se produise, que les troupes américaines se déplaçant en France pourraient être mal interprétées et donner au PCF le droit de faire appel au gouvernement soviétique pour obtenir de l’aide, ajoutant, non sans raison, que les lignes de ravitaillement passaient par Brême, et non par la France. L’ambassadeur Caffery adopte une position intermédiaire : «Bien qu’il soit improbable que les communistes recourent à l’action armée dans l’avenir immédiat, il ne faut pas oublier que les organisations militaires et policières du parti pourraient, dans certaines circonstances, décider du sort politique de la France». Caffery a ajouté que ni lui ni le ministère français de l’Intérieur (SFIO) ne pensaient que «la situation interne ou internationale actuelle favorisait ou nécessitait une insurrection communiste». Bien que le président Truman ait approuvé les instructions du ministère de la Guerre, aucune troupe américaine n’a été envoyée en France.

Lors des élections de juin à une nouvelle assemblée constituante, les grands perdants, au grand dam de Washington, sont les socialistes, malgré le prêt accordé à Blum. Bien que le PCF se maintienne, les deux partis de gauche n’ont plus la majorité à l’Assemblée. L’accession des communistes au pouvoir par la voie légale a subi un revers important.

Néanmoins, les États-Unis considèrent toujours les communistes français comme un ennemi économique important. La CGT pourrait mener des grèves contre le gel des salaires ou, plus probablement, le PCF pourrait essayer de saboter les accords avec Blum «pour empêcher la France de progresser vers une orientation occidentale réussie de [son] économie nationale … pour entraver le rétablissement … de la démocratie et de la liberté de commerce dans la compréhension américaine de ces expressions». Ils pourraient même lancer une «campagne ultra-nationaliste … contre l’abaissement des barrières tarifaires» pour empêcher la suppression des mesures protectionnistes approuvées par Blum dans les secteurs du cinéma, de l’automobile et de l’aviation. Un observateur de l’ambassade de Paris considérait que la politique du PCF «visait à maintenir un cercle vicieux entre l’augmentation de la productivité et celle des coûts de production ; dans ces conditions, les crédits américains agiraient comme de l’eau coulant à travers un tamis … Le facteur le plus important affectant nos intérêts provient de l’effort des communistes ici pour créer dans l’esprit du Français moyen qu’il est menacé … par des éléments «réactionnaires» au sein des États-Unis … et par «l’encerclement capitaliste» des «trusts internationaux»».

La situation reste relativement calme jusqu’à la crise politique de novembre-décembre 1946. Le PCF ne pouvait fonctionner indépendamment de la SFIO ou du MRP, ni eux sans le PCF. Caffery écrit un «malaise profond», la majorité des citoyens étant toujours opposée aux communistes mais aussi fortement désillusionnée par les socialistes et éventuellement tentée de soutenir un gouvernement autoritaire, plus probablement gaulliste que communiste. Il est intéressant de noter que les États-Unis ne craignaient pas une insurrection communiste à ce moment critique. L’ambassade de Paris fait valoir que l’Union soviétique, qui a besoin de gagner du temps et n’est pas encore prête pour la guerre, n’encourage pas les actions radicales des partis communistes français et italiens. Cela semblait également expliquer l’interview rassurante de Thorez avec le Times de Londres en novembre et sa volonté de soutenir un cabinet temporairement entièrement socialiste sous la direction de Blum en décembre et en janvier. Cependant, les fonctionnaires américains n’ont pas ignoré la pénétration communiste dans les institutions de l’État et ont continué à relayer des rapports sur des préparatifs para-militaires clandestins.

Au début de l’année 1947, Washington commença à adopter une ligne plus dure concernant la présence communiste au sein du gouvernement français. Lors d’une conférence secrète à la Maison-Blanche, le 27 février, le secrétaire d’État adjoint Dean Acheson s’exprima assez crûment : «En ce qui concerne la France, les Russes n’ont qu’à secouer la branche au moment qu’ils choisissent pour en récolter les fruits. Avec quatre communistes dans le cabinet, dont l’un est le ministre de la Défense [François Billoux], avec des communistes à la tête des bureaux gouvernementaux . (…) infiltrant les postes de direction, les usines, l’armée, avec des difficultés économiques qui ne cessent de s’aggraver, la France est mûre pour tomber entre les mains de Moscou».

Pourtant, les responsables américains sur place ne pensent pas que l’un ou l’autre des partis tripartites puisse précipiter une crise politique grave, et ils signalent que les communistes «se comportent pour l’instant de façon convenable».

En mai, les ministres du PCF ont été évincés du gouvernement. Les communistes accusent le premier ministre Ramadier d’avoir agi sur ordre direct du gouvernement américain. Depuis plus de trente ans, cette question fascine les commentateurs et les observateurs. Malgré des efforts très soutenus, personne n’a trouvé de preuve documentaire que les États-Unis avaient directement ordonné l’éviction des communistes. À l’inverse, personne n’a sérieusement nié que les Américains avaient encouragé cette évolution. De plus, des documents du département d’État récemment déclassifiés révèlent que la stratégie américaine était beaucoup plus complexe et sophistiquée que la simple élimination des communistes du ministère. Elle impliquait l’épuration radicale des communistes de toutes les agences gouvernementales et des postes séculiers influents et, en fin de compte, la scission de l’ensemble du mouvement ouvrier français.

La preuve la plus évidente que les Américains ont ordonné l’expulsion des ministres du PCF a été apportée par le général Revers, qui a déclaré que l’ambassadeur Caffery avait dit à Ramadier que le président Truman était très inquiet de la présence de communistes dans le gouvernement français et avait suggéré que leur expulsion faciliterait les relations franco-américaines. Ramadier a toujours nié ces propos. Félix Gouin a déclaré que les Américains étaient généralement plus subtils et discrets. George Bidault admet d’ailleurs qu’il n’y a pas de raison d’être plus explicite, car les ministres non communistes partagent implicitement le point de vue américain. Ainsi, jusqu’à nouvel ordre, il semble aujourd’hui que Ramadier se soit conformé aux désirs des Américains mais n’ait pas nécessairement suivi leurs ordres. Personne ne s’est interrogé sur la nature de ces désirs. À cet égard, le mémorandum top secret de Douglas MacArthur II, premier secrétaire politique de l’ambassade de Paris, est des plus révélateurs. En mars 1947, MacArthur estime qu’il est plus important de chasser les communistes du ministère que de les éliminer de toutes les agences gouvernementales, en particulier de l’armée, de la police et du ministère de l’Intérieur. Il fallait ensuite mettre en place une «coalition de forces large et bien soudée» qui inclurait des éléments syndicaux importants, avec des «racines solides dans tout le pays». Il est donc essentiel de diviser, ou du moins de neutraliser, la CGT et d’obtenir le soutien «d’éléments socialistes substantiels» afin de donner à la «coalition anti-communiste des racines substantielles dans la classe ouvrière». Enfin, MacArthur souhaitait un leader jouissant d’un prestige et d’une autorité suffisants pour diriger le mouvement. C’est un problème, car la seule personne à laquelle il pense est Léon Blum, dont la santé est chancelante et dont le choix à la tête de la croisade anticommuniste risque de diviser la SFIO.

L’ambassadeur Caffery a reconnu que le mouvement syndical était la «clé du mystère», mais il a averti qu’«il restait encore beaucoup à faire avant que les dirigeants syndicaux non communistes ne soient en mesure de s’emparer de la situation». En fait, André Philip a déclaré à Caffery que les conditions économiques devraient s’améliorer «avant que les socialistes ne parviennent à expulser les communistes du cabinet».

Lorsque les communistes sont expulsés, Caffery déclare que c’est «le mieux que l’on puisse espérer». En même temps, Caffery craignait que la chute éventuelle du ministère Ramadier n’engendre une guerre civile entre les communistes et les gaullistes, dans laquelle les États-Unis pourraient être contraints, à contrecœur, de soutenir ces derniers. L’ambassadeur américain ne s’attendait toutefois pas à une «action extrême» de la part des communistes dans l’avenir immédiat. Entre-temps, il a insisté pour que les États-Unis expédient davantage de blé et de charbon vers la France afin de soutenir le gouvernement Ramadier.

Tout au long de l’été 1947, les États-Unis sont restés très nerveux, craignant que Ramadier ne réussisse pas et que le PCF revienne au gouvernement avec des pouvoirs accrus. Dans ce cas, les responsables américains craignaient que les communistes n’exercent «un droit de veto virtuel» sur la politique étrangère française, qu’ils empêchent la France de s’aligner sur les États-Unis, qu’ils la forcent à adopter des positions qui seraient «les plus avantageuses pour l’Union soviétique» et qu’ils l’empêchent de participer efficacement au plan Marshall. Pourtant, le secrétaire d’État Marshall estimait que les États-Unis ne pouvaient pas faire grand-chose pour empêcher les communistes d’entrer dans le pays. Toute action vigoureuse de la part du gouvernement américain soulèverait le cri d’une ingérence directe dans les affaires intérieures françaises et retournerait une grande partie de l’opinion publique française contre les États-Unis. En outre :

«Il n’est évidemment ni possible ni souhaitable que le gouvernement américain crée des «cinquièmes colonnes» ou des organisations clandestines. Un soutien financier ou autre pourrait être apporté aux organisations existantes, originaires du pays en question, qui luttent actuellement contre la pénétration communiste».

À cette fin, Marshall estimait qu’il était impératif que le Congrès américain lui donne «un fonds secret … à utiliser à son entière discrétion pour la sécurité» des États-Unis. H. Freeman Matthews, chef de la division Europe occidentale du département d’État, était du même avis. Il a déclaré que les États-Unis ne pouvaient rien faire à l’heure actuelle, si ce n’est continuer à envoyer d’importantes quantités de blé et de charbon à la France. En outre, il a noté que les hommes politiques non communistes en France se rendaient parfaitement compte qu’une présence communiste au sein du gouvernement «diminuerait considérablement les perspectives d’une aide économique et financière américaine vitale», une conviction, a conclu Matthews, «que nous ne devrions rien faire pour décourager». Matthews a également suggéré «un travail intensif vers la presse française pour, sans avoir l’air d’interférer directement, empêcher la réintégration des communistes dans le cabinet». Lors des élections municipales d’octobre 1947, les gaullistes remportent une victoire éclatante avec 40% des voix. Les États-Unis se félicitent du caractère anticommuniste des élections mais craignent une dictature gaulliste et un durcissement des positions françaises sur l’Allemagne et l’Indochine. Pourtant, le secrétaire d’État par intérim, Robert Lovett, affirme qu’il est «vital pour les intérêts des États-Unis que la polarisation non communiste … centrée autour du général de Gaulle réussisse» et qu’elle doit inclure des éléments de la classe ouvrière et du socialisme. Dans cette communication «top secret», Lovett décrit franchement la stratégie américaine :

«Il était clair depuis la Libération que l’isolement et l’ostracisme des communistes français étaient essentiels pour que la France reste dans l’orbite occidentale. Il était tout aussi clair que, sur le plan politique, la rupture devait se faire à gauche ou, à tout le moins, au milieu du Parti socialiste. Traduit en termes syndicaux, les éléments sains du syndicalisme organisé doivent être maintenus dans le camp non communiste».

L’ambassadeur Caffery avait cependant des sentiments mitigés. Bien qu’encouragé par la croissance de la résistance anticommuniste, en particulier dans le mouvement ouvrier, il estimait que les États-Unis ne pouvaient plus compter sur les socialistes :

«Je pense que nous avons tous partagé l’opinion que, s’il parvenait à établir son autorité, un gouvernement de coalition composé de partis du milieu, comme celui que nous avons eu sous Ramadier, garantissait le meilleur espoir de réaliser à long terme les énormes projets économiques et politiques de la France sur une base démocratique» (…) Il est désormais inéluctable que cette expérience a échoué».

Secoué par les élections municipales, le gouvernement Ramadier est tombé au cours des grèves massives de novembre et décembre qui ont également divisé le mouvement syndical. Depuis plusieurs semaines, des dirigeants syndicaux américains et des agents de la CIA tentaient d’amener Force ouvrière de Léon Jouhaux à se séparer de la CGT. Caffery qualifie cette scission d’«événement le plus important survenu en France depuis la Libération» et Blum lui dit que l’intervention des dirigeants syndicaux américains a été «très utile pour renforcer la détermination des dirigeants syndicaux français non communistes».

En 1948, les États-Unis continuèrent d’éprouver beaucoup d’appréhension à l’égard des communistes français et devinrent nettement tièdes à l’égard de leurs alliés socialistes et de l’expérience de la «troisième force» de Blum. L’ambassadeur Caffery était très contrarié par l’opposition de la SFIO aux réductions dans la fonction publique, insistant sur le fait que de telles réformes étaient nécessaires si les communistes devaient être «contenus et battus en brèche». Il dit personnellement à Blum que les socialistes «font directement le jeu des communistes et de de Gaulle» (…) La position actuelle des socialistes est totalement incompréhensible pour moi, à moins que cela ne signifie que les socialistes ont changé et qu’ils s’intéressent désormais principalement aux doctrines socialistes et à la politique partisane, et seulement en second lieu à la survie de la «troisième force»».

Blum exprime une surprise douloureuse et dit à Caffery que les socialistes ne peuvent pas «supporter seuls tous les sacrifices». L’ambassadeur reçoit cependant le soutien de son secrétaire d’État qui déclare que Washington est «de plus en plus préoccupé par l’atmosphère de crise qui règne au sein du [Parti socialiste] et par ses effets désintégrateurs sur la coalition». Il dit à Caffery de ne pas hésiter à «approcher à nouveau Blum ou d’autres dirigeants dont les partis montrent des signes de rupture».

Les Américains ne sont pas non plus très satisfaits de Force ouvrière. L’ambassade de Paris rapporte qu’elle attire surtout des cols blancs, qu’elle est plus faible là où les communistes sont les plus forts, c’est-à-dire parmi les cols bleus de l’industrie lourde, et qu’elle n’a pas la formation et l’expérience des cégétistes. En outre, ils constatent que la tendance de Force ouvrière «à rechercher les faveurs du gouvernement plutôt qu’à lutter pour gagner la confiance de la classe ouvrière [produit] un mauvais effet aux niveaux intermédiaires et inférieurs». Il y avait trop de discussions académiques et trop peu de concentration sur l’établissement de contacts avec les travailleurs.

Bien qu’ils ne craignaient plus une insurrection ou des grèves politiques prolongées, les Américains étaient très inquiets de la capacité des communistes à perturber les activités économiques. Caffery craignait qu’ils «augmentent au maximum le coût du redressement de la France grâce à l’aide américaine», qu’ils maintiennent la France dans un état de «fermentation pré-révolutionnaire permanente» et qu’ils obligent les syndicats non communistes à accepter leurs revendications salariales.

En juin, Norris B. Chipman, premier secrétaire de l’ambassade de Paris, présenta un rapport important sur les communistes français à la troisième conférence européenne sur le renseignement à Francfort. Il attribue le déclin du PCF à son «attitude anti-nationaliste» sur la question coloniale et à sa «revendication très démagogique et soudaine d’une augmentation des salaires». La baisse du nombre d’adhérents à la CGT est due au scepticisme de l’ouvrier moyen quant à la capacité des communistes à améliorer son sort. A l’inverse, le travailleur moyen accueille favorablement l’aide de Marshall et ne la considère pas comme une menace pour l’indépendance de la France. Chipman en conclut que les communistes n’attireraient à nouveau l’ouvrier moyen que si le gouvernement ne parvenait pas à stabiliser les prix et à stopper la baisse des salaires réels. Dans le cas contraire, le mouvement communiste resterait «suspendu comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête de tout gouvernement en France».

En août, le secrétaire d’État Marshall a exhorté le gouvernement français à accorder «des augmentations immédiates des salaires et/ou du coût de la vie», déclarant que «ne pas offrir immédiatement des concessions à la main-d’œuvre non communiste reviendrait à saper les organisations syndicales anticommunistes, à renforcer considérablement la dynamique communiste dans les rangs des travailleurs et à affaiblir la confiance générale».

Bien que continuellement désillusionnés par les socialistes et la «troisième force», les États-Unis sont toujours favorables à un «gouvernement de centre-gauche» en France. Elle rejette catégoriquement l’alternance gaulliste et n’est en aucun cas disposée à laisser les communistes réintégrer le cabinet. Lorsqu’un proche collaborateur du Premier ministre Queuille s’enquit discrètement de cette dernière possibilité (afin d’éviter une menace de grève du charbon à l’automne 1948), l’ambassadeur Caffery répondit sévèrement que «cela signifierait sans aucun doute la cessation de l’aide américaine à la France». Il a ensuite fait savoir à Washington que «nous pouvions être sûrs que la question était absolument réglée». Caffery a qualifié les grèves du charbon de 1948 de point le plus bas du moral national depuis la guerre :

«Les ouvriers et les employés, quelles que soient leurs affiliations politiques, sont unis dans la conviction qu’ils ne reçoivent pas leur juste part de la reprise économique française rendue possible par [le plan Marshall]». Il existe des preuves réelles que la tendance qui a abouti à la scission entre les syndicats communistes et non communistes (l’événement capital de la France d’après-guerre) s’est arrêtée et pourrait être inversée et remplacée par une tendance à l’unité dans laquelle l’organisation supérieure des communistes prévaudrait».

La position officielle américaine était que les grèves étaient politiques. Lorsque John L. Lewis, dirigeant de l’United Mine Workers, accuse le gouvernement français d’utiliser des fonds américains pour briser les grèves (il menace même de demander au président Truman de supprimer toute aide au redressement de la France), le secrétaire d’État Marshall a répondu que les grèves «n’étaient pas menées principalement dans le but de satisfaire les demandes légitimes des mineurs, mais plutôt pour paralyser le redressement de la France et pour décourager le peuple américain et le Congrès de poursuivre l’aide [de Marshall]». Caffery rapporte que Léon Blum a été stupéfait de l’incapacité de Lewis à comprendre «la nature essentielle des grèves», à savoir qu’il s’agissait d’une manœuvre du Comintern, d’inspiration étrangère et dirigée par des communistes.

Marshall se réjouit de l’écrasement des grèves et constate que le gouvernement français a commencé à purger les communistes coupables de sabotage des grèves des postes à responsabilité dans les industries nationalisées, estimant que cela lui sera très utile lorsqu’il se présentera devant le Congrès pour demander de l’aide pour la France. Caffery était moins optimiste, notant que la force du mouvement communiste à la base n’avait «pas été significativement diminuée», que le mécontentement des ouvriers et des employés («le tiers défavorisé de la France») ne diminuait pas, et que la plupart des ouvriers faisaient toujours confiance au PCF et avaient perdu confiance dans les «anciens dirigeants» de la CFTC et de FO. Caffery a également critiqué l’ineptie des relations publiques du gouvernement français, qui a permis que les grèves soient perçues comme une lutte entre le gouvernement et les mineurs, plutôt qu’entre le gouvernement et les communistes :

«Par conséquent, les ouvriers urbains restent maussades, insatisfaits et méfiants. Bien que leur confiance soit quelque peu ébranlée, ils continuent à penser sincèrement que si le parti communiste disparaissait, ils seraient laissés à la merci d’une bourgeoisie égoïste. Cette emprise communiste ne peut être brisée que par la naissance d’un nouveau mouvement socialiste ou d’un mouvement véritablement social, du moins dans son caractère».

L’ambassadeur des États-Unis invoque ensuite l’exemple des deux Napoléon qui «au début de leur carrière ont obtenu l’allégeance sincère des travailleurs français qui, peu de temps auparavant», étaient partisans de leaders plus radicaux. Dans le même ordre d’idées, Caffery estimait que certains membres de l’entourage de de Gaulle comprenaient la nécessité d’un large soutien de la classe ouvrière et qu’il existait une légère possibilité que les gaullistes suivent les traces des Bonaparte.

Les États-Unis n’ont cependant jamais sérieusement envisagé de soutenir l’alternative gaulliste. Le choix était tentant au plus fort de la grève du charbon lorsque, comme le dit Caffery, de Gaulle était «le seul point de ralliement dynamique offert aux non-communistes».

Mais l’ambassadeur s’empresse d’ajouter que le Général manque totalement «d’une réelle compréhension de l’importance relative à accorder aux différents éléments d’un État moderne, une lacune particulièrement évidente et inquiétante dans sa politique à l’égard des travailleurs». En effet, Caffery craint que de Gaulle ne réunisse à nouveau la classe ouvrière et ne la ramène dans le giron communiste. Il pourrait même provoquer une guerre civile, dans laquelle, même si le prolétariat perdait, les communistes atteindraient leur «principal objectif à court terme, la perturbation du [plan Marshall] et de l’Union occidentale».

Le chef du bureau européen du département d’État, Hickerson, a abondé dans le même sens :

«Il est très douteux que de Gaulle soit la solution. … Il parle d’économie comme une femme parle de carburateur [en outre] le meilleur argument contre notre tentative d’aider ou d’accélérer le retour au pouvoir de de Gaulle [est que] les communistes cherchent à faire exactement cela, dans l’idée que de Gaulle ne sera pas capable de résoudre les problèmes économiques de la France et que l’effondrement qui en résultera les amènera au pouvoir».

Hickerson craignait également que le soutien américain à de Gaulle ne soit perçu «comme une ingérence totalement injustifiée dans les affaires intérieures françaises», que les États-Unis ne soient tenus «responsables non seulement de son éventuel échec final, mais aussi de chaque faux pas qu’il pourrait faire».

Hickerson et Caffery sont tous deux parvenus à la conclusion «désagréable» qu’il n’y avait «aucune alternative apparente» au gouvernement français en place. La «troisième force» n’existait pas vraiment et le socialisme français continuait «à s’enliser dans ses contradictions internes . . . entre ses doctrines audacieuses et la prudence timorée de ses dirigeants chevronnés». Par la suite, l’ambassade de Paris et d’autres fonctionnaires du département d’État se désintéressent rapidement des socialistes français.

En 1949, les États-Unis se préoccupent de l’«offensive de paix» des communistes. Très tôt, l’ambassade de Paris a déclaré avoir eu des «conversations informelles» avec le bureau du Premier ministre Queuille sur «l’efficacité de cette campagne et sur les mesures qui pourraient et devraient être prises par le gouvernement français pour contrer ses effets et mettre le Parti communiste sur la défensive». Les officiels français ont reconnu la nécessité de contre-mesures mais se sont plaints du manque de moyens et d’organisation et du secrétaire à l’information Mitterrand «sur lequel on ne pouvait pas compter pour organiser et mener à bien une telle campagne de manière efficace». L’ambassade conclut donc qu’«en l’absence d’efforts énergiques et compétents» de la part du gouvernement Queuille, l’attrait émotionnel de la Campagne de la paix aurait des effets profonds et très troublants sur l’opinion française, non seulement au niveau de la politique intérieure (mais aussi) sur le Pacte atlantique, le programme d’aide militaire proposé, la politique étrangère des États-Unis en général, [et] le rôle du gouvernement français actuel dans les affaires étrangères». Lorsque, quelques semaines plus tard, le gouvernement français annonça la création d’une «Union démocratique pour la paix et la liberté», Caffery déclara que, «sans immodestie excessive, l’ambassade estime que cette réussite est due en grande partie à ses efforts pour faire comprendre à Queuille et à son entourage (…) la nécessité d’une action concertée contre la propagande communiste, en particulier sa fausse campagne de paix».

Les observateurs américains, en particulier Caffery, ont interprété l’offensive de paix comme une déclaration de guerre civile contre la «démocratie bourgeoise» et une intensification de la «lutte des classes». Ils affirment que les communistes reviennent à la politique «classe contre classe» de la fin des années 1920 et du début des années 1930. Ils accusent les communistes français de se préparer non seulement à des grèves et à des manifestations populaires, mais aussi à des sabotages et à une campagne de «défaitisme militaire» (notant, en particulier, la récente réédition du pamphlet d’André Marty sur la mutinerie de la mer Noire de 1919). Les responsables américains considèrent également que les communistes français reprennent les positions anticoloniales d’avant le Front populaire et tentent de saper le moral des Français en Indochine. Caffery déclare que «les libéraux épris de paix, les pacifistes et autres idéalistes du même genre» doivent être persuadés que les actions communistes, loin d’être orientées vers la paix, pourraient même précipiter une guerre mondiale !»

À la fin de l’année 1949, les responsables américains sont à la fois quelque peu satisfaits et encore plus inquiets de la situation des communistes français. L’ambassadeur David K. Bruce (qui avait remplacé Caffery en mai) notait avec satisfaction qu’il y avait peu de risques d’un coup d’État ou d’une insurrection communiste armée, que l’armée et la police françaises avaient été bien purgées de leurs éléments communistes et que la campagne du PCF contre le plan Marshall avait aliéné la plupart des éléments bourgeois. D’autres responsables ont noté que de nombreux intellectuels et sympathisants communistes avaient déserté le PCF en raison de la répression soviétique en Europe de l’Est. En fait, ils constatent un grand malaise même dans la gauche non communiste du Rassemblement démocratique révolutionnaire et de «Franc-Tireur». Surtout, il y a un fort malaise dans les rangs de la CGT et un conflit entre ceux qui favorisent les grèves à des fins politiques et pour défendre la politique étrangère soviétique et ceux qui ne favorisent que les grèves à des fins politiques et pour défendre la politique étrangère soviétique. Les travailleurs semblent résister aux grèves qui ne mettent pas en jeu leur propre bien-être ou qui risquent de porter préjudice à leur emploi. Le PCF ne peut donc plus compter sur la CGT à des fins politiques.

Dans le même temps, les communistes continuent de susciter l’inquiétude des responsables américains. Ces derniers craignaient surtout que la principale base de pouvoir du PCF, la classe ouvrière française, reste véritablement mécontente. Comme le remarque l’ambassadeur Bruce en septembre : «À tort ou à raison, de nombreux travailleurs sont convaincus qu’ils sont les seuls à supporter le poids de l’augmentation du coût de la vie et qu’ils ne bénéficient pas du programme économique réalisé en grande partie grâce à leurs efforts». Ainsi, en ce qui concerne les communistes, conclut Bruce, «la France n’est pas tout à fait sortie d’affaire».

En octobre, après la chute du ministère Queuille, Bruce s’inquiète davantage. Après avoir constaté que la classe ouvrière avait été trompée dans son attente d’une déflation ou d’une stabilisation des prix, Bruce déclara qu’en conséquence, les syndicats non communistes s’étaient vu «couper l’herbe sous le pied» et qu’ils risquaient de devoir faire front commun avec la CGT. Les communistes pourraient donc à nouveau s’engager dans des grèves politiques, mais peut-être pas avec la même ampleur qu’en 1947 et 1948. En outre, Bruce note que la propagande communiste selon laquelle le Plan Marshall et le Pacte de l’Atlantique Nord entraînaient l’appauvrissement de la classe ouvrière, en raison du poids écrasant du budget militaire et de la guerre d’Indochine, «commençait à être comprise par les masses, en raison notamment de l’incapacité du gouvernement à faire des concessions en matière de salaires».

Enfin, les États-Unis restaient très préoccupés par la Campagne pour la paix des communistes. Alors que l’ambassadeur Bruce espérait que l’opposition du PCF à la guerre d’Indochine aurait des «connotations de trahison» qui aliéneraient le Français moyen ainsi que «certains éléments à la périphérie du [PCF], voire en son sein», il craignait que le programme de paix «gagne en force, en particulier parmi les vétérans de guerre, les déportés et les groupes de résistants qui [étaient] particulièrement sensibles à la propagande selon laquelle les États-Unis [permettaient] au nazisme de relever la tête en Allemagne».

L’année 1949 marque clairement la fin de la première phase de la guerre froide. L’élan de la Libération est retombé, les clivages politiques français se sont clarifiés, les grands mouvements de grève s’apaisent et le danger d’une insurrection communiste s’éloigne. L’économie française commence à se redresser de manière significative, la production augmente et l’inflation diminue. Le ministère du Premier ministre Queuille, qui a duré un an, indique que la situation politique intérieure a atteint un palier. Cependant, les menaces de guerre se profilent, plus sinistres que jamais. Les luttes pour l’OTAN viennent de commencer et celles pour le réarmement de l’Allemagne et la Communauté européenne de défense se profilent à l’horizon. Entre 1950 et 1952, les communistes français intensifient fortement leur offensive de paix et leur campagne contre la guerre d’Indochine. Ce n’est qu’après la mort de Staline, en 1953, que la guerre froide commence à se dégeler.

Ce qui précède donne une bonne indication de ce que les fonctionnaires du département d’État pensaient de la gauche française dans les années d’après-guerre. Si certains éléments semblent avoir été omis, c’est principalement parce que les documents existants ne couvrent pas tout. Par exemple, ils ne commentent que très peu les positions des communistes et des socialistes sur la guerre d’Indochine. Pourtant, sur les sujets qu’ils abordent, les fonctionnaires américains semblent généralement avoir été bien informés, précis et perspicaces. Ce n’est que dans quelques cas, comme les rapports sur les activités paramilitaires des communistes en 1946 et 1947, le rejet des grèves des mineurs de 1948 comme étant essentiellement politiques ou la désignation de l’offensive de paix de 1949 comme un retour aux politiques «classe contre classe» de 1928, que leurs conclusions semblent injustifiées ou exagérées, conçues principalement pour servir les objectifs de la propagande anti-communiste.

Les documents attestent d’une collusion étendue entre l’ambassade de Paris et les socialistes français, y compris des références à des conversations intimes et nocturnes entre Caffery et Blum, Philip, Moch ou d’autres «fonctionnaires du ministère de l’Intérieur». Pourtant, les Américains utilisent clairement les socialistes pour diviser la classe ouvrière. Il est rare qu’ils soutiennent les politiques socialistes si ce n’est pour servir la cause anticommuniste. En effet, au fur et à mesure que le pivot politique se déplaçait vers la droite et que les États-Unis trouvaient de nouveaux partenaires bourgeois avec lesquels travailler, ils se sont très vite désintéressés de leurs alliés socialistes.

Enfin, les documents montrent que les États-Unis étaient plus passifs et plus inquiets à l’égard de la gauche française que ce que l’on pourrait croire. Il est clair que les travailleurs français et les communistes constituaient de formidables obstacles à ses projets de «réorientation» de l’Europe occidentale. Ce n’est que progressivement qu’elle a pu «tourner la vis», et même en 1949, après toutes les défaites et l’isolement subis par le PCF et la CGT, elle ne se sentait pas encore complètement  «sortie d’affaire». En outre, les États-Unis ont cherché à élaborer une «politique du travail» pour la France, bien que celle-ci l’ait souvent contredite en insistant sur des politiques économiques et sociales qui nuisaient à la classe ouvrière. Pour les Américains, la bourgeoisie française n’était pas assez forte pour contenir le communisme sans d’importants alliés de la classe ouvrière.

source : Histoire et Société

https://reseauinternational.net/1945-1949-les-etats-unis-et-la-gauche-francaise-le-point-de-vue-du-departement-detat/