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mercredi 4 novembre 2009

De l'avortement à l'euthanasie

Et toujours le même scénario
Dans notre société sur-médiatisée, l'émotion est devenue le vecteur principal des réformes politiques. Pour faire passer des lois qui pourraient heurter l'opinion publique, les lobbies ont compris qu'il faut jouer sur la corde sensible des Français. Avortement. Mariage homosexuel Euthanasie. Le scénario est, depuis trente ans, toujours le même.

- Le 5 octobre 1971, Le Nouvel Observateur publie le manifeste dit « des 343 sal... » qui contient l'appel à la désobéissance civile suivant : « Un million de femmes se font avorter chaque année en France. Elles le font dans des conditions dangereuses en raison de la clandestinité à laquelle elles sont confrontées, alors que cette opération, pratiquée sous contrôle médical, est des plus simples. On fait le silence sur ces millions de femmes. Je déclare que je suis l'une d'elles, je déclare avoir avorté. De même que nous réclamons le libre accès aux moyens anticonceptionnels, nous réclamons l'avortement libre. » Ce manifeste est notamment signé par Catherine Deneuve, Yvette Roudy, Marie-France Pisier ou Françoise Sagan. Chacun des signataires s'expose à des poursuites pénales.

Un drame réel, des témoins de « moralité », une émotion intense, une loi

Un an plus tard s'ouvre le procès de Bobigny. Cinq femmes se trouvent dans le box des accusés. Parmi elles Marie-Claire, une jeune fille de seize ans, qui a avorté après avoir été violée par un garçon de son lycée. A ses côtés, quatre autres femmes : sa propre mère, une modeste employée de la RATP, qui l'a conduite à l'hôpital pour qu'elle y subisse un avortement, et trois membres du corps médical qui ont pratiqué l'acte interdit par une loi de 1920. La justice se trouve face à un drame. Un drame humain épouvantable. L'horreur du viol. L'innocence d'une gamine souillée à tout jamais. Une mère démunie qui élève seule sa fille. Personne, même parmi les plus farouches adversaires de l'avortement, ne peut rester insensible face à cette tragédie.
- Le lobby de l'avortement, qui, depuis les événements de Mai 1968, tente de faire sauter le verrou, va l'instrumentaliser avec succès. La défense des accusées est assurée par Maître Gisèle Halimi. Le tribunal va lui servir de tribune pour prendre l'opinion publique à témoin. Son argument est simple. Une jeune fille, victime d'un viol, se retrouve face à la justice, pour avoir refusé de garder son enfant. Ce n'est pas elle qui est coupable, c'est la loi qui interdit l'avortement.
- Les témoins défilent. Le scientifique et académicien Jean Rostand. Les Prix Nobel et biologistes Jacques Monod et François Jacob. La comédienne Françoise Fabian. L'homme politique Michel Rocard. L'écrivain Simone de Beauvoir. Le professeur Paul Milliez, médecin et catholique, qui affirme à la barre : « Je ne vois pas pourquoi nous, catholiques, imposerions notre morale à l'ensemble des Français. » Aux termes de la plaidoirie de Gisèle Halimi, la jeune fille, est relaxée. Les autres accusées le sont également ou simplement condamnées à des peine de sursis.
- Dans tout le pays, l'émotion est intense. Pour ou contre l'avortement. Le débat est lancé. Chacun prend position. Articles de presse. Pétitions, livres. Le sujet n'est plus tabou. Il faut légiférer. Le 26 novembre 1974, Simone Veil monte à la tribune de l'Assemblée nationale. La discussion du projet de loi relatif à l'interruption volontaire de la grossesse peut commencer. Le 17 janvier 1975, la loi autorisant l'avortement est publiée au Journal officiel. En deux ans, l'exploitation d'un drame incontestable a permis de transgresser l'interdit absolu. Celui de se débarrasser de l'enfant à naître.

Conseils aux scénaristes en manque d'imagination
Le 16 janvier 2004, un homosexuel, Sébastien Nouchet, est grièvement brûlé par trois individus qui, affirme-t-il, l'auraient attaqué en raison de son orientation sexuelle. La machine médiatique se met en branle. Un homme a été brûlé vif en France parce qu'il est homosexuel. On évoque Himmler et son fameux discours contre les pédérastes. La France, patrie des droits de l'Homme, ne peut pas tolérer de tels actes. Quelle que soit l'opinion de chacun sur l'homosexualité, personne ne peut accepter qu'un jeune soit brûlé pour une telle pratique. Il faut donc légiférer. Le 8 décembre, les parlementaires votent une loi créant la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité et incluant un dispositif contre l'homophobie.
- En janvier 2005, le député UMP, Christian Vanneste, donne son point de vue sur l'homosexualité : « L'homosexualité est une menace pour la survie de l'humanité. [...] Je n'ai pas dit que l'homosexualité était dangereuse. j'ai dit qu'elle était inférieure à l'hétérosexualité. Si on la poussait à l'universel, ce serait dangereux pour l'humanité. [...] Pour moi leur comportement est un comportement sectaire. » Ça ne vous rappelle rien ? Himmler bien sûr : « Si j'admets qu'il y a un à deux millions d'homosexuels, cela signifie que 7 à 8 % ou 10 % des individus de sexe masculin sont homosexuels. Et si la situation ne change pas, cela signifie que notre peuple sera anéanti par cette maladie contagieuse. A long terme, aucun peuple ne pourrait résister à une telle perturbation de sa vie et de son équilibre sexuel. »
- Le 14 janvier 2006, Vanneste est condamné en premier instance pour ses propos. L'élu, qui est la première victime de la loi, fait appel. Le 25 janvier 2007, suivant en cela les réquisitions du parquet, la cour d'appel de Douai confirme, et même aggrave la décision des premiers juges. Forts du pacs et d'une loi qui interdit toutes remarques qui ne constituerait l'éloge de la sodomie, le lobby homosexuel entend passer à la vitesse supérieure. L'ultime étape est clairement annoncée : la reconnaissance du mariage entre homosexuels et le droit à l'adoption d'enfant, par ces derniers. Le scénario est déjà écrit. D'ici quelques mois, les médias nous présenteront un enfant abandonné dans un orphelinat (Mieux choisi que Sébastien Nouchet ? Sa plainte a débouché sur un non-lieu. Le magistrat instructeur a conclu à « l'absence d'élucidation des circonstances dans lesquelles sont survenues les brûlures ». Il a fait appel.
- Alors imaginez. Le regard désespéré d'un enfant sans parent. L'ambiance lugubre d'une maison d'accueil pour un enfant seul. Son désir légitime d'être aimé. Personne ne veut de lui. Personne ? Si, justement, deux femmes veulent l'adopter. Elle sont belles. Elles travaillent. Elle sont maternelles. Elles lui apportent du réconfort depuis des années. Va-t-on le laisser grandir loin de leur affection ? Ce n'est pas envisageable. Des adultes viendront témoigner. Ils ont été élevés par deux hommes ou deux femmes. Ils ont toujours été heureux. Epanouis. Choyés. L'enfant tentera de mettre fin à ses jours. Il n'en pouvait plus d'être seul. Séparé de celles qui veulent l'élever. Comme deux vraies mamans. Le législateur interviendra. Et l'impossible se réalisera. Les homosexuels pourront adopter.

L'euthanasie s'invite dans les urnes... funéraires
Le 24 septembre 2000, le jeune Vincent Humbert devient tétraplégique, aveugle et muet à la suite d'un accident de voiture. Une vie brisée. Une vie désormais privée de toute espérance terrestre. Un drame ignoble pour le jeune homme. Un calvaire pour sa mère. La France découvre cette souffrance incommensurable. Chacun se sent concerné. Le 24 septembre 2003, la mère tente d'abréger ses souffrances en lui injectant un produit mortel. Il sombre clans le coma. Elle est arrêtée.
- Les médias se saisissent de l'affaire. Deux jours plus tard, son médecin traitant met un terme définitif à ses souffrances. Vincent Humbert décède. Le 2 janvier 2006, le parquet requiert un non-lieu à l'encontre de la mère et du médecin. La campagne en faveur de la dépénalisation de l'euthanasie est lancée. Toutefois, elle patine. Le corps médical est réticent. Les parlementaires hésitent. L'opinion publique est incertaine. Le choc de Vincent Humbert n'a pas suffi.
- En 2007, la campagne électorale bat son plein. Air du temps : le compassionnel. La campagne pour l'euthanasie redémarre. Le 7 mars, deux mille soignants lancent un manifeste : « Nous soignants, avons aidé un patient à mourir. Parce que, de façon certaine, la maladie l'emportait sur nos thérapeutiques, parce que, malgré des traitements adaptés, les souffrances physiques et psychologiques rendaient la vie du patient intolérable, parce que le malade souhaitait en finir, nous, soignants, avons, en conscience, aidé médicalement des patients à mourir avec décence. Tous les soignants ne sont pas confrontés à ce drame, mais la majorité de ceux qui assistent régulièrement leurs patients jusqu'à la mort, utilisent, dans les circonstances décrites, des substances chimiques qui précipitent une fin devenue trop cruelle, tout en sachant que cette attitude est en désaccord avec la loi actuelle [...] Aussi nous demandons l'arrêt immédiat des poursuites judiciaires à l'encontre des soignants mis en accusation ; une révision de la loi dans les plus brefs délais, dépénalisant sous conditions les pratiques d'euthanasie, en s'inspirant des réformes déjà réalisées en Suisse, en Belgique et aux Pays-Bas ; des moyens adaptés permettant d'accompagner les patients en fin de vie, quels que soient les lieux, (domicile, hôpital, maisons de retraite) et les conditions de vie. Il s'agit là, d'accorder à chaque personne, une singularité, une valeur absolue, qui se nomme, selon le préambule et l'article premier de la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1948 : la dignité. »
- Ce « manifeste des 2 134 » - cela ne vous rappelle rien ? - n'est pas dû au hasard. Il est intervenu trois jour avant l'ouverture, devant la cour d'assises de Périgueux, du procès de deux femmes, une infirmière et un médecin, accusées d'empoisonnement et encourant trente ans de réclusion criminelle pour avoir administré une dose mortelle de chlorure de potassium à une malade atteinte d'un cancer du pancréas en phase terminale.
- Une fois encore, le cancer est une maladie qui bouleverse tous ceux dont un proche en est mort. ta souffrance. La déchéance physique, lente, mais irrémédiable. Lorsque le cœur s'arrête de battre, c'est un corps décharné qui s'arrête de vivre. A quoi bon prolonger une vie qui ne vaut plus la peine d'être vécue ? L'euthanasie est donc nécessaire.
- 1975, la vie amputée à son commencement. 2007, la vie amputée à son terme. Le scénario a parfaitement fonctionné. A quoi servent les enfants handicapés ? A rien. Certains ont sans doute la solution.
Thierry Normand Le Choc du Mois Mars 2007

samedi 10 janvier 2009

La jeunesse secrète du jeune Staline

Un livre reposant sur des archives inédites raconte jeunesse que Staline a tenté d'occulter. Pour tout dire, on le comprend !
Il est 10h30 précises, en ce mercredi 13 juin 1907, quand, sur la place centrale de Tiflis (actuelle Tbilissi), un important transport de fonds escorté d'une escouade de cosaques arrive devant la Banque d'Etat. Assis en terrasse d'un café, un homme laisse tomber son journal. C'est le signal. Aussitôt, une vingtaine de bandits attaquent le convoi, utilisant bombes, grenades, fusils et revolvers sans se soucier des passants. Le bilan est spectaculaire : une quarantaine de morts, plusieurs dizaines de blessés et un butin colossal.
L'événement dépasse les frontières du Caucase et de la Russie. « Pluie de bombes », titre le quotidien anglais Daily Mirror ! Le Temps, à Paris, annonce : « Catastrophe ! » Le commanditaire de cette attaque est un certain Lénine, qui a besoin d'argent pour financer ses activités politiques clandestines. Le meilleur de ses hommes de main sur place, spécialiste des « expropriations révolutionnaires » - doux euphémisme pour « braquage à main armée » -, est un certain Sasso ou Koba, alias Joseph Djougachvili, plus connu, à partir de 1912, sous le nom de Staline.
Dire qu'il aurait peut-être pu être grand poète ...
Ce dernier, arrivé au pouvoir, a tout fait pour effacer les traces son passé. Mais certains de ses complices rédigèrent leurs mémoires avant l'ère du Petit Père des peuples. Et lorsque dans les années 1930, Staline demanda aux fonctionnaires soviétiques de rechercher les traces de son passé pour les détruire, il n'y eut pas beaucoup de fous pour prétendre avoir mis la main sur ces documents explosifs... Ils savaient ce qui leur en coûterait. C'est en partie grâce à ces dossiers jusqu'alors enfouis que l'historien anglais Simon Sebag Montefiore a pu réaliser Le Jeune Staline.
Avant de prendre le pouvoir en octobre 1917 avec Lénine, Joseph Djougachvili fut un jeune homme de famille modeste. Sa jeunesse se déroule dans une Géorgie pittoresque, où le pouvoir tsariste n'arrive pas à imposer sa loi.
Il vit une enfance chaotique, entre une mère qui l'adore, et un père jaloux de son épouse, qui finit par boire et vagabonder. Adolescent puis jeune adulte, sa vie «sentimentale» est intense. S'il abandonne régulièrement femmes et enfants, c'est que sa personne et la Révolution (qui, pour lui, forment un tout) sont plus importantes que n'importe quel attachement.
Mais avant d'être un révolutionnaire, Staline est un excellent séminariste. Sa mère obtient qu'il fasse de bonnes études, d'abord à l'école paroissiale de sa ville de naissance, Gori, puis au séminaire de Titlis. Il multiplie les lectures et devient poète. Certaines de ses œuvres sont même publiées avec un beau succès. Il est également un remarquable chanteur, assidu à la prière et au chant religieux. Il a 17 ans quand, grand chambardement il se tourne vers les idées révolutionnaires.
En août 1898, Staline adhère au parti marxiste russe et devient un révolutionnaire professionnel, obligé de trouver de l'argent. Ceci suppose une existence clandestine et le jeune Djougachvili change sans cesse de nom, de domicile et d'apparence physique. Il lui faut en permanence identifier et éliminer les traîtres ou supposés tels, dans le parti, dans les organisations alliées, dans les prisons et dans les camps. Le jeune homme est réputé capable d'identifier un traître au premier regard, puis de lui faire subir le sort qu'il «mérite». Mais les archives prouvent qu'il fit aussi tuer, dans les années 1900, plusieurs membres de sa bande parfaitement innocents, alors que les agents infiltrés de l'Okhrana, la police secrète tsariste, passèrent à travers les mailles de son filet ! Il pratique également l'assassinat de policiers, de militaires, d'informateurs de la police et de directeurs d'usine.
Son protégé chassé du Guépéou pour ses méthodes violentes
Si Staline se plaît aux débats d'idées et de tactique politique, il préfère la manipulation des hommes, et surtout l'organisation de grèves ou d'émeutes : plus il y a de morts, plus il exulte, car, grâce au cycle provocation-répression, il radicalise les camps en présence. Mais sa recherche du nerf de la guerre devient obsessionnelle, car il s'agit de financer ses activités et surtout celles de Lénine, auquel Koba fait parvenir les billets dans... des bouteilles de vin géorgien ! Santé, camarade ! Les sommes nécessaires étant colossales, il organise aussi de retentissants braquages. Plus pacifiquement, du moins avec moins de violence, il pratique le racket à grande échelle. Son action à Batoumi, capitale mondiale du pétrole, est digne du Far West : il se fait embaucher par les Rothschild pour incendier leurs installations pétrolières!
Autour de Sasso gravite une galerie de personnages hauts en couleurs; d'abord ses hommes de main: une bande de « droits communs » dont un certain Kamo, son tueur patenté, capable d'infliger et de subir les pires sévices. Arrêté en 1908, Kamo, pour échapper à la peine capitale, simulera pendant quatre ans la folie avant de s'évader et de reprendre du service. Staline racontait que, pour si bien jouer la folie, il fallait, quelque part, être tout de même un peu atteint... Pendant la guerre civile, Kama exécutera un officier communiste prêt à se rendre à l'ennemi, puis lui arrachera le cœur qu'il brandira devant ses soldats. Il se fera chasser du Guépéou, l'ancêtre du KGB, pour ses méthodes un peu trop violentes...
Staline utilise aussi beaucoup de belles jeunes femmes, comme couverture ou pour faire le coup de feu â l'occasion. Il se fait aider par des bourgeois et des aristocrates. Parmi eux, le prince géorgien Koki Dadiani, qui prête à Staline son passeport (et le communiste de se déguiser en prince ... ). D'ailleurs, le grand modèle du Staline d'avant 1917 est aussi un aristocrate : Lénine ! Staline et Lénine partagent la même passion de l'anéantissement de l'adversaire, ce que Lénine appelle « l'extermination sociale ». Les deux hommes se vouent une admiration réciproque. Celle que le futur Petit Père des peuples porte à Lénine est surtout intellectuelle: Staline, avant de le rencontrer, l'a lu et le surnomme « l'aigle des montagnes ». Quant à Lénine, qui a entendu parler des exploits de Sosso avant de le rencontrer, il est fasciné par les deux revolvers que celui-ci porte en permanence : il le qualifie de « merveilleux Géorgien ». Et quand on lui dénonce les violences de Staline, il répond : « C'est exactement l'homme dont j'ai besoin. »
Petit Père des peuples et Darwin des sciences sociales
Pour parvenir à ses fins, Staline est prêt à tout Et d'abord à se donner une stature. Car il sait que la carrière d'un révolutionnaire est incomplète sans un passage par la case prison. Mais les colonies pénitentiaires du tsar, d'un point de vue technique, le déçoivent... Patientez, opposants, une fois au pouvoir, il réorganisera tout cela... Nombreuses sont les anecdotes qui montrent l'extraordinaire désorganisation du pouvoir tsariste, son incapacité à maintenir l'ordre et l'extrême faiblesse de la répression. Les exilés en Sibérie bénéficient d'allocations et logent chez l'habitant Ils fondent et dirigent des débits de boissons et ouvrent même des bureaux d'évasion, au nez et à la barbe des autorités!
Staline multipliera ces bureaux (huit au total) avec une telle aisance (plus de 18000 exilés sur 32000 s'échapperont de Sibérie entre 1906 et 1909) qu'il sera même accusé d'être un agent de la police politique. Mais Montefiore n'en a pas trouvé de preuve. Staline se fera même un serviteur zélé du garde censé le surveiller jour et nuit ! Au point que dans les années 1930. menacé par les purges, le «maton» écrira à son ancien «prisonnier» pour lui demander grâce... Et Staline lui accordera sa protection. au nom du passé commun.
Reste un point obscur et essentiel dans ce portrait du jeune Staline, auquel le livre de Montefiore ne répond pas vraiment : comment et pourquoi un jeune et pieux séminariste devient-il un révolutionnaire usant de tous les moyens, surtout les plus violents, pour faire triompher ses idées ? L'auteur suggère l'importance de certaines lectures (Victor Hugo, Emile Zola, Ernest Renan ou encore le philosophe révolutionnaire Nicolaï Tchernychevski). Mais le livre décisif semble avoir été De l'origine des espèces de Charles Darwin. Un livre que Marx admirait tant qu'il demanda à son auteur une préface pour Le Capital, en prétendant être le Darwin des sciences sociales.
On connaît la postérité tragique d'une lecture très hâtive de ce scientisme racial ou social. Foi dans une race (au nom de la nature) ou une classe (au nom de l'histoire) supérieure qui conduisent à l'extermination sociale ou raciale, et aux dizaines de millions de morts au XXe siècle. Selon Staline, « le prolétariat révolutionnaire seul est destiné par l'histoire à libérer l'humanité et à apporter au monde le bonheur ». Cela implique bien sûr une rupture très violente avec le christianisme, à laquelle Staline procédera manifestement sans états d'âme. On le verra même, converti à la nouvelle religion marxiste, inciter le fils d'un pope à briser une icône et à uriner dessus.
A cette nuance près du défaut d'analyse, Le Jeune Staline est un ouvrage magistral pour qui veut comprendre la genèse d'un système idéologique criminel et la personnalité d'un de ses dirigeants les plus emblématiques.
Dominique Gittome Le Choc du Mois décembre 2008
Le Jeune Staline, de Simon Sebag Montefiore, Calmann-Lévy.

vendredi 31 octobre 2008

GUERRE DU GOLFE : LA LEGENDE DES COUVEUSES

Pour 10 millions de dollars, la planète a bien failli s'offrir une guerre mondiale. Une chaîne de télévision allemande l'a révélé : c'est une agence de pub américaine qui, pour le compte de l'émir du Koweït, a inventé l'histoire des bébés koweïtiens arrachés de leurs couveuses. Et déclenché la guerre contre l'Irak.
Devant le Comité des droits de l'homme du Conseil de sécurité de l'Organisation des Nations unies, une femme pleure. L'horreur de ce qu'elle a vu est insupportable. Elle sanglote, elle s'essuie les yeux, puis elle reprend sa déposition :
« J'ai vu les soldats irakiens. Ils sont entrés dans l'hôpital et ont enlevé les bébés des couveuses. Ils ont emporté les couveuses et laissé les bébés mourir sur le sol glacial. C'était horrible ! »
Un chirurgien koweïtien, le docteur Ibrahim, confirme les faits devant la même instance :
« Le plus dur était d'enterrer les bébés. Moi-même j'ai enterré quarante nouveau-nés qui avaient été enlevés des couveuses par les soldats. »
Deux jours plus tard, le Conseil de sécurité des Nations unies vote en faveur de l'emploi de la force militaire contre l'Irak, bientôt suivi par le Congrès américain. Le processus de guerre est enclenché, rien ne l'arrêtera plus.
La chaîne de télévision allemande ARD vient de décortiquer l'incroyable manipulation médiatique. Dans un reportage diffusé le 8 avril dernier, et qu'aucun organe de presse français (hormis la Revue d'histoire révisionniste) n'a repris, ni même mentionné, ARD révèle que ces deux témoignages étaient faux et que l'affaire des bébés koweïtiens arrachés à leurs couveuses par des soldats irakiens avait été inventée de toutes pièces.
DEUX FAUX TÉMOINS
La réalisation de cette (super) supercherie revient à l'agence de publicité américaine Hill & Knowlton. La mission qui lui avait été fixée par l'émir du Koweït était ambitieuse : convaincre la population américaine de la nécessité de l'envoi de troupes américaines dans le Golfe. Budget de l'opération : 10 millions de dollars. A bon publicitaire - terme désormais synonyme de manipulateur, qu'on le sache une fois pour toutes - rien d'impossible.
Hill & Knowlton s'est attaché, comme lorsqu'elle travaille pour un candidat à une élection politique, à déterminer ce à quoi l'opinion américaine est la plus sensible. Les ordinateurs ont apporté une réponse. Un employé d'Hill & Knowlton raconte :
« Le Koweït nous avait demandé de déterminer ce qui inspirait le plus d' horreur aux Américains ; la réponse a été le meurtre commis sur des bébés. Ainsi est née la légende des couveuses. »
« Le meilleur moyen, poursuit-il, de créer cette émotion était de persuader les gens que Saddam Hussein était un fou dangereux capable des pires massacres. » Mais les témoins ?
Le reportage réalisé par ARD ne nous dit pas si la jeune femme si émue, Nayirah, fut payée. Sans doute pas. La Koweïtienne a fait ça pour la cause. Pour papa aussi, qu'elle a omis de présenter à l'auditoire : n'était-elle pas la fille de l'ambassadeur du Koweït aux Etats-Unis ? Bonne fille, elle a menti aussi pour le bien de sa famille : elle appartient à celle de l'émir AI Sabah.
MITTERRAND DUPÉ OU COMPLICE ?
Quant au prétendu chirurgien Ibrahim, il est dentiste et se nomme en réalité Behbehani. La guerre achevée, le remords l'a pris et il s'est rétracté. A la question : « Alors, vous n'avez rien vu ? », le docteur Behbehani a avoué : « Non, rien. » Amnesty International, en revanche, n'a pas démenti. Son rapport, n'établissait-il pas, lui aussi, le meurtre de 312 bébés ?
A 10 millions de dollars les 312 bébés, et au cours actuel du dollar, ça va chercher dans les 170 000 F... le bébé mort. Pardon pour ce décompte morbide. Il veut juste faire ressortir l'élégance de l'opération.
A la question de la chaîne ARD : « Croyez-vous que le paiement par le Koweït de 10 millions de dollars à Hill & Knowlton ait été un bon investissement », Thomas Ross, de Hill & Knowlton, a répondu: « Un investissement des plus intelligents. »
Terrible est alors l'image de George Bush, exhumée par ARD, s'adressant à ses soldats sur le sol saoudien pour leur expliquer le sens de leur combat :
« Les bébés ont été arrachés à des couveuses et jetés sur le sol comme du bois à brûler. »
On ne fera pas l'injure à George Bush, président des Etats-Unis, et ancien patron de la CIA, de faire semblant de croire qu'il n'était pas au courant de la manipulation. Pour ce qui concerne les alliés, et particulièrement la France, l'histoire dira peut-être si François Mitterrand fut dupé... , ou complice. L'affaire des couveuses, finalement, n'est rien d'autre que l'adaptation, amplifiée par les moyens techniques, de la légende des Allemands qui coupaient la main des enfants durant la guerre de 1914. Quant au silence absolu de la presse française sur les révélations de ses confrères allemands...
C'était l'histoire d'une genèse de la guerre du droit... et de la morale.
✍ Pierre Villedary Le Choc du Mois. Juillet-août 1992

mardi 30 septembre 2008

La catastrophe africaine

Le président libérien Samuel Doe découpé en morceaux, en direct, devant les caméras de la télévision, les massacres qui ensanglantent périodiquement les townships noires du Transvaal ou le spectacle lamentable de milliers d'Ethiopiens faméliques nous rappellent régulièrement l'ampleur du naufrage dans lequel l'Afrique subsaharienne sombre depuis une dizaine d'années.
Dans un continent noir où explosion démographique rime avec implosion économique, ruine écologique, régression alimentaire et réveil des grandes endémies, on regrettera bientôt, si ce n'est déjà le cas, l'heureux temps de la « pax europea »... Au terme d'une étude foisonnant d'informations originales et d'interprétations nouvelles, c'est à cette conclusion qu'arrive Bernard Lugan, un universitaire africaniste peu suspect de complaisance à l'égard de la religion tiers-mondiste.
Dans son Afrique, l'Histoire à l'endroit, parue voici deux ans, il avait déjà fait justice de diverses idées reçues et autres escroqueries historiques qui prévalent généralement. Il récidive en utilisant abondamment des sources documentaires indiscutables et en citant même les Africains les plus lucides qui, tel Bechir ben Yamed, n'hésitent pas à évoquer aujourd'hui les « trente non glorieuses de l'indépendance africaine ».
Trois décennies après l'accès à l'indépendance de presque tous les pays d'Afrique noire, le temps est en effet venu de faire les comptes et d'en tirer les conclusions qui s'imposent. Il y va de l'intérêt des Européens, en particulier des Français, engagés dans des politiques de coopération aussi inutiles que ruineuses, mais aussi et surtout de celui des Africains, entretenus dans une situation d'assistés qui se révèle aussi catastrophique qu'humiliante.
Contrairement à ce qu'affirmait René Dumont, qui mettait déjà en lumière, dès le début des années 60, certaines insuffisances africaines, le continent noir avait tout pour «bien partir» à cette époque. A des degrés divers selon les pays concernés, les colonisateurs laissaient derrière eux un embryon d'administration locale. des infrastructures importantes et d'immenses ressources naturelles. Trente ans plus tard, le bilan se révèle très lourd. Alors que le continent assurait à peu près son autosuffisance alimentaire en 1960, 40 % des Africains dépendent aujourd'hui pour manger de l'aide internationale. Dans le domaine sanitaire, la situation apparaît tout aussi grave. Tout le réseau de dispensaires et d'hôpitaux est en ruine et n'est plus adapté à la croissance de la population et à la résurgence des grandes endémies. Sur le plan commercial, l'Afrique noire, qui assurait 9 % du commerce international en 1960, n'en représente plus que 3 % en 1990. Le désastre écologique consécutif au surpâturage et à la déforestation abusive accélère la désertification de régions entières, alors que l'exode rural vient gonfler la population des bidonvilles qui prolifèrent à proximité des cités jadis établies par le colonisateur. La démographie galopante qui affecte le continent, en assurant un taux d'accroissement naturel supérieur à 3 % annuels, a d'ores et déjà créé une situation de surpopulation qui ne peut aller qu'en s'aggravant.
Pour les tenants de l'école tiers-mondiste, les causes du malheur de l'Afrique ne font aucun doute. Le seul responsable de la déroute actuelle, c'est le «colonialisme», source de tous les maux d'un continent qui, sans lui, aurait conquis depuis longtemps la place qui aurait dû être la sienne dans le grand concert de la civilisation mondiale.
Le «néocolonialisme» sournois qui s'est instauré depuis et la scandaleuse inégalité des «termes de l'échange» n'ont fait qu'aggraver une situation dont «l'Occident» est à l'évidence responsable. Depuis quelques années, Carlos Rangel (L'Occident et le Tiers Monde) ou Pascal Bruckner (Le sanglot de l'homme blanc) ont fait justice de cette langue de bois culpabilisante.
Reprenant la remarquable étude que Jacques Marseille a consacrée aux relations de l'Empire colonial et du capitalisme français, Bernard Lugan démontre sans appel que les colonies ont coûté infiniment plus cher à la France qu'elles ne lui ont rapporté et il chiffre le poids considérable de l'aide qui continue, depuis trente ans, à être déversée sur l'Afrique noire, en pure perte pour les populations souffrantes mais pour le plus grand profit des apparatchiks locaux. Il fait également justice des prétendus «échanges inégaux», en montrant que, dans de nombreux secteurs, les cours mondiaux des produits alimentaires et des matières premières ont connu, en valeur réelle, une hausse continue depuis l'indépendance et en expliquant surtout que les pays africains, attachés à leurs rentes de situation, ont été progressivement dépassés par des concurrents asiatiques autrement dynamiques et travailleurs. Le cas de la Malaisie est à cet égard très éclairant.
L'auteur, qui connaît parfaitement la réalité d'un monde africain qu'il a longuement pratiqué, n'a aucune peine à faire valoir que le seul pays qui n'a connu ni la colonisation, ni la christianisation (à peine 10 % de la population) et qui, au contraire, a été doté dès son origine d'institutions «démocratiques», à savoir le Liberia, est le premier à retomber dans le chaos le plus total.
Il lui est facile, en revanche, d'établir le diagnostic des maux véritables qui hypothèquent lourdement l'avenir de l'Afrique, Même s'il n'a pas été la, cause principale de l'effondrement en cours, le socialisme à la sauce tropicale a été un facteur aggravant. Du Bénin au Congo en passant par le Burkina Faso du capitaine Sankara ou l'Ethiopie du sinistre Mengistu, le bilan est catastrophique. La Zambie, qui fut la richissime Rhodésie du Nord, est en faillite au même titre que Madagascar, sagement gérée au cours de la première décennie d'indépendance avant d'être ruinée par une quinzaine d'années d'expérience «socialiste». Le cas le plus exemplaire demeure cependant la Tanzanie de Julius Nyéréré, idole des tiers-mondistes, champion du «développement autocentré» bénéficiaire des aides les plus volumineuses, dont le modèle «communautaire» a sombré lui aussi dans la faillite.
Les conflits ethniques dominent toute l'histoire récente de l'Afrique noire et il serait fastidieux de les énumérer, des guerres civiles tchadienne, soudanaise, nigérienne, zaïroise, angolaise ou éthiopienne aux massacres rwandais ou libériens. Le colonisateur a sans doute une part de responsabilité dans cette situation pour avoir bâti des Etats multi-ethniques aux frontières généralement artificielles, mais il est bien difficile de lui imputer une «balkanisation» africaine qu'il a, au contraire, tenté de limiter.
Autre fléau : la corruption, qui entrave tout effort de développement cohérent et contribue au détournement généralisé de l'aide occidentale dont les effets pervers sont largement analysés par Bernard Lugan qui nous montre comment l'aide alimentaire ruine les agricultures locales et décourage les paysans, seuls véritables producteurs de richesses, et la manière dont l'aide financière est régulièrement recyclée sur les comptes personnels des représentants de l'oligarchie indigène. Enfin, et c'est sans doute là que réside le message essentiel de l'ouvrage, l'Afrique est avant tout victime des virus idéologiques qui sévissent dans les pays du Nord. La culpabilisation de l'Occident ne sert en rien les intérêts d'un continent qui devra fatalement se prendre en mains un jour et appliquer à son profit la vieille devise « Aide-toi, le ciel t'aidera ». L'exemple d'un pays asiatique tel que la Corée du Sud qui, à la fin des années 50, en était au même point que le Ghana, montre qu'il n 'y a pas de fatalité du sous-développement.
A condition toutefois de rejeter les préjugés universalistes qui voudraient faire des Zaïrois des Européens ou des Japonais à la peau plus foncée. Le poids de la tradition et de l'héritage culturel est déterminant pour faire démarrer une économie arriérée. L'avoir négligé en attribuant, au nom du prétendu «genre humain» les mêmes possibilités aux Africains qu'aux Européens, c'était nier des millénaires d'histoire, ignorer l'importance des comportements collectifs, rêver en plein XXe siècle à un «bon sauvage» disponible pour toutes les expérimentations économiques et sociales. On a négligé ainsi, en pratiquant un racisme à rebours particulièrement pervers, une identité africaine qui n'a peut-être que faire de l' « american way of life ».
• Philippe Fraimbois : le Choc du Mois • Janvier 1992
Bernard Lugan : Afrique, Bilan de la décolonisation. Collection « Vérités et légendes ». Librairie Académique Perrin. 306 pages.

samedi 20 septembre 2008

La légende du ralliement total des combattants de Narvik à la France Libre

Le cinquantenaire de l'Appel du 18 juin a provoqué au début de cet été une avalanche d'articles commémoratifs où le souci de se placer « dans le sens de l'histoire » a souvent éclipsé la vérité historique dans son indispensable rigueur et dans sa radicale opposition aux légendes aujourd'hui établies. La plupart des soldats français repliés en Angleterre qui, à l'inverse de leurs camarades combattants encore sur le front de France, ont été au courant de la démarche du général de Gaulle refusèrent dans leur grande majorité de le suivre et demandèrent à être au plus vite rapatriés vers une parcelle de l'Empire soumise à l'autorité du maréchal Pétain. Ce n'est certes pas diminuer le mérite et le courage des volontaires de la France Libre que de constater qu'ils furent en réalité fort peu nombreux.
Travaillant à un livre sur les combats de Narvik, j'ai été très surpris de découvrir, dans un grand nombre d'articles et de livres, des chiffres totalement fantaisistes sur le pourcentage des légionnaires et des chasseurs alpins rapatriés de Norvège qui rejoignirent la France Libre. On parle ainsi de la totalité de la 13e demi-brigade de Légion étrangère, soit près de deux mille hommes, et d'environ trois cents chasseurs alpins...
Rien que pour ces derniers, le chiffre est à diviser par dix, tandis que celui des légionnaires est à diviser par deux !
Après un premier séjour en Angleterre - ou plutôt en Ecosse - à leur retour du cercle polaire, les rescapés de cette expédition, que l'on considère comme « la seule victoire française de l'été 1940 » (malgré le fait que le général Dietl resta finalement le maître du terrain que nos troupes avaient abandonné sur ordre), sont envoyés dans le fameux « réduit breton ». Ils arrivent trop tard pour jouer le moindre rôle et sont alors dirigés sur Brest, où la plupart réussissent à s'embarquer pour gagner l'Angleterre.
Ainsi les légionnaires des deux bataillons de la 13e DBLE et chasseurs des 6e, 12e et d'une faible partie du 14e BCA.
Ils sont alors dirigés sur le camp de Trentham Park dans le Stafford-shire non loin de Birmingham, où ils arrivent pour la plupart le samedi 22 juin. Groupés sous les arbres pour se mettre à l'abri de la pluie qui commence à tomber, ils s'endorment, épuisés, dans les couvertures que l'on vient de leur distribuer. Des tentes marabouts sont rapidement montées, à raison d'une pour huit hommes environ.
Le général Béthouart, commandant en Norvège de la 1ère division légère de Chasseurs, s'installe dans un baraquement dénommé « le Chalet vert ».
Emile Béthouart, cinquante ans, est un camarade de promotion de Saint-Cyr de Charles de Gaulle, qu'il tutoie tout naturellement, même s'il ne l'a guère revu depuis 1912. Dans ses Mémoires (1) écrits bien après la guerre et dans lesquels il retrace son passé d'indéniable résistant à la politique de Vichy au Maroc en 1942, il semble un peu embarrassé pour expliquer son attitude de juin 1940 : « Je téléphone à de Gaulle ... Tel que je le connaissais, son initiative ne me surprenait pas ; elle correspondait d'ailleurs à mes propres réactions. Le 26 (juin) nous déjeunons ensemble à l'hôtel Rubens... De Gaulle est calme, souriant, détendu. D'emblée, il aborde le sujet pour lequel nous sommes réunis :
- Tu as vu ce que j' ai fait ?
- Naturellement !
- Et qu'est-ce que tu en penses ?
- Je pense que tu as raison .. il faut que quelqu'un reste et combatte avec les alliés, mais personnellement j'ai sept mille hommes à rapatrier (2) et je ne peux pas, en conscience, les abandonner avant qu'ils soient en sécurité. Par ailleurs, je voudrais me rendre compte de ce qui se passe de l'autre côté. Je ne comprends pas l'attitude de ces chefs en lesquels nous avions confiance. Noguès avait fait une proclamation excellente et digne. Pourquoi a-t-il rallié Pétain ? Y a-t-il une raison majeure qui m'échappe ?
- Tu verras, c'est une bande de vieux dégonflés.
- S'il en est ainsi, je reviendrai.
- Tu ne le pourras pas. »
Le général Béthouart ajoute alors dans ses Mémoires que de Gaulle n'est pas encore reconnu par Churchill et ne le sera que le surlendemain. Pour sa part le vainqueur de Narvik rencontre le colonel britannique de Chair, du War Office, avec qui il évoque le transport des légionnaires et des chasseurs alpins du Maroc. Celui-ci lui dit alors :
- « Naturellement, si quelques-uns d'entre vous veulent rester avec nous, ils peuvent le faire. » Cela est dit sur un tel ton que Béthouart demande :
- « Vous n'avez pas l'air d'y tenir. »
L'anglais acquiesce par un «Non» catégorique.
Entre de Gaulle et Béthouart il n'y a guère d'affinités personnelles et ces deux jeunes généraux se connaissent assez mal. Suffisamment sans doute pour ne pas sympathiser.
Des légionnaires « rouges » qu'on interne
Comment vont réagir les anciens combattants de Narvik ?
Une grande partie des légionnaires est d'origine espagnole. Ce sont pour la plupart d'anciens combattants de l'armée républicaine, des « Rouges », parmi lesquels il y a indiscutablement des meneurs communistes. Deux cent cinquante à trois cents d'entre eux jettent leurs armes et refusent d'obéir à leurs chefs, croyant qu'ils vont... être livrés à Franco ! On signale aussi des désertions individuelles. La « Treize » perd environ 15 % des éléments arrivés au camp le 22 juin. Ces Espagnols refuseront de rallier le Maroc, mais ne rejoindront pas pour autant la France Libre. Ils seront pour la plupart internés en Angleterre.
Les officiers de légion sont en très grande majorité « de carrière ». Ils veulent tous poursuivre la guerre. Mais comment ? Ils sont déchirés entre l'obéissance à la hiérarchie, c'est-à-dire Vichy, et l'aventure héroïque, c'est-à-dire Londres.
Leur chef, le lieutenant-colonel Magrin-Vernerey, en dépit d'une anglophobie légendaire, reste en Angleterre, ce qui correspond bien à son tempérament de baroudeur non-conformiste.
Une majorité (environ 60 %) d'officiers veulent rester en Angleterre avec leur chef de corps, mais les 40 % restant désirent gagner le Maroc avec le commandant Boyer-Resses.
Comme l'écrit un historien de la Légion : « La majorité des légionnaires de la 13e DBLE n'a pas rallié la France Libre, contrairement à ce qu'affirment certaines sources, puisque sur les 2 170 hommes débarqués à Brest, moins de 900 restent en Angleterre. » (3)
Les chiffres sont encore plus faibles chez les chasseurs alpins. C'est le 6e BCA, bataillon d'active de Grenoble, qui fournit le« gros» des effectifs ralliés à la France Libre. Soit sept officiers (deux capitaines, deux lieutenants, deux sous-lieutenants et un médecin-aspirant). Se rallient aussi un lieutenant-médecin du 14e BCA et un lieutenant du 12e BCA.
Accueil réfrigérant des Anglais
Le « Bataillon de chasseurs de la France Libre » comprendra en réalité trente à quarante rescapés de Narvik et quatre cents jeunes évadés de France au péril de leur vie, souvent sur des bateaux de pêche. Ce bataillon sera placé sous les ordres du capitaine Hucher, ancien commandant de la 2e compagnie du 6e BCA en Norvège.
Au cours d'une enquête parmi des anciens combattants de Narvik, j'ai entendu, en général sous promesse de l'anonymat, quelques-unes des raisons de ceux qui n'ont pas voulu rallier de Gaulle.
D'un lieutenant d'active, chef d'une compagnie de mitrailleuses:
- « On avait appris par le Daily Mail que de Gaulle était en Angleterre avec sa femme. Alors que nous étions séparés de nos familles. Cela a produit un effet désastreux. »
D'un lieutenant, chef d'une section d'éclaireurs-skieurs :
- « De Gaulle était pour nous un inconnu total... Il n'avait jamais servi aux Alpins. De ma section, un adjudant et un caporal sont restés. Les autres voulaient retrouver leurs fermes. Et le fait que Béthouart, plus ancien que de Gaulle, ait refusé de se mettre sous ses ordres a été déterminant. »
D'un lieutenant de réserve, chef d'une section de mortiers :
- « L'accueil en Angleterre avait été réfrigérant. Un soldat de la Military Police avait voulu, dès le débarquement, me prendre mon pistolet : "Give me", me disait-il. J'ai répondu : "Never" ! Nous nous méfions beaucoup des Anglais. Le lieutenant-colonel Valentini, commandant notre demi-brigade, nous a dit : "Ils sont en train de nous préparer un sale coup" . Mers el-Kébir ne m'a pas tellement étonné. »
D'un lieutenant de réserve, alors séminariste :
- « De Gaulle est venu faire "la tournée des popotes" à Trentham Park... C'était le dimanche 30 juin et il y restera une heure de 19 h à 20 h. Il prononce devant les officiers une brève allocution, où il évoque la certitude de la victoire.»
« On était tous alignés, poursuit l'ancien lieutenant de Narvik. Ceux qui avaient envie de rester en Angleterre le disaient. Il y a eu une demi-douzaine d'officiers de notre bataillon pour le suivre. De Gaulle a dit alors, avec un souverain mépris, à ceux qui partaient pour le Maroc :
- Messieurs, vous ne m'intéressez pas ...
La plus extraordinaire histoire que j'ai entendue sur ce rapatriement vers la zone libre est celle d'un fringant « bigor », ainsi nomme-t-on les artilleurs de la Coloniale. Il décide de rejoindre le Maroc, mais le bateau que les Anglais mettent à la disposition des Français est d'une saleté repoussante. L'officier se soucie fort peu de descendre dans la cale puante, pour y vivre une traversée incertaine, dans la promiscuité des hommes de troupe, les coques suintantes de rouille et les ponts vite englués de vomi.
- Pas question de rester à bord de cet infect rafiot, dit-il. »
Et c'est ainsi que la France Libre a récupéré un officier qui servira dans ses rangs avec autant de panache que d'efficacité.
Les volontaires de la France Libre seront, à la fin de juillet 1940, 2 548 très exactement, malgré le renfort des évadés de France et quelques ralliements.
Pourtant la légende des légionnaires et des chasseurs alpins de Narvik rejoignant de Gaulle aura la vie dure.
(1) Cinq années d'espérance, Plon, 1968.
(2) En réalité 4 441, il en restera moins de 1 000 en Angleterre et les trois quarts rejoindront le Maroc.
(3) André-Paul Comor : L'épopée de la 13e demi-brigade de Légion étrangère, Nouvelles Editions Latines, 1988.
Jean Mabire LE CHOC DU MOIS- Septembre 1990

jeudi 11 septembre 2008

Quand des socialistes assassinaient la république

Le 10 juillet 1940, par 569 voix contre 80 et 17 abstentions, l'Assemblée nationale votait les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Sur les 149 parlementaires socialistes, 29 seulement s'opposèrent au texte proposé. Beau démenti à la légende entretenue par certains historiens, qui soutiennent que le gouvernement de Vichy fut enfanté par la droite.
De même qu'il paraît injuste d'oublier tous ces socialistes qu'on rencontrait dans les allées du pouvoir d'alors et sur les chemins de la collaboration.
Comme on en use avec César, il convient de rendre à la gauche ce qui est à la gauche.

« L'Assemblée nationale donne tout pouvoir au gouvernement de la République, sous l'autorité et la signature du maréchal Pétain, à l'effet de promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle Constitution de l'Etat français. Cette de la famille et de la patrie.
Elle sera ratifiée par la nation et appliquée par les Assemblées qu'elle aura crées. »
Née d'une défaite au lendemain de 1870, la IIIe République meurt ce 10 juillet 1940 d'une autre défaite. Les paroles de la chanson n'existent pas encore et personne n'a vraiment envie de chanter, aussi le peuple français s'accorde-t-il, en une majorité qui frise l'unanimité, à soupirer :
- Maréchal, nous voilà ...
Seule fausse note dans ce concert d'actions de grâces, la réflexion d'un glorieux soldat :
- Pétain, il est comme moi, deux heures de lucidité par jour...
Propos aussitôt dénaturé.
Le général de Castelnau, qui connaît le poids des ans, entend protester contre l'attitude de ceux qui chargent du poids de leurs erreurs les épaules d'un vieillard. C'est bien dans la manière directe de ce catholique intransigeant sur les principes et sur les devoirs. En raison de ses convictions, la gauche d'après la victoire de 1919 s'était opposée à ce qu'il obtînt un bâton de maréchal pourtant largement mérité. En raison de son ironie, la gauche d'après la défaite de 1940 le taxe de jalousie lorsqu'il sourit de la voir adorer Pétain sans retenue. En tant qu'homme de droite, Castelnau ne peut prétendre qu'au mépris.
Parce que si la gauche, comme en témoigne le comportement de la plupart de ses représentants élus, approuve l'armistice avec l'Allemagne, elle n'envisage nullement la possibilité d'en signer avec la droite, qui demeure l'ennemie.
Certes, pour le moment, il faut donner l'impression de composer. L'entourage du Maréchal est truffé de gens de droite, voire d'extrême droite. Beaucoup, s'ils n'ont pas milité dans les groupes d'Action française, reconnaissent Charles Maurras pour maître à penser. Quelques-uns, tels le Garde des Sceaux Raphaël Alibert et le chef de cabinet Henri Dumoulin de Labarthète, disposent d'une véritable puissance.
Encore que ces éminences ne dissimulent nullement leur hostilité à toutes les formes de la gauche, il importe d'éviter de les provoquer, ce qui renforcerait leurs arguments, et il semble même nécessaire de les ménager, car le bout de chemin en leur compagnie se révèle indispensable si l'on souhaite conserver des postes clés dans le nouvel Etat français. Chacun se plie aux exigences de la tactique et, honnête historien de l'époque, Henri Amouroux pourra plus tard écrire que les gens de gauche ont été pétainisés « avec plus d'obstination et de logique que les autres » .

NE PAS ABANDONNER LE SOL FRANÇAIS
Aussi, à ceux qui regardent le régime de Vichy comme l'expression de la droite, convient-il d'indiquer que cette vision ne devient possible qu'en admettant que la gauche d'alors offrit l'illusion d'effectuer un impeccable demi-tour à droite.
Manœuvre accomplie dans les temps réglementaires.
Le 16 juin, à 23h30, le maréchal Pétain, Président du Conseil désigné dans la journée, annonce la constitution du dernier gouvernement de la IIIe République. Dans son Histoire de Vichy, François-Georges Dreyfus passe la revue de détail :
« Un gouvernement d'union nationale allant des socialistes à la droite non parlementaire. Sur seize ministres et deux sous-secrétaires d'Etat, onze faisaient déjà partie du précédent gouvernement. Sont absents Paul Reynaud, Georges Mandel, le général De Gaulle. Est absent également Laval qui aurait voulu les Affaires étrangères, ce à quoi le général Weygand s'est formellement opposé, et qui a refusé le ministère de la Justice. Chautemps, Baudoin, Bouthillier gardent leur portefeuille du gouvernement Reynaud, et deux socialistes, Février et Rivière, entrent dans te ministère avec l'accord exprès de Léon Blum ... »
Pourtant, la participation à ce gouvernement correspond, sans la moindre équivoque, à l'acceptation d'une politique. Nul dans la classe politique, n'ignore que l'intention de Pétain est de demander l'armistice. Le Maréchal, quelques jours plus tôt à Cangé, l'a signifié très clairement :
« Il est impossible au gouvernement, sans émigrer, sans déserter, d'abandonner le territoire français. Le devoir du gouvernement est, quoi qu'il arrive, de rester dans le pays, sous peine de ne plus être reconnu comme tel. Priver la France de ses défenseurs naturels dans une période de désarroi général, c'est la livrer à l'ennemi, c'est tuer l'âme de la France - c'est par conséquent, rendre impossible sa renaissance. Le renouveau français, il faut l'attendre bien plus de l'âme de notre pays, que nous préserverons en restant sur place, plutôt que d'une reconquête de notre territoire par des canons alliés, dans un délai impossible à prévoir. Je suis donc d'avis de ne pas abandonner le sol français et d'accepter la souffrance qui sera imposée à la patrie et à ses fils. La renaissance française sera le fait de cette souffrance. »

Or, comment rester dans le pays et continuer de gouverner sans qu'intervienne un armistice ? L'armée allemande fonce vers les Pyrénées, et rien ne parait pouvoir l'arrêter. Donc le doute n'est pas permis. En autorisant deux socialistes à participer au gouvernement Pétain, Léon Blum sait qu'ils seront obligatoirement solidaires de la demande d'armistice.
Ces deux socialistes retrouveront dans ce nouveau gouvernement un ancien camarade de leur parti, qui fut en 1936 ministre de Léon Blum, comme il le fut avant et après de beaucoup d'autres, toutes tendances confondues. La carrière de girouette du personnage donnait tellement le tournis que, lorsqu'il devint l'élu de la Martinique, Henri Jeanson, confondant pour le plaisir d'un mot les couleurs d'outre-mer, le surnomma le député de Tahiti. Tour à tour membre de la SFIO, du Parti communiste - dont il fut exclu pour appartenance à la franc-maçonnerie - et de diverses formations dont par extraordinaire les étiquettes s'usèrent plus vite que sa réputation, Ludovic-Oscar Frossard offre au gouvernement Pétain, à défaut de sa fidélité, son incompétence dans la gestion du ministère des Travaux Publics. Quand, la République mise en veilleuse un peu grâce à son vote, le gouvernement de Vichy fera appel à des techniciens pour les ministères techniques. il se retirera à Marseille, où il publiera, jusqu'au dernier jour de l'occupation, un quotidien, Le Mot d'ordre, largement subventionné par l'Etat français. Après la Libération, en 1946, il mourut dans une semi-clandestinité, abandonné par les apôtres du socialisme renaissant. Il ne croyait plus en rien, et son fils André ne croyait pas déjà en un Dieu qu'il n'avait pas encore rencontré.

PÉTAIN FAIT L'UNANIMITÉ
Dans son remarquable ouvrage, 1939-1940 L'année terrible (1). François Brigneau propose une approche peu courante des états d'âme de la gauche française dans les semaines du grand bouleversement :
Le 9 juillet 40, il (Vincent Badie) rassemble un certain nombre de ses amis, sur un texte qui mérite d'être rappelé. Il est peu connu et révèle bien la réalité de ces journées cruciales. C'est la Motion des 27. La voici.
« Les parlementaires soussignés, après avoir entendu la lecture de l'exposé des motifs du projet concernant les pleins pouvoirs à accorder au maréchal Pétain, tiennent à affirmer solennellement :
Qu'ils n'ignorent rien de tout ce qui est condamnable dans l'état actuel des choses et des raisons qui ont entraîné la défaite de nos armées.
« Qu'ils savent la nécessité impérieuse d'opérer d'urgence le redressement moral et économique de notre malheureux pays et de poursuivre les négociations en vue d'une paix durable dans l'honneur.
« A cet effet, ils estiment qu'il est indispensable d'accorder au maréchal Pétain, qui en ces heures graves incarne et parfaitement les valeurs traditionnelles françaises, tous les pouvoirs pour mener à bien cette œuvre de salut public et de paix.
« Mais, se refusant à voter un projet qui aboutirait inéluctablement à la disparition du régime républicain,
« Les soussignés proclament qu'ils restent plus que jamais attachés aux libertés démocratiques, pour la défense desquelles sont tombés les meilleurs de ses fils. »
Les 27 - qui seront finalement 38 - sont presque tous de gauche.
On y trouve sept francs-maçons : Biondi, député de l'Oise, loge La Liberté; Labrousse, sénateur de la Corrèze, vénérable de la loge La Fraternité latine; Michel, sénateur de la Dordogne, vénérable de la loge Vers la Justice ; Noguères, député des Pyrénées-Orientales, loge Action ; Ramadier, député de l'Aveyron, loges La Nouvelle Cordialité et l'internationale ; Roy, député de la Gironde ; Thiébault, député de la Meuse, loges Régénération et Jules Michelet.
On y trouve également des anciens ministres du front populaire comme Ramadier, André Philip, Philippe Serre, disciple de Marc Sangnier et membre important de la jeune république, etc.
Or tous, même Noguères (qui deviendra le président de la haute cour de justice jugeant les ministres du Maréchal), s'ils témoignent de leur attachement aux « libertés démocratiques » et au « régime républicain », « tiennent à affirmer solennellement... qu'il est indispensable d'accorder tous les pouvoirs au maréchal Pétain qui incarne si parfaitement les valeurs traditionnelles françaises ... » et « qu'ils savent la nécessité impérieuse... de poursuivre les négociations en vue d'une paix durable dans l'honneur ».

Le 10 juillet, dans ce Casino de Vichy les jeux sont faits, ils voteront contre le projet des pleins pouvoirs au Maréchal, même s'ils souhaitent - ainsi que leur résolution incline à le croire - que le reste du Parlement l'adopte. D'autres députés et sénateurs de gauche compteront parmi les 80 opposants déclarés, tel Vincent Auriol. Des gens de droite aussi, comme Louis Marin. Mais 120 socialistes accorderont leur confiance à Pétain pour changer de Constitution. Ils ont suivi la voie indiquée dès le 6 par Charles Spinasse, député SFIO de la Corrèze ancien ministre de l'Economie nationale du Front populaire:
« Le Parlement va se charger des fautes communes. Ce crucifiement est nécessaire... Si l'autorité du Maréchal rend possible cette tâche, alors le don qu'il nous fait de sa personne n'aura pas été vain. »
Parmi les « directeurs de conscience qui ont entraîné la majorité de leurs collègues vers le vote de confiance, trois meneurs se distinguent : Adrien Marquet, maire de Bordeaux, ministre du gouvernement Pétain, fondateur avec Marcel Déat du parti néo-socialiste, Paul Faure, pendant des années secrétaire général de la SFIO, Paul Rives, député socialiste de l'Allier. Deux élus socialistes les secondent efficacement dans ces travaux de couloirs qui ressemblent beaucoup à une campagne d'intoxication François Chasseigne et Armand Chouffet. Le « frontiste » Gaston Bergery les appuie, Et la mouche du coche Ludovic-Oscar Frossard bat des ailes en leur faveur.
Le vote acquis, qui décide d'un changement de régime, un journaliste de gauche (sous réserve, Roger Perdriat, rédacteur en chef de La Dépêche de Toulouse) commente :
« Nos amis viennent allègrement d'assassiner la République. »
L'Etat français, c'est bien, pensent quelques ultras originaires de la gauche, un régime fasciste ce serait mieux. Ils lancent l'idée d'un parti unique. Afin de le constituer, des réunions se tiennent à Vichy entre représentants de divers mouvements, censés plus ou moins soutenir la politique du Maréchal. Le projet tourne court, d'une part en raison de l'hostilité de François Valentin et d'autres délégués de la droite traditionnelle, d'autre part à cause de la « guerre des chefs » entre l'ancien communiste Jacques Doriot, leader du PPF et l'ancien socialiste Marcel Déat, leader du RNP.
Déçu, Déat retourne à Paris et lance son journal, le quotidien L'Œuvre, dans la collaboration extrême. Il se pose en donneur de leçons. Aussi en reçoit-il une, Henri Jeanson, avant guerre pacifiste comme lui mais farouchement antinazi et sincèrement hostile à un rapprochement avec l'Allemagne tant que le territoire français demeure occupé, passe à l'attaque dans les colonnes d'Aujourd'hui :
« Vint la guerre.
Vous fûtes, Déat, des quelques courageux intellectuels qui, en septembre, signèrent le tract Louis Lecoin : Pour la paix immédiate.
La police vous traqua.
M. Daladier, qui faisait la pluie et le beau temps avant que de faire la tempête, l'orage et la tourmente, vous convoqua chez un juge d'instruction qui vous reçut, un mandat d'amener à la main...
M. Daladier voulait ainsi s'assurer, par personne interposée, votre neutralité bienveillante.
Vous crûtes bon de protester :
- Moi, je n'ai jamais signé ce tract !
Ces vaines protestations ne trompaient personne.
Ni vos amis.
Ni vos adversaires.
Ni votre juge d'instruction.
Mais quoi ?
Ce n'est pas votre personne que vous vouliez sauver par vos dénégations, mais une liberté politique qui vous est chère et dont vous entendiez ne pas vous priver. »
Déat, pour se défendre, se voit dans l'obligation d'évoquer une provocation policière - et, sans doute, de l'imaginer :
« J'indique d'abord que certains aspects de cette affaire restent suspects, et que j'ai les meilleures raisons de penser qu'un traquenard policier avait été tendu, dans lequel sont tombés quelques innocents, et il me paraît que les initiateurs du tract ont été les instruments inconscients entre les mains de gens qui voulaient à tout prix réduire au silence et à l'immobilité quelques hommes gênants. Cet aspect de l'affaire sera sans doute éclaircie un jour, mais il ne m'intéresse pas pour l'instant.
Je n' ai jamais signé ce tract, parce qu'on ne m'a jamais parlé de tract, j'ai donné mon nom à un effort qui tendait au regroupement et au rassemblement de tous les pacifistes. Cette besogne était, en effet, utile et urgente. »
Ces citations étaient nécessaires afin d'établir un constat : comme elles le démontrent, le leader de la gauche de la collaboration, le parfait dialecticien socialiste, soutient sans rire à la fois qu'il a donné son nom à la cause et qu'il n'a pas signé le tract, qui exposait cette cause. Très habile, Déat. Mais pas très chanceux. Comme les autres chefs des partis « collabos », Doriot, Deloncle ou Bucard, il aspire au gouvernement. Ses rivaux ne parviendront à rien, et lui obtiendra à peine le ministère du Travail, et seulement au printemps 1944, un trimestre avant la Libération.
Ce ministère du Travail sera à Vichy un fief de la gauche. En juillet 1940, Pierre Laval, premier chef du gouvernement du Maréchal, le confie à René Belin, ancien adjoint de Léon Jouhaux et numéro 2 de la CGT. Une étude de Jean-Claude Valla (2)nous renseigne sur l'activité de ce militant syndicaliste :
« A Vichy, Belin fit entrer dans son cabinet deux de ses anciens camarades de la CGT, Raymond Froideval, ancien secrétaire des services de la Seine, et Emilie Lefranc, qui, avec son mari Georges Lefranc, avait fondé le Centre confédéral d'éducation ouvrière. Dès le mois de juin 1940, celui-ci avait écrit dans un article de la revue Esprit que le « moment était venu de confier Ie socialisme à une élite qui aurait l'autorité et la foi ». Lefranc apportera son soutien â la Charte du Travail et il ne sera pas le seul : parmi les vingt-sept membres du Comité d'organisation professionnelle créé par Vichy en février 1941 figurent bon nombre de vétérans de la CGT, parmi lesquels Auguste Savoie, qui avait participé, au début du siècle, aux luttes du syndicalisme révolutionnaire. Et qui en a accepté la vice-présidence.
Bien que le bilan de son action gouvernementale soit, de son propre aveu, plutôt négatif, René Belin peut s'enorgueillir d'avoir fait instituer la retraite des vieux, promesse que ses amis du Front populaire n'avaient pas tenue. Lorsque Pierre Laval revient au pouvoir en avril 1942, il est remplacé par Hubert Lagardelle qui avait été, au début du siècle, l' un des théoriciens du syndicalisme révolutionnaire. »
Lagardelle dont les conceptions inspirèrent en partie Mussolini lorsqu'il définit la doctrine sociale du fascisme,
Lagardelle qui, à Vichy, doit céder son poste à Marcel Déat, considéré comme « fasciste », mais tout de même de moindre envergure que Mussolini.

DES SOCIALISTES AU CONSEIL NATIONAL
Moins chanceux que Déat ou Chasseigne, député socialiste nommé en mars 1944 par Pierre Laval ministre de l'Agriculture, le plus en vue des membres ralliés de la SFIO, l'ancien secrétaire général du parti, Paul Faure, n'obtient aucun ministère malgré son assiduité auprès du pouvoir. Mais Jean-Claude Valla nous rassure sur son sort :
« Au début de 1941, le Maréchal le récompensera de ses bons et loyaux services en le nommant au Conseil national un organisme vichyssois où il retrouvera plusieurs personnalités de gauche : le sénateur
René Gouhin, franc-maçon et ami de Déat, Ludovic-Oscar Frossard, dont nous avons déjà parlé, les députés SFIO Louis l'Hévéder, Albert Paulin, Alexandre Rauzy et René Brunet, les syndicalistes CGT Georges Dumoulin, Auguste Savoie, René Bard, Marcel Roy et Pierre Vigne, pour n'en citer que quelques uns. »
L'examen de la presse de gauche pendant l'occupation ne manque pas non plus d'intérêt. Inutile de s'attarder sur la France au travail, quotidien sans lecteurs, ou sur L'Atelier, hebdomadaire sans audience. Plus significatif paraît le rôle de La France socialiste. Dirigé par René Château, franc-maçon et député élu sur une liste dissidente du Parti radical ce quotidien se pose en concurrent de L'Œuvre et en adversaire de Marcel Déat. Il prône la collaboration, mais condamne les mesures totalitaires que serait amené à prendre le gouvernement français. De même, il affiche une réelle opposition aux partisans d'un national-socialisme français, voire simplement aux membres des partis extrémistes, PPF ou Francisme. Sa clientèle semble se limiter à des intellectuels, qui apprécient les éditoriaux de René Château et les critiques littéraires de Claude Jamet, universitaire et ancien secrétaire de la fédération SFIO de la Vienne. Le journal est la propriété du trust allemand Hibbelen.
Trust qui possède également L'Effort, quotidien dirigé à Lyon par les socialistes Paul Rives et Charles Spinasse, lequel assume en outre, à Paris, la direction d'un hebdomadaire, Le Rouge et le Bleu, présenté comme l'organe de « la pensée socialiste française ». Les deux publications tentent de trouver un terrain d'entente entre le socialisme à la française et les exigences de « l'Europe nouvelle ».
Dans le même but, Paul Rives et Claude Jamet, toujours financés par le trust Hibbelen, font paraître, le 28 avril 1944, Germinal, hebdomadaire qu'ils espèrent voir un jour rivaliser avec les grands du moment. Je suis partout et La Gerbe.
Un jour ...
Il est bien tard mais Je suis partout continue ses piques féroces contre les journaux des Spinasse, Paul Rives et autres Claude Jamet. L'équipe de fascistes français ne supporte pas ces gens de gauche dont la conversion leur paraît suspecte. L'un des plus acharnés s'appelle Alain Laubreaux. Il sait de quoi il parle. Avant de devenir une des vedettes de je suis partout, il était un des piliers de La Dépêche de Toulouse, journal « officieux » des radicaux-socialistes qui avait salué l'arrivée de Pétain au pouvoir.
______
(1) Publications FB (56 bis, rue du Louvre. 75002 Paris), 278 p
(2) « Quand les socialistes chantaient Maréchal nous voilà » in Marianne décembre 1985.


Luc Lanvin,  Le Choc du mois. Décembre 1990.

lundi 1 septembre 2008

Le «brave» général Boulanger


Cent ans après son suicide et la fin de l'aventure boulangiste, un nouveau livre vient de paraître sur celui que l'on surnomma «le général Revanche». Il manqua de prendre le pouvoir, grâce à son incroyable popularité et aux ramifications d'un mouvement qui recrutait tant à l'extrême droite conservatrice qu'à l'extrême gauche révolutionnaire. Renonçant à franchir le pas d'un coup d'Etat, Boulanger fut finalement vaincu par l'ultime sursaut d'une «Ripouxblique» dont les scandales avaient accru la combativité. Le récit de Jean Garrigues (1) évoque parfois des problèmes plus actuels qu'il n'y paraît.
La formule est bien connue : « L'Histoire ne repasse pas les plats » et rien ne serait plus erroné ni même plus nocif que d'essayer de faire de la singulière aventure du général Boulanger la préfiguration d'autres échecs (le 6 février 1934) ou d'autres succès (le 13 mai 1958). On a comparé parfois - et l'auteur de ce livre ne s'en prive pas dans sa conclusion - Boulanger à La Rocque, à Pétain ou à de Gaulle. Ce n'est pas toujours faux. Mais ce n'est pas totalement vrai non plus.
Encore faudrait-il connaître l'homme lui-même et ce livre est un assez bon guide du musée boulangiste. Physiquement, le militaire auquel il ressemble le plus, sur les caricatures du moins, est le général Massu, dont il avait sans nul doute et la bravoure militaire et le sens politique.
On a peine en ces temps paisibles à imaginer la carrière d'un jeune saint-cyrien de 1855 (promotion Crimée-Sébastopol). Né le 29 avril 1837, à Bourg-lès-Comptes, au pays gallo, fils d'un avoué breton et d'une aristocrate écossaise, le sous-lieutenant Georges Boulanger va se battre avec un fantastique courage. On le verra à la tête de ses hommes en Kabylie, en Italie où il est très grièvement blessé d'une balle qui lui traverse la poitrine de part en part, en Cochinchine ou au Cambodge. Promu capitaine au feu, il est à nouveau blessé devant Paris, par les Prussiens en 1890, puis par les Communards en 1871.
Il termine l'année terrible comme lieutenant-colonel. Ses notes sont éloquentes : « Caractère hautain, s'appréciant lui-même d'une façon légèrement exagérée. » En termes plus vifs, ce baroudeur est un ambitieux et même un arriviste. La vantardise et l'art du mensonge apparaissent vite comme ses armes favorites. Cet amateur de chevaux et de jolies femmes (au milieu de tant de passades, on lui connaîtra deux grandes passions : Tunis, son alezan noir, et sa maîtresse Marguerite de Bonnemains) va curieusement montrer autant de pusillanimité politique qu'il a fait preuve dans sa jeunesse de témérité guerrière.
De plus en plus mégalomane, au fur et à mesure qu'il assure sa carrière par un savant mélange d'esbroufe et d'hypocrisie, il se montre à la fois zélé clérical chantant à tue-tête, lors d'un pèlerinage, « Sauvez, sauvez la France, au nom du Sacré-Cœur ! » et républicain avancé, patronné par Gambetta, ce qui ne l'empêche pas de faire sa cour au duc d'Aumale ! Faiseur et charmeur, il obtient ses étoiles en 1880, devenant à quarante-trois ans le plus jeune général de brigade de l'année française.
On n'a sans doute pas prêté assez d'attention au voyage qu'il accomplit en Amérique, pour diriger la mission militaire française, lors des festivités commémorant le centième anniversaire de la bataille de Yorktown.
Il rêve peut-être de devenir un «soldat politique», du style La Fayette. Outre-Atlantique, il découvre cette arme fantastique, inconnue encore en Europe, qu'est la publicité. Il lancera plus tard son mouvement comme Barnum son cirque ! Inculture et affairisme. ce continent a tout pour lui plaire, puisqu'il permet de fulgurantes réussites à qui a le sens de l'opportunité, peu de scrupules et un indéfectible optimisme allié à la certitude d'avoir toujours raison. L'innovation de Boulanger dans la vie politique française, ce sera peut-être d'y avoir tenté une carrière à l'américaine, d'autant qu'il a retrouvé aux States un camarade de Saint-Cyr, converti dans les affaires : le « comte» Dillon, qui va devenir un des hommes clés du boulangisme et son grand argentier.
Directeur de l'infanterie au ministère de la Guerre, Boulanger passe pour un «général républicain» de style radical. Clemenceau, son ancien condisciple au lycée de Nantes, ne jure que par lui. Il en reviendra.
En attendant, après un passage comme général de division commandant les troupes françaises en Tunisie, durant lequel il se fait surtout remarquer pour ses mauvais rapports avec le Résident, il est nommé, au début de l'année 1886, ministre de la Guerre.
Ce poste est pour lui un marchepied, ce qui ne l'empêche pas d'être un bon ministre, obsédé qu'il est par l'idée de revanche.
On ne comprend rien à Boulanger si on ne le replace pas dans le cadre du délire anti-allemand de son époque. Par ses foucades et ses discours, il incarne le coq gaulois contre l'aigle teuton. Son patriotisme belliqueux et revanchard coïncide parfaitement avec le climat, plus chauvin que social, qui constitue alors l'armature même de la République. Parlementaires radicaux ou «opportunistes» savent que le paravent tricolore permet de camoufler bien des intrigues sordides et bien des affaires juteuses, tout en obtenant la neutralité provisoire des conservateurs et des cléricaux. Pour tous ces bourgeois, l'essentiel est d'asseoir le régime des «bleus», tout en évitant le retour des «blancs» ou la revanche des «rouges».
UN CÉSAR D'OPÉRETTE
Quel meilleur éteignoir qu'un képi ? Boulanger sert à merveille les ambitions d'un régime qui ne tient pas à voir ni l'élite ni le peuple se mêler de trop près à des combines dont la plus ignoble sera le trafic des décorations par le propre gendre du président de la République !
Seulement, en intronisant un militaire ambitieux à un poste en vue, le gouvernement joue à l'apprenti-sorcier.
Arrive la revue du 14 juillet 1886. C'est là où tout commence. En une journée Boulanger devient brusquement ultra-populaire, échappant à toutes les tentatives de classification politique. Avant qu'on ne parle de lui comme d'un César, on découvre brutalement, dans ce général de belle prestance, ce que Jean Garrigues nomme très justement « la première star de la vie politique française ». Le retour de Longchamp, c'est-à-dire finalement un non-événement, peut se comparer à la venue de Pétain à Notre-Dame en 1944 ou au discours de De Gaulle à la Bastille une quinzaine d'années plus tard.
Ce qu'Adolf Hitler connaîtra à Nuremberg après la prise du pouvoir de 1933, Boulanger le connaît avant ! Car tout est là : il n'est pas au pouvoir. Il n'est encore que le pion d'une des innombrables combinaisons ministérielles de la IIIe République.
SANS DOCTRINE ET SANS SCRUPULES
Comment prendre le pouvoir ? Telle est la question qui va dominer ces cinq années, dont la courbe fiévreuse, malgré quelques sommets, va aller de la popularité à la solitude, de la griserie à l'échec, du rêve au néant.
Premier point, capital. Boulanger, qui prétend tout décider par lui-même et mener son mouvement comme une armée, n'a ni doctrine, ni méthode, ni clairvoyance, ni même volonté. Que lui reste-t-il alors ? Du charme et de la chance, et aussi une absence totale de scrupules qui permet parfois les plus brillantes manœuvres mais conduit souvent aux plus sombres déroutes, où tout est perdu, et l'honneur avec.
S'il n'a pas d'idées - il est seulement «révisionniste», ce qui veut dire désireux de réviser la Constitution le général a des amis (dont le temps montrera la lassitude et l'infidélité). Sensible à la flatterie, il confie les rouages du mouvement à qui l'encense ou pire encore, à qui le rétribue. Car toute cette aventure coûtera beaucoup d'argent.
Boulanger sera très vite prisonnier des médiocres (les fidèles) et des gredins (les bailleurs de fonds). Cela n'empêche pas une réussite initiale : rassembler des gens que tout séparait.
Cela va du politicard-type Alfred Naquet, sénateur et israélite, à Marie-Clémentine de Rochechouart-Mortemart, duchesse d'Uzès, chouanne richissime et chasseresse. Les deux piliers de l'entreprise boulangiste ne sont certes pas des hommes dépourvus de qualités : l'ex-marquis Henri de Rochefort-Luçay, aristocrate et communard (sur lequel il faut absolument lire le beau livre d'Eric Vatré, paru aux éditions Lattès) et Paul Déroulède, animateur des cent mille volontaires de la redoutable Ligue des Patriotes, dont l'Histoire a fait un pantin, alors qu'il fut un cœur pur et sans doute la meilleure tête politique du boulangisme. Déroulède et Rochefort symbolisent à eux deux la rencontre «nationale» et «socialiste» d'un mouvement que rejoindront, tôt ou tard, entre beaucoup d'autres, l'ancien général de la Commune Emile Eudes et le jeune écrivain nationaliste Maurice Barrès, l'antisémite catholique Drumont et la future communiste Séverine, le marquis de Morès et l'aubergiste Marie Quinton, la Belle meunière.
Tous sont unis par la haine des mêmes ennemis : les parlementaires républicains, qu'ils soient radicaux ou opportunistes, et qui ont depuis quelques années multiplié les faiblesses, les scandales et les trafics. On parle alors de «république des escrocs» comme on dira, sous Stavisky, la république des voleurs et aujourd'hui la «ripouxblique» ...
Voulant à la fois ne pas mécontenter les républicains durs et purs et les partisans de la monarchie, les banquiers juifs et les ouvriers rouges, les cléricaux et les libres penseurs, les bonapartistes et les blanquistes, Boulanger - as du flou artistique - se garde bien de mettre sur pied un grand parti structuré; il se contente d'accumuler les «coups électoraux», d'abord triomphaux puis catastrophiques.
On l'a, à tort, présenté comme une sorte de «pré-fasciste», en invoquant sa faculté de rassembler la droite et la gauche (et surtout l'extrême droite et l'extrême gauche). Mais il n'en a jamais opéré la fusion. Nul d'entre ses partisans ne s'est rallié à une synthèse «nationale-socialiste» mais chacun est resté au contraire prisonnier de ses origines, tout en imaginant que le général partageait ses idées.
L'ÉTERNEL RETOUR DE L'HOMME PROVIDENTIEL
Finalement, il n'y a pas plus de «boulangisme» que de «pétainisme» ou de «gaullisme». Peu d'idées, mais le ralliement à un homme providentiel. Qu'il fût coiffé d'un képi et qu'il traînât un sabre favorisa manifestement les choses, surtout dans les milieux les plus populaires qui sont aussi à l'époque les plus tricolores.
L'habileté de Boulanger a été de faire croire aux républicains qu'il allait épurer la république et aux royalistes qu'il allait ramener le roi, se présentant aux orléanistes comme une sorte de Franco avant la lettre.
Au début de juillet 1887, Boulanger n'est plus ministre et le gouvernement le met au vert à Clermont-Ferrand. Une manifestation monstre à la gare de Lyon marque son départ (on croirait Soustelle quittant Alger !). De son exil provincial, le général de division complote. Ce jacobin notoire n'hésite pas à rencontrer secrètement les chefs royalistes et bonapartistes. Il en obtient des promesses et des subsides qui, après sa mise en non-activité avec demi-solde, suivie d'une mise à la retraite officielle, lui permettront de se faire élire triomphalement député du Nord.
Désormais, il se croit tout permis en cette année 1888, où il conjugue les voix des ouvriers patriotes et des paysans conservateurs, obéissant aux consignes du comte de Paris ou du prince Napoléon.
1889 s'ouvre par son triomphe à Paris, encore plus boulangiste que la province (sauf dans les beaux quartiers). Seulement la république parlementaire, avec l'aide de la toute nouvelle Ligue des Droits de l'homme et des loges maçonniques, va savoir se défendre par tous les moyens y compris les moyens légaux, sous l'impulsion de Jules Ferry qui était peut-être une crapule mais pas un imbécile.
Une des premières manœuvres consiste à modifier la loi électorale quand on s'aperçoit qu'elle peut être favorable à Boulanger! La recette fera école.
On imagine mal l'ampleur de la lutte. Dillon lance une campagne à l'américaine. Fayard imprime à plus de trois millions de livraisons l'Histoire patriotique du général Boulanger. Le journal La Cocarde tire à quatre cent mille exemplaires. On diffuse cent mille de ses bustes en plâtre et des camelots écoulent photographies et images d'Epinal à la gloire de ce candidat que célèbrent les chansonniers. Toute une bimbeloterie fait recette et ses partisans portent même des bretelles boulangistes : «Plus de dos rond», dit la publicité.
Cette agitation fabrique un héros, mais ne peut longtemps cacher la médiocrité d'un homme. Quand le coup d'Etat est possible, le 27 janvier 1889, il se dérobe et se contente de passer la nuit chez sa maîtresse, qui va désormais totalement obérer sa carrière politique, d'autant qu'elle est gravement malade, phtisique au dernier degré. Le général à l'œillet rouge est amoureux fou de la dame aux camélias ...
Le gouvernement comprend vite qu'il a devant lui un irrésolu, si confiant par ailleurs en sa bonne étoile qu'il croit parvenir à la magistrature suprême par les seules élections.
Tandis que le général s'enfuit à Bruxelles, pour éviter la Haute Cour, le pouvoir prononce la dissolution de la Ligue des patriotes, véritable section d'assaut du comité républicain national, puisque telle est l'étiquette du mouvement boulangiste.
LA DÉROUTE
Condamné par contumace à la déportation à vie dans une enceinte fortifiée pour atteinte à la sûreté de l'Etat, trahi par les notables conservateurs après avoir déçu les travailleurs révolutionnaires, isolé et secoué à son tour par ce que la presse révèle des coulisses de son mouvement, Boulanger connaît, à l'automne 1889, une véritable déroute électorale dans un pays dont le cœur ne bat plus pour le beau général. Réfugié à Jersey avec sa maîtresse moribonde, il n'est désormais qu'un proscrit sans aucun avenir politique.
Les élections municipales de Paris, qui fut naguère son plus solide bastion, se soldent par une catastrophe. Au printemps 1890, le boulangisme est fini.
Voici tout juste cent ans, en 1891, Marguerite de Bonnemains meurt à Bruxelles, le 16 juillet. Son amant, le 20 septembre, se suicide d'un coup de pistolet sur sa tombe. Celui qui l'a naguère mis en selle, Georges Clemenceau, prononce la plus cinglante des épitaphes :
« Ci-gît le général Boulanger, qui vécut comme il mourut : en sous-lieutenant. »
Face aux scandales et aux compromissions, il avait incarné, encore plus que la Revanche, ce que l'on pourrait appeler la «Restauration nationale», c'est-à-dire la réconciliation, sous le manteau du patriotisme, des valeurs traditionnelles et des espoirs révolutionnaires.
En refusant un facile coup d'Etat, il a non seulement ruiné toutes les espérances de ses partisans mais, en même temps, il a entraîné dans sa chute ses alliés monarchistes et communards. Son échec n'a fait que consolider la république bourgeoise, qui devait s'épanouir cent ans plus tard dans le consensus parlementaire unissant aujourd'hui socialistes et libéraux.
Les héritiers des vaincus de 1891 se doivent de connaître cette triste aventure. Finalement, ce qui a le plus manqué à l'infortuné général, c'est le courage politique, qui est plus rare que la bravoure guerrière; c'est aussi une doctrine solide, un coup d'œil rapide et une ténacité sans faille. Ambitieux mais limité à sa seule personne, il n'a pas été « celui qui sacrifie tout de lui-même à quelque chose de plus grand que lui-même ».
(1) Jean Garrigues : Le général Boulanger, 380 p., Olivier Orban.
• Jean Mabire le Choc du Mois • Juin 1991

samedi 30 août 2008

Contre les marchands d'illusions


MAURICE ALLAIS, OU L'ECONOMIE SANS ŒILLERES

Prix Nobel d'économie en 1988, Maurice Allais a le tort d'avoir eu raison trop tôt. Ses conseils sont systématiquement ignorés des responsables politiques, aveuglés par l'illusion libérale ou marxiste, parce qu'il considère que l'économie est un outil de la politique, et non l'inverse.
Le 31 mai dernier, Maurice Allais fêtait ses 80 ans. Inconnu du grand public, il a été soigneusement ignoré par les politiques malgré son prix Nobel d'économie en 1988.
La raison est simple : il a passé sa vie à montrer les absurdités de l'impôt sur le revenu, l'escroquerie de la fausse épargne populaire, les aberrations de l'immigration ou la montée en puissance d'un pouvoir financier totalitaire. Aussi faute d'avoir accepté un rôle de courtisan du système, il en a été exclu comme un malpropre.
Pourtant,des années durant, Allais a été le maître - trop mal entendu - des quelques économistes français qui s'occupèrent d'autre chose que de tailler les crayons de l'administration de soigner leur carrière. Professeur d'analyse économique à l'Ecole des Mines de 1944 à 1980, il a vu passer sur les bancs de son séminaire Gérard Debreu (prix Nobel 1983), Edmond Malinvaud (directeur de l'Insee), Marcel Boiteux (ancien directeur d'EDF) ou Thierry de Montbrial de (l 'Ifri). Anecdotiquement, on compte aussi parmi ses anciens élèves, les comptables socialo-centristes Lionel Stoléru, Dominique Strauss-Kahn ou Jacques Lesourne (directeur du journal Le Monde), et un un membre éminent du complexe militaro-industriel, André Giraud, ancien ministre de la Défense.
40 ANS D'AVANCE
Malgré cette belle pléiade d'anciens auditeurs, Maurice Allais a dû prendre l'habitude de ne pas être écouté. Ainsi, lorsqu'il a averti au mois de juin 1987 de l'imminence d'une crise du système financier mondial, dont la création monétaire permanente est déconnectée des réalités économiques, il n'a rencontré aucun écho. En octobre de la même année, un krach boursier confirmait ses prévisions. Mais rien ne sert d'avoir raison et de donner ses raisons dans une société qui ne songe qu'au spectacle d'elle-même et qui ne supporte guère la contestation de ses plaisirs.
En 1950 déjà, puis en 1956 et 1960, Allais avait pris à contre-pied les modes de l'intelligentsia en dénonçant les méfaits politico-économiques du communisme. On l'accusa de falsifier les chiffres; il avait seulement quarante ans d'avance sur les complexés de la droite et sur les salonnards de la gauche qui tenaient alors le stalinisme et ses clones pour « l' horizon indépassable de notre temps ».
En 1962, au lendemain des accords d'Evian négociés par Louis Joxe, Allais prévenait que la teneur juridique des textes menait droit au massacre de populations civiles (notamment des harkis désarmés par Joxe) et à la nationalisation par le FLN de tous les biens productifs en Algérie. Ce qui ne manqua pas d'arriver, malgré les avertissements. Si, comme on peut le supposer, ces derniers avaient été entendus, on peut en conclure qu'il y eut bien un cynique calcul de la part du pouvoir politique...
LA HAINE DES « NOUVEAUX ÉCONOMISTES »
En 1977 encore, dans un livre intitulé L'impôt sur le capital et la réforme monétaire, il expliquait pourquoi l'obligation faite par l'Etat aux institutions de prévoyance (Caisses de retraite notamment) d'acquérir des obligations, menait droit à une économie totalitaire et spoliait l'épargne mobilière. Il ne s'attira que des haussements d'épaules. Pourtant, les faits confirment l'analyse. Lorsque l'épargne-mirage des PER et des PEP sert à acheter des obligations d'Etat, ce sont bien les souscripteurs qui sont amenés, sans l'avoir voulu, à combler par leur épargne à long terme les dettes immédiates de l'épargne publique. Bérégovoy a ainsi réinventé l'emprunt d'Etat obligatoire, et réussi à faire animer le marché financier par des tiers non-consentants, avec l'acquiescement admiratif des libéraux boursicotant dans les arrière-cours du socialisme version Brongniart.
Cette même année 1977, il y avait quelque raison de laisser sous le boisseau le livre de Maurice Allais : la pensée économique médiatique tombait en déshérence avec l'apparition des « nouveaux économistes » sur le marché des idées à court terme. Les Rosa (club Jean-Moulin), Aftalion (PSU) et autres Lepage fourbissaient alors leurs essais importés des Etats-Unis pour défendre le modèle abstrait de l' homo œconomicus apatride, aujourd'hui réactualisé sous les couleurs de l'« horizon mondial » de Michel Rocard. Ces économistes, aussi « nouveaux » que le beaujolais frelaté, avaient compris qui étaient leur véritable ennemi. Jean-Jacques Rosa, dont les haines sont tenaces, alla jusqu'à commettre, au lendemain de la remise du prix Nobel à Maurice Allais, une chronique fielleuse dans Le Figaro pour expliquer à ses lecteurs qu'« Allais est un économiste pour les économistes [ ... ] Il ne convainc pas vraiment ... » On comprend pourquoi : Allais remet en question trop d'intérêt idéologiques, cosmopolites et financiers, ceux-là mêmes que défend Rosa. Seul le prix Nobel américain Paul Samuelson s'aventura à reconnaître: « Si les premiers articles d'Allais avaient été publiés en anglais, les théories économiques de toute une génération auraient suivi une autre orientation. »
LE SOCIALISME DES RICHES
Lassé des discours et des théories à la mode, Maurice Allais ne cesse de répéter: « Les hommes sont inégaux »). Il parle de faits, non de théories. Petit-fils d'un menuisier parisien, fils d'un crémier, il est orphelin de guerre à six ans. Pupille de la nation, il n'étudie pas dans les salons luxueux où naîtront les Joxe, les Castro et les Fabius, mais dans les salles fuligineuses d'un lycée du XIe arrondissement ; pour dormir, il déplie chaque soir un lit de fer dans la boutique de sa mère. « Je peux parler valablement du problème social, dira-t-il plus tard, je sais ce que c'est. »
Attiré par l'histoire, il songe au moment du baccalauréat à préparer l'école des Chartes. Finalement, il opte pour les mathématiques et, formés par des maîtres qui préféraient encore les rigueurs de l'instruction publique aux béatitudes de l'éducation nationale, il entre à l'Ecole polytechnique dont il sort major à vingt-deux ans. Il choisit ensuite l'Ecole des Mines, où il se passionne pour l'astronomie et la physique. Mais un voyage aux Etats-Unis lui fait découvrir en 1934 les conséquences dramatiques de la dépression consécutive au jeudi noir d'octobre 1929, et l'oriente finalement vers l'économie : il veut comprendre pourquoi et comment la première puissance industrielle du monde est devenue en cinq ans « un grand cimetière d'usines ».
Nommé professeur d'économie aux Mines après le débarquement des Alliés, il met au point pour son enseignement ses premiers outils d'analyse. Il montre notamment, en 1947, que le revenu réel par habitant est maximum en situation de stabilité lorsque le taux d'intérêt est nul. Cette règle sera complétée en 1961 par une seconde, qui établit que le revenu réel par habitant est maximum en situation dynamique lorsque le taux d'intérêt est rigoureusement égal au taux de croissance du revenu originaire. Pour abstraites qu'elles puissent paraître aux non-économistes, ces règles vérifiées par l'expérience montrent de manière très précise que les taux d'intérêt aberrants pratiqués en économie libérale-socialiste diminuent le revenu réel par habitant.
Ainsi, au nom d'une idéologie prétendant lutter contre des inégalités naturelles pourtant incompressibles, l'économie à la mode accentue artificiellement les inégalités des revenus réels. En d'autres termes. le socialisme n'est qu'un capitalisme dévié, une théorie de riches regroupés en nomenklatura et spéculant sur le travail des autres. C'est pour masquer cette réalité que le socialisme ou sa version libérale recourent à la politique obligatoire mais occulte des redistributions, lesquelles sont ensuite drainées vers une épargne quasi-obligatoire (la retraite, par exemple) destinée à financer ... les redistributions d'aujourd'hui avec l'épargne de demain. L'absurdité de ce système est éclatante, sauf pour ceux qui en profitent (les financiers) et pour leurs relais naturels (les politiques). Selon Allais, une société dite juste devrait, pour le moins, retirer aux oligarchies financières le privilège de créer de faux droits de pouvoir d'achat. Les banquiers lombards eux-mêmes n'étaient pas allés aussi loin dans la dépossessions des privilèges de la puissance publique. Il est vrai que les princes de la Renaissance, même peu formés au calcul, maniaient en compensation la logique de la rapière contre ceux qui se moquaient d'eux.
CONTRE LES ILLUSIONS
C'est pour toutes ces raisons que Allais plaide avec vigueur pour la liberté fiscale des citoyens, c'est-à-dire en faveur de la suppression des impôts sur les revenus, sur les sociétés, sur les successions, etc., au profit du seul impôt sur les biens physiques (8 %) et de la TVA à taux unique (16,9 %). A ceux qui lui reprochent de verser dans l'utopie, Maurice Allais réplique en sortant sa règle à calcul. Toutes ressources mises à plat, l'Etat ne perdrait rien dans l'application du système qu'il préconise, sous réserve que les bénéfices de la création monétaire reviennent à l'Etat seul. La maladie fiscale et son racket quotidien relèvent donc des grandes illusions, de ces pathologies de l'esprit dont seule l'idéologie est responsable, mais non la rationalité économique.
Autre illusion, de taille elle aussi : la grande Europe de 1993. Dès les premiers projets d'union économique ou monétaire, dans l'immédiat après-guerre, Maurice Allais avait prévenu : l'économie est un outil du politique ; l'union politique doit donc précéder et non suivre - l'union économique. Le Pr Julien Freund défend lui aussi la même thèse depuis des années, mais sans être autrement écouté. Depuis Jean Monnet, les technocrates et les comptables légifèrent sur l'Europe sans se soucier de la réalité. Leur illusion, au fond, procède d'un même rêve libéral-marxiste selon lequel les rapports entre les hommes sont quantifiables et réductibles à du rationnel ; avec un sous-entendu : l'économie, plus facilement quantifiable, est la meilleure approche politique qui soit. Valéry Giscard d'Estaing a montré, dans sa préface au livre de Samuel Pisar sur les rapports Est-Ouest, qu'il entretenait les mêmes rêves décatis.
Maurice Allais a expliqué pourquoi le grand marché de 1993 achoppera sur sa première difficulté : la monnaie unique. La décision de battre l'écu ne peut être que politique, et aucune instance actuelle ou prévue ne pourra jamais la prendre. Il en va de même pour la fiscalité des différents pays européens, incontrôlable et irrationnelle dans ses errements, et irréformable depuis Bruxelles ou Strasbourg. Allais prévient : « Dans l'immédiat, nous devons absolument renoncer à la mise en œuvre pour le 1er janvier 1993 d'une harmonisation bureaucratique et centralisatrice de la fiscalité... »
Il ne sera évidemment pas écouté. Et on peut avancer sans risque de se tromper que la grande Europe des technocrates ne pourra pas voir le jour, quelle que soit la politique de fuite en avant de cet autre rêveur marxiste qu'est Jacques Delors, fossoyeur de la seule idée qui aurait pu préserver notre continent de la vague de violence qui l'attend à l'horizon du XXIe siècle, sur les décombres des espérances bafouées. A tout prendre, seule l'Italie comprend correctement les directives européennes : en s'asseyant dessus.
LE POUVOIR RÉEL DES FINANCIERS
Dès 1977, Allais avait mis en garde à propos de la délicate question de la monnaie, et pas seulement européenne, il notait :« Alors, que pendant des siècles l'Ancien Régime avait préservé jalousement le droit de l'Etat de battre monnaie et le privilège exclusif d'en garder le bénéfice, la République démocratique a abandonné pour une grande part ce droit et ce privilège à des intérêts privés. » On ne s'étonne plus, si l'on suit exactement cette analyse, que les vrais titulaires du pouvoir financier tiennent le pouvoir politique sous leur coupe : ils font vivre ces illusions, et font croire, en contrepartie de leur pouvoir réel, qu'ils règlent les additions. En réalité, la multiplication des moyens de paiements, des jeux d'écriture, des crédits en tous sens, le financement des crédits à long terme par les dépôts à vue, tout cela crée une masse monétaire non contrôlée par les Etats, et autorise des taux qui signifient la spoliation des dépôts à vue. Globalement, comme Marx et Engels l'avaient perçu, les marionnettistes de la valeur d'échange l'emportent sur les producteurs de la valeur d'usage. Il s'agit d'une immense escroquerie internationale.
En effet, si tous les titulaires de comptes bancaires demandaient la remise de leur dépôt, aucune banque, aucun Etat ne seraient actuellement capables d'honorer leurs dettes, sauf à imprimer en vitesse du papier-monnaie, c'est-à-dire de la monnaie de singe. La faillite récente de dizaines de caisses d'épargne américaines ne doit pas faire illusion : le système n'est pas près de se réformer, et l'escroquerie durera aussi longtemps qu'il n'existera pas de réglementation relative aux réserves des banques. A moins qu'un nouveau krach du type de celui de 1929 ne fasse auparavant écrouler le système comme un château de cartes. Celui d'octobre-novembre 1987, annoncé par Allais. constitue un avertissement. Dans une telle hypothèse, un chômage et une misère galopant à la vitesse des marées dans la baie du mont Saint-Michel totaliseraient assez exactement le montant de l'escroquerie réalisé par la finance sur le dos de la production ; de l'épargne et des contribuables. Et l'on retournerait, faute de crédits d'investissement réels fondés sur de l'épargne réelle, vers les « grands cimetières d'usine » de l'après-1929.
L'INCONSCIENCE DE LA POLITIQUE D'IMMIGRATION
Autre illusion pointée par Allais celle selon laquelle les immigrés ont apporté une « force de travail » à l'économie nationale. Maurice Allais a calculé que, lorsqu'un travailleur immigré arrive en France, il faut dépenser pour réaliser les infrastructures nécessaires (écoles, hôpitaux, HLM, etc.) une épargne supplémentaire égale à quatre fois son salaire annuel. Pour peu qu'il vienne avec sa femme et trois enfants, la dépense sera de vingt fois son salaire annuel, supportée par les Français. « En fait, explique-t-il, une inconscience totale caractérise notre politique d'immigration. » Il donne un exemple simple : « Les allocations familiales ont été créées avec un seul objectif : enrayer autant que possible l'insuffisance de la natalité française. Étendre ce droit aux travailleurs étrangers et à leurs familles, en général prolifiques, est dénué de tout sens commun. » Et Allais de conclure en direction de ceux qui l'accuseraient trop vite de sentiments coupables, que « l'amalgame trop souvent effectué entre opposition à l'immigration, xénophobie, racisme et antisémitisme repose fondamentalement sur une totale affabulation et une dangereuse mystification. »
On ne s'étonne guère que, quels que soient ses mérites éminents. Maurice Allais ait attendu si longtemps un prix Nobel, et que les « responsables » économiques ne l'aiment pas. Les mirages de la prestidigitation financière resteront toujours plus démagogiques, et donc plus efficacement électoraux, que les réalités de l'économie productive. C'est pourquoi celui qui voudra mettre en application les vérités simples énoncées par Allais aura pour premier ennemi le pouvoir financier apatride qui tient les rênes du spectacle politique. Telle est la rançon payée par ceux qui ne chantent pas les bienfaits de la servilité marchande sur le même air que les vertus du Père Noël.
• Jean-François Gautier le Choc du Mois • Juin 1991