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mardi 24 février 2009

13 juillet 1793 : Charlotte Corday

« II suffirait peut-être d'un geste pour que tout commence de s'orienter autrement. Un geste issu du génie surprend les hommes. Ils ne peuvent y résister. Le vent tourne sur la nier, ô fille des Vikings. Dieu dans le ciel attend, mais il ne peut remuer si au moins une de ses créatures libres. ne lui fait signe ». En ces quelques lignes, rapportées dans le beau livre, le livre fondateur que Jean Mabire lui a consacré, Pierre Drieu La Rochelle a donné le sens profond du tragique destin de Charlotte Corday.
Marie-Charlotte De Corday d'Armont est une Normande, née en 1768. Arrière-petite-nièce du grand Pierre Corneille, elle a été élevée dans le culte des auteurs anciens et nourrie, donc, d'un univers où la tragédie est mère d'un héroïsme marqué de stoïcisme. Une telle école apprend l'horreur de la médiocrité et façonne des âmes d'airain. Mais ces nobles fréquentations n'empêchent pas la jeune Charlotte de se passionner pour les philosophes de son temps, en tête desquels arrive tout naturellement Jean-Jacques Rousseau. Voilà de bonnes raisons d'accueillir favorablement cette Révolution qui affiche, telle une nouvelle religion, le culte de la liberté.
Tout bascule, pour Charlotte Corday, lorsqu'elle apprend l'exécution du roi, les flots de sang que fait couler à Paris la Terreur. Se peut-il donc que de beaux et nobles principes débouchent, en prétendant la justifier, sur l'horreur institutionnalisée ? A Caen, où elle habite, Charlotte voit arriver Pétion, Barbaroux, Guadet et d'autres Girondins en fuite, essayant de sauver leur vie. Les atroces récits qu'ils livrent d'une voix lasse, vaincue, horrifient la jeune Normande. Ainsi, voici ce qu'ont fait de son bel idéal des doctrinaires fanatiques, s'enivrant eux-mêmes de leurs discours sanguinaires jusqu'à perdre toute raison ? Il faut les punir par un geste exemplaire, capable de réveiller le pays.
Sans parler à quiconque de sa détermination, Charlotte Corday prend la diligence pour Paris. Elle a choisi une cible emblématique : ce sera Marat, ce Marat qui réclame dans son journal l'Ami du peuple, toujours plus de sang, après avoir provoqué les massacres de Septembre, la mort du roi et l'adoption d'un terrorisme systématique et aveugle.
Souffrant d'une maladie de peau qu'il soigne par des bains d'eau sulfureuse, Marat ne quitte plus guère son domicile et n'est donc pas facile à joindre. D'autant que sa compagne Simone Evrard, qui lui voue une passion dévorante, veille jalousement sur lui et écarte les importuns. Refoulée à plusieurs reprises, Charlotte Corday finit par forcer la porte de Marat en affirmant qu'elle apporte une liste de Girondins en fuite réfugiés à Caen. La veille, elle a acheté un long couteau de cuisine et rédigé une Adresse aux Français où elle adjure ses compatriotes de rejeter la sanglante dictature des Montagnards.
Introduite auprès de Marat, qui lit son courrier dans sa baignoire, Charlotte lui tend son placet et, calmement, le poignarde d'un coup mortel. Jugée et condamnée quatre jours plus tard, elle est aussitôt conduite à la guillotine et meurt avec un courage qui impressionne l'assistance.
Elle a laissé, en testament, quelques mots : « Il faut rester là à crier la vérité jusqu'à ce qu'on vous assomme. Il ne faut jamais s'en aller ». Nous ne nous en irons pas, Charlotte Corday ...
P.V National Hebdo du 10 au 16 juillet 1997

samedi 11 octobre 2008

Septembre 1792 : Une République née dans le sang


Le 10 août 1792 a été un moment décisif dans le déroulement de la Révolution, qui a « fait brusquement basculer la Révolution du monde des robins dans celui des sans-culottes » (Jean Tulard). Le début de la Terreur a été marqué par le massacre des Suisses et des gentilshommes, chevaliers de Saint-Louis, gardant les Tuileries. La Commune insurrectionnelle, sous la pression des sections de quartiers regroupant agitateurs et démagogues, impose la déchéance du roi et l'enfermement au Temple de la famille royale.
Un vent de folie souffle sur Paris : le bruit court que les armées autrichiennes et prussiennes envahissant le pays ont des complices dans la capitale. Et tout spécialement là où se trouvent concentrés des ennemis de la Révolution : dans les prisons (Abbaye, Conciergerie, Châtelet, Grande Force et Petite Force, Bicêtre) où s'entassent trois mille détenus dont le tiers, arrêté après le 10 août, est constitué d'aristocrates, prêtres réfractaires, soldats suisses des Tuileries ayant survécu au massacre (plus quelques prisonniers de droit commun). Des comploteurs royalistes vont, dit-on, libérer et armer ces prisonniers ... Danton le proclame le 25 août : « Vous avez des traîtres dans votre sein. » Fréron, futur organisateur de massacres à Marseille et Toulon, écrit dans L'orateur du peuple : « Les prisons regorgent de scélérats, il est urgent d'en délivrer la société sur-le-champ. » Quant à Marat, ses appels au meurtre sont clairs : « Le parti le plus sûr et le plus sage est de se porter en armes à l'Abbaye, d'en arracher les traîtres, particulièrement les officiers suisses et de les passer au fil de l'épée. »
De si judicieux conseils ne tombent pas dans l'oreille de sourds. Le 2 septembre, tandis que sonne le tocsin, « plusieurs centaines d'égorgeurs envahissent les prisons et se mettent à massacrer les prisonniers de manière le plus souvent sadique et atroce » (Histoire et dictionnaire de la Révolution française, Robert Laffont, 1987). Les tueurs touchent 6 francs par jour, avec le vin à discrétion pour entretenir leur zèle révolutionnaire.
La boucherie dure jusqu'au 9 septembre. Il semble y avoir eu 1 392 prisonniers assassinés (les chiffres varient, à quelques dizaines près). Parmi eux, Marie-Thérèse de Savoie-Carignan, princesse de Lamballe, surintendante de la Maison de Marie-Antoinette et confidente de la reine, qu'elle voulut accompagner jusqu'au bout. Incarcérée avec la famille royale au Temple, elle en est tirée pour être enfermée à la prison de la Force. Restif de la Bretonne a décrit son martyre : « Je vis paraître une femme, pâle comme un linge, soutenue par un guichetier. On lui dit d'une voix rude : "Crie vive la nation !" - "Non, non" disait-elle. On la fit monter sur un monceau de cadavres. On lui répéta de crier : "Vive la nation !" Elle refusa dédaigneusement. Alors un tueur la saisit, arracha sa robe et lui ouvrit le ventre. Elle tomba et fut achevée comme les autres. Je voulus fuir, mes jambes faiblirent. Je m'évanouis. Quand je revins à moi, je vis la tête sanglante. On m'a dit qu'on fut la laver, la friser, la mettre au bout d'une pique et la porter sous les croisées du Temple » (pour qu'elle soit vue par Marie-Antoinette ... )
Ces massacres ne furent désavoués par aucun des chefs révolutionnaires. Robespierre ne dit mot, Danton affirma : « Je me fous bien des prisonniers, qu'ils deviennent ce qu'ils pourront ! ». Se souvint-il de ces mots quand vint son tour de monter à la guillotine ? Quant aux administrateurs de la Commune de Paris, parmi lesquels siège Marat, ils envoient dès le 3 septembre une missive à toutes les communes de France pour les inciter à imiter Paris : « La Commune de Paris se hâte d'informer ses frères de tous les départements qu'une partie des conspirateurs féroces détenus dans ses prisons ont été mis à mort par le peuple : actes de justice qui lui ont paru indispensables pour retenir par la terreur les légions de traîtres cachés dans ses murs, au moment où il allait marcher à l'ennemi ; et sans doute la nation entière, après la longue suite de trahisons qui l'ont conduite sur les bords de l'abîme, s'empressera d'adopter ce moyen si nécessaire de salut public ».
Appel entendu à Meaux, Caen, Versailles, Reims, Lyon. Dans cette dernière ville, le 9 septembre, une foule d'hommes, femmes et enfants (!), entraînés par les disciples du chef des agitateurs Chalier (qui fut novice chez les Dominicains), envahissent les prisons de Pierre-Seize, Roanne et St-Joseph et massacrent les officiers du Royal-Pologne et les prêtres réfractaires qui s'y trouvent avant d'aller exhiber dans les rues les têtes coupées plantées au bout des piques.
Le 22 septembre la Convention nouvellement élue put décréter « l'an I de la République ». Une naissance célébrée dans l'odeur du sang des "Septembrisades" .
Pierre VIAL. Rivarol du 26 septembre 2008