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dimanche 12 février 2023

Pour une réforme morale et intellectuelle (Marcel Clément)

 

De 1956 à 1963, Marcel Clément (1921-2005) a participé à la rédaction de la revue Itinéraires dirigée par Jean Madiran. Les éditions de L’Homme Nouveau ont décidé de réunir en deux volumes l’intégralité de ses chroniques. Cette quarantaine d’articles imprégnés de l’enseignement social de Pie XII, ont été écrits à l’époque où le danger communiste était majeur et étendait sa séduction jusque dans l’Eglise. Loin d’être obsolètes, ils se révèlent particulièrement intéressants , par analogie, à l’heure où les dirigeants du forum économique mondial de Davos orchestrent une grande réinitialisation qui s’accorde avec un communisme 2.0, où les dirigeants occidentaux veulent ériger en modèle le contrôle social à la chinoise et où l’essentiel de la planète a basculé dans une tyrannie sous prétexte sanitaire avec le consentement zélé des plus hautes autorités romaines.

Les textes de Marcel Clément viennent nourrir notre espérance. Sa méthode de penser permet de comprendre que les questions sociales, économiques et politiques ayant leur consistance propre doivent être abordés en percevant qu’elles exigent des décisions d’agents doués de raison ; et que l’histoire étant un immense drame dont les personnages sont les hommes, Dieu et les forces du mal, les actes libres ne sont jamais neutres spirituellement. L’application d’une telle méthode va conduire à privilégier la réforme des mœurs sur la réforme des institutions. Reprenant ainsi l’enseignement de Pie XI qui dans Quadragesimo anno écrivait : « Tout ce que nous avons enseigné sur la restauration et l’achèvement de l’ordre social ne s’obtiendra jamais sans une réforme des mœurs« , Marcel Clément plaide pour un réalisme supérieur et se fait l’apôtre de l’intelligence de la foi dans le champs social.

Pour une réforme morale et intellectuelle, volume 1, Marcel Clément, préface de Thibaud Collin, éditions de L’Homme Nouveau, 351 pages, 25 euros

A commander en ligne sur le site de l’auteur

https://www.medias-presse.info/pour-une-reforme-morale-et-intellectuelle-marcel-clement/159938/

jeudi 11 février 2021

DOUZE GRANDS PAPES

 

Intérieur de la Basilique Saint-Paul-hors-les-Murs

Christophe Dickès brosse le portrait de douze papes qui ont marqué l’histoire.

De sondage en sondage, la popularité du pape François ne se dément pas. Cette fascination permet à de nombreuses personnes étrangères, indifférentes ou même hostiles à l’Eglise catholique de s’intéresser tant soit peu à la parole pontificale, étant entendu qu’un pape, que l’on soit chrétien ou non, croyant ou non, représente toujours un grand témoin de son temps. Cet intérêt pour François, cependant, favorise une erreur de perspective relevée par le vaticaniste américain John L. Allen : « Bien des gens portent attention au souverain pontife pour la première fois et ont tendance à considérer que tout ce qui se passe, de leur point de vue, est nouveau. » Spécialiste de la papauté, l’historien Christophe Dickès, qui rapporte cette citation, remarque en effet que la simplicité de vie, le souci des pauvres, la volonté de réformer la curie, l’aspiration à un meilleur équilibre des pouvoirs au sein de la hiérarchie ecclésiastique ou le projet d’évangéliser les « périphéries » de l’Eglise, traits que les néophytes voient comme des révolutions et dont ils font crédit au pape actuel, peuvent tous être observés chez tel ou tel de ses prédécesseurs. Cela ne signifie pas que François ne sera pas retenu par l’Histoire comme un souverain pontife ayant marqué son époque, mais il est trop tôt pour le dire…

Sur les 265 papes qui ont régné avant lui sur l’Eglise catholique, Dickès en a retenu douze qui ont « bouleversé le monde ». Voici donc des papes « fondateurs » (saint Pierre, Léon le Grand, Grégoire le Grand), des papes « rois » du Moyen Age ou de la Renaissance (Grégoire VII, Innocent III, Boniface VIII, Jules II), des papes « spirituels » (Pie V et Pie X) et des papes « universels » (Pie XI, Jean XXIII et Jean-Paul II). Ces portraits documentés se lisent avec bonheur. Ajoutons que leur choix est parfaitement cohérent, même si la typologie que l’auteur utilise pour définir « un grand pape » pourrait s’appliquer à nombre d’autres souverains pontifes. Tous les papes n’ont pas été des saints, certes, mais ils ont formé un maillon d’une chaîne ininterrompue qui n’a pas failli dans la transmission de la foi chrétienne depuis deux millénaires. Combien d’institutions humaines peuvent arguer d’une telle continuité ?

Jean Sévillia

Ces 12 papes qui ont bouleversé le monde, de Christophe Dickès, Tallandier, 380 p., 21,90 €.

https://www.jeansevillia.com/2015/10/14/douze-grands-papes/

jeudi 27 octobre 2016

Maurrassisme et Catholicisme : Grand Texte XXXVIII

Maurras s'explique ici, avec une hauteur de vue incomparable et dans une langue superbe  sur le grand respect, la sourde tendresse, la profonde affection qu'il voue - et avec lui toute l'Action française, croyants ou non - à l'Eglise catholique. Au temps où Maurras publie ce vrai grand texte, comme au nôtre, cet attachement a toujours suscité une sorte de critique catholique venue de milieux bien déterminés - suspectant sa sincérité ou mettant en cause ses motivations supposées. Cette même mouvance s'employait par ailleurs, à combattre tout ce qui, dans l'Eglise pouvait relever de la Tradition. Nous partageons aujourd'hui encore les analyses et les sentiments de Maurras envers le Catholicisme - ce qui est pourtant devenu parfois fort difficile du fait de tels des revirements, évolutions, ou prises de position actuelles de l'Eglise. Mais nous n'ajouterons pas à la longueur de ce superbe texte.   Lafautearousseau 
I
3350972466.pngOn se trompe souvent sur le sens et sur la nature des raisons pour lesquelles certains esprits irréligieux ou sans croyance religieuse ont voué au Catholicisme un grand respect mêlé d'une sourde tendresse et d'une profonde affection. — C'est de la politique, dit-on souvent. Et l'on ajoute : — Simple goût de l'autorité. On poursuit quelquefois : — Vous désirez une religion pour le peuple… Sans souscrire à d'aussi sommaires inepties, les plus modérés se souviennent d'un propos de M. Brunetière : « L'Église catholique est un gouvernement », et concluent : vous aimez ce gouvernement fort.
Tout cela est frivole, pour ne pas dire plus. Quelque étendue que l'on accorde au terme de gouvernement, en quelque sens extrême qu'on le reçoive, il sera toujours débordé par la plénitude du grand être moral auquel s'élève la pensée quand la bouche prononce le nom de l'Église de Rome. Elle est sans doute un gouvernement, elle est aussi mille autres choses. Le vieillard en vêtements blancs qui siège au sommet du système catholique peut ressembler aux princes du sceptre et de l'épée quand il tranche et sépare, quand il rejette ou qu'il fulmine ; mais la plupart du temps son autorité participe de la fonction pacifique du chef de chœur quand il bat la mesure d'un chant que ses choristes conçoivent comme lui, en même temps que lui. La règle extérieure n'épuise pas la notion du Catholicisme, et c'est lui qui passe infiniment cette règle. Mais où la règle cesse, l'harmonie est loin de cesser. Elle s'amplifie au contraire. Sans consister toujours en une obédience, le Catholicisme est partout un ordre. C'est à la notion la plus générale de l'ordre que cette essence religieuse correspond pour ses admirateurs du dehors.
Il ne faut donc pas s'arrêter à la seule hiérarchie visible des personnes et des fonctions. Ces gradins successifs sur lesquels s'échelonne la majestueuse série des juridictions font déjà pressentir les distinctions et les classements que le Catholicisme a su introduire ou raffermir dans la vie de l'esprit et l'intelligence du monde. Les constantes maximes qui distribuent les rangs dans sa propre organisation se retrouvent dans la rigueur des choix critiques, des préférences raisonnées que la logique de son dogme suggère aux plus libres fidèles. Tout ce que pense l'homme reçoit, du jugement et du sentiment de l'Église, place proportionnelle au degré d'importance, d'utilité ou de bonté. Le nombre de ces désignations électives est trop élevé, leur qualification est trop minutieuse, motivée trop subtilement, pour qu'il ne semble pas toujours assez facile d'y contester, avec une apparence de raison, quelque point de détail. Où l'Église prend sa revanche, où tous ses avantages reconquièrent leur force, c'est lorsqu'on en revient à considérer les ensembles. Rien au monde n'est comparable à ce corps de principes si généraux, de coutumes si souples, soumis à la même pensée, et tel enfin que ceux qui consentirent à l'admettre n'ont jamais pu se plaindre sérieusement d'avoir erré par ignorance et faute de savoir au juste ce qu'ils devaient. La conscience humaine, dont le plus grand malheur est peut-être l'incertitude, salue ici le temple des définitions du devoir.
Cet ordre intellectuel n'a rien de stérile. Ses bienfaits rejoignent la vie pratique. Son génie prévoyant guide et soutient la volonté, l'ayant pressentie avant l'acte, dès l'intention en germe, et même au premier jet naissant du vœu et du désir. Par d'insinuantes manœuvres ou des exercices violents répétés d'âge en âge pour assouplir ou pour dompter, la vie morale est prise à sa source, captée, orientée et même conduite, comme par la main d'un artiste supérieur.
Pareille discipline des puissances du cœur doit descendre au delà du cœur. Quiconque se prévaut de l'origine catholique en a gardé un corps ondoyé et trempé d'habitudes profondes qui sont symbolisées par l'action de l'encens, du sel ou du chrême sacrés, mais qui déterminent des influences et des modifications radicales. De là est née cette sensibilité catholique, la plus étendue et la plus vibrante du monde moderne, parce qu'elle provient de l'idée d'un ordre imposé à tout. Qui dit ordre dit accumulation et distribution de richesses : moralement, réserve de puissance et de sympathie.
II
On pourrait expliquer l'insigne merveille de la sensibilité catholique par les seules vertus d'une prédication de fraternité et d'amour, si la fraternité et l'amour n'avaient produit des résultats assez contraires quand on les a prêchés hors du catholicisme. N'oublions pas que plus d'une fois dans l'histoire il arriva de proposer « la fraternité ou la mort » et que le catholicisme a toujours imposé la fraternité sans l'armer de la plus légère menace : lorsqu'il s'est montré rigoureux ou sévère jusqu'à la mort, c'est de justice ou de salut social qu'il s'est prévalu, non d'amour. Le trait le plus marquant de la prédication catholique est d'avoir préservé la philanthropie de ses propres vertiges, et défendu l'amour contre la logique de son excès. Dans l'intérêt d'une passion qui tend bien au sublime, mais dont la nature est aussi de s'aigrir et de se tourner en haine aussitôt qu'on lui permet d'être la maîtresse, le catholicisme a forgé à l'amour les plus nobles freins, sans l'altérer ni l'opprimer.
Par une opération comparable aux chefs-d'œuvre de la plus haute poésie, les sentiments furent pliés aux divisions et aux nombres de la Pensée ; ce qui était aveugle en reçut des yeux vigilants ; le cœur humain, qui est aussi prompt aux artifices du sophisme qu'à la brutalité du simple état sauvage, se trouva redressé en même temps qu'éclairé.
Un pareil travail d'ennoblissement opéré sur l'âme sensible par l'âme raisonnable était d'une nécessité d'autant plus vive que la puissance de sentir semble avoir redoublé depuis l'ère moderne. « Dieu est tout amour », disait-on. Que serait devenu le monde si, retournant les termes de ce principe, on eût tiré de là que « tout amour est Dieu » ? Bien des âmes que la tendresse de l'évangile touche, inclinent à la flatteuse erreur de ce panthéisme qui, égalisant tous les actes, confondant tous les êtres, légitime et avilit tout. Si elle eût triomphé, un peu de temps aurait suffi pour détruire l'épargne des plus belles générations de l'humanité. Mais elle a été combattue par l'enseignement et l'éducation que donnait l'Église : — Tout amour n'est pas Dieu, tout amour est « DE DIEU ». Les croyants durent formuler, sous peine de retranchement, cette distinction vénérable, qui sauve encore l'Occident de ceux que Macaulay appelle les barbares d'en bas.
Aux plus beaux mouvements de l'âme, l'Église répéta comme un dogme de foi : « Vous n'êtes pas des dieux ». À la plus belle âme elle-même : « Vous n'êtes pas un Dieu non plus ». En rappelant le membre à la notion du corps, la partie à l'idée et à l'observance du tout, les avis de l'Église éloignèrent l'individu de l'autel qu'un fol amour-propre lui proposait tout bas de s'édifier à lui-même ; ils lui représentèrent combien d'êtres et d'hommes, existant près de lui, méritaient d'être considérés avec lui : — n'étant pas seul au monde, tu ne fais pas la loi du monde, ni seulement ta propre loi. Ce sage et dur rappel à la vue des choses réelles ne fut tant écouté que parce qu'il venait de l'Église même. La meilleure amie de chaque homme, la bienfaitrice commune du genre humain, sans cesse inclinée sur les âmes pour les cultiver, les polir et les perfectionner, pouvait leur interdire de se choisir pour centre.
Elle leur montrait ce point dangereux de tous les progrès obtenus ou désirés par elle. L'apothéose de l'individu abstrait se trouvait ainsi réprouvée par l'institution la plus secourable à tout individu vivant. L'individualisme était exclu au nom du plus large amour des personnes, et ceux-là mêmes qu'entre tous les hommes elle appelait, avec une dilection profonde, les humbles, recevaient d'elle un traitement de privilège, à la condition très précise de ne point tirer de leur humilité un orgueil, ni de la sujétion le principe de la révolte.
La douce main qu'elle leur tend n'est point destinée à leur bander les yeux. Elle peut s'efforcer de corriger l'effet d'une vérité âpre. Elle ne cherche pas à la nier ni à la remplacer par de vides fictions. Ce qui est : voilà le principe de toute charitable sagesse. On peut désirer autre chose. Il faut d'abord savoir cela. Puisque le système du monde veut que les plus sérieuses garanties de tous les « droits des humbles » ou leurs plus sûres chances de bien et de salut soient liées au salut et au bien des puissants, l'Église n'encombre pas cette vérité de contestations superflues. S'il y a des puissants féroces, elle les adoucit, pour que le bien de la puissance qui est en eux donne tous ses fruits ; s'ils sont bons, elle fortifie leur autorité en l'utilisant pour ses vues, loin d'en relâcher la précieuse consistance. Il faudrait se conduire tout autrement si notre univers était construit d'autre sorte et si l'on pouvait y obtenir des progrès d'une autre façon. Mais tel est l'ordre. Il faut le connaître si l'on veut utiliser un seul de ses éléments. Se conformer à l'ordre abrège et facilite l'œuvre. Contredire ou discuter l'ordre est perdre son temps. Le catholicisme n'a jamais usé ses puissances contre des statuts éternels ; il a renouvelé la face de la terre par un effort d'enthousiasme soutenu et mis en valeur au moyen d'un parfait bon sens. Les réformateurs radicaux et les amateurs de révolution n'ont pas manqué de lui conseiller une autre conduite, en le raillant amèrement de tant de précautions. Mais il les a tranquillement excommuniés un par un.

III

L'Église catholique, l'Église de l'Ordre, c'étaient pour beaucoup d'entre nous deux termes si évidemment synonymes qu'il arrivait de dire : « un livre catholique » pour désigner un beau livre, classique, composé en conformité avec la raison universelle et la coutume séculaire du monde civilisé ; au lieu qu'un « livre protestant » nous désignait tout au contraire des sauvageons sans race, dont les auteurs, non dépourvus de tout génie personnel, apparaissaient des révoltés ou des incultes. Un peu de réflexion nous avait aisément délivrés des contradictions possibles établies par l'histoire et la philosophie romantiques entre le catholicisme du Moyen-Âge et celui de la Renaissance. Nous cessions d'opposer ces deux périodes, ne pouvant raisonnablement reconnaître de différences bien profondes entre le génie religieux qui s'était montré accueillant pour Aristote et pour Virgile et celui qui reçut un peu plus tard, dans une mesure à peine plus forte, les influences d'Homère et de Phidias. Nous admirions quelle inimitié ardente, austère, implacable, ont montrée aux œuvres de l'art et aux signes de la beauté les plus résolus ennemis de l'organisation catholique. Luther est iconoclaste comme Tolstoï, comme Rousseau. Leur commun rêve est de briser les formes et de diviser les esprits. C'est un rêve anti-catholique. Au contraire, le rêve d'assembler et de composer, la volonté de réunir, sans être des aspirations nécessairement catholiques, sont nécessairement les amis du catholicisme. À tous les points de vue, dans tous les domaines et sous tous les rapports, ce qui construit est pour, ce qui détruit est contre ; quel esprit noble ou quel esprit juste peut hésiter ?
Chez quelques-uns, que je connais, on n'hésita guère. Plus encore que par sa structure extérieure, d'ailleurs admirable, plus que par ses vertus politiques, d'ailleurs infiniment précieuses, le catholicisme faisait leur admiration pour sa nature intime, pour son esprit. Mais ce n'était pas l'offenser que de l'avoir considéré aussi comme l'arche du salut des sociétés. S'il inspire le respect de la propriété ou le culte de l'autorité paternelle ou l'amour de la concorde publique, comment ceux qui ont songé particulièrement à l'utilité de ces biens seraient-ils blâmables d'en avoir témoigné gratitude au catholicisme ? Il y a presque du courage à louer aujourd'hui une doctrine religieuse qui affaiblit la révolution et resserre le lien de discipline et de concorde publique, je l'avouerai sans embarras. Dans un milieu de politiques positivistes que je connais bien, c'est d'un Êtes vous catholiques ? que l'on a toujours salué les nouveaux arrivants qui témoignaient de quelque sentiment religieux. Une profession catholique rassurait instantanément et, bien qu'on n'ait jamais exclu personne pour ses croyances, la pleine confiance, l'entente parfaite n'a jamais existé qu'à titre exceptionnel hors de cette condition.
La raison en est simple en effet, dès qu'on s'en tient à ce point de vue social. Le croyant qui n'est pas catholique dissimule dans les replis inaccessibles du for intérieur un monde obscur et vague de pensées ou de volontés que la moindre ébullition, morale ou immorale, peut lui présenter aisément comme la voix, l'inspiration et l'opération de Dieu même.
Aucun contrôle extérieur de ce qui est ainsi cru le bien et le mal absolus. Point de juge, point de conseil à opposer au jugement et au conseil de ce divin arbitre intérieur. Les plus malfaisantes erreurs peuvent être affectées et multipliées, de ce fait, par un infini. Effrénée comme une passion et consacrée comme une idole, cette conscience privée peut se déclarer, s'il lui plaît, pour peu que l'illusion s'en mêle, maîtresse d'elle-même et loi plénière de tout : ce métaphysique instrument de révolte n'est pas un élément sociable, on en conviendra, mais un caprice et un mystère toujours menaçant pour autrui.
Il faut définir les lois de la conscience pour poser la question des rapports de l'homme et de la société ; pour la résoudre, il faut constituer des autorités vivantes chargées d'interpréter les cas conformément aux lois. Ces deux conditions ne se trouvent réunies que dans le catholicisme. Là et là seulement, l'homme obtient ses garanties, mais la société conserve les siennes : l'homme n'ignore pas à quel tribunal ouvrir son cœur sur un scrupule ou se plaindre d'un froissement, et la société trouve devant elle un grand corps, une société complète avec qui régler les litiges survenus entre deux juridictions semblablement quoique inégalement compétentes. L'Église incarne, représente l'homme intérieur tout entier ; l'unité des personnes est rassemblée magiquement dans son unité organique. L'État, un lui aussi, peut conférer, traiter, discuter et négocier avec elle. Que peut-il contre une poussière de consciences individuelles, que les asservir à ses lois ou flotter à la merci de leur tourbillon ? 
Charles MAURRAS •
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jeudi 24 janvier 2013

Catholicisme et libéralisme économique

« Le très catholique Mario Monti [1]... ». C’est ainsi que France-Info (mercredi 2 janvier 2013) évoquait le professeur d’économie qui a été mis en place en Italie par le système oligarchique actuel. Pour corriger ce médiamensonge obscène, nous devons rappeler quelques repères à ce sujet.
Chacun reconnaîtra qu’au XXème siècle, les penseurs catholiques plutôt traditionnels se sont surtout focalisés sur des critiques du marxisme. Cette concentration du discernement s’est traduite par une certaine tolérance idéologique envers le libéralisme économique. C’est ainsi que la réalité sociologique du catholicisme pratiquant manifeste des personnes bien établies dans le monde, plutôt aisées. Le fait que ces catholiques bourgeois se sentent tout à leur aise dans une église trahit l’ignorance doctrinale et religieuse de ce temps.
Ce constat sociologique n’annule pas les déclarations du magistère dans le domaine. Notre vie quotidienne est formatée par le positivisme et tous ses corollaires (scientisme, relativisme, nihilisme…) dont le libéralisme économique est également un surgeon majeur. Mais l’enseignement de l’Église catholique sur le libéralisme économique est clair et précis.
Nous connaissons les travaux de Jean-Claude Michéa [2] sur les racines philosophiques [3] de ce libéralisme de marché. Or, il faut savoir que ce libéralisme des échanges a pu se développer sur les bases philosophiques du positivisme issu, d’une manière paradoxale pour certains, du protestantisme. Le fidéisme protestant, en effet, en niant à l’homme sa capacité à définir l’ordre naturel, favorise la réduction des biens humains aux biens utiles. Or, cette réduction du sens de la vie humaine à la gestion utile de ce qui est, de l’existant, est une violence réelle faite aux intelligences qui cherchent la vérité.
Le travailleur français, à l’origine majoritairement artisan, paysan ou ouvrier, s’est vu progressivement contraint à l’isolement face à la toute- puissance des structures étatiques. La Révolution a ainsi supprimé les anciennes Corporations (institutions de métiers qui protégeaient les affiliés à travers une législation reconnue) et les anciennes Mutuelles. En adoptant la loi « Le Chapelier » [4], cette Révolution a interdit au travailleur de s’associer en lui ouvrant une nouvelle ère : celle d’un esclavage de l’industrie naissante. La course à la productivité et au rendement allait ainsi servir l’éclosion et la pérennité de groupements économiques financièrement puissants et asservissants.
Le droit au travail consacré par la sainte Déclaration des Droits de l’Homme cachait surtout le nouveau devoir de se faire exploiter par les puissants de ce monde.
Le fruit de la libéralisation des esprits, dont Voltaire fut un travailleur acharné, a surtout été la légalisation de la loi de la jungle et le triomphe des appétits égoïstes, dans la droite ligne de l’anthropologie protestante [5]. Les hommes et les femmes, enfermés dans leurs appétits narcissiques, sont ainsi « naturellement » en concurrence et la réussite individuelle, l’arrogance, la superbe, la suffisance deviennent des vertus dans ce monde anglo-saxon. Il n’y a pas loin à voir dans la réussite matérielle le signe des vertus humaines les plus hautes… Ne voit-on pas ici l’arrière-plan protestant de la prédestination dont les signes sont la réussite sociale et les richesses matérielles ?
Il a existé des patrons catholiques [6] conscients de leurs responsabilités et qui humanisaient autant que possible la vie de leur entreprise. Il faut ici rappeler en toute justice que c’est l’Église catholique qui les rappelait à leur devoir. Si la séparation de la foi et de la raison, aujourd’hui majoritaire dans les cerveaux catholiques, est une catastrophe sociale et ecclésiale, la séparation des classes laborieuses et de l’Église catholique en est une autre.
Le catholicisme social en France : quelques exemples
Pourtant, et c’est ce que nous voulons rappeler ici, il n’a pas manqué de voix, même parmi les évêques (eh oui, tout arrive !), pour exposer ce qu’on appelle la doctrine sociale de l’Église [7], laquelle explique l’inhumanité de la doctrine libérale. Sans exposer le détail de l’argumentation, il convient de rappeler que la tradition de l’Église n’est pas de soutenir sans discernement les pouvoirs établis, même si certains hommes d’Église y ont succombé. Nous ne dresserons pas ici une liste dont les noms sont maintenant inconnus pour la plupart. Nous pourrions ici rappeler l’engagement des cardinaux Liénart [8] et Guerry [9] contre cette violence économique et sociale, Frédéric Ozanam [10] ou encore Léon Harmel [11]. Le rappel de cette doctrine sociale au regard du libéralisme économique est essentiel en un temps où le surnaturalisme imprègne le catholicisme, ce qui se traduit par la désertion du combat politique authentique.
Nous citerons le cardinal Richaud (1887-1968), archevêque de Bordeaux :
« Le travail de l’homme est une réalité voulue par Dieu et sanctifié par le Christ. Le chômage est donc un mal moral avant d’être un mal économique. Ses conséquences sur la valeur personnelle de l’ouvrier, sur la condition de la vie au foyer, sur l’ensemble de la vie sociale, sont à peser avant tout licenciement. Le chômage ne peut être que temporaire et “subi” par les responsables de la Cité, de la profession, de l’entreprise. Tous les moyens doivent être mis en œuvre pour l’éviter ou le réduire [12]. Jamais il ne saurait être envisagé comme un bien pour relancer une affaire ou équilibrer une situation. Même en face de difficultés économiques d’une entreprise ou d’un pays, les dirigeants doivent avoir le souci de sauvegarder une priorité absolue aux salaires vitaux. Un abandon momentané de la rémunération du Capital, une réduction par le haut de la hiérarchie des salaires et des traitements, un engagement des réserves de l’entreprise peuvent apparaître nécessaires dans une période particulièrement difficile. C’est ici que la morale évangélique du renoncement doit dicter à ceux qui sont avantagés ou qui jouissent d’une plus grande sécurité les gestes que les Chrétiens doivent faire et qui entraîneront leurs collègues et leurs compatriotes… Le dirigeant chrétien… évitera de transférer sur d’autres les difficultés qu’il rencontre. Il s’associera à eux pour les partager… Une conscience chrétienne ne peut supporter qu’une certaine catégorie de citoyens exploitent une période de crise pour s’y enrichir tandis que d’autres connaissent des moyens d’austérité [13]. »
La véritable Église du Christ a ainsi toujours combattu les abus de pouvoir en protégeant les humbles et les petits. Le catholicisme social n’est pas une vue de l’esprit. Ce christianisme authentique a en effet fourni de nombreux résistants.
Un certain abbé Busson écrivait ainsi en 1819 :
« Il est un autre socialisme que les peuples doivent accueillir sous peine de retomber, et bientôt, dans la barbarie : c’est le socialisme chrétien. Celui-ci se fonde sur la liberté, l’égalité et la fraternité, telles que la religion du Christ les révèle. Il ne crée pas une humanité fantastique, pour dicter des lois à l’humanité réelle. Il prend les hommes comme ils sont, avec leurs inégalités sans nombre, parce que ces différences dérivent naturellement de la différence même des individualités humaines. Et voilà pourquoi il cherche à faire servir, dans une juste mesure, la plénitude des uns de ressource à l’indigence des autres. »
Le catholicisme social en Allemagne
C’est pourtant au XIXème siècle en Allemagne que le catholicisme social va s’incarner de façon significative autour des « lois Ketteler » du nom de l’évêque de Mayence Wilhelm Emmanuel von Ketteler (1811-1877). Cet évêque ne s’est jamais prostitué aux autorités établies, ce qui lui a valu de nombreuses difficultés. Il est cité en exemple par Benoît XVI dans son encyclique sociale Dieu est amour (n° 27). Dans cet élan, Mgr Weis (1796-1869) écrivait : « Le sort des salariés des riches fabriques est plus oppressif que l’ancien esclavage. » Le fruit de ces réflexions est la création d’associations de protection ou encore la modification du droit du travail.
En 1864, trois ans, donc, avant la parution du Capital de Karl Marx, monseigneur von Ketteler publie La question ouvrière et le christianisme [14].
Il dénonce alors une oppression d’une grande actualité :
« Il n’y a plus de doute possible aujourd’hui : l’existence matérielle de la classe ouvrière presque tout entière, c’est-à-dire la grande masse des citoyens de tous les États modernes, celle de leur famille, le pain quotidien nécessaire à l’ouvrier, à sa femme et à ses enfants, est soumise à toutes les fluctuations du marché et du prix de la marchandise. Connaissez-vous quelque chose de plus déplorable qu’une telle situation ? Quels sentiments doit-elle éveiller dans le cœur de ces malheureux qui se voient, chaque jour, eux et ceux qui leur sont chers, exposés aux éventualités d’un marché ! C’est le marché aux esclaves de l’Europe libérale, taillé sur le modèle de notre libéralisme et de notre franc-maçonnerie philantropiques, éclairés et antichrétiens »
Léon XIII (1810-1903) reconnaîtra en von Ketteler son précurseur. Une de ses intuitions de résistance est la création d’associations ouvrières, sortes de syndicats, indépendantes de l’État bien entendu, mais également des réseaux capitalistes. Ce mouvement aboutira à la création d’un parti chrétien qui remportera plusieurs élections. Dans l’œuvre de Mgr von Ketteler se trouve également le projet de création d’un institut de crédit qui permet aux ouvriers de contrôler le capital de leur entreprise et la participation des travailleurs aux bénéfices.
À la même époque, de nombreuses initiatives fleurissent en Occident. En France particulièrement, Mgr Freppel (1827-1891) et Albert de Mun (1841-1914) vont proposer la création de caisses de sécurité sociale. Ces initiatives annoncent les grandes lignes des encycliques sociales de Léon XIII qui ordonnent en conscience la protection des ouvriers.
La doctrine sociale et les papes
Pie XI (1857-1922) dénonça en son temps « le libéralisme immoral » que Pie XII (1876-1958) condamnera de nouveau en 1944 « comme contraire au droit naturel ». Il va sans dire que ces hommes connaissaient les relations étroites entre ce libéralisme et la pratique de l’usure, dénoncée depuis les débuts de l’Église [15].
Cette doctrine sociale de l’Église se fonde sur ce qu’on appelle le droit naturel [16] et la Révélation : cette dernière n’annulant point le premier, dont les grandes lignes ont été définies par des philosophes grecs [17] et romains. Cette doctrine, issue d’une longue maturation, ne définit pas le travail comme une marchandise ou une simple force productrice dépersonnalisée. Cette doctrine sociale relativise donc le travail mais en lui redonnant ses lettres de noblesse : en l’humanisant.
Concernant la propriété privée, elle ne la définit pas comme un droit absolu de disposer de ses biens [18]. S’inspirant de saint Thomas, elle précise, ce qui ne va pas sans étonner nos oreilles formées au matérialisme égoïste, que la propriété privée, bien que nécessaire [19] à la satisfaction des besoins vitaux et pour d’autres raisons, est destinée en droit au bien commun. Quand j’use d’un bien matériel (maison, moyen de locomotion, outil, etc), je ne dois pas le faire comme s’il m’appartenait en propre mais comme s’il était à tous, si bien que si je rencontre quelque nécessiteux, je dois lui céder ce bien comme s’il s’agissait d’une restitution. Saint Thomas finit ainsi son argumentation en citant saint Paul (1 Tm 6, 17-18) : « Recommande aux riches de ce monde... de donner de bon cœur et de savoir partager. »
Cette communauté des biens ou destination universelle des biens [20] est traditionnelle dans l’Église, bien que les catholiques, travaillés par des décennies de bourgeoisie néo-protestante, l’aient oublié pour le plus grand bien de la marche libérale. L’Église parle ainsi de droit naturel, non qu’elle enseigne qu’on ne doit rien posséder en propre [21] mais que l’on ne doit pas oublier que, naturellement, nous naissons nus et sans possessions. Le riche qui, par exemple, s’empare en premier d‘une richesse (un puits d’eau par exemple) pour la partager avec le plus grand nombre agit bien et en justice : il faute par contre quand il empêche la redistribution selon un juste prix ou engrange des bénéfices démesurés. Saint Thomas cite dans cette question saint Ambroise : « Que personne n’appelle son bien propre ce qui est commun [22], car tout ce qui dépasse les besoins, on le détient par la violence. »
L’Église catholique, à travers tout l’argumentaire de sa doctrine sociale, rejette le libéralisme sauvage et le capitalisme démesuré qui lâchent la bride des prédateurs, ouvriers d’injustice. L’aveuglement de trop nombreux catholiques en ce domaine est le fruit du travail de sape d’idéologies déformantes et déshumanisantes. Cette ignorance [23] grave engendre dans leur mode de vie un contre-témoignage non moins grave et empêche leur entrée dans la résistance efficace au nouvel ordre mondial positiviste.
En 1937, Pie XI s’insurgeait :
« Que faut-il penser des manœuvres de quelques patrons catholiques, qui, en certains endroits, ont empêché la lecture de notre encyclique Quadragesimo anno dans leurs églises patronales ? Que dire de ces industriels catholiques qui n’ont cessé jusqu’à présent de se montrer hostiles à un mouvement ouvrier que nous avons-nous-mêmes recommandé ? On combattra cette incohérence, cette discontinuité dans la vie chrétienne, que nous avons déplorée tant de fois, et qui fait que certains hommes [24] , apparemment fidèles à remplir leurs devoirs religieux, mènent, avec cela, par un déplorable dédoublement de conscience, dans le domaine du travail, de l’industrie ou de la profession, dans leur commerce ou leur emploi, une vie trop peu conforme aux exigences de la justice et de la charité chrétienne ; d’où scandale pour les faibles et facile prétexte offert aux méchants de jeter sur l’Église elle-même le discrédit. »
Divini Redemptoris, 1937.
Quand une structure se corrompt, elle le fait toujours par le haut. L’Église authentique subsiste dans l’Église catholique. Car de nos jours, il est facile de se dire catholiques, du moins dans les réseaux ecclésiaux, d’aller à l’église, de participer à sa vie liturgique et communautaire, voire même d’accéder à certains « grades ». C’est ainsi que l’Église institutionnelle présente parfois, ponctuellement, le visage d’une auberge de prostituées. Ne voit-on pas certains encourager cette situation indigne en entretenant l’ignorance et le mépris de l’étude : c’est ainsi qu’on confisque les clés de la formation en empêchant le peuple d’y accéder. On le conforte ainsi dans ce dédoublement de conscience qui sert l’ordre établi. Au sein de ces zizanies subsiste un petit reste de fidèles qui résiste aux compromissions inacceptables et prend conscience, par l’étude et la lecture, de la nécessité de la dissidence.
« L’Église n’est ni à droite, ni à gauche mais au-dessus, non pour dominer mais pour servir. »
Pie XII
Nul ne peut juger la conscience d’un autre, mais Mario Monti n’est pas catholique : c’est objectivement un petit agent de groupes de domination privés protestants et juifs dont les buts exclusifs sont l’argent et le pouvoir. Entièrement soumis à ces intérêts au détriment du bien commun des personnes, il œuvre chaque jour contre cette doctrine sociale de l’Église qu’il devrait servir en cohérence. Son évêque devrait vigoureusement rappeler ces vérités au risque d’accentuer des contre-témoignages inadmissibles.
Conclusion
La société libérale-libertaire, qui est la finalité de l’idéologie mondialiste (à ne pas confondre avec la mondialisation), consacre le prêt à intérêt de l’individu égoïste, alors que la doctrine sociale de l’Église, tout en reconnaissant la propriété privée comme un bien objectif et humanisant, recommande le don gratuit pour l’autre.
Historiquement, nous sommes passés de la noblesse au calcul intéressé. Il ne faut pas oublier les intentions des pères du libéralisme économique dominant dont un représentant emblématique est Bernard Mandeville (1670-1733). Dans sa Fable des Abeilles (1714), il manifeste qu’une société fondée sur les vertus ne peut pas être prospère matériellement. Il faut donc libéraliser les vices. Le principe de cette nouvelle société libérale sera l’utilité sociale de l’égoïsme. Il ne s’agit plus ici de combattre les vices mais d’en accepter d’institutionnalisation.
C’est là un des fruits du protestantisme, tel que l’a manifesté Max Weber dans son Éthique protestante et l’esprit du capitalisme. L’Église reconnaît par ailleurs le rôle pertinent du profit comme le rappelle Jean-Paul II dans Centesimus Annus. La difficulté vient quand les âmes sont à ce point absorbées par la Cité temporelle que les soucis propres à cette Cité ont envahi l’esprit des citoyens. Peut-on encore combattre à la suite du Christ dans ces circonstances ? Le souci de la vérité apparaît alors comme une recherche désincarnée : mais dans cette logique, le plus désincarné se trouve être le Christ incarné…
Un autre sociologue, Werner Sombrart (1863-1941), plus connu en son temps que Max Weber, a fait le lien entre l’économie capitaliste sauvage et la religion juive. Aujourd’hui, deux principes bancaires coexistent dans le monde occidental : l’un, issu du monde protestant, de tendance ascétique ; l’autre provenant du monde juif, de tendance plus spéculative, (cf. Alain Soral, Comprendre l’Empire). Ces deux principes bancaires co-gèrent la capacité qu’ils se sont donnée de créer de l’argent à partir de rien et de tirer profit de l’emprunt. C’est là le mode de fonctionnement de la religion mamonnique. Il apparaît que le positivisme philosophique est un des piliers de l’esprit du monde : logique de domination temporelle.
Pour une analyse du prêt à intérêt chez saint Thomas : Somme Théologique, IIa-IIae, qu. 78.
En rappelant le passage du Livre de l’Exode (22, 25), saint Thomas se situe dans la lignée des Pères de l’Église en affirmant le caractère peccamineux de l’usure. On peut dire que jusqu’à la Renaissance, travailler pour accroître ses richesses étaient considéré comme un péché : la finance était immorale. Il fallait trouver le juste prix. L’authentique catholicisme recommandait le prêt gratuit. On sait par ailleurs que deux Conciles (Latran 1315 et Paris 1532) ont solennellement condamné le prêt à intérêt.
Pour une analyse globale de la question : Pamphile Akplogan, L’enseignement de l’Église catholique sur l’usure et le prêt à intérêt, L’Harmattan, 2010.
Keroas http://www.egaliteetreconciliation.fr
Notes
[1] Né en 1943, après avoir fait le va-et-vient entre la Commission Européenne et la banque Goldman Sachs, il est nommé en novembre 2011 Président du Conseil des Ministres italien et démissionne en décembre 2012. Le technocrate œuvre pour le racket légal des italiens au service des banques privées. Candidat aux prochaines élections, il annonce vouloir poursuivre sur la même voie : libéralisations, mesures de compétitivité, etc.
[2] Impasse Adam Smith. Brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme sur sa gauche (Climats, 2002. Réédition Paris, Champs-Flammarion, 2006) et La double pensée. Retour sur la question libérale (Paris, Champs-Flammarion, 2008) dont Alain Soral nous a recommandé la lecture.
[3] Le raisonnement est toujours le même : notre connaissance ne touche jamais la vérité des choses mais son aspect sensible seulement. Et par conséquent comme l’appétit suit la connaissance, mon désir sera borné à un calcul d’intérêt singulier. Suivront les utilitaristes anglo-saxons : Adam Smith (1723-1790), Jeremy Bentham (1748-1832), Bernard Mandeville (1670-1733), son disciple Ricardo (1772-1823), John Stuart Mill (1806-1873), Malthus (1766-1834), et plus tard Keynes (1883-1946). Ces auteurs positivistes peuvent s’opposer ici ou là mais leurs points de départs sont les mêmes. Il est intéressant de noter que pour Keynes, influencé par Moore (1873-1958), le bien ne peut être défini adéquatement de façon universel et nécessaire. Il nous faut donc nous en tenir aux institutions établies qui ont fait leur preuve dans l’histoire des hommes pour guider nos actions. L’aboutissement contemporain de cette filiation est Milton Friedman (1912-2006), prix Nobel d’économie (1976), dont la doctrine économique est devenue dominante dans la marche vers le Nouvel Ordre Mondial.
[4] La Loi Le Chapelier (juin 1791, du nom de Isaac Le Chapelier, avocat au Parlement de Bretagne, et abrogée progressivement en 1864 et 1884) proscrit légalement : les organisations ouvrières, dont les corporations des métiers, mais aussi les rassemblements paysans et ouvriers et le compagnonnage. Étrangement, elle épargne les clubs patronaux, les trusts et ententes à caractère monopolistique.
« Enfin, à ceux qui verraient encore dans la Révolution la naissance de l’égalité et de la fraternité réelles, nous rappelons la loi “Le Chapelier”. Soit l’avènement aussi dans le dos des “droits de l’homme”, mais sur le dos du petit peuple du travail, du plus brutal libéralisme économique ! La loi Le Chapelier, promulguée en France deux ans seulement après la prise de la Bastille, proscrivant les organisations ouvrières et les rassemblements de paysans. Interdisant, de fait, les grèves et la constitution des syndicats, ainsi que les entreprises non lucrative comme les mutuelles. Ne visant ni les club patronaux, ni les trust, ni les ententes monopolistiques qui ne furent jamais inquiétés, elle provoque, dès 1800 chez les ouvriers charpentiers, la formation de ligues privées de défense et de grèves sauvages, qu’elle (la loi) permet de réprimer jusqu’à Napoléon III » (voir loi Ollivier).
Alain Soral, Comprendre l’Empire.
[5] Pour la théologie protestante, avec bien-sûr des nuances chez les auteurs et les filiations, le péché originel a détruit (complètement obscurci) la nature humaine si bien que non seulement l’intelligence ne peut plus connaître le vrai mais la volonté est incapable de bien objectif. On verra ainsi une certaine forme d’anti-intellectualisme chez Luther lorsqu’il refuse de donner à l’intelligence la capacité d’accéder à la vérité. Sa définition de la nature humaine est telle qu’il l’estime incapable de connaître naturellement des vérités premières et d’aimer objectivement un bien. Sa formation nominaliste occamiste a fondé ce postulat. Dés lors, l’usage de la raison dans les matières de la foi, et donc la prétention d’exposer une théologie scientifique du donné révélé, est non seulement invalidée par cette orientation protestante mais lui est insupportable. L’usage de la raison humaine, avec sa logique naturelle, dans les matières de la foi, est un abominable scandale. Nous rappelons ici le texte bien connu : "dans les choses spirituelles la raison est non seulement aveugle et ténèbres, elle est vraiment la putain du diable, elle ne peut que blasphémer, déshonorer tout ce que Dieu a dit ou fait". Notre intelligence totalement détruite ne peut plus définir des vérItés naturelles et les vérités révélées de la foi ne sont pas rationnelles mais s’adressent uniquement à notre cœur, compris comme siège des sentiments. Ce sera le Dieu sensible au cœur de Pascal. Luther repoussait ainsi toute philosophie, et invalidait toute logique en théologie. "La logique n’est nulle part nécessaire en théologie, dit-il, parce que le Christ n’a pas besoin des inventions humaines". Et par conséquent Aristote devient pour lui le rempart impie des papistes. Son éthique est la pire ennemie de la grâce. Saint Thomas est rejeté, la Sorbonne est la mère de toutes les erreurs et Jacques Maritain peut conclure :"Luther en somme apportait à l’humanité 230 ans avant J.J. Rousseau une délivrance, un immense soulagement : il délivrait l’homme de l’intelligence, de cette fatigante et obsédante contrainte de penser toujours et de penser logiquement. La grande oeuvre révolutionnaire, à partir du protestantisme en descendant jusqu’à nos jours, c’est de ne permettre de repos à la raison que dans la contradiction. Elle met en nous une guerre universelle." Luther et ses disciples protestants de tous les temps mettent en oeuvre le programme philosophie de Guillaume d’Occam (franciscain anglais mort en 1347) : abandon de la philosophie réaliste jugée inutile et incertaine, séparation de la philosophie et de la théologie, prédominance du sentiment au détriment de la raison. Plus tard, quand la foi disparaîtra : réduction des biens humains aux biens utiles. Et comme le souligne Jean-Paul II dans Fides et Ratio (n° 48) : « la foi, ainsi privée de la raison, a mis l’accent sur le sentiment et l’expérience, en courant le risque de ne plus être une proposition universelle. Il est illusoire de penser que la foi, face à une raison faible, puisse avoir une force plus grande ; au contraire, elle tombe dans le grand danger d’être réduite à un mythe ou à une superstition. De la même manière, une raison qui n’a plus une foi adulte en face d’elle n’est pas incitée à s’intéresser à la nouveauté et à la radicalité de l’être ».
[6] Voir plus bas, Léon Harmel.
[7] Une synthèse de cette doctrine a été publiée en 2006 aux éditions du Cerf.
[8] 1884-1973 : peu apprécié des traditionnalistes pour son progressisme, il développa cependant le syndicalisme chrétien.
[9] 1891-1969 : figure du catholicisme social en France après-guerre.
[10] 1813-1853 : professeur d’histoire de la littérature à la Sorbonne, béatifié en 1997.
[11] 1829-1915 : industriel français, tertiaire de saint François. Le patronat catholique l’appréciait peu. Harmel rappelait la nécessaire autonomie de l’organisation ouvrière face au patronat.
[12] L’indice N.A.I.R.U. est ainsi le taux de chômage nécessaire et suffisant pour limiter l’inflation. Équation économétrique essentielle dans le système libéral actuel et dénoncée par Etienne Chouard.
[13] Le Figaro, 13-02-1959.
[14] Disponible au téléchargement sur gallica.fr.
[15] Cf ; Pamphile Akplogan : L’enseignement de l’Église catholique sur l’usure et le prêt a intérêt. L’Harmattan, 2010. L’auteur béninois s’étonne par ailleurs que le nouveau Code de Droit Canonique (1983) ne parle plus de l’usure. Le Compendium de la Doctrine Sociale de de l’Église (Cerf, 2006) rappelle cependant cette condamnation dans son n° 341 : « Si dans l’activité économique et financière la recherche d’un profit équitable est acceptable, le recours à l’usure est moralement condamné : « Les trafiquants, dont les pratiques usurières et mercantiles provoquent la faim et la mort de leurs frères en humanité, commettent indirectement un homicide. Celui-ci leur est imputable » (Catéchisme Église Catholique, n° 2269). Cette condamnation s’étend aussi aux rapports économiques internationaux, en particulier en ce qui concerne la situation des pays moins avancés, auxquels ne peuvent pas être appliqués « des systèmes financiers abusifs sinon usuraires » (CEC, n° 2438). Le Magistère plus récent a eu des paroles fortes et claires contre une pratique dramatiquement répandue aujourd’hui encore : « Ne pas pratiquer l’usure, une plaie qui à notre époque également, constitue une réalité abjecte, capable de détruire la vie de nombreuses personnes » (Jean-Paul II : Discours à l’Audience générale du 4 février 2004).
[16] Pas celui de Hugo Grotius qui conserve l’expression mais en détourne le sens vers la subjectivité.
[17] Dont le principal est Aristote, auteur indépassable dans l’ordre naturel.
[18] Comme c’est le cas chez Grotius. Alors que chez Thomas d’Aquin, tout usage de la richesse doit avoir une destination communautaire (Somme Théologique, IIa-IIae, question 66, a.2).
[19] Saint Thomas donne trois raisons qui justifie cette nécessité : 1° on prend davantage soin de ce qui nous appartient, 2° l’efficacité dans la gestion est plus assurée quand chacun s’occupe de son office et non quand chacun veut s’occuper de tout, 3° la paix sociale est plus garantie quand chacun est relativement satisfait vis-à-vis des biens extérieurs. Dans le cas des biens partagés ou indivis, il se rencontre beaucoup de conflits.
[20] La destination universelle des biens de ce monde est rappelée dans le Compendium (Cerf, 2006) à partir du n° 171.
[21] Sauf dans le cas de vocation particulière, avec des degrés selon les constitutions religieuses.
[22] Ici, il parle de la propriété au point de vue de l’usage.
[23] La prise de conscience ne suffit pas : il faut y ajouter la réforme de vie, en un mot sortir de la prostitution à l’ordre établi bourgeois et mercantile avec ses corollaires de consommation continue et avilissante.
[24] La mixité récente a accentué cette dérive : l’accent mis en effet sur la communion relationnelle au détriment de la raison et de la vérité est une caractéristique de la vie ecclésiale catholique actuelle.

dimanche 19 février 2012

La décréation maçonnique ou le SIDA mental


Vivre en permanence dans le bain maçonnique, enrobé de messages subliminaux, abruti par des symboles néfastes, acculturé par une TV littéralement luciférienne, malaxé par une école méchamment fraternelle, hypnotisé par la phraséologie journalistique constitue une existence d’animal domestique qui ne permet pas au commun des mortels d’analyser correctement l’épouvantable joug mental qui l’asservit. S’imaginer libre sans l’être est le premier écueil à pulvériser avant de lire froidement, objectivement, les études impartiales consacrées au sujet maçonnique, pour saisir l’ampleur du mal. On ne se satisfera en effet point des articles tortueux produits par certains personnages équivoques dont le but évident est d »’innocenter » la secte maçonnique pour des raisons personnelles ou médiocrement philosophiques.
Pourtant, étrangement, ce sont en premier lieu des textes que l’on voit pulluler non seulement dans les revues de la presse généraliste mais également au travers de publications d’obédience droitière ou nationale. Comme si la Réaction avait peur de regarder la vérité en face, comme si elle avait besoin de modérer ses attaques, comme si elle devait préserver en son sein une part puante de conformisme, aussi irrationnelle et délétère soit-elle. À moins que quelques individus ayant intégré le parti de la résistance et jouissant d’une position « respectable » et confortable au sein de la mouvance dissimulent leur affiliation sectaire…
Les deux facteurs expliquent certainement la pusillanimité du milieu nationaliste à l’égard de la franc-maçonnerie. Cette faiblesse à l’encontre de la secte cosmopolite dogmatique est d’ailleurs historique. Louis XVI, à l’instar de la reine, fut victime de ses propres préjugés et laissa la nation se gangrener par l’action de ceux qu’il ne considérait que comme de simples « causeurs ». Il faut lire cette lettre de  Marie-Antoinette répondant à sa sœur Marie-Christine pour comprendre l’abyssale naïveté du pouvoir du moment : « Je vois que vous vous frappez beaucoup trop de la Franc-Maçonnerie pour ce, qui regarde la France. Elle est loin d’avoir l’importance qu’elle peut avoir en d’autres parties de l’Europe par la raison que tout le monde en est. On sait ainsi tout ce qui s’y passe ; où est donc le danger ? On aurait raison de s’en alarmer si c’était une société secrète de politique. L’art du gouvernement est au contraire de la laisser s’étendre et ce n’est plus que ce que c’est en réalité : une société de bienfaisance et de plaisir. »
Auparavant Louis XV n’avait pas pris les pleines mesures pour combattre efficacement les libéraux « sectarisés ». « Lorsqu’une réaction n’est pas menée jusqu’à son terme en éradiquant le mal, celui-ci repart de plus belle », écrit à ce propos Philippe Ploncard d’Assac. Cette pusillanimité de la sphère nationaliste à l’égard de la maçonnerie est en fait une constante historique ! Elle le fut ainsi sous Pétain, bien malgré lui, avec la complicité de Pierre Laval qui démissionna brutalement l’amiral Platon alors qu’il avait pour importante mission de surveiller la reconstitution des sociétés secrètes. Platon fut peu de temps après torturé et exécuté (écartelé entre des tracteurs) par des résistants dans sa propriété du Sud-Ouest… Et que dire de l’infiltration maçonnique au sein de l’Église et du Vatican en particulier ! Un combat contre la secte mené pendant des décennies par la papauté avant qu’elle ne s’effondre sous l’infiltration judéo-maçonnique. Ploncard d’Assac nous remémore l’excommunication des francs-maçons par la bulle In Eminenti de Clément XII le 28 avril 1738 : « Les sociétés ou conventicules susdits ont fait naître de si forts soupçons dans les esprits des fidèles, que s’enrôler dans ces sociétés, c’est près des personnes de probité et de prudence, s’entacher de la marque de perversion et de méchanceté ; car s’ils ne faisaient point le mal, ils ne haïraient pas ainsi la lumière et ce soupçon s’est tellement accru que dans plusieurs États, ces dites Sociétés ont été depuis longtemps proscrites et bannies comme contraires, à la sûreté des royaumes. » Au demeurant, Clément XII connaissait parfaitement la teneur idéologique de la maçonnerie et ses objectifs proches et lointains. Aussi représentait-il un chef parmi d’autres (plus profanes) du camp antimaçonnique ; un camp qui affirmait ses valeurs et qui ne transigeait pas sur les principes. « Une ligne de front » était constituée. Cette ligne de front fut dynamique jusqu’en 1945 et l’on doit d’ailleurs beaucoup à Charles Maurras dans sa régénération du début du vingtième siècle. Le Front national d’avant l’ère marinière, sans constituer une véritable ligne de front, gardait vivante en son sein la lutte sous-jacente antimaçonnique. La secte a avalé le parti tout cru et, en cela, a dévié le combat national originel au plus grand profit des intérêts juifs et cosmopolites. La maçonnerie avait agi de la même sorte lorsqu’elle acheta le journal La Croix par le biais de quelques agents libéraux au début du XXe siècle. Les Frères triplement pointés avaient laissé se développer la publication antisémite et anti-maçonnique pour rafler d’un coup la mise puis progressivement diluer sa ligne éditoriale. On sait ce qu’est devenu le titre… Ou comment des centaines de milliers de catholiques ont évolué avec ce canard… La hiérarchie de l’Église a non seulement été faible vis-à-vis des cosmopolites propagandistes et comploteurs ; elle a souvent été actrice zélée pendant les trois derniers quarts de siècle dans la guerre contre les nationalistes (le terme de nationaliste a été créé par le fondateur des Illuminés de Bavière, le Juif Adam Weishaupt qui désignait par ce vocable les ennemis de la FM !). Pie XI se comporta en ennemi du nationalisme avec la condamnation de l’Action française et l’abandon des Cristeros au pouvoir maçonnique mexicain.

Une grave faute.    
La désinvolture, la faiblesse autant que la complicité vis-à-vis de la maçonnerie sont objectivement des attitudes suicidaires ou criminelles. Car le combat nationaliste ne peut-être vivant que s’il oppose principes contre principes. L’histoire prouvant en effet que l’abandon d’un seul d’entre eux pour complaire au système provoque la chute vertigineuse du camp du bien. Depuis trois siècles, la lutte à mort contre les nations n’a jamais cessé. La trilogie « républicaine » Liberté, Egalité, Fraternité, représente en fait la marque de l’occupation de la nation française par les sectateurs judéo-maçonniques. Philippe Ploncard d’Assac la décrypte. « Cette devise a un sens caché et signifie en fait :
- Liberté, pour les Maçons, pour qu’ils puissent, au nom de la tolérance, mot clé du langage maçonnique pour faire, baisser la garde à leurs adversaires, agir en toute impunité.
- Égalité entre les Maçons, qui n’est qu’apparence du fait dés degrés en maçonnerie, mais où le maçon des premiers degrés n’y voit que la façade égalitaire.
- Fraternité entre les Maçons, symbole tout aussi faux, car malheur à celui qui s’écarte de la ligne tracée, imposée. »
Comme l’écrivait le F*** Ragon, « Tout profane qui se fait recevoir maçon cesse de s’appartenir. Il n’est plus à lui, mais il appartient a un Ordre qui est répandu sur la surface du globe. ». Ou comment aujourd’hui l’on peut vendre son âme au diable l’esprit tranquille.
François-Xavier ROCHETTE. Rivarol du 7 octobre 2011
Philippe Ploncard d’Assac, La Maçonnerie, Société de philosophie politique (SPP BP 30030, 83952 La Garde cedex), 303 pages, 30 euros.

vendredi 8 juillet 2011

[Présent] Humanae Vitae - origines d’une encyclique

Présent, 15 août 2008
En 1930, par l’encyclique Casti connubii, une des plus longues de son pontificat, Pie XI avait rappelé et précisé l’enseignement de l’Eglise sur le mariage chrétien. À l’heure, où la dissolution des mœurs avait déjà fait des ravages et où certains pays avaient commencé à adopter des politiques antinatalistes, le pape avait voulu exposer « la vraie doctrine du Christ concernant le mariage », ses « fins », ses « lois » et ses « biens ». Il avait réprouvé les « nouveaux genres d’union » (mariage temporaire, mariage à l’essai et mariage amical) et il avait condamné tout recours à la contraception et à l’avortement (« meurtre direct d’un innocent » avait dit Pie XI). À sa suite, Pie XII, dans diverses allocutions, avait rappelé ce même enseignement.
Pendant les années précédant le concile Vatican II, la Commission théologique préparatoire avait préparé un schéma intitulé : De castitate, virginitate, matrimonio, familia (« De la chasteté, de la virginité, du mariage et de la famille »). Les rédacteurs principaux de ce schéma furent le cardinal Ottaviani, secrétaire de la congrégation du Saint-Office, et le P. Ermenegildo Lio, un théologien franciscain, Défenseur du lien à la même Congrégation, examinateur du clergé et juge synodal au Vicariat de Rome, consulteur théologique à la Commission théologique préparatoire et professeur de théologie morale à l’Université pontificale du Latran. Ce schéma, jugé d’une doctrine et d’une exposition trop traditionnelles, ne fut pas présenté comme tel au concile Vatican II et les sujets qu’il abordait (le mariage, la famille, etc.) passèrent dans d’autres schémas qui traitaient de questions plus générales.
Pendant toute la durée du concile, et même avant, un para-concile (constitué des médias, chrétiens ou non, de certains théologiens, par leurs écrits et leurs conférences, et de certains évêques, par leurs déclarations), s’est développé. Ce para-concile a diffusé dans l’opinion publique, chrétienne ou non, un certain nombre de thèmes, de revendications et de contestations. Parmi celles-ci, il y a eu la réclamation insistante, répétée, d’accorder aux femmes le droit à la contraception.
Paul VI, on l’a trop souvent oublié, a demandé aux évêques assemblés de ne pas aborder la question de la régulation des naissances, se réservant de la traiter lui-même (cette intervention, d’une grande sagesse et prudence, est consignée dans la note 14 de Gaudium et Spes 51). À cette époque, selon divers témoignages incontestables, Paul VI était encore hésitant sur le sujet. Au rédacteur en chef de la Croix, dans un entretien privé, il confiait : « Rien n’est encore dit, car nous ne savons rien. » La confidence est inattendue si l’on considère que, de Pie XI et Pie XII, l’enseignement de l’Eglise n’a pas varié et qu’en 1966, à deux reprises, Paul VI a affirmé que, en la matière, « la pensée et les normes de l’Eglise ne sont pas changées. »
Le Pape avait demandé à la Commission pontificale pour l’étude des problèmes de la population, de la famille et de la natalité, que Jean XXIII avait instituée en mars 1963, de poursuivre l’étude de la question. Cette Commission s’était divisée et une majorité de ses membres s’était prononcée pour autoriser la contraception. En juin 1966, Paul VI décida de dissoudre cette Commission, puis il résolut de préparer une encyclique sur le sujet. La préparation fut confiée à divers groupes de travail et d’études, dont firent partie notamment un théologien très proche du pape, le milanais Mgr Carlo Colombo, et le jésuite français Gustave Martelet. On sait aussi que l’archevêque de Cracovie, le cardinal Wojtyla (le futur Jean-Paul II), fut consulté ; il avait publié un ouvrage sur ces sujets en 1962, Amour et responsabilité. Mais, il est établi que l’argumentation centrale de l’encyclique est due au père dominicain Ciappi, théologien de la Maison pontificale, consulteur de la congrégation pour la Doctrine de la Foi et au P. Lio qui retrouvait là un retour en grâce réconfortant.
Jean Guitton a témoigné que Paul VI était partagé entre sa « tendance » libérale, qui était d’autoriser la contraception, et son « devoir » qui était de l’interdire pour rester en continuité avec l’enseignement de ses prédécesseurs. Si le pape avait autorisé la « pilule », il aurait été acclamé comme le « libérateur de la femme ». Finalement, il a sacrifié sa popularité et il a bravé l’opinion publique qu’il savait lui être très majoritairement hostile.
Yves Chiron http://yveschiron.blogspot.com/

vendredi 1 avril 2011

Pie XII : un grand pape, un pape méconnu, un pape calomnié

La promotion de Pie XII au titre de vénérable ouvrant la possibilité de sa béatification a provoqué une tempête médiatique au sujet de son attitude pendant la guerre (notons que son procès de béatification a été ouvert par Jean XXIII). C'est pour nous une occasion d'apprendre à le connaître et à le découvrir car, en fin de compte, cette grande personnalité est le plus souvent méconnue. Sa vie est pourtant d'une très grande richesse et ne peut se résumer à son attitude pendant la guerre, même si cette période en constitue une partie très importante. Il nous faut donc, en premier lieu, résumer et retracer les grandes étapes de cette vie. Ensuite, avant de voir quelle fût son attitude pendant la Shoah, nous ferons un rapide tour d'horizon sur l'attitude de l'Eglise et des papes au cours de l'Histoire.
La vie de Pie XII
Eugenio Pacelli est né à Rome le 2 mars 1876. Il meurt à Castel Gandolfo le 9 octobre 1958. Il fait partie d'une noblesse d'Eglise très liée au Saint-Siège depuis le XIXème siècle et toujours d'une fidélité absolue envers la papauté. Citons, parmi d'autres, son grand-père qui a été secrétaire à l'intérieur sous le pontificat de Pie XI, il a été un des fondateurs de l'Osservatore Romano. On pourrait aussi citer son père, un de ses frères et d'autres, aussi bien du côté paternel que maternel.
Eugenio Pacelli fait ses études au Lycée Visconti.
En 1894, il entame ses études de philosophie à l'Université romaine de la Sapienza. Il rejoint l'Institut Apollinare de l'Université Pontificale du Latran en 1899 où il obtient 3 licences (théologie, droit civil, droit canonique).
S'il n'avait pas choisi le sacerdoce. sa voie était toute tracée pour qu'il fasse une carrière de juriste au Vatican. Et donc, il sera ordonné prêtre le 2 avril 1899.
En 1904, il est nommé secrétaire pour la Commission pour la codification du droit canonique. Il devient également camérier secret, ce qui prouve qu'il avait la confiance du pape. Il publie une étude sur la Personnalité et la territorialité des lois, spécialement dans le droit canonique et publie un livre blanc sur les rapports des Eglises et de l'Etat en France. Il enseigne à l'Académie des nobles ecclésiastiques, vivier de la curie romaine. En 1905, il est promu prélat domestique. En 1911, il devient sous secrétaire des Affaires ecclésiastiques extraordinaires. En 1912, Pie X le nomme secrétaire adjoint puis secrétaire le 1er février 1914. Il conserve ce poste sous le règne de Benoît XV et assume alors la tâche de promouvoir la politique du pape pour la Première Guerre mondiale. En particulier, il tente de dissuader l'Italie d'entrer en guerre.
Le 20 avril 1917, il est nommé nonce apostolique en Bavière (Munich est alors l'unique représentation pontificale de l'Empire allemand). Trois jours plus tard, le nouvel évêque est nommé archevêque in partibus de Sardes. Il est sacré évêque dans la chapelle Sixtine des mains de Benoît XV, le 13 mai 1917, le jour même des apparitions de la Vierge à Fatima.




Le 23 avril 1920, une nonciature en Allemagne est née, Pacelli y est transféré. Parallèlement, il négocie plusieurs concordats avec différents pays (Lettonie, Bavière, Pologne, Roumanie).
En 1929, il signe un concordat avec la Prusse, est élevé à la dignité de cardinal avec le titre de cardinal-prêtre de Saints Jean et Paul et nommé secrétaire d'Etat. Il devient le principal collaborateur de Pie XI.
La même année, il écrit au sujet de Hitler : “ou bien je me trompe vraiment beaucoup ou bien tout cela ne se terminera pas bien. Cet être-là est entièrement possédé de lui-même : tout ce qu'il dit et écrit porte l'empreinte de son égoïsme ; c'est un homme à enjamber les cadavres et à fouler aux pieds tout ce qui est en travers de son chemin - je n'arrive pas à comprendre que tant de gens en Allemagne, même parmi les meilleurs ne voient pas cela ou du moins ne tirent aucune leçon de ce qu'il écrit et dit. Qui parmi ces gens a seulement lu ce livre à faire dresser les cheveux sur la tête qu'est Mein Kampf ?
En tant que secrétaire d'Etat, le cardinal Pacelli conduit des négociations et signe de nombreux concordats (avec entre autres, l'Autriche, la Yougoslavie, le Portugal).
Après plusieurs tentatives de négociations, il signe un concordat en Allemagne avec Franz von Papen, représentant du nouveau chancelier du Reich, Adolf Hitler. L'Allemagne nazie, ne respectant pas le concordat, le cardinal Pacelli envoie 55 notes de protestation au gouvernement allemand de 1933 à 1939.
En mars 1937, il rédige avec le cardinal-archevêque de Munich, Michael von Faulhaber, le texte de l'encyclique Mit Brennender Sorge (Avec un souci brûlant) qui renouvelle ces protestations et condamne la domination de la race et le paganisme. Le texte est lu en chaire dans les églises d'Allemagne. Des centaines d'arrestation suivent mais le concordat n'est pas dénoncé, il est toujours en vigueur aujourd'hui.
En 1939, à la suite de l'approbation de l'Anschluss par l'épiscopat autrichien et à la demande du pape Pie XI, Pacelli demande au cardinal Innitzer, archevêque de Vienne de rédiger une déclaration prenant position contre l'annexion. Le 6 mai, ce dernier s'exécute, écrivant dans l'Osservatore Romano au nom de tous les évêques d'Autriche : “la déclaration solennelle des évêques autrichiens […] n'avait pas pour but d'être une approbation de quelque chose qui est incompatible avec la loi de Dieu “, et que les gestes de sympathie de l'épiscopat autrichien à l'égard du régime hitlérien n'avaient pas été concertée avec Rome”.
Le pape Pie XI avait laissé entendre qu'il aurait aimé avoir pour successeur le cardinal Pacelli. Ce dernier est élu pape le 2 mars 1939, au troisième tout de scrutin et choisit le nom de règne de Pie XII, en continuité avec le règne précédent.
Au cours de ses dix-neuf années de pontificat, Pie XII a promulgué quarante-et-une encycliques.
Il faudrait un livre pour en parler. Il faudrait également tout un volume pour parler de ses positions sur les grands sujets du moment qui préfigurent l'évolution actuelle : la réforme liturgique, la condition féminine, la souffrance, la bioéthique, la théorie du big bang, etc… En 1953-1954, il a mis fin à l'expérience des prêtres ouvriers.
Soulignons que Pie XII s'est beaucoup préoccupé des églises locales et a soutenu les églises locales fondées récemment, notamment en Afrique. Il a été le premier pape à ordonner des évêques d'origine africaine. Il a aussi contribué à l'internationalisation de la Curie romaine et du Sacré Collège en nommant une majorité de cardinaux non italiens. Fait notoire de son pontificat, il a proclamé le dogme de l'Assomption de la Vierge Marie en 1950. Cette initiative fait suite à un siècle d'intense réflexion théologique. Elle confirme officiellement la célébration du mystère de l'Assomption présente depuis des siècles dans l'Eglise. Elle clôture l'année jubilaire de 1950 et est accompagnée de célébrations importantes.
Ce dogme se définit ainsi : n'ayant commis aucun péché, Marie est directement montée au Paradis à sa mort avec son âme et aussi avec son corps. En effet, étant épargnée par le péché originel (c'est le dogme de l'Immaculée Conception définie en 1854), rien n'oblige son enveloppe charnelle à attendre la résurrection des morts et la fin des temps. “Nous affirmons, Nous déclarons et Nous définissons comme un dogme divinement révélé que l'Immaculée Mère de Dieu, Marie toujours vierge, après avoir achevé le cours de sa vie terrestre, a été élevée corps et âme à la vie céleste” (Pie XII, Constitution apostolique Munificentissimus Deus, 1er novembre 1950).
En proclamant le dogme de l'Assomption, Pie XII a exercé, après consultation des évêques du monde entier son infaillibilité pontificale. C'est la seule fois depuis la proclamation du dogme de l'infaillibilité pontificale en 1870 lors du Concile de Vatican I, qu'un pape a défini une définition dogmatique couverte par son infaillibilité.
Comme son prédécesseur, il use de la radio. C'est ainsi qu'il adresse cinq messages radio durant la guerre et qu'il sera le premier pape à utiliser la télévision le 23 décembre 1950 pour y annoncer la découverte de la tombe de saint Pierre, retrouvée exactement à l'aplomb de la coupole de Michel - Ange, sous l'autel majeur. Il sera d'ailleurs filmé de façon régulière (et même victime d'une image volée sur son lit de mort). La fin de la guerre permet la pénétration du communisme en Europe de l'Est. Le 1er juillet 1949, le Saint Office excommunie globalement les catholiques adeptes ou militants du communisme. En effet, l'idéologie communiste qui s'était toujours déclarée athée, matérialiste et anticléricale, avait déjà fait l'objet d'un condamnation en 1937.
L'année 1950 voit une activité intense avec la proclamation du dogme de l'Assomption. Sa santé décline à partir de 1954, il continue néanmoins de s'exprimer sur des sujets les plus variés. On sait également qu'il a eu des visions.
L'attitude de l'Eglise vis-à-vis des juifs au cours de l'Histoire : les papes protecteurs des Juifs
Sur cette question, nous avons beaucoup de choses à découvrir à l'encontre des idées reçues.
C'est avec le Pape Grégoire 1er (590-604) qu'est instituée la tradition de protéger les Juifs. Il publia un décret historique affirmant que les Juifs “ne doivent subir aucune violation de leurs droits…
Nous interdisons d'avilir les Juifs. Nous les autorisons à vivre en tant que Romains et à avoir les pleins droits sur leurs biens”. A sa suite l'édit pontifical du Pape Calixte II (1119-1124) assura aux Juifs européens la protection contre les persécutions de leurs voisins chrétiens ou quand ils tombaient aux mains des croisés. Créant un solide précédant, Calixte promit aux Juifs “le bouclier de Notre protection”. Il condamna les attaques physiques contre les Juifs, s'opposa aux baptêmes forcés et interdit la destruction de leurs synagogues et de leurs cimetières. Cette initiative fut réitérée au moins vingt-deux fois par des papes successifs entre les XIIème et XVème siècle… Et il en fut ainsi jusqu'au XXème siècle; il faut rappeler les paroles de Pie XI du 6 septembre 1938 : “l'antisémitisme est inacceptable : spirituellement, nous sommes tous des sémites”.
On peut affirmer que beaucoup de papes ont été judéophiles et entretenaient d'excellentes relations avec les Juifs, notamment à la Renaissance. Alexandre VI (1492 - 1503), considéré par les historiens comme le pire des pontifes, fut très favorable aux Juifs : sous son règne, la population des Juifs de Rome fut presque doublée, avec l'arrivée de ceux qui fuyaient l'Inquisition instaurée par les cours d'Espagne et du Portugal. De même, Paul III, “merveilleusement favorable aux Juifs”, incitait ceux qui étaient expulsés des autres pays à s'installer en Italie. Plus tard, il accepta les marranes (des Juifs qui avaient feint de se convertir pour éviter les persécutions) en leur promettant protection contre l'Inquisition espagnole. On pourrait encore citer bien d'autres faits et anecdotes. En Avignon et dans le Comtat venaissin qui ont appartenu aux papes du XIIIème siècle jusqu'en 1791 (et qui sont alors devenus le département du Vaucluse), il y avait beaucoup de Juifs qui à différentes occasions étaient persécutés par les souverains, notamment par le roi de France et allaient s'y réfugier. Dans l'ensemble, les Juifs comtadins étaient bien traités, d'ailleurs, on les appelait les Juifs du pape. Il y avait 4 communautés : Avignon, Carpentras, Cavaillon et l'Isle sur la Sorgue. A Carpentras, on trouve la plus vieille synagogue de France en service édifiée en 1361 avec l'accord de l'évêque, Jean Roger de Beaufort. Six ans plus tard, ce dernier octroyait aux Juifs carpentrassiens le droit d'avoir leur cimetière.
Fait complètement ignoré, Pie XII s'inscrit dans cette lignée de papes judéophiles. Sa famille avait beaucoup d'amis juifs. Parmi les nombreux amis juifs du jeune Eugenio Pacelli, il y eut notamment le descendant d'une ancienne famille juive, Fernando Mendes, qu'il fréquenta avec ses camarades juifs. C'est ainsi qu'il a été le premier pape dont on sait qu'il a participé à un repas du sabbat dans une maison juive.
Et cela continue bien entendu avec les papes suivants, jusqu'à notre pape Benoît XVI : certains avaient prédit que la procédure de béatification de Pie XII pourrait freiner le dialogue judéo-chrétien. Bien, au contraire, lors de son discours à la Synagogue de Rome, le 17 janvier 2010, Benoît XVI a été chaleureusement applaudi à dix reprises. Parmi les défenseurs de Pie XII, on trouve Bernard Henri Levy, qui présente Pie XII comme un bouc émissaire, victime de la “désinformation”. Il parle de lui comme de l'auteur d'un des manifestes antinazis les plus fermes et les plus éloquents et s'étonne qu'on l'accuse d'être silencieux alors qu'on ne fait aucun reproche aux chefs d'Etat de l'époque qui disposaient d'armées. Il dénonce par ailleurs la désinformation à l'égard de Benoît XVI.
Le mieux est de citer Cecil Roth, titulaire de la prestigieuse chaire d'Histoire juive à l'Université d'Oxford de 1939 à 1964, qui réfute les accusations trompeuses des détracteurs de la papauté : il montre qu'à l'époque où sévissait un antisémitisme sauvage, les papes, à Rome, étaient souvent les seules autorités au monde à élever la voix pour défendre et soutenir les Juifs. “Parmi toutes les dynasties d'Europe,”, souligne-t-il, “non seulement la papauté se refusait à persécuter les Juifs […] mais tout au long des siècles, les papes ont été leurs seuls protecteurs […]. La vérité c'est que les papes et l'Eglise catholique, depuis ses tout débuts, n'ont jamais été responsables d'aucune persécution physique de Juifs. Parmi les capitales du monde, Rome est la seule où ne se sont jamais produites d'atrocités contre les Juifs. Et nous, les Juifs, nous devons leur en être reconnaissants”.
Pie XII et les Juifs, le rôle de Pie XII pendant la guerre
Après la guerre et jusqu'à sa mort, Pie XII fut universellement loué pour son action en faveur des Juifs.
Dès 1940, Albert Einstein, lui-même réfugié juif qui avait fui l'Allemagne nazie, rendit hommage au “courage” moral de Pie XII et de l'Eglise catholique qui s'attaquèrent aux “attaques d'Hitler” contre la liberté : “lorsque la révolution nazie survint en Allemagne, c'est sur les universités que je comptais pour défendre la liberté, dont j'étais moi-même un amoureux, car je savais qu'elles avaient toujours mis en avant leur attachement à la cause de la vérité ; mais, non, les universités furent immédiatement réduites au silence. Alors, je me tournais vers les grands éditeurs de journaux, dont les éditoriaux enflammés des jours passés avaient proclamé leur amour de la liberté ; mais eux aussi, en quelques courtes semaines et comme les universités furent réduits au silence. Dans la campagne entreprise par Hitler pour faire disparaître la vérité, seule l'Eglise catholique se tenait carrément en travers du chemin. Je ne m'étais jamais spécialement intéressé à l'Eglise auparavant, mais maintenant je ressens pour elle grande affection et admiration, parce qu'elle seule a eu le courage et la persévérance de se poser en défenseur de la vérité intellectuelle et de la liberté morale. Je suis donc forcé d'avouer que, maintenant, c'est sans réserve que je fais l'éloge de ce qu'autrefois je dédaignais”.
A sa mort, l'hommage fut unanime. Golda Meir, Ministre des Affaires Etrangères d'Israël déclara : “Nous partageons la grande douleur de l'humanité […]. A l'heure où un terrible martyre s'abattît sur notre peuple, pendant la décennie de la terreur nazie, s'éleva la voix du pape pour les victimes. Notre époque se trouva enrichie par cette voix qui, avec véhémence, parlait des grandes vérités morales en dominant le tumulte des conflits quotidiens. Nous portons le deuil d'un grand serviteur de la paix”.
Depuis cette époque, des polémiques sur le silence du pape Pie XII pendant la guerre se sont déchaînées. Que s'est-il donc passé ? Nous allons essayer d'y voir clair. En fait, une campagne contre le pape a été orchestrée, dès la fin de la guerre par les Soviétiques, à cause de la condamnation du communisme. Cette campagne trouva un écho étonnant avec la sortie en 1963, d'une pièce de théâtre médiocre, le Vicaire, écrite par une jeune écrivain allemand, Rolf Hochhuth, ancien membre des jeunesses hitlériennes, condamné à plusieurs reprises pour négationisme. L'auteur y accuse calomnieusement le cardinal Pacelli devenu le pape Pie XII d'avoir collaboré avec les nazis, d'être un pontife froid et avare, coupable de lâcheté en ayant gardé un silence inexcusable pendant que les Juifs d'Europe se faisaient massacrer par les nazis. L'oeuvre est une fiction, dénuée de fondement historique qui déclencha une tempête de controverses. Le mythe du pape d'Hitler atteignit Hollywood avec la sortie en 2002 d'un film de Costa Gravas, Amen, qui s'inspire de la pièce de Rolf Hochhuth. Nous ne nous étendrons pas plus sur ces calomnies mais nous reprendrons certains faits indiscutables qui permettent d'établir et de rétablir la vérité. Lorsqu'Adolf Hitler arrive au pouvoir en Allemagne, cela faisait déjà près de 5 ans que le Saint-Siège avait condamné l'antisémitisme en termes exprès. Puis le 14 mars 1937, le pape Pie IX publie la lettre encyclique Mit Brennender Sorge concernant la situation dans le Reich. Il y invite à la tolérance pour toutes les communautés ethniques, dénonce la persécution et les camps de concentration, ainsi que les intrigues visant dès le début à une guerre d'extermination. C'est clair et net. Nous avons vu que le principal rédacteur de ce document n'est autre que le cardinal Pacelli. Les démocraties occidentales semblent ne pas s'en soucier : plus d'un an après, ils sont toujours à faire des concessions à Hitler, notamment à la fameuse conférence de Munich (1938). Peu après, le 9 novembre 1938, les Nazis organisent la “Nuit de Cristal” au cours de laquelle quelque 30.000 juifs sont arrêtés, leurs synagogues, maisons ou magasins pillées ou incendiées. On ignore le plus souvent que le grand rabbin de Bavière était parvenu à sauver les objets précieux de la synagogue grâce à la voiture du cardinal Pacelli mise à sa disposition pour les mettre l'abri. Ainsi, le 24 novembre 1938, le journal des S.S. écrit que le cardinal eugenio Pacelli s'est allié ” à la cause de l'internationale juive et franc-maçonne”. Hitler estime quant à lui que le Vatican est “le pire foyer de résistance à ses plans”. Qui donc, parmi les pays et les hommes politiques pourrait se vanter d'avoir reçu un tel compliment ? Le 10 janvier 1939, le cardinal Pacelli adresse une lettre à ses confrères des Etats-Unis et du Canda pour attirer leur attention sur le sort des savants et professeurs juifs chassés d'Allemagne et que l'administration américaine refusait jusqu'alors de recevoir dans les universités. Devenu pape sous le nom de Pie XII, sa première encyclique Summi Pontificatus (20 octobre 1939), implorait que l'on fasse la paix, mentionnait et rejetait expressément le nazisme. Publiée seulement quelques semaines après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, l'encyclique déclare que dans l'Eglise catholique, il n'y a “ni gentil, ni juif, ni circonsis, ni incirconsis” ce qui constitue clairement un rejet de l'antisémitisme nazi. Ce fut largement reconnu comme tel, spécialement par les nazis. Le New York Times accueillit l'encyclique, avec un gros titre à la Une, le 28 octobre 1939 : “le pape condamne les dictateurs, le racisme et ceux qui violent les traités”. Un avion largua 88 000 exemplaires de l'encyclique sur différentes régions de l'Allemagne dans le but d'éveiller des sentiments anti-nazis. Il entame une intense activité diplomatique, pastorale et humanitaire. Le Vatican se trouve alors entouré par l'état fasciste dirigé par Mussolini. Pendant toute la durée de la guerre, l'administration papale sera surveillée par la police italienne puis par l'armée allemande d'occupation. L'intégrité territoriale de la cité du Vatican est respectée, mais les allées et venues des ambassadeurs accrédités et des journalistes sont surveillées. Fascistes et nazis savent que c'est par là surtout que les messages peuvent tromper leur surveillance. Pie XII a toutefois un autre moyen de se faire entendre : la radio du Vatican. Mais lorsqu'à la fin de 1939, il dénonce déjà les atrocités commises en Pologne, la réaction des Nazis est d'une telle violence que les évêques de ce pays supplient le pape de ne plus s'indigner de cette façon. Bientôt la radio du Vatican sera brouillée comme celle de Londres, en guise de représailles. Cependant Pie XII continue de contrecarrer Hitler tout en modérant ses propos. C'est ainsi que dans son messe radiodiffusé de Noël 1941, Pie XII condamne l'oppression ouverte ou dissimulée des particularités culturelles et linguistiques des minorités nationales” ainsi que “l'entrave et le resserrement de leurs capacités naturelles” avec la limitation ou l'abolition de leur fécondité naturelle”. Moins d'un mois après, soit le 20 janvier 1942, les Nazis décident de mettre en oeuvre la “solution finale” (extermination complète des juifs). Le même thème de la paix revient dans le message radiodiffusé de Noël 1942. En date du 2 juin 1943, Pie XII tient un discours devant le collège des cardinaux et y exprime sa sollicitude envers ceux, qui à cause de leur race ou de leur nationalité, sont “livrés à des mesures d'extermination” dont il voudrait fustiger toute l'ignominie par le détail en des termes plus forts, ainsi qu'il ressort des 124 lettres écrites aux évêques allemands pendant la guerre. Il fait cependant remarquer que “toute parole de notre part à l'autorité compétente, toute allusion publique doivent être sérieusement mesurées, dans l'intérêt même des victimes, afin de ne pas rendre leur situation plus grave et plus insupportable”. Il faut dire que les évêques hollandais en avaient fait l'expérience en juillet 1942 après avoir protesté contre la persécution des Juifs : aussitôt les Nazis organisèrent une fouille minutieuse des monastères et des couvents. Dans tout le pays, il en résulte une fouille minutieuse des monastères et des couvents et une rafle de très nombreux Juifs cachés là. Mais l'indignation l'emporte parfois sur la prudence malgré les résolutions prises et les conseils donnés à autrui. C'est ainsi, par exemple, que Radio Vatican déclare le 26 juin 1943 que “Quiconque établit une distinction entre les Juifs et les autres hommes est un infidèle et se trouve en contradiction avec les commandements de Dieu; La paix dans le monde, l'ordre et la justice seront toujours compromis tant que les hommes pratiquent des discriminations”. Le New York Time cite et acte ce message dans son tirage du jour suivant. Et encore, devant les atrocités toujours plus nombreuses commises par la Gestapo et les S.S., le pape laisse l'Osservatore Romano exprimer l'indignation universelle dans son numéro du 25 octobre 1943. Aussitôt, les Allemands font saisir le journal dans les kiosques et menacent de reprendre les perquisitions dans les monastères pour y débusquer les Juifs cachés. En outre, le commandant des S.S de Rome ordonne au chef de la communauté israélite de fournir 50 kg d'or dans les 24 heures sous peine de déportation immédiate de 200 autres Juifs. (une grande rafle ayant déjà eu lieu le 16 octobre 1943). La collecte n'ayant réuni que 35 kg d'or, le grand rabbin de Rome reçoit du pape Pie XII les 15 kg manquants. Pie XII n'avait pas attendu ce jour-là pour agir en faveur des Juifs. il organisait avec l'aide du Clergé de Rome et d'ailleurs, des réseaux pour faire échapper les Juifs des griffes des Nazis par différentes filières. Ils pouvaient ensuite gagner des pays neutres ou faisant partie de la conférence des Alliés. Il organise des réseaux secrets, en collaboration avec la Croix Rouge pour venir en aide aux prisonniers. (Déjà, pendant la guerre précédente, lorsqu'il était nonce à Munich, il allait visiter les prisonniers et tentait de leur porter secours). Pendant l'occupation de Rome par les nazis, le pape donna des instructions aux couvents pour qu'ils lèvent la clôture et accueillent des Juifs. Il y en eut dans la cité du Vatican. Et trois mille Juifs d'un coup trouvèrent refuge dans le résidence d'été du pape à Castel Gandolfo. Il n'existe aucun autre site dans toute l'Europe occupée où autant de Juifs furent hébergés et sur une aussi longue période qu'à Castel Gandolfo. Les Juifs cachés là étaient approvisionnés en nourriture kasher et des enfants Juifs sont nés dans les appartements privés de Pie XII, transformés provisoirement en service d'obstétrique. Il faut savoir que les Juifs de Rome sont profondément reconnaissants envers Pie XII de les avoir protégés à Castel Gandolfo et ailleurs. On peut aisément comprendre qu'après la guerre, le grand rabbin de Rome (1881-1956), se soit converti à la religion catholique avec sa femme et sa fille et ait le 13 février 1945, pris le nom de baptême d'Eugenio en hommage au pape. N'est-ce pas un témoignage explicite et magnifique Ce n'est pas seulement un hommage à Pie XII, c'est aussi et surtout une preuve du rayonnement personnel de ce dernier qui a amené un grand rabbin à découvrir et à connaître Jésus-Christ. Le pourcentage des Juifs qui survécurent dans les territoires occupés par les nazis est beaucoup plus élevée dans des pays catholiques comme l'Italie ou la Belgique que dans les pays non catholiques. Il est indiscutable que dans les nations catholiques où le pape et ses représentants diplomatiques avaient quelque influence politique, notamment la Hongrie, la Roumanie, la Slovaquie et la Croatie. Pie XII réussit à arrêter la déportation massive et le massacre des Juifs organisés par des gouvernements fantoches aux ordres des nazis. Malgré les efforts du Vatican, 437 000 Juifs de Hongrie furent déportés. Pie XII envoya un télégramme à l'Amiral Horthy, régent de Hongrie qui n'était pas catholique mais qui, en réponse, prit des mesures immédiates pour arrêter toutes déportations de Juifs Hongrois. Grâce à l'action de l'amiral Horthy, en réponse au télégramme du pape, 170 000 Juifs furent sauvés d'une déportation imminente à Auschwitz.
A la sortie de la guerre, nombreux furent les Juifs et les organisations juives qui rendirent hommage au pape et lui exprimèrent leur reconnaissance. Albert Einstein, déjà cité, savant de renommée mondiale, mêle sa voix au concert de louanges et d'hommages qui montent vers le Vatican en déclarant que “l'Eglise catholique a été la seule à élever la voix contre l'assaut mené par Hitler contre la liberté”.
Au décès de Pie XII, de nombreux messages de condoléances affluent vers le Vatican. Nous avons déjà cité Golda Meir et il y en eut plein d'autres. Et ensuite ? Le 13 décembre 1963, est publié dans le journal français le Monde, une déclaration de Pinchas E. Lapide, ancien consul d'Israël à Milan : il affirme ne pas comprendre le pourquoi de cet acharnement contre le défunt Pie XII qui ne “disposait ni de divisions blindées, ni de flotte aérienne, alors que Staline, Roosevelt et Churchill, qui en commandaient, n'ont jamais voulu s'en servir pour désorganiser le réseau ferroviaire qui menait aux chambres à gaz”. Il précise que “le pape personnellement, le Saint-Siège et toute l'Eglise catholique ont sauvé de 150.000 à 400.000 Juifs d'une mort certaine. Le même Juif éminent fait paraître à Paris en 1967 un livre, Rome et les Juifs, où il publie le résultat d'enquêtes approfondies menées dans toute l'Europe, dans les archives de Jérusalem et auprès des Juifs survivants. Il aboutit au chiffre de 700 000 à 860.000 Juifs sauvés grâce au Pape Pie XII.
Dans une recension de ce livre, la Jewish Chronicle estime que la démonstration de Pinchas E. Lapide est concluante. Dès lors, la même publication critique se demande : “Pie XII et l'Eglise auraient-ils pu faire mieux ?” Ce n'est pas évident : aux Pays-Bas, où l'épiscopat avait élevé davantage la voix pour protester contre la persécution des Juifs par les Nazis, le taux de déportation vers les camps de la mort fut le plus élevé de tous les pays européens : 79% ! Ce n'est pas à son débit de paroles mais en considération de ses actes que l'on apprécie un homme et ce qui l'inspire. On peut penser et estimer que les discours de Pie XII n'auraient eu aucune action sur le cerveau d''un fou, bien au contraire, comme on l'a vu en Hollande.
Quelles leçons en tirer ?
Le rabbin et professeur David Dalin affirme que Pie XII devrait être reconnu comme “Juste des Nations”, comme bien d'autres non Juifs qui ont aidé les Juifs pendant la guerre. Ce ne serait que justice. Il est d'ailleurs étonnant que les plus grands défenseurs du pape soient des Juifs et que beaucoup de chrétiens ignorent l'histoire de Pie XII et hésitent à le défendre.
La question de sa béatification devra être décidée par l'Eglise. C'est une affaire interne à l'Eglise, comme le dit Serge Klarsfeld qui reconnaît les gestes discrets et efficaces de Pie XII. C'est tout à fait indépendant de l'appréciation historique sur le rôle du pape pendant la guerre, d'autant qu'il reste encore des archives non publiées. Nous pouvons espérer que cet article amènera le lecteur à se faire une opinion personnelle en approfondissant sa connaissance de Pie XII, et en étudiant également bien des aspects qui n'ont pu être abordés ici : sa pastorale, son enseignement, sa foi, sa spiritualité, ses encycliques. En tout cas, il est pour nous un exemple à suivre. La Shoah n'est pas le seul génocide de l'Histoire. Durant le XXème siècle et aujourd'hui encore, il y a des génocides. Il y a et il y a eu plus de martyrs chrétiens au XX et XXIème siècle que dans toute l'histoire de l'Eglise.
Nous devrions nous dépenser sans compter pour aider tous ces personnes qui sont persécutées. Ce que le cardinal Pacelli a écrit en 1929 au sujet de l'aveuglement des meilleurs au sujet d'Hitler reste toujours d'actualité et nous devrions en tirer les leçons pour ne pas rester aveugles sur les événements d'aujourd'hui. Chacun de nous, en conscience et dans son for intérieur, ne devrait-il pas se poser la question : ne suis-je pas bien silencieux ?
Pour en savoir plus, on peut lire entre autres :
Pie XII et la Seconde Guerre Mondiale, d'après les archives inédites du Vatican, par Pierre Blet, s.j.
Pie XII et les Juifs, le mythe du Pape d'Hitler, par David Dalin