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lundi 21 août 2023

Conduire la guerre : Entretiens sur l’art opératif, pensée russe qui a révolutionné l’art de la guerre

 

Benoist Bihan a été rédacteur en chef du magazine Défense & Sécurité internationale avant de poursuivre une carrière dans l’industrie et le conseil. Stratégiste, historien militaire, il est l’auteur de nombreux articles et études. Il est aujourd’hui conseiller de la rédaction du magazine Guerres & Histoire et rédacteur en chef du magazine Space International. Jean Lopez est le directeur de la rédaction du magazine Guerres & Histoire et l’auteur de nombreux ouvrages d’histoire militaire. Dans le tout nouveau livre Conduire la guerre, le premier répond aux questions du second afin de cerner ce qu’est l’art opératif. Cette exploration d’une pensée russe qui a révolutionné l’art de la guerre se révèle particulièrement d’actualité.

Il faut d’abord commencer par bien distinguer tactique et stratégie. Clausewitz formalisera cette distinction en écrivant : “Nous divisons l’art de la guerre proprement dit en tactique et en stratégie, et nous répétons que la première enseigne à employer les forces dans les combats, et la seconde à employer les combats favorablement à la guerre. 

Benoist Bihan rappelle que l’idée qu’il est possible de trancher un conflit par la contrainte, mais sans l’utilisation de la force, est une dangereuse illusion de notre époque. Nos deux compères, tout au long de leur dialogue, passent en revue batailles et guerres, de l’Antiquité à nos jours, pour illustrer les concepts de l’art de la guerre. Ainsi la guerre de Sécession américaine et la guerre franco-prussienne, toutes deux annonciatrices du blocage de 1914, posent le même type de problème : celui de l’impuissance manifeste de l’outil militaire à transformer en effets politiques ses effets matériels et moraux sur l’adversaire. Dans le cas de la guerre de Sécession, puisqu’une issue négociée est rendue impossible par les succès confédérés, le Nord ne cherche plus à discuter, change de logiciel et veut détruire le Sud pour le reconstruire à sa guise. Si l’armée nordiste dispose d’une supériorité de moyens, elle demeure, face à Lee, inférieure tactiquement. C’est par l’usure et finalement l’épuisement de l’adversaire qu’elle finit par s’imposer, au prix toutefois de pertes considérables et de nombreux revers.

La stratégie pose cette question essentielle : comment agir sur la volonté ennemie, alors que c’est in fine le vaincu qui décide de la victoire ? Car c’est là le paradoxe : tant que l’adversaire ne reconnaît pas sa défaite, il ne peut y avoir de victoire. Lors de la guerre franco-prussienne, le général américain Sheridan, observateur militaire auprès de l’armée prussienne, aurait déclaré que les Prussiens ne gagnaient pas parce qu’ils ne brûlaient pas assez de villes et de villages français, sous-entendant que la capitulation française s’obtiendrait par la terreur.

Plusieurs fois, Benoist Bihan avance que l’incapacité de la stratégie à faire rendre du résultat politique à la tactique se traduisait par des conflits interminables et souvent dévastateurs. Il cite la guerre du Péloponnèse, la deuxième guerre punique, la guerre de Cent Ans, la guerre de Trente Ans, la guerre de Sécession, la Première Guerre mondiale.

D’où l’intérêt à porter à l’art opératif qui trouve ses racines dans l’aristocratique corps des officiers du Tsar et se formalise dans l’Armée rouge. Le premier à formuler le concept d’art opératif est Alexandre Sviétchine, officier chargé de faire au Grand Etat-Major impérial le retour d’expérience des combats d’Extrême-Orient.

Fils de général, Sviétchine devient officier d’artillerie puis fréquente l’académie Nicolas qui forme les officiers de l’état-major général. Il fait la guerre contre le Japon auprès du Commandant en chef Kouropatkine. Durant la Première Guerre mondiale, il travaille de nouveau à l’état-major général puis commande une division. En 1917, devenu major-général, il dirige l’état-major du Front du Nord, ce qui fait de lui l’un des dix plus importants chefs de l’armée tsariste à l’agonie. Il se rallie début 1918 au pouvoir bolchévique et devient l’un de ces milliers de voenspetsy – spécialistes militaires surveillés de près par les commissaires politiques – qui vont former l’ossature de l’Armée rouge. Il n’y reste que quelques mois avant d’être nommé enseignant à l’académie militaire et de prendre la direction de la commission historico-militaire chargée d’analyser et transmettre l’expérience de la Première Guerre mondiale. C’est à partir de là qu’il va formaliser le concept d’art opératif.

L’art opératif n’est pas un équivalent de l’art de la guerre russe ou soviétique mais a une portée universelle. Pour comprendre l’art opératif, il faut comprendre ce qu’est une opération, c’est-à-dire un conglomérat d’actions bien différentes : à savoir, l’élaboration du plan de l’opération ; les préparatifs logistiques ; la concentration des forces amies sur leur position initiale ; l’exécution de travaux défensifs ; faire mouvement ; livrer des batailles qui mènent à l’encerclement ou à la destruction d’une portion des forces hostiles, soit comme résultat d’un enveloppement direct, soit comme résultat d’une percée préliminaire, et capturer ou tenir une certaine ligne ou une position géographique donnée. Le succès dans le développement d’une opération dépend à la fois des solutions pour chacun des problèmes tactiques et de la fourniture de tous les moyens nécessaires à la conduite de l’opération sans interruption jusqu’à ce que son but final soit atteint. Sur la base du but d’une opération; l’art opératif fixe toute une série de missions tactiques et un certain nombre de prérequis logistiques.

Sviétchine a mis en garde contre une tentation : L’expérience a montré que des préparatifs excessivement détaillés sont d’ordinaire l’équivalent de lenteurs dans le développement de l’opération. Il faut donc éviter de planifier trop rigoureusement les étapes du développement d’une opération, sous peine de se voir submergé de détails, lesquels viennent ensuite ralentir la conduite effective de l’opération.

Sviétchine enseigne que la stratégie est l’art des chefs militaires mais que les politiciens responsables doivent être familiers avec elle.

En 1937, dans le cadre de la Grande Terreur et des purges, le NKVD accuse Alexandre Sviétchine d’être le chef de file de la conspiration monarchiste des officiers moscovites. Il est exécuté en juillet 1938. Mais son concept d’art opératif est toujours bien d’actualité. Et ce livre est d’une grande utilité pour l’appréhender.

Conduire la guerre ; Entretiens sur l’art opératif, Benoist Bihan et Jean Lopez, éditions Perrin, 395 pages, 22,90 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/conduire-la-guerre-entretiens-sur-lart-operatif-pensee-russe-qui-a-revolutionne-lart-de-la-guerre/171049/

vendredi 28 juillet 2023

Les implications géopolitiques des Accords de Munich en 1938 2/2

  

4. Georges Bonnet et la diplomatie française

La France est la grande absente sur l’échiquier diplomatique européen au moment de l’Anschluß. Elle vit alors une crise politique. Le 10 avril, presque un mois après l’entrée de Hitler à Vienne, Édouard Daladier devient Premier Ministre et choisit une politique de paix, contrairement au gouvernement de Léon Blum que Churchill et Morgenthau avaient vainement tenté de maintenir en place. Churchill et Halifax espéraient qu’un gouvernement Blum aurait incité les Anglais à abandonner la politique de Chamberlain et aurait fait front commun contre l’Allemagne, avec les bellicistes anglais. Daladier, au contraire, est sur la même longueur d’onde que Chamberlain.

Daladier remplace Joseph Paul-Boncour, belliciste et partisan d’un soutien inconditionnel aux Tchèques, par Georges Bonnet, européiste favorable à la paix et s’inscrivant dans la ligne d’Aristide Briand, avocat du rapprochement franco-allemand dans les années 20. Pour Bonnet, toute guerre en Europe conduira à la catastrophe, à la fin de la civilisation. Il le croit sincèrement et déplore que Chamberlain, avec sa politique d’apaisement, ne cherche qu’à gagner du temps et à lancer une industrie de guerre et une industrie aéronautique pour armer l’Angleterre, qui se sent faible sur le plan de l’arme aérienne, après les résultats obtenus par les Allemands pendant la guerre d’Espagne (acheminement des troupes de Franco par des avions transporteurs, mise au point des techniques de chasse et de bombardement, perfectionnement de la logistique au sol, etc.). Daladier et Bonnet croiront soutenir une politique de paix à Munich.

Mais les diplomates français et leurs homologues anglais déchanteront le 30 novembre 1938, quand le Comte Ciano annonce à la tribune de la Chambre des Corporations de l’Italie fasciste que Rome entend “faire valoir ses droits” en Méditerranée occidentale, c’est-à-dire en Tunisie, en Corse, et même à Nice. Mussolini annonce quant à lui les mêmes revendications devant le Grand Conseil fasciste, en y ajoutant l’Albanie, clef pour le contrôle de l’Adriatique et du Détroit d’Otrante. Pour la France, il y a dès lors au moins un front supplémentaire, sur les Alpes et en Afrique du Nord. Pire, si Franco accepte de payer sa dette à l’Italie et à l’Allemagne et de venger le soutien par le Front Populaire et les gauches françaises à ses ennemis républicains, en ouvrant un troisième front sur les Pyrénées, Paris devra combattre sur trois fronts à la fois. Le cauchemar de l’encerclement par la coalition germano-hispano-milanaise du XVIe siècle revient brutalement à l’avant-plan. Paris réagit en intensifiant ses liens avec les États-Unis, qui, par la bouche de leur ambassadeur William Bullitt, avaient déjà manifesté leur intention d’intervenir dans une éventuelle guerre en Europe, contre les “dictateurs”. Bonnet parvient à obtenir une centaine de chasseurs Curtiss H75, donnant ainsi à l’aviation française, déjà excellente, un atout supplémentaire pour faire face aux Allemands et aux Italiens qui avaient éprouvé leurs avions pendant la guerre d’Espagne. Bonnet introduit ainsi directement la carte américaine dans le jeu des alliances en Europe.

Deuxième tentative de Bonnet pour desserrer l’étau qui menace la France : négocier directement avec les Allemands, pour qu’ils calment les ardeurs de leurs alliés italiens. Bonnet renoue ainsi avec la politique pacificatrice de Briand, mais dans un contexte où l’Allemagne est considérablement renforcée, tant sur le plan militaire (plus de menace tchèque, entente relative avec la Pologne et la Yougoslavie, alliance italienne et présence indirecte en Méditerranée) qu’industriel (apport des aciéries et des usines d’armement tchèques, très performantes). Le 6 décembre 1938, Ribbentrop et Bonnet signent dans le salon de l’Horloge du Quai d’Orsay une déclaration franco-allemande, ouvrant des relations de bon voisinage et acceptant les frontières telles qu’elles sont actuellement tracées. Chamberlain et Halifax encouragent cette initiative. Churchill la déplore. En janvier 1939, cet accord franco-allemand est déjà réduit à néant par les circonstances. 

5. Beck, Hitler et la Pologne

On oublie trop souvent que les accords de Munich ont été possibles grâce à la Pologne. Dès janvier 1938, Hitler s’était assuré la neutralité polonaise face à ses rapports avec l’Autriche (catholique) et la Tchécoslovaquie. Le 14 janvier, en effet, Hitler rencontre Beck à Berlin pour régler un litige (une loi polonaise visait à exproprier tous les étrangers possédant des terres dans les zones frontalières : les Allemands et les Ukrainiens sont particulièrement visés). Au cours des pourparlers, en présence du ministre des affaires étrangères von Neurath, assez hostile à tout rapprochement avec la Pologne au contraire de Hitler, Beck confie que la Pologne n’a aucun intérêt en Autriche et que ses rapports avec la Tchécoslovaquie ne peuvent pas être plus mauvais. Pour Beck, les relations polono-tchèques sont mauvaises parce que la Tchécoslovaquie abrite une minorité polonaise, parce qu’elle s’est alliée à l’URSS ennemie de la Pologne et menace dès lors toute la frontière méridionale du pays.  Beck refuse toutefois d’adhérer au Pacte antikomintern, signé entre Berlin et Tokyo. Mais il promet de poursuivre la politique germanophile du Maréchal Pilsudski. En septembre, quelques jours avant Munich, les Polonais demandent à Londres que les droits de la minorité polonaise en Bohème soient garantis. Avec l’appui tacite du gouvernement de Varsovie, le mouvement OZON (Camp de l’Unité Nationale) s’agite dans toute la Pologne pour réclamer une intervention militaire aux côtés de l’Allemagne en Tchécoslovaquie. Kennard, l’ambassadeur britannique, doit se rendre à l’évidence : les Polonais ne se laisseront pas manipuler dans un sens anti-allemand. Après Munich, les Polonais occupent Teschen, un district peuplé de ressortissants de nationalité polonaise. Ce n’est donc qu’après Munich que les relations polono-allemandes vont se détériorer, sous l’influence britannique d’une part, pour la question du corridor de Dantzig d’autre part. Le changement d’alliance de la Pologne fera basculer Hitler, pourtant favorable à une entente germano-polonaise. Ce changement de donne conduira à la signature du Pacte germano-soviétique.

D’autres événements sont à mentionner dans les rapports triangulaires entre la Tchécoslovaquie, la Pologne et l’Allemagne. Avant Munich, le 31 juillet 1938, Kopecky, chef du parti communiste tchécoslovaque, déclare lors d’un meeting qu’il est nécessaire d’établir un “front slave soviéto-tchécoslovaco-polonais contre les fascistes allemands”.  Après Munich et après le rattachement des territoires des Sudètes au Reich élargi à l’Autriche, puis, après le coup de Prague et l’entrée de Hitler dans la capitale de la Bohème, bon nombre d’émigrés tchèques se retrouvent en Pologne, pays peu tchécophile, comme nous l’avons vu. Parmi ces émigrés, le plus notoire a été le Général Lev Prchala qui en appelle, à Varsovie, à la constitution d’une nouvelle armée tchécoslovaque. Prchala et ses amis sont pro-polonais, rêvent d’un bloc polono-tchèque dirigé contre l’Allemagne et l’URSS, développent une idéologie slaviste grande-polonaise mais anti-russe, visant à constituer un État s’étendant de la Baltique à la Mer Noire, vœu traditionnel du nationalisme polonais et souvenir du grand État polono-lithuanien du XVIIe siècle. Staline refusera d’accorder du crédit à ce slavisme-là et le considérera comme une menace contre l’URSS. Le développement de cette idéologie grande-polonaise et conservatrice, sous couvert de restaurer la défunte Tchécoslovaquie et de la placer sous la protection de l’armée polonaise, intéresse les Britanniques mais inquiète d’autant plus Staline, si bien qu’on peut le considérer comme un facteur du rapprochement germano-soviétique. L’idéologie du bloc slave mitteleuropéen, cordon sanitaire entre le Reich et l’URSS, sera reprise telle quelle par les militaires conservateurs polonais et tchèque au service de l’Angleterre pendant la guerre. Les plans du Général polonais Sikorski et du Président tchèque Benes, énoncés dans la revue américaine Foreign Affairs au début de l’année 1942 et prévoyant une confédération polono-tchèque, seront rejetés catégoriquement par Staline et le gouvernement soviétique en janvier 1943. Cette attitude intransigeante de Staline, alors même que la bataille de Stalingrad n’est pas encore gagnée, tend à prouver que l’ébauche de cette confédération polono-tchéque à dominante catholique par le Général Prchala a inquiété Staline et a sans doute contribué à le pousser à signer le pacte germano-soviétique. Staline préférait sans nul doute voir les Allemands à Varsovie plutôt que les Polonais à Odessa.

6. Les puissances occidentales et l’URSS de Staline

N’oublions pas que la conférence de Munich a lieu en pleine guerre civile espagnole, où les Allemands et les Italiens soutiennent le camp nationaliste de Franco et les Soviétiques, le camp des Républicains. Par personnes interposées, une guerre est donc en train de se dérouler entre les protagonistes du futur Axe germano-italien et l’URSS. Mais les troupes républicaines flanchent, se montrent indisciplinées, les milices anarchistes sont incapables de faire face aux régiments plus professionnels et mieux entraînés du Général catholique et nationaliste, les communistes bien structurés et disciplinés sont dégoûtés de ce romantisme révolutionnaire inopérant et commencent à se retirer du jeu, constatant, devant Barcelone, que la partie est perdue. L’alliance franco-tchéco-soviétique, qui visait le statu quo en Europe et le containment de l’Allemagne, a échoué dans ses objectifs. Litvinov, commissaire soviétique aux affaires étrangères, tente toutefois d’en sauver l’esprit et suggère quelques jours après l’Anschluß, le 17 mars 1938, une alliance des trois grandes puissances (Grande-Bretagne, France, URSS), afin de maintenir le statu quo, mis à mal par l’Allemagne. Litvinov veut que Londres, Paris et Moscou garantissent de concert l’intégrité du territoire tchécoslovaque. Mais Paris et Londres hésiteront, préféreront négocier à Munich. Les Soviétiques savent que le contrôle de la Bohème implique ipso facto le contrôle de toute l’Europe centrale. Si Paris et Londres abandonnent Prague, l’URSS n’a plus que deux solutions :

  • a) Dévier les forces de l’Allemagne contre l’Ouest et/ou
  • b) Se rapprocher de l’Allemagne, désormais puissance incontournable sur l’échiquier européen.


Ces deux objectifs, après le remplacement de Litvinov par Molotov, constituent les fondements du pacte germano-soviétique d’août 1939.

Par ailleurs, l’URSS est opposée à l’Occident ailleurs dans le monde. Par le Caucase et en Iran, l’Angleterre menace le flanc sud de l’URSS. Son aviation, à partir des Indes, à partir des bases iraniennes ou irakiennes, peut atteindre les champs prétrolifères du Caucase et frapper le nouveau quadrilatère industriel créé par Staline au sud de l’Oural. Par l’Iran et la Caspienne, l’Angleterre peut aussi frapper Stalingrad, remonter le cours de la Volga par Astrakhan, bombarder Batoum et Bakou, menacer le chemin de fer Krasnovodsk-Achkhabad. À l’époque, la menace britannique sur le flanc sud de l’URSS est réelle : les historiens de l’avenir devront sans doute se demander si les Anglais n’ont pas exercé un chantage sur Staline après la signature du pacte Ribbentrop-Molotov et la victoire allemande contre la France. Et se demander aussi si la mobilisation de l’armada américaine dans la guerre du Golfe, n’est pas la réédition de cette présence menaçante, mais, cette fois, avec l’alliance turque et avec des armes balistiques à plus longue portée.

Conclusion

Avec Munich, l’Allemagne retrouve certes l’espace politique du Reich médiéval, perdu depuis les Traités de Westphalie de 1648. L’idéologie du Troisième Reich, centralisatrice dans sa pratique, structure cet espace qui a souffert longtemps de ses divisions institutionnelles et confessionnelles. La diplomatie allemande de 1938 a réussi cet exploit, mais en réfléchissant à partir de critères trop européens, trop européo-centrés. Elle a raisonné comme avant Leibniz, premier diplomate et philosophe allemand à avoir saisi intuitivement l’importance cardinale de l’immense espace russo-sibérien. Ce type de raisonnement explique deux déficits de Munich, en dépit de la victoire diplomatique allemande :

• a) Le Reich n’a pas compris que des facteurs extra-européens, bien maîtrisés par les Britanniques, déterminaient la marche des événements en Europe. On ne pouvait plus penser l’Europe centrale sans penser conjointement la maîtrise de la Mer Noire, du Caucase, de l’Asie centrale jusqu’au Pamir. Pourtant, le mythe indo-européen ressassé dans l’Allemagne nationale-socialiste, mais de façon figée, simpliste et caricaturale, aurait dû rappeler clairement l’unité spatiale soudant le cœur de l’Europe centrale à l’espace traversé par les peuples-cavaliers scythes, sarmates, perses-iraniens, etc. L’eurasisme est avant tout le souvenir de ces peuples indo-européens qui se sont élancés jusqu’au Pacifique et dont les cosaques sont les premiers légataires aujourd’hui.

• b) Comme Mussolini le lui a reproché à la fin de la guerre, peu avant sa mort, dans une conversation avec le fasciste français Victor Barthélémy, adjoint de Doriot, ancien membre du PCF, réfugié en Italie après le débarquement des Américains et des Français de De Gaulle en Provence en août 1944, Hitler n’a jamais compris la Méditerranée. Il n’a pas trop compris que l’Italie lui permettait de contrôler les deux bassins et d’y détruire le système des communications maritimes de la Grande-Bretagne. Les Anglais ont directement perçu le danger, forts des analyses que leur avaient léguées le géopolitologue Halford John Mackinder, dans Democratic Ideals and Reality (1919, 1ère éd.).

Enfin, la diplomatie allemande et celle de Litivinov n’ont pas raisonné en termes de “Symphonie”. Exclure la Russie des débats ou vouloir maintenir le statu quo de Versailles (avec la France et la Tchécoslovaquie), c’est oublier les leçons de la seule grande alliance digne de ce nom dans l’histoire européenne : la Sainte-Alliance fondée à la fin du XVIIe siècle par le Prince Eugène de Savoie, pour libérer les Balkans d’un pouvoir extra-européen, une Sainte-Alliance qui a permis de regagner 400.000 km2 sur les Ottomans et qui s’est poursuivie jusqu’en 1791, où elle s’apprêtait à libérer la Serbie, à donner le coup de grâce aux Turcs, mais où elle a dû distraire la majeure partie des ses troupes pour affronter les révolutionnaires français, excités en sous-main par les services spéciaux de Pitt.

Enfin, les arbitrages successifs de Vienne, pour calmer les velléités de guerre entre Hongrois et Roumains, montrent que l’enjeu danubien n’était guère perçu. Or, l’Angleterre le connaissait bien, elle sait que la maîtrise militaire et économique de ce fleuve soustrairait l’Europe à toute tutelle maritime. L’Angleterre semble avoir la plus longue mémoire historique : elle se rappelle, indubitablement, que le Tsar Paul Ier, en s’alliant à Napoléon, voulait, avec l’Empereur des Français, prendre pied aux Indes et en chasser les Britanniques. Paul Ier suggérait d’acheminer des troupes par le Danube, la Mer Noire (dominée par la flotte russe de Crimée, dont la construction avait effrayé Londres) et la Caspienne. Cette route est fondamentale. Les Européens l’ont oubliée. Munich en est la preuve. Il faut s’en rappeler. Et ne pas diffuser une géopolitique trop idéaliste et mutilée.

Robert Steuckers, Nouvelles de Synergies Européennes n°37, 1998.

(Allocution de Robert Steuckers à la “Commission Géopolitique” de la Douma d’État, Moscou, le 30 septembre 1998)

http://www.archiveseroe.eu/recent/50

Les implications géopolitiques des Accords de Munich en 1938 1/2

  

Par les accords de Munich de 1938, l’Allemagne de Hitler a négocié avec les puissances occidentales mais a exclu l’URSS de ces négociations. Pour les Allemands de l’époque, en pleine guerre d’Espagne, la question tchécoslovaque est une affaire ouest-européenne. Elle semble ne pas percevoir les intérêts traditionnels russes dans la région. Certes, Munich est une victoire diplomatique allemande, car elle élimine un État hostile à sa frontière orientale, bien armé et bien protégé par les chaînes des Monts Métallifères et dont le territoire s’enfonce comme un coin dans la masse territoriale compacte du Reich, permettant à une éventuelle action conjointe des troupes françaises, massées en Alsace et en Lorraine sur un ancien glacis du Reich, et des troupes tchèques, de neutraliser rapidement l’Allemagne, en tirant profit d’une profondeur territoriale assez réduite. De Wissembourg en Alsace à Karlsbad (Karlovy Vary), le Reich était le plus faible. À Munich, Hitler et Ribbentrop éliminent cette faiblesse. Résumons clairement, en six points, les atouts gagnés par les Allemands à Munich.

1. Une maîtrise de la Bohème et de la Moravie

Les accords de Munich assurent au Reich la maîtrise de la Bohème et de la Moravie. En effet, la bande territoriale occupées par les Sudètes germanophones est justement constituée des collines et des petites montagnes des Monts Métallifères et de l’Egerland, où se concentre le système défensif de l’armée tchèque. Sans les Métallifères et l’Egerland, le reste de la Bohème est quasiment indéfendable, face à tout coup de force allemand. De plus, en Moravie, la rétrocession de territoires sudètes au nord, en bordure de la Silésie, et au sud, au-dessus de Vienne, réduit considérablement la profondeur stratégique de l’État tchécoslovaque, déséquilibrant totalement son système de défense.

Rappelons ici deux réalités géographiques et historiques : La Bohème appartient au bassin de l’Elbe, son port naturel est Hambourg. Paradoxalement, l’indépendance de la Tchécoslovaquie, imposée par Versailles en 1919, enclavait la Bohème, alors qu’elle ne l’avait jamais été dans l’histoire. En supprimant l’indépendance tchécoslovaque, Hitler et Ribbentrop désenclavent le pays. C’est là un paradoxe curieux de l’histoire centre-européenne de ce siècle. Ce paradoxe géographico-politique nous oblige à formuler quelques réflexions d’ordre historique :

• 1. L’orientation géographique et géo-culturelle de la Bohème est occidentale voire atlantique, dans la mesure où son système fluvial, principale voie de communication jusqu’à l’invention et la généralisation des camions automobiles, débouche sur la Mer du Nord.

• 2. Le panslavisme tchèque est une curiosité, dans la mesure où les traditions catholiques, protestantes, hussites et libre-penseuses du pays sont assez incompatibles avec l’orthodoxie, option religieuse de la plupart des Slaves. Elles sont également très différentes du catholicisme polonais ou croate, plus charnel et plus merveilleux dans ses expressions, finalement plus proche de l’orthodoxie que les linéaments religieux traversant la Bohème tchèque.

• 3. Ces tiraillements géo-culturels de la Bohème proviennent :

  • a) De la guerre de Trente Ans, où l’Egerland, notamment, a été repeuplé de Catholiques bavarois pour contre-balancer le protestantisme pragois et les résidus de la révolte nationale hussite du XVIe siècle. L’optique de ce repeuplement est celle de la Contre-Réforme catholique.
  • b) De la Guerre au XVIIIe siècle entre la Prusse de Frédéric II et de l’Autriche de Marie-Thérèse. Dans cette guerre entre les deux puissances germaniques, la géopolitique hydrographique a joué un rôle considérable : Frédéric II voulait pour lui tout le bassin de l’Elbe et ne laisser à la Maison d’Autriche que le bassin danubien.


• 4. La Moravie, située entre la Tchéquie et la Slovaquie, a un système hydrographique danubien. Les rivières importantes qui traversent le territoire morave se jettent dans le Danube. Frédéric II ne briguait pas la Moravie danubienne car seul le système fluvial de l’Elbe l’intéressait. Sa perspective était prussienne et nord-allemande. Hitler, qui vient de réaliser l’Anschluß de l’Autriche et de créer ainsi la Großdeutschland, a des visées danubiennes. Son État national-socialiste englobe les bassins du Rhin (partiellement partagé avec la France qui détient la rive occidentale en Alsace et contrôle la Moselle jusqu’à la frontière luxembourgeoise), du Danube jusqu’à la frontière hongroise (mais la Hongrie est un allié tacite du Reich), de la Weser, de l’Elbe et de l’Oder, les fleuves parallèles du nord de l’Allemagne.

• 5. L’apport de la Bohème et de la Moravie au Reich national-socialiste sont donc : une maîtrise complète du bassin de l’Elbe et un renforcement de la présence allemande dans le bassin du Danube, du moins jusqu’à la frontière entre la Hongrie et le nouvel État yougoslave. Munich laisse toutefois la question du Danube ouverte.

• 6. La Russie, traditionnellement, surtout depuis la conquête des territoires ukrainiens en bordure de la Mer Noire et de la Crimée entre 1768 et 1792, s’intéresse au trafic danubien et souhaite participer à toute gestion internationale de ce trafic fluvial. En effet, la maîtrise complète des systèmes fluviaux russes-ukrainiens et des fortes concentrations industrielles du Don et du Donetz, par exemple, de même que la rentabilisation des produits agricoles des très fertiles “terres noires” d’Ukraine, postule de les acheminer vers les grandes concentrations démographiques d’Europe, pour qu’elles y soient vendues ou transformées en produits industriels. De même, les pétroles du Caucase et leurs produits dérivés, ne peuvent accéder à l’Europe rapidement que par le Danube en évitant le verrou anglo-turc d’Istanbul. Pour toutes ces raisons, la Russie a toujours demandé de participer à la gestion du trafic fluvial danubien. Cette demande est légitime.

• 7. L’Occident anglais et américain s’est toujours opposé à cette organisation germano-russe des bassins fluviaux centre-européens, ceux du Rhin et du Danube. Car elle aurait permis un trafic pétrolier soustrait à leur contrôle maritime en Méditerranée. La perspective de cette formidable synergie euro-russe était le cauchemar des puissances occidentales. Elle explique bon nombre de traditions militaro-diplomatiques anglaises et américaines :

  • La protection systématique de l’Empire ottoman contre la Russie.
  • Le refus de voir les troupes russes pénétrer en Thrace turque.
  • La tentative de détacher le Caucase de l’Union Soviétique naissante (affaire des commissaires arméniens, fusillés par des contre-révolutionnaires, en présence d’officiers des services spéciaux britanniques), etc.
  • Le soutien apporté, via des cercles maçonniques, à un particularisme tchèque qui enclavait son propre pays. De même, le soutien aux particularismes hollandais et belge verrouille potentiellement l’embouchure du Rhin en Mer du Nord. Et permet de débarquer rapidement des troupes spéciales de marine dans le delta des trois fleuves (Escaut, Meuse, Rhin), en cas d’invasion allemande ou française (en l’occurrence, ce seront des invasions allemandes).
  • L’instrumentalisation de la France républicaine pour fournir la “chair à canon”, en Crimée en 1854, en 1914-15 dans les Dardanelles (pour éviter que les Russes n’y débarquent : cette campagne sanglante de la Première Guerre mondiale est surtout une guerre préventive contre la Russie, alors alliée de la Grande-Bretagne !), en 1917-18 à Salonique et en 1940. La France traditionnelle avait fait la paix avec l’Autriche par le mariage de Louis XVI avec Marie-Antoinette de Habsbourg puis avait développé considérablement sa marine et entamé des explorations planétaires (La Pérouse) ; pire, la marine française bat les Anglais dans la guerre d’Indépendance des États-Unis et débarque des troupes dans le Nouveau Monde, car elles ne font plus face au Saint-Empire en Lorraine. Russes, Polonais et Autrichiens peuvent en découdre avec les Turcs, anciens alliés de la France de François Ier à Louis XV ; avec le jeune Louis XVI, la France se tourne vers l’Atlantique, reprend pied dans le Nouveau Monde, abandonne sa fatidique alliance avec l’Empire ottoman, ce qui permet aux Autrichiens de consolider leurs positions dans les Balkans et aux Russes de prendre la Crimée. À la fin du XVIIIe siècle, chaque puissance européenne a sa tâche géopolitique à accomplir, sans empiéter sur les intérêts de ses voisins ; le développement de la puissance française s’effectue dans l’Atlantique et la Méditerranée occidentale (Corse) ; la puissance autrichienne se déploie vers l’Égée, la puissance russe vers la Mer Noire et Constantinople (ce qui provoque explicitement l’opposition de l’Angleterre, surtout après la victoire de la flotte russe en Méditerranée à Chesmé en 1770). En manipulant des “clubs” et des cénacles répandant une idéologie fumeuse, les services de Pitt révolutionnent la France, la plongent dans le chaos et la guerre civile, et vengent ainsi l’humiliante défaite de Yorktown. Mais simultanément, ils torpillent l’entente franco-autrichienne et austro-russe, ne permettant plus à aucune des puissances européennes de mener une tâche géopolitique constructive, sans empiéter sur les intérêts des autres (cf. le travail de l’historien français Olivier BLANC, Les hommes de Londres : Histoire secrète de la Terreur, Albin Michel, Paris, 1989).


Il faut juger les Accords de Munich sur l’arrière-plan de cette histoire européenne tumultueuse. Scellés entre les seules puissances centre- et ouest-européennes, il a donné l’impression aux Russes que l’accord n’envisageait pas de prolonger la ligne Rhin-Danube vers la Mer Noire, le Caucase et la Caspienne. Et de restaurer ainsi la “Symphonie” politique du XVIIIe siècle, où toutes les puissances non thalassocratiques avaient résolu leurs différends et commençaient, surtout la France et la Russie, à se doter de flottes combattives, capables d’emporter des victoires décisives.

2. Deux rêves médiévaux : Frédéric II et Ottokar II

Dans l’optique allemande qui prévalait sans nul doute à Munich, c’est une optique post-médiévale qui domine. La géopolitique globale de l’Europe n’est pas perçue comme opérant une rotation autour d’une axe partant de Rotterdam pour se prolonger jusqu’à Samarcande, mais comme une Europe retrouvant deux projets géopolitiques médiévaux, nés à une époque où la Russie est totalement absente de l’histoire européenne et se bat contre les peuples de la steppe, Mongols et Tatars. Ces deux idéaux médiévaux sont ceux de l’Empereur Frédéric II de Hohenstaufen (1194-1250) et du Roi de Bohème Ottokar II Premysl (1230-1278).

L’Empereur Frédéric II conçoit l’Italie comme le prolongement méditerranéen du territoire compact et centre-européen qu’est la Germanie. À une époque où les Croisades ont finalement pour objet géopolitique la maîtrise de la Méditerranée, Frédéric II perçoit parfaitement l’importance stratégique de la Sicile, île en plein centre de la Méditerranée, permettant de contrôler les bassins occidental et oriental de la Mare Nostrum des Romains. À l’époque de l’alliance entre Rome et Berlin, depuis mai 1938, qui rend Munich possible et déforce la France, la figure de Frédéric II est remise à l’honneur, pour montrer qu’une combinaison des forces allemandes et italiennes permettrait à la fois de vertébrer le continent et de contrôler la Méditerranée à la place des Anglais. En pleine guerre d’Espagne, où l’Italie et l’Allemagne soutiennent Franco (dont les troupes avancent), se rendent maîtres des Baléares, et où l’Italie possède Rhodes en Égée, le plan “hohenstaufien” paraît subitement réalisable. Pour les Allemands et les Italiens, ce contrôle n’implique pas la Russie. Grave erreur car l’Angleterre est présente au Moyen-Orient, à proximité du Caucase et en Égypte. Ce n’était pas le cas du temps de Frédéric II. La vision médiévale et idéaliste des Allemands et des Italiens les a aveuglés. Ils n’ont pas bien perçu la nouvelle donne.

Le Roi de Bohème a parfaitement conscience de l’importance géographique de son pays en Europe et sait qu’il occupe le centre du sous-continent, à l’ouest du Niémen et du Boug. Pour vertébrer le sous-continent, il faut organiser à partir de Prague, deuxième ville européenne en importance après Rome à cette époque, une dynamique centripète permettant de souder en un bloc plus ou moins homogène tous les territoires de la Baltique à l’Adriatique, de Stettin à Trieste. D’où les guerres qu’il a menées en Prusse et dans les Pays Baltes puis contre les Hongrois pour s’emparer de la Styrie (1260). L’axe de la géopolitique implicite d’Ottokar est vertical dans la perspective de la cartographie de Mercator. Ottokar sait que les forces centre- et ouest-européennes ne sont pas assez nombreuses et aguerries pour culbuter les Byzantins et organiser le cours inférieur du Danube, comme les Romains l’avaient fait lors de leur campagne en Dacie. L’Italie connaissait ces antécédents historiques : lors des négociations de Versailles, elle avait espéré faire de l’Adriatique une mer italienne en prenant le relais de Venise en Dalmatie et avait animé, avant l’Anschluß, une politique centre-européenne en protégeant le petit État autrichien résiduaire et en s’alliant à la Hongrie. Avec Munich, elle espère réaliser ce projet “vénitien” avec l’hinterland allemand, en tablant sur l’alliance tacite entre Berlin et Belgrade — grâce à la diplomatie de Göring et au régime de Stojadinovic — et sur les accords du Latran qui mettaient un terme à l’hostilité entre l’État national italien et le Vatican. Pour les Italiens de cette époque, en particulier pour un philosophe comme Julius Evola, l’Axe Rome-Berlin, signé après Munich, est une restitution géopolitique du gibelinisme de Frédéric II de Hohenstaufen, mais sans l’hostilité du Vatican et sans présence ottomane dans les Balkans.

Mussolini a donc opté pour une révision de la politique italienne depuis 1915, année de l’entrée en guerre du pays aux côtés de l’Entente. Mais tout au long de l’année 1938, l’Italie a oscillé entre deux politiques possibles : en mars, au moment où les troupes allemandes entrent en Autriche pour sceller l’Anschluß, Hitler craint une intervention italienne pour sauver le Chancelier Schusschnig, d’autant plus que Lord Halifax tente d’apporter le soutien de l’Angleterre à une intervention italienne dans les cols alpins ; mais Mussolini choisit de ne pas intervenir. Hitler lui en sera reconnaissant, jusqu’au bout. Mais immédiatement après les événements d’Autriche, on observe un rapprochement entre l’Angleterre et l’Italie, porté par Chamberlain. Le 16 avril 1938, l’Angleterre reconnait l’annexion de l’Abyssinie par Mussolini, contre laquelle elle avait pourtant vivement protesté et où elle s’était engagée aux côtés du Négus. Cette politique anglaise reçoit l’appui de Ciano, beau-fils de Mussolini. Hitler, voulant une alliance avec l’Italie, démet l’ambassadeur allemand à Rome, von Hassell, de ses fonctions et le remplace par Hans-Georg von Mackensen, plus favorable au tandem Rome-Berlin. En mai, pourtant, Hitler est invité officiellement en Italie, où le point culminant de la visite a lieu à Naples où 100 sous-marins italiens exécutent une formidable parade (immersion rapide puis sortie rapide hors des flots en tirant une salve), montrant aux Allemands et aux Anglais que l’Italie entend jouer un rôle prépondérant en Méditerranée. Avec les Allemands, elle pouvait défier l’Empire britannique et couper sa ligne d’approvisionnement en Méditerranée. Avec les Anglais, elle pouvait contenir tout projet allemand (et russe) dans la même zone, tout en conservant ses colonies libyennes, somaliennes et éthiopiennes. Mais les entrevues de mai 1938 ne débouchent pas sur une politique claire de la part de l’Italie : tant Mussolini que Ciano restent confus et prudents. C’est la victoire diplomatique de Munich qui poussera définitivement Mussolini dans le camp de Hitler. L’Italie jouera dès lors une carte anti-anglaise en Méditerranée. Et signera les accords instituant l’Axe Rome-Berlin.

3. Hitler, Göring et la Yougoslavie

Pour comprendre les relations réelles entre l’Allemagne et la Yougoslavie, que l’on croit conflictuelles mais qui ne l’ont nullement été, il faut se référer au Traité commercial germano-yougoslave d’avril 1934. À partir de ce traité, les rapports entre les deux pays seront excellents, malgré le fait que la Yougoslavie ait été construite pour empêcher tout débouché allemand ou autrichien sur l’Adriatique. Le Protocole de Dubrovnik de 1937 renforce encore davantage les liens économiques entre le Reich et la Yougoslavie. Krupp construit des usines dans le pays, amorce son industrialisation. Stojadinovic, le chef serbe de la Yougoslavie d’avant-guerre, entend clairement se détacher de la tutelle française, qui ne permet pas un tel envol industriel. Parallèlement à sa politique allemande, il développe d’excellentes relations avec l’Italie et la Bulgarie et envisage de renouer avec la Hongrie, créant de la sorte une synergie dans les Balkans. Mais après Munich, on constate un retour à des positions anti-allemandes (francophiles et slavistes pro-tchéques) et à l’achat d’avions de combat (Blenheim et Hurricanes) en Angleterre. L’Allemagne s’inquiète et Stojadinovic tombe en février 1939.  Mais le Prince Paul de Yougoslavie rend visite à Hitler en juin 1939, et reçoit la garantie allemande pour les frontières de la Yougoslavie : Hitler promet de ne pas soutenir les “séparatistes” slovènes et croates ni d’appuyer les projets “grands-hongrois” ; il ne dit pas un mot sur les Volksdeutschen de Yougoslavie. En revanche, Hitler demande aux Yougoslaves d’assouplir leurs positions vis-à-vis de l’Italie, d’adhérer à l’Axe pour lancer une politique méditerranéenne commune, de quitter la Société des Nations et de se désolidariser de l’Entente balkanique parce que les Turcs négocient avec les Anglais, selon la tradition diplomatique qui veut que la thalassocratie britannique soit la protectrice de la Turquie contre la Russie, mais aussi contre toute avancée allemande vers l’Égée. Le ministre yougoslave des affaires étrangères, Cincar-Markovic promet de maintenir les liens étroits avec l’Allemagne, d’améliorer les rapports italo-yougoslaves, mais estime que l’adhésion au Pacte anti-Komintern (1936) serait impopulaire dans le pays. Les relations germano-yougoslaves ont été renforcées par l’effet-Munich. Les liens économiques, diplomatiques et culturels entre les deux pays ont été plus solides qu’auparavant, bien que les cercles hostiles à l’Allemagne n’aient pas désarmés et aient notamment organisé des manifestations violentes contre la venue de diplomates allemands (dont von Neurath) et la visite de Ciano.

À suivre

jeudi 4 août 2022

Mémoire des monstres

 

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Dans une passionnante et rare tribune libre publiée en 2020, l'historien Thierry Wolton soulignait à juste titre que "Notre mémoire a occulté les exterminations par la famine imputées aux régimes communistes" (cf. Figarovox le 17 juillet 2020).

Nous croyons souvent en effet que ces gouvernements d'idéologues totalitaires devraient être, au moins, crédités du mérite que, sous leur férule chacun mangerait à sa faim. Bien différente la vérité toute crue est qu'ils affament leur peuple, n'assurant un vernis de prospérité matérielle, et un accès aux progrès venus du monde libre, qu'à une minorité privilégiée de nomenclaturistes.

Céline, pourtant au départ sympathisant du système, le décrit cette réalité avec génie, dès 1936, dans son "Mea culpa". Le général Krivitsky, chef du renseignement militaire soviétique qui fit défection en 1937 explique sa prise de conscience de la coupure entre les bénéficiaires du régime et un peuple qu'ils méprisent. Réfugié aux États-Unis son témoignage "J'étais un agent de Staline" ne put être imprimé qu'en 1939, année de l'alliance entre l'URSS et l'Allemagne nationale-socialiste. Il sera assassiné en 1941 après leur rupture.

En 1957 sous le pseudonyme d'A. Rossi, A comme Amilcare, Angelo Tasca a publié une autopsie du stalinisme. Édité par une petite maison aujourd'hui disparue l'ouvrage ne se trouve pus que d'occasion. Ce livre remarquable et remarqué, avait ainsi, sans le vouloir, contribué par son titre à nous faire croire que le communisme était mort. Ceci bien avant ce qu'on accepte maladroitement d'appeler "la chute du Mur".

Rappelons un simple fait : cet écrit partait en fait du fameux rapport Khrouchtchev de 1956, lui-même suivi des événements de Budapest. L'empire soviétique tel qu'il existait alors devait quand même survivre, et plus que survivre, sous sa forme effectivement disparue de nos jours, pendant 35 ans.

C'était donc une profonde sottise que de croire alors le communisme mort sous prétexte que certains aspects du stalinisme avaient été dénoncés.

L'actuelle montée des périls va-t-elle rendre les Français, nos compatriotes, nos contemporains, plus intelligents ? Il faut toujours espérer mais il est hélas permis d'en douter.

L'ignorance de l'histoire chez les uns, l'hémiplégie, chez les autres, de la prétendue conscience universelle, celle qui frappe toujours contre les droites, la manipulation cinématographique de l'émotionnel chez la plupart, laisseront toujours place au traitement médiatique de l'opinion.

Du stalinisme, les années 1980 n'avaient guère conservé la mémoire, en fonction seulement de l'Archipel du Goulag. L'immense talent de Soljénitsyne ne faisait pourtant que populariser une partie des faits connus depuis plus de 50 ans, comme nous nous efforçons de le démontrer, après d'autres, dans notre "Terreur rouge". (cf. http://éditions-du-trident.fr/catalogue#terreurrouge) Publié en 1973, son chef-d’œuvre devait connaître une diffusion mondiale extraordinaire et révélatrice. Il renvoyait à une période passée, définitivement révolue pensait-on cependant. Les règnes successifs, comme secrétaire général du PCUS, de Brejnev de 1966 à 1982 puis d'Andropov de 1982 à 1984 et enfin de Tchernenko mort en 1985 semblaient moins criminels. Cette dernière momie devait laisser la place à Gorbatchev.. Ces gérontocrates n’étaient plus soupçonnés certes que d'une vague survivance, explicable sans doute par l'immensité du territoire soviétique.

Que ne l'a-t-on entendu ce singulier refrain : pour tenir un pays aussi vaste, et une population aussi nombreuse, impossible de lâcher la bride en s'embarrassant de libertés. Que l'Union indienne parvienne à se gouverner librement en tant que plus nombreuse démocratie du monde, que l'Amérique compte deux fois plus d'habitants que la Sainte Russie, ne perturbe pas nos doctrinaires : se pensant les seuls réalistes ils accueillent avec scepticisme et mépris toute observation de faits contraires à leurs dogmes scientifiquement déduits de Marx et Engels.

À la même époque on recensait aussi quelques petits monstres, moins excusables puisque leurs territoires plus modestes ne semblaient pas nécessiter la même fermeté.

En 1968 par exemple l'économiste théoricien du printemps de Prague Ota Sik expliquait dans son livre "la Troisième voie" que ka Tchécoslovaquie ne pouvait pas s'investir dans le modèle de développement extensif de l'URSS. Il invoquait précisément la taille de son pays : impossible, jugeait-il, de planifier sur les mêmes bases que celles de la priorité à l'industrie lourde caractéristique des orientations du Gosplan depuis les années 1930.

En réalité de telles considérations ne pouvaient caractériser qu'une ligne anathémisée comme "révisionniste" par les dirigeants du communisme mondial. Le gouvernement d'Alexandre Dubcek à Prague fut ainsi impitoyablement balayé comme l'avait été celui de Ferenc Nagy à Budapest 12 ans plus tôt.

Que la collectivisation des terres soit génératrice de famine et de misère on a pu l'observer sans exception dans toutes les dictatures qui l'ont appliquée depuis 1917. La petite Albanie a subi une tyrannie effroyable au même titre que la grande Union soviétique dont Enver Hodja faisait profession d'admirer plus particulièrement la Grande Terreur. En Asie le régime cambodgien des Khmers rouges, ou en Afrique celui de l'Éthiopien Mengitsu ont produit les mêmes résultats. Ne nous trompons donc pas sur l'apparence d'une exception chinoise trop souvent présenter comme résultant des réformes économiques de Deng Xiaoping.

Non, le régime communiste de Pékin ne doit pas être tenu pour fondamentalement différent des autres, et surtout pas de son modèle stalino-soviétique, son véritable fondateur et longtemps son bienfaiteur... En réfuter l'illusion et en dénoncer les complices en occident va devenir urgent, particulièrement en France.

À Paris, en effet, on accepte sans broncher que l'ambassadeur de Chine Lu Shaye déclare tranquillement qu'à Taïwan "après la réunification, on va faire une rééducation", sur BFMTV le 3 août.

En 1976, après la mort de Mao, il était devenu dramatiquement nécessaire de sortir des folies de la prétendue révolution culturelle initiée, 10 ans plus par le Grand Timonnier avec le concours de l'armée. Force politique essentielle de ce prétendu régima prolétarien, sous la conduite de Lin Biao, ministre de la Défense, c'est elle qui avait permis à Mao de prendre le dessus sur Liu Shaoshi. C'est encore en tant que président de la Commission pouvoir militaire ue Deng en 1979 imposa au bureau politique, dont il ne faisait pas partie, la répression de la place Tian Anmen.

Il ne faut donc ni surestimer la force de l'armée dite populaire de libération chinoise, laquelle gesticule ces jours-ci et menace en ce moment les 23 millions d'habitants de l'île de Taïwan, ni se tromper sur la nature et l'efficacité profonde, sur le continent, des réformes entreprises il y a 40 ans.

JG Malliarakis  

À lire en relation avec cette chronique

Psychologie de la Guerre par Gustave Le Bon
L'auteur réfute les explications marxisantes. "Derrière les événements dont nous voyons se dérouler le cours", écrit-il, "se trouve l'immense région des forces immatérielles qui les firent naître". (...) "Les phénomènes du monde visible ont leur racine dans un monde invisible où s'élaborent les sentiments et les croyances qui nous mènent." (...) "La guerre qui mit tant de peuples aux prises éclata comme un coup de tonnerre dans une Europe pacifiste." Tout conspirait donc, en dépit de l’autorité de l’auteur, pour que cet écrit soit relégué dans l'oubli des textes politiquement incorrects...
••• un livre de 374 pages au prix de 29 euros ••• à commander par carte bancaire, sur le site de l'éditeur ou par chèque en téléchargeant un bon de commande.

https://www.insolent.fr/

vendredi 5 novembre 2021

Les pamphlets de Louis-Ferdinand Céline réédités en un seul gros volume à un prix imbattable !

 

Louis-Ferdinand Céline, de son vrai nom Louis Ferdinand Destouches (1894-1961), est un médecin mais surtout un écrivain qui ne laisse pas grand monde indifférent. Sa célébrité débute avec Voyage au bout de la nuit, publié en 1932.

Cet ouvrage fait d’emblée de Céline l’un des plus grands novateurs de la littérature française du xxe siècle, introduisant un style elliptique personnel qui emprunte à l’argot et au langage parlé. Julien Gracq commentait ainsi le style célinien : « Ce qui m’intéresse chez lui, c’est surtout l’usage très judicieux, efficace qu’il fait de cette langue entièrement artificielle – entièrement littéraire – qu’il a tirée de la langue parlée. »

S’il n’est guère difficile de se procurer en librairie un exemplaire de Voyage au bout de la nuit, il en va tout autrement des ouvrages qui suivirent et surtout des trois pamphlets antisémites écrits par Céline : Bagatelles pour un massacre, paru en 1937, L’école des cadavres, paru en 1938, et Les beaux draps, paru en 1941.

Depuis 1945, ces trois pamphlets n’avaient jamais été officiellement réédités, même si des fac-similés imprimés clandestinement se trouvaient ici ou là.

Il y a quelques mois, l’éditeur Gallimard montrait une certaine audace en émettant le projet de rééditer les trois pamphlets assortis de commentaires destinés à les recontextualiser afin de dissiper toute équivoque sur les intentions de Gallimard. Une négociation avec la veuve de Céline, Madame Destouches, 105 ans !, débouchait sur un accord.

Mais les ligues de la bien-pensance se ruèrent sur l’éditeur Gallimard pour le dissuader par tous les moyens de pression de mettre son projet à exécution. Et Gallimard céda.

C’était oublier qu’hors de France, il existe des pays où il ne faut attendre que cinquante ans après le décès de l’auteur – et non 70 ans comme en France – pour pouvoir rééditer un ouvrage sans se soucier des droits d’auteur.

L’éditeur Omnia Veritas, qui publie des ouvrages en français, en anglais et en espagnol, vient donc de réaliser un beau coup : la réédition en un seul gros volume des trois pamphlets pour la modique somme de trente-cinq euros !

Avec en prime de brefs écrits de Céline tels que Hommage à Zola (1933), A l’agité du bocal (1948) et MEA CULPA (1936).

Ecrits controversés, Louis-Ferdinand Céline, éditions Omnia Veritas, 582 pages, 35 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/les-pamphlets-de-louis-ferdinand-celine-reedites-en-un-seul-gros-volume-a-un-prix-imbattable/87126/

dimanche 22 août 2021

ACTION FRANÇAISE Du compromis nationaliste

 Tout en préparant le retour de l'héritier, l'Action française prétend contribuer à la sauvegarde de l'héritage. C'est pourquoi elle met en oeuvre le "compromis nationaliste", tandis qu'elle s'efforce de discerner au jour le jour où se trouve l'intérêt français.

  La notion de « compromis nationaliste » est une des meilleures clés pour entrer dans la pensée d'Action française. Si la célèbre formule, « les libertés en bas, l'autorité en haut », exprime en quelque sorte le but vers lequel nous marchons (restaurer une autorité forte, à la légitimité incontestable, qui n'aura plus besoin de tout administrer et de tout régenter pour subsister), le « compromis nationaliste » exprime, quant à lui, la ligne de conduite qui est la nôtre tant que ce but n'a pas été atteint.
    En effet, l'Action française, – et c’est son originalité par rapport aux autres mouvements royalistes –, ne fait pas de la monarchie une idéologie, un système, encore moins un préalable ! Pour Maurras, le seul absolu en matière politique est la reconnaissance de la nature sociale de l’homme. Tout le reste est contingent. La nation est présentement la forme la plus solide et la plus complète d’organisation politique que nous connaissions et sa défense s’impose donc à quiconque veut faire prévaloir les choix politiques sur le simple jeu des intérêts économiques, mais il n’en a pas toujours été ainsi et il n’en sera pas forcément toujours ainsi. De même, la monarchie est le régime qui répond le mieux aux exigences de l’histoire et du tempérament français mais ce modèle n’est pas requis pour tous les peuples, sous toutes les latitudes. Cette manière d’envisager les choses, que l’on pourrait qualifier jusqu’à un certain point de positiviste, permet à l’A.F. de hiérarchiser son action : la philosophie et l’histoire nous conduisent d’abord au nationalisme puis le nationalisme nous conduit à son tour à la conclusion monarchique. C’est l’empirisme organisateur.
    Ecoutons Maurice Pujo faire en 1937 l’application de ces principes au problème de l’union des patriotes : « Chez nous, à L’Action française, la méthode dans l’action est la même que dans la doctrine : c’est celle de l’empirisme organisateur. Qu’il s’agît de viser le but final ou d’atteindre des objectifs limités, pour nous l’action, toujours conduite par l’idée, a toujours eu pour matière les événements. N’envisageant comme moyens qu’une élite consciente et énergique d’une part, de l’autre les forces latentes du patriotisme français à mobiliser seulement pour la sauvegarde de quelque grand intérêt du pays, cette action vigilante a été étroitement liée à la vie nationale. » Autrement dit, la politique de l’Action française consiste à discerner au jour le jour, dans chaque événement de la vie nationale et internationale, où se trouve l’intérêt français et, une fois ce discernement opéré, à tout mettre en œuvre pour servir cet intérêt national. Le « compromis nationaliste » consiste en cette collaboration permanente avec toutes les forces qui agissent, ponctuellement ou de manière plus durable, dans le sens de l’intérêt national et cela sans aucune considération partisane. Maurice Pujo le dit autrement : « Nous avons des convictions, mais nous sommes sans préjugés ». Dans notre histoire récente, on peut citer l’exemple de Pierre Pujo accueillant Jacques Chirac à Mayotte pour conserver un territoire d’outre-mer à la France ou celui du soutien que le même Pierre Pujo apporta aux initiatives souverainistes, qu’elles viennent d’un Chevènement ou d’un Séguin, pour combattre les partisans d’un Etat européen supranational.
    Bien entendu, le « compromis nationaliste » n’a rien de commun avec la logique des alliances. Nous n’avons pas vocation à nouer des alliances permanentes, à signer des accords avec des partis ou des hommes de parti, à adhérer à des confédérations de mouvements dont nous deviendrions une composante parmi d’autres… L’Action française, disons-le sans fausse pudeur, a la certitude de posséder la doctrine du salut national. Elle continuera donc à la proclamer. Mais, dans le même temps, elle ne cessera pas non plus de mener son combat quotidien en faveur des intérêts de la France avec tous les Français de bonne volonté, qu’ils partagent ou non la totalité de nos idées. Qu’on nous comprenne bien : le « compromis nationaliste » n’est pas une option, un point de détail dans la pensée d’Action française. En cessant de le pratiquer nous abandonnerions le terrain politique pour devenir une chapelle royaliste comme les autres, une simple sensibilité.

Stéphane BLANCHONNET  www.a-rebours.fr

Note : les citations de Maurice Pujo sont tirées de sa brochure Le Problème de l'union, paru à La Librairie d'Action française (1937).

L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 5 au 18 mai 2011

lundi 16 août 2021

1937 : les Japonais entrent en Chine

  

En Chine, la mémoire collective se souvient aujourd'hui de la guerre qui a opposé l'Empire du Milieu à l'Empire du Soleil Levant. C'était il y a 60 ans. La Seconde Guerre mondiale venait de commencer en Extrême-Orient. La Chine, jadis si puissante, était déchirée par toutes sortes de dissensions intérieures. Les Japonais volaient de victoire en victoire. Le souvenir de cette guerre désastreuse remplit les Chinois de honte. Encore aujourd'hui.

Même si on ne parle plus au Japon que de “l'incident chinois”, pour minimiser l'événement, à l'époque, la conquête de cette masse territoriale compacte étayait la conception nippone d'un grand-espace est-asiatique. Cette Chine conquise était appelée à devenir, sans doute contre son gré, la pièce centrale de ce dispositif géopolitique. Quel fut le prétexte de cette guerre qui a duré jusqu'en 1940/41 ? Les incidents et les escarmouches provoqués par les militaires japonais contre des unités de l'armée chinoise sur le Pont Marco Polo près de Pékin, dans la nuit du 7 au 8 juillet 1937.

Le Japon devient une grande puissance du Pacifique

La préhistoire de ce conflit est toutefois assez ancienne. La guerre qui avait éclaté entre les deux pays en 1894 s'était terminée un an plus tard par la victoire du Japon. Pour les Chinois, cette défaite a été une catastrophe : après les humiliations subies à la suite de la “guerre de l'opium” et de l'imposition par les Occidentaux (plus particulièrement les Anglais) des “traités inégaux”, l'Empire du Milieu devait capituler devant l'armée d'une puissance naine en Asie, insignifiante jusqu'alors. Par sa victoire sur la Russie en 1904/1905, le Japon devient véritablement une grande puissance asiatique.

Mais l'attitude politique des grandes puissances (surtout anglo-saxonnes) à l'égard de la Chine affaiblie va se modifier totalement après la Première Guerre mondiale. Un Japon trop puissant inquiète sérieusement Londres et Washington, car cette nouvelle donne heurte de plein front les intérêts économiques et géopolitiques des deux thalassocraties. Ainsi, première mesure : les Japonais doivent rendre à la Chine la région de Kiao-Tchéou et participer à un pacte de neuf puissances, garantissant la souveraineté et l'intégrité territoriale de la Chine. Un autre traité, similaire, que le Japon est contraint de signer, s'applique au Pacifique (surtout au Pacifique-Sud).

La proclamation de la république en Chine provoqua une situation chaotique. Pendant de longues années, une sanglante guerre civile fit rage, opposant plusieurs “Seigneurs de la guerre” à la tête de leurs armées de mercenaires. Le Chine fut plongée dans une misère noire. Entre 1928 et 1932, Tchang Kaï-chek, en prenant la direction du Kuo-Min-Tang, réussit à unir la Chine sous son autorité. Avec l'aide de conseillers allemands, comme le Général Hans von Seeckt, il met sur pied une armée capable de faire face aux ennemis intérieurs et extérieurs de la Chine. Les énormes problèmes sociaux dans cet immense empire féodal et conservateur fournissaient sans cesse des troupes au parti communiste, apparu sur la scène politique chinoise pour imposer au pays sa volonté révolutionnaire.

L'Empire du Milieu n'était plus qu'un colosse aux pieds d'argile. Les Japonais le savaient. Tokyo sentait que les fruits de sa victoire de 1918 allaient lui échapper. Le Japon bandait ses muscles pour pouvoir asseoir solidement son hégémonie en Chine. Grâce au développement très rapide de leur démographie et de leur industrie, les Japonais étaient en mesure de développer de redoutables énergies, visant la création d'un grand-espace économique cohérent.

Au début du siècle, la population japonaise se chiffrait à 43,9 millions d'habitants. En 1937, il en comptait 72 millions. Le Japon avait pu résister à la crise mondiale en pratiquant un dumping et en vendant partout moins cher les mêmes marchandises que les Européens et les Américains. Pourtant, malgré cette politique, à long terme, les Japonais ne pouvaient pas sortir de l'impasse où le développement de leur population et de leur économie les avait conduits. Il leur fallait de vastes débouchés et des colonies pour déverser le trop-plein de leur population.

Dans les cercles d'officiers, une doctrine finit par s'imposer : celle de la “sphère de co-prospérité grande-asiatique”. Les principaux exposants de cette doctrine étaient les généraux Tanaka et Dohihara. Leur premier objectif était d'établir dans le vaste territoire chinois une pax japonica, prélude à un bloc est-asiatique d'où seraient exclues les anciennes puissances impérialistes de l'Occident et où un nouvel ordre régnerait, organisé par les lois de l'Empire du Soleil Levant.

La résistance opiniâtre de Tchang Kaï-chek

Comme les ministres de la guerre et de la marine n'étaient responsables que devant l'Empereur, les plans des militaires pouvaient se réaliser contre ou sans l'assentiment du gouvernement. L'armée de Kuantoung, chargée de protéger la ligne de chemin de fer de la Mandchourie méridionale, décide de s'emparer de cette Mandchourie toute entière. Ses officiers entendaient défendre les intérêts du Japon, conserver cette Mandchourie pour y installer le trop-plein démographique japonais. L'immigration continue de familles chinoises menaçait de rendre ce projet irréalisable.

Le prétexte pour passer à l'action fut l'assassinat d'un officier japonais en 1931. Mais le Japon essuya l'hostilité de la SdN. En 1932, le Secrétaire d'État américain Stimson protesta énergiquement et se mit à développer la doctrine qui porte son nom. Cette doctrine Stimson impliquait un refus catégorique de toute extension territoriale obtenue par la force, mais ni la France ni la Grande-Bretagne n'apportent leur soutien aux États-Unis, qui espéraient voir ces deux puissances occidentales agir dans leur sens.

Mais, très vite, le Japon poursuit son expansion en dehors de la Mandchourie et occupe dès 1932 l'ancienne province de Jehol, jusqu'aux portes de Pékin. Ensuite, les troupes nippones débarquent à Shanghaï. La Mandchourie est réorganisée par les Japonais et devient un empire théoriquement indépendant mais, en pratique, il est totalement sous la coupe de Tokyo. Les interpellations sans effets de la SdN amènent le Japon à quitter l'organisation siégeant à Genève en 1933. Les dernières hésitations du gouvernement japonais disparurent en 1936 quand des officiers conspirateurs assassinent 24 hauts dignitaires. Cette conspiration échoua, mais, désormais, plus aucun cabinet n'osa s'opposer aux desseins de l'armée.

Le 8 juillet 1937, une nouvelle guerre éclate entre la Chine et le Japon : elle aura des conséquences incalculables. Tchang Kaï-chek organise la résistance des nationalistes chinois, qui font une paix séparée avec les communistes. Cette résistance sera beaucoup plus opiniâtre que ne l'avaient imaginée les Japonais. Dès 1938, Tokyo est obligé de proclamer la mobilisation générale.

En 1937, les troupes japonaises s'emparent certes de Pékin, de Changtoung, de Shanghaï et même de Nankin, mais ne purent jamais briser la résistances des soldats de Tchang Kaï-chek dans la province intérieure de Tsé-Tchouan, approvisionnée en armes et en vivres par les Britanniques et les Américains. La guerre se rapprochait dangereusement des frontières de l'Indochine française et de la Birmanie. La confrontation touchera rapidement l'Extrême-Orient tout entier, puis se liera au conflit européen de 1939. Le monde s'embrasa. Ce fut la Seconde Guerre mondiale. Le théâtre asiatique et pacifique fut le témoin d'une lutte acharnée qui se terminera par l'atomisation de Nagasaki et de Hiroshima.

► Arman Kilic, Nouvelles de Synergies Européennes n°32, 1998.

(article extrait de Junge Freiheit n°43/1997)

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/11

samedi 12 septembre 2020

“Charles de Gaulle, mythifié mais trahi” (III/III), par Arnaud Imatz 3/3

 Dans les années trente, de Gaulle ne considère pas la question sociale comme primordiale. Un officier supérieur doit s’attacher d’abord et avant tout à la mise en œuvre des meilleurs moyens de l’indépendance de la nation. Dans une lettre du 13 novembre 1937 à son ami Jean Auburtin, il s’en explique : « Pour moi, je suis dans les chars jusqu’au cou ». Dans cet immédiat avant-guerre, tout semble se ramener pour lui à des phénomènes psychologiques de jalousie et d’envie, d’un côté, d’orgueil et d’égoïsme, de l’autre. Avant d’être un penseur social, le général de Gaulle sera toujours un philosophe de la souveraineté, de l’indépendance et de la liberté. Mais sa pensée sociale va émerger à Londres, pendant les années de guerre, après le long silence des années vingt et trente. Le premier discours du général de Gaulle où apparaît la question sociale est celui de l’Albert Hall, le 15 novembre 1941, un mois et demi après la Charte du Travail promulguée par le régime de Vichy, le 4 octobre 1941. Le discours d’Oxford, du 25 novembre 1941, est aussi essentiel pour comprendre la pensée du Général car il y évoque le rôle de la machine, l’avènement des masses et le conformisme collectif qui battent en brèche les libertés individuelles. L’économie est certes importante, mais elle n’est qu’un moyen au service de fins plus hautes. Dès lors, tout système où l’économie est une fin en soi, qu’il s’agisse du capitalisme sauvage ou du collectivisme totalitaire se trouve écarté. Le gaullisme pose comme postulat la primauté de l’homme sur l’économique, sur le technologique et sur tout système doctrinaire.

S’il admet les partis, les syndicats et les notables, leur concédant la gestion de la politique au jour le jour, de Gaulle dénie à quiconque le droit de remettre en cause les grandes options de sa politique nationale et internationale. Contempteur de « la classe papoteuse, ragotante et jacassantes », critique sévère de l’inconsistance, de l’inefficacité et de l’esprit d’abandon de la gauche, le Général dénonce impitoyablement la bêtise et l’immobilisme de la droite. Ses critiques les plus acerbes s’adressent aux classes privilégiées, à la bourgeoisie d’argent et du savoir, qu’ils jugent trop souvent blasée, malsaine et gangrenée, et à ses porte-paroles de la faune journalistique. « Le populo a des réflexes sains. Le populo sent ou est l’intérêt du pays. Il ne s’y trompe pas souvent. En réalité, il y a deux bourgeoisies. La bourgeoisie d’argent, celle qui lit Le Figaro, et la bourgeoisie intellectuelle, qui lit Le Monde. Les deux font la paire. Elles s’entendent pour se partager le pouvoir. Cela m’est complètement égal que vos journalistes soient contre moi. Cela m’ennuierait même qu’ils ne le soient pas. J’en serais navré, vous m’entendez ! Le jour où Le Figaro et L’Immonde me soutiendraient, je considérerais que c’est une catastrophe nationale ».

Fermement attaché à la tradition colbertiste, pour lui, rien d’important ne peut se faire en France, si ce n’est pas l’État qui en prend l’initiative. L’État a des moyens, il faut qu’il en use. « Le but n’est pas de tarir les sources de capitaux étrangers, déclare le Général,  mais d’empêcher l’industrie française de tomber entre des mains étrangères. Il faut empêcher les directions étrangères de s’emparer de nos industries. Nous ne pouvons pas nous en remettre à l’abnégation ou au patriotisme de messieurs les PDG et de leurs familles, n’est-ce pas ? Il est trop commode pour les capitaux étrangers de les acheter, de payer en bon dollars les fils et les gendres… ». « Je me fous de BP, de Shell et des Anglo-Saxons et de leurs multinationales ! […] Ce n’est qu’un des nombreux cas où la puissance des soi-disant multinationales, qui sont en réalité d’énormes machines anglo-saxonnes, nous a écrasés, nous autres Français en particulier, et les Européens en général […] Si l’État ne prend pas les choses en mains, nous nous faisons couillonner. »

Au XXe siècle, l’État a le devoir de stimuler l’économie concertée et d’instaurer la participation des travailleurs à la vie de l’entreprise. Pour éviter la situation d’antagonisme permanent entre patrons et ouvriers, l’association capital-travail, la participation, thème particulièrement cher au Général, doit être mise en œuvre à trois niveaux. C’est d’abord l’intéressement au bénéfice de l’entreprise. C’est ensuite la participation à la plus-value du capital pour faire des ouvriers des copropriétaires. C’est enfin l’association des cadres et de l’ensemble du personnel à la gestion des entreprises. Le salariat, autrement dit l’emploi d’un homme par un autre, « ne doit pas être la base définitive de l’économie française, ni de la société française, affirme de Gaulle, et cela pour deux raisons : d’abord des raisons humaines, des raisons de justice sociale ; et des raisons économiques, ce système ne permet plus de donner à ceux qui produisent la passion et la volonté de produire et de créer ». Il est dès lors bien évident que ce type de relations ne peut s’inscrire ni dans le libéralisme, ni dans le marxisme. Ainsi, il apparaît clairement que la position gaullienne, dès lors qu’elle répudie d’une part, le totalitarisme collectiviste, d’autre part, le laisser-faire et la loi de la jungle, ne peut se fonder que sur les principes de l’économie concertée.

Le Général n’est pas un antieuropéen comme le disent ses adversaires inféodés aux États-Unis et à l’OTAN. Il veut l’Europe mais pas n’importe laquelle. Il a même la plus profonde conscience de ce qu’elle représente : les liens historiques entre les peuples, par-delà leurs discordes, leurs conflits, les extraordinaires contributions que chacun d’entre eux a apportées au patrimoine mondial de la pensée, de la science et de l’art. Dans ses Mémoires, il n’hésite pas à souligner « l’origine chrétienne » et le caractère exceptionnel de l’héritage des européens. Son idée de l’Europe et des États-nations diffère radicalement de celle de ses adversaires sociaux-démocrates ou démocrates-chrétiens, comme Alcide De Gasperi, Paul-Henri Spaak, Robert Schuman ou Jean Monnet. Alors qu’ils rêvent d’une fédération, lui souhaite une confédération. Alors qu’ils ont comme perspective l’absorption de l’Europe dans une communauté plus ample, dans la communauté atlantique, lui veut un ensemble continental, indépendant et souverain. « […] chaque peuple est différent des autres, incomparable, inaltérable, affirme de Gaulle. Il doit rester lui-même, tel que son histoire et sa culture l’ont fait, avec ses souvenirs, ses croyances, ses légendes, sa foi, sa volonté de bâtir son avenir. Si vous voulez que des nations s’unissent, ne cherchez pas à les intégrer comment on intègre des marrons dans une purée de marrons. Il faut respecter la personnalité. Il faut les rapprocher, leur apprendre à vivre ensemble, amener leurs gouvernants légitimes à se concerter, et un jour, à se confédérer, c’est-à-dire à mettre en commun certaines compétences, tout en restant indépendants pour tout le reste. C’est comme ça qu’on fera l’Europe. On ne la fera  pas autrement ».

L’idée d’une « Europe de l’Atlantique à l’Oural », d’une Europe libérée du condominium américano-soviétique, d’un « nouvel ordre européen », d’une indépendance réelle de toute l’Europe face au monde extérieur, est fondamentale dans la vision gaullienne du futur monde multipolaire. Sans l’obsession d’émanciper l’Europe de sa situation de satellite des États-Unis on ne peut pas comprendre la politique étrangère du général de Gaulle, ni sa sortie du système de l’OTAN, « simple instrument du commandement américain », ni son hostilité « au privilège exorbitant » du dollar jouant le rôle de réserve internationale, ni son refus réitéré d’admettre la candidature de la Grande-Bretagne dans le Marché commun, ni sa lutte obstinée en faveur du tarif extérieur commun et de la préférence communautaire. « Si les Occidentaux de l’Ancien Monde demeurent subordonnés au Nouveau, disait le Général, jamais l’Europe ne sera européenne et jamais non plus elle ne pourra rassembler ses deux moitiés »
« Notre politique, confie-t-il à son ministre et porte-parole, Alain Peyrefitte, je vous demande de bien le faire ressortir : c’est de réaliser l’union de l’Europe. Si j’ai tenu à réconcilier la France et l’Allemagne, c’est pour une raison toute pratique, c’est parce que la réconciliation est le fondement de toute politique européenne. Mais quelle Europe ? Il faut qu’elle soit véritablement européenne. Si elle n’est pas l’Europe des peuples, si elle est confiée à quelques organismes technocratiques plus ou moins intégrés, elle sera une histoire pour professionnels, limitée et sans avenir. Et ce sont les Américains qui en profiteront pour imposer leur hégémonie. L’Europe doit être in-dé-pen-dante ». Pour le Général, il est clair que l’Europe de l’Ouest doit avoir de solides alliés pour faire face aux dangers du communisme. Mais à ses yeux, il existe aussi une seconde menace, aussi redoutable, l’hégémonisme américain.

La construction de l’Europe doit donc se faire sans rompre avec les Américains mais indépendamment d’eux. Précisant encore sa pensée, de Gaulle ajoute : « On ne peut faire l’Europe que s’il existe une ambition européenne, si les Européens veulent exister par eux-mêmes. De même, une nation, pour exister en tant que nation, doit d’abord prendre conscience de ce qui la différencie des autres et doit pouvoir assumer son destin. Le sentiment national s’est toujours affirmé en face d’autres nations : un sentiment national européen ne pourra s’affirmer que face aux Russes et aux Américains. » Ce qu’il reproche aux Anglo-Saxons, c’est de vouloir aménager une Europe sans frontières, un Europe des multinationales, placée sous la tutelle définitive de l’Amérique, une Europe où chaque pays perdrait son âme. Réaliste, il poursuit : « l’Amérique, qu’elle le veuille ou pas, est devenue aujourd’hui une entreprise d’hégémonie mondiale […] L’expansion des Américains, depuis la Seconde guerre est devenue irrésistible. C’est justement pour ça qu’il faut y résister ». Et encore : « Les Européens n’auront pas retrouvé leur dignité tant qu’ils continueront à se ruer à Washington pour y prendre leurs ordres. Nous pouvons vivre comme un satellite, comme un instrument, comme un prolongement de l’Amérique. Il y a une école qui ne rêve que de ça. Ça simplifierait beaucoup les choses. Ça dégagerait des responsabilités nationales ceux qui ne sont pas capables de les porter… ». « C’est une conception. Ce n’est pas la mienne. Ce n’est pas celle de la France […]. Il nous faut mener une politique qui soit celle de  la France […]. Notre devoir est de ne pas disparaître. Il est arrivé que nous ayons été momentanément effacés ; nous ne nous y sommes jamais résignés […]». « La politique de l’Union soviétique et celle des États-Unis aboutiront toutes les deux à des échecs. Le monde européen, si médiocre qu’il ait été, n’est pas prêt à accepter indéfiniment l’occupation soviétique, d’un côté, l’hégémonie américaine, de l’autre. Ça ne peut pas durer toujours. L’avenir est à la réapparition des nations. »

Attaché à la nation française, quelles que soient ses composantes, de Gaulle aurait été indigné contre ceux qui aujourd’hui ne donnent pas la préférence aux Français. « C’est dans le préambule de la Constitution de 1958, rappelait-t-il, « le peuple français proclame solennellement son attachement aux droits de l’homme et au principe de la souveraineté nationale ». « Article 1 : l’égalité devant la loi est garantie à tous les citoyens ». On ne parle pas des autres. Donc il y a primauté du citoyen quelque soit la provenance ». Et encore : « N’est-ce pas à nous, anciens colons, qui avons permis aux anciens colonisés de donner la préférence à la population d’exiger aujourd’hui que la préférence soit donnée aux Français dans leur propre pays ? Refuser provoque le racisme. »

On aime de Gaulle ou ont le hait, mais à l’aune du Général on ne peut ressentir que dégoût et mépris pour ses successeurs-imposteurs qui l’ont mythifié pour mieux le trahir.

Arnaud Imatz, 1er juin 2020

Docteur d’État ès sciences politiques

Membre correspondant de l’Académie royale d’histoire d’Espagne

[1] Sur la troisième voie, voir A. Imatz, Droite – Gauche, pour sortir de l’équivoque, Paris, P.G.D.R., 2016 et Los partidos contra las personas. Izquerda y derecha : dos etiquetas, Madrid, Áltera, 2008.

[2] En novembre 1935, alors qu’il avait pris ses distances avec le fascisme mussolinien, José Antonio Primo de Rivera (dont la pensée sera récupérée et manipulée par l’Espagne franquiste, comme l’a été celle de De Gaulle en France) déclarait : « Dans la révolution russe, dans l’invasion des barbares à laquelle nous assistons, il y a les germes d’un ordre futur et meilleur bien qu’ils soient encore occultés et jusqu’ici niés. Il nous faut sauver ces germes et nous voulons les sauver. C’est le véritable travail qui revient à l’Espagne et à notre génération : passer de la rive où nous sommes, celle d’un ordre économico-social qui s’écroule, à la rive fraiche et prometteuse du nouvel ordre que l’on devine ; il nous faut sauter d’une rive à l’autre par l’effort de notre volonté, de notre vivacité et de notre clairvoyance ; il nous faut sauter d’une rive à l’autre sans que le torrent de l’invasion des barbares ne nous entraine ». Et en janvier 1936, il écrit dans la même veine qu’Ortega y Gasset : « Être de droite ou être de gauche, c’est toujours exclure de l’âme la moitié de ce qu’elle doit ressentir. C’est même parfois exclure le tout pour lui substituer une caricature de moitié ».

https://cerclearistote.com/2020/06/charles-de-gaulle-mythifie-mais-trahi-iii-iii-par-arnaud-imatz/