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dimanche 30 janvier 2011

La CIA finance la construction européenne (archive 2003)

De 1949 à 1959, en pleine guerre froide, les Américains, par l'intermédiaire de leurs services secrets et du Comité pour l'Europe unie, versent l'équivalent de 50 millions de dollars actuels à tous les mouvements pro-européens, parmi lesquels ceux du Britannique Winston Churchill ou du Français Henri Frenay. Leur but, contenir la poussée soviétique…

À 82 ans, Henri Frenay, le pionnier de la Résistance intérieure, fondateur du mouvement Combat, arbore une forme intellectuelle éblouissante malgré sa surdité de l'oreille droite et sa récente opération de l'estomac. Pourtant, il n'a plus que trois mois à vivre. En ces jours de mai 1988, il me parle de l'Europe dans son appartement de Boulogne-sur-Seine. De cette Europe fédérale dont il a rêvé en vain entre 1948-1954. De la dette aussi que, en cas de succès, le Vieux Continent aurait contracté envers les Américains, ceux notamment du ” Comité “. Et d'insister une fois, deux fois, dix fois, tandis que moi, je m'interroge : pourquoi diable ce mystérieux ” Comité ” revient-il à une telle fréquence dans nos conversations ? Pourquoi ? Mais parce que Frenay me confie, avec il est vrai d'infinies précautions de langage, son ultime secret : l'aide financière occulte de la CIA via l'American Committee for United Europe - le Comité - à l'Union européenne des fédéralistes dont il a été le président. Pour reconstituer cette filière inédite, il me faudra une quinzaine d'années. Un jeu qui en valait la chandelle puisqu'il me permet d'ouvrir, pour les lecteurs d' Historia, la porte d'un des compartiments les plus secrets de la guerre froide…

Tout commence à l'automne 1948. Déjà coupée en deux, l'Europe vit sous la menace d'une invasion totale par l'armée rouge. Au ” coup de Prague ” en février, vient de succéder en juin le blocus de Berlin. Un petit cénacle de personnalités de l'ombre jette alors les bases de l'American Committee for United Europe, l'ACUE - son existence sera officialisée le 5 janvier 1949 à la maison de la Fondation Woodrow-Wilson de New York. Politiques, juristes, banquiers, syndicalistes vont se mêler au sein de son conseil de direction. De hautes figures gouvernementales aussi comme Robert Paterson, le secrétaire à la Guerre ; James Webb, le directeur du budget ; Paul Hoffman, le chef de l'administration du plan Marshall ; ou Lucius Clay, le ” proconsul ” de la zone d'occupation américaine en Allemagne.

Bien tranquilles, ces Américains-là ? Non, car la véritable ossature de l'ACUE est constituée d'hommes des services secrets. Prenez son président, William Donovan. Né en 1883 à Buffalo, cet avocat irlando-américain au physique de bouledogue, surnommé ” Wild Bill ” par ses amis, connaît bien l'Europe. En 1915, il y remplissait déjà une mission humanitaire pour le compte de la Fondation Rockefeller. Deux ans plus tard, Donovan retrouvait le Vieux Continent pour y faire, cette fois, une Grande Guerre magnifique. Redevenu civil, ” Wild Bill ” va se muer en missus dominicus du gouvernement américain. Ses pas d'émissaire officieux le portent vers l'Europe pour des rencontres parfois imprévues. En janvier 1923, alors qu'ils goûtent un repos bien mérité, sa femme Ruth et lui devront ainsi subir une soirée entière les vociférations d'un autre habitué de la pension Moritz de Berchtesgaden. Dix-sept ans plus tard, l'agité, un certain Adolf Hitler, s'est rendu maître de la partie continentale de l'Europe, et c'est ” Wild Bill ” que Franklin Roosevelt, inquiet, dépêche à Londres s'enquérir auprès de Winston Churchill du potentiel britannique face à l'avancée nazie.

En juin 1942, Donovan, homme de confiance du président démocrate pour les affaires spéciales, crée l'Office of Strategic Services (OSS), le service secret américain du temps de la Seconde Guerre mondiale dont il devient le chef et qu'il quittera à sa dissolution, en septembre 1945, sans perdre le contact avec l'univers du renseignement : ” Wild Bill ” tisse des liens privilégiés avec la Central Intelligence Agency, la CIA, créée officiellement le 15 septembre 1947 par une loi sur la sécurité nationale signée par le successeur de Roosevelt, Harry Truman.

Prenez le vice-président de l'ACUE Walter Bedell Smith, ancien chef d'état-major d'Eisenhower pendant la Seconde Guerre mondiale puis ambassadeur des États-Unis à Moscou. A partir d'octobre 1950, celui que ses amis surnomment le ” Scarabée ” ( beetle en anglais) va prendre les commandes de la CIA. 1950, c'est justement l'année où des universitaires comme Frederick Burkhardt et surtout William Langer, historien à Harvard, lancent la section culturelle de l'ACUE. Ces deux proches de Donovan ont servi autrefois dans les rangs de l'OSS. Langer en a dirigé le service Recherche et Analyse et, excellent connaisseur de la politique française, a même commis après-guerre un ouvrage savant qui s'efforçait de dédouaner Le Jeu américain à Vichy (Plon, 1948).

Prenez surtout Allen Dulles. A l'été 1948, c'est lui qui a ” inventé ” le Comité avec Duncan Sandys, le gendre de Churchill, et George Franklin, un diplomate américain. Principal associé du cabinet de juristes Sullivan & Cromwell, Dulles n'impressionne guère de prime abord avec ses fines lunettes, ses éternelles pipes de bruyère et ses vestes en tweed. Sauf qu'avec ce quinquagénaire, un maître espion entre dans la danse.

Retour à la case Seconde Guerre mondiale. Chef de l'OSS à Berne, Dulles noue en février 1943 des contacts avec la délégation de Combat en Suisse. Un temps, il assurera même le financement du mouvement clandestin. ” Coup de poignard dans le dos du général de Gaulle “, s'insurge Jean Moulin au nom de la France libre. ” Survie de la Résistance intérieure menacée d'étranglement financier “, rétorque Frenay. Pensant d'abord à ses camarades dénués de moyens, aux maquisards en danger, il ne voit pas pourquoi Combat devrait se priver d'un argent allié versé, c'est convenu, sans contrepartie politique. Cette ” affaire suisse ” va empoisonner un peu plus encore ses rapports avec Moulin.

En 1946, Dulles démissionne des services secrets… pour en devenir aussitôt l'éminence grise, prenant une part prépondérante à la rédaction du texte de loi présidentiel sur la sécurité nationale. Cofondateur à ce titre de la CIA (pour les initiés : l'Agence ou mieux, la Compagnie), Dulles pense qu'en matière d'action clandestine, privé et public doivent conjuguer leurs forces. C'est lui qui a déjà inspiré, par l'intermédiaire de ses amis du Brook Club de New York, le versement des subsides de grosses sociétés américaines à la démocratie chrétienne italienne menacée par un parti communiste surpuissant. En 1950, il va reprendre officiellement du service comme bras droit du Scarabée d'abord, comme son successeur à la tête de la CIA ensuite - de février 1953 à septembre 1961. Record de longévité d'autant plus impressionnant que son frère aîné John Forster Dulles, restera, lui, ministre des Affaires étrangères de 1953 à sa mort de maladie en mai 1959.

Étonnant creuset que l'ACUE, où des personnalités de la haute société et/ou de la CIA côtoient les dirigeants de la puissante centrale syndicale American Federation of Labor, l'AFL, dont ils partagent l'aversion du communisme. Exemples : David Dubinsky, né en 1892 à Brest-Litovsk, en Russie, dirige le Syndicat international de la confection pour dames (ILGWU) : 45 000 adhérents à son arrivée en 1932, 200 000 à la fin des années 1940 ! Ennemi acharné des nazis hier (les syndicalistes proches de l'ACUE sont presque tous juifs), c'est aux commies , les ” cocos “, qu'il en veut dorénavant. Jay Lovestone aussi. Conseiller politique de l'AFL, ce Lituanien d'origine sait de quoi il parle : avant sa brutale exclusion puis sa lente rupture avec le marxisme, il fut, entre 1925 et 1929, le secrétaire général du PC américain ! Autre recrue de choix du Comité, Arthur Goldberg, le meilleur juriste de l'AFL. Futur secrétaire au Travail du président Kennedy puis juge à la Cour supréme, Goldberg, né en 1908, a dirigé l'aile syndicale de l'OSS. A ce titre, il fut en son temps le supérieur hiérarchique d'Irving Brown, son cadet de deux ans. Brown, représentant de l'AFL pour l'Europe et grand dispensateur de dollars aux syndicalistes modérés du Vieux Continent. Puisant dans les fonds secrets de la toute jeune CIA, laquelle finance depuis 1946 toutes les opérations anticommunistes de l'AFL, ce dur à cuire ne ménage pas, par exemple, son soutien à Force ouvrière, la centrale syndicale née fin 1947 de la scission de la CGT (lire ” Derrière Force ouvrière, Brown, l'ami américain ” dans Historia n° 621 de décembre 1997). Pure et dure, la ligne Brown contraste d'ailleurs avec celle, plus nuancée, de la CIA. A la Compagnie, on aurait préféré que les non-communistes restent dans le giron de la CGT, méme contrôlée par le PCF…

C'est qu'au-delà des hommes, il y a la stratégie d'ensemble. Face à l'Union soviétique, Washington développe deux concepts clés : le containment (l'endiguement) et plan Marshall. L'idée du containment , revient à un diplomate russophone, George Kennan, qui la développe dès juillet 1947 dans un article de la revue Foreign Affairs : ” L'élément majeur de la politique des États-Unis en direction de l'Union soviétique doit être celui d'un endiguement à long terme, patient mais ferme, des tendances expansionnistes russes. ”

Le plan Marshall, lui, porte la marque de son inventeur le général George Marshall, chef d'état-major de l'US Army pendant la guerre, et désormais ministre des Affaires étrangères du président Truman. En apportant une aide massive aux pays d'Europe ruinés, les Etats-Unis doivent, selon lui, faire coup double : un, couper l'herbe sous le pied des partis communistes par une hausse rapide du niveau de vie dans les pays concernés ; deux, empécher leur propre industrie de sombrer dans la dépression en lui ouvrant de nouveaux marchés.

Pour le tandem Marshall-Kennan, pas de meilleur outil que la CIA. Et c'est naturellement un autre ancien de l'OSS, Franck Wisner Jr, qu'on charge de mettre sur pied un département autonome spécialisé dans la guerre psychologique, intellectuelle et idéologique, l'Office of Policy Coordination ! Si ce bon vieux ” Wiz ” ne fait pas partie du Comité, ses hommes vont lui fournir toute la logistique nécessaire. Mais chut ! c'est top secret…

L'ACUE allie sans complexe une certaine forme de messianisme américain avec le souci de la défense bien comprise des intérêts des États-Unis. Messianique, cette volonté bien ancrée de mettre le Vieux Continent à l'école du Nouveau Monde. Phare de la liberté menacée, l'Amérique a trouvé, la première, la voie d'une fédération d'États, succès si resplendissant que l'Europe n'a plus qu'à l'imiter… Cet européanisme made in Washington comporte sa part de sincérité : ” Ils m'appellent le père du renseignement centralisé, mais je préférerais qu'on se souvienne de moi à cause de ma contribution à l'unification de l'Europe “, soupire ainsi Donovan en octobre 1952.

De sa part de calcul aussi. Car en décembre 1956, trois mois avant sa mort, le même Donovan présentera l'Europe unie comme ” un rempart contre les menées agressives du monde communiste “. En d'autres termes, un atout supplémentaire de la stratégie américaine conçue par Marshall, Kennan et leurs successeurs : construire l'Europe, c'est remplir un vide continental qui ne profite qu'à Staline, donc, en dernier ressort, protéger les États-Unis.

Ajoutons une troisième dimension. Dans l'esprit des hommes de la Compagnie, rien de plus noble qu'une action clandestine au service de la liberté. Tout officier de la CIA le sait : les États-Unis sont nés pour une bonne part du soutien des agents de Louis XVI, Beaumarchais en tête, aux insurgés nord-américains. Ainsi l'opération American Committee, la plus importante, et de loin menée, par l'Agence en Europe pendant la guerre froide, se trouve-t-elle justifiée par l'Histoire.

Pour chaleureuse qu'elle soit, l'amitié franco-américaine ne saurait toutefois distendre le ” lien spécial ” entre Grande-Bretagne et États-Unis. En foi de quoi, Comité et Compagnie tournent d'abord leur regard vers Londres. Hélas ! Churchill, battu aux législatives de 1945, ronge ses griffes dans l'opposition. Le nouveau secrétaire d'État britannique aux Affaires étrangères, Ernest Bevin, a bien proclamé le 2 janvier 1948 aux Communes : ” Les nations libres d'Europe doivent maintenant se réunir. ” N'empêche que ses collègues du cabinet travailliste et lui repoussent avec horreur la perspective d'une véritable intégration continentale. Non pas que Bevin craigne de s'affronter aux communistes : deux jours après son discours de janvier, il créait un organisme clandestin de guerre idéologique, l'Information Research Department. Ce même IRD qui, jugeant La Ferme des animaux et 1984 plus efficaces que mille brochures de propagande, va contribuer à diffuser partout dans le monde les oeuvres de George Orwell. Mais la carte Europe unie, alors là , non !

Cette carte, Churchill la joue-t-il de son côté par conviction profonde ou par aversion pour ses rivaux politiques de gauche ? Le fait est que le 19 septembre 1946 à Zurich, le Vieux Lion appelle à un axe anglo-franco-allemand, élément majeur selon lui d'une ” espèce d'Etats unis d'Europe “. Qu'en mai 1948, Duncan Sandys, taille aux mesures de son homme d'Etat de beau-père le Congrès européaniste de La Haye. Qu'en octobre 1948, Churchill crée l'United European Movement - le Mouvement européen. Qu'il en devient président d'honneur aux côtés de deux démocrates-chrétiens, l'Italien Alcide De Gasperi et l'Allemand Konrad Adenauer, et de deux socialistes, le Français Léon Blum et le Belge Paul-Henri Spaak. Malheureusement pour les ” amis américains “, cette tendance ” unioniste ” ne propose, à l'exception notable de Spaak, que des objectifs européens limités. Reconstruction économique et politique sur une base démocratique, d'accord, mais sans transfert, même partiel, de souveraineté.

Le Comité et la tendance ” fédéraliste “, dont Henri Frenay émerge comme la figure emblématique, veulent, eux, aller beaucoup plus loin. Aux heures les plus noires de la Seconde Guerre mondiale, Frenay, patriote mondialiste, a conçu l'idée d'un Vieux Continent unifié sur une base supranationale. En novembre 1942, révélera quarante ans plus tard Robert Belot dans le remarquable travail sur Frenay qui vient de lui valoir l'habilitation à diriger des recherches à l'Université, le chef de Combat écrivait au général de Gaulle qu'il faudrait dépasser l'idée d'État-Nation, se réconcilier avec l'Allemagne après-guerre et construire une Europe fédérale. Logique avec lui-même, Frenay se jette dès 1946 dans cette croisade européaniste aux côtés d'Alexandre Marc. Né Lipiansky à Odessa en 1904, ce théoricien du fédéralisme a croisé la trajectoire de Frenay à Lyon en 1941, puis après-guerre. A rebours de l'européanisme de droite inspiré des thèses monarchistes maurrassiennes ou du catholicisme social, les deux amis s'efforcent de gauchir le fédéralisme français alors fort de ” plusieurs dizaines de milliers d'adhérents “, ainsi que me l'assurera l'ancien chef de Combat en 1988.

Orientée à gauche, l'Union européenne des fédéralistes, l'UEF, est créée fin 1946. Elle va tenir son propre congrès à Rome en septembre 1948. Frenay en devient le président du bureau exécutif, flanqué de l'ex-communiste italien Altiero Spinelli, prisonnier de Mussolini entre 1927 et 1937 puis assigné à résidence, et de l'Autrichien Eugen Kogon, victime, lui, du système concentrationnaire nazi qu'il décortiquera dans L'Etat SS (Le Seuil, rééd. 1993). A ces trois dirigeants d'atténuer le profond malaise né de la participation de nombreux membres de l'UEF au congrès de La Haye, où Churchill et son gendre Sandys les ont littéralement roulés dans leur farine ” unioniste “.

Faut-il choisir entre le Vieux Lion et le pionnier de la Résistance intérieure française à l'internationalisme si radical ? Perplexité au Comité, donc à la CIA. Pour Churchill, sa stature d'homme d'État, d'allié de la guerre, sa préférence affichée pour le ” grand large “, les États-Unis ; contre, son refus acharné du modèle fédéraliste si cher aux européanistes américains et bientôt, ses violentes querelles avec le très atlantiste Spaak. En mars 1949, Churchill rencontre Donovan à Washington. En juin, il lui écrit pour solliciter le versement de fonds d'urgence (très riche à titre personnel, l'ancien Premier ministre britannique n'entend pas puiser dans sa propre bourse). Quelques jours plus tard, Sandys appuie par courrier la demande de son beau-père : de l'argent, vite, sinon le Mouvement européen de Churchill s'effondre. Comité et CIA, la principale bailleuse de fonds, débloquent alors une première tranche équivalant à un peu moins de 2 millions de nos euros. Elle permettra de ” préparer ” les premières réunions du Conseil de l'Europe de Strasbourg, qui associe une assemblée consultative sans pouvoir réel à un comité des ministres statuant, lui, à l'unanimité.

Pour soutenir leurs partenaires du Vieux Continent, ACUE et CIA montent dès lors des circuits financiers complexes. Les dollars de l'oncle Sam - l'équivalent de 5 millions d'euros entre 1949 et 1951, le méme montant annuel par la suite - proviennent pour l'essentiel de fonds alloués spécialement à la CIA par le Département d'État. Ils seront d'abord répartis sous le manteau par les chefs du Mouvement européen : Churchill, son gendre, le secrétaire général Joseph Retinger, et le trésorier Edward Beddington-Behrens. En octobre 1951, le retour de Churchill à Downing Street, résidence des premiers ministres anglais, ne tarira pas ce flot : entre 1949 et 1953, la CIA va en effet verser aux unionistes l'équivalent de plus de 15 millions d'euros, à charge pour eux d'en redistribuer une partie à leurs rivaux de la Fédération, la tendance de droite du fédéralisme français, laquelle reverse ensuite sa quote-part à l'UEF. Sommes substantielles mais sans commune mesure avec la manne que l'appareil stalinien international, le Kominform, investit au méme moment dans le financement souterrain des PC nationaux et des innombrables ” fronts de masse ” : Fédération syndicale mondiale de Prague, Mouvement de la paix, mouvements de jeunes, d'étudiants, de femmes…

Pour Frenay, c'est clair : l'Europe fédérale constitue désormais le seul bouclier efficace contre l'expansionnisme communiste. Mais comment aller de l'avant quand le nerf de la guerre manque si cruellement ? L'UEF n'est pas riche. Son président encore moins, dont la probité est reconnue de tous - après son passage au ministère des Prisonniers, Déportés et Réfugiés, Frenay, ancien officier de carrière sans fortune personnelle, a quitté l'armée au titre de la loi Diethelm de dégagement des cadres. Comme au temps de ” l'affaire suisse “, le salut financier viendra-t-il de l'allié américain ? Oui, assurent dès l'été 1950 les hommes de l'ACUE à un représentant français de l'UEF en visite à New York. Conforme à la position officielle du gouvernement américain en faveur de l'intégration européenne, leur aide ne sera soumise à aucune contrepartie politique ou autre, condition sine qua non aux yeux d'Henri Frenay. Et de fait, à partir de novembre 1950, l'ACUE va financer secrètement à hauteur de 600 000 euros l'une des initiatives majeures de Frenay et des fédéralistes de gauche : la création à Strasbourg, en parallèle du très officiel Conseil de l'Europe, d'un Congrès des peuples européens, aussi appelé Comité européen de vigilance.

S'associeront à ce projet des socialistes (Edouard Depreux), des religieux (le père Chaillet, fondateur de Témoignage chrétien ), des syndicalistes, des militants du secteur coopératif, des représentants du patronat et méme… des gaullistes tels Michel Debré ou Jacques Chaban-Delmas. Mal conçue médiatiquement, l'affaire échoue de peu. Raison de plus pour accentuer le soutien financier, oeuvre du secrétaire général de l'ACUE, Thomas Braden. Connu pour ses opinions libérales, cet ami du peintre Jackson Pollock, n'a pas hésité quand Donovan, son ancien patron à l'OSS, lui a demandé de quitter la direction du musée d'Art moderne de New York.

En juillet 1951, Frenay effectue à son tour le voyage des États-Unis sous les auspices du Congrès pour la liberté de la culture - une organisation que nous retrouverons bientôt. L'occasion de rencontrer les dirigeants du Comité et ceux de la Fondation Ford (mais pas ceux de la CIA avec lesquels il n'entretiendra jamais de rapports directs) pour leur faire part des besoins matériels des fédéralistes. Message reçu ” 5 sur 5 ” par les Américains…

À cette date, Braden ne figure plus parmi les dirigeants officiels de l'ACUE. En vertu du principe des vases communicants, l'agent secret esthète vient en effet de rejoindre Dulles à la CIA. Les deux hommes partagent cette idée de bon sens : face aux communistes, ce ne sont pas les milieux conservateurs qu'il faut convaincre, mais la gauche antistalinienne européenne, dont Frenay constitue un des meilleurs représentants. Braden va plus loin : ” Comme l'adversaire rassemblé au sein du Kominform, structurons-nous au plan mondial par grands secteurs d'activité : intellectuels, jeunes, syndicalistes réformistes, gauche modérée… “, plaide-t-il. D'accord, répond Dulles. Naît ainsi la Division des organisations internationales de la CIA. Dirigée par Braden, cette direction centralise, entre autres, l'aide de la Compagnie via l'ACUE aux fédéralistes européens. En 1952, l'American Committee for United Europe finance ainsi l'éphémère Comité d'initiative pour l'assemblée constituante européenne, dont Spaak sera président et Frenay, le secrétaire général.

Brouillés avec la ” Fédération “, leur rivale de droite qui servait jusque-là d'intermédiaire pour le versement des fonds CIA-ACUE par le truchement du mouvement churchillien, les amis de Frenay sont très vite au bord de l'asphyxie. Pour parer à l'urgence, Braden, virtuose du financement souterrain au travers de fondations privées plus ou moins bidon, va, cette fois, mettre en place une procédure de versements directs aux fédéralistes de gauche par des antennes para-gouvernementales américaines. A Paris, plaque tournante des opérations de la CIA en Europe avec Francfort, on opérera par le biais de l'Office of Special Representative, conçu à l'origine pour servir d'interface avec la toute jeune Communauté européenne du charbon et de l'acier (Ceca), ou de l'US Information Service (USIS). Par la suite, un bureau ACUE proprement dit sera ouvert.

Comme Jean Monnet, président de la Ceca, Frenay caresse, en cette année 1952, l'idée d'une armée européenne, pas décisif vers l'Europe politique selon lui. L'ACUE approuve chaudement. Prévue par le traité de Londres de mars 1952, cette Communauté européenne de défense comprendrait - c'est le point le plus épineux -, des contingents allemands. Reste à faire ratifier le traité par les parlements nationaux. Frenay s'engage avec enthousiasme dans ce nouveau combat. Pour se heurter, une fois encore, à de Gaulle, qui refuse la CED au nom de la souveraineté nationale et, déjà , du projet ultra secret de force atomique française, ainsi qu'aux communistes, hostiles par principe à tout ce qui contrarie Moscou. D'après les éléments recueillis par Robert Belot - dont la biographie du chef de Combat devrait sortir ce printemps au Seuil -, Frenay demandera même à l'ACUE de financer l'édition d'une brochure réfutant… les thèses gaullistes sur la CED.

Staline meurt en mars 1953. L'année suivante, Cord Meyer Jr, un proche de la famille Kennedy, remplace Braden à la tête de la Division des organisations internationales de la CIA. Mais 1954 verra surtout cet échec cuisant des européanistes : l'enterrement définitif de la CED. Découragé, Frenay abandonne alors la présidence de l'Union européenne des fédéralistes. A partir d'octobre 1955, les ” amis américains ” reportent donc leurs espoirs sur un nouveau venu, le Comité d'action pour les États-Unis d'Europe de Jean Monnet. Lié à Donovan et surtout à l'ambassadeur américain à Paris, David Bruce, un proche de Franck Wisner, Monnet est trop fin connaisseur du monde anglo-saxon pour accepter directement les dollars de la CIA. Compte tenu de sa prudence de Sioux, l'aide américaine à son courant européaniste devra emprunter d'autres voies. En 1956, Monnet se voit ainsi proposer l'équivalent de 150 000 euros par la Fondation Ford. Une offre qu'il décline, préférant que cet argent soit versé au professeur Henri Rieben, un économiste et universitaire suisse pro-européen qui vient d'être nommé chargé de mission aux Hautes Études commerciales de Lausanne. Rieben utilisera ces fonds en toute transparence financière pour créer un Centre de recherches européen.

En 1958, le retour du général de Gaulle, radicalement hostile aux thèses fédéralistes, annihile les derniers espoirs de l'UEF et de ses amis américains. Dissolution de l'ACUE dès mai 1960 puis cessation des financements occultes par la CIA s'ensuivent. En douze ans, la Compagnie aura quand même versé aux européanistes de toutes tendances l'équivalent de 50 millions d'euros sans être jamais prise la main dans le sac ! Mais pourra-t-on préserver longtemps le grand secret ?

La première alerte éclate dès 1962. Trop précise sur les financements américains, une thèse universitaire sur les mouvements européanistes doit être ” enterrée ” d'urgence en Angleterre. Ce remarquable travail est l'oeuvre du fils d'un camarade de résistance de Frenay, Georges Rebattet, créateur en avril 1943 du Service national maquis. Georges Rebattet, le successeur en 1952 de Joseph Retinger comme secrétaire général d'un Mouvement européen dont il a d'ailleurs assaini pour une bonne part le financement.

Deuxième secousse au milieu des années 1960. L'étau de la presse américaine (le New York Times et la revue gauchiste Ramparts ) se resserre sur une des filiales du ” trust ” Braden-Meyer, le Congrès pour la liberté de la culture où se côtoyaient des intellectuels antitotalitaires européens de haute volée - Denis de Rougemont, Manhès Sperber, Franz Borkenau, Ignazio Silone, Arthur Koestler ou, par éclipses, Malraux et Raymond Aron. Financé par la CIA au travers de la Fondation Fairfield, le Congrès édite en français l'une de ses revues les plus prestigieuses, Preuves . Jouant la transparence, Braden jette alors son pavé dans la mare. ” Je suis fier que la CIA soit immorale “, déclare-t-il en 1967 au journal britannique Saturday Evening Post , auquel il confie des révélations sensationnelles sur le financement occulte par la CIA du Congrès pour la liberté et sur le rôle d'Irving Brown dans les milieux syndicaux. Silence radio, en revanche, sur le soutien aux mouvements européanistes, le secret des secrets…

Ultime rebondissement à partir de juin 1970, quand le conservateur anglais pro-européen Edward Heath arrive à Downing Street. À sa demande, l'Information Research Department lance une vaste campagne pour populariser sous le manteau l'européanisme dans les médias et les milieux politiques britanniques. En 1973, l'Angleterre fait son entrée dans le Marché commun ; le 5 juin 1975, 67,2 % des électeurs britanniques ratifient la décision par référendum. Dans ce renversement de tendance en faveur de l'Europe, un homme s'est jeté à corps perdu : nul autre que le chef de la station de la CIA de Londres, Cord Meyer Jr. Ce bon vieux Cord qui remplaçait vingt ans plus tôt son copain Braden à la tête de la Division des organisations internationales de la Compagnie.

Par Rémi Kauffer * 01/03/2003 http://www.historia.fr

samedi 31 janvier 2009

7 août 1946 : mieux que Robespierre

Le 7 août 1946 est publié au Journal officiel le discours de Pierre-Henri Teitgen, garde des Sceaux, qui, évoquant l'épuration en cours, a déclaré à la Chambre : « Vous pensez sans doute que par rapport à Robespierre, Danton et d'autres, le garde des Sceaux qui est devant vous est un enfant. Eh bien, si l'on en juge par les chiffres, ce sont eux qui furent des enfants ! » Cette vaniteuse revendication est destinée, dans l'esprit de celui qui la fait, à réaffirmer sans ambiguïté sa détermination : il faut éliminer, physiquement et moralement, les nationalistes. Le démocrate-chrétien Pierre-Henri Teitgen poursuit en effet ceux-ci de sa haine depuis toujours. Il a tout fait dans le cadre du mouvement de résistance de Combat, pour éliminer, contrairement au fondateur de Combat, Henri Frenay, toute référence nationale dans les thèmes de propagande diffusés par la résistance. Son itinéraire comporte, à vrai dire, des zones d'ombre. Arrêté par la police allemande le 6 juin 1944, il a réussi à s'échapper dans des circonstances demeurées mystérieuses. C'est peut-être une raison supplémentaire pour afficher un fanatisme répressif sans faille contre les vaincus de 1944/1945.
Elu député MRP d'Ille-et-Vilaine aux deux Assemblées nationales constituantes (1945/1946), Teitgen est devenu ministre de la Justice et donc, à ce titre, chargé de couvrir de l'autorité de l'Etat les exactions en tous genres commises par les épurateurs lancés à la chasse aux «fascistes» (étiquette commode adoptée, sous la pression communiste, pour, désigner à la vindicte publique les nationaux et nationalistes de toutes nuances.)
L'épuration a été programmée dès 1943, à Alger, par le Comité français de libération nationale dont de Gaulle a pris le contrôle, après avoir évincé Giraud (pourtant l'artisan de la libération de la Tunisie). Le 21 octobre, une ordonnance organise la future répression contre tous ceux qui, de près ou de loin, ont servi ou simplement approuvé l'Etat français du maréchal Pétain. Des juridictions exceptionnelles sont mises en place, en juin et juillet 1944, par le commissariat à la justice du gouvernement provisoire, sous la direction du MRP François de Menton : cours de justice, dans le cadre des départements, chambres civiques et Haute Cour (pour le «gros gibier»). Ces juridictions, représentant une épuration officielle n'entrent, en fait, en fonction qu'en octobre 1944. Ce qui a laissé de longues semaines à une épuration sauvage : une « justice populaire » autoproclamée a constitué des « cours martiales » et « tribunaux militaires » qui décrètent des dizaines de milliers de condamnations et font procéder, en toute impunité, à des exécutions en dehors des normes de la plus élémentaires légalité. Il faut y ajouter les exécutions sommaires, c'est-à-dire les assassinats, perpétrés par des éléments «incontrôlés», couverts par les Comités départementaux de la libération. Ceux-ci ont pour mission officielle « l'anéantissement des agents de l'ennemi ». Une formule qui ouvre la voie aux interprétations les plus sanguinaires.
Entre le 26 août et le 1er octobre 1944, il y eut 600 000 à 700 000 personnes arrêtées sans mandat et incarcérées, dans des conditions souvent ignobles. Et il y a tous ceux dont les restes gisent encore en des lieux anonymes. L'oubli ? Le pardon ? Ni l'un ni l'autre.
P V National hebdo du 3 au 9 août 1995

vendredi 3 octobre 2008

Les communistes du «souterrain»

Jean Moulin, le héros de la Résistance, l'envoyé spécial du général de Gaulle en France sous l'Occupation, et dont la dépouille repose au Panthéon, était-il tout bonnement un agent du KGB ?
Question quasiment sacrilège qui m'aurait valu, si je m'étais permis de la formuler, une très lourde condamnation. D'autant que le célèbre résistant Henri Frenay, qui avait seulement suggéré ses attaches communistes, s'était vu, en la circonstance, condamné.
Et voici que la question resurgit, brutale. Coup sur coup, avec un grand article d'Annie Kriegel et d'Henri-Christian Giraud, qui fait la « Une » du Figaro-Magazine ; avec un livre bourré de révélations de Thierry Wolton, Le grand recrutement (1), interviewé dans le même numéro du Fig-Mag, et lors d'une émission, « La marche du siècle ».
« Descendre dans le souterrain » est une expression propre à certains militants communistes qui signifiait : passer à l'action clandestine.
Cette action pouvait prendre Deux formes : militer pour l'appareil clandestin du parti communiste qui a existé dès sa fondation, mais qui a pris une importance plus grande dans certaines circonstances tendues : l'occupation de la Ruhr en 1923 ; l'action défaitiste du parti communiste français, après sa dissolution, prononcée par le ministre de l'Intérieur, le socialiste Sérol ; la période qui va, sous l'Occupation, de juin 1941 (après entrée des troupes allemandes en Union soviétique), à août 1944 ; la guerre d'Indochine, celle d'Algérie ...
Dans son interview au Fig-Mag, Wolton évoque la figure d'un agent du GRU (service de renseignement de l'armée soviétique), Harry Robinson, qui opère comme recruteur d'espions dans les milieux communistes, ou para-communistes, tout de suite après la création du Komintern par Lénine en 1919 .
Robinson a continué à agir pendant la guerre. Et Wolton assure qu'il a obtenu, auprès d'un service occidental, la collection de ses messages secrets expédiés à Moscou. Il indique de même que Robinson a été livré à la Gestapo par le fameux Trepper, le « héros » de l'Orchestre Rouge, selon le très communisant Gilles Perrault.
Le service créé par Robinson n'est qu'une section des activités soviétiques en France, avant la guerre. Opère aussi le réseau du fameux général Muraille (pseudonyme d'un Balte dont l'identité, à notre connaissance, n'a jusqu'ici jamais été percée, mais que les archives soviétiques devraient aujourd'hui révéler).
Muraille, secondé par un communiste français, Emile Bougère (que j'ai bien connu et qui a laissé un volume de souvenirs inédits), est à la tête du réseau des « Rabcors ».
Rabcors est l'abréviation de « Rabonichki Korrespondanti » correspondants ouvriers). Ceux-ci en Russie, avant la prise du pouvoir par Lénine, étaient les agents d'information du parti bolchevik dans les entreprises.
A partir de 1927, un réseau identique qui regroupe plus de 2 000 correspondants, est constitué dans les entreprises françaises. Une page spéciale lui est consacrée dans L'Humanité.
En réalité, il s'agit d'une simple couverture pour l'espionnage industriel, particulièrement dans les entreprises qui travaillent pour la Défense nationale.
L'homme qui sélectionne ces agents pour le compte de Muraille, n'est autre qu'Emile Bougère. Des travailleurs dans les entreprises deviennent ainsi les espions des Soviétiques sans même s'en douter. Quelque temps plus tard, un autre réseau est constitué sous la direction d'un Polonais d'origine juive, Isaïa Birr, alias « Fantômes ». Trepper aurait pu travailler avec lui (2).
La gauche du parti radical
C'est dire l'importance et la diversité du « souterrain ».
Revenons à Robinson. Annie Kriegel et Giraud, dans leur article, établissent un parallèle entre le Trinity College de Cambridge, dans les années 30, et, à la même période, l'aile gauche du parti radical.
En Grande-Bretagne, le Trinity College de Cambridge fut la matrice des célèbres agents soviétiques Burgess, MacLean, Anthony Blunt et Philby
Ils indiquent que du militantisme politique, ils glissèrent à l'espionnage. Ils ne précisent pas que pour certains d'entre eux, l'homosexualité fut un facteur non négligeable.
« En France, écrivent-ils, mutatis mutandis, le scénario fut le même. Le vivier, ce n'est pas Trinity College et ses jeunes étudiants, mais l'aile gauche du parti radical et ses jeunes politiciens groupés d'abord autour du plus titré et du plus brillant d'entre eux, Pierre Cot, puis au sein de son cabinet quand Pierre Cot devient ministre, qui plus est ministre de l'Air. »
Ici, il faut citer un livre, complètement occulté par les médias, L'affaire Jean Moulin. La contre-enquête (préface de Jacques Soustelle), de Charles Benfredj, qui fut l'avocat du résistant Henri Frenay.
C'est Henri Frenay, le premier, qui attira l'attention sur la personnalité énigmatique de Jean Moulin. Avant guerre, celui-ci avait été surnommé le « Préfet rouge » lorsqu'il était en poste à Rodez, en 1937, et « Moulin rouge » à Amiens, en 1935.
Dans une lettre qu'il écrivit au colonel Passy le 13 juillet 1950, Frenay indiquait : « Jean Moulin avait été avant la guerre le chef de cabinet de Pierre Cot, communiste déguisé en radical, prototype accompli des actuels fellow-travellers (compagnons de route). Qui a-t-il choisi pour le seconder, c'est-à-dire pour user de ces pouvoirs dictatoriaux que nous avons si durement combattus ? Ils étaient trois : le colonel Manhès, l'actuel président de la Fédération nationale des déportés et internés, résistants et patriotes, organisation communiste.
Meunier et Chambeiron, tous deux actuellement députés communistes ... Jean Moulin, selon nous, a été l'homme du parti communiste.» (3)
Être l'homme du parti communiste est une chose. Être un agent soviétique en est une autre.
D'où l'intérêt du livre de Wolton. En fonction de documents de la Gestapo récupérés par les Alliés, il établit la réalité du contact entre Moulin et Robinson.
« Moulin et Robinson commentent Annie Krieger Giraud - ont collaboré dès la guerre d'Espagne... mais aussi pendant la guerre de 1939 à 1942. »
Réseau secret
Toujours selon cette source :
1) Les relations Robinson-Moulin sont antérieures à la désignation de ce dernier par De Gaulle, comme délégué de la France libre auprès de Résistance intérieure.
2) Interrogé par le KGB après la guerre, Trepper déclare. « Harry (Robinson) obtenait des informations de grande valeur de la part de Moulin. »
3) « "Les papiers Robinson" publiés par Wolton indiquent d'autre part que Moulin a fourni des informations à Robinson à l'époque du pacte germano-soviétique, donc avant son départ pour Londres. »
Passons à d'autres personnages qui constituent ce qu'il faut bien appeler un réseau secret. Dans le livre de Benfredj (4), on lit :
« Cot et Moulin ont été en relation quasi hebdomadaire nous le savons par ses déclarations (celles de Cot) dans Action (15 juin 1945) - comme vraisemblablement ils l'étaient tout aussi secrètement avec André Labarthe.» L'un était donc aux USA, l'autre auprès de Giraud, et le troisième au cœur du dispositif de De Gaulle.
Toujours selon la même source (c'est-à-dire Frenay), Pierre Cot était en liaison avec une madame Dangon. Elle le recevait fréquemment et s'occupait avant-guerre de sa propagande électorale.
Cette madame Dangon n'était autre que la femme de l'imprimeur communiste (de L'Humanité entre autres). C'est ce personnage que les communistes Tréand et Denise Ginollin « contactèrent », aussitôt après leur entrevue avec le lieutenant Weber de la Propagandastaffel, le 18 juin 1940, en vue de faire reparaître L'Huma. Ce qui ne put se faire, en raison de l'opposition de Vichy.
Récapitulons : sous l'Occupation, Moulin est à Londres, auprès de De Gaulle. Quand il vient clandestinement en France, il est l'homme-clé qui distribue les fonds aux divers mouvements de résistance. Le second, Pierre Cot, opère aux Etats-Unis, dans les milieux américains. Et le troisième homme, André Labarthe, est bien placé à Alger, auprès du général Giraud, c'est-à-dire de la Résistance de droite. Voilà une «troïka» redoutablement efficace.
A propos de Labarthe, on lit dans les Mémoires de Peter Wright, ancien directeur du MI 5 (Services secrets britanniques) publiés aux Etats-Unis sous le titre Spycalcher (Dell International Edition, août 1988) :
« En 1964, nous décryptâmes un message qui prouvait sans doute possible que Labarthe avait, durant cette période, travaillé comme espion soviétique... je découvris qu'un autre politicien français, Pierre Cot, ministre de l'Air du gouvernement Daladier d'avant-guerre, était également un espion soviétique ... J'obtins l'autorisation de fournir à la DST les renseignements prouvant que Cot et Labarthe étaient des espions soviétiques. Ils étaient âgés mais encore actifs sur le plan politique et cela me paraissait de bonne précaution. J'allais à Paris, au siège de la DST, au début de 1965. Je fus reçu par Marcel Chalet, sous-directeur du service ... II était violemment anticommuniste et pourtant admirait Jean Moulin, lui-même communiste plus que tout autre.. Malheureusement, Labarthe mourut d'une crise cardiaque pendant que Marcel [Chalet] l'interrogeait, et on laissa Cot en paix. » (5)
Ce texte est étonnant. Cot y est traité d'espion dans un livre paru aux Etats-Unis. Le fils Cot a-t-il engagé des poursuites ?
Mais il y a plus étonnant encore. Quoi ! Labarthe meurt d'une crise cardiaque pendant son interrogatoire, dans une enceinte de police ? Quelle magnifique occasion, pour un Gilles Perrault, par exemple, de s'indigner et de crier à l'assassinat ! Avec toute l'orchestration de la presse communiste, du Monde, de Témoignage Chrétien, de La Croix, de la Télévision, des chaînes de radio, etc...
Dites, avez-vous entendu quelque chose ? Pour ma part, rien.
Cela prouve que la cause de Labarthe était indéfendable. Et quand un espion soviétique meurt, son décès est escamoté.
Dernier point qui n'est pas abordé dans l'article du Figaro-Magazine, ni dans le livre de Wolton.
Dans le livre Lamia, nom de code de l'auteur, Thyraud de Vosjoli, agent de renseignement de la Résistance, resté aux Etats-Unis après la perte de l'Algérie française, il est clairement indiqué qu'à l'Elysée, dans l'entourage immédiat de De Gaulle, opérait un espion soviétique. Trois ou quatre pistes à ce sujet ont été évoquées. Peut-être les archives soviétiques nous livreront-elles un jour le nom attendu ?
Voilà qui pourrait intéresser Pierre Joxe qui, sous Gorbatchev, est allé rendre une petite visite aux successeurs du KGB et dont le père occupa avant-guerre le poste de directeur-adjoint du cabinet de Pierre Cot.
Roland GAUCHER National Hebdo du 11 au 17 février 1993
(1) Ed. Grasset
(2) Sur ces réseaux, cf. Roland Gaucher. Histoire secrète du Parti communiste français (Albin Michel, éd.)
(3) Benfredj L'Affaire Jean Moulin p. 62 et p. 63 (Albin Michel)
(4) o.c. p. 85
(5) o. p.65