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mardi 21 avril 2020

Aux origines de la cathophobie

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L’hostilité de la société moderne à l’Église catholique ne date pas d’aujourd’hui. Au-delà de ses aspects les plus démonstratifs, ses raisons sont liées à la vocation même de l’Église.
Simple aperçu sur une réalité mal connue selon une note de la direction générale de la gendarmerie nationale, publiée par Le Figaro le 22 septembre 2010, il se commet en France une profanation antichrétienne tous les deux jours. Encore ce chiffre paraît-il minoré si l'on se réfère aux indications que Brice Hortefeux a fournies le 4 novembre au Conseil de l'Europe, dans lesquelles le ministre de l'Intérieur évoque 410 dégradations de sites chrétiens (cimetières et lieux de culte) entre le 1er janvier et le 30 septembre 2010 soit plus d'une par jour. En regard, 40 sites musulmans et 35 sites israélites ont été vandalisés au cours de la même période.
En outre, ces agressions se multiplient puisqu'en 2009, la Mission Interministérielle de vigilance et de lutte contre les mouvements sectaires (Miviludes) n'avait dénombré « que » 226 actes de profanation, à 95 % antichrétiens comme le soulignait Mgr Marc Aillet, évêque de Bayonne, au lendemain de la profanation du tabernacle de l'église Saint-Laurent de Billère, le 29 octobre dernier. « À cet égard, observait-il, je ne peux m'empêcher de m'interroger sur la responsabilité morale de certains médias qui entretiennent dans la société française, un climat d'anticatholicisme particulièrement malsain, et passent quasiment sous silence les actes de profanation ou de vandalisme lorsque ceux-ci n'ont pas pour cible nos frères juifs ou musulmans ». La cathophobie est en effet bien partagée au sein de la société française, comme on l'a vu à de nombreuses reprises sous les pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI. Citons entre autres le faux procès intenté à Pie XII, la publicité faite au Da Vinci Code, la polémique montée autour de la levée d'excommunication des évêques lefebvristes et les déclarations de Mgr Williamson, celle organisée autour des propos de Benoît XVI sur le préservatif lors de sa visite en Afrique, les dessins du caricaturiste Plantu figurant le pape ou les évêques en pédophiles.
Rien de neuf sous le soleil du Bon Dieu : depuis les attaques des hommes des Lumières à celles des franc-maçons et rad-socs de la IIIe, en passant par la persécution révolutionnaire, l’Église en a vu d'autres. Reste à comprendre les raisons de cette hostilité aussi ancienne que notre modernité - englobant la période qui s'étend de la Réforme jusqu'à aujourd'hui.
La Vérité en débat
Les raisons du conflit, religieuses avant d'être historiques, se nouent d'abord sur la querelle autour de la Vérité : s'opposant au relativisme ambiant, l’Église témoigne d'une vérité transcendante et intangible, qui n'est pas une opinion parmi d'autres. Pour être moderne, cette dispute n'est pas nouvelle, elle apparaît déjà dans le dialogue entre Pilate et Jésus « Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité », dit le Christ « Qu'est-ce que la vérité ? », répond le sceptique procurateur.
Le débat est crucial et dans cette optique, Veritatis Splendor fut sans doute l'encyclique la plus importante publiée par Jean-Paul II. Pour nos sociétés démocratiques, fondées sur l'individualisme et qui réduisent le vrai à l'opinion, la prétention de l’Église catholique à avoir reçu en partage le dépôt de la vérité révélée est inacceptable. Elle aboutit à remettre en cause, sinon la forme démocratique du pouvoir tel qu'il est conçu dans nos sociétés occidentales, dû moins l'absolutisme de la démocratie : « Dans certains courants de la pensée moderne, écrit Jean-Paul II, on en est arrivé à exalter la liberté au point d'en faire un absolu qui serait la source des valeurs. »
Par ces mots, le pape polonais caractérise le conflit entre le catholicisme et le libéralisme. Les tenants de cette idéologie ne le lui envoient pas dire : ce n'est pas par hasard qu'Alain Peyrefitte, par exemple, oppose dans Le Mal français, aux nations latines et catholiques dont il annonce le déclin, les sociétés anglo-saxonnes individualistes, habitées par l'esprit de la Réforme. Le protestantisme aurait préparé l'avènement du capitalisme, à l'esprit duquel l’Église catholique demeure étrangère. C'est donc comme un corps étranger que celle-ci subsiste au cœur de la société moderne. Et les défenses immunitaires de ladite société la traitent logiquement comme une menace.
Certes, l’Église s'est ralliée à la démocratie - mais il subsiste une grosse ambiguïté dans le contenu qui est de part et d'autre donné à ce terme, ambiguïté qui apparaît pleinement lorsque Benoît XVI en appelle à la loi naturelle, « norme écrite par le Créateur dans le cœur de l'homme », comme antidote au relativisme éthique : « Une conception positiviste du droit semble dominer chez de nombreux penseurs aujourd'hui, constate-t-il. Selon eux, l'humanité, ou la société, ou en fait la majorité des citoyens, devient la source ultime de la loi civile. Le problème qui se pose n'est donc pas la recherche du bien mais celle du pouvoir, ou plutôt de l'équilibre des pouvoirs. À la racine de cette tendance se trouve le relativisme éthique, dans lequel certains voient même l'une des principales conditions de la démocratie, car le relativisme garantirait la tolérance et le respect réciproque des personnes. Mais s'il en était ainsi, la majorité d'un instant deviendrait la source ultime du droit. L'histoire montre très clairement que les majorités peuvent se tromper. La vraie rationalité n'est pas garantie par le consensus d'un grand nombre, mais uniquement par la transparence de la raison humaine à la Raison créatrice et l'écoute commune de cette Source de notre rationalité ».
On est prié de laisser sa foi au vestiaire
Au nom de cette loi naturelle fondée par Dieu, l’Église fait entendre sa voix, souvent discordante, en développant une anthropologie inconciliable avec le matérialisme, sous ses différents aspects. C'est au nom de cette conception de l'homme qu'elle est entrée en conflit, tant avec le libéralisme qu'avec le socialisme - puisqu'elle répudie la lutte des classes et prétend faire évoluer la société par la charité plutôt que par la révolution -, mais aussi avec l'hédonisme qui imprègne les sociétés occidentales, et même aujourd'hui avec une certaine forme d'écologisme qui considère l'homme comme un nuisible. En somme, avec à peu près toutes les idéologies qui ont marqué ces cinquante dernières années.
Ça fait beaucoup de monde et beaucoup d'intérêts. Or, parce qu'elle est plus visible, structurée et hiérarchisée qu'aucune autre religion, l’Église catholique possède les moyens de faire entendre sa voix. Cette visibilité et cette structuration fournissent d'ailleurs un argument de plus contre elle : « Vous pouvez accepter Dieu au nom de la liberté de conscience, mais à condition de refuser toute organisation par derrière, susceptible de limiter la liberté absolue de penser par soi-même », écrivait le professeur Claude Nicolet dans un dossier élaboré par la Ligue française de l'Enseignement en janvier 1989.
Ceux qui ne partagent pas la foi catholique pourraient hausser les épaules : après tout, qu'importe ce que le pape pense de l'homosexualité ou de l'avortement ? Pourtant, ceux-là même qui dénoncent l'intolérance de l’Église ne supportent pas qu'elle tienne un autre langage que celui du « politiquement correct » et contredise le prêt-à-penser médiatique.
Pour la faire taire, ses adversaires ont ressorti du vieux placard rad-soc la défroque laïciste, remise à neuf, dont l'argument principal n'est pas recevable pour les catholiques : la religion se cantonnerait au domaine privé et ne saurait s'immiscer dans les affaires publiques. On est prié de laisser sa foi au vestiaire. L'accepter, pour l’Église catholique et apostolique, reviendrait à renoncer à la mission que lui a confiée le Christ. On aurait alors affaire à des catholiques schizophrènes, à la Bayrou.
Pour l'y contraindre, les attaques médiatiques se succèdent, avec le risque d'entretenir le climat d'hostilité dont parle Mgr Aillet, et dont le vandalisme et les profanations ne sont que la partie la plus spectaculaire.

Hervé Bizien Le Choc du Mois novembre 2010

lundi 27 août 2012

JEAN SÉVILLIA Un historien incorrect

Historien, rédacteur en chef adjoint du Figaro Magazine, Jean Sévillia publie un ouvrage érudit, argumenté et très accessible contre les falsifications de l'Histoire depuis le rôle de l'immigration dans la construction de la France jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale en passant par les relations entre l'Église et la science.
o L'Action Française 2000 – Depuis Le Terrorisme intellectuel (Perrin, 2000), vous poursuivez une oeuvre de démystification du politiquement, de l'historiquement et du moralement correct. Comment expliquez-vous leur emprise sur notre société ?
o Jean Sévillia – La manipulation des esprits par l'idéologie officielle ne date pas d'aujourd'hui. L'école de Jules Ferry, derrière sa neutralité apparente, développait un projet éminemment politique : former des citoyens républicains échappant à l'influence de l'Église. Mais le politiquement correct a pris tant d'importance, aujourd'hui, parce qu'il se situe à un carrefour. Évolution de l'idéologie dominante en premier lieu. Les années d'après-guerre ont été dominées, dans le milieu intellectuel, par le communisme version soviétique. Après le choc de 1956 – le rapport Khrouchtchev, la révolte de Budapest écrasée dans le sang –, de nombreux intellectuels rompent avec le PC tout en restant marxistes. Le tiers monde, dans les années 1960, sert d'exutoire à leur espoir : c'est de Chine ou de Cuba que viendra la révolution.
Suit Mai 68, qui est, en dépit des apparences, une révolte individualiste contre les deux puissances de l'époque : l'État gaulliste et le Parti communiste. Les idées de Mai touchent toute la société. À droite, le giscardisme en sera l'héritier, avec ses réformes sociétales directement issues de 68. À gauche, le PC entame son déclin, qui mettra quinze ans à s'accomplir. À la patrie, paradigme gaulliste, la droite préfère le libéralisme. À la révolution, paradigme marxiste, la gauche préfère désormais les droits de l'homme, la liberté de l'individu. À la fin des années 1980, quand le système soviétique s'effondre, la gauche est déjà ralliée aux lois du marché, et la droite a adopté la révolution des moeurs venue de la gauche.
D'où une convergence entre droite et gauche, dans les années 1990, qu'on a appelée le libéralisme libertaire, nourrissant une vision commune de l'homme et de la société. La planète est un marché, le monde est une sphère de libre-échange humain, matériel, financier et culturel, où les frontières doivent tomber parce que les concepts de nation ou de civilisation sont caducs. Toutes les cultures se valent, l'individu est libre de choisir ses idées et ses valeurs, débarrassé des références dogmatiques et religieuses. Tel est le fond de sauce du politiquement correct qui peut accommoder tous les plats, mais avec des variantes et des nuances dans le dosage selon le lieu et le moment.
L'emprise de ces idées sur la société s'explique par le fait qu'elles rencontrent une sorte de consensus chez les élites médiatiques et culturelles qui les assènent au nom du magistère moral qu'elles croient détenir. Les élites politiques partagent cette idéologie dans leur majorité ; si ce n'est pas le cas, leur outillage intellectuel, doctrinal, moral et spirituel est si faible, dans l'ensemble, qu'elles ne voient rien à y opposer et qu'elles cèdent devant, par ignorance ou par lâcheté.
Une torsion du réel
o Par quels processus intellectuels la très anglo-saxonne correctness se manifeste-t-elle ?
o Le politiquement correct est une torsion du réel, une manipulation des faits, pratiquée dans le but de faire concorder l'idéologie dominante et l'apparence de la réalité. Dans le cas de l'Histoire, qui est l'objet d'étude de mon livre Historiquement incorrect après l'avoir été d'Historiquement correct, le politiquement correct ne cherche pas à approcher le passé, à l'expliquer, mais à lui faire dire quelque chose pour aujourd'hui. L'historiquement correct, au fond, est l'expression d'un message destiné à nos contemporains : ce n'est pas une démarche scientifique de compréhension du passé, c'est une démarche idéologique d'instrumentalisation du passé. Concrètement, sur le plan de la méthode, le phénomène se traduit par trois procédés majeurs. En premier lieu l'anachronisme : on juge le passé en lui appliquant les critères politiques, moraux, mentaux et culturels d'aujourd'hui. En deuxième lieu le manichéisme : l'histoire est ainsi interprétée comme la lutte du bien et du mal, mais un bien et un mal qui sont définis selon les normes actuellement dominantes. En troisième lieu l'esprit réducteur : alors que l'histoire est toujours le lieu de la complexité, où les causes et conséquences s'enchevêtrent dans un écheveau qu'il faut démêler avec prudence et sans a priori, le politiquement correct gomme cette complexité au profit d'une lecture monocausale des événements, toujours conduite selon le fil rouge de deux ou trois idées extraites du corpus idéologique contemporain, comme l'intolérance ou le racisme, qui finissent par occuper tout l'espace, faussant à l'évidence l'interprétation de la réalité.
o Pourquoi le christianisme et, singulièrement, le catholicisme font-ils directement ou indirectement l'objet des principales attaques des nouveaux cagots ?
o Plusieurs strates idéologiques se superposent ici. Un fond d'antichristianisme qui est latent ou explicite, dans les milieux intellectuels occidentaux, depuis le XVIIIe siècle et la Révolution française. Un fond d'anticléricalisme à l'ancienne qui persiste, singulièrement en France, en dépit de ce qu'on a pu nommer le compromis laïque qui a été conclu entre l'Église et la société civile, après le choc de 1905, dans l'entre-deux guerres et surtout après 1945. Bouffer du curé, à gauche, est un réflexe conditionné que n'ont pas effacé les années où les chrétiens progressistes ou même marxistes avaient le vent en poupe. Cet anticléricalisme s'est réveillé sous Jean-Paul II, et se poursuit sous Benoît XVI, mais sur d'autres bases. Alors que l'assiette chrétienne ne fait que se réduire en Europe occidentale et en France en particulier, du fait de la déchristianisation et de la sécularisation de notre société, et alors que nous traversons une époque de relativisme total, l'Église reste la seule institution qui défend l'idée selon laquelle il existe une objectivité du bien et du mal. Par ailleurs, alors que nous sommes dans un univers de dérégulation, l'Église dispense également un enseignement social qui rappelle que l'argent est un moyen et non une fin, et que le bien commun ne peut naître du seul respect des lois du marché.
Anticléricalisme
Ainsi donc, en ce début du XXIe siècle, un nouvel anti-christianisme ou un nouvel anticléricalisme se lève parce que le catholicisme constitue un obstacle au libéralisme libertaire, idéologie dominante du moment. Il est donc logique qu'il devienne la cible du politiquement correct. Il faut être conscient que cela ne va pas s'arrêter, d'autant moins que le catholicisme – ce n'est pas contradictoire avec ce que je viens d'énoncer quant à son recul sociologique – est en même temps reparti de l'avant, avec de nouvelles générations qui n'ont pas les mêmes réflexes que leurs aînées, et qui n'ont pas peur de s'affirmer catholiques.
o Les questions religieuses sont d'une manière ou d'une autre présentes dans chacun des dix chapitres qui composent votre ouvrage. Leur accordez-vous une valeur décisive, et pourquoi ?
o Je leur accorde en effet une valeur décisive. Je pense que la crise de notre société est en profondeur une crise spirituelle, ou du moins une crise du vide spirituel. Sans faire d'angélisme et sans considérer que les questions financières et monétaires sont secondaires, il est quand même frappant de constater à quel point la spirale dans laquelle nous sommes engagés depuis quelques années, notamment depuis 2008, révèle la place occupée par l'argent dans l'esprit contemporain. Je ne dis pas que si le scénario le pire se produit, une crise systémique entraînant l'effondrement de notre économie, ce sera sans importance. Aujourd'hui, toutefois, tout se passe comme si perdre de l'argent, c'était tout perdre. En creux, cela révèle tout ce à quoi nos contemporains ne croient plus.
Retour du religieux
Ce vide, cependant, n'est pas naturel, car l'homme est naturellement un être religieux. Les divinités du temps sont l'argent et le sexe, mais cela ne pourra pas durer, tout simplement pour des raisons anthropologiques. Les reconstructions de demain, a contrario, s'opéreront dans un contexte où le religieux comptera. Ne fût-ce qu'à cause de la place grandissante de l'islam dont l'espace européen. Être chrétien, ce n'est pas une identité : c'est une grâce personnelle conférée par le baptême et fécondée par la foi. Mais les civilisations et les nations, réalités collectives, possèdent une identité. Or historiquement, la civilisation occidentale et la nation française sont liées au christianisme.
o Quelles réformes – morales, politiques, spirituelles – vous sembleraient impératives pour stopper la propagation de... la propagande ?
o Défions-nous de l'illusion selon laquelle un coup de baguette magique résoudra la question. Vous le dites vous-même : le problème se situe à la charnière du politique, du moral et du spirituel. Dans cette mesure, il s'agit d'un combat de longue haleine, dont on ne voit pas forcément l'issue à vue humaine. Ce n'est pas une raison pour se décourager, moins encore pour capituler. D'autant que des victoires peuvent être remportées. Songez combien la vérité sur les guerres de Vendée, occultée depuis l'origine, a avancé en vingt-cinq ans, grâce aux travaux de Reynald Secher et d'autres historiens comme Alain Gérard. Considérez comme la vérité sur Katyn a fini par s'imposer, même s'il faut lutter pour la faire connaître. Il n'existe donc pas de fatalité. Pour mener le combat contre le politiquement correct, il faut de la détermination, du courage, de la volonté, mais aussi de l'intelligence, de la patience et du travail. Beaucoup de travail.
Propos recueillis par Louis Montarnal L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 1er au 14 décembre 2011
 ✓Jean Sévillia, Historiquement incorrect, éditions Fayard, 360 pages, 20 euros.

samedi 28 mai 2011

Le Vatican contre le Kremlin

Le Figaro Magazine - 13/03/2010
 Philippe Chenaux raconte soixante-dix ans de confrontation entre l'Église catholique et le communisme, en Europe, de Benoît XV à Jean-Paul II et de Lénine à la chute du système soviétique.
 Le 6 juin prochain, la cérémonie de béatification du père Jerzy Popieluszko aura lieu à Varsovie. En 1984, alors que la Pologne était encore communiste, ce prêtre avait été enlevé, puis torturé à mort, par la police politique. Ses « messes pour la patrie », célébrées après le coup de force du général Jaruzelski contre le syndicat Solidarnosc, en 1981, rassemblaient des milliers de fidèles : le pouvoir avait décidé de le faire taire. La béatification de celui qui rejoint l'interminable liste des martyrs du communisme aura lieu, symboliquement, sur la place où Jean-Paul II avait célébré la messe lors de sa première visite dans le pays, en 1979.
Le père Popieluszko, s'il vivait, aurait aujourd'hui 62 ans : le face-à-face entre l'Église et le communisme, en Europe, ne relève donc pas d'un passé lointain. Cette histoire, toutefois, a connu des phases différentes, et ne s'est pas traduite que par un bras de fer : des deux côtés, catholique comme marxiste, il y a eu aussi des tentatives de séduction. C'est ce que raconte, dans une lumineuse synthèse, l'historien suisse Philippe Chenaux, à qui l'on devait déjà une excellente biographie de Pie XII (Cerf, 2003). Professeur d'histoire de l'Église à l'université du Latran, à Rome, l'auteur est un chercheur : il s'appuie sur les archives, et non sur des partis pris. Schématiquement, il distingue trois grandes périodes. De 1917 à 1945, confrontée à deux grands systèmes totalitaires (le bolchevisme et le nazisme), l'Église refuse de choisir « entre Charybde et Scylla » ; de 1945 à 1958, elle est, en partie malgré elle, assimilée au camp occidental en lutte contre l'empire soviétique ; de 1959 à 1989, elle contribue à la chute de cet empire.
« Là où règne le pouvoir des bolcheviks, l'Église chrétienne est persécutée avec plus de férocité qu'aux trois premiers siècles de la chrétienté. » Cet avertissement est lancé par l'archevêque (orthodoxe) d'Omsk, le 7 février 1919, dans un télégramme envoyé au pape. Le 2 avril suivant, ayant entendu cet appel au secours, Benoît XV demande à Lénine, par l'entremise de son secrétaire d'État, le cardinal Gasparri, de mettre fin aux persécutions antireligieuses : « L'humanité et la religion vous en seront reconnaissants. » La réponse, écrit Chenaux, sera « aussi irrévérencieuse dans la forme que ferme sur le fond ». Aussi étrange que cela paraisse, le Saint-Siège mettra du temps à mesurer la violence du nouveau régime.
Au nom de la politique concordataire qui était alors la règle au Vatican, Rome cherche d'abord un accord avec les soviets. Lénine, comprenant l'intérêt d'un compromis en vue de la normalisation internationale de son régime, n'y fait pas obstacle. Ainsi une convention sera-t-elle conclue entre le Saint-Siège et l'Union soviétique, au sujet de l'aide aux victimes de la famine russe : signé le 12 mars 1922, l'accord Pizzardo-Vorovskij reconnaît aux prêtres catholiques la liberté de se déplacer en Russie, clause essentielle aux yeux de Pie XI, nouvellement élu. La mission catholique se soldera néanmoins par un échec.
Dès 1929, l'offensive antireligieuse s'intensifie. Cette période voyant aussi la montée du nazisme, il est envisagé de publier une encyclique qui condamnerait à la fois le communisme et le nationalisme raciste. Finalement, deux documents paraîtront presque en même temps. Le 14 mars 1937, Mit brennender Sorge condamne le régime nazi et, le 19 mars suivant, Divini Redemptoris dénonce le communisme comme « intrinsèquement pervers ».[btr]
Philipe Chenaux, qui fait justice de la légende d'un Pie XII admirateur d'Hitler, montre que, pendant la Seconde Guerre mondiale, la neutralité apparente de l'Église dissimule un jeu officieux : le rapprochement du Saint-Siège et des Etats-Unis. À l'issue du conflit, alors que Staline étend son emprise sur l'Europe de l'Est et que Mao contrôle la Chine, le Vatican représente une pièce importante sur l'échiquier de la guerre froide. En réponse au poids des partis communistes français et italien, Pie XII pousse à la formation d'une Europe dont la démocratie chrétienne (Schuman, De Gasperi, Adenauer) prendrait la barre.
Jean XXIII, élu en 1958, et son successeur, Paul VI, pape en 1963, se voulant hommes de dialogue, pratiquent l'ouverture à l'Est. Le concile Vatican II, en dépit de la demande présentée par 200 évêques, se refuse à renouveler la condamnation du communisme. Une omission peu appréciée par les « Églises du silence », qui ont eu l'impression d'être lâchées par Rome, au profit d'une stratégie dont les bénéfices seront maigres.
À la Libération, la France avait déjà subi la crise du progressisme chrétien, avec ses prêtres-ouvriers adeptes de « la main tendue » aux communistes. Après le concile, par milliers, des militants catholiques cèdent à la tentation : Chenaux parle d'un « moment gauchiste » de l'Église. En 1990, le cardinal Decourtray, archevêque de Lyon, en fera l'aveu rétrospectif, regrettant « une certaine connivence » de sa génération de prêtres avec l'idéologie marxiste.
Tout change en 1978 avec l'élection de Jean-Paul II, pape slave qui a expérimenté de l'intérieur la réalité du communisme. En ébranlant le régime en Pologne, par le moyen de son soutien à Solidarnosc, le pape déclenche une vague qui déferlera sur tout le système soviétique.
Chenaux reprend la formule de Maritain, qui qualifiait le marxisme d'« hérésie chrétienne ». Le communisme soviétique, en effet, avec ses dogmes, ses rites et son clergé, avait tout d'une contre-Église. Aujourd'hui, en Europe, le catholicisme doit affronter le vide du consumérisme libéral-libertaire, ou la concurrence de l'islam. À tous égards, c'est une autre histoire qui a commencé.
L'Église catholique et le communisme en Europe (1917-1989), de Philippe Chenaux, Cerf, « Histoire ».

lundi 17 août 2009

L'échec d'un Nuremberg du communisme précipité par ... des anticommunistes.

Les frères Kaczynski, respectivement Premier ministre et président de la République de Pologne, ont subi un échec : leur loi sur la décommunisation du pays a été invalidée par la Cour constitutionnelle. Essentiellement à cause de leurs méthodes et parce que le processus d'épuration semble avoir atteint ses limites.

La Cour constitutionnelle polonaise a partiellement invalidé, le 12 mai dernier, la loi de décommunisation défendue par les frères Kaczynski. Leur campagne contre les anciens agents communistes avançait jusqu'alors tambour battant. Le 17 avril dernier, le déclenchement de l'offensive a fait l'effet d'un coup de tonnerre. Premier accusé : le général Wojciech Jaruzelski, ancien secrétaire général du Parti communiste, qui exerça une dictature sur la Pologne entre 1981 et 1989. Il est accusé de « crime communiste » pour avoir instauré la loi martiale, dans le but de briser - sans succès - le syndicat Solidarité. A 83 ans, il encourt 10 ans de prison.
Même s'il n'est pas certain qu'il empêcha une invasion de son pays par l'Union soviétique, qui a toujours privilégié des solutions polono-polonaises pour éviter les rebellions d'une nation nombreuse et prompte au soulèvement, Jaruzelski, malgré son orthodoxie communiste semble avoir été un patriote. Sa rencontre avec Jean-Paul II en juin 1983, sur laquelle l'ancien dictateur lèvera bientôt le voile, dans le cadre de la béatification du Saint Père, débouche un mois plus tard sur la levée de la loi martiale. A la fin de l'année, le Parlement vote une amnistie pour les dissidents. De toute évidence, les deux hommes ont trouvé un terrain d'entente dans l'intérêt supérieur de la Pologne. Reste à savoir si Jaruzelski, qui n'était pas un ange mais un politicien communiste rompu aux manœuvres et aux rapports de force, a délibérément travaillé en accord avec le pape ou s'il savait le camp socialiste vaincu d'avance.
Jugé et disculpé en 1996 par des accusateurs complaisants, ce n'est qu'aujourd'hui que le général se souvient des persécutions qu'il a fait endurer aux résistants : « cette période a été un cauchemar [ ... ] J'étais sous la pression de forces internes et externes. Je souffre encore aujourd'hui, je présente mes excuses à ceux qui ont souffert injustement, à ceux qui ont pu être arrêtés injustement, je présente mes excuses à toutes les victimes ».

Jaruzelski, traître ou patriote ?
Mais les frères Kaczynski n'ont cure des excuses du vieux tyran et ne souhaitent pas le faire bénéficier de circonstance atténuantes et encore moins d'une prescription. Le fait qu'ils n'entendent pas limiter la décommunisation au procès symbolique de Jaruzelski va précipiter leur défaite. Selon eux, « il faut rayer de l'espace public les criminels et les traîtres à la patrie ». Et c'est peut-être par leur intransigeance qu'ils feront échouer ce qui aurait pu devenir une sorte de procès de Nuremberg symbolique du communisme attendu par des millions de personnes. Le jour même de la mise en accusation de Jaruzelski, ce sont 700 000 Polonais, âgés de 35 ans et plus, exerçant des responsabilités, qui recevaient un questionnaire de deux pages, à retourner avant le 15 mai à l'Institut du souvenir national (IPN), dépositaire des archives de la Sécurité d'Etat, l'équivalent du KGB en Pologne.
Une loi, votée le 15 mars, les obligeait à répondre - sous peine de licenciement et d'une interdiction d'exercer leur profession durant dix ans à une question délicate : « avez-vous collaboré secrètement et sciemment avec les anciens services de sécurité polonais ? »
Aucune sanction n'est prévue pour ceux qui avoueront une collaboration. En revanche, leur nom sera publié sur le site internet de l'IPN. Plusieurs médias publics ont aussitôt fait savoir qu'ils évinceraient les anciens agents et collaborateurs. Jusqu'alors, la décommunisation ne concernait que 30 000 personnes. En vertu d'une loi de 1997, seuls les parlementaires, les ministres, les magistrats et les hauts fonctionnaires étaient obligés d'avouer leur collaboration avec les communistes. C'est pourquoi la nouvelle loi est fortement contestée, y compris par les dissidents anticommunistes.

Une déclaration obligatoire de loyauté
Le journal Gazeta Wyborcza, ancien organe clandestin, a décidé de boycotter l'enquête. Il reproche aux Kaczynski de vouloir englober trop de gens, trop longtemps après la fin de l'ère socialiste. La loi amalgame en outre les véritables agents avec les milliers de quidams contraints d'informer la Sécurité d'Etat sous peine de persécutions envers eux ou leur famille. Pour l'ancien résistant Wojciech Mazowiecki, « signer une telle déclaration, sous la menace d'une interdiction de travailler, est aussi humiliant que d'avoir été contraint par la police communiste de signer une déclaration de loyauté ! » Le 23 avril, Bronislaw Geremek, ancien chef de la diplomatie polonaise, membre dirigeant de Solidarité et grande figure de l'opposition anticommuniste, perdait son mandat de député au Parlement européen pour avoir refusé de répondre à l'enquête.
Les méthodes brutales adoptées par les frères Kaczynski sont également au coeur de la contestation. Au nom d'une légitime condamnation du passé communiste, les jumeaux sont accusés d'adopter des méthodes soviétiques. Craignant une invalidation de leur loi, ils ont fait effectuer des recherches dans les archives de l'lPN, pour trouver des éléments permettant de faire pression sur les juges de la Cour constitutionnelle, chargée de statuer sur la légalité des lois.
Ce qui n'a pas empêché l'invalidation de plusieurs articles du texte, déclarés anticonstitutionnels, notamment ceux concernant la publication des noms sur Internet. Toutefois, même si elle doit être révisée, la loi n'est pas irrecevable. Selon Janusz Kurtyka, directeur de l'IPN, « la Pologne en a besoin, car notre pays n'a pas achevé son processus de sortie de la période communiste et de ses conséquences à long terme ».
Patrick Cousteau monde et vie. 9 juin 2007