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mercredi 29 décembre 2021

Frédéric Guillaume II de Prusse ou l’hédoniste tyrannique

En hommage à Elfrieda Popelier et à son fils Dirk Vandenbosch, tous deux décédés et passionnés par l’histoire de Prusse

Le 25 septembre 1744 est la date de naissance du neveu de Frédéric II de Prusse, qui règnera sous le nom de Frédéric Guillaume II. De ce neveu, Frédéric II disait, avec le cynisme qui lui était coutumier : « Mon neveu va dilapider le trésor et les femelles règneront sur le royaume ». Frédéric-Guillaume était effectivement un garçon totalement dépourvu de sérieux.

Son oncle avait vu juste : dès son accession au trône en 1786,  les favoris et les maîtresses donnent le ton, les finances de l’État ne tardent pas à sombrer dans le rouge. La Prusse perd son redoutable appareil militaire, qu’elle ne peut plus financer dans de telles conditions, et ne peut pas faire face efficacement aux troupes jacobines qui ravagent les Pays-Bas et la Rhénanie. Avec une armée prussienne de facture frédéricienne intacte et des finances publiques solides, la sinistre farce parisienne de 1789 aurait été rapidement terminée et nous n’en supporterions plus les exécrables conséquences au quotidien, avec notre effroyable cortège de ministricules wallons qui  ne jurent que par les “valeurs” (?) de 1789 et qu’on imagine fort bien coiffés d’un bonnet phrygien, dont les affublait souvent, jadis, le coup de crayon de l’inoubliable Alidor, dessinateur de Pan puis de Père Ubu.

Les sergents de cette armée prussienne, si elle était restée intacte, auraient sifflé la fin de la récréation et remis les trublions au pas, de concert avec leurs homologues impériaux, croates, wallons, autrichiens, dont nos magnifiques régiments de Ligne ou de Beaulieu. La piétaille jacobine aurait été balayée comme fétus de paille à Valmy et Paris serait tombé sans retard. L’incurie du neveu farfelu a rendu cette œuvre de salubrité continentale impossible. Nous en payons toujours les conséquences aujourd’hui, car l’Europe aurait été unie sans grandes effusions de sang et surtout sans l’intervention de l’Angleterre. Celle-ci n’aurait jamais plus été capable de semer la discorde sur le continent.

Au moment de la paix de Bâle, en 1795, Frédéric Guillaume II renonce au profit de la France jacobine à la rive gauche du Rhin, ce qui constitue une trahison inouïe vis-à-vis du Saint-Empire et de son histoire car la maîtrise du bassin du Rhin constitue le socle géographique de l’impérialité romaine et germanique. C’est parce qu’il a réussi à maîtriser les bassins du Rhône et du Rhin que César a donné son nom à la fonction impériale. C’est parce qu’il maîtrise et le Rhin et le Rhône et le Danube (du moins jusqu’à la plaine hongroise) qu’Othon Ier restaure l’impérialité en Europe, portée cette fois par l’ensemble des peuples germaniques (et non plus seulement des Francs comme du temps des Pipinnides, de Charlemagne et des Carolingiens). Renoncer au Rhin, c’est renoncer à la mission romaine des Germains, c’est nier la seule dynamique féconde de l’histoire européenne, sans laquelle l’Europe n’est plus l’Europe, mais un conglomérat amorphe de tribus indisciplinées, qui se suicident par leurs incessantes chamailleries.

Pour faire face aux critiques acerbes qui stigmatisaient l’intolérable laxisme de Frédéric Guillaume II, critiques qui regrettaient la Prusse spartiate de son oncle, le roi noceur et impolitique impose une censure très sévère, alors que Frédéric II, roi fort, capable de décisions justes et tranchées, était connu pour sa libéralité sur le plan des idées. On connaît d’ailleurs son amitié pour Voltaire. La leçon à tirer de ce règne calamiteux, c’est que les régimes laxistes sont souvent plus liberticides que les régimes quiritaires et virils. La censure sert à faire taire les critiques constructives, seules critiques pertinentes. Les régimes de démagogues véreux que nous subissons contrôlent bien davantage la presse, notamment en la subsidiant et en subsidiant les histrions de tous poils qui s’y produisent, que certains régimes réputés “autoritaires”.

Robert Steuckers

http://www.archiveseroe.eu/histoire-c18369981/72.

lundi 6 décembre 2021

Djihad 1914-1918 (Jean-Yves Le Naour)

 

Jean-Yves Le Naour, historien, est un spécialiste de la Première Guerre mondiale à laquelle il a consacré plusieurs ouvrages.

Il nous revient avec un livre consacré à un projet méconnu de l’empereur d’Allemagne Guillaume II : reproduire « l’alliance impie » de 1536 entre le roi chrétien François Ier et le sultan Soliman le Magnifique. En 1898, le Kaiser Guillaume II se rend à Constantinople pour y rencontrer le sultan Abdulhamid II, isolé diplomatiquement depuis qu’il a laissé se perpétrer des massacres de centaines de milliers d’Arméniens de 1894 à 1897.

Suivi par de nombreux correspondants de presse, Guillaume II visite ensuite Jérusalem, fait une excursion à Bethléem, profite de son séjour en Palestine pour recevoir le sioniste Theodor Herzl, qui lui fait part de son projet d’Etat juif, auquel il accorde une oreille bienveillante. Puis il met le cap sur Beyrouth, Baalbek et Damas. C’est à Damas, le 8 novembre 1898, au cours d’un banquet offert en son honneur, que Guillaume II prononce un discours dans lequel il affirme que « les 300 millions de musulmans dispersés sur la Terre » peuvent être assurés que « l’empereur allemand sera toujours leur ami et protecteur« . La manœuvre de l’Allemagne vise à se rapprocher de l’Empire ottoman et se poser en défenseur des musulmans dans le but d’actionner le levier du panislamisme en cas de conflit avec l’Angleterre. Un appel au djihad lancé par le sultan ottoman, calife de l’Islam et commandeur des croyants, pourrait provoquer de sérieux troubles dans les colonies britanniques, en Inde, mais aussi en Egypte, et pourrait faire perdre au Royaume-Uni la possession du Canal de Suez. Tel est le plan des stratèges allemands.

En 1904, après la conclusion de l’Entente cordiale entre Paris et Londres, l’Allemagne étend aux colonies nord-africaines de la France son projet de soulèvement panislamique. Et après la signature de la Triple-Entente en 1907, qui fait de la Russie l’alliée du Royaume-Uni et de la France, l’Allemagne envisage comment vingt millions de musulmans dans le Caucase et en Asie centrale pourraient paralyser la Russie en cas d’appel au djihad.

Mais en 1908, la révolution des Jeunes-Turcs, partisans d’un Etat laïque, remet en question tout le patient travail d’approche de l’Allemagne. Toutefois, les Jeunes-Turcs sont pragmatiques et Enver Pacha, qui commande l’armée ottomane en Libye contre les Italiens, a tôt fait de comprendre le pouvoir mobilisateur de l’appel à la guerre sainte pour les tribus locales. Le panislamisme refait surface au nom de la Realpolitik.

En novembre 1914, la Turquie entre en guerre et le vendredi 14 novembre 1914, devant la mosquée Fatih, le Commandeur des Croyants proclame la guerre sainte. Mais l’appel du calife n’obtient pas le résultat escompté et peine à atteindre les différentes populations visées. Le seul endroit où elles répondent à l’appel n’est pas le plus stratégiquement avantageux : la belligérance des oasis de Tripolitaine et de Cyrénaïque est toujours bonne à prendre, mais comme un piètre lot de consolation. Des agitateurs sont envoyés par Constantinople aux quatre coins du monde musulman. Ils sont repérés dans les Indes, en Afghanistan, au Maroc. Ce livre en examine les résultats variés et les raisons qui les expliquent.

Le jour où, de la fenêtre de son palais, le chérif de La Mecque tire sur la soldatesque turque et appelle les Arabes à se soulever contre les Ottomans, accusés d’être des traîtres à l’islam, le djihad conçu à Berlin et exécuté à Constantinople rend son dernier souffle. Nous sommes en juin 1916.

Djihad 1914-1918, Jean-Yves Le Naour, éditions Perrin, 304 pages, 20 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/djihad-1914-1918-jean-yves-le-naour/83342/

samedi 16 janvier 2021

L’Europe des rois

Carte de l'Europe en 1923

Les têtes couronnées face aux tragédies du XXe siècle.

Le 24 mai 1913, le mariage de la princesse Victoria-Louise de Prusse, fille du Kaiser Guillaume II, avec le prince Ernest-Auguste de Hanovre permet à l’empereur d’Allemagne, au roi d’Angleterre George V et au tsar Nicolas II d’être réunis à Berlin. Les trois souverains, qui règnent sur la moitié du monde, sont les petits-fils de la reine Victoria. Ce cousinage ne les empêchera pas, un an plus tard, d’entrer dans la guerre à la tête de leurs peuples. Le conflit s’achèvera, en Allemagne comme en Russie, mais aussi en Autriche-Hongrie, par la révolution et l’effondrement de la monarchie. Vingt ans plus tard, une nouvelle guerre déchirera l’Europe et provoquera la chute de quatre royaumes (Italie, Yougoslavie, Roumanie, Bulgarie).
Vingt-deux monarchies européennes en 1914 (en comptant les royaumes et principautés d’Allemagne), dix après la Seconde Guerre mondiale. Quel rôle les têtes couronnées ont-elles joué au cours de ces années qui ont bouleversé le continent ? Jean des Cars, éminent spécialiste des sagas dynastiques, expose les faits, pays après pays, décennie après décennie, dans un ouvrage vivant et documenté, d’autant plus plaisant à lire qu’il se compose de près de 170 sous-chapitres qui racontent chacun une histoire (1). Dans cette fresque, politique et destins familiaux se mélangent, attisant parfois les rivalités nationales, les freinant d’autres fois. A part quelques exceptions, ce qui caractérise ces rois et ces reines, même en temps de guerre, est de s’être tenus à l’écart des déchaînements idéologiques de l’époque. Jean des Cars, avec talent, donne à voir « d’abord des êtres humains avec leurs vies intimes (…) et la croyance dans le symbole, suprême et sacré, qu’ils incarnent ».
Siméon de Bulgarie, roi de 1943 à 1946, exilé pendant cinquante ans, puis revenu dans son pays en 1996, y a été Premier ministre de 2001 à 2005. Etonnante trajectoire qu’il retrace dans une autobiographie où l’émotion perce à chaque page, tout en évitant la nostalgie (2). Ici éclate une notion du pouvoir conçue comme un service à rendre aux autres, et non à soi. C’est si rare aujourd’hui que cela fait du bien.

Jean Sévillia

(1) Le Sceptre et le Sang, de Jean des Cars, Perrin, 474 p., 23 €.

(2) Un destin singulier, de Siméon II de Bulgarie, avec Sébastien de Courtois, Flammarion, 382 p., 22 €.

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/leurope-des-rois/ 

jeudi 24 décembre 2020

LA FAUTE DU KAISER

 L’hégémonie allemande voulue par Guillaume II a préparé la guerre de 14

     Alors que l’actualité internationale est commandée, à propos de la crise syrienne, par le bras de fer entre Obama et Poutine et par les divisions entre Européens, se replonger dans le monde d’il y a un siècle, c’est à la fois retrouver des éléments comparables (la mondialisation, l’ambition russe manifestée jusqu’au Moyen-Orient, le dynamisme allemand) et des différences radicales (la plus tangible étant que les Etats-Unis, à l’époque, ne comptaient pas, hors l’Amérique latine, sur la scène internationale).
     Comme l’univers a changé ! Le constat s’impose en lisant le livre que Charles Zorgbibe consacre à Guillaume II. Juriste et historien, ancien professeur à la Sorbonne et ancien doyen de la faculté de droit de Paris-Sud et recteur d’Aix-Marseille, l’auteur, qui a déjà publié des biographies de Herzl, Delcassé, Metternich et Talleyrand, est un spécialiste des relations internationales. C’est donc cet angle qu’il privilégie pour relater la vie du dernier empereur allemand, dans un ouvrage facile à lire, mais dont on peut regretter les trop nombreux dialogues prêtés aux personnages, procédé qui, ces échanges n’étant pas attestés, altère malheureusement le caractère scientifique de ce travail qui s’appuie pourtant sur une documentation solide.
     Roi de Prusse et empereur allemand en 1888, Guillaume II se sépare de Bismarck dès 1890, donnant un « nouveau cours » (Neue Kurs) à la politique allemande. En liaison avec l’essor industriel du Reich, le souverain pousse son pays à l’expansion commerciale, maritime et coloniale. Mais cette politique heurte de plein fouet les intérêts britanniques, et incite la France à se rapprocher de la Russie : ainsi se met en place le mécanisme des alliances qui enclenchera la Première Guerre mondiale.
     Zorgbibe est indulgent avec son héros. Il ne peut cacher, cependant, les contradictions de Guillaume II qui menait cette politique en voulant rester ami avec l’Angleterre – il était un petit-fils de la reine Victoria – et en aspirant à la paix avec la France. A partir de 1913, la logique des faits sera plus forte, et l’Europe roulera vers la guerre. S’il n’était pas le seul coupable, le Kaiser n’en était pas innocent.

Jean Sévillia

Guillaume II, de Charles Zorgbibe, Fallois, 398 p., 24 €.

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/la-faute-du-kaiser/

lundi 26 décembre 2011

Histoire à l'endroit : La 11e heure du 11e jour du 11e mois de l'an 1918

Le 11 novembre 1918, à 11 heures, clairons sonnent le Cessez-le-feu. Ainsi s'achève la Grande Guerre.
« 10 h 45. Une salve de 150 s'abat sur Dom-le-Mesnil. 10 h 57. Les mitrailleuses tirent des deux côtés. 11 heures. Là-bas, au bout de la passerelle, un clairon invisible a sonné. Cessez le feu !
Levez-vous ! Au drapeau ! Et, soudain, de la terre de France, des corps invisibles qui se sont blottis dans son sein pour échapper à la mort, monte une vibrante Marseillaise, saluée en face par les cris des Allemands qui sortent de leurs abris et agitent leurs armes. C'était la fin. »  
Cette évocation des derniers combats livrés le 11 novembre 1918, devant Dom-le-Mesnil, par les poilus des 415e et 142e régiments d'infanterie contre les Maikâfer de la Garde prussienne, est extraite d'un livre(1) publié en 1932 par le général Maxime Weygand, l'un des négociateurs de l'armistice.  
Cet armistice, les Allemands l'ont demandé, dès le 6 octobre, au Président américain Woodrow wilson, ouvrant des négociations au bout lesquelles les plénipotentiaires allemands - le sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères, Mathias Erzberger, le comte Oberndorff, le général von Winterfeldt et le capitaine de vaisseau Vanselow - se présentent, le 7 novembre, par la route de Haudroy, aux avant-postes français.
Ils y arrivent à 20h20, avec plusieurs heures de retard sur l'horaire prévu, en raison du mauvais état des routes, encombrées par les troupes qui refluent et coupées par des centaines d'arbres que leurs propres troupes ont abattus pour couvrir leur retraite.
À Spa, les voitures officielles ont même été accidentées : la voiture de tête est rentrée dans un mur et la suivante l'a percutée, sans toutefois faire de blessés.
Un clairon français sonnant le Cessez-le-feu, debout sur le marchepied de la voiture de tête, un officier français, le capitaine Lhuillier, accompagne les parlementaires allemands jusqu'à La Capelle, où les attend le commandant de Bourbon-Busset, chef du 2e bureau de la 1ere Armée, qui les conduira jusqu'au maréchal Foch, commandant en chef des armées alliées.
Dans la nuit du 7 au 8 novembre, ils gagnent en voiture, puis en train, une clairière des bois de Rethondes, près de Compiègne (ils ne connaîtront pas leur destination). C'est là qu'à neuf heures du matin, ils rencontrent, dans un autre train, le maréchal Foch, le général Weygand et, du côté britannique, l'amiral Sir Rosslyn Wemyss et le contre-amiral Hope. Les plénipotentiaires des deux camps s'installent dans « un wagon-restaurant dont les deux salles ont été réunies en une seule, une large table en occupe le centre », où l'État-Major à coutume de travailler, relate Weygand.
Foch est confiant. « Les clauses militaires de la convention qu'il a mission d'imposer ont été, dans l'ensemble, établies par lui. Il sait que, si l'ennemi les accepte, leur application donnera aux Gouvernements alliés le pouvoir de conclure la paix qu'ils voudront, ou de reprendre, en cas de nécessité, les hostilités dans des conditions, militaires extraordinairement améliorées par la possession de têtes de ponts sur le Rhin. Si l'ennemi refuse de signer, dans six jours une puissante offensive sera déchaînée sur le front de Lorraine où il n'est plus en état d'amener des forces à la rescousse ; une nouvelle et importante victoire est certaine. »
Le plus haut degré de pathétique
L'Allemagne, en effet, est à bout : les mutineries, commencées au port de Kiel, s'étendent, des troubles ont lieu à Berlin, des Conseils d'ouvriers et de soldats se forment dans l'armée, on réclame l'abdication du Kaiser Guillaume II. Sur le front, les régiments poursuivent la lutte avec des effectifs dérisoires.
Les clauses principales de l'armistice sont lues aux Allemands. Le capitaine von Helldoff, qui accompagne leur délégation comme secrétaire, pleure. Le visage du général von Winterfeldt, « très pâle, est empreint d'une douloureuse expression ».« La scène atteint dans sa simplicité le plus haut degré de pathétique ; le moment est poignant. », écrit Weygand.
Les parlementaires allemands, qui disposent de 72 heures pour accepter ou refuser ces conditions, demandent vainement une suspension immédiate et provisoire des hostilités. Au cours des trois jours suivants, ils tentent sans grand succès d'obtenir des adoucissements des conditions, en faisant valoir notamment la gravité des troubles intérieurs en Allemagne et la menace d'une révolution bolchevique, qui pourrait toucher les alliés par contagion et empêcher l'Allemagne de leur fournir les réparations qu'ils réclameront.
Cependant, le 9 novembre, les événements se précipitent : le chancelier Max von Baden prononce l'abdication de l'Empereur Guillaume II, et tandis que le président du parti majoritaire, Friedrich Ebert, devient chancelier, la République allemande est proclamée au Reichstag.
Le 11 novembre, à Rethondes, les dernières discussions s'ouvrent à 2h 15. À 5 h 10, l'armistice est signé : il prendra effet à 11 heures.
Dans la matinée, partout sur le front, les agents de liaison courent prévenir les chefs d'unité - certains d'entre eux compteront parmi les derniers tués de la Grande Guerre. Devant Dom-le-Mesnil, la fusillade et le marmitage continuent à faire rage. Envoyé cherché par le capitaine Lebreton, le soldat Delaluque, du 415e RI, se prépare, comme d'autres clairons tout au long du front, à sonner le Cessez-le-feu.
« L'officier lève lentement la main, raconte Patrick de Gmeline dans son livre Le 11 novembre 1918 (2). Delaluque assure l'instrument dans sa main et se prépare. Il appréhende de se lever, de sortir au milieu de cette mitraille. Que va-t-il se passer lorsqu'il va émerger de son trou ?
11 heures, allez-y !
Alors Delaluque sort, se rétablit, se dresse, lentement, face aux lignes allemandes. Il embouche son clairon, aspire, emplit ses poumons, gonfle les joues et lance les notes du Cessez-le-feu. Il lui semble qu'elles couvrent toutes les explosions, les claquements, les détonations, qu'elles les éteignent. Tout autour de lui, des silhouettes se dressent, émergent de la terre dévastée. »
À la même heure, à Paris, les cloches de toutes les églises se sont mises à sonner, à toute volée.
Hervé Bizien monde & vie. 19 novembre 2011
1. Général Weygand, Le 11 novembre, Flammarion, 1932
2. Patrick de Gmeline, Le 11 novembre 1918, Presses de la Cité, 1998

mercredi 5 octobre 2011

Les déclarations de lord Balfour

En 1921 déjà l’on parlait du désarmement. Et déjà c’était à coups de bons sentiments éloquents, d’intentions à coup sûr généreuses, mais aussi de paralogismes qui faisaient peine à entendre. Maurras a beau jeu de souligner le caractère incohérent des paroles de lord Balfour, personnage dont on se souvient essentiellement aujourd’hui à cause de sa déclaration de 1917 en faveur d’un foyer national juif en Palestine, tentative qui posa elle aussi de nombreux problèmes dont nous ne sommes pas entièrement sortis en raison de la politique louvoyante du gouvernement anglais, qui cherchait à ménager et les communautés juives sionistes et les Arabes de Palestine.

Que reproche donc Maurras au désarmement dans cette Politique du 11 septembre 1921, quand il souligne les erreurs de Balfour ? simplement de ne jamais atteindre son but. Pour désarmer il faut que la situation s’y prête. Pour désarmer assez, il faut donc que la situation politique soit assez apaisée, mais alors le désarmement n’apparaît plus aussi urgent. Pour désarmer complètement, il faudrait que la paix règne déjà. Et si la paix règne, qu’a-t-on besoin de désarmer ? Les bons sentiments on le voit tournent en rond et se révèlent impuissants là où il faudrait du réalisme politique. Au delà de la bouffonnerie logique, ce que Maurras reproche au désarmement c’est justement de n’être jamais qu’une promesse irréalisable qui sert aux politiques à éviter de prendre leurs responsabilités dans ce qu’elles ont de difficile ; en l’occurence la chimère du désarmement a surtout servi, aux lendemains de la guerre, à renvoyer avec de belles promesses ceux qui voulaient non une Allemagne, mais les Allemagnes, multiples, prospères individuellement, mais aux ambitions et possibilités militaires limitées. On leur imposa silence avec la promesse de désarmement de l’Allemagne unie.

Empêcher l’Allemagne de s’armer en l’empêchant d’exister unie plutôt que chercher à la désarmer, voilà qui paraissait effectivement une meilleure solution que les geignements de paix de la SDN. D’autant que le désarmement pratique d’une Allemagne unie se révèle aussi impossible que le désarmement théorique est illogique : on ne détruit jamais que les armes passées ou présentes, et il suffit d’une puissance de production et d’organisation suffisante pour réarmer à neuf sitôt qu’on veut reprendre de la puissance. Les lignes de Maurras en 1921 sont ici, une fois de plus, en avance sur son temps : c’est bien à partir de son organisation nouvelle et de ses productions industrielles non soumises aux inspections que l’Allemagne se reconstruira, retrouvera des marges d’indépendance économiques et politique, désserrera l’étau mis en place par les Alliés et réarmera jusqu’en 1940.

Et sur ces considérations qui seront inlassablement exposées par l’A.F. dans l’après-guerre, Maurras en rajoute en prenant au vol un article de Capus qu’il commente également dans sa revue de presse du jour : pourquoi cette impuissance ? en raison du régime. La République c’est l’impuissance, éventuellement corrigée un peu de l’extérieur comme ce fut le cas tant que la pression allemande s’exerçait, entre 1870 et 1918. La seule efficacité relative de la république, ça a été l’oeuvre de Bismarck, puis de Guillaume II. Que penser d’un tel régime qui est impuissant à conjurer les périls et qui n’a de sursaut que dans la mesure où l’aiguillon de ces périls le menace ? Et qu’en penser alors qu’il retombe, en 1921, dans ses défauts les plus prévisibles, endormi dans la fausse sécurité d’une victoire acquise un prix trop cher et mal exploitée ?

samedi 6 novembre 2010

Bismarck et l’Afrique (2)

Bismarck fut contraint d’évoluer et de définir une nouvelle politique ; elle fut élaborée sous la pression des événements durant les années 1884-1890. Trois arguments avaient “tempéré” les certitudes du “chancelier de fer” : le problème de l’émigration allemande, celui de la marine et, enfin, la question du prestige du Reich.
1 - Pays d’émigration durant tout le XIXe siècle, l’Allemagne avait vu partir sans espoir de retour 3 500 000 des siens entre 1819 et 1885. Il s’agissait d’une véritable hémorragie humaine et les groupes de pression coloniaux, dont la Ligue coloniale fondée en 1883, militèrent pour que ce flot soit détourné vers ces colonies de peuplement appartenant à l’Allemagne.
2 - L’Allemagne s’était lancée dans un ambitieux programme maritime destiné à garantir la liberté commerciale sur toutes les mers du Globe. Mais encore fallait-il disposer de points d’appui sûrs ; il était donc nécessaire de posséder des colonies.
3 - Les initiatives commerciales privées permettaient, certes, à l’État de ne pas être engagé dans un engrenage colonial, mais, en cas de menace pesant sur des ressortissants allemands, là où aucune autre autorité européenne ne s’exerçait, fallait-il les laisser massacrer sans intervenir ?
Bismarck, qui ne pouvait plus s’opposer au mouvement de course aux colonies, tente alors de le contrôler, afin de le freiner ; il affirma alors que la constitution d’un empire colonial n’était pas un but, une fin en soi mais simplement un moyen de soutenir, d’aider le commerce de l’Allemagne. C’est précisément pour faire respecter la liberté des activités commerciales allemandes qu’il accepta la constitution des premiers noyaux de colonisation en Afrique orientale, au Togo et au Cameroun.
Le 24 avril 1884, après de longues hésitations, Bismarck télégraphia au consul allemand du Cap qu’à partir de ce jour les 1 500 kilomètres situés entre les fleuves Orange et Cunene (au sud de l’Angola) étaient placés sous protection du Reich. L’Allemagne se lançait donc à son tour dans la course aux colonies. Le 6 juillet 1884, le drapeau allemand fut hissé à Lomé (Togo) et, le 12 juillet, le protectorat proclamé au Cameroun.
Avec retard, mais avec résolution, l’Allemagne venait donc de prendre place parmi les nations intéressées par l’Afrique. Le contexte international imposait qu’une tractation coloniale se fasse au niveau européen. Afin que les rivalités coloniales ne se transforment pas en conflits armés entre les puissances, et pour que l’Allemagne ait une “part” d’Afrique à la hauteur de sa puissance en Europe, Bismarck réunit une conférence internationale à Berlin. Elle se tint du 15 novembre 1884 au 26 février 1885. Le partage du continent y fut organisé et codifié.
En 1890, Bismarck fut écarté des affaires par l’empereur Guillaume II. A partir de cette époque, une nouvelle politique fut suivie.
Ne se contentant plus de réclamer la liberté pour ses maisons de commerce, le Reich exigea une place en Afrique correspondant à sa véritable puissance. Vecteur de cette volonté, la Ligue pangermaniste (Alldeutscher Verband) diffusa ses idées au moyen de nombreuses publications ; ses relais dans la presse nationale et régionale étaient très influents. Divers comités coloniaux soutenaient, favorisaient ou encourageaient les initiatives gouvernementales. Les milieux industriels et financiers acquis à l’expansion coloniale agissaient auprès de différents organes de presse et l’ensemble entretenait un climat favorable à la revendication d’une “place au soleil” pour l’Allemagne.
A partir de 1890 toujours, l’État allemand prit la place des compagnies coloniales incapables de mener cette nouvelle politique qui était d’assurer au Reich une place en Afrique digne de sa puissance.
Un problème se posait, cependant, qui était de savoir comment faire un Empire à partir d’une poussière de modestes comptoirs. Ce fut l’oeuvre d’un homme, le Dr. Kayser, directeur de la Section coloniale du ministère des Affaires étrangères.
Il ne fut guère encouragé par le chancelier Caprivi, successeur de Bismarck ; il lui fallut en effet attendre 1894 pour que le chancelier Hohenlohe, après avoir définitivement engagé l’Allemagne dans une véritable politique coloniale, accepte une augmentation significative des crédits coloniaux.
par Bernard Lugan http://www.france-courtoise.info

samedi 7 février 2009

3 février 1924 : le poison américain

L'homme qui meurt, le 3 février 1924, a reçu le prix Nobel de la paix en 1919. C'est une de ces tragiques ironies dont l'histoire a le secret. Car peu d'hommes auront provoqué autant de sanglantes catastrophes que lui. Thomas Woodrow Wilson, président des Etats-Unis, est en effet le premier responsable de la Seconde Guerre mondiale.
Commençons par le commencement : Wilson est élu président en 1912. Il doit cette élection à un curieux personnage, le «colonel» House. Grade d'opérette, House n'ayant jamais servi dans l'armée. Fils d'un juif de Hollande ayant d'abord émigré au Mexique, puis aux Etats-Unis, House a un métier typiquement américain : organisateur de campagnes électorales. Intelligent, intrigant, prêt à tout, il manipule avec maestria un électorat et fait élire un gouverneur du Texas, puis un sénateur. Quand Wilson est candidat à la présidence, House prend l'affaire en main et hisse au pouvoir son client. Celui-ci a désormais une éminence grise, omniprésente, qui lui écrit, entre autres, ses discours. Quand Wilson envoie, en 1913, House en mission diplomatique auprès du Kaiser Guillaume Il, il lui écrit cet étonnant mot d'introduction : « Aux Etats-unis, il est la Puissance derrière le Trône » !
Puissance d'autant plus déterminante que Wilson est malléable. Fils, petit-fils et beau-fils de pasteurs presbytériens, victime de fréquentes phases de dépression, il affiche un rigorisme puritain sans faille. « II fit, écrit Bullitt, ses prières à genoux matin et soir pendant toute sa vie. Il lut tous les jours la Bible. Il usa deux ou trois bibles au cours de son existence ». Ces lectures l'ont convaincu qu'il est l'instrument de la Providence. Analysant son profil psychique, Freud insiste sur « son identification en sauveur de l'humanité, qui devint un trait si important et si évident de son caractère dans les dernières années de sa vie ». Quand le même homme est à la tête de la puissance matérielle américaine et se veut la voix de Dieu, les résultats peuvent être dévastateurs. Effectivement, ils vont l'être.
House eut un jour cet aveu : « M. Wilson ne possédait aucune expérience de la politique ». Il fallait donc guider ses pas... A un moment où, la guerre faisant rage en Europe depuis 1914, l'éventuelle intervention des Etats-Unis devrait logiquement s'avérer décisive. Or, dans leur immense majorité, les Américains n'accordaient qu'un faible intérêt aux affaires européennes. Il aurait été d'ailleurs difficile, à la plupart d'entre eux, de situer sur une carte du monde les principaux pays d'Europe. L'opinion américaine était clairement neutraliste et isolationniste. En 1916, la réélection de Wilson à la présidence, obtenue de justesse, se fit sur le slogan électoral « Voter Wilson, c'est voter pour la paix ». A peine réélu, Wilson déclara solennellement devant la Chambre et le Sénat : « Je promets à mon pays de le tenir en dehors de la guerre ». Trois mois plus tard, il lançait les Etats-Unis dans la tourmente. Le «colonel» House avait fait le nécessaire.
Les énormes quantités de matériels américains firent pencher la balance. Mais la victoire alliée était lourde de menaces : en humiliant les vaincus, les traités de paix ne firent que disposer des mines destinées à éclater vingt ans plus tard, provoquant le cataclysme de la Seconde Guerre mondiale. Wilson y fut pour beaucoup. Lui qui, selon Galtier-Boissière, déclarait en 1918, au sujet de la France et de l'Angleterre :
« Lorsque la guerre sera terminée, nous pourrons leur imposer notre manière de voir ».
P.V National Hebdo du 30 janvier au 5 février 1997

lundi 19 novembre 2007

LE SCANDALE DE L'EMPRUNT RUSSE DE 1906

Il y a tout juste cent ans, le gouvernement de Léon Bourgeois de la IIIe République propose aux épargnants français de placer leurs économies dans un emprunt russe. Il remporte un énorme succès populaire. A juste titre, car il est garanti par deux Etats : la Russie et la France. Pourtant les épargnants devront vite déchanter. La révolution bolchevique ne voudra jamais reconnaître cet engagement. Même après la chute du communisme, des négociations interminables n'ont permis qu'un geste symbolique aux derniers détenteurs des titres.
C'est une affaire qui mérite d'être rappelée car elle démontre qu'en toutes circonstances, il ne faut jamais faire confiance à l'Etat!
A priori, il n'y avait aucune raison pour que la République française aide l'Empire des Tsars à satisfaire ses immenses besoins en capitaux d'investissement. Les deux régimes, dans une Europe quasi entièrement monarchique à la fin du XIXe siècle, étaient à l'opposé l'un de l'autre. La France, pour le compte de la Turquie, avait attaqué en 1854-1855 la Russie (guerre de Crimée) et, bien entendu, Moscou était restée neutre lors de la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Mais la grande méfiance réciproque entre Berlin et Paris par la suite pouvait se transformer en crise grave à tout moment. Les Français, face à la très grande supériorité du Reich à tous les points de vue, cherchaient désespérément des Alliés. Sans beaucoup d'espoir, et afin de créer un front éventuel à l'arrière de l'Allemagne, ils se tournèrent vers les Russes, peu enthousiastes. En octobre 1888, la France (président du conseil Charles Floquet) offrit un premier prêt bancaire de 500 millions de francs or aux Russes. Le geste était important, mais pas suffisant.

Un acte patriotique

A la suite de circonstances diverses, dont la lutte commune contre le terrorisme anarchiste, et des erreurs commises par l'empereur Guillaume II, après qu'il eut «démissionné» le chancelier Bismarck, un rapprochement de plus en plus chaleureux débuta. Il prit l'aspect d'une coopération militaire. Là-dessus, il y eut la guerre entre le mikado et le tsar, au cours de laquelle les Français restèrent passifs. Battue par le Japon en 1905, victime de terribles troubles révolutionnaires, la Russie, bien qu'ulcérée,n'avait pas le choix. Elle se tourna vers la IIIe République, afin de relancer son économie durement touchée. Mais une double opposition se dressa: les révolutionnaires russes, et la gauche parisienne.
Les anti-tsaristes russes souhaitaient la ruine du régime, afin de renverser «l'autocrate». Il fallait donc empêcher toute aide étrangère, ou au moins la lier à des conditions politiques humiliantes pour Nicolas II. Le parti socialiste français, et en particulier Jean Jaurès, appuyaient à fond les exigences de l'opposition russe, entendant bloquer l'emprunt sollicité par la Russie sur notre marché financier, et qui s'élevait alors à 1 milliard 250 millions de francs or. En avril 1906, le président du conseil Léon Bourgeois passait outre aux adversaires de l'accord, en donnant son autorisation. Ce qui entraînait automatiquement une double garantie aux épargnants: celle de Paris, et celle de Moscou. L'enthousiasme populaire fut indescriptible. Les souscripteurs se bousculèrent, car ils avaient conscience, à la fois de faire une bonne affaire, et d'accomplir un acte patriotique, protéger la France contre le risque de guerre, en s'assurant un allié reconnaissant à l'Est. ils furent environ 1 500 000 à prendre des actions russes, pour un total de 12 milliards 500 millions de francs or.
La fureur des opposants russes était extrême. Maxime Gorki, célèbre écrivain, s'exprima ainsi : « Voilà donc ce que tu as fait, toi France, mère de la Liberté ! Ta main vénale a fermé à tout un peuple la voie de l'indépendance! » (cité par Nicolas Tandler, in Les secrets de Lénine, p.33, Ed. Dualpha, 2006).

Tout alla bien jusqu'au coup d'Etat de Lénine en novembre 1917. A peine au pouvoir, les bolcheviques annulent, le 3 février 1918, tout remboursement de l' emprunt. Devant la menace, signifiée dès le 23 novembre 1917, le gouvernement de Paris avait garanti le paiement des titres le 19 janvier 1918. Il ne pouvait faire autrement, vu la guerre en cours. Mais, sitôt la paix revenue, les épargnants sont abandonnés. Ce n'est qu'en 1996, quatre- vingt-dix années après 1906, qu'un accord avec la Russie nouvelle accordera un pitoyable dédommagement aux descendants ayant conservé leurs titres familiaux.
Alexandre Martin : National Hebdo février 2006.