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dimanche 28 avril 2024

Le coup de tonnerre de la nationalisation de la Compagnie du canal de Suez

 

Il y a soixante ans, la France, le Royaume-Uni et Israël attaquaient l’Égypte du président Gamal Abdel Nasser, coupable d’avoir nationalisé la Compagnie du canal de Suez. Cette piteuse expédition marqua la fin de la domination coloniale sur l’Égypte. Analyse de l’événement et documents de l’époque.

par Vincent Capdepuy

En avril 1951, le Majliss d’Iran — le Parlement — décida la nationalisation de l’Anglo-Iranian Oil Company (AIOC). Deux ans plus tard, en août 1953, le premier ministre Mohamed Mossadegh parvint à mettre en fuite le chah, mais il fut très rapidement arrêté grâce à l’intervention des services secrets américains qui organisèrent un coup d’État en faveur de ce dernier, favorable aux intérêts occidentaux. En 1954, la British Petroleum Company, avatar de l’AIOC, était de retour en Iran et intégrait une holding composée de plusieurs compagnies pétrolières occidentales, l’Iranian Oil Participants Ltd. Les profits seraient désormais partagés pour moitié entre l’Iran et les compagnies étrangères.

Gamal Abdel Nasser

En 1956, un scénario tout à fait semblable aurait pu se reproduire en Égypte. Depuis juillet 1952, la monarchie avait été renversée au profit d’une République contrôlée par les « Officiers libres » à l’origine du putsch, ou de la révolution (al-thawra), selon les points de vue. Un de ces officiers, Gamal Abdel Nasser, s’imposa peu à peu à la tête du pays. En novembre 1954, il devint le président du Conseil de commandement révolutionnaire égyptien, et en juin 1956, il fut nommé président de la République arabe d’Égypte. Entre-temps, en avril 1955, il avait participé à la conférence de Bandung et acquis une nouvelle dimension internationale. Nasser était désormais une figure du panarabisme et du « neutralisme » défendu par Josip Broz Tito et Motilal Nehru. Il défiait l’Occident.

En janvier 1955, il s’était déjà opposé au « pacte de Bagdad », le traité d’organisation du Moyen-Orient, cosigné, le mois suivant, par la Turquie, le Pakistan, l’Iran, l’Irak et le Royaume-Uni, à l’initiative des États-Unis dans le cadre de la politique d’« endiguement » menée contre l’URSS. En septembre de la même année, il avait signé un contrat d’armement avec la Tchécoslovaquie. Mais c’est la reconnaissance de la Chine populaire en mai 1956 qui précipita la cassure avec les États-Unis.

Après l’annonce de leur retrait du projet de financement du nouveau barrage d’Assouan, Nasser décida de nationaliser le canal de Suez, principale source d’enrichissement potentiel pour le pays. La décision fut annoncée lors d’un discours prononcé à Alexandrie le 26 juillet 1956, jour anniversaire de l’abdication du roi Farouk 1er. Nasser le fit en arabe dialectal, ce qui renforçait l’affirmation du sentiment national égyptien. La réaction de la France et du Royaume-Uni, mais aussi d’Israël, fut immédiate. En effet, le canal nouait plusieurs problématiques : les intérêts financiers liés à la Compagnie universelle du canal maritime de Suez, la libre circulation dans ledit canal, la protection du territoire israélien et la guerre en Algérie, Nasser soutenant le Front de libération nationale (FLN).

Parallèlement aux discussions diplomatiques, notamment à l’ONU, les trois gouvernements français, britannique et israélien s’entendirent secrètement, en octobre 1956, pour mener une opération militaire conjointe contre l’Égypte, qu’on appelle parfois les « protocoles de Sèvres ». C’est ce qui fut déclenché le 29 octobre 1956, lorsque l’armée israélienne envahit la bande de Gaza et le Sinaï. La surprise vint de la réaction des États-Unis. Dwight D. Eisenhower, en pleine campagne de réélection présidentielle, défendait un certain pacifisme, après la guerre de Corée, et ne soutint pas ses alliés européens, tandis que l’URSS menaçait d’utiliser l’arme nucléaire. L’acteur majeur de la résolution du conflit fut donc l’Assemblée générale de l’ONU, réunie en session extraordinaire au début du mois de novembre. Plusieurs résolutions furent adoptées, jusqu’à la décision de l’envoi d’une force d’intervention, la Force d’urgence des Nations unies (Funu). La France et le Royaume-Uni furent contraints d’accepter le cessez-le-feu et finirent par retirer leurs troupes en décembre. L’armée israélienne, quant à elle, ne se retira du Sinaï qu’en mars 1957.

Ce fut l’acte de naissance des Casques bleus, et l’année suivante, le prix Nobel de la paix fut accordé au premier ministre canadien, pour son rôle dans l’apaisement de ce que nous nommons traditionnellement « la crise de Suez », mais qu’en arabe, on appelle « l’agression tripartite » (al-oudwan al-thalathi).

En avril 1957, le canal fut rouvert à la circulation. Beaucoup de pays européens avaient dû prendre des mesures de rationnement de carburant depuis novembre 1956. Ces restrictions ne furent levées que progressivement.

L’ensemble des documents proposés ici vise à donner différents points de vue sur cet événement qui a noué des problématiques locales, régionales et globales, et fait intervenir de multiples acteurs. En voici la liste :

➞ Discours de Gamal Abdel Nasser, 26 juillet 1956
➞ Caricature soviétique « Changement de drapeau au canal de Suez »
➞ Christian Pineau, extrait de Le temps des révélations
➞ Caricature de Pol Ferjac, dans Le Canard enchaîné
➞ Carte « La conquête du Sinaï »
➞ Suez : des opérations de déblaiement ont commencé(photo)
➞ La résolution 997 de l’Assemblée générale de l’ONU, 2 novembre 1956
➞ Débat à la Chambre des communes, Londres, 1er novembre 1956
➞ Déclaration radiodiffusée de David Ben Gourion, 8 novembre 1956
➞ Hymne militaire égyptien
➞ Article du Monde sur le rationnement de l’essence en Europe, 19 novembre 1956
➞ Photo : une caravane quitte le camp suédois de la FUNU à El Arish, 1er mars 1957
➞ Extrait de F. Bertier, « L’Égypte et le pacte de Bagdad »

Discours de Gamal Abdel Nasser (Alexandrie, 26 juillet 1956)

in : Écrits et Discours du colonel Nasser, 20 août 1956, Paris, La Documentation française, Notes et études documentaires n ° 2 206 ; p. 16-21.

Citoyens, En ce jour, nous accueillons la cinquième année de la Révolution. Nous avons passé quatre ans dans la lutte. Nous avons lutté pour nous débarrasser des traces du passé, de l’impérialisme et du despotisme; des traces de l’occupation étrangère et du despotisme intérieur.

Aujourd’hui, en accueillant la cinquième année de la Révolution, nous sommes plus forts que jamais et notre volonté est toujours plus forte. Nous avons lutté et nous avons triomphé. Nous ne comptons que sur nous-mêmes et nous le faisons avec volonté, force et puissance pour la réalisation des objectifs proclamés par la Révolution et pour la réalisation desquels nos ancêtres ont lutté et nos enfants se sont sacrifiés. Nous luttons et nous sentons que nous triompherons toujours pour consolider nos principes de dignité, de liberté et de grandeur, pour l’établissement d’un État indépendant d’une indépendance véritable, d’une indépendance politique et économique.

En regardant l’avenir, nous sentons très bien que notre lutte n’a pas pris fin. Il n’est pas facile, en effet, d’édifier notre puissance au milieu des visées impérialistes et des complots internationaux. Il n’est pas facile de réaliser notre indépendance politique et économique sans que la lutte se poursuive. Nous avons devant nous toute une série de luttes pour que nous puissions vivre dignement. Aujourd’hui, nous avons l’occasion de poser les bases de la dignité et de la liberté et nous viserons toujours à l’avenir de consolider ces bases et de les rendre encore plus fortes et plus solides.

L’impérialisme a essayé par tous les moyens possibles de porter atteinte à notre nationalisme arabe. Il a essayé de nous disperser et de nous séparer et, pour cela, il a créé Israël, œuvre de l’impérialisme. […]

L’histoire se répète; et il n’est pas possible, pour nous, que nous laissions cette histoire se répéter pour l’Égypte. Nous sommes tous là, aujourd’hui, pour mettre une fin absolue à ce sinistre passé et si nous nous tournons vers ce passé, c’est uniquement dans le but de le détruire. Nous ne permettrons pas que le canal de Suez soit un État dans l’État. Aujourd’hui, le canal de Suez est une société égyptienne, des fonds desquels l’Angleterre a pris 44% de ses actions.

L’Angleterre profite jusqu’à présent des bénéfices de ces actions; le revenu de ce Canal en 1955 a été évalué à 35 millions de livres, soit 140 millions de dollars, desquels il nous revient un million de livres, soit 3 millions de dollars. La voici donc la société égyptienne qui a été créée pour l’intérêt de l’Égypte, tel que l’a déclaré le firman.

La pauvreté n’est pas une honte, mais c’est l’exploitation des peuples qui l’est. Nous reprendrons tous nos droits, car tous ces fonds sont les nôtres, et ce canal est la propriété de l’Égypte. La Compagnie est une société anonyme égyptienne, et le canal a été creusé par 120 000 Égyptiens, qui ont trouvé la mort durant l’exécution des travaux. La Société du Canal de Suez à Paris ne cache qu’une pure exploitation. Eugène Black est venu en Égypte dans le même but que de Lesseps. Nous construirons le Haut-Barrage et nous obtiendrons tous les droits que nous avons perdus. Nous maintenons nos aspirations et nos désirs. Les 35 millions de livres que la Compagnie encaisse, nous les prendrons, nous, pour l’intérêt de l’Égypte.

Je vous le dis donc aujourd’hui, mes chers citoyens, qu’en construisant le Haut-Barrage, nous construirons une forteresse d’honneur et de gloire et nous démolissons l’humilité. Nous déclarons que l’Égypte en entier est un seul front, uni, et un bloc national inséparable. L’Égypte en entier luttera jusqu’à la dernière goutte de son sang, pour la construction du pays. Nous ne donnerons pas l’occasion aux pays d’occupation de pouvoir exécuter leurs plans, et nous construirons avec nos propres bras, nous construirons une Égypte forte, et c’est pourquoi j’assigne aujourd’hui l’accord du gouvernement sur l’étatisation de la Compagnie du Canal.

« Changement de drapeau au canal de Suez »

Caricature de Boris Efimov, Krokodil n ° 24, 30 août 1956, édition moscovite de la Pravda.
Sur le drapeau : « Promotion. Société du canal de Suez »

Boris Efimov, « Changement de drapeau au canal de Suez »

« Le temps des révélations »

Christian Pineau, Le temps des révélations, Paris, Robert Laffont, 1976 ; p. 158-160.
Christian Pineau (1904-1995) a été ministre des affaires étrangères de février 1956 à mai 1958.

Le 30 octobre, dans la matinée, Guy Mollet et moi nous rendons à Londres où nous rencontrons Eden et Selwyn Lloyd avant le déjeuner. Le cabinet britannique s’est réuni dans la matinée pour approuver la déclaration que le Premier ministre a décidé de faire aux Communes dans la journée.

Mon impression se trouve vite confirmée : Eden compte encore sinon sur l’appui du moins sur une neutralité bienveillante d’Eisenhower. Or, un message est bien arrivé de Washington, mais il se contente de souhaiter que l’on évite des malentendus, ce qui ne signifie pas grand-chose. Impossible d’attendre davantage! Il faut se décider à aider ou à abandonner les Israéliens.

Anthony Eden

Eden est hésitant, mais loyal.

Le message aux belligérants prévu dans le protocole de Sèvres est donc envoyé aux deux parties. Il a un certain caractère d’ultimatum et conduit de ce fait à une intervention militaire franco-britannique sur le Canal. On a écrit qu’Anthony Eden d’un côté, Guy Mollet de l’autre, auraient dû réunir leurs Parlements respectifs la veille et non le jour de l’envoi du message, c’est-à-dire obtenir un vote avant l’action et non pendant l’action. C’est jouer sur les mots, car les deux hommes d’État savaient exactement, presque à une voix près, sur quels appuis ils pouvaient compter. C’est si vrai qu’Anthony Eden avait communiqué le texte de l’ultimatum à l’opposition travailliste avant de l’envoyer.

Ici se produit un événement que nous n’attendions pas : l’intervention prématurée des États-Unis à l’ONU. Dans l’après-midi du 30 [octobre], John Cabot Lodge, leur délégué, Adépose une résolution enjoignant à Israël de se retirer derrière ses frontières et demandant aux États membres de l’ONU de s’abstenir de la menace ou de l’emploi de la force; mais — c’est l’important — le délégué américain demande, soutenu par l’Union soviétique, le vote immédiat de sa résolution.

Ce point demande une explication, car il reste obscur pour ceux qui ignorent le fonctionnement des organismes onusiens.

Rappelons que le Conseil de sécurité est chargé, d’après la Charte des Nations unies, de prendre toutes mesures destinées à préserver ou à ramener la paix dans le monde. Il a même le pouvoir de faire appliquer par tous moyens ses décisions, sauf veto opposé par l’une des cinq grandes puissances, États-Unis, Union soviétique, Grande-Bretagne, France et Chine (c’était alors celle de Formose). Nous n’avions jamais douté de cette intervention. Elle était inévitable. Mais, dans notre esprit, elle devait avoir pour objet d’entraîner une négociation générale entre l’Égypte et Israël d’un côté, l’Égypte et les usagers du Canal de l’autre. En échange de ces deux négociations, nous étions prêts à renoncer à toute opération de débarquement, la sécurité d’Israël et la libre circulation sur le Canal étant assurées. Or, le vote par l’Union soviétique et les États-Unis, le 30 octobre, avant même que Nasser eût répondu à notre ultimatum, d’une même résolution condamnant l’action d’Israël et, à l’avance, la nôtre, sans la moindre allusion à l’éventualité d’une négociation sur les points en litige, pouvait avoir un seul résultat : renforcer l’intransigeance de Nasser et nous obliger à aller jusqu’au bout de notre action. Bien sûr, la Grande-Bretagne et la France opposèrent leur veto à la résolution américaine, enlevant à celle-ci toute valeur exécutoire, mais le mal était fait : pour l’opinion mondiale, alors hésitante (plusieurs pays arabes nous avaient fait savoir discrètement leur approbation), les États-Unis et l’Union soviétique s’étaient mis d’accord contre la Grande-Bretagne et la France.

On ne pouvait souhaiter plus mauvais départ.

« Drôles de bouilles »

Caricature de Pol Ferjac, dans Le Canard enchaîné, 14 novembre 1956.

Pol Ferjac,« La saison touristique en Égypte »

La conquête du Sinaï

Conquête du Sinaï, 1-5 novembre 1956. Source : US Military Academy, département d’histoire.

Guerre de Suez — La conquête du Sinaï

Port-Saïd

Suez : des opérations de déblaiement ont commencé. Source : Port-Saïd : Keystone, 20 novembre 1956.

Opérations de déblaiement à Port-Saïd

La résolution 997 de l’Assemblée générale de l’ONU

Séance plénière 562, 2 novembre 1956.

L’Assemblée générale,
Considérant qu’en maintes occasions des parties aux conventions arabo-israéliennes d’armistice de 1949 ont méconnu les dispositions de ces conventions, et que les forces années d’Israël ont profondément pénétré en territoire égyptien, en violation de la Convention d’armistice général conclue entre l’Égypte et Israël le 24 février 1949,
Constatant que des forces armées de la France et du Royaume- Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord se livrent à des opérations militaires contre le territoire égyptien,
Constatant que la circulation par le canal de Suez se trouve actuellement interrompue, au grand détriment de nombreux pays,
Exprimant la grave inquiétude que lui causent ces événements,
1. Demande instamment, et de toute urgence, que toutes les parties actuellement mêlées aux hostilités dans la région acceptent immédiatement de cesser le feu et, à ce titre, s’arrêtent d’envoyer clans la région des forces militaires ou des armes ;
2. Demande instamment aux parties aux conventions d’armistice de retirer sans tarder toutes leurs forces derrière les lignes de démarcation de l’armistice, de renoncer à toute incursion en territoire voisin à travers ces lignes et de respecter scrupuleusement les dispositions des conventions d’armistice ;
3. Recommande à tous les États Membres de s’abstenir d’introduire du matériel militaire dans la zone des hostilités et, d’une façon générale, de s’abstenir de tout acte qui retarderait ou empêcherait la mise en œuvre de la présente résolution ;
4. Demande instamment que, dès l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, des mesures soient prises pour rouvrir le canal de Suez et rétablir la liberté et la sécurité de la navigation ;
5. Charge le Secrétaire général de surveiller l’application de la présente résolution et d’en rendre compte sans délai au Conseil de sécurité et à l’Assemblée générale, en vue des mesures ultérieures que ces organes pourraient juger opportun de prendre conformément à la Charte ;
6. Décide de continuer à siéger en Session d’urgence jusqu’au moment où la présente résolution aura été appliquée.

À la Chambre des communes, 1er novembre 1956

Débat. Source : hansard.millbanksystems.com

Le ministre de la défense, M. Anthony Head.
Avec votre permission, Messieurs, je vais faire une déclaration sur la situation militaire en Égypte, fondée sur les informations les plus récentes dont je puis disposer.

La nuit dernière, des bombardements ont été effectués par l’aviation britannique sur quatre terrains d’aviation égyptiens, Almaza, Inchass, Abu Sueir et Kabrit [Membres : “Honte!]” Les premiers rapports montrent que les bombardements ont été précis. Il y avait une défense anti-aérienne lourde et légère, mais sans dommage pour nos avions. Un avion a été intercepté par un chasseur de nuit, mais sans dommage.

Tôt ce matin, l’aviation d’assaut, à partir du rivage ou depuis les porte-avions, a mené des attaques sur un total de neuf terrains d’aviation égyptiens.

Le HMS Newfoundland a coulé la frégate égyptienne Domiat à environ 80 miles au sud de Suez.

Nous n’avons pas d’information directe à propos des opérations israélo-égyptiennes. Des rapports indiquent que l’attaque israélienne se fait selon deux axes. Dans le Sud, des troupes aéroportées tiennent un terrain élevé à environ 20 miles à l’est de Suez, soutenues par une brigade. Une seconde brigade est signalée plus à l’est. Dans le Nord, les Israéliens affirment avoir chassé les Égyptiens de leur position de Qasseina avec une brigade blindée.

Des rapports indiquent que des unités blindées égyptiennes, déployées à l’ouest du Caire, ont commencé à se déployer vers l’est le 31 octobre. Ces forces incluent une brigade blindée composée de deux régiments blindés équipés d’unités anti-aériennes légères et lourdes, et d’infanterie dans des véhicules de transport de troupes. Ces forces se déplaçaient vers l’est le long des routes Le Caire-Suez et Le Caire-Ismaïlia.

M. Gaitskell
Est-ce que le Ministre est conscient que des millions de Britanniques sont profondément choqués et honteux [Un membre :“ Fascistes!”] que l’aviation britannique serait en train de bombarder l’Égypte, non pour se défendre, pour la défense collective, mais au mépris évident de la Charte des Nations unies? Est-ce que le ministre est conscient, en outre, que l’Assemblée générale des Nations unies se réunit aujourd’hui? Donnera-t-il une garantie, premièrement, que toute décision prise à la majorité des deux-tiers par l’Assemblée des Nations unies sera immédiatement acceptée par le gouvernement de Sa Majesté, et deuxièmement, que dans l’attente d’une telle décision, plus aucune action militaire ne sera prise par le gouvernement de Sa Majesté?»

Déclaration de David Ben Gourion

Extrait de la déclaration radiodiffusée de Ben Gourion, le 8 novembre 1956 (traduit de l’anglais).

Je ne peux pas terminer mes remarques sans dire quelques mots à mes compagnons d’armes, à tous les soldats et officiers des Forces de défense israéliennes : vous avez, comme toujours, effectué votre mission au nom de la nation avec une très grande bravoure et, quel que soit le résultat de la lutte politique dans laquelle nous sommes engagés et qui n’est pas encore terminée, ne laissez personne imaginer que votre héroïsme et le sacrifice de vos camarades qui sont tombés au combat n’ont pas été complètement fructueux.

Nous nous sommes fixé trois objectifs principaux dans l’opération du Sinaï : la destruction des forces qui s’apprêtaient à nous détruire; la libération du territoire de la patrie qui avait été occupée par les envahisseurs, et la sauvegarde de la liberté de navigation dans le golfe d’Eilat et dans le canal de Suez. Et bien que pour le moment seul le premier objectif, qui était le principal, a été pleinement atteint, nous sommes convaincus que les deux autres objectifs seront eux aussi pleinement atteints.

Aucun de nous ne sait ce que sera le sort du désert du Sinaï. Lors de mon examen devant la Knesset, hier, j’ai passé la grande question sous silence, sans le vouloir. Il n’y avait aucun doute dans mon esprit que nous étions pris dans deux conflits mêlés, militaire et politique, et personne ne peut encore dire si l’un d’eux est terminé ou non, et si non, comment.

Au cours de notre Guerre d’indépendance, nous avons fait aussi face à de dures épreuves et, bien qu’à ce moment-là nous n’avons pas achevé tout ce que nous souhaitions, nous n’avons jamais dans notre minorité atteint plus que ce que nous avons fait alors. Seule l’étroitesse d’esprit ne parvient pas à voir la grandeur de nos réalisations en cette occasion bien que la lutte ne soit pas encore terminée. Il n’y a aucune puissance dans le monde qui peut réduire à néant notre victoire, et Israël, après l’opération du Sinaï, ne sera plus la même qu’avant cette splendide opération. Il y a là une grande récompense pour votre travail, et je crois que tout notre peuple en sera fier.

Hymne égyptien

Hymne militaire, écrit par Mahmoud Al-Cherif et mis en musique par Adballah Chams Al-Din, 1956 (traduit de l’arabe).

Dieu est le plus grand! Dieu est le plus grand!
Dieu est au-dessus de la perfidie des agresseurs,
Dieu, de l’opprimé, est le meilleur allié.
Moi avec la foi et avec les armes je me sacrifierai pour mon pays,
Et la lumière de la Justice brille dans ma main.
Dites avec moi! Dites avec moi!
Dieu, Dieu, Dieu est le plus grand!
Dieu est au-dessus des agresseurs.

Ô Monde, regarde et écoute!
L’armée des ennemis est venue pour m’abattre.
Par la justice et le canon je la repousserai.
Et si je péris, avec moi elle périra.
Dites avec moi! Dites avec moi!
Dieu, Dieu, Dieu est le plus grand!
Dieu est au-dessus des agresseurs.

Dieu est le plus grand! Dieu est le plus grand!
Dites avec moi : Malheur aux colonialistes!
Et Dieu est au-dessus des perfides et es arrogants.
Dieu est le plus grand! Ô mon pays, dis avec moi : Dieu est plus grand!
Et saisis les envahisseurs de front et écrase-les!
Dites avec moi! Dites avec moi!
Dieu, Dieu, Dieu est le plus grand!
Dieu est au-dessus des agresseurs.

Rationnement de l’essence en Europe

Le Monde, 19 novembre 1956.

L’aide américaine en pétrole se faisant attendre, les pays étrangers prennent, comme nous, de nouvelles mesures d’austérité. L’interdiction de circuler le dimanche et l’augmentation du prix de l’essence figurent parmi les dispositions les plus courantes. Plusieurs pays envisagent dès à présent l’institution de tickets.

GRANDEBRETAGNE. – On s’attend que le plan britannique de rationnement de l’essence soit mis en application dans trois semaines environ, date à laquelle les stocks commenceront à être sérieusement entamés. Selon les estimations officieuses, ceux-ci représentaient au début de l’intervention britannique en Égypte environ sept semaines de consommation, mais auraient sérieusement diminué depuis.

Les estimations officielles et privées sur la durée de la fermeture du canal de Suez varient entre trois mois (optimistes) et un an (pessimistes); quant aux pipe-lines de l’Irak Petroleum, la majorité des experts estiment qu’ils resteront inutilisables pendant neuf mois en raison de la destruction des stations de pompage en territoire syrien.

Le ministre de l’industrie a invité hier les sociétés qui avaient fait transformer leurs installations fonctionnant au charbon pour les faire marcher au mazout, à revenir si possible à la houille. M. Jones a indiqué que la production d’acier ne devrait pas être affectée par la pénurie de pétrole.

ITALIE. – Le ministre de l’industrie a pris les mesures suivantes : diminution de 5% des fournitures d’huiles combustibles par rapport aux livraisons de l’an passé; priorité des fournitures pour les services publics, les hôpitaux, les écoles, les œuvres de bienfaisance; réalisation des plus grandes économies possibles par les administrations d’État et les services publics, et campagne auprès des consommateurs afin qu’ils réduisent l’emploi des produits pétroliers. Des mesures complémentaires ont été suggérées par la commission du marché pétrolier du ministère de l’industrie :
➞ interdiction de toute circulation le dimanche (à l’exclusion des taxis) et suppression éventuelle du super-carburant;
➞ augmentation de 15 lires par litre (8 francs environ) du prix de l’essence;
➞ réduction des heures de chauffage dans les immeubles chauffés au mazout,

DANEMARK. – La commission de la production industrielle du Parlement danois a autorisé le ministre du commerce à instituer immédiatement le rationnement du fuel-oil. Les compagnies pétrolières se chargeront du rationnement et diminueront leurs livraisons de 20%. Le ministre du commerce peut réduire dans la même proportion la consommation d’essence s’il l’estime nécessaire.

SUISSE. – Le gouvernement fédéral vient de décider que les voitures de tourisme et les motocyclettes ne pourront plus circuler le dimanche ni les jours fériés à partir de ce week-end La vente de l’essence en bidon est interdite.

ALLEMAGNE. – Plusieurs sociétés pétrolières allemandes ont contingenté leurs livraisons de carburant aux grossistes, annonce le journal économique Industrie Kurier. Les attributions de carburant sont amputées automatiquement de 20% par rapport aux livraisons habituelles.

BELGIQUE. – Le gouvernement belge va demander aux automobilistes d’épargner l’essence en supprimant les voyages non indispensables. Les stocks permettraient, dit-on, d’éviter le rationnement. Mais leur renouvellement sera difficile si le canal de Suez reste bloqué pendant huit mois. Certains milieux pensent que la circulation sera limitée le dimanche.


Une caravane quitte le camp suédois de la FUNU. El Arish, 1er mars 1957
FUNU I/ONU/GJ, 145 548.

« L’Égypte et le pacte de Bagdad »

Extrait de F. Bertier, « L’Égypte et le pacte de Bagdad », Politique étrangère n ° 5, 1957 ; p. 550-551.

D’autres auraient tourné le dos à l’arabisme et se seraient consacrés exclusivement aux intérêts de l’Égypte : c’eût été peut-être le plus sage. Un pareil renoncement ne correspondait toutefois ni au tempérament, ni à l’idéologie des officiers de la Junte qui firent tout juste le contraire. Arrivés au pouvoir par une révolution dirigée contre le despotisme du roi et des “féodaux” complices, croyaient-ils, de l’impérialisme, prétendant incarner les aspirations du peuple, ils étendent tout naturellement aux autres pays arabes l’interprétation qu’ils donnaient de la situation en Égypte antérieurement à leur coup d’état. Ils vont donc s’adresser directement aux “peuples” pour tenter de les soulever contre les “traîtres” qui les gouvernent. Comme il ne peut plus être question pour l’Égypte d’entrer dans le dispositif de défense américain, leur propagande peut se déchaîner sans frein à la fois contre l’Occident et contre les équipes gouvernementales qu’elle associe dans ses attaques.

Ainsi, tandis que l’Occident perdait, à cause du Pacte de Bagdad, la collaboration militaire de l’Égypte, il devenait en outre, par suite de l’échec de la Conférence du Caire, le soutien des rois et des féodaux, avec lesquels pourtant il traitait non par une sympathie particulière, mais simplement parce qu’ils étaient alors au gouvernement. C’est là, sans doute, la conséquence la plus regrettable de ce pacte.

La politique suivie depuis trois ans n’a pu que renforcer dans l’opinion cette fâcheuse impression. La jeune élite intellectuelle qui aspire à prendre la place des vieilles équipes, bien que formée en Europe et en Amérique, croit donc que nous sommes ses ennemis. Il ne sera guère aisé de la convaincre que ce n’est ni notre intérêt, ni notre désir de soutenir une classe que chacun sait condamnée à disparaître bientôt. Peut-être faudra-t-il en persuader d’abord les gouvernants du Caire. L’Égypte a payé assez cher sa brouille avec l’Occident pour qu’on y soit sans doute disposé à écouter nos arguments.

Vincent Capdepuy

Géohistorien et cartographe français

Photo: Commando britannique débarquant à Port-Saïd, novembre 1956. Don MacLean/RM Museum archives, Eastney.

source:https://orientxxi.info/le-moyen-orient-1876-1980/le-coup-de-tonnerre-de-la-nationalisation-de-la-compagnie-du-canal-de-suez,1585

https://reseauinternational.net/le-coup-de-tonnerre-de-la-nationalisation-de-la-compagnie-du-canal-de-suez/

mercredi 25 octobre 2023

Octobre 1956 : l'insurrection de Budapest

 

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En 2016, pour marquer le 60e anniversaire du soulèvement nationaliste hongrois, Synthèse nationale a publié le texte intégral en deux volumes du livre de David Irving, Insurrection Budapest 1956, le cauchemar d'une nation. Ces deux tomes sont toujours disponibles.

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Le premier volume cliquez ici

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Le second volume cliquez là

http://synthesenationale.hautetfort.com/

dimanche 16 avril 2023

Les métamorphoses de l’octroi

 

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La chronique flibustière de Georges Feltin-Tracol

Les spécialistes d’histoire fiscale n’ignorent pas qu’il a existé en France une contribution indirecte prélevée au profit des municipalités sur des produits importés, voire sur les personnes entrantes, appelée l’octroi. Cette taxe est l’un des facteurs déterminants dans le déclenchement de la révolution en 1789. Abolie presque aussitôt, elle est assez vite rétablie malgré maintes critiques exaspérées par ces « douanes intérieures » et leurs agents de service parmi lesquels, à la fin du XIXe siècle, le célèbre peintre Douanier Rousseau (alias Henri Rousseau, 1844–1910). Ses détracteurs l’accusent régulièrement de favoriser la noblesse, puis la bourgeoisie, soit les nantis en général. C’est en 1943 que le gouvernement de Pierre Laval supprime définitivement l’octroi. La IVe République met plus longtemps à entériner cette décision (1948 !).

Sous prétexte climatique de lutter contre la pollution, un octroi 3.0 resurgit actuellement sous deux aspects pas forcément incompatibles entre eux. Présentes dans toute l’Europe atlantisée, les zones à faibles émissions (ou ZFE) se font progressivement connaître des Français. Remplaçant la circulation automobile alternée selon la plaque minéralogique (un chiffre paire circule un jour paire, un chiffre impaire un jour impaire) en période de très forte pollution atmosphérique, ce sigle désigne des zones à circulation restreinte qui réservent l’accès dans un périmètre urbain défini aux seuls véhicules les moins polluants.

Les premières ZFE apparaissent - est-ce vraiment étonnant ? - dès 1995 dans cette antichambre infernale du cosmopolitisme qu’est la Suède. La Grande-Bretagne s’en inspire rapidement. Instaurées par des lois adoptées en 2015 et en 2021, les ZFE s’appliquent aux quarante-cinq agglomérations les plus peuplées de l’Hexagone. Pour accéder en centre-ville, le véhicule motorisé doit afficher sur son pare-brise sous la forme d’une vignette un certificat de la qualité de l’air nommé « Crit’Air ». Selon le degré de pollution produite supposée, il existe six niveaux, du zéro (engins électriques ou à hydrogène) à cinq (engins vétustes et/ou très polluants).

En 2000, le gouvernement de gauche de Lionel Jospin supprime la célèbre vignette annuelle pour les véhicules des particuliers. En 1956, le socialiste Guy Mollet la voulait afin de financer une caisse destinée aux personnes âgées. Avec la décentralisation, les recettes revenaient aux collectivités départementales. Vint ensuite s’ajouter une autre vignette attestant que le véhicule est correctement assuré. Cette deuxième vignette devrait disparaître bientôt. Seule subsistera donc la vignette « Crit’Air » qui concerne aussi bien les voitures particulières que les utilitaires, les bus et les cars, les poids lourds et les motos, les tricycles motorisés et autres quads.

L’obtention de cette vignette fait déjà l’objet d’actes d’escroquerie et de filouterie sur Internet. Il faut en effet la demander par voie numérique contre un paiement de quelques euros. Ce bel exemple de bureaucratisation informatique de la vie quotidienne s’apparente dans les faits à une attestation de sortie automobile. Les ZFE imposent sur le terrain un confinement implicite aux populations les plus fragiles financièrement incapables de s’acheter une bagnole électrique inabordable ainsi que les populations rurales et péri-urbaines. Ces dernières n’arrivent plus à se déplacer parce que les offres en transports publics pour aller travailler en ville le matin et rentrer chez soi le soir sont notoirement déficientes. Ainsi les ZFE relèguent-elles la « France périphérique » qui vote de plus en plus mal hors des aires métropolitaines tout en leur imposant l’installation croissante de familles étrangères clandestines sans-papiers. Les ZFE entravent gravement la liberté d’aller et de venir sans que les ONG droits-de-l’hommistes ne s’en préoccupent. Par ailleurs, dans l’Union dite européenne, aucune harmonisation des règles n’existe si bien que le conducteur en voyage qui veut entrer dans une grande ville du continent se heurte à un casse-tête.

Certains opposants des ZFE envisagent plutôt d’installer des péages urbains à l’exemple de Londres où des caméras automatiques lisent toutes les plaques minéralogiques et, reliées à une intelligence artificielle, les comparent à partir des bases de données des abonnés qui ont payé avec leurs téléphones portatifs ! Or, l’opposition entre la ZFE et le péage urbain est infondée. La Suède pratique les deux. Outre le péage urbain, certains élus réclament des péages sur les routes départementales… L’environnement justifie leur demande. Le péage urbain serait une éco-taxe payée par chaque véhicule entrant. Sa première mouture fut retoquée en 2013 grâce à la saine révolte des « Bonnets rouges » bretons. D’autres motivent leur soutien à ce système d’extorsion légale pour trouver de nouvelles sources de financement et améliorer les infrastructures de transport. Un troisième groupe soutient que le péage urbain serait une « taxe de décongestion urbaine ». Les usagers de la route paient la perte de temps qu’ils font subir aux autres utilisateurs de la route.

En dépit des dénégations officielles fréquentes, l’augmentation des caméras de vidéo-surveillance ne combat pas l’insécurité grandissante. Un plus grand nombre de caméras améliore le rendement des verbalisations des conducteurs.  En région lyonnaise, un artisan a reçu plusieurs contraventions parce qu’il avait enfreint la zone interdite avec sa vieille camionnette polluante… Plombiers, menuisiers, etc., devront peut-être recourir à la traction... hippomobile ! Pas certain alors que l’heure des rendez-vous soit respectée. Consciente des conséquences sociales, politiques et économiques dévastatrices à venir, la Métropole de Lyon aux mains des Verts a décidé, au contraire de Paris et de Montpellier où les transports en commun deviendront gratuits, de reporter de deux ans la mise en œuvre d’une ZFE fortement restrictive.

À l’encontre des allégations climato-gauchistes, la supposée « fin du monde » se confronte sur le terrain aux défis bien tangibles d’une « fin du mois » qui tombe dès le 10 ou le 15... Ce n’est pas en ostracisant la majorité de la population qu’on préservera nos milieux naturels. Les contradictions des sociétés occidentales ultra-libérales et post-modernistes se révèlent de plus en plus crûment. Créateurs de zones à forte exclusion sociale, péages urbains et ZFE constituent dès à présent une véritable bombe à retardement politico-sociale. Quand explosera-t-elle enfin ?

Salutations flibustières !

Vigie d’un monde en ébullition », n°69, mis en ligne le 11 avril 2023 sur Radio Méridien Zéro.

http://synthesenationale.hautetfort.com/archive/2023/04/15/les-metamorphoses-de-l-octroi-6438394.html

dimanche 13 février 2022

Insurrection – Budapest 1956, le cauchemar d’une nation (David Irving)

 

David Irving est un écrivain britannique à succès, autour de nombreux livres d’histoire notamment consacrés à la seconde guerre mondiale dont les traductions françaises ont été publiées chez différents grands éditeurs comme Albin Michel ou Robert Laffont, avant d’être banni pour avoir trop mis en doute l’histoire officielle.

Lorsqu’il sortit pour la première fois en Angleterre, ce livre fut complimenté par la presse britannique (du Times au Guardian) et salué comme le meilleur ouvrage en langue anglaise sur l’insurrection de 1956.

Ce qui arriva en Hongrie en octobre 1956 n’était pas une révolution mais une insurrection. C’était un soulèvement. Quand il commença, il était spontané et sans chef : c’était un véritable mouvement de masses unies par une haine commune du communisme. Paradoxalement, beaucoup de rebelles détenaient une carte du Parti et la plupart étaient ouvriers ou paysans.

Cette insurrection a été écrasée par un homme, Janos Kadar. Il engagea le pays dans une période de répression sauvage qui dura plusieurs années avec une cruauté pourtant superflue car les Hongrois avaient finalement admis leur impuissance et l’impossibilité d’échapper à l’emprise de l’union soviétique qui avait envoyé ses chars.

Ce livre raconte cette insurrection et veut comprendre l’état d’esprit de ceux qui y ont participé. Pour cela, David Irving a eu accès à des milliers de pages d’interrogatoires conduits scientifiquement de réfugiés hongrois ayant participé à l’insurrection. Il en résulte que les facteurs économiques n’apparaissaient pas parmi les racines premières de la révolte. Comme ce fut le cas des différentes insurrections populaires qu’a connues la Hongrie au cours des siècles précédents, les ingrédients décisifs étaient émotionnels et politiques.

Après avoir étudié l’origine de l’insurrection hongroise de 1956 et son déroulement, David Irving s’applique aussi à décrire la réaction des pouvoirs occidentaux et des Nations Unies. Pourquoi les nations occidentales se limitèrent à de pieuses expressions de sympathie quand le soulèvement débuta ? Quel fut le rôle de Radio Free Europe et autres émetteurs similaires financés par la CIA ? Pourquoi le représentant des Etats-Unis auprès des Nations Unies retarda-t-il délibérément toute action de l’ONU ? David Irving apporte quelques réponses après avoir consulté une documentation déclassifiée des dossiers secrets du Département d’Etat américain.

Enfin, David Irving conclut en estimant que le rôle des intellectuels hongrois fut très décevant malgré leur auto-congratulation.

Insurrection – Budapest 1956, le cauchemar d’une nation, volume 1, David Irving, éditions Synthèse Nationale, 320 pages, 22 euros

Insurrection – Budapest 1956, le cauchemar d’une nation, volume 2, David Irving, éditions Synthèse Nationale, 352 pages, 22 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur ici et ici 

https://www.medias-presse.info/insurrection-budapest-1956-le-cauchemar-dune-nation-david-irving/77776/

mercredi 2 juin 2021

SAS en Algérie

 (Officier d’une SAS en train probablement de régler un conflit de village. Algérie, 1955-1962)

Non, il ne s’agit pas du récit des dernières opérations spéciales britanniques au Sahara, ni d’un opus de l’oeuvre bien connue de Gérard de Villiers, mais de l’histoire méconnue des sections administratives spécialisées, dont l’oeuvre de pacification tranche avec la légende noire de l’Algérie française, et mérite d’être rappelée.

Lorsque la rébellion éclate en novembre 1954, l’Algérie, contrairement à ce qu’avance une légende reconstituée depuis, est largement sous-administrée. Cela est vrai à tel point que le général Jacques Allard, ancien officier chargé de la coordination des SAS, rencontra, dans ses missions au coeur des campagnes reculées, des Algériens d’âge mûr affirmant n’avoir jamais vu un colon blanc et des européens pour la première fois en la personne des hommes de cette SAS.

Cette faiblesse de la présence française une fois quittées les grandes terres du colonat et les villes avait pour corollaire une absence de politique sanitaire et éducative dans des régions de campagne vivant encore dans des conditions de vie proches de celles de 1830. Pour le FLN, savant connaisseur du terrain algérien, cette absence de la France fut pain béni pour implanter dans un premier temps la rébellion. L’enlèvement ou l’enrôlement des rares notables instruits eurent tôt fait de déstabiliser l’équilibre fragile de ces douars reculés. La propagande du commissaire politique fellaga, sur ces cochons colonialistes français ne pouvait que porter ses fruits, en l’absence de Français pour répondre. Peu à peu, une partie des campagnes échappa au contrôle de la France.

Pour conserver l’Algérie à la France, il ne s’agissait pas seulement de réduire les katibas par la force, de traquer les terroristes, d’exécuter les collaborateurs de la rébellion. Il fallait surtout pacifier l’Algérie, c’est à dire rétablir le lien rompu avec la population, assurer une présence française permanente dans les lieux les plus reculés. Jacques Soustelle, gouverneur général de l’Algérie, décida, dès le début de l’année 1955, soit deux mois après le début de la rébellion, d’instaurer des Sections Administratives Spécialisées, SAS, chargées de cette mission de contact permanent auprès de la population. Ce que les civils ne savaient pas faire depuis 1870, ce qu’ils ne voulaient plus faire, craignant pour leur vie, ce que le colonat s’était toujours gardé de faire, ne s’intéressant qu’à sa parcelle du pays, c’est l’armée qui allait le réaliser, dans la droite ligne des Bureaux arabes du XIXe siècle.

Ces Bureaux arabes furent institués dès 1844 par le régime de Louis-Philippe, à l’initiative du capitaine Lamoricière. Il s’agissait, devant la méconnaissance du pays pour la France, et l’ampleur de l’œuvre de conquête, de créer une administration militaire répartie sur tout le pays en petits groupes, avec pour mission d’établir un lien permanent avec la population, de découvrir et maîtriser les langues indigènes, d’assurer la justice et la perception des impôts. En quelques années, cinquante bureaux arabes furent créés en Algérie. Les officiers parcouraient sans cesse leur circonscription à cheval, maîtrisant parfaitement l’arabe, le kabyle, les langues berbères, etc. Ils s’assuraient de la levée de l’impôt, mais également de régler la justice dans les villages, d’organiser des travaux d’aménagement, routes et bâtiments publics. Dans ces bureaux arabes furent également installés des détachements du service de santé des armées pour traiter les besoins sanitaires des indigènes.

Enfin, contact permanent avec la population oblige, les officiers des Bureaux arabes se firent peu à peu les soutiens des indigènes face aux ambitions des colons. Devant arbitrer les conflits de répartition des terres entre agriculteurs européens et nomades indigènes, ils choisirent souvent ces derniers, provoquant l’ire des premiers. Ces bureaux arabes étaient dans l’esprit de la politique visionnaire de Napoléon III qui concevait la colonisation de l’Algérie comme les Anglais voyaient celle de l’Inde avant la révolte de 1857. Ils voulaient faire émerger des « brown Englishmen », Napoléon III voulait créer une élite arabe avec laquelle la France pourrait dialoguer. Son ambition était, à terme, de constituer une vice-royauté d’Algérie, liée à la France mais largement autonome. Pour cela, il fallait civiliser.

En 1870, sous la pression des colons, par méfiance vis-à-vis des militaires liés au second empire, la IIIe République abandonna peu à peu les bureaux arabes et leur mission.

En 1955, il fallait tout reprendre, et dans les pires conditions de conflit, après 85 ans d’abandon.

Les SAS s’inspiraient directement des Bureaux arabes. Un service cinématographique parcourait le bled en camion pour apporter le cinéma et les informations aux villages reculés (avec une dose de propagande il est vrai.). Partout où les unités combattantes avaient rétabli l’ordre, les SAS s’installaient. Dans le village un bureau ouvrait ses portes, avec un officier sans arme, coiffé du képi bleu des spahis, entouré d’une petite troupe de moghazinis, supplétifs algériens, flanqué d’une assistante sociale et d’un médecin. En 1962 il y avait plus de 800 SAS sur le territoire algérien.

Les objectifs fixés sont clairs :

– Rétablir le lien avec la population en langue arabe. Diffuser l’information dans la langue indigène.

– Établir des écoles, construire des routes, répondre aux besoins matériels et sanitaires de la population.

– Organiser les campagnes selon le système de l’auto-défense en s’appuyant sur l’élite indigène.

Les fruits étaient éloquents :

L’assistante sociale visite les familles, installe son bureau sur la place du village les jours de marché. Les consultations médicales gratuites se multiplient, passant de 20 000 par mois en janvier 1957, deux ans après le lancement des SAS, à 160 000 par mois en juillet de la même année, pour la seule région de l’Algérois.

Dans le domaine scolaire, alors que fin 1956 on ne comptait plus que 57 écoles du bled en Algérie, scolarisant 2000 élèves indigènes, beaucoup ayant été détruites par le FLN, elles sont 376 fin 1957, scolarisant 24 970 élèves. Pour assurer les cours, des conscrits volontaires sont détachés dans les écoles.

Concernant les infrastructures, dans l’Algérois, dans les seuls sept premiers mois de l’année 1957, 109 chantiers de routes sont ouverts, créant 4700 emplois indigènes.

Enfin, pour le volet de l’auto-défense, dans les villages, les notables demandent des armes, pour pouvoir se défendre au cas où l’armée partirait. Rapidement c’est chose faite et des petits groupes d’une vingtaine de villageois assurent la garde. Il n’y avait que 2000 harkis au service de la France en 1956, ils sont 30 000 fin 1957 et l’armée doit limiter les recrutements faute de moyens.

Pour le gouvernement par les populations elles-mêmes, notons que 1300 indigènes de toute origine faisaient partie des assemblées communales dans le seul Algérois à la fin 1957. La SAS, lorsqu’elle s’implantait dans un douar, avait pour premier objectif de rétablir l’autorité des chefs locaux et d’assurer les élections de conseils municipaux représentant indigènes et européens en proportion de leur poids démographique.

Un peu partout on crée également des écoles de filles avec une institutrice musulmane dévoilée, des consultations médicales et même des séances de cinémas pour les femmes. Les assistantes sociales parcourent les campagnes par groupes de trois, une chrétienne et deux musulmanes. L’enjeu est d’établir la confiance dans les foyers par les femmes et de libérer la femme musulmane. On vit, par endroits, des femmes brûler leurs voiles sur la place du village. Inutile de préciser que sous le gouvernement socialiste et laïc de l’Algérie indépendante elles le remirent vite.

Les effets des SAS sur la rébellion sont immédiats. Partout où les SAS s’installent, le FLN recule, la population pratique l’auto-défense et les renseignements affluent sur les fellagas, les caches d’armes, les réseaux d’entre-aide, etc.

Bien sûr, la guerre d’Algérie ne fut pas uniquement ce tableau idyllique. La torture fut une réalité, on le savait dès 1956, et on le sut de plus en plus après la guerre. Les déplacements de population étaient massifs selon la doctrine qu’il fallait « assécher le bocal du FLN ». A la terreur du FLN répondait, trop souvent, la terreur de l’armée. Pour tout dire, la politique des SAS arrivait un peu tard. Sans doute il eut fallu ne jamais interrompre l’action des Bureaux arabes. Mais l’Algérie ce fut également l’action des SAS, au service désintéressé et très risqué (faute d’armes) de la population. On doit le dire, on doit le rappeler.

Si quelqu’un a démérité en Algérie, c’est sans doute l’Etat, qui  n’a pas su prendre en main le destin des populations conquises par lui depuis 1830, mais ce n’est certainement pas l’armée.

En 1962 c’est encore le pouvoir politique qui abandonna à leur sort ces milliers d’Algériens qui, dans un ultime sursaut pour la paix firent confiance à la France. On ne sut jamais combien de harkis, d’institutrices arabes, de notables indigènes furent ignoblement massacrés par le FLN, abandonnés par l’armée sur ordre direct du Président de la République Charles De Gaulle. Les rares qui parvinrent à rentrer en France découvrirent la métropole derrière  les rouleaux de fil de fer barbelés de camps d’internement provisoires… Provisoires pour trente ans.

https://gabrielprivat78.wordpress.com/2013/04/29/sas-en-algerie/#more-239

samedi 14 novembre 2020

La Maison de la Terreur, repaire des totalitarismes (texte de 2013)

 À Budapest, la Maison de la Terreur rappelle aux visiteurs comment et pourquoi s'instaure un totalitarisme. À méditer…

Le visiteur français qui parcourt aujourd'hui les rues de Budapest, admire les mosaïques de la basilique Saint-Etienne ou se détend aux bains Széchenyi, oublierait presque - n'était quelques monuments frappés des symboles marxistes - que voici 25 ans à peine, le pays appartenait au bloc soviétique.

La Maison de la Terreur (Terror Háza) le lui rappelle opportunément. Ce musée est installé au 60 avenue Andrássy, dans un bâtiment de sinistre renommée qui abrita sous l'occupation allemande le parti des Croix fléchées, collaborationniste, avant de devenir le quartier général de la police politique communiste (AVO, puis AVH). Les murs du grand hall central du musée sont tapissés de milliers de portraits de victimes du régime. De salle en salle sont décrites, films d'archives à l'appui, les souffrances subies par les Hongrois sous les totalitarismes nazi et marxiste. À la fin du parcours, le visiteur descend par un ascenseur dans les caves, où des centaines de personnes furent torturées : les cellules et salles d'interrogatoire, détruites par les communistes afin d'effacer les traces de leurs forfaits, y ont été reconstituées à partir des témoignages.

Jusqu'à l'occupation du pays par les troupes allemandes le 19 mars 1944, la Hongrie, sous le régent Miklos Horthy, avait pu conserver un gouvernement et un parlement légitimes. Après cette date, le pays perd sa souveraineté pour près de 40 ans. Les nazis mettent alors en place un gouvernement fantoche et Horthy - hostile à la déportation des juifs - est contraint à l'abdication en octobre 1944.

Plus de 700 000 Hongrois au goulag

En mars 1945, les Soviétiques chassent les troupes allemandes du pays. Aux élections parlementaires organisées la même année, 17 % des voix seulement vont cependant aux communistes, contre 57 % au parti des Petits propriétaires, qui s'oppose à eux. Mais le ministère de l'Intérieur et la toute-puissante police secrète du régime, appuyés par les Soviétiques, se chargent d'éliminer tous ceux qui pourraient s'opposer à la prise de pouvoir des staliniens. Anciens ministres, députés, professeurs, militaires, clercs sont déportés. Un putsch contraint le premier ministre à démissionner, le parlement est dissous et de nouvelles élections - truquées - permettent aux rouges de former un gouvernement. « La torture et la terreur devinrent des événements de la vie quotidienne… », rapporte une notice publiée par le musée. « L’empire du goulag soviétique d'une immense extension, qui couvrait toute l’Union Soviétique, avala plus de 700 000 Hongrois. »

S'ensuivent l'abrogation de la propriété privée, la nationalisation de l'Industrie, des propriétés agricoles, de l'Education… Les résistances sont écrasées entre 1945 et 1956, date de l'insurrection de Budapest, 1500 personnes sont accusées de conspiration contre l'Etat, et 400 000 paysans de crime contre l’approvisionnement public.

La résistance du cardinal Mindszenty

Très vite, les églises - à commencer par l’Église catholique, à laquelle appartiennent 70 % des Hongrois -, considérées comme réactionnaires, sont elles aussi persécutées, et contraintes de signer des « accords » avec l’État marxiste.

Dès 1945, les mesures coercitives se succèdent : confiscation des terres de l’Église, interdictions des associations religieuses, puis du catéchisme, nationalisation de 6 500 écoles religieuses en 1948. Les parents dont les enfants reçoivent un enseignement religieux sont harcelés, les étudiants inscrits dans les établissements religieux, discriminés. Prêtres, moines, religieuses, pasteurs, rabbins sont jetés en prison ou doivent quitter la Hongrie, tandis que l'Office d’État aux Affaires Religieuses, instauré en 1951, contrôle les nominations des nouveaux responsables. Les fidèles sont poursuivis : à Gyöngyös, trente lycéens âgés de 16 à 17 ans sont arrêtés, ainsi que leur professeur, le Père Kis. Ce dernier et trois adolescents sont exécutés, leurs camarades condamnés à la prison et aux travaux forcés. En juillet 1951, la répression porte ses fruits : l’Église hongroise est forcée de confier des postes importants à des « prêtres de paix » choisis par le Parti, et l'épiscopat fait serment d'allégeance à la République Populaire.

Le Parti se heurte toutefois à la résistance déterminée du cardinal József Mindszenty, nommé par le pape à la tête de l’Église de Hongrie en 1945. Arrêté en décembre 1948 et torturé pendant 33 jours et nuits jusqu'à ce qu'il signe une confession de ses « crimes », il est condamné à la prison à vie. Libéré au lendemain de l'insurrection hongroise de 1956, il se réfugie, lors de l'intervention soviétique qui écrase la révolte et rétablit le régime communiste, à l'ambassade des États-Unis où il passe les 15 années suivantes avant d'émigrer en 1971, sous la pression du Vatican et du gouvernement hongrois. Sa cause de béatification est actuellement à l'étude.

« Les Nazis et les Communistes (…) annonçaient qu'un nouveau type d'homme devait être créé pour bâtir un nouveau monde et un paradis sur Terre, c'est pourquoi ils avaient le droit de détruire tout et tout ceux qui se mettaient en travers de leur chemin vers ce but suprême, écrivent encore les auteurs de la brochure. Ces dictatures persécutaient la religion, les fidèles et les églises parce que leur enseignement était en opposition totale avec les idéologies nazies et communistes qu'elles voulaient élever au rang de nouvelle religion. »

Au fait, quelle est la nouvelle religion de notre ministre de l’Éducation, Vincent Peillon ?

Hervé Bizien monde&vie 11 juin 2013  n°877

samedi 12 septembre 2020

“Charles de Gaulle, mythifié mais trahi” (III/III), par Arnaud Imatz 1/3

 III. Le président de la Ve République – La pensée gaullienne

Avec ses fidèles, de Gaulle crée, en 1947, le Rassemblement du Peuple Français (RPF), mouvement qui aura au début un bon nombre d’élus à l’Assemblée mais qui déclinera ensuite jusqu’à sa dissolution en 1953. Au cours de ces années, le Général se méfie en particulier de l’influence du PCF, des communistes et de leurs leaders, dont il dit régulièrement  qu’ils sont au service de l’URSS, qu’ils ont un projet de domination de l’Europe et que leur but, inavoué et inavouable, est de soumettre le pays à une domination étrangère. En 1951, de Gaulle rejette le caractère supranational  de la  Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) et désapprouve au non de la souveraineté nationale le projet d’une  Communauté européenne de défense (CED). Il se rallie en revanche à l’idée de l’intégration européenne et approuve l’entrée de la France dans la Communauté économique européenne (CEE) à la suite de la signature du traité de Rome en 1957. Homme de lettres, depuis sa jeunesse, il met à profit la « traversée du désert », pour rédiger les trois tomes de ses Mémoires qu’il publie en 1954, 1956 et 1959.

De Gaulle, un président de la République d’exception

Au début de 1958, les évènements d’Algérie se précipitent. L’inquiétude et la colère s’emparent des Français d’Algérie et des chefs d’état-major de l’armée car des rumeurs circulent sur des négociations entre le gouvernement et les indépendantistes du FLN. Le 13 mai, une grande manifestation est prévue à Alger. Pour calmer la foule, le général Massu, un gaulliste de toujours, préside un comité de salut public et demande qu’en France soit constitué un gouvernement de salut public présidé par le général de Gaulle. Le 15, le général Salan harangue la foule et s’écrie « Vive de Gaulle ! » Le 16 mai, à Paris, au Palais Bourbon, le leader socialiste Guy Mollet se rallie à la solution de Gaulle. Après avoir été reçu, le 29 mai, par le président de la République, René Coty, qui lui confie la mission de constituer un gouvernement,  le Général se présente devant l’Assemblée nationale, le 1er juin, pour recevoir l’investiture de président du Conseil et obtenir des pouvoirs étendus en vue de préparer de nouvelles institutions (329 voix pour 224 voix contre).

Le 7 juin 1958, de Gaulle effectue un voyage en Algérie où il prononce les mots malheureux : « je vous ai compris ». Il donne à tort l’impression de s’engager en faveur de l’Algérie française et de l’assimilation. Les Français d’Algérie et beaucoup d’officiers supérieurs ne lui pardonneront jamais d’avoir cultivé ainsi le malentendu. En fait, de Gaulle a compris que la France n’a plus l’énergie nécessaire pour un destin impérial. Il anticipe le danger d’une invasion de la métropole par des populations africaines nombreuses, à la religion islamique conquérante. Il sait aussi que le monde a changé et que la France et l’Europe doivent établir avec les peuples des anciennes colonies des rapports nouveaux fondés sur l’interdépendance et le respect des différences.

Dès le  24 août 1958, de Gaulle engage à Brazzaville le processus de décolonisation de l’Afrique noire en suggérant qu’une Communauté d’États autonomes franco-africains succède à l’empire colonial. Cette « Union française »  sera le creuset de l’indépendance des États de l’Afrique noire francophone deux ans plus tard. Quatorze États africains francophones accèdent ainsi à l’indépendance. Le 16 septembre 1959, constitue un tournant dans la politique algérienne. Lors d’une allocution de Gaulle propose « le droit des Algériens à l’autodétermination ». Le 8 janvier 1961, les Français approuvent par référendum le principe de l’autodétermination, de l’indépendance de l’Algérie. En réponse, les Français d’Algérie s’insurgent ; à Alger c’est la semaine des barricades (24 janvier – 2 février). Mais le 8 avril 1962, 90 % des Français approuvent par référendum les accords d’Évian prévoyant l’indépendance de l’Algérie. Le 22 avril 1961, une tentative de putsch militaire éclate à Alger ; elle échoue au bout de quatre jours, l’armée demeurant majoritairement fidèle à de Gaulle. Bon nombre de gaullistes, résistants de la première heure, tels l’ethnologue, ex-ministre Jacques Soustelle ou le sociologue Jules Monnerot, auteur de Sociologie du communisme (un classique de la pensée du XXe siècle, publié en 1949 et augmenté en 1963) s’éloignent désormais définitivement du Général. D’autres, tels le ministre et futur premier ministre Michel Debré, qui avait d’abord été partisan de l’Algérie française, ou le politologue Julien Freund, auteur du plus important ouvrage français de politologie du  XXe siècle  L’essence du politique, restent indéfectiblement liés au gaullisme.

Il semble que la position du Général ait été dictée par la nécessité de mettre la France à l’abri de l’islam conquérant que lui avait décrit Malraux. En mars 1959, deux mois après son installation à l’Elysée, de Gaulle livre le fond de sa pensée à Alain Peyrefitte sur les raisons qui l’ont conduit à offrir son indépendance à l’Algérie. « C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon la France ne serait plus la France, nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine, et de religion chrétienne. » « Qu’on ne se raconte pas d’histoires ! Les musulmans vous êtes allés les voir ? Vous les avez regardés, avec leurs turbans et leurs djellabas ? Vous voyez bien que ce ne sont pas des Français ! Ceux qui prônent l’intégration ont une cervelle de colibris (il pense alors à son ex-ami Soustelle), même s’ils sont très savants ». « L’intégration c’est une entourloupe pour permettre que les musulmans, qui sont majoritaires en Algérie à dix contre un, se retrouvent minoritaires dans la République française à un contre cinq. C’est un tour de passe-passe puéril ! On s’imagine qu’on pourra prendre les Algériens avec cet attrape-couillon. Avez-vous songé que les Arabes se multiplieront par cinq puis par dix pendant que la population française restera presque stationnaire ! ? Il y aurait deux cents, puis quatre cents députés arabes à Paris ? Vous voyez un président arabe à l’Élysée ? » « On se rendra peut-être compte que le plus grand de tous les services que j’ai pu rendre au pays, ce fut de détacher l’Algérie de la France ; et que, de tous, c’est celui qui m’aura été le plus douloureux. Avec le recul, on comprendra que ce cancer allait nous emporter. On reconnaîtra que l’« intégration », la faculté donnée à dix millions d’Arabes, qui deviendraient 20, puis quarante [ils sont aujourd’hui plus de 42 millions, NDLA], de s’installer en France comme chez eux, c’était la fin de la France. »

En mai 1963, en Conseil des ministres, il insiste à nouveau : « J’attire votre attention sur un problème qui pourrait devenir sérieux. Il y a eu 40 000 immigrants d’Algérie en avril. C’est presque égal au nombre de bébés nés en France pendant le même mois. J’aimerais qu’il naisse plus de bébés en France et qu’il y vienne moins d’immigrés. Vraiment, point trop n’en faut ! Il devient urgent d’y mettre bon ordre ! » Aucun homme politique n’oserait aujourd’hui ouvrir un tel débat avec les arguments utilisés hier par de Gaulle sans risquer de passer sous les fourches caudines des censeurs et inquisiteurs, des gardiens modernes de la pensée unique, pire, sans subir immédiatement les foudres de la loi.

Quoi qu’il en soit les Français doivent au Général la fin de la guerre d’Algérie. Lui seul est  parvenu à résoudre le terrible conflit qui déchirait la France depuis des années. Mais les conditions dans lesquelles il l’a fait et les méthodes qu’il a employées restent discutables et discutées. De Gaulle dira à la fin de sa vie à propos de Franco, « Tout bien pesé, le bilan de son action est positif pour son pays. Mais, Dieu, qu‘il a eu la main lourde ». Il n’est sans doute pas exagéré de reprendre ici ses sévères propos quand on sait  le drame vécu par les Harkis et les Français d’Algérie.

Le 28 octobre 1962, après une crise politique d’une rare violence, qui met aux prises les partisans d’un référendum et les parlementaires de l’opposition réclamant la révision de la Constitution via la majorité du Congrès, l’Assemblée nationale est dissoute. Finalement de Gaulle l’emporte et un référendum populaire est organisé sur l’élection du président de la République au suffrage universel. Le projet est approuvé par le peuple avec 62, 25% des voix pour. De Gaulle a toujours souhaité écarter les intermédiaires de la caste politicienne trop indifférents aux préoccupations du peuple. Il n’est donc pas surprenant qu’il ait vu se dresser contre lui « tous les éclopés de l’histoire contemporaine », une vaste coalition hétérogène de politiciens professionnels allant des droites radicales et traditionnelles, aux libéraux et démocrates-chrétiens en passant par les socialistes et les communistes.

Mais de son côté, le gaullisme a l’avantage de rassembler des hommes politiques dont les origines et les convictions sont nombreuses : des Jacobins, des gestionnaires conservateurs, des libéraux réformistes, des radicaux, des sociaux-démocrates, des républicains de gauche, voire d’extrême-gauche, des intellectuels indépendants, des technocrates, des maurrassiens et des nationalistes disciples de Péguy ou de Barrès. Le gaullisme sociologique déborde largement l’électorat de la droite modérée (libérale- conservatrice et démocrate-chrétienne) et de la droite radicale. Il rallie une importante fraction de l’électorat de gauche, séduite par le charisme du Général et par son désir de concilier ordre et progrès.

À cette époque, des pamphlets à succès, publiés dans de prestigieuses maisons d’édition, circulent contre de Gaulle. L’anarchiste de droite, Jacques Laurent, publie Mauriac sous de Gaulle (1964), libelle dans lequel il blâme « le Chef qui exerce le pouvoir absolu », et prétend même que la France « vit sous une forme de tyrannie ». Les partisans de l’Algérie française ne lui pardonnent pas d’avoir fait fusiller le colonel Bastien Thierry chef des conjurés lors de la tentative d’assassinat  du Petit-Clamart, le 11 mars 1963.  Des parlementaires et anciens ministres, comme  le vieux Paul Reynaud (centriste de droite), Gaston Monnerville (Gauche démocratique) ou François Mitterrand (UDSR-Union démocratique et socialiste de la Résistance) ne sont pas les moins virulents. Paul Reynaud déclare que le président de Gaulle a violé la Constitution et insulté le Parlement. Mitterrand publie son pamphlet Le coup d’État permanent(1964), pour dénoncer la pratique du « pouvoir personnel » et la faiblesse du parlement marginalisé. Il appelle à voter non au référendum sur la Constitution de la Ve République (1958) et non au référendum sur l’élection au suffrage universel (1962). François Mitterrand est alors connu pour l’attentat de l’Observatoire, un faux attentat mené contre lui en 1959. Inévitable ministre de la IVe République alors en perte de vitesse, il a commandité cet attentat dans le but de regagner un peu de crédit auprès de l’opinion publique. De Gaulle, qui avait parfois la dent dure, le gratifiait de surnoms peu flatteurs : « le Rastignac de la Nièvre », « l’Arsouille » (voyou) ou « le Prince des politichiens ». Inculpé pour « outrage à magistrat », Mitterrand a bénéficié d’une loi d’amnistie du gouvernement Pompidou (loi de 1962, complétée en 1966) qui a arrêté les poursuites judiciaires contre lui en 1966.

La référence au coup d’État pour censurer l’arrivée et l’exercice du pouvoir de De Gaulle est un leitmotiv de ses adversaires. On sait que les traditions libérales et socialistes européennes  ont été marquées par de nombreux recours à des putschs, coups d’État et autres pronunciamientos (au XIXe siècle pour la première et au tournant du XXe siècle pour la seconde); mais il n’en demeure pas moins qu’au lendemain de la IIe Guerre mondiale, au nom de la démocratie représentative, les représentants de ces deux tendances cherchent à sacraliser la légitimité démocratique d’origine du pouvoir (aux dépens de la légitimité d’exercice).  De Gaulle, qui ne se laissait pas abuser par leurs arguties juridiques, disait à ce propos : « […] bon nombre de professionnels de la politique, […] ne se résignent pas à voir le peuple exercer sa souveraineté par-dessus leur intermédiaire […]». Mais paradoxalement, l’histoire a montré que de Gaulle était beaucoup plus démocrate que ses successeurs. C’est avec dignité, et sans faire le moindre commentaire, qu’il a quitté ses fonctions en 1969, après un référendum sur la réforme du Sénat et la régionalisation repoussées par 52,41 % des suffrages.

À l’inverse, en 1986, lorsque les élections législatives ont porté au pouvoir une majorité de droite, François Mitterrand, pourtant si critique envers les institutions de la Ve République, est resté à son poste et a pris Jacques Chirac comme  premier ministre installant ainsi la première cohabitation contre nature et stérile. En 1997, au lendemain de la dissolution malheureuse de l’Assemblée, Chirac s’est lui aussi maintenu à l’Élysée prenant le socialiste Lionel Jospin comme premier ministre. En 2005, à nouveau, après avoir perdu le référendum sur le projet de constitution européenne Chirac se garde bien de prendre la porte de sortie. Enfin, en 2007, Nicolas Sarkozy fait ratifier par l’Assemblée nationale et avec l’aide des centristes et des socialistes le traité de Lisbonne sur la nouvelle Constitution européenne, alors que celui-ci a été rejeté par le peuple lors du référendum du 29 mai 2005. Aucun référendum n’a plus jamais été organisé depuis. La conception de la démocratie qu’ont les chefs d’État qui ont succédé à de Gaulle est, le moins qu’on puisse dire, à géométrie variable.

Outre les institutions de la Ve République, héritage sur lequel les Français vivent encore, il faut ajouter au nombre des succès du Général l’indépendance nationale (avec la force de dissuasion nucléaire, la sortie du commandement intégré de l’OTAN et le retour aux grands équilibres économiques et financiers), la réconciliation franco-allemande (traité d’amitié de coopération franco-allemande du 22 janvier 1963) et les ordonnances sur l’intéressement des salariés aux bénéfices et la participation (7 janvier 1959 et 17 août 1967). Ces textes permettent « une participation collective aux résultats de l’entreprise ou de l’établissement », « une participation au capital ou à une opération d’autofinancement » et « une participation à l’accroissement de la productivité ».

Aux yeux de De Gaulle, la participation devait couronner son œuvre sociale. Mais elle se heurtera à l’hostilité conjointe du  patronat, qui craignait l’arrivée des soviets dans l’entreprise, et des syndicats, qui considéraient  toute cogestion comme un phénomène de collaboration de classe. À noter enfin, qu’après l’intervention directe de sa femme Yvonne, de Gaulle acceptera de soutenir la loi du député Lucien Neuwirth autorisant l’usage de la pilule contraceptive. Au conseil des ministres du 7 juin 1967, de Gaulle, hésitant et même réticent, disait encore, selon Alain Peyrefitte, « Les mœurs se modifient, nous n’y pouvons à peu près rien. » Mais « il ne faut pas faire payer les pilules par la Sécurité sociale. Ce ne sont pas des remèdes ! Les Français veulent une plus grande liberté de mœurs. Nous n’allons quand même pas leur rembourser la bagatelle ! » La loi autorisant la vente de la pilule contraceptive sera finalement adoptée en décembre 1967. Et c’est en 1974, sous la présidence du libéral-conservateur, Giscard d’Estaing, que la ministre de la santé, Simone Veil, fera adopter le principe de son remboursement par la sécurité sociale.

Le 19 décembre 1965, de Gaulle est réélu président de la République contre François Mitterrand avec 54,5 % des suffrages. Ce second mandat sera marqué par trois virulentes polémiques, restées fameuses, qui débordent

À suivre