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samedi 5 avril 2025

Débat sur l’identité : le contresens sur Renan

 

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Par Stéphane Blanchonnet

À l’heure où François Bayrou a annoncé son intention de lancer un nouveau débat sur l’identité nationale, il convient de ne pas se réjouir trop vite. Il y a fort à parier que, comme en 2009, sous Nicolas Sarkozy, qui avait d’ailleurs confié l’affaire à un socialiste – Éric Besson –, on ne sortira pas du petit périmètre de la nation-contrat et du trop fameux « plébiscite permanent » de Renan.

Cette formule est tirée de l’excellente conférence Qu’est-ce qu’une nation ? (1882), que tout le monde cite sans jamais la lire… et l’on peut, là encore, s’attendre à ce que la Macronie, ses nouveaux alliés socialistes (qui se sont déclarés ouverts au débat proposé) et ses conquêtes à droite, comme Monsieur Retailleau, ronronnent tranquillement sur l’air des valeurs républicaines et du vivre-ensemble, prolongeant ainsi le contresens sur le plébiscite permanent ; contresens parce que Renan, contrairement à ses épigones contemporains, démontre dans sa conférence qu’il n’y a pas de « consentement actuel » à la nation (le fameux plébiscite) sans, je cite, « la possession en commun d’un riche legs de souvenirs », autrement dit sans qu’il existe un peuple formé par la longue Histoire, qui lui procure une solide conscience de lui-même et une unité qui, dans le cas de la France, je cite à nouveau Renan, « a été réalisée par une dynastie ».

Jamais Renan n’aurait légitimé une réduction de l’identité nationale à l’adhésion à quelques vagues idées générales sur la laïcité ou à la récitation d’une devise ou d’un hymne, jamais non plus il n’aurait considéré qu’on pût sans péril soumettre ces « vieux organismes » (expression qui en dit long sur sa conception au fond assez traditionnelle de la société) que sont les nations à des modifications aussi brutales et aussi rapides de leur composition que celles que nous connaissons aujourd’hui.

Mais il n’est heureusement pas impossible que ce débat lancé d’en haut, sur la base de faux principes, provoque des controverses qui alimenteront une saine réaction dans le sens contraire à celui souhaité par ses initiateurs. Rappelons-nous, par exemple, comment le bicentenaire de 1789 avait donné un souffle nouveau à la réflexion contre-révolutionnaire et au royalisme en 1989.

Profitons donc de l’occasion pour faire mieux comprendre et aimer la France réelle, la France charnelle, que n’est jamais totalement parvenu à éradiquer le pays légal.

https://www.actionfrancaise.net/2025/04/05/debat-sur-lidentite-le-contresens-sur-renan/

mercredi 19 juillet 2023

Ernest Renan, le théoricien français de la nation

 

Alors que les notions d’identité et de culture se font de plus en plus présentes dans notre société, au fil des années, et en raison des attaques portées par le wokisme et autres mouvements de déconstruction à notre Histoire, revenons ensemble sur la vie de l’un des plus grands théoriciens, philologues, historiens et philosophes du XIXe siècle. Nous fêtons le bicentenaire de sa naissance ce 27 février : Ernest Renan.

Né en 1823, en Bretagne, le futur académicien réalise sa scolarité dans divers établissements religieux de la capitale comme le séminaire de Saint-Nicolas-du-Chardonnet ou encore celui d’Issy-les-Moulineaux. Doté d’un esprit curieux dans un siècle de découvertes scientifiques perpétuelles, son esprit est toujours tiraillé entre sa foi personnelle et un monde de plus en plus rationnel qui s'éloigne de Dieu. Ce processus lui permet de transcrire sa pensée dans un livre qui, en 1860, fait trembler le trône de saint Pierre lui-même : La Vie de Jésus. Dans cet ouvrage, Renan présente, à travers une biographie, le Christ comme un homme parmi d’autres, un philosophe, un être charismatique, un personnage historique, mais surtout pas comme le fils de Dieu. La réaction des autorités ne se fait pas attendre. L’auteur se voit privé de ses droits d’enseigner, notamment au Collège de France, et est même désigné par le pape Pie IX comme un « blasphémateur ». Mais toute interdiction d’un livre attire la curiosité des lecteurs, celle-ci fait donc de l’œuvre de Renan un succès de vente durant le Second Empire.

Celui qui fut surnommé, par Victor Hugo, Napoléon le Petit doit lâcher le pouvoir en 1870 après la terrible défaite de Sedan. Attristé par l’état du pays et ses bouleversements interne, Ernest Renan commence à s’interroger sur l’idée du pouvoir et de la nation. Examinant la situation, il reproche à la France, en 1871, à travers son nouvel ouvrage, La Réforme intellectuelle et morale, de ne pas être l’Allemagne, de ne pas rester un régime ferme et autoritaire tel que se présente le nouveau Reich allemand, mais aussi d’être restée catholique et non protestante. Contemplant, aussi, le triste résultat de la Commune de Paris, il conclut que toute ville où demeure un pouvoir à l’aura nationale ne saurait avoir de concurrent ou d’opposant au sein de la même cité. Ainsi, Paris ne saurait avoir de maire tant qu’un roi, un empereur ou même un président y réside. Un enseignement respecté jusqu’à l’élection en 1977 du premier maire de Paris, depuis 1871, de Jacques Chirac et qui peut paraître véridique quant aux agissements de l’ancienne candidate à l’élection présidentielle Anne Hidalgo.

Malgré une admiration non avouée de la société allemande, Ernest Renan présente, en 1882, à travers l’œuvre de sa vie Qu’est-ce qu’une nation ?, sa conception d’un pays, non fondée sur le naturalisme comme le prône l’Allemagne en rassemblant une race ou une langue commune (et l’ayant poussé à revendiquer l’Alsace-Moselle), mais bien un État construit par un peuple au passé commun et tourné vers le même but. Cette notion, aujourd’hui détournée par le célèbre et répété « vivre ensemble », se base non sur une tolérance maladive des individus entre eux mais sur le contractualisme, c’est-à-dire un contrat social entre des citoyens aux mêmes racines poussant ainsi à l’assimilation. Ainsi, n'importe quel étranger pouvait être Français s’il acceptait la culture judéo-chrétienne de la France ainsi que son Histoire : « Une nation, disait Renan est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme […] L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu. »

Un héritage que nous avons reçu et, à l’inverse de ceux qui voudraient l’effacer et le déconstruire, dont nous devons prendre soin. À notre tour de le préserver et le transmettre comme Ernest Renan qui, au crépuscule de sa vie, retourna souvent sur ses terres natales de Bretagne, à ses propres racines, avant de s’éteindre, en 1892, à Paris, le cœur battant d’une nation dont il théorisa les liens et l’origine.

Eric de Mascureau

https://www.bvoltaire.fr/ernest-renan-le-theoricien-francais-de-la-nation/

samedi 18 février 2023

Ernest Renan et l’apport des Celtes à la culture occidentale

 

Si à l’occasion de son bicentennaire (1823-2023), il ne faut relire qu’un texte de Renan, ce pourrait être celui-là : intitulé « La Poésie des races celtiques », il est paru en 1854 dans la très chic Revue des Deux Mondes et est maintenant disponible parmi d’autres pépites du philologue breton sur Wikisource.

Il s’agit au départ d’un article de vulgarisation scientifique faisant le point sur les dernières parutions de philologie celte. Après une longue introduction sur la mentalité des peuples celtes et qui peut se lire comme un autoportrait psychologique, Renan en vient enfin à l’analyse des documents anciens. C’est alors l’occasion pour le jeune chercheur de 31 ans de formuler une série d’hypothèses personnelles qui dépassent le cadre de la poésie.

Elles peuvent se résumer en 5 propositions, correspondant à 5 apports décisifs du monde celte à la civilisation de l’Europe occidentale. Nous nous proposons de comparer ces hypothèses de 1854 aux acquis de la recherche actuelle : 200 ans après, Renan n’a pas pris une ride !

Hypothèse 1 : au 12ème siècle, avec les récits de la Table Ronde, les bardes gallois introduisent la fiction et le romanesque dans la civilisation médiévale

« A notre avis, c’est dans les Mabinogion [recueil de contes où se trouvent les aventures du roi Arthur] qu’il faut chercher la véritable expression du génie celtique (…), source de presque toutes les créations romanesques de l’Europe (…) L’introduction des romans bretons dans le courant de la littérature européenne opéra une révolution non moins profonde dans la manière de concevoir et d’employer le merveilleux. Dans les poèmes carlovingiens, le merveilleux est timide et conforme à la foi chrétienne : le surnaturel est produit immédiatement par Dieu ou ses envoyés. Chez les Kymris au contraire, le principe de la merveille est dans la nature elle-même, dans ses forces cachées, dans son inépuisable fécondité (…) L’élément romantique par excellence, l’aventure, cet entraînement d’imagination qui fait courir sans cesse le guerrier breton après l’inconnu [est absente dans la littérature précédant le 12ème siècle] (…) Quant au merveilleux chrétien, Boileau a raison : il n’y a pas de fiction possible avec un tel dogmatisme. »

L’hypothèse 1 de Renan est amplement validée par l’historien Martin Aurell, auteur de la dernière synthèse universitaire sur la saga arthurienne (2007) : au 12ème siècle, la Matière de Bretagne, originaire du Pays de Galles, s’est répandue comme une trainée de poudre dans toute l’Europe catholique. Par le nombre de manuscrits copiés, elle a totalement marginalisé les autres courants de la littérature médiévale. Pour les contemporains eux-mêmes, elle est qualitativement très différente de la Matière de France et de la Matière de Rome : la fiction y est beaucoup plus développée, au point de lui attribuer un mot nouveau : le roman.

Davantage que Renan, Aurell distribue équitablement les lauriers de cette invention : entre Bleddri ap Cydifor, barde gallois polyglotte (transmission orale jusqu’à la cour de Guillaume IX d’Aquitaine, le premier troubadour), le gallois-armoricain Geoffroy de Monmouth (transmission en latin) et le champenois Chrétien de Troyes (que Renan méprise, peut-être parce qu’il a christianisé la légende).

Hypothèse 2 : l’influence des romans arthuriens a relevé le statut de la femme occidentale, à un niveau incomparable avec les autres civilisations 

« C’est surtout en créant le caractère de la femme, en introduisant dans la poésie, auparavant dure et austère, du moyen âge les nuances de l’amour, que les romans bretons réalisèrent cette prodigieuse métamorphose. Ce fut comme une étincelle électrique : en quelques années, le goût de l’Europe fut changé : le sentiment kymrique courut le monde et le transforma. Presque tous les types de femmes que le moyen âge a connus, Genièvre, Iseult, Énide, viennent de la cour d’Arthur (…) Certes la chevalerie est un fait trop complexe pour qu’il soit permis de lui assigner une seule origine. Disons cependant que l’idée d’envisager l’estime d’une femme comme le but le plus élevé de l’activité humaine et d’ériger l’amour en principe suprême de moralité n’a assurément rien d’antique, rien de germanique non plus. (…) Quant à chercher parmi les Arabes, ainsi qu’on l’a voulu, l’origine de cette institution, entre tous les paradoxes littéraires auxquels il a été donné de faire fortune, celui-ci est vraiment un des plus singuliers. »

L’idée que le 12ème siècle est un moment d’affirmation exceptionnelle des femmes européennes est validée par l’historienne Régine Pernoud (La femme au temps des cathédrales, 1976). Les femmes interviennent alors dans presque toutes les professions (de la seigneuresse à la coiffeuse en passant par la miresse), investissent la politique (Aliénor d’Aquitaine), la culture profane (Marie de France), les sciences naturelles et la théologie (Hildegarde de Bingen).

Pernoud attribue cette percée momentanée au recul du droit romain (au profit du droit coutumier d’Europe du nord), à la christianisation (le mariage est un sacrement, il ne peut donc être forcé), enfin à un grain de Celtes :

Elle a été « facilitée dans nos pays (…) par l’influence de la société celtique (…) car chez les Celtes, je ne dirais pas que la femme était à égalité avec l’homme, je ne crois pas qu’on puisse le dire d’aucune civilisation en dehors de la civilisation chrétienne, mais du moins était-elle étroitement associée à l’homme et prenait une grande part à ses activités, et cela scandalisait les écrivains romains. Lors de l’effondrement de l’Empire au 5ème siècle, la civilisation celtique reprend un peu ses droits (…) » (Interview de Régine Pernoud à Radio Canada, 1982). Régine Pernoud a depuis été critiquée pour son optimisme, elle a même disparu des bibliographies, et pourtant c’était elle la pionnière de l’histoire des femmes…

Martin Aurell et Michel Pastoureau (Les Chevaliers de la Table Ronde, 2022) montrent que les romans arthuriens présentent certes une vision idéalisée des rapports humains, mais que cet idéal a servi de modèle de comportement dans des couches assez larges de la population (y compris la paysannerie aisée).

L’idéalisation laisse d’ailleurs parfois place à un certain réalisme psychologique : dans Perceval par exemple, Chrétien de Troyes suit les malheurs d’une jeune fille détruite par la jalousie maladive de son ami.

La reine Guenièvre attirant Lancelot dans son lit .
Livre de Lancelot du Lac, manuscrit de 1401-1425, Bibliothèque nationale de France.

Hypothèse 3 : naissance des superhéros luttant pour un monde plus juste

« De là ce messianisme celtique, cette croyance à un vengeur futur qui restaurera la Cambrie et la délivrera de ses oppresseurs (…) Les petits peuples doués d’imagination prennent d’ordinaire ainsi leur revanche de ceux qui les ont vaincus (…) Presque tous les grands appels au surnaturel sont dus à des peuples vaincus, mais espérant contre toute espérance (…) Comparez le héros celtique et le héros germanique, Beowulf et Pérédur par exemple. Quelle différence ! Là, toute l’horreur de la barbarie dégouttante de sang, l’enivrement du carnage (…) ici, au contraire, un profond sentiment de la justice (…) et une vive sympathie pour les êtres faibles (…) Aussi, chaque fois que le vieil esprit celtique apparaît dans notre histoire, on voit renaître avec lui la foi à la nature et à ses magiques influences. Une de ces manifestations les plus caractérisées me semble être celle de Jeanne d’Arc. Cette espérance indomptable, cette fermeté dans l’affirmation de l’avenir, cette croyance que le salut du royaume viendra d’une femme, ces traits, si éloignés du goût ancien et du goût germanique, sont en réalité celtiques (…) La chaumière de la famille d’Arc était ombragée d’un hêtre fameux dans le pays, et dont on faisait le séjour des fées. Dans son enfance, Jeanne allait suspendre à ses branches des guirlandes de feuillage et de fleurs (…) Elle a été annoncée par Merlin (…) »

Martin Aurell (2007 et 2022) confirme le « messianisme » laïc des récits arthuriens. Imaginé d’abord comme un superhéros qui viendra libérer les Gallois de l’oppression saxonne, Arthur perd avec le temps son ancrage celte. En se répandant en Europe, il devient le modèle utopique et universel d’un roi luttant contre les injustices. Y compris l’injustice sociale, comme le montre l’épisode des Tisserandes exploitées du Château de Pire Aventure, inspiré par les ouvrières du textile de la ville de Troyes. Arthur est secondé par des héros masqués, à la recherche d’eux-mêmes, venant aux secours des faibles et finissant par trouver l’amour : un scénario qui sera beaucoup utilisé par Hollywood…

Les prophéties de Merlin, mises par écrit par Geoffroy de Monmouth, ont également une grande popularité au Moyen Age. Aussi énigmatiques que celles de Nostradamus, elles laissent espérer de grands changements politiques à venir et sont jugées crédibles, y compris par les sommités de l’époque.

Comme le dit Renan, ces prophéties ont aidé Jeanne d’Arc à s’imposer. De même on trouve dans les minutes des procès de la sainte des références à l’Arbre aux fées (qui est peut-être en lien avec l’Arbre de Mai celtique). Mais contrairement à ce que laisse entendre le philologue incroyant, Jeanne d’Arc était elle-même d’une parfaite orthodoxie chrétienne et se tenait à distance de ce « folklore » populaire.

Lunette et Yvain délivrant les 300 ouvrières du Château de Pire Aventure. Le Chevalier au Lion, Chrétien de Troyes. Manuscrit de 1325, Bibliothèque nationale de France.

Hypothèse 4 : les récits celtes réhabilitent l’idée de nature au sein d’un Moyen Age foncièrement anti-écolo

«  La nature entière est enchantée, et féconde, comme l’imagination elle-même, en créations infiniment variées (…) Ce qui frappe surtout dans ces étranges récits, c’est la place qu’y tiennent les animaux transformés par l’imagination galloise en créatures intelligentes (…) Cette touchante sympathie tenait elle-même à la vivacité toute particulière que les races celtiques ont portée dans le sentiment de la nature (…) l’amour de la nature pour elle-même, l’impression vive de sa magie, et ce mouvement de tristesse que l’homme éprouve quand, face à face avec elle, il croit l’entendre lui parler de son origine et de sa destinée (…) Chez les Kymris au contraire, le principe de la merveille est dans la nature elle-même (…) Rien de la conception monothéiste, où le merveilleux n’est qu’un miracle, une dérogation à des lois établies (…) La légende de saint Brandan est sans contredit le produit le plus singulier de cette combinaison du naturalisme celtique avec le spiritualisme chrétien (…) C’est le monde vu à travers le cristal d’une conscience sans tache : on dirait une nature humaine comme la voulait Pelage, qui n’aurait point péché. »

L’historien Fabrice Mouthon (Le sourire de Prométhée, 2017) défend l’idée d’un Moyen Age prométhéen qui abat sans trop d’état d’âme les forêts et aménage en profondeur les territoires. La théologie dominante valorise l’action de l’homme prolongeant celle du Créateur, la campagne cultivée étant jugée plus parfaite que les écosystèmes sauvages.

Cependant un contre-discours émerge au 12ème siècle : l’allégorie de Dame Nature apparaît chez le théologien Alain de Lille (1170) tandis que les cisterciens préconisent la contemplation de la nature comme moyen d’accéder à Dieu. Des mesures de protection des forêts commencent à être prises, dès le 12ème siècle en Grande Bretagne.

Pour Etienne Anheim (2017), il faut plutôt attendre le 14ème siècle et aller du côté de l’Italie pour voir naitre le sentiment de la nature, avec Pétrarque et Boccace.

Aucun lien n’est fait par ces chercheurs avec les romans arthuriens, l’hypothèse 3 de Renan ne semble pas validée. Pourtant le Perceval de Chrétien de Troyes (1180-1190) s’ouvre par une description de la forêt s’éveillant au printemps, suivie quelques pages plus loin par une célébration de la Nature et de ses beautés (moins belles cependant que les chevaliers). On peut ajouter qu’Alain de Lille connaissait les romans arthuriens (puisqu’il les critiquait) et qu’il en va de même pour les auteurs italiens, l’Italie ayant été touchée comme les autres par ce phénomène culturel.

Lancelot passant le Pont de l’Épée, avec au loin une colline à demie défrichée. Le Chevalier à la Charette, manuscrit de 1475. Bibliothèque nationale de France.

Hypothèse 5 : les Irlandais découvrent le Purgatoire et humanisent la religion

La dernière partie de l’article de Renan aborde une question encore brûlante au XIXème siècle : le Purgatoire est-il biblique ou a-t-il été inventé au Moyen Age ? L’ex-séminariste de Tréguier penche pour l’invention tardive. Après avoir détaillé les spécificités du christianisme celtique, il met en avant le Purgatoire de St Patrick, un lieu de pèlerinage de l’Irlande médiévale. Les pèlerins y accédaient à une fosse présentée comme la partie supérieure de l’enfer et y subissaient des épreuves une nuit durant. L’existence de ce lieu est révélée au reste de l’Europe au 12ème siècle, selon les mêmes voies que les récits arthuriens.

Hypothèse 5 à demie validée par l’historien Jacques Le Goff (La Naissance du Purgatoire, 1981) : les premiers chrétiens connaissaient la notion d’un feu purificateur post-mortem, mais c’est seulement au Moyen Age qu’apparait le Purgatoire comme lieu intermédiaire entre l’enfer et le Paradis. C’est une révolution théologique répondant à une demande populaire : il y a encore une chance de salut pour ceux qui n’étaient ni des saints, ni des irrécupérables.

Pour Le Goff, la cause directe de cette révolution est la diffusion virale des textes décrivant le « Purgatoire de St Patrice » (1170), à quoi il ajoute les légendes italiennes faisant de l’Etna la résidence du roi Arthur. Elle prend place dans un ensemble d’innovations théologiques telles que la fête de la Toussaint et les prières pour les défunts [popularisées par les moines irlandais].

Mais sa cause fondamentale est l’ascension de la bourgeoisie, une nouvelle classe intermédaire : le monde n’est plus vu sous un mode binaire ou manichéen, mais pluraliste (plus précisément ternaire, comme l’a remarqué aussi Renan).

Selon la nouvelle sensibilité, la justice divine ne peut qu’être proportionnelle aux fautes (le temps de Purgatoire dépend du niveau de culpabilité), d’où le développement de la confession individuelle, basée sur une tarification des bonnes et des mauvaises actions, elle-même inspirée par la comptabilité des marchands.

Synonyme à sa naissance d’espoir, le Purgatoire devient à la longue une source d’angoisse intolérable : son rejet est une cause fondamentale de la Réforme protestante.

Claude Carozzi (1985) avance dans le temps la naissance du Purgatoire : vers 700. Il lie son apparition non à l’ascension de la bourgeoisie, mais à « la mise en place par les Irlandais du système de la pénitence tarifée » [les moines irlandais répandent alors la confession auriculaire]. On ne s’éloigne guère des intuitions géniales de Renan.

Enora

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2023, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

https://www.breizh-info.com/2023/01/09/213370/ernest-renan-et-lapport-des-celtes-a-la-culture-occidentale/

lundi 21 décembre 2020

La France, nation schizophrène (texte de 2017)

 « Jadis l’idée de patrie, fortement sentie, était très peu souvent définie », a écrit l’historienne Marie-Madeleine Martinaujourd’hui, les notions de nation et d’identité, devenues folles, doivent être précisée. Mais France républicaine est-elle simplement amnésique ou schizophrène ?

En janvier 2010, à La Courneuve, s’exprimant devant un auditoire principalement issu de l'immigration, Eric Besson, ministre de l'immigration et de l'identité nationale de Nicolas Sarkozy avait défini la France comme « un conglomérat de peuples qui ont décidé de travailler ensemble, de vivre ensemble, et qui se sont donné des valeurs, une nation qui s'est donné un État - c'est pour ça qu'on a un État plus fort que dans la plupart des pays du monde et plus centralisateur(…) Il n'y a pas de Français de souche, il n'y a qu'une France de métissage. » Cette déclaration s'inspirait à la fois d'une célèbre citation d'Ernest Renan, souvent tronquée, et d'un argument jadis utilisé par Mirabeau pour critiquer la société d'Ancien Régime.

Dans Qu’est-ce qu'une nation ? Renan écrivait en 1882 : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu'une, constituent cette âme ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu’on a reçu indivis. » Ceux qui citent ces lignes n’en retiennent souvent, comme Besson, que le présent et oublient le passé (l'héritage). En conditionnant son existence aux seuls « consentement actuel » et « désir de vivre ensemble », ils amputent la nation de sa dimension transcendante (une communauté d'histoire et de destin) pour la réduire à l'immédiateté démocratique : il s'ensuit que si ce consentement et ce désir n’avaient plus cours, la France cesserait d'exister… Renan lui-même, en répudiant le « droit divin » et le « droit prétendu historique » à l'origine de la nation, écrivait d'ailleurs, non sans danger, que l’existence de la nation est « un plébiscite de tous les jours ». L'argument emprunté à Mirabeau est faux d'une autre manière : le tribun révolutionnaire décrivait les Français de l’ancien Régime comme une « agrégation inconstituée de peuples désunis », qui seraient « véritablement devenus une nation » par la grâce de l'assemblée nationale, nouvellement créée. Mais l’ancienne France apparaît plutôt comme un agrégat de peuples réunis, au fil de l'histoire, par la volonté politique des rois de France, et qui conservaient leurs identités respectives. C'est ce qui conduisait Jacques Bainville à écrire que « Le peuple français est un composé. C'est mieux qu'une race. C'est une nation. » Ces identités locales souvent fortes et qui n’ont toujours pas disparu, n’empêchaient pas l'unité nationale, qui s'incarnait dans la personne du roi. Après la décapitation de Louis XVI, l'État devenu républicain, naguère outil de la monarchie, occupa la place vacante du souverain. Cette usurpation sauva sans doute l'unité nationale, mais laissa libre cours aux tendances centralisatrices de l'Administration. Cependant, comme l’écrit saint Jean-Paul II dans Mémoire et identité, « on ne peut remplacer la nation par l’État, bien que la nation, de par sa nature, tende à se constituer en État. »

La nation, grande éducatrice des hommes

Pour revenir à la question de Renan, qu'est-ce donc finalement qu'une nation ? Charles Maurras la définit comme « le plus vaste des cercles communautaires qui soient (au temporel) solides et complets Brisez-le et vous dénudez l'individu. » Et Jean-Paul II, comme « une communauté qui réside dans un territoire déterminé et qui se distingue des autres nations par une culture propre. La doctrine sociale catholique considère que tant la famille que la nation sont des sociétés naturelles et ne sont donc pas le fruit d'une simple convention. C'est pourquoi, dans l'histoire de l'humanité, elles ne peuvent être remplacées par rien d'autre. »

Les deux définitions se complètent, celle du pape polonais appuyant davantage sur l'aspect culturel. Pour lui, en effet, « La Nation existe "par" la culture et "pour" la culture, et elle est donc la grande éducatrice des hommes pour qu'ils puissent "être davantage" dans la communauté Elle est cette communauté qui possède une histoire dépassant l'histoire de l'individu et de la famille » Il rappelle comment la Pologne, maintes fois « condamnée à mort » par ses voisins, « a conservé son identité, et (…) malgré les partitions et les occupations étrangères, sa souveraineté nationale, non en s'appuyant sur les ressources de la force physique mais en s'appuyant sur sa culture. » L'identité nationale polonaise est donc bâtie sur la culture commune.

Mais en France, la Révolution a profondément divisé la culture nationale et tenté de détruire les bases de la civilisation de notre pays, notamment en répudiant ses racines chrétiennes au nom du laïcisme. Alors que l'identité polonaise a résisté à des assauts portés de l'extérieur, l'identité française est sapée de l'intérieur. Aujourd'hui, les Français n'osent plus dire, ni se rappeler qui ils sont - le voudraient-ils que les procureurs de la Pensée unique le leur interdiraient. Au même moment sont conviés à s'installer sur le sol de la patrie - la terre des pères - des millions d'immigrés déracinés bien incapables lorsqu'ils ne refusent pas le « vivre ensemble » qui leur est proposé par les tenants de la prétendue « France de métissage », de s'assimiler à cette nation schizophrène en quête d'identité. Revient alors à la mémoire l'avertissement de l'historien Fustel de Coulanges, qui constatait naguère que cette hostilité à l'égard de l'ancienne France et de son héritage, « n’est, au fond, que la haine de tout ce qui est français ».

Eric Letty monde&vie 2 février 2017 n°935

samedi 7 novembre 2020

Renan : la foi et la science

   


Ernest Renan n'est pas parvenu à concilier la foi et la science. Se n'est cependant pas sans tourments que l'auteur de La Vie de Jésus a renoncé à la première. La biographie que lui consacre Jean-Pierre Van Deth revient sur ce débat intérieur.

Pour un catholique, se lancer dans la lecture d'une biographie de Renan peut paraître étrange, tant l'écrivain s est retrouvé au cœur d'une bataille idéologique violente, opposant l'écrivain féru de science et l’Église dans la seconde moitié du XIXe siècle. Avec le temps, c'est-à-dire avec la Grande guerre de 1914, ces querelles se sont estompées la science, au même titre que l’égalité démocratique, a prouvé que les massacres comptés en millions de personnes étaient possibles l’Église, quant à elle, avec son discours sur la charité et la paix entre les peuples, faisait figure d'étrange épouvantail, mais n'effrayait guère le nationalisme guerrier. D'ailleurs, on ne savait plus trop qui avait gagné la science ou la religion ? La catastrophe européenne de 1914-1918 enseignait la vertu chrétienne de l'humilité, elle ne produisit que le totalitarisme communiste puis la barbarie nazie. Belle victoire de la science l’extermination de masse décidée méthodiquement, rationnellement, systématiquement, scientifiquement... Tout cela, vous en conviendrez, relativise l'apport de la science, mais on imagine aisément que la pensée et les analyses de Monsieur Renan, tout comme celle de Monsieur Taine, n'ont pas souhaité le désastre et les horreurs de cette guerre civile européenne. Le premier devoir de l'historien est de replacer le personnage dans son contexte, c'est-à-dire dans son époque. La biographie de Jean-Pierre Van Deth réalise ce bel exercice elle suit le jeune Renan de sa Bretagne natale jusqu'à ses derniers moments à Paris, où il rend son âme à Dieu, le 2 octobre 1892, un dimanche matin.

Faut-il blâmer Renan ? Les cents premières pages du livre nous montrent un personnage brillant, volontaire et chercheur. Cherche-t-il Dieu ? Oui, sans nul doute. Il est en quête, mais l'institution ecclésiastique ne lui donne pas cette satisfaction intellectuelle. On peut même dire que Renan, âme en peine, est littéralement bouleversé par le choix qui s'offre à lui : Dieu et son Église d'une part, ou la science d'autre part ? Toute sa jeunesse est marquée par ce choix cornélien, presque touchant, qu'il n'ose faire alors qu'avec le temps il ne cesse de croire que la foi et la raison sont incompatibles. Un jour, il confesse : « On se tait à soi-même par stoïcisme, et à Dieu aussi bien des choses. On les sait, mais on ne se les dit pas. »

L'absence du mystère

Finalement Renan bascule, car, c'est une évidence, il n’a pas la foi. Néanmoins l’Église - c'est-à-dire ses maîtres de Saint-Sulpice - est toujours présente. Ils voient cette âme souffrante, pensent qu'elle leur reviendra un jour et décident d'aider matériellement ce jeune séminariste qui, pourtant, rejoint le monde.

L’arbre tombe du côté où il penche : Renan, plus brillant que jamais, réalise un véritable plan de carrière son ascension est fulgurante, ses reniements aussi. Néanmoins, il n'est pas Sainte-Beuve. Ce dernier faisait gras chaque vendredi saint, par provocation. Renan, lui, continue à cultiver son champ scientifique, dont on ne sait pas très bien si, oui ou non, Dieu est au bout : « Nos idées de l'espace et du temps sont toutes relatives », soutient-il à la fin de sa vie. Il continue : « Tout est possible, même Dieu » Plus tard, il affirme au cours d'un banquet organisé sur sa terre natale : « Les moments que l'homme donne à la joie doivent compter parmi ceux où il répond le mieux à l’Éternel. »

Chez Renan, on trouve sans nul doute la vertu d'amour : amour de sa femme, de ses enfants, amour de la patrie, amour de la Bretagne, amour de la mère et de la sœur chérie aussi. Mais il manque désespérément la transcendance, la religion du mystère et, surtout, une forme d'humilité. Pascal disait : « La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu'il existe une infinité de choses au-dessus d'elle ». Renan en avait conscience, mais il n'avait pas envie de faire le pari de Dieu.

Jean-Pierre Van Deth, Ernest Renan, Fayard, 604 pages, 32 €.

Christophe Mahieu. monde&vie 16 juin 2012 n°861

samedi 7 mars 2020

Marc Aurèle, l'empereur philosophe

Marc Aurèle, l'empereur philosophe.jpeg
La philosophie n'était pas, pour lui, matière à dissertations plus ou moins spécieuses, mais un outil de travail : mieux comprendre la nature humaine pour mieux gouverner la cité.
Marc Aurèle fait partie de ces grandes figures de l'histoire qui ont été nimbées, au fil des siècles, d'une aura de légende. Très tôt fut accolée à son nom la flatteuse épithète d'« empereur philosophe ». Deux siècles après sa mort, l’Histoire Auguste affirme « Aujourd'hui même, on trouve dans beaucoup de maisons des statues de Marc Aurèle à côté des dieux pénates. Et quelques personnes ont assuré qu'il leur avait prédit en songe des choses qui leur sont arrivées. » L'empereur Julien - qui, par le surnom d'Apostat, devait être marqué d'infamie par l'Eglise imagine Marc Aurèle comparaissant devant le tribunal des dieux, qui se soucient d'apprécier les mérites comparés des grandes figures de l'histoire antique. Et il lui fait dire : « Imiter les Dieux, c'est avoir le moins possible de besoins et faire le bien au plus grand nombre possible. » Les dieux, après avoir voté à bulletin secret, classent Marc Aurèle en tête, devant Alexandre, César, Auguste, Trajan, Constantin. L'honneur n'est pas mince...
Bien longtemps après, les modernes communient dans la même admiration. Avec un rien de mièvrerie, parfois. Ainsi Montesquieu « On se sent en soi-même un plaisir secret lorsqu'on parle de cet Empereur. On ne peut lire sa vie sans une espèce d'attendrissement tel est l'effet qu'elle produit qu'on a meilleure opinion de soi-même, parce qu'on a meilleur opinion des hommes. » Quant à Renan, qui n'hésite pas à qualifier Marc Aurèle de « saint laïc » - c'est une pierre dans le jardin d'une Eglise restée très réticente à l'égard d'un persécuteur de chrétiens - il s'emballe « Jamais culte ne fut plus légitime et c'est le nôtre encore aujourd'hui. Oui, tous tant que nous sommes, nous portons au cœur le deuil de Marc Aurèle, comme s'il était mort hier. Avec lui la philosophie a régné. Un moment, grâce à lui, le monde a été gouverné par l'homme le meilleur et le plus grand de son siècle. Il est important que cette expérience ait été faite. Le sera-t-elle une seconde fois ? »
Sur quoi repose cette légende dorée ? D'abord et avant tout sur ce message de sagesse et de sérénité qu'est le livre des Pensées de Marc Aurèle (1). Persuadé qu'il est possible, pour chacun, de « se retirer en soi-même », Marc Aurèle dialogue avec lui-même, s'interroge, médite et se donne des conseils, en tant qu'homme et en tant que souverain. Nous découvrons ainsi ce que Pierre Grimai appelle le « le paysage intérieur » de Marc Aurèle, « celui qu'il portait en lui ». Réflexions et méditations qui nous montrent le maître de l'empire romain c'est-à-dire, pour tes contemporains, le maître du monde civilisé s'interroger sur la condition humaine, la vie, la mort, Tordre du monde, la nature, les divinités, les problèmes moraux relevant tant de la conduite personnelle que des comportements sociaux, la fortune (concept important dans la mentalité romaine, incluant la notion de destin) et, enfin, ces appâts qui font marcher, courir les hommes et qui s'appellent gloire ou richesse...
En s'élevant au-dessus du contingent, « il s'agissait pour lui, note Grimai, d'aller au-delà du voile des apparences et de découvrir l'essence, l'être réel des choses ». Ce qui n'empêche pas, bien au contraire, d'ancrer la méditation dans les réalités du vécu quotidien : lorsque Marc Aurèle cite, longuement, Epicure racontant que la maladie dont il était affligé ne l'empêchait pas de conserver son entière liberté d'esprit, il subit lui-même l'assaut de maux susceptibles de gêner l'accomplissement de son devoir.
PHILOSOPHE OU PENSEUR ?
En quête d'un équilibre intérieur, Marc Aurèle ne se soucie pas d'étaler de savantes références philosophiques. Il ne s'agit pas, pour lui, de rédiger un traité de philosophie mais de faire dialoguer sa raison et son âme, de la façon la plus personnelle qui soit lui qui est si marqué par le stoïcisme se réfère fort peu aux grands classiques de la pensée stoïcienne. Nul étalage d'érudition : les Pensées n'étaient pas, estime Pierre Grimai, destinées à la publication et ces notes sans ordre apparent traduisent avec fidélité, les préoccupations d'un homme honnête dont le destin a fait un empereur et qui veut exercer avec équité cette lourde fonction.
Une telle disposition d'esprit a été bien accueillie par ses contemporains, bien qu'il y eût, dans la mentalité populaire romaine, une certaine défiance vis-à-vis de la philosophie, souvent perçue comme une fumeuse, voire fumiste cuistrerie, destinée à épater les naïfs. Héritage, sans doute, d'un antique bon sens paysan refusant de se laisser duper par des jongleries intellectualistes. Cicéron lui-même, qui reconnaissait pourtant le caractère formateur, pour l'esprit, de la philosophie, n'affirmait-il pas, dans la République, que « les philosophes n'avaient été pour rien dans la naissance, la croissance et la grandeur de Rome » ? Sous Vespasien, qui éprouvait lui-même peu de sympathie pour les philosophes au point de décréter, en 71, leur bannissement -, Quintilien, investi par l'empereur d'un véritable magistère sur l'enseignement officiel, dénonce vertement la philosophie, étant donné « que nul autre genre de vie n'est plus éloigné des devoirs civiques ». Sous la plume de Mucien, ami et conseiller de Vespasien, la critique des philosophes se fait acerbe « Pour peu que l'un d'eux ait laissé pousser sa barbe, haussé le sourcil, qu'il porte un manteau court rejeté en arrière sur ses épaules et aille nu-pieds, il déclare aussitôt qu'il est sage, et juste, et se donne de grands airs. »
Il faut bien que Marc Aurèle soit apparu comme un philosophe d'une tout autre nature pour rallier les suffrages de ses contemporains. Ceux-ci avaient en effet compris que la philosophie n'était pas, pour lui, matière à dissertations plus ou moins spécieuses mais un outil de travail pour faire son métier le plus honorablement possible : essayer de mieux connaître, de mieux comprendre la nature humaine pour assumer au mieux le gouvernement de la Cité. D'où une certaine indulgence populaire, même lorsque l'empereur se laisse aller à lire ostensiblement un livre au cirque, alors que la foule se passionne et trépigne devant le spectacle de l'arène...
On comprend mieux quel mérite eut Marc-Aurèle à se garder des fureurs et des passions, à maintenir une exigence de sérénité dans la conduite du pouvoir, lorsqu'on sait que sous son règne (161-180) se produisirent les premiers indices de la longue crise qui devait, après quelques phases de rémission, emporter l'empire romain.
Le règne d'Antonin (138-161), père adoptif de Marc-Aurèle, avait marqué l'apogée de la pax romana cette paix romaine qui devait susciter, dans la suite des siècles, tant de nostalgie... Les premiers craquements se produisirent dès le début du règne de Marc Aurèle en 162 le Parthe Vologèse III attaque l'Arménie, anéantit une armée romaine puis envahit la Syrie, tenue par des troupes romaines mal entraînées, victimes d'un relâchement tant physique que moral. Sans expérience militaire sérieuse, Marc Aurèle eut la sagesse de confier, pour rétablir la situation, le commandement de ses troupes à Avicius Cassius. Celui-ci sut reprendre en main et galvaniser les troupes dont il disposait L'offensive des légions permit de refouler les Parthes et d'assurer la présence romaine sur les voies d'accès à la Babylonie, par l'installation de colonies en des points stratégiques.
LE PHILOSOPHE DEVIENT SOLDAT
Mais, dès 166, c'est la frontière du Danube qui craque à son tour sous la poussée germanique. Le risque d'un double front représente un danger nouveau, et peut-être mortel, pour l'Empire. Marc Aurèle se porta donc en personne sur le front danubien et combattit avec un courage qui provoqua admiration et émulation chez ses hommes.
Comme tout grand chef, il savait que l'exemple personnel est le meilleur stimulant pour inciter des troupes aux plus grands sacrifices. En 175, l'offensive des Marcomans, des Quades et des Lazyges était enrayée. L'empereur était conscient de la nécessité de créer de nouvelles provinces-glacis sur le moyen Danube, pour renforcer le limes (ligne de défense fortifiée le long des frontières). Mais c'est lors de la guerre entreprise pour atteindre cet objectif qu'il mourut, à la tâche (17 mars 180). Cette mort au front était exemplaire « Il avait, jusqu'à son dernier soupir, travaillé à la défense et à l'agrandissement de l'Empire (2). »
Ce philosophe qui avait su se faire soldat devait rester présent dans la mémoire des hommes. Même si les auteurs ecclésiastiques lui reprochèrent, jusqu'à nos jours, la persécution dont furent victimes des chrétiens, à Lyon, en 177. Cette affaire est à vrai dire révélatrice d'une crise religieuse, intellectuelle et morale qui était alors en train de gagner le monde romain sous l'effet d'influences venues d'Orient. On constate, en effet, que les chrétiens de Lyon sont leur nom l'indique - d'origine orientale. La diffusion du christianisme se heurte à des cultes rivaux, issus d'Orient eux aussi en 160, le culte de Cybèle a été officiellement reconnu à Lyon. Dès lors, la tension monte, des troubles se produisent et Jean-Jacques Hatt interprète les événements de 177 comme « une sorte de règlement de comptes entre deux communautés religieuses rivales, toutes deux asiatiques, toute deux fanatiques » (3).
Une attitude évidemment incompréhensible pour Marc Aurèle, lui qui était convaincu, rappelle Grimai, que « le bonheur et le salut appartiennent à ce monde », Et que le divin est à chercher d'abord en nous-mêmes.
Pierre Vial Le Choc du Mois Novembre 1991
François Fontaine, Marc Aurèle, Editions de Fallois, 358 p. Pierre Grimai, Marc Aurèle, Fayard, 449 p.
(1) Le titre, devenu traditionnel, ne remonte pas à Marc Aurèle lui-même, puisque celui-ci avait intitulé son ouvrage Pour moi-même.
(2) Pierre Grimai.

(3) J. J. Hatt, Histoire de la Gaule romaine, 1959.

dimanche 1 janvier 2017

Le renouveau de la pensée d’Ernest Renan

À l’heure où les passions religieuses, de nature irrationnelle et parfois mortifère, s’imposent dans le débat politique quotidien, pourquoi ne pas lire Ernest Renan ?
Breton, né en 1823 à Tréguier (Côtes d’Armor), dans une famille à la fois terrienne et maritime et descendant d’émigrés gallois, Ernest Renan, destiné à l’Église catholique romaine, développa, plutôt que d’entrer en religion, la libido sciendi, c’est-à-dire la soif de connaître.
Entre foi et raison, entre dogme et logos, Ernest Renan entreprend une histoire des religions. L’analyse du prophète chrétien dans La vie de Jésus (1863), premier tome d’une Histoire des origines du christianisme qui comprend sept volumes, lui vaut les foudres de Rome. Malgré les qualités recensées de Jésus, qu’il considère plus comme un homme divin qu’un dieu fait homme, La vie de Jésus soulève les passions. Pour Renan, la biographie de Jésus doit être comprise comme celle de n’importe quel autre homme, et la Bible doit être soumise à un examen critique comme n’importe quel autre document historique.
L’abbé Lambert, qui a personnellement connu Renan lors de son séminaire à Saint-Sulpice, à Paris, déclare s’être lavé les mains après avoir mis le livre au feu… Le pape Pie IX lui-même le déclare « blasphémateur européen ». Le mouvement anti-Renan est puissant mais la diffusion de son ouvrage prend de l’ampleur.
Entre l’Orient, où est né le christianisme, où il a longuement voyagé et l’Occident européen, Renan retrouve la paix intérieure devant l’Acropole d’Athènes l’année suivante, en 1864. Il adresse une prière au « souverain Jupiter » dont parlait Dante. La Prière sur l’Acropole paraîtra en 1876.
Profondément européen, il prôna l’alliance de la France avec l’Angleterre et l’Allemagne, anticipant le temps des empires.
Honni par les cléricaux et les républicains, ce « conservateur libéral » donna à la fin de sa vie (1882, Qu’est-ce qu’une nation ? ), cette célèbre définition de la « nation », véritable « plébiscite de tous les jours » sans oublier le lien entre le peuple qui la compose : « Ce qui constitue une nation, c’est d’avoir fait de grandes choses dans le passé, et de vouloir en faire encore dans l’avenir », affirma-t-il.
En mai 1892, ce régionaliste avant l’heure (il a publié L’Âme bretonne dès 1854), préside un « dîner celtique » tout en se préparant à la mort. Il quitta son écorce terrestre sans les derniers sacrements.
Ce membre de l’Académie française (1873), candidat malheureux aux élections législatives de Meaux en 1869, biographe de Jésus-Christ (!) ne mériterait-il pas d’être (re) découvert ?
Théoricien du nationalisme comme ciment patriotique plébiscitaire, européen avant les guerres civiles européennes du XXe siècle, homme enraciné dans sa Terre dont le discours repose plus sur la raison que la foi, Ernest Renan est à la croisée de l’ensemble de nos questionnements contemporains.
En 1949, Prosper Alfaric fonda le Cercle Ernest Renan. Cet ancien prêtre, historien spécialiste des religions, fut excommunié en 1933 après avoir publié son ouvrage Le Problème de Jésus et les origines du christianisme pour ses thèses sur l’inexistence historique de Jésus de Nazareth et de Marie. L’œuvre de cet érudit, à l’origine de la plupart des théories mythistes (thèse de l’inexistence historique de Jésus) a été remise à l’ordre du jour par le philosophe normand Michel Onfray qui a préfacé en 2005 la publication d’un regroupement des articles d’Alfaric sous le titre Jésus-Christ a-t-il existé ?
Depuis sa fondation, le Cercle, sans reprendre la thèse mythiste, poursuit la mémoire, au moins littéraire, du philologue et philosophe breton. Il s’évertue à approcher le religieux de la manière la plus large possible, y compris au niveau géopolitique.
Les Cahiers d’Ernest Renan viennent de faire place aux « Nouveaux cahiers ». Dans la première livraison (été 2016) des « Nouveaux cahiers », le président du Cercle Renan, Dominique Vibrac, qui vient de succéder à Guy Rachet, nous livre la deuxième partie de sa réflexion sur le thème de Transcendance et immanence dont la première partie est parue dans le dernier numéro des anciens cahiers (le n°273 tout de même…). Roger Warin revient, quant à lui, sur le séjour des Hébreux en Égypte avant la formation des royaumes d’Israël et de Juda et tente de rapporter la preuve de cette présence, condition sine qua non de l’exil emmené par Moïse et de la descente d’Abraham sur cette même terre. Enfin, Terry Bismuth évoque La religion dans le royaume de Juda. Ces deux derniers travaux illustrent la nécessaire étude du phénomène religieux à travers l’histoire, l’archéologie, les sciences…
Les prochains numéros des Nouveaux cahiers du Cercle Ernest Renan se donnent pour mission l’étude des religions à travers la rationalité scientifique.
Bien entendu, cet aspect n’aura pas un caractère exhaustif, Ernest Renan fut aussi un homme politique, un défenseur de l’identité celtique, un véritable patriote et un précurseur de l’ensemble européen.
Les Nouveaux cahiers ne feront donc aucune impasse sur l’homme Renan, qui avait fait de l’Acropole le centre de notre monde.
Un numéro de la première livraison des Nouveaux cahiers sera adressé sous format pdf pour toute demande à l’auteur de ces lignes : Mail

lundi 12 octobre 2015

Identité française : relire Renan !

Quand on parle d’identité française, « Qu’est ce qu’une nation » d’Ernest Renan reste un texte incontournable. Le seul problème c’est que cette très belle conférence du 11 mars 1882 est davantage commentée que réellement lue et comprise.
Le socle objectif d’une nation : race, langue, religion, intérêts, géographie
Les commentateurs rapides retiennent souvent du texte de Renan une et une seule chose : « la nation est un plébiscite de tous les jours » ; ils en tirent la conclusion que Renan a défendu une conception exclusivement subjectiviste de la nation. Ce qui est parfaitement inexact. La partie la plus longue du texte – le chapitre II - est consacrée à une longue discussion sur les bases objectives de la nation. Renan s’écarte effectivement d’une conception purement déterministe de la nation tout en reconnaissant l’importance de données objectives.
Certes, pour Renan la nation n’est pas la race (au sens de peuple : celte, germain ou romain) et « Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue. La langue invite à se réunir ; elle n'y force pas » (…) « La religion ne saurait non plus offrir une base suffisante à l'établissement d'une nationalité moderne ». Mais « La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre les hommes ». (…) et « La géographie, ce qu'on appelle les frontières naturelles, a certainement une part considérable dans la division des nations. »
Il faut bien comprendre ce que Renan dit ici : refus du déterminisme mais prise en compte de la réalité. La dernière phrase du chapitre II est déterminante pour comprendre : « Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel : la race, la langue, les intérêts, l'affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires. Que faut-il donc en plus ? »
Deux phrases sont ici essentielles : « ce qui ne suffit pas » et « Que faut-il donc en plus ? ». En clair la race, la langue, la religion, les intérêts, le territoire ne sont pas des conditions suffisantes à l’existence d’une nation mais ce sont des conditions, sinon nécessaires, du moins préalables.
Le socle subjectif d’une nation : «Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes»
La suite montre d’ailleurs l’idée très exigeante que Renan se fait de la nation et l’importance qu’il attache à l’héritage moral et historique, à l’inscription dans le temps long : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs ; l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis. L'homme, Messieurs, ne s'improvise pas. La nation, comme l'individu, est l'aboutissement d'un long passé d'efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j'entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu'on a consentis, des maux qu'on a soufferts. On aime la maison qu'on a bâtie et qu'on transmet. Le chant spartiate : «Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes» est dans sa simplicité l'hymne abrégé de toute patrie. »
Pour Renan, il n’y a pas pour une nation de présent commun possible, sans passé commun revendiqué ou assumé. Le socle subjectif d’une nation renvoi à un socle objectif : l’héritage.
Jean-Yves Ménébrez 30/11/2009
Voir aussi :

- « Qu’est ce qu’être français » :
http://www.polemia.com/article.php?id=2475
- « Sarkozy/Besson/Copé : négationnistes de l'identité français »
http://www.polemia.com/article.php?id=2476

- Identité française et identité juive : le point de vue du CRIF 
http://www.polemia.com/article.php?id=2555

jeudi 26 mars 2015

Volonté générale et intérêt national

Il faut lire Renan, dont la pensée n'a été revolutionnaire qu'en matière religieuse selon Maurras.
Le président des États-Unis n'a pas fait la nation, tandis que le roi a fait la nation. Le roi n'est pas une émanation de la nation ; le roi et la nation sont deux choses ; le roi est en dehors de la nation. La royauté est ainsi un fait divin pour ceux qui croient au surnaturel, un fait historique pour ceux qui n'y croient pas. La volonté actuelle de la nation, le plébiscite, même sérieusement pratiqué, ne suffit pas. L'essentiel n'est pas que telle volonté particulière de la majorité se fasse ; l'essentielle est que la raison générale de la nation triomphe. La majorité numérique peut vouloir l'injustice, l'immoralité ; elle peut vouloir détruire son histoire, et alors la souveraineté de la majorité numérique n'est plus que la pire des erreurs.
C'est, en tout cas, l'erreur qui affaiblit le plus une nation. Une assemblée élue ne réforme pas. Donnez à la France un roi jeune, sérieux, austère dans ses moeurs ; qu'il règne cinquante ans, qu'il groupe autour de lui des hommes âpres au travail, fanatiques de leur oeuvre, et la France aura encore un siècle de gloire et de prospérité.
La Réforme intellectuelle et morale
Deuxième partie
Ernest Renan dut aller chercher l'exemple d'un président outre-Atlantique. Joseph de Maistre a dit, rapporte Sisley Huddleston(1), que « la volonté générale est mieux comprise par le gouvernement qu'elle ne l'est par la nation, qui ne sait jamais ce qu'elle veut : c'est une tradition qui vit, qui parle, et qui sait vouloir ». Renan avait bien vu cela ; il avait compris le caractère précieux et exceptionnel du roi, qui, participant à l'action de ses ancêtres, se trouve être comme le père de la nation.
À côté d'un bel éloge de la monarchie, ce texte comporte une véritable mise en cause de la légitimité démocratique : « La majorité numérique peut vouloir l'injustice, l'immoralité. » Nous avons des lois immorales en matière de moeurs, les stupides repentances de nos gouvernants cherchent à détruire l'histoire. Renan ne croit pas au caractère sacré de la loi du nombre.
Il faut lire Renan. On connaît son expression célèbre sur le Code civil, « fait pour un citoyen idéal, naissant enfant trouvé et mourant célibataire ». Dans la préface des Questions contemporaines (1868) où l'on peut lire ces lignes, on trouve également l'expression « banqueroute de la Révolution ».
Nous essaierons d'oublier les sept volumes de l'Histoire des origines du christianisme (1863-1881) pour penser au Renan de La Réforme intellectuelle et morale, des Questions contemporaines, de Qu'est-ce qu'une nation ? (conférence prononcée à la Sorbonne en 1882). Maurras a dit : « La pensée de Renan n'a été révolutionnaire qu'en matière religieuse. » (L'Action Française, 12 mars 1923)
1 - Le Mythe de la liberté. Lyon, H. Lardanchet, 1943.GÉRARD BAUDIN L’ACTION FRANÇAISE 2000 n° 2762 – du 1er au 14 janvier 2009

samedi 14 septembre 2013

1870 : la prophétie d’Ernest Renan sur Hitler et la Russie

Le vingtième siècle aura été marqué par d’épouvantables guerres racistes menées par les Allemands, guerres menées contre d’autres peuples blancs, surtout le russe ; au cours de la première guerre mondiale, l’Allemagne aura tué deux millions de soldats russes, facilité la fin du tsarisme et la venue au pouvoir des bolcheviques et donc la guerre civile ; ensuite, au cours de la deuxième guerre mondiale, l’Allemagne nazie, qui a succédé à celles des Ludendorff et autres Hindenburg, prédécesseur de Hitler au pouvoir, extermine vingt millions de Russes et d’Ukrainiens au nom de la criminelle et burlesque théorie raciale venue de Gobineau et de Chamberlain, et qui voit dans les slaves une race européenne récemment mongolisée (?!?) et rendue miraculeusement inférieure par le cours de l’Histoire !
C’est en 1870, suite à la trop facile victoire contre la France dilettante et sordide du Second Empire, que les Allemands attrapent la grosse tête, comme on dit, et se convainquent qu’ils doivent mener le monde à leur guise avec le peuple-frère anglais, qui leur déclarera pourtant deux fois la guerre. Les sinistres et grotesques théories de Chamberlain deviennent le livre de chevet de Guillaume II qui les offre même aux diplomates américains comme le curieux Rowland Francis, futur ambassadeur en Russie pendant la Révolution du même nom.
Et c’est à ce moment que notre cher Ernest Renan, un des Français les plus cultivés et plus fins de ce siècle, prend la plume pour écrire au penseur allemand David Strauss, auteur comme lui d’une vie de Jésus retentissante et postchrétienne. Renan aimait l’Allemagne pacifique et savante, celle du peintre Friedrich et du début du siècle romantique. Voyez Balzac qui écrit au début de la célèbre "Auberge Rouge" : « cette noble Germanie, si fertile en caractères honorables, et dont les paisibles moeurs ne se sont jamais démenties, même après sept invasions ».
Mais Bismarck et la Prusse militariste passèrent par là et modifièrent l’âme et le comportement de ce pays. Renan écrit donc deux lettres à Strauss en septembre 1870, dont la deuxième est ici la plus intéressante. Il lui indique dans un premier temps que l’Allemagne va filer un mauvais coton avec son unification prussienne réussie - si l’on peut dire - par le fer et par le feu - pour reprendre l’expression du chancelier Bismarck, un assez bon ami de l’empire russe.
« L’Allemagne, en se livrant aux hommes d’Etat et aux hommes de guerre de la Prusse, a monté un cheval fringant qui la mènera où elle ne veut pas. »
Comme Nietzsche, Renan voit surtout que la théorie raciste - völkisch, comme on dit en allemand - qui finit par servir de base pour tout en Allemagne doit déboucher inéluctablement sur des guerres de type hitlérien, à savoir d’extermination.
« La division trop accusée de l’humanité en races, outre qu’elle repose sur une erreur scientifique, très peu de pays possédant une race vraiment pure, ne peut mener qu’à des guerres d’extermination, à des guerres zoologiques, permettez-moi de le dire, analogues à celles que les diverses espèces de rongeurs ou de carnassiers se livrent pour la vie. »
Car l’homme moderne est moins un loup qu’un rat pour l’homme.
Si un esprit supérieur comme Renan peut écrire en 1870 que le racisme n’a aucune base scientifique il faudra trois quarts de siècle à d’autres esprits pour le comprendre !
Il est vrai que Renan est scandalisé par la confiscation de l’Alsace et de la Lorraine contre l’avis de leur population. Et là il voit un autre problème pour l’Allemagne, qui va devenir avec le développement du pangermanisme un autre risque pour le monde slave :
« Vos journaux ne voient pas une montagne qui est devant leurs yeux, l’opposition toujours croissante de la conscience slave à la conscience germanique, opposition qui aboutira à une lutte effroyable. »
Mais Renan voit en fait émerger une menace slave assez formidable qui motivera sans doute l’agressivité du militarisme allemand ; il ne voit pas à terme dans les slaves le peuple victime de la barbarie germanique ; il voit ce peuple vainqueur. Car les Slaves ont pour eux la démographie, le courage et les vertus militaires d’une race jeune et encore bien dirigée (la mieux dirigée d’Europe avec la prussienne, dit-il, car la moins démocrate), et ils ont aussi une dimension presque onirique et eschatologique :
« Le Slave, dans cinquante ans, saura que c’est vous qui avait fait nom synonyme d’esclave : il verra cette longue exploitation historique de sa race par la vôtre, et le nombre du Slave est le double du vôtre, et le Slave, comme le dragon de l’Apocalypse dont la queue balaye la troisième partie des étoiles, traînera un jour après lui le troupeau de l’Asie centrale, l’ancienne clientèle des Gengis Khan et Tamerlan. »
Comme on voit, ces expressions du maître Français justifient d’une manière prémonitoire les peurs et alibis nazis d’un monde slave à connotation asiatique et bolchevique qu’il conviendrait de repousser lors du grand combat vers l’Est ! Dans son bilan de l’histoire, écrit après 1945, le grand historien René Grousset parlera, à propos de l’armée Rouge de la reconstitution de l’empire des steppes, mais blindé et motorisé ! Il s’agit bien sûr plus d’une image ironique, comme me semble-t-il sous la plume de Renan : « l’ancienne clientèle » sonne bizarrement...
Un rappel sur cette question asiatique dont les nazis firent leurs choux gras pour justifier leur croisade contre la Russie. On sait que durant la guerre, les Allemands - comme les Américains aujourd’hui - trouveront en fait plus facilement à s’allier en Union soviétique, avec des peuples périphériques, notamment caucasiens ou musulmans, qu’avec les slaves ; l’armée allemande terminera assez islamisée - comme l’occident américanisé d’aujourd’hui - et plus multiraciale que jamais, alors que l’armée Rouge défendra la terre, la vie et la liberté slaves. Ce n’est pas le moindre paradoxe de l’hitlérisme : Hitler s’est allié en Asie aux Japonais et aux Hindous contre les Blancs, il avait des musulmans un peu partout comme partisans, et a partout traité les Blancs comme des sous-hommes (y compris les Norvégiens et ses alliés italiens à la fin de la guerre) ! Les antiracistes d’aujourd’hui devraient dresser au Führer des statues. La race blanche n’a pas eu plus implacable ennemi.
Terminons. Avec une délicatesse qui confine au génie, comme souvent chez lui, Renan prévoit une victoire des Slaves, qui auront mis à profit les leçons cruelles de la docte Allemagne dont il prévoit d’ailleurs aussi la fin du rayonnement et le déclin intellectuel :
« Si un jour les Slaves viennent revendiquer la Prusse proprement dite, la Poméranie, la Silésie, Berlin, par la raison que tous ces noms sont slaves, s’ils font sur l’Elbe et sur l’Oder ce que vous avez fait sur la Moselle, qu’aurez-vous à dire ? »
Renan conclut justement qu’aucune nation n’aura tant à souffrir de cette fausse façon de raisonner que l’Allemagne. Comme on sait, à la fin de la deuxième Guerre Mondiale, plus de dix millions d’Allemands seront repoussés de leur terre natale, en plein conflit militaire et en plein froid hivernal. Un autre désastre humanitaire à mettre au crédit de cette guerre raciale insensée dont Renan parle si bien 75 ans auparavant, guerre raciale qui aura eu raison de nous tous finalement.
Voir l’étude étonnante de l’universitaire Alex Alexiev écrite pour la Rand Corporation en 1982 : "Soviet nationalities in German wartime strategy". Elle est aisément chargeable en PDF.

mercredi 4 septembre 2013

Les anti-Lumieres

Dans un ouvrage, le ministre de l'éducation nationale Vincent Peillon écrit « La révolution implique l'oubli total de ce qui précède la révolution. Et donc l'école a un rôle fondamental, puisque l'école doit dépouiller l'enfant de toutes ses attaches-pré-républicaines pour l'élever jusqu'à devenir citoyen. Et c'est bien une nouvelle naissance, une transsubstantiation qui opère dans l'école et par l'école, cette nouvelle église avec son nouveau clergé, sa nouvelle liturgie, ses nouvelle tables de lois ». Dans cette phrase caractéristique de l'esprit des Lumières on prône donc l'oubli total de ce qui précède, de dépouiller l'individu de son passé, de tout ce qu'a transmis la famille, pour créer un citoyen c'est à dire un homme nouveau conçu par l'État et conforme à l'idéologie républicaine.
Laurence Rossignol, sénatrice PS déclarait : « Les enfants n'appartiennent pas à leurs parents, ils appartiennent à l'État ». Les anti-Lumières, sans être explicitement des défenseurs de la famille, s'opposent radicalement à cette nouvelle vision de l'homme, c'est à dire créer un homme abstrait coupé de tout aspect charnel et de toute tradition et historicité comme Platon créait un monde des idées en se coupant du monde sensible. Pour les anti-Lumières l'homme appartient charnellement à une communauté historique de la terre et des morts, du sang et du sol.
Ce débat feutré entre intellectuels et universitaires prend une tournure radicale sur le plan politique. L'Étude des anti-Lumières permet d'approfondir par symétrie les idées des Lumières. Pour les tenants actuels des Lumières, la France commence à la révolution, puisque selon leur idéologie on fait table rase du passé, et on ne l'appelle pratiquement plus que la République. La pensée des anti-Lumières a été essentiellement une pensée réactive dans un premier temps contre la révolution française pour ensuite fonder l'idée d'un nationalisme moderne.
Globalement les anti-Lumières s'opposeront à l'idée de raison, cette dernière n'ayant été jamais vraiment définie, si ce n'est l'opposer aux préjugés et à la tradition. L'histoire a montré qu'on a tué massivement au nom de la Raison surtout lorsqu'elle était synonyme de sens de l'Histoire. Les anti-Lumières défendront les préjugés, l'autorité, la tradition, la hiérarchie, l'historicité, le plus souvent la religion même si la plupart de ceux-ci n'étaient guère croyants si l'on excepte le pasteur Herder. Ils vomiront tous la démocratie et l'idée d'égalité entre les hommes. Nietzsche a été un cas à part par son combat contre la religion et a été sans doute le plus talentueux pour ridiculiser l'idée d'égalité. Il associait dans le même mépris christianisme et démocratie.
Edmund Burke
Ce philosophe et politique irlandais a considéré la Révolution française comme la plus grande catastrophe de son époque. Il a développé son analyse dans « réflexion sur la Révolution de la France ». Burke a fait aussi une apologie de l'Ancien Régime. On ne peut faire atteinte à un ordre établi par l'Histoire.
Burke n’a pas de mots assez durs contre cette révolution qui.veut « l'extirpation de la religion ». Il faut donc que les puissances chrétiennes abattent « le mauvais génie qui s'est saisi du corps de la France ». En 1789 la peste s'est installée en Europe. Le philosophe rejette l'idée du contrat social prôné par Rousseau. Pour ce grand conservateur, il faut impérativement préserver la hiérarchie sociale et la tradition. On ne fonde pas un système politique sur une raison abstraite et de plus mal définie. Il faut faire confiance aux constructions historiques de chaque peuple.
Herder
Ce pasteur Luthérien allemand n'a pas fait que geindre sur la révolution française et a fondé les bases du nationalisme. Son christianisme ne l'a pas empêché de défendre un germanisme virulent. En termes jungiens on peut dire qu'il a exprimé l'inconscient collectif allemand ou germanique où la supériorité du Germain ou des races nordiques semblait aller de soi. Il fait l'apologie de l'idée du peuple qui doit être préservé. Herder critique bien sur la raison desséchante face à la vitalité de l'instinct.
Sa pensée pro-allemande devient même très anti-française sur le plan politique et même vis à vis du classicisme français.
Le pasteur défend le préjugé qui vient de la tradition. L'ancien élève de Kant défend le sentiment religieux qui est devenu honteux pour les Lumières. Une nation doit conserver sa religion, sa langue, ses traditions... L'homme est le produit de ses ancêtres et non pas des institutions. La culture est première selon Herder. Toutes ces idées fonderont le nationalisme allemand et même français. Ces deux nationalismes se croiseront sans cesse au cours de l'Histoire. Maurras à la différence de Herder verra la supériorité de la culture gréco latine, mais le fond idéologique est semblable. L'Allemand a fondé l'historisme. Les ennemis de la pensée herderienne sont Voltaire, Rousseau et en Allemagne bien sur son ancien professeur Kant et ses valeurs universelles. Herder comme Burke dénonce l'universel au nom du particulier. Sa haine contre Voltaire vient aussi du fait que le Français était l'incarnation du rationalisme et de l'athéisme de plus anti-chrétien ce qui ne pouvait que révulser le pasteur. « Voltaire est le représentant typique de l'esprit philosophique de la modernité idéologique et de son corollaire, la décadence française ? La sénilité du XVIIIème siècle philosophique s'exprime dans la culture française de son temps, symbole en voie de dépérissement de tout un monde, un monde où « on raisonne », où on publie des dictionnaires et des encyclopédies, le monde d'un « esprit abstrait ! Philosophie à l'aide de deux idées, la chose la plus mécanique du monde ». Le tempérament français « n'est que faux-semblant et faiblesse ».
« La philosophie de la langue française empêche donc la philosophie de la pensée ».
La pensée politique de Herder pourrait s'annoncer ainsi « Aucun humain, aucun pays, aucun peuple, aucune histoire nationale, aucun État n'est pareil à l'autre, par suite donc le vrai, le beau et le bien n'y sont pas pareils. Si l'on ne cherche pas cela, si l'on prend aveuglément une autre nation pour modèle, tout est étouffé ». On a là une définition du relativisme culturel.
Joseph de Maistre
Savoyard puisque la Savoie n'était pas encore française, cet écrivain défendit l'idée du préjugé « digue contre la raison ». Le préjugé vient d'une tradition et préserve un peuple. Il écrivit aussi cette phrase qui deviendra un lieu commun pour la pensée nationale ou nationaliste.
« J'ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes et je sais même grâce à Montesquieu qu'on peut-être Persan mais quant à l'Homme, je déclare ne l'avoir rencontré de ma vie ».
Il critique bien sur l'idée du contrat social de Rousseau. La société n'est pas une somme d'individus. L'individu seul n'est rien. Il faut une Autorité. La société est définit par ses traditions. La Religion par ses croyances communes soude une nation et crée la cohésion d'un peuple. Si les Lumières ont considéré le christianisme comme ennemi de la République, Maistre étant royaliste considère qu'il soutient le pouvoir monarchiste. Maistre est pour la hiérarchie et considère l'égalité comme une utopie néfaste. Il fut une référence pour les royalistes. Honoré de Balzac pour qui « les élections étaient un raz de marée de la médiocrité » fut influencé par le penseur savoyard. Finissons par un extrait écrit dans « Considérations sur la France de 1796 ».
« Il y a dans la Révolution française un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu'on a vu et peut-être de tout ce qu'on verra. Il n'y a plus de prêtres, on les a chassés, égorgés, avilis, on les a dépouillés. Et ceux qui ont échappé à la guillotine, aux bûchers, aux poignards, aux fusillades, aux noyades, à la déportation, reçoivent aujourd'hui l'aumône qu'ils donnaient jadis. Les autels sont renversés, on a promené dans les rues des animaux immondes sous des vêtements de pontifes. Les coupes sacrées ont servi à d'abominables orgies. Et sur ces autels que la foi antique environne de chérubins éblouis, on a fait monter des prostituées nues ».
Ernest Renan
Ce Breton particulièrement brillant et doté d'une immense culture fut reçu premier à l'agrégation de philosophie. Pour lui « l'égalité est la plus grande cause d'affaiblissement politique et militaire qu'il y ait ». « Ne comprenant pas l'inégalité des races... la France est amenée à concevoir comme la perfection sociale une sorte de médiocrité universelle »
Citons encore Renan : « s'il a pu être nécessaire à l'existence de la société, l'esclavage a été légitime ; car alors les esclaves ont été les esclaves de l'humanité, esclaves de l'œuvre divine ».
« La nature a fait une race d'ouvriers, c'est la race chinoise... une race de travailleurs de la terre, c'est le nègre... une race de maitres et de soldats, c'est la race européenne ».
« Le Nègre est fait pour servir aux grandes choses voulues et conçues par le Blanc ».
Renan voit dans le christianisme « non la continuation du judaïsme mais bien une réaction contre l'esprit dominant du judaïsme opéré dans le sein du judaïsme lui-même ».
« L'Islam n'est pas tombé sur une terre aussi bonne (l’Europe) a été en somme plus nuisible qu'utile à l'espèce humaine ».
« L'inégalité est le secret du mouvement de l'humanité, le coup de fouet qui fait marcher le monde ». Pour le Breton qui a été professeur au Collège de France « un pays démocratique ne peut être bien gouverné, bien administré, bien commandé ».
De tout ceci on peut dire que Renan en écrivant ne subissait pas la pression du politiquement correct qui nous terrorise de nos jours. L'écrivain conciliait l'amour de la petite patrie, la Bretagne et de la grande, la France. Il finira par accepter la République plus par patriotisme que par conviction. En écrivant « la vie de Jésus », il se braqua contre l'Église catholique. Il étudia « scientifiquement » Jésus et la Bible. Les laïcards de la république érigèrent un monument en son honneur inauguré par le « bouffeur de curés », le petit père Combes. Les catholiques de l'époque considèrent l'événement comme une provocation.
Dans cette confrontation sur l'idée de l'homme, la philosophie des Lumières s'est imposée en France même si le pays a connu quelques soubresauts. Si les écrivains des anti-Lumières ne sont guère étudiés à l'école de la république il reste toujours la littérature dont vont se délecter tous ceux qui n'ont pas le comportement pavlovien de s'agenouiller lorsqu'ils entendent le mot « démocratie ». En France, les deux écrivains de cette mouvance les plus politiques du dernier siècle furent Barrés et Maurras. Lorsque le Lorrain Barrés écrit : « Aux sources les plus intimes du Moi, ce sont les grandes forces issues du passé que l'on se trouve contraint de reconnaître », son historicisme est à l'opposé de la tabula rasa de l'idéologie républicaine. Maurras quant à lui écrira : « La nation est la plus vaste des cercles communautaires qui soit (au temporel) solide et complet. Brisez-le et vous dénudez l'individu... ». Pour le Provençal, la nation n'est pas une somme d'individus mais les constitue. Cette pensée est dans la lignée des anti-Lumières. L'agnostique Maurras considérait que le catholicisme était nécessaire pour unifier la France.
Actuellement notre république est confrontée au multi-culturalisme et vouloir gommer les particularismes culturels et religieux des allogènes comme on l'a fait pour les nationaux semble bien aléatoire. L'école de la république semble bien fragile face par exemple à un Islam conquérant et sans compromis. La grande lessiveuse de l'école républicaine comme le voulait le ministre de l'éducation nationale ne fonctionne plus comme avant.
PATRICE GROS-SUAUDEAU