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vendredi 9 août 2024

L’épouvantable exécution de Ravaillac

 

Ravaillac
Le 14 mai 1610, l’impensable est commis au cœur de Paris : on a assassiné Henri IV. Pour tous, c’est l’incompréhension. Comment a-t-on pu s’en prendre au père du royaume et lieutenant de Dieu sur terre ? Ce crime, considéré à l’époque comme un parricide, est l’œuvre d’un seul homme : le régicide François Ravaillac. Rapidement capturé et emprisonné, il est temps, désormais, de connaître les raisons de l’acte sacrilège de ce criminel avant de l’exécuter, le 27 mai 1610, en place de Grève.

Le temps de la question

Enfermé à la Conciergerie, Ravaillac est soumis à la question ; autrement dit, à la torture. On ne cherche pas, alors, à connaître vraiment les motivations personnelles du criminel car nul n’est capable de croire qu’un homme seul ait pu commettre un tel forfait sans une quelconque aide : il y a donc obligatoirement un complot derrière le meurtre du roi.

De nombreux noms sont alors dans les pensées de ceux qui mènent les séances d’interrogatoire : la marquise de Verneuil, le duc d’Épernon, Léonora Galigaï et son époux Concino Concini, voire la reine Marie de Médicis elle-même. Il ne manque qu’un aveu, qu’un nom donné par Ravaillac pour que tout cela s’achève et que la vérité soit enfin dévoilée. Cependant, pour le régicide, la réalité est toute simple : il a agi seul, au nom de Dieu et du royaume de France. Son bras armé d’un couteau avait mis ainsi fin au règne d’un roi qui, sous ses apparences de catholique converti, restait un protestant voulant faire la guerre au pape. Cette opinion, dont il dit que beaucoup d’autres la partagent en France, ne changera pas malgré dix jours et dix nuits passées sous la torture.

Jugé et condamné

Face à l’obstination de Ravaillac et au manque de preuves pouvant étayer leurs soupçons d’un complot, les juges finissent par le rendre pleinement responsable et coupable de son crime. Ainsi la Cour du Parlement de Paris, le 27 mai 1610, « déclare ledit Ravaillac dûment atteint et convaincu du crime de leze Majesté divine et humaine, au premier chef pour le très méchant, très abominable et très détestable parricide commis en la personne du feu Roy Henri IV […] Il sera mené et conduit dans un tombereau […] à la place de Grève » pour y être mis à mort. Parricide, dites-vous ? En effet, Ravaillac a rendu par son acte le royaume de France orphelin de son royal souverain et celui-ci désormais réclame justice.

L’exécution sur la place de Grève

Comme ordonné par le Parlement, François Ravaillac est conduit sur la place de Grève - aujourd'hui la place de l’Hôtel-de-Ville – à Paris. Sur ce lieu, une foule immense s'est réunie afin de voir le terrible spectacle qui va s’offrir à elle. En effet, avis est fait aux âmes sensibles de s'abstenir, et cela s’adresse aussi à vous, chers lecteurs, car ce qui va suivre est un raffinement de cruauté.

Ainsi, selon les directives de la Cour, le meurtrier Ravaillac va connaître les pires douleurs qu'un homme pourrait souffrir. Il se voit ainsi « tenaillé aux mamelles, bras, cuisses et gras des jambes. La main […] tenant le couteau duquel il a commis ledit parricide [est] brûlée de feu de soufre et sur les endroits où il [fut] tenaillé, [il est] jeté du plomb fondu, de l’huile bouillante, de la poix brûlante, de la cire et du soufre fondus ensemble. Ceci fait, son corps, tiré et démembré par quatre chevaux, les membres et corps consommés au feu, [seront] réduits en cendres, jetées au vent. » Ce terrible cérémoniel est alors dirigé par le bourreau Jean Guillaume et ses aides durant toute la journée. En effet, le supplicié ne succombe que très lentement.

Une foule prise de folie

Au terme de son calvaire, Ravaillac est enfin attaché puis écartelé par quatre chevaux qui peinent à effectuer leur sinistre besogne, tant la constitution de leur victime est solide. Le bourreau se voit alors obligé de sectionner lui-même quelques tendons afin que son œuvre puisse enfin s'achever. À peine cela est-il fait que la foule, prise d’une folie sanguinaire, se précipite sur ce qui reste du malheureux Ravaillac. François Bayrou écrit, dans son Henri IV : le roi libre : « Les laquais lui donnaient cent coups d’épée, chacun tira et traîna une pièce par toute la ville. On vit une femme qui d’une vengeance étrange planta les ongles puis les dents en cette parricide chair. Le bourreau demeura fort étonné de voir qu’il ne lui restait plus que la chemise pour achever l'exécution. »

Une leçon venait ainsi d'être donnée à tous ceux qui pourraient vouloir s’en prendre à la personne du roi et qui se risqueraient dès lors à connaître les supplices de la place de Grève. Le dernier événement de ce genre n’eut lieu qu’un siècle et demi plus tard, le 28 mars 1757, lors de l’exécution de Robert-François Damiens qui avait attenté à la vie de Louis XV.

Eric de Mascureau

lundi 27 novembre 2023

Quand Voltaire était à la manœuvre

 

La guerre de Sept-ans (1756-1763), catastrophe pour le royaume de France, a été un grand moment pour la fortune de Voltaire, fournisseur aux armées, et financier de dimension internationale… Compte tenu des actuels bruits de bottes, il ne sera peut-être pas mal venu d’essayer d’entrer dans le secret des dieux en allant voir ce qui se passe, à toute époque, chez ceux pour qui la guerre est toujours une belle affaire.

C’est durant le mois de mai 1756 que celle qui nous occupe a été déclarée par ce bouffon de Louis XV, sous les applaudissements de Voltaire : la partie était lancée ; il s’agissait maintenant de miser sur tel ou tel camp, au fur et à mesure des différents épisodes…

À la comtesse de Lutzelbourg, le 23 août 1756 :

« Dites-moi donc, Madame, vous qui êtes sur les bords du Rhin, si notre chère Marie-Thérèse, impératrice-reine, dont la tête me tourne, prépare des efforts réels pour reprendre sa Silésie. Voilà un beau moment ; et si elle le manque, elle n’y reviendra plus. »

Au duc de Richelieu, le 27 août 1756 :

« Je crois que ma chère Marie-Thérèse a grande envie de prendre ce temps-là pour reprendre, si elle peut, sa Silésie. Nous attendons toujours des nouvelles consolantes de quelque petit commencement d’hostilités. Le feu peut se mettre tout d’un coup aux quatre coins de l’Europe. Quel plaisir pour vous autres héros ! »

Richelieu, le héros personnel de Voltaire, vient de prendre Fort Mahon, et il brigue désormais le commandement de l’armée française du Hanovre…

Quant à l’abbé de Bernis, il est en apprentissage auprès du ministre des Affaires étrangères, M. Rouillé, et c’est dans ce contexte de préparation à ses futures fonctions qu’il reçoit, le 2 septembre 1756, un Mémoire que Pâris-Duverney vient de préparer pour lui. Ce document nous permet de prendre la mesure des interventions qui pouvaient émaner des responsables des vivres relativement à l’organisation militaire elle-même :

Par le traité d’alliance défensif entre le roi et la reine de Hongrie [Marie-Thérèse d’Autriche], Sa Majesté s’est obligée de fournir à l’Impératrice-reine, si elle est attaquée, 18 000 hommes d’infanterie et 6000 de cavalerie, ou bien un équivalent en argent au choix de la reine.

Réflexions.

Si le roi, au lieu de fournir 24 000 hommes de ses troupes avait la liberté de les faire fournir par les princes d’Allemagne avec lesquels il a des traités, cela serait plus avantageux que de fournir de ses propres troupes, à cause des inconvénients dont on tracera ici une idée succincte.

1° La fatigue des troupes et peut-être leur répugnance pour retourner faire la guerre dans un pays qui a détruit en deux campagnes plus d’hommes qu’elle n’aurait fait dans six sur ses frontières, proportion gardée.

2° L’impossibilité aux officiers de faire des recrues pour ces troupes, qui conduirait indispensablement à la nécessité d’y envoyer des milices [ordinairement prélevées par tirage au sort et non sur engagement volontaire, comme c’était le cas pour les troupes régulières, composées, elles, de mercenaires mieux payés que les membres des milices dont c’était un service obligatoire], et qui occasionnerait encore plus de dégoût à ce corps si précieux à l’État.

3° La subsistance des troupes allemandes n’étant pas la même que celle des Français, surtout pour le pain, les Allemands ne vivant que de pain composé de pur seigle, pendant que les Français ne peuvent subsister qu’avec du pain composé de deux tiers de froment et d’un tiers de seigle ; ce qui nécessiterait d’avoir des entrepreneurs particuliers, et de former des magasins dans les différents endroits où l’on supposerait que se pourrait porter la guerre.”

La suite du même Mémoire servira à illustrer ce propos de Robert Dubois-Corneau :

Duverney avait le faible de faire des plans de campagne ; et, selon Mme du Hausset, il était l’homme de confiance de Mme de Pompadour en ce qui concernait la guerre, à laquelle il s’entendait parfaitement bien.”

Voici ce que nous dit le Mémoire :

Dans le cas où la reine de Hongrie ne jugerait pas à propos de joindre ses troupes pour attaquer le roi d’Angleterre dans ses propres États, l’on croit que le roi pourrait former une armée de 50 000 hommes pour exécuter ce projet. Alors les troupes de l’impératrice-reine lui devenant inutiles en Flandre, elle en pourrait tirer 12 à 15 000 hommes pour fortifier son armée en Bohême, répartir le surplus dans ses places, en en augmentant le nombre par des milices du pays [ce qui n’était pas bon pour la France – courir le risque de mécontenter la population – l’est donc pour l’Autriche…], ou bien en y faisant monter la garde par les habitants des villes. C’est un usage qui a été souvent mis en œuvre, et qui est d’autant plus facile, que presque tous les bourgeois sont armés. Si cet arrangement avait lieu, il resterait à faire préliminairement des conventions avec l’impératrice-reine pour faire fournir par les pays de sa dépendance pendant la campagne, et même dans les quartiers d’hiver, les fourrages à un prix médiocre, comme de 6 sols la ration complète ; avec l’électeur palatin et celui de Cologne, sur le pied de 10 sols : on leur en a payé 12 sols dans la dernière guerre.”

Marie-Thérèse veut reprendre la Silésie… Duverney pense, lui, que les bons comptes font les bons amis. Quant à Voltaire

À la comtesse de Lutzelbourg, le 13 septembre 1756 :

« Priez bien Dieu, Madame, avec votre chère amie Mme de Broumat pour notre Marie-Thérèse, et si vous avez des nouvelles d’Allemagne, daignez m’en faire part. Notre Salomon du Nord [Frédéric de Prusse] vient de faire un tour de maître Gonin. Nous verrons quelles en seront les suites.

On dit que la France envoie vingt-quatre mille hommes à cette belle Thérèse sous le commandement du comte d’Estrées, et que cette noble impératrice confie trois de ses places en Flandre à la bonne foi du roi. »

À François-Louis Allamand, le 17 septembre 1756 :

« J’ai chez moi une de mes nièces malade à la mort depuis un mois. Je ne suis pas trop en vie. Nos désastres particuliers ne m’empêchent pas de sentir les malheurs publics qui se présentent. Tout est bien, tout est mieux que jamais. Voilà deux ou trois cent mille animaux à deux pieds qui vont s’égorger pour cinq sous par jour. »

Cinq sous ! C’était encore six naguère : décidément, ça démarre en fanfare !

(Tous ces éléments sont tirés de l’ouvrage que j’ai publié en 2009 : « Voltaire – L’or au prix du sang », à retrouver dans : http://voltairecriminel.canalblog.com)

Michel J. Cuny

https://reseauinternational.net/quand-voltaire-etait-a-la-manoeuvre/

samedi 25 novembre 2023

Histoire méconnue du Musée du Louvre

 La création du Musée du Louvre est bien antérieure à la Révolution de 1789. L’idée de présenter au public les collections nationales date du règne de Louis XV : à partir de 1750, une partie des œuvres étaient exposée gratuitement au palais du Luxembourg deux jours par semaine. A partir de 1757, le catalogue exhaustif des collections de Lépicié permettait, à la demande, à tout un chacun de consulter l’ensemble des tableaux.

Dès son accession au trône en 1774, Louis XVI chargea son directeur des bâtiments, le comte d’Angiviller, de mener à bien le projet de création du musée du Louvre.

En 1787, le musée du Louvre était apte à ouvrir ses portes dans des salles spécialement aménagées. L’instabilité politique qui conduisit aux évènements de 1789 empêcha de peu l’ouverture au public.

L’ouverture du musée du Louvre annoncée dans les guides de Paris

Le premier guide de Paris à annoncer aux voyageurs l’ouverture imminente du musée est celui de Dézallier d’Argenville. Dans son édition de 1778 du « Voyage pittoresque de Paris » on peut y lire « Les plans transportés aux Invalides cèdent la place à la riche collection des tableaux du Roi que M. le comte d’Angiviller a résolu d’offrir aux yeux du public. La réunion des chefs-d’œuvre des écoles anciennes et modernes dont elle est composée formera un spectacle aussi imposant pour les étrangers qu’intéressant pour la nation et utile aux artistes ».

En 1787, le « Guide des amateurs et des étrangers voyageurs à Paris » de l'abbé Thiéry annonce l’ouverture prochaine de la grande galerie du Louvre dans laquelle seront placés tous les tableaux appartenant au Roi qui se trouvent au Louvre ou à Versailles : « Cette galerie est destinée à faire un musée dans lequel seront placés les tableaux appartenant au roi qui se trouvent exposés également dans les magasins du Louvre et à l'hôtel de la surintendance de Versailles. Puissions-nous voir l'exécution d'un si glorieux projet, bien fait pour immortaliser celui qui l'a conçu : Monsieur le comte de La Billarderie d'Angiviller. »

La genèse du projet sous Louis XV

L’idée de présenter au public les collections royales ou nationales – les deux termes étant employés au XVIIIe siècle – a été concrétisée en 1750 grâce à Lenormant de Tournehem. Dès cette date, il est possible de voir gratuitement au palais du Luxembourg cent-dix œuvres des écoles françaises, flamande et italienne.

A partir de 1757, tous les amateurs pouvaient demander à consulter chacun des tableaux de la collection nationale, dispersée dans différents lieux, grâce au « Catalogue raisonné » de Lépicié qui recensait l’ensemble des œuvres.

Afin de réunir les meilleurs tableaux dans un lieu unique, un premier projet, soutenu par l’Abbé Marie-Joseph Terray qui deviendra contrôleur général des finances en 1769, fut approuvé par Louis XV en 1755. Faute de moyen, il ne fut jamais réalisé.

Les débuts des travaux sous Louis XVI

Comte d'Angiviller - Histoire méconnue du Musée du Louvre

Dès son accession au trône en 1774, Louis XVI chargea son directeur des bâtiments, le comte d’Angiviller, de mener à bien ce projet.

Délaissé définitivement en 1672 au profit de Versailles par Louis XIV comme siège du gouvernement, le palais du Louvre accueillait alors, en un même lieu, la résidence et l’atelier des plus grands artistes et artisans de l’époque. Les académies créées sous Louis XIII et Louis XIV y avaient également leurs locaux : Académie française, Petite Académie (à partir de 1701 Académie des Inscriptions), Académie de peinture et de sculpture, Académie d’architecture. S’y trouvait aussi l’Imprimerie du Roi et le Cabinet des livres du Roi, dépôt légal et obligatoire de toute nouvelle édition faite en France ; sans oublier depuis 1697 les plans reliefs, vue aérienne des villes et places fortes du royaume (actuellement aux Invalides). Palais des arts et de l’artisanat, le Louvre, et plus particulièrement la Grande Galerie, fut choisi pour héberger le futur musée.

En 1776, les plans-reliefs furent transférés aux Invalides par l’architecte Germain Soufflot.

En 1778, une commission comprenant des architectes, un sculpteur et des peintres fut chargée de résoudre les problèmes d’éclairage et de contre-jour dus aux quarante-six fenêtres. Faute d’accord, l’académie d’Architecture fût à son tour consultée. Elle rendit son rapport le 15 mai 1786. Les travaux d’aménagement préconisés étaient importants : reconstruction de la voûte, réfection de la charpente avec des matériaux incombustibles, modification des ouvertures.

Pendant ce temps, la préparation de l’ouverture prochaine du musée suivait son cours. Les collections du Luxembourg furent transférées au Louvre. L’ensemble des œuvres furent restaurées et encadrées ; un projet d’accrochage fût réalisé.

L’enrichissement des collections nationales

Jusqu’en 1787, une importante politique d’acquisition fut mise en œuvre par le comte d’Angiviller. Les peintures flamandes ou hollandaises du XVIIe siècle furent recherchées en priorité car insuffisamment représentées. En 1783 et 1784, cinquante tableaux des écoles du nord furent ainsi acquis. Toutes les opportunités d’achat furent exploitées. Le musée du Louvre doit à cette politique l’acquisition de nombreux chefs d’œuvre, notamment La Résurrection de Lazare du Guerchin (1591 – 1666).

L’ouverture imminente en 1787

Les travaux d’aménagement avaient été réalisés : construction d’un nouvel escalier d’accès ; consolidation des planchers ; mise en place de cloisons coupe-feu. Restait en discussion la question de savoir comment éclairer les tableaux de façon satisfaisante. Le musée du Louvre était prêt à ouvrir ses portes. Le 22 février 1787, la réunion de l’assemblée des notables annonçait la convocation des Etats Généraux du 8 août 1788 et les troubles politiques qui s’en suivirent. L’ouverture du musée était différée.

Il ne restait plus à la Convention qu’à ouvrir les portes au public le 8 novembre 1793 sous le nom de "Muséum central des arts de la République" et à la Troisième république de falsifier l’histoire ! D’où le texte de la plaque que vous pouvez encore voir à l’entrée de la galerie d’Apollon : « Le musée du Louvre fondé le 16 septembre 1792 par décret de l’Assemblée Législative a été ouvert le 10 août 1793 en exécution d’un décret rendu par la convention nationale ».

http://histoirerevisitee.over-blog.com/2017/12/histoire-meconnue-du-musee-du-louvre.html

vendredi 4 août 2023

Jeanne du Barry, la Mal-Aimée

 

Baptisée sous le nom de Jeanne Bécu en 1743, la jeune fille a pu sortir de sa petite condition grâce à sa beauté et attirer l’attention de la noblesse parisienne qui fit d’elle la maîtresse et l’amante de nombreux aristocrates, parmi eux le comte du Barry-Cérès. Ce dernier utilisa le charme de sa jeune conquête amoureuse comme une arme afin de s’attirer les honneurs et le pardon de Louis XV pour ses fautes passées. Il la maria à son frère Guillaume du Barry en vue d'obtenir un titre et un nom pour franchir les grilles dorées du château de Versailles et, si le roi le voulait, pouvoir y demeurer.

Réveillant par sa beauté l’amour d’un souverain endormi par le deuil récent de son épouse la reine Marie Leszczynska, la jeune Comtesse du Barry devint, en 1768, la nouvelle maîtresse royale. Elle succédait ainsi aux nombreuses autres conquêtes amoureuses de Louis XV, comme Madame de Pompadour. Mais les titres, les robes et les parures somptueuses, ainsi que les manières de cour apprises rapidement, ne firent pas effacer aux yeux de la noblesse de Versailles les origines roturières de la nouvelle venue et dont la seule présence était une injure au sang des rois. La locataire du lit de Louis XV finit par se faire accepter par l’aristocratie et devint même un enjeu politique de premier ordre : ayant l’oreille et le cœur du souverain, elle pouvait l’influencer. Ainsi, la comtesse du Barry se retrouva au milieu des intrigues menées par le duc de Richelieu et le duc de Choiseul, ministre d’État. Ce dernier travaillait notamment au mariage du futur Louis XVI et de celle qui fut l’une des plus grandes rivales de la maîtresse royale : l’archiduchesse Marie-Antoinette d’Autriche.

Mariée en 1770 avec le dauphin, la future reine de France ne supportait pas la présence de cette roturière dont la beauté égalait la sienne : comment le sang des Habsbourg pouvait-il côtoyer celui des gens du commun, et comment le roi de France, roi très chrétien, pouvait-il avoir une vie aussi dissolue ? Naïve, Jeanne du Barry chercha obstinément à devenir l’amie de la dauphine mais ne reçut en récompense qu’une froide hostilité. Cette relation faillit même menacer l’alliance franco-autrichienne que Louis XV était prêt à sacrifier au nom de son amour. Marie-Antoinette, consciente des enjeux pour son pays natal, ravala son orgueil et accepta publiquement de mettre fin à sa rivalité en adressant la parole à la comtesse du Barry à l’aide de quelques mots passés à la postérité : « Il y a bien du monde, aujourd’hui, à Versailles. »

Mais le roi et sa santé déclinaient. Tombé malade en 1774, Louis XV demanda à sa maîtresse de quitter Versailles, malgré les bons soins qu’elle lui avait prodigués, afin qu’il puisse se préparer chrétiennement à sa mort. Après une vie de plaisir, le roi de France devait rendre désormais son âme à Dieu. Pour Jeanne du Barry, les portes de Versailles se clôturaient définitivement. S’exilant dans son château de Louveciennes, la comtesse du Barry tenta d’y revivre son bonheur passé en compagnie de nouveaux amants, mais qui est loin de la cour tombe peu à peu dans l’oubli.

La Révolution française éclatant, elle ne fuit pas à l’étranger comme le reste de l’aristocratie, pensant être protégée par ses origines dont elle avait pourtant cherché à effacer toute trace. Subissant un cambriolage en 1791, elle partit en Angleterre afin de retrouver les voleurs mais, apprenant en 1793 la volonté d’apposition de scellés sur sa propriété et ses biens de Louveciennes, elle revint en hâte. Devenue suspecte aux yeux de la Révolution pour son séjour anglais et pour son passé versaillais, elle fut arrêtée et condamnée à mort par le terrible tribunal révolutionnaire. Montant à la guillotine le 8 décembre 1793, elle tenta jusqu’au dernier instant de retarder son exécution, suppliant Samson de lui laisser « encore un moment, Monsieur le bourreau ! »

Jeanne Bécu, comtesse du Barry et maîtresse royale, ne réussit jamais à trouver réellement sa place entre le mépris d’une noblesse pour sa basse extraction et un peuple qui lui reprocha son amour pour celui qui fut considéré comme un tyran. Louis XV le Mal-Aimé aura su léguer a posteriori son sobriquet comme ultime héritage à sa dernière amante.

Eric de Mascureau

https://www.bvoltaire.fr/jeanne-du-barry-la-mal-aimee/

dimanche 23 juillet 2023

Marie-Antoinette, une princesse autrichienne

 

Nous célébrons, le 2 novembre, la naissance, en 1755, de Marie-Antoinette d’Autriche, à Vienne. Cette dernière n’est pas le premier enfant du couple impérial autrichien formé par la reine de Hongrie et de Bohême, Marie-Thérèse (1717-1780), et par l’empereur François Ier (1708-1765). En effet, elle naît après quatorze frères et sœurs et ne sera que l’avant-dernière de cette famille nombreuse.

Marie-Antoinette vient au monde, au palais de la Hofburg, le jour même où l’Église catholique commémore les défunts. Un présage que l’on pourrait qualifier de sinistre pour celle dont le destin finira ses jours sous le couperet de la guillotine, d’autant que la veille, le 1er novembre, un terrible tremblement de terre détruisit la ville de Lisbonne. Mais pour l’instant, la petite princesse grandit sous les tendres soins de ses gouvernantes dans les magnifiques demeures impériales de la Hofburg ou de Schönbrunn.

C’est dans celui-ci que se produisit une histoire des plus touchantes. Afin d’animer la cour de Vienne, il était de coutume de faire venir de nombreuses distractions et curiosités, comme la présentation de jeunes enfants jouant avec un talent rare des instruments de musique. Lors d’un récital, le 13 octobre 1762, Marie-Antoinette vit l’un de ces jeunes prodiges tomber de son tabouret alors qu’il jouait du clavecin et l’aida à se relever. Celui-ci, touché par la beauté, la grâce et la gentillesse de la princesse, lui aurait promis de l’épouser une fois le temps venu. Cet enfant, audacieux et ingénu, n’était autre que Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791).

En dehors de ces moments de détente, Marie-Antoinette reçoit une éducation digne de son rang. Ainsi lui est inculqué la danse, la musique ainsi que le français et l’italien, mais cette éducation cache en vérité un projet politique. Comme tout souverain, Marie-Thérèse d’Autriche voit en ses enfants des armes qu’elle peut utiliser au nom de la raison d’État et de la diplomatie. En effet, afin de se réconcilier avec les monarchies européennes dont le royaume de France, suite à la terrible guerre de Sept Ans (1756-1763), la souveraine d’Autriche entreprend de marier ses nombreuses filles aux descendants des têtes couronnées. Ainsi, en 1770, est arrangé avec l’accord du roi de France, Louis XV (1710-1774), l’union de son petit-fils et dauphin, Louis Auguste (1754-1793), futur Louis XVI, avec la princesse Marie-Antoinette.

Pour sceller rapidement l’accord, un premier mariage par procuration a lieu le 17 avril 1770 à Vienne. Deux jours plus tard, Marie-Antoinette, sans le savoir, quitte pour toujours son pays natal en direction de la France. Après un mois de voyage éreintant, de haltes sans fin dans de nombreux châteaux et de réceptions interminables, la future dauphine de France arrive en France. Installée au château de la Muette, elle se prépare à son mariage qui eut lieu le 16 mai 1770. Quinze jours plus tard, afin de célébrer le mariage de son petit-fils, le roi fait donner un formidable feu d’artifice sur la place Louis-XV, aujourd’hui place de la Concorde. Malheureusement, l’un des artifices tombe sur une réserve de poudre et entraîne un incendie faisant paniquer la foule rassemblée. La cohue provoque la mort de plus d’une centaine de personnes. Un désastre que le peuple attribue à celle que l’on a déjà commencé à appeler avec haine « l’Autrichienne ».

Ainsi le passage de l’enfance à l’âge adulte, de l’Autriche à la France, pour Marie-Antoinette se fit dans le sang. Comme un signe du destin, c’est sur le lieu même de l’accident que, 23 ans plus tard, la dernière reine de l’Ancien Régime, après avoir affronté les horreurs de la Révolution, est guillotinée le 16 octobre 1793.

Eric de Mascureau

https://www.bvoltaire.fr/marie-antoinette-une-princesse-autrichienne/

lundi 26 juin 2023

Qui a condamné Jeanne d’Arc ? (par Marion Sigaut)

 

Le 27 juillet 1774 à Saint-Denis, l’évêque de Senez, Jean-Baptiste de Beauvais, prononça sur le corps de Louis XV une oraison funèbre dont voici quelques extraits.

« L’histoire de toutes les cours et de tous les empires n’a-t-elle pas dû vous apprendre comment les ambitieux qui environnent les rois savent, par leurs artifices, pervertir leurs intentions les plus pures ?

Regardez avec quelle attention infatigable ils veillent sans cesse autour des trônes, pour empêcher les conseils des sages et les gémissements des malheureux de parvenir aux oreilles des souverains.

Le prince ne voit ni les services qu’il doit récompenser, ni les malversations qu’il doit punir, on lui exagère les prospérités, on lui dissimule les malheurs ; la vérité, la vénérable vérité est foulée aux pieds devant les portes de son palais !

Comment un homme faible, ainsi que tous les autres humains, et que la volupté attaque par tous les sens, qui ne rencontre autour de lui que des regards conjurés pour lui plaire, … comment, sans un prodige de grâce et de vertu, pourra-t-il échapper à tant de périls ?

Comment résistera-t-il à la séduction de ces perfides adulateurs qui soufflent dans son cœur des feux coupables, soit pour autoriser leurs faiblesses par un grand exemple, soit pour s’insinuer dans sa faveur par leur lâche complaisance, soit pour le distraire des affaires par la dissipation des plaisirs, et pour se ménager plus de puissance et d’autorité, et qui ne craignent pas de sacrifier à leurs vils intérêts la gloire et l’âme de leur maître ? »

Cette oraison funèbre précède de quinze ans les événements qui mirent fin à la royauté française. Sans entrer dans les détails, elle dénonce à mot couverts, mais sévères, ceux qui furent les corrupteurs du roi de France : gens d’argents et de profit, faiseurs de fortunes indues et du malheur du peuple.

Parmi ces perfides adulateurs, une femme, connue comme la marquise de Pompadour. Née Jeanne-Antoinette Poisson, conçue et élevée dans le milieu de la finance, la Pompadour fut la corruptrice des mœurs du roi et la cheville ouvrière du tournant dramatique qui fit sombrer la fille aînée de l’Église dans les bras de Mammon.

La Pompadour fut celle qui permit que la couche du roi soit garnie de gamines hors d’âge, qui mirent le monarque à la merci d’une dénonciation scandaleuse de mœurs contre nature. Mais elle fut également celle qui fit entendre au roi les sirènes du libéralisme auxquelles tous ses prédécesseurs avaient résisté.

Elle fut d’abord et avant tout la promotrice à la Cour des Lumières et de l’Encyclopédie, et la grande amie de l’infatigable inspirateur de cette corruption généralisée de ce qui faisait l’esprit de la France : Voltaire.

Voltaire ! Menteur pathologique, ennemi de Dieu et de la France, anglomane toujours à l’affut d’une calomnie à déverser sur la France à ses ennemis, Voltaire fut un adulateur de la Pompadour et un infatigable promoteur du système qui allait renverser la royauté.

Mais Voltaire, en son temps, était surtout réputé comme poète et, avec le génie de la langue française que lui avaient développé ses maîtres jésuites à Louis-le-Grand, il commit un interminable poème rempli d’obscénités intitulé « La Pucelle ».

Son poème, qu’il a renié jusqu’à la mort comme il a renié toutes ses infamies, n’eut d’autre but que de faire haïr et Jeanne d’Arc et la France.

Voltaire a haï la France autant qu’il a aimé l’Angleterre

Voltaire a haï Jeanne d’Arc autant qu’il a haï la France.

L’influence de la Pompadour et de Voltaire sur les esprits du siècle et du roi participera à l’effondrement de la royauté chrétienne et ouvrira la voie à la marchandisation de tout.

Trois siècles et demi plus tôt, en 1429, la France couverte de cent-cinquante cathédrales magnifiques, d’un million sept cents mille clochers, de villes de toutes beauté, la France des villages florissants, la France de l’agriculture et de l’artisanat à la pointe du savoir-faire, la France joyau de l’Europe et fille aînée de l’Église, la France allait mourir.

Le dauphin Charles était le fils mal aimé d’un roi fou qui l’avait publiquement renié dans une crise de démence.

En 1429, âgé de 26 ans, il était le dauphin désavoué d’un royaume occupé par l’armée anglaise et ravagé par la guerre civile.

Il y avait alors deux camps : celui des Armagnacs défendait la légitimité royale et le modèle français, fondé sur les communautés villageoises prospérant sous la protection négociée de leurs seigneurs. Le camp des Bourguignons, anglophiles déjà, entendait passer dans le camp ennemi et contrôler la couronne au profit des villes, des banques, de la bourgeoisie et du commerce.

Tout n’était que meurtres, vengeances, passages de troupes qui ravageaient le pays, l’endettaient, saignaient le peuple et enfonçaient la France dans un océan de malheurs.

On ne reprendra pas ici la chevauchée de la jeune Lorraine qui, envers et contre tout et en quelques semaines, délivra Orléans de l’emprise anglaise et rejoignit Reims avec le dauphin qui y fut sacré roi de France, sous le nom de Charles VII, le 17 juillet 1429.

Jeanne d’Arc, âgée de seulement 17 ans et étrangère au monde des armes, surmonta les moqueries et les doutes. Soutenue par Yolande d’Anjou la belle-mère de Charles VII, mue par une foi inébranlable, guidée par ses voix et fidèle à l’enseignement de l’Église, elle rétablit l’autorité légitime qui finalement bouta l’Anglais hors de France et rétablit la paix.

Comment l’Église pu-t-elle désavouer une telle héroïne et sacrifier une si bonne chrétienne ? Le bûcher de Rouen n’est-il pas une macule honteuse sur l’Église de France qui condamna pour hérésie celle qui sauva la patrie ?

L’Église, vraiment ?

C’est l’Université de Paris qui mit tout en œuvre auprès des Bourguignons et du roi d’Angleterre, dès la capture de Jeanne à Compiègne, pour qu’elle soit jugée pour la foi. Le procès qu’on lui ferait n’avait qu’une seule issue possible, il en allait de l’honneur de l’Université, qui revendiquait auprès de toute la chrétienté, une suprématie devant laquelle même le pape devait plier.

L’Université c’était la science, c’était le savoir. A ce titre, c’est elle qui avait autorité pour dire le bien et le mal, le vrai et le faux, le juste et l’injuste. L’Université, au XVe siècle, c’était les jansénistes du XVIIe siècle, les Lumières du XVIIIe : une émanation de la chrétienté qui revendiquait de la réformer, de la régenter. Plus royaliste que le roi, plus chrétienne que le pape, bouffie d’orgueil et de d’ambition, l’Université de Paris, qui avait pris le parti de l’Angleterre, n’allait pas laisser une Jeanne d’Arc, qui avait fait sacrer le roi de France et s’en rapportait au pape, se dire envoyée de Dieu. Il n’en était pas question.

Quand, à l’injonction par ses juges d’abjurer ses erreurs, Jeanne répondit qu’elle s’en rapportait au pape, elle s’entendit répondre : « Il faut que vous vous soumettiez à notre mère sainte Église, et que vous teniez ce que les clercs et gens en ce connaissant ont dit et déterminé de vos dits et faits. »

Les « clercs et gens ce connaissant » étaient les membres outrecuidants de l’Université parisienne, à côtés desquels l’avis d’un pape devenait accessoire. Pour eux, s’en rapporter au pape n’était pas s’en rapporter à l’Église, a-t-on besoin d’une autre preuve ?

Le pape, lequel d’ailleurs ? Celui de Rome ou celui d’Avignon ? Au moment de l’arrestation de la jeune fille il y en avait trois, et devait s’ouvrir à Bâle un concile qui devait mettre fin au grand schisme d’Occident qui désolait la catholicité. Mais qu’importait puisque, quel que soit le pape, c’était l’Université de Paris qui détenait la vérité !

C’était elle la dépositaire des clés données à Saint-Pierre, elle en vint même à réformer le signe de croix… Elle combattit en même temps et avec la même fureur les prérogatives du pape et Jeanne la Pucelle. C’est par les ennemis acharnés de l’autorité pontificale que Jeanne fut condamnée.

L’Université de Paris avait en ce temps de singulières amitiés, on pourrait dire complicités avec des gens peu recommandables. Quand le 23 novembre 1408 la faction bourguignonne, en la personne du duc Jean 1er surnommé Jean-sans-Peur, avait fait assassiner le frère du roi, l’université fit rédiger par un des siens, Jean Petit, un véritable éloge du meurtre, justifié par le tyrannicide. La guerre civile qui s’ensuivit allait désoler la France jusqu’à sa libération par la Pucelle.

En 1418, quand les Bourguignons furent maîtres de Paris, le dauphin, futur Charles VII, mal aimé de sa mère et presque renié par son père, dut se replier sur Bourges.

L’Université était bourguignonne, on dira bientôt anglo-bourguignonne. Quand Jean-Sans-Peur mourut à son tour assassiné sur le pont de Montereau, les Anglais, qui ne cessaient de pousser leurs pions en Normandie, eurent la voie libre pour conquérir le reste.

L’Université, dont Jean-sans-Peur avait été le protecteur cria vengeance et organisa la riposte en poussant à la coalition entre le fils du défunt, le duc Philippe, la mère de celui-ci, Isabeau femme du roi de France et l’Anglais, Lancastre. Ce sera l’inconcevable traité de Troyes qui préparait le dépeçage de la France.

Le 21 mars 1420, l’Université députait à Troyes ses ambassadeurs (parmi lesquels Pierre Cauchon) qui allaient de toute leur autorité morale, soutenir le calamiteux traité : Catherine, sœur du dauphin Charles, était donnée comme épouse au roi d’Angleterre qui convola le 2 juin suivant. Le roi d’Angleterre devenait gendre du roi de France, son fils deviendrait héritier du royaume.

Henri V d’Angleterre rendit l’âme le 31 août 1422, Charles VI mourut à son tour deux mois et demi plus tard : un bébé de 9 mois, devenait roi de France et d’Angleterre. La France allait devenir anglaise.

L’Université de Paris jura d’observer le traité et désormais, pour pouvoir être gradué de l’université parisienne il faudrait jurer d’observer le traité de Troyes, dit « traité de paix ». Pierre Cauchon reçu l’évêché de Beauvais… Le dauphin Charles, qu’on accusait d’avoir participé à l’assassinat de Jean-sans-peur, fut condamné au bannissement, l’oncle du bébé, duc de Bedford, devenait régent des deux royaumes. La France n’était plus.

Comment l’Université de Paris, qui avait prêté allégeance au roi d’Angleterre, aurait-elle pu reconnaître l’inspiration divine de celle qui, en rétablissant l’autorité du roi de France, avait contrecarré ses plans et rendu totalement illégitime l’odieux traité de Troyes ? Faire condamner la Pucelle était pour elle une question vitale. Elle n’eut nul besoin de la pression anglaise pour dire Jeanne hérétique. L’orgueilleuse corporation savait mieux que le pape ce qui était chrétien, mieux que quiconque qui était roi de France, elle allait se charger de discréditer la libératrice.

Quand les Bourguignons se saisirent de Jeanne à Compiègne le 25 mai 1430, l’Université toutes affaires cessantes, envoya sur place Pierre Cauchon pour qu’on la lui livre. C’est lui qui organisa qu’elle soit vendue aux Anglais. C’est lui qui fut chargé de la faire condamner. Derrière l’odieux évêque s’exprimait l’Université de Paris, opposant par principe à toute autorité au-dessus d’elle comme fera deux siècles plus tard, le Parlement de Paris qui dira mieux que le pape et le roi où se situent le bien et le mal et qui doit gouverner la France.

Sait-on que d’autres femmes que Jeanne se sont dévouées à la cause de la France souveraine ? On a évoqué Yolande d’Anjou qui ne cessa de soutenir le parti de son gendre et de la Pucelle, mais connaît-on Pierronne de Bretagne ? Elle faisait partie de ces femmes qui soutenaient Jeanne dans ses campagnes. Arrêtée à Corbeil par les Bourguignons un mois avant Jeanne, elle assura que Dieu était avec elle et, déférée à Paris, elle fut jugée, reconnue coupable et brulée vive le 3 septembre de la même année, neuf mois avant celle qu’elle disait inspirée de Dieu, parce qu’elle la disait inspirée de Dieu.

Il faudra que l’Église retrouve son unité pour qu’elle reprenne en main l’odieux procès. Un quart de siècle plus tard Calixte III, à qui l’Université de Paris n’opposait plus la tutelle d’aucun concile pour asseoir son autorité, à la demande de la famille de Jeanne constitua à Rouen un authentique tribunal ecclésiastique qui réhabilita la Pucelle. Sa condamnation n’avait pas été l’œuvre de l’autorité ecclésiastique légitime, sa réhabilitation le fut.

Brisant le cercle qui isolait le dauphin et le désespérait, Jeanne a rendu le roi à la France et la France au roi tout en jurant fidélité à l’Eglise.

La France de Jeanne est celle de l’amour de Dieu et de la patrie, qui respecte le travail, aime sa terre, protège les petits, et donne aux femmes, quand les hommes n’y croient plus, le pouvoir de leur montrer la voie du salut.

Pour rédiger ce texte, je me suis servie notamment de :

L’Université de Paris au temps de Jeanne d’Arc, et la cause de sa haine contre la libératrice, par Jean-Baptiste-Joseph Ayroles, de la Compagnie de Jésus

https://www.medias-presse.info/qui-a-condamne-jeanne-darc-par-marion-sigaut/120675/

vendredi 23 juin 2023

Le goût des rois (Jean-François Solnon)

 

Jean-François Solnon, agrégé d’histoire et docteur ès lettres, est professeur émérite des universités. Il est l’auteur de plusieurs essais et biographies. Les éditions Perrin publient en format poche son livre Le goût des rois.

Chez un chef d’Etat, la culture peut être le propre d’une personnalité ou un outil politique, l’essence de l’être ou l’élément constitutif d’une image. Le goût personnel pour les choses de l’esprit ne se confond pas avec le mécénat officiel. Celui-ci est souvent commandé par le souci de la gloire, la volonté de rompre avec un prédécesseur indifférent à la culture ou au contraire la tentative de renouer avec un héritage admiré, sans oublier l’ambition de rivaliser avec l’étranger. Le mécénat d’un souverain peut coïncider avec sa sensibilité à la beauté ou, au contraire, y être étranger. Il arrive qu’il traduise une passion véritable, mais il naît souvent de l’utilité politique dont on espère les immortels bénéfices. Edifier palais et monuments garantit de laisser une trace dans l’histoire. Ici, la prétention du prince à la gloire commande un mécénat littéraire ou artistique ; là, ses goûts relèvent de l’intime.

C’est ce goût personnel des souverains, rois et empereurs, que ce livre cherche à atteindre. Le découvrir aide à cerner une personnalité, tout que le caractère, les idées, les amitiés ou les haines. L’auteur nous présente donc en François Ier un chevalier lettré, en Henri III un roi intellectuel, en Henri IV un roi bâtisseur, en Louis XIII un roi musicien, en Louis XIV un roi architecte et collectionneur, en Louis XV un roi architecte, en Louis XVI un roi géographe, en Napoléon Ier un amoureux du classicisme,…

Le goût des rois, Jean-François Solnon, éditions Perrin, collection Tempus, 413 pages, 9 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/le-gout-des-rois-jean-francois-solnon/121097/

samedi 11 février 2023

Louis Mandrin, le brigand gentilhomme en guerre contre l’administration fiscale

 

Le 11 février 1725 naissait à Saint-Etienne de Saint-Geoirs dans le Dauphiné, Louis Mandrin, le plus charismatique des bandits français. Un brigand au grand cœur, élégant, rebelle et de bonnes manières, qui, pour s’opposer aux collecteurs d’impôts qui étouffaient le peuple, prit la tête d’une troupe de contrebandiers. Une figure plus que séduisante, à l’heure où nos contemporains croulent littéralement sous le poids d’une fiscalité abusive.

Retour sur un destin court mais intense

À la mort prématurée de son père, Louis Mandrin se retrouve chef d’une grande famille de neuf enfants. La charge de subvenir aux besoins de tous lui revient, il n’a alors que 17 ans. Il reprend l’exploitation agricole familiale, mais la situation économique n’est pas fleurissante et c’est une affaire avec la Ferme générale, l’institution en charge de la collecte des impôts, qui signera sa faillite et … son passage définitif dans l’illégalité.

Pour ravitailler l’armée française en guerre en Italie, il avait signé un contrat pour fournir des mulets. Or, la paix signée, les animaux ne sont plus requis. En chemin, la plupart périssent. La Ferme Générale refuse de l’indemniser, c’est un coup mortel porté aux finances déjà bancales des Mandrins.

Le 27 juillet 1753, marquera sûrement une date de non-retour pour Mandrin : à la suite d’une rixe mortelle, avec son ami Benoit Brissaud, il est condamné à mort. Il parvient à s’enfuir, mais Brissaud est pendu. Pire : le même jour, son jeune frère Pierre, subit le même sort pour ses activités de faux-monnayage. Louis, entame alors une guerre violente et sans merci contre les autorités, en particulier contre les fermiers généraux qui se gavent sur le dos de la population déjà écrasée par la pression fiscale. Les cahiers de doléance rédigés avant les États généraux les qualifient comme «les sangsues du peuple, une peste qui infecte le royaume, une vermine qui dévore la nation.» Cette classe de privilégiés se partagent le produit des amendes et des marchandises confisquées, en ne reversant au Roi que le montant convenu préalablement… tout en exigeant des impôts jusqu’à quatre fois plus élevés aux pauvres bougres !

Pour mettre un terme à ce système, il s’unit à une bande de contrebandiers. Très vite, son audace, son génie et son charisme font le reste : il en devient le chef. Il est admiré, aimé, adulé. Il y a de quoi, les chroniques de l’époque le dépeignent « beau de visage, blond de cheveux, bien fait de corps, robuste et agile. À ces qualités physiques, il joint un esprit vif et prompt, des manières aisées et polies. Il est d’une hardiesse, d’un sang-froid à toute épreuve.* »

Ils achètent des marchandises – tabac, étoffes, horloges… – en Italie et en Suisse pour les revendre en France à des prix abordables et surtout sans taxes.  Après les ventes, il fait défilé son armée sous les applaudissements de la foule. Avec ses lascars, il organise des raids dans les prisons pour libérer les détenus et les enrôler dans son armée. Mais pas n’importe lesquels : seuls ceux qui ont eu des déboires avec le fisc, fidèle à sa « ni voleurs, ni assassins ». Il mène ses hommes d’une main de fer et impose une stricte discipline. Sa réputation est si grande que des soldats du roi désertent pour rejoindre ses rangs ! Il faut dire aussi, qu’il les payent mieux. Il jouit non seulement du soutien de la population mais aussi de celui des aristocraties locales. Mandrin fait l’admiration de son contemporain Voltaire, qui écrit : « On prétend que Mandrin est à la tête de 6000 hommes déterminés ; que les soldats désertent pour se ranger sous ses drapeaux et qu’il se verra bientôt à la tête d’une grande armée. Il y a trois mois ce n’était qu’un voleur, c’est à présent un conquérant. »

En 1754, à partir des États de Savoie où il a établi son régiment, le « capitaine général de contrebandiers de France », lance six campagnes à travers la France. Il ne manque pas d’humour quand il oblige, l’arme au poing, les fermiers généraux à acheter ses marchandises de contrebande à prix majorés !

C’en est trop, les collecteurs ridiculisés, le pouvoir royal menacé, Louis XV mobilise ses dragons à sa poursuite. Ces derniers n’hésitent pas à outrepasser la frontière, ils pénètrent en Savoie déguisés en paysans qui, grâce à la trahison d’un infiltré et d’un cureton, mettent la main sur Mandrin.

Il est condamné pour vol, contrebande et assassinat. Deux jours plus tard, le 26 mai 1755, Louis Mandrin subit le supplice de la roue sur la place centrale de Valence. On raconte que durant la torture, il ne crie que pour enjoindre le peuple à poursuivre sa lutte contre l’administration fiscale.

Ainsi pouvait naître la légende du bandit justicier parti en guerre contre les excès d’une administration fiscale qui suffoquait la population.

Audrey Stéphanie

La Gazette d’Amsterdam, in Contrebandiers et gabelous de André Besson.

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2023, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

vendredi 5 août 2022

"C'est la faute à Rousseau"

 Jean-Jacques Rousseau est le père des façons modernes de penser et de sentir qui envahirent les Lettres et les Arts, la pensée politique, et enfin la conscience religieuse elle-même. Maurras le critique sans ménagement. À côté du Genevois, Montesquieu et Voltaire ne sont que des potaches.

Dans notre précédente étude, Charles Maurras nous menait au coeur même de la pensée subversive qui est – il convient de rappeler sans cesse le mot d'Auguste Comte – une « sécession de l'individu contre l'espèce ».

La révolution politique représente le fruit de la révolution intellectuelle, elle-même résultat de la fermentation de la révolution morale et mentale. Le rêve individualiste produit le système égalitaire dont l'application ruine l'État, la société et finalement la civilisation.

Idée religieuse

Maurras avait bien compris que les « contestations » et les « audaces » d'un Montesquieu ou d'un Voltaire ne sont que des chahuts de potaches dont les amusements, s'ils se révèlent parfois de fort mauvais goût, ne remettent pas en cause les fondements de la civilisation classique. C'est avec Rousseau que l'idée démocratique devient religieuse, c'est Rousseau, héritier de la Réforme, qui est le père des façons modernes de penser et de sentir qui envahirent les Lettres et les Arts, puis la pensée politique, enfin la conscience religieuse elle-même.

Voyons, dans la préface de l‘édition définitive de Romantisme et Révolution (Bibliothèque des oeuvres politiques, Versailles, 1928) l'irruption de Jean-Jacques Rousseau dans la France de Louis XV, dans l'Europe française qu'il allait détruire au profit de la Révolution barbare :

« En ce temps-là, passé la frontière française, florissait le VIIe ou le VIIIe siècle de la civilisation des modernes. Il y entra comme un de ces faux prophètes qui, vomis du désert, affublés d'un vieux sac, ceints de poils de chameau et la tête souillée de cendres, promenaient leurs mélancoliques hurlements à travers les rues de Sion : s'arrachant les cheveux, déchirant leurs haillons et mêlant leur pain à l'ordure, ils salissaient les gens de leur haine et de leur mépris...

La gloire de la France et l'hégémonie de Paris furent employées à répandre les divagations d'un furieux. Ce sauvage, ce demi-homme, cette espèce de faune trempé de la fange natale avait plu par le paradoxe et la gageure de son appareil primitif. Cela avait intéressé des coeurs trop sensibles et des esprits trop cultivés. Mais il était inévitable que les parties du monde les moins avancées y fussent plus sensibles encore : l'Europe la moins polie ne pouvait manquer de se reconnaître et de s'aimer dans cet enfant de la nature dont Paris avait fait son idole dorée. De sorte que pour une partie de son public, la plus épaisse (l'allemande) sa prédication était prise au mot : les anciens jugements portés sur les choses en étaient renversés ; ce qui s'était jadis conçu comme ignorance à compléter, imperfection à corriger, faiblesse à réparer prétendit à la supériorité de sa fraîcheur barbare et neuve sur le dessèchement et l'épuisement imputés à toute race instruite, cultivée, arrivée. »

Poison rousseauiste

La préface où nous avons cueilli ces lignes constitue un des textes capitaux de Maurras. Nous sommes au coeur de sa pensée, là où l'analyse philosophique et esthétique rejoint l'analyse politique. Certes, les causes de la Révolution se révèlent multiples et complexes, certes, la pensée de Rousseau n'aurait pas détruit la société si elle n'avait trouvé des circonstances qui lui permirent de germer, mais la personne et l'oeuvre du Genevois sont hautement symboliques : son Héloïse, ses Confessions annoncent l'immoralité exhibitionniste que nous connaissons, son Contrat social est la source de la légitimité démocratique, sa Profession de foi du vicaire savoyard a contaminé la pensée religieuse. Les sarcasmes voltairiens nuisent moins à l'Église que le poison de la religiosité rousseauiste.

Voltaire avait d'ailleurs bien compris que Rousseau représentait un danger pour la civilisation et tendait à réduire l'homme à l'animalité : « On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. » 1 Malgré ses immenses défauts, Voltaire est un homme civilisé, ce que n'est pas le père de la démocratie moderne, politique et religieuse, Jean-Jacques Rousseau.

Gérard Baudin L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 16 avril au 6 mai 2009

1 - Voltaire : Lettre à Rousseau. 30 août 1755.

mercredi 13 avril 2022

1 7 7 1 : Le coup d’État de Maupeou

 Cette année-là - la cinquante-sixième de son règne - le roi Louis XV décida d’en finir avec la fronde des parlementaires laquelle, se prolongeant depuis déjà six ans, risquait de mener la monarchie à la ruine en empêchant l’enregistrement des édits et en bloquant toutes les réformes nécessaires. Constatant l’état de quasi rébellion de la magistrature, toujours plus insolente, le chancelier de Maupeou, devenu le principal ministre depuis le renvoi de Choiseul, engagea le Roi, dès le début de janvier, dans une opération décisive qui allait être menée tambour battant.

La nuit du 19 au 20 chacun des parlementaires reçut la visite de deux mousquetaires leur demandant de signer l’édit royal les forçant à l’obéissance. Ils refusèrent en bloc. Dès le lendemain, un arrêt du Conseil prononça la confiscation de leurs charges. Suivirent les lettres de cachet les exilant dans différentes villes de province.

Les furieuses récriminations des salons et de quelques courtisans s’essoufflèrent très vite, car, si Maupeou bravait hardiment ce monstre qu’était en train de devenir l’opinion publique, les Français virent dans ce coup de force accompli sans violence mais sans faiblesse contre les privilégiés la volonté du Roi de se donner les moyens de régner pour le bien de tous les Français. Car depuis trop longtemps les parlementaires agissant en féodaux doublés de démagogues prétendaient représenter la nation qu’ils dressaient tel un corps séparé du monarque lequel par nature en était la tête. C’était en fait une révolution qui était étouffée dans l’oeuf en ce mois de janvier 1771.

Les bienfaits se firent sentir aussitôt : les parlements de Paris et de province furent dépouillés de leurs attributions politiques, de nouvelles cours appelées Conseils supérieurs furent créées, la justice fut ainsi rapprochée des justiciables, la vénalité des charges fut abolie, les frais de justice diminuèrent.

Le nettoyage permit dès lors au contrôleur général Terray d’établir une meilleure justice fiscale, d’abolir des exemptions d’impôts abusives, de faire payer l’impôt du vingtième par tous, privilégiés compris.

En cette année 1771 la monarchie - que nul n’estimait vermoulue - montrait qu’elle possédait en elle-même la force de surmonter une grave crise pour imposer à tous le respect du bien commun. Il lui avait suffi d’un peu d’audace et d’énergie pour renverser une barrière d’intérêts catégoriels et se donner ainsi les mains libres pour accomplir les réformes politiques et sociales qui s’imposaient à une monarchie moderne. Hélas, trois ans plus tard, le 10 mai 1774, mourait Louis XV. Dès son accession au trône, son petit-fils le jeune Louis XVI, prince intelligent et fort averti des nécessités du temps, mais horrifié à l’idée de devoir sévir, se laissa gagner par les pleurs des parlementaires et remit ces oligarques en selle, pour le plus grand malheur de sa dynastie et de la France...

MICHEL FROMENTOUX L’Action Française 2000 du 17 janvier au 6 février 2008

vendredi 27 août 2021

Louis XV (Jean-Christian Petitfils)

 

Jean-Christian Petitfils, historien et écrivain renommé, est un fin connaisseur de la France de l’Ancien Régime.

Sa biographie magistrale de Louis XV vient rendre justice au monarque mal-aimé, couvert d’opprobre, vilipendé par les écrivains et les historiens des XIXe et XXe siècles, jusque dans les manuels scolaires qui ont tracé de lui une image calamiteuse, faite de clichés réducteurs et de légendes mensongères.

Ce livre rigoureusement documenté témoigne au contraire de son intelligence des problèmes politiques, son réel sens du devoir et de l’Etat, son sérieux, son courage à la guerre, sa bonté naturelle. D’ailleurs, à sa mort, Louis XV laisse un pays beaucoup plus prospère qu’il ne l’a trouvé en montant sur le trône, riche de deux belles provinces supplémentaires, et devenu la plus grande puissance économique et politique du continent européen.

Un autre fait certain, c’est que sous Louis XV, le rayonnement intellectuel et artistique de la France fut inégalé, et la langue française à son apogée. Les élites allemandes, néerlandaises, russes, scandinaves et polonaises s’exprimaient habituellement en français.

Quant à la question des mœurs, Jean-Christian Petitfils démontre également que si le roi Louis XV ne fut pas sans défauts, les piques outrancières de M. de Choiseul, en présentant le roi comme un personnage voluptueux, esclave de ses ministres et de ses favorites, visaient à l’avilir, le délégitimer et l’atteindre dans sa sacralité royale.

Louis XV, Jean-Christian Petitfils, éditions Perrin, collection Tempus, 944 pages, 15 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/louis-xv-jean-christian-petitfils/100084/

dimanche 22 août 2021

"C'est la faute à Rousseau"

 Jean-Jacques Rousseau est le père des façons modernes de penser et de sentir qui envahirent les Lettres et les Arts, la pensée politique, et enfin la conscience religieuse elle-même. Maurras le critique sans ménagement. À côté du Genevois, Montesquieu et Voltaire ne sont que des potaches.

Dans notre précédente étude, Charles Maurras nous menait au coeur même de la pensée subversive qui est – il convient de rappeler sans cesse le mot d'Auguste Comte – une « sécession de l'individu contre l'espèce ». La révolution politique représente le fruit de la révolution intellectuelle, elle-même résultat de la fermentation de la révolution morale et mentale. Le rêve individualiste produit le système égalitaire dont l'application ruine l'État, la société et finalement la civilisation.

Idée religieuse

Maurras avait bien compris que les « contestations » et les « audaces » d'un Montesquieu ou d'un Voltaire ne sont que des chahuts de potaches dont les amusements, s'ils se révèlent parfois de fort mauvais goût, ne remettent pas en cause les fondements de la civilisation classique. C'est avec Rousseau que l'idée démocratique devient religieuse, c'est Rousseau, héritier de la Réforme, qui est le père des façons modernes de penser et de sentir qui envahirent les Lettres et les Arts, puis la pensée politique, enfin la conscience religieuse elle-même.

Voyons, dans la préface de l‘édition définitive de Romantisme et Révolution (Bibliothèque des oeuvres politiques, Versailles, 1928) l'irruption de Jean-Jacques Rousseau dans la France de Louis XV, dans l'Europe française qu'il allait détruire au profit de la Révolution barbare :

« En ce temps-là, passé la frontière française, florissait le VIIe ou le VIIIe siècle de la civilisation des modernes. Il y entra comme un de ces faux prophètes qui, vomis du désert, affublés d'un vieux sac, ceints de poils de chameau et la tête souillée de cendres, promenaient leurs mélancoliques hurlements à travers les rues de Sion : s'arrachant les cheveux, déchirant leurs haillons et mêlant leur pain à l'ordure, ils salissaient les gens de leur haine et de leur mépris...

La gloire de la France et l'hégémonie de Paris furent employées à répandre les divagations d'un furieux. Ce sauvage, ce demi-homme, cette espèce de faune trempé de la fange natale avait plu par le paradoxe et la gageure de son appareil primitif. Cela avait intéressé des coeurs trop sensibles et des esprits trop cultivés. Mais il était inévitable que les parties du monde les moins avancées y fussent plus sensibles encore : l'Europe la moins polie ne pouvait manquer de se reconnaître et de s'aimer dans cet enfant de la nature dont Paris avait fait son idole dorée. De sorte que pour une partie de son public, la plus épaisse (l'allemande) sa prédication était prise au mot : les anciens jugements portés sur les choses en étaient renversés ; ce qui s'était jadis conçu comme ignorance à compléter, imperfection à corriger, faiblesse à réparer prétendit à la supériorité de sa fraîcheur barbare et neuve sur le dessèchement et l'épuisement imputés à toute race instruite, cultivée, arrivée. »

Poison rousseauiste

La préface où nous avons cueilli ces lignes constitue un des textes capitaux de Maurras. Nous sommes au coeur de sa pensée, là où l'analyse philosophique et esthétique rejoint l'analyse politique. Certes, les causes de la Révolution se révèlent multiples et complexes, certes, la pensée de Rousseau n'aurait pas détruit la société si elle n'avait trouvé des circonstances qui lui permirent de germer, mais la personne et l'oeuvre du Genevois sont hautement symboliques : son Héloïse, ses Confessions annoncent l'immoralité exhibitionniste que nous connaissons, son Contrat social est la source de la légitimité démocratique, sa Profession de foi du vicaire savoyard a contaminé la pensée religieuse. Les sarcasmes voltairiens nuisent moins à l'Église que le poison de la religiosité rousseauiste.

Voltaire avait d'ailleurs bien compris que Rousseau représentait un danger pour la civilisation et tendait à réduire l'homme à l'animalité : « On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. » 1 Malgré ses immenses défauts, Voltaire est un homme civilisé, ce que n'est pas le père de la démocratie moderne, politique et religieuse, Jean-Jacques Rousseau.

Gérard Baudin L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 16 avril au 6 mai 2009

1 - Voltaire : Lettre à Rousseau. 30 août 1755.

dimanche 7 février 2021

Du prétendu pouvoir tyrannique de l’Église sous l’Ancien régime

   

Qui n’a entendu dire que l’Église d’Ancien régime tyrannisa les consciences et pourchassa de sa haine les esprits libres ?

Une plongée dans les querelles ecclésiastiques qui ont pourri le siècle de Louis XV remet les pendules à l’heure. Ce sont les juges laïcs qui n’ont cessé de s’ingérer dans les affaires religieuses, et jamais l’Église qui s’est mêlée d’affaires judiciaires.

Le combat des juges, des juges jansénistes essentiellement, a ouvert la voie à la constitution civile du clergé et à la guerre civile.Leur victoire sur les jésuites ouvrit celle du capitalisme sauvage.

D’Henri IV à la Révolution, histoire d’une guerre de l’autorité royale contre les prétentions des juges.

Cette conférence fut donnée à Dijon en 2013, à l’invitation d’Égalité et Réconciliation.

http://re-histoire-pourtous.com/du-pretendu-pouvoir-tyrannique-de-leglise-sous-lancien-regime/

mardi 2 février 2021

Le village et la communauté rurale d’ancien régime 2/3

 Pour participer aux décisions, il faut être résident du village depuis un an. L’assiduité aux assemblées communale était un devoir et une obligation : on a vu aller chercher les récalcitrants, et certaines communautés ont frappé d’amende ceux qui refusaient de s’y rendre. Prononcée par le juge, l’amende pouvait doubler ou tripler en cas de récidive. Elle pouvait être payée en nature : en vin, en cire… On a vu aussi sanctionner ceux qui partaient avant la fin ou refusaient de signer le procès-verbal : la règle, c’était celle de chaque village qui décidait pour lui-même.

Le syndic, ou le juge annonçait le sujet de la délibération du jour, la décision commune qu’il allait falloir prendre et qu’on avait affichée sur les murs : pour ceux qui ne savaient pas lire, ça avait été annoncé au prône.

Allait-on élire un agent ou un nouveau syndic ? Parler impôt, école, réparations diverses ? C‘est ici qu’on allait délibérer. S’il s’agissait d’une décision grave, comme d’intenter un procès (la communauté pouvait ester en justice en son nom propre) ou d’aliéner des communaux, on prenait particulièrement l’avis des anciens.  Mais ceux-ci n’avaient pas plus de voix que les autres. Après délibération on votait à haute voix : l’illettrisme d’une partie des habitants interdisait le vote à bulletin secret. Tout était ouvert et à portée du plus simple. On pouvait ainsi décider de faire un procès au seigneur qui avait commis un abus, et si on était sûr de son bon droit, on n’hésitait pas. Contre le seigneur, on pouvait  perdre, ou gagner. Aucune loi n’a défini ce fonctionnement : seul l’usage faisait force de loi, on avait toujours fait comme ça depuis la nuit des temps, et on continuait.

C’était la tradition. C’est avec elle que s’est construite la France rurale. Et c’est quand l’Etat (à l’époque des Lumières, puis à la Révolution) interviendra qu’on donnera une voix aux seuls contribuables, laissant de côté les plus pauvres : Turgot, dans son grand projet de réforme, avait voulu qu’on ne donne une voix qu’aux propriétaires.

La vie communautaire

Le syndic

La première chose que faisait l’assemblée, c’était d’élire un syndic. Le syndic était le représentant de la communauté vis-à-vis des autorités, comme l’intendant ou le seigneur.  Il n’avait aucun pouvoir, aucun prestige, aucune prérogative : son mandat dépendait de la volonté des habitants, il pouvait être limité ou révoqué par eux. Il s’agissait d’une charge sans compensation : le syndic était juste défrayé pour ses déplacements en ville, on comprend que personne ne se battait pas pour devenir syndic. Il était élu à haute voix à la majorité des suffrages, mais pour son élection comme pour le reste, il n’y avait pas de règle autre que celle de la tradition : chaque village faisait comme avaient fait ses aïeux avant lui.

Dans un village du Bigorre, l’élection du syndic avait fini par se faire de la manière suivante : tous les habitants se réunissaient dans l’église et on leur distribuait à l’aveugle des  grains de millet blanc parmi lesquels se trouvaient quatre grains noirs. Ceux qui avaient reçu les grains noirs devaient nommer les magistrats municipaux. Sollicitée de donner son avis, l’autorité royale valida le processus : c’est ce qu’on appelle un tirage au sort… Le syndic était le mandataire des habitants : il présidait l’assemblée, dépensait les deniers de la communauté, soutenait les procès du village, rendait compte de sa gestion aux habitants et au subdélégué. Le subdélégué était l’agent de l’intendant, lui-même représentant du roi dans la province. Le syndic était l’un des gardiens des papiers et des archives, conservés dans l’église et renfermés dans un coffre de chêne, dont il avait une des clefs. Il informait l’intendant des problèmes du village comme les épizooties, l’état des chemins, ou des invasions de chenilles. Il veillait au tirage au sort de la milice, à l’organisation de la corvée royale, ou du logement des gens de guerre de passage.

Les communaux

Il n’y avait pas de communautés sans communaux, qui sont les biens appartenant au village depuis toujours. Ils étaient gérés en pleine propriété collective, et étaient défendus en justice contre d’éventuels abus du seigneur. Ils étaient sources de revenus : les habitants se répartissaient le produit des coupes de bois ou de la location de prairies. Ils furent l’objet de la convoitise des seigneurs qui tentèrent sans relâche de se les approprier.

Les malheurs de la guerre (guerres de religion, Fronde, puis guerres extérieures) poussèrent les paysans à s’endetter et à aliéner leurs communaux pour se renflouer : ce sera la cause du renversement de l’ancien équilibre communal.

Pour rétablir  cet équilibre, en 1667 Louis XIV prit des mesures autoritaires pour que les communautés puissent rentrer dans la propriété de leurs biens aliénés. Puis il interdit aux villages de faire aucun procès ou de rien vendre sans l’autorisation expresse de l’intendant. Ce sera le début de la surveillance des communautés par l’autorité supérieure, surveillance qui tournera mal quand l’esprit des Lumières contaminera les intendants… En effet les hommes des Lumières n’ont pas cessé de pousser les autorités à privatiser les communaux qui étaient la garantie de survie des plus pauvres.

Le mouvement était européen, au nom de la libre-entreprise. On appelait ça la Raison, quand ce n’était en fait que la promotion du  profit individuel au détriment de l’esprit de bien commun.

Une communauté catholique

Le village était une communauté catholique. La communauté c’était  la paroisse et la paroisse était la communauté, même si les deux entités avaient leurs budgets et leurs gestions propres. Mais elles avaient les mêmes habitants et le même contour. S’il fallait dix habitants pour faire une communauté, il fallait dix maisons pour faire une paroisse. L’église en était le centre. Fortifiée, elle avait servi de refuge avant la construction des châteaux forts. Son clocher montrait l’église au loin et portait la cloche qui marquait les heures de la journée, du travail de la prière, de l’alarme ou de la délibération. On grimpait au clocher pour guetter l’approche de l’ennemi éventuel, on y sonnait le tocsin. La cloche avait une telle personnalité qu’on la baptisait en lui donnant des noms de saints. L’église appartenait tellement aux habitants qu’ils y tenaient leurs assemblées communales ou y faisaient la classe s’ils n’avaient pas de maison d’école.

Le prône n’était pas qu’une instruction religieuse, c’était aussi une occasion d’information administrative ou même judiciaire. En l’absence de journaux, c’est au prône qu’on prenait connaissance de l’actualité. Une naissance, un mariage ou la mort d’un prince s’apprenaient là. Le roi pouvait aussi l’utiliser pour faire passer ses messages. Par exemple, pour convaincre les filles enceintes de déclarer leur grossesse, Louis XIV prescrivit en 1708 de lire au prône, tous les trois mois, un édit d’Henri II de 1556 qui, dans le but de prévenir les infanticides, exposait en termes très précis les actes et les excuses de leurs auteurs.

Cet édit sera publié jusqu’en 1789. Il fut un temps où le pouvoir protégeait les enfants à naître…

Le prône fut également utilisé, lors de la Guerre des farines, pour faire connaître aux paroissiens les vérités physiocratiques que Turgot voulait imposer et qui soulevaient la population contre elles.

Le ministre avait voulu également se servir de l’Eglise pour réussir à réduire les fêtes chômées dont le nombre dérangeait les employeurs… Il écrit à l’archevêque de Paris, Monseigneur de Beaumont, pour lui enjoindre de supprimer le lundi de Pentecôte.

Voici ce que répondit l’archevêque : « Je ne sache pas, monsieur, que le peuple se soit jamais plaint lui-même des fêtes qu’il célèbre depuis tant de siècles, et que vous le plaignez de célébrer. Ces fêtes existaient quand Colbert portait nos manufactures au plus haut degré de prospérité, et rendait jaloux de l’industrie française les peuples voisins, sans en excepter ceux qui avoient secoué le joug des fêtes en même temps que celui de l’Église. … Vous êtes ennemis de toute espèce d’oppression : mais c’est dans ces jours de fêles que le pauvre, affranchi de la dure servitude du travail, vient dans nos temples se placer à côté du riche, devant le trône du Père commun des hommes, et se consoler du présent par les promesses de l’avenir. »

Là était l’enjeu de la vraie laïcité : il s’agissait d’empêcher que l’autorité laïque se serve de l’autorité religieuse pour faire passer ses intérêts. Là était le fond de ce qu’avait été les querelles ecclésiastiques : les jansénistes entendaient soumettre l’Eglise à l’Etat. Ce sera fait dès le début de la Révolution lors de la promulgation de  constitution civile du clergé, véritable victoire posthume du jansénisme. Qui n’a entendu parler du peuple obligé d’aller à la messe par un curé tout puissant qui le terrorisait ? Le curé, autorité morale et chargé de la tenue des registres, assistait aux assemblées des communautés, il était présent partout. Preuve de son omnipotence ? En fait, il vivait sous la surveillance de ses paroissiens. S’il se comportait mal, par exemple en exigeant de l’argent pour les sacrements, en faisant des problèmes pour inhumer des personnes qui n’avaient pas fondé de messe par testament, s’il se faisait prier pour faire son travail, on le signalait aux autorités supérieures. Un bon curé était un curé tranquille, un mauvais allait pâtir…

Des plaintes contre les mauvais curés tombèrent pendant tout le XVIIe siècle, au XVIIIe ils inspirèrent enfin le respect. Ils vivaient de la portion congrue, sorte de SMIC des curés fixé par le roi, car la plus grande partie du montant de la dîme allait aux gros décimateurs, plus haut placés dans la hiérarchie et ne résidant pas au village. Si la portion congrue était suffisante, la communauté suppléait sans hésiter : il n’était pas question de vivre sans prêtre. Le montant de la dîme avait été établi par Charlemagne. Elle touchait en principe de 1/10 de la récolte, en fait elle allait à 1/13 ou même à  1/40. Elle touchait tous produits y compris les poules, les moutons et les cochons.

Une ordonnance de 1695 définit le logement que la communauté avait obligation de fournir à son curé : deux chambres à cheminée, l’une pour manger, l’autre pour coucher, un cabinet et une cuisine, en y ajoutant un grenier sur la totalité du bâtiment, un puits si le local le rendait indispensable, une fosse d’aisan­ces, une très-petite cave et un bas cellier.

Le zèle religieux des habitants était partout, et parfois même plus grand que celui des prêtres. On a vu des remontrances faites au curé pour défaut d’instruction des enfants et mauvais usage des sacrements à leur égard : les parents veillaient au grain et avaient le curé à l’œil.

A Langres en 1775, contrairement à l’archevêque de Paris, l’évêque avait  accepté de supprimer le lundi de Pentecôte. Sa soumission au ministère provoqua un soulèvement des habitants qui montèrent au clocher pour rameuter le village, s’attroupèrent autour du presbytère et firent du raffut pour forcer le curé à sortir. Puis, endimanchés comme pour le jour de fête qu’ils entendaient célébrer, syndic en tête, ils allèrent tous ensemble entendre leur messe.

En 1579 un curé, parti en tête de ses paroissiens pour une procession, prétendit interrompre celle-ci pour une raison que je n’ai pas cherchée. Furieux, les habitants se saisirent de lui et le jetèrent dans l’Yonne. Puis ils allèrent chercher le vicaire pour qu’il termine la chose. Evidemment le curé déposa une plainte, mais quand le magistrat instructeur vint interroger les habitants, il ne trouva pas un seul témoin pour corroborer  la version du curé : personne n’avait rien vu…

D’un autre côté, si un curé était sanctionné par sa hiérarchie pour une cause que la population contestait, cette dernière écrivait à l’évêque pour le défendre.

Le clergé visitait les paroisses pour en recevoir les doléances qui étaient rédigées et signées sur le champ : c’était un droit de remontrance dont la population usait sans complexe. Quand ça n’allait pas, on le disait. Les bons curés étaient choyés de la population qui allait les défendre, armes à la main, quand la révolution entendit les mettre au pas : la communauté villageoise était catholique, corps et âme, et entendait bien le rester.

Le seigneur

Il y avait en gros deux types de seigneurs : le premier, héritier de la seigneurie de ses aïeux, en avait les habitudes. Le second, devenu seigneur par l’achat d’un fief destiné à lui rapporter des revenus, n’y résidait pas et ne s’y intégra pas. Le seigneur à l’ancienne mode était familier du village : secourable quand il le fallait, il connaissait tous les habitants. Il était le témoin de leurs mariages et le parrain de leurs enfants, sa femme en était la marraine. Parfois leurs enfants avaient comme parrain ou marraine des gens du village. Le seigneur et sa famille participaient aux fêtes et dansaient avec les paysans. Souvent leur fils et celui du paysan avaient appris à lire dans la même école de paroisse. Dans bien des régions le lien s’est distendu par l’absence du seigneur. Là où il résidait encore ces liens subsisteront à la Révolution comme en Vendée et Bretagne : ce sont les paysans qui allèrent chercher les seigneurs pour qu’ils remplissent leur rôle et non ces derniers qui ont convaincu « leurs gens » d’aller faire la guerre à la République. C’est l’inverse de ce que raconte la doxa.

Si le seigneur était odieux, seule l’autorité supérieure (le roi et ses représentants) y pouvait quelque chose : c’est ce que ferait la centralisation monarchique. Les Grands jours d’Auvergne ont servi à ça : en 1665 le roi prit le parti du peuple contre les abus seigneuriaux multipliés par le chaos de la Fronde en envoyant un tribunal spécial purger toutes les causes en instance. Sans intervention de l’autorité supérieure, le mauvais seigneur était une plaie.

Dans les faits, le seigneur ne pouvait parfois pas grand-chose quand les paysans faisaient de la résistance. Quand les nouveaux seigneurs demandèrent à percevoir d’anciennes redevances, les paysans exigèrent qu’ils justifient leurs prétentions, ce qui n’était pas forcément simple. Et si la communauté était sûre de son bon droit, elle n’hésitait pas à intenter un procès.

En 1680 Mme de Sévigné se plaignit avec résignation d’être obligée de renoncer à certaines  redevances que ses paysans refusaient de lui payer.

La situation se détériora pour les paysans, au fur et à mesure que les seigneurs ne furent plus gens d’épée mais de robe, c’est-à-dire magistrats ou notaires, rompus aux subtilités judiciaires.

Le seigneur avait son banc à l’église et certains prétendirent à une bénédiction spéciale directement au goupillon, et non pas par aspersion comme les autres paroissiens. Un jour un curé, exaspéré par cette prétention grotesque, attacha une queue de cheval à son goupillon et noya la perruque toute neuve du seigneur. Un autre, ailleurs, fit la même chose à la dame du seigneur qui dut quitter l’office pour rentrer se changer… Sûrement il y eut des sanctions, mais sûrement également un rire général des paroissiens qui fit passer au nobliau l’envie de se pousser indument du col.

Un jour un curé refusa d’encenser un seigneur qui entendait être encensé à part des autres paroissiens. La procédure judiciaire que le seigneur intenta contre lui dura 26 ans. Cinq arrêts successifs ne convainquirent pas le curé de plier : il n’obtempéra finalement qu’au sixième!

Les impôts

La charge des impôts royaux fut lourde et certainement source d’une oppression très douloureuse pour la paysannerie française. Dans une grande partie du territoire, leur perception relevait de ce qu’on appelait une élection, subdivision administrative qui correspondait à la généralité, ou territoire de l’intendant. L’agent d’une élection s’appelait un élu. Le sujet des impôts est extrêmement complexe compte tenu de l’évolution de la seigneurie qui, toujours, tenta d’y échapper. Si le village se gérait lui-même et décidait de la somme, de la répartition et de l’usage de ses charges communales, en revanche l’impôt royal, lui, était déterminé et utilisé sans son consentement, et il ne cessera d’augmenter jusqu’à devenir insupportable.

À suivre