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jeudi 3 septembre 2020

Rien n'est plus actuel que les traités de 1920

 

6a00d8341c715453ef0263e9615a87200b-320wiLes anniversaires pleuvent en cette année 2020 et on doit s'interroger : pourquoi telle date et pas telle autre ?

C'est ainsi, curieusement, le président français qui se rend à Beyrouth. Il enjoint aux Libanais d'abolir leur désastreux statut politico-confessionnel. Hélas, c'est bien notre  troisième république, pourtant furieusement laïciste chez elle, qui l'avait institué, il y a exactement 100 ans. Elle agissait au nom du mandat, reçu des traités de la première guerre mondiale. En 1943, le fondateur des quatrième et cinquième républiques décidait d'abandonner sans guère s'en préoccuper aussi bien le Liban que la Syrie, elle même déchirée par un découpage de même nature. C'est largement ce qui a produit dans le premier pays la guerre civile de 1973 et la paralysie institutionnelle qui aujourd'hui encore le rend tributaire de la pression du Hezbollah ; quant au pouvoir contesté depuis 2011 des alaouites à Damas, il a été engendré par l'éclatement si mal géré de ce mandat. Qu'on relise les Mémoires de Guerre de l'illustre général et la phrase fameuse où "vers l'Orient complique, il s'envolait avec des idées simples" pour comprendre combien cette inadvertance, et cette irresponsabilité de nos dirigeants a produit de conséquences.

Les traités de la première guerre mondiale furent tous désastreux. Le diktat de Versailles faisait office de clef de voûte du système.  Et la manière dont il a été débattu et ratifié au parlement français en 1919 indique assez combien le régime d'alors, guidé par Clemenceau, Klotz, Tardieu, ou Loucheur, se montrait incapable, en Europe et plus encore en Orient, de gérer sa victoire[1].

On se demande comment Marie Jégo et Allan Kaval ont osé publier, leur article pédant du 31 juillet dans Le Monde. A les en croire, on assisterait "cent ans après,[à]la revanche d’Erdogan sur le traité de Sèvres"car, expliquent-ils à leur lecteurs : "le dépeçage de l’Empire ottoman reste une humiliation pour la Turquie. Le président Erdogan, en déployant ses troupes en Syrie et en Libye, entend rétablir la puissance de son pays."[2]

Cette thèse doit être dénoncée comme totalement fausse et absurde, au regard de l'histoire : le traité de Sèvres n'a, non seulement jamais été appliqué ; mais, bien plus, un certain Mustafa Kemal l'a balayé. Et le cruel traité de Lausanne qu'il a su imposer en 1923, après sa propre victoire militaire de 1922, en a balayé certaines dispositions de justice et de bon sens, lesquelles attendent toujours, telle la création d'un État kurde.

A l'inverse, cette présentation de l'organe parisien Le Monde se révèle parfaitement conforme aux besoins de la propagande d'Erdogan. Le pouvoir islamo-nationaliste d'Ankara s'emploie en effet à liquider systématiquement l'héritage du kémalisme dans son pays.

Or, c'est centralement contre la paix de Versailles, et contre ce traité en particulier qu'avait été réuni du 1er au 8 septembre 1920, le Congrès de Bakou.

Et sans doute le centenaire de ce que le Komintern baptisait pompeusement Premier Congrès des peuples de l'Orient, – il n'y en eut pas de second – passera-t-il relativement inaperçu.

Je ne puis donc à cet égard que recommander le petit livre que j'ai consacré à ce sujet sous le titre "La Faucille et le Croissant".

Il est vrai que si un certain Erdogan agite désormais le souvenir du traité de Sèvres de 1920, instrument diplomatique qui n'a jamais été appliqué, si tous les utiles idiots, complices de l'islamisme, relayent sa propagande ou manifestent de la complaisance à l'égard de ses provocations, l'ignorance demeure sa meilleure alliée.

Pendant l'été 1920, en effet la révolution bolchévique a enregistré un échec international aux conséquences incalculables. Ce fut sa défaite devant Varsovie, appelée en Pologne le miracle de la Vistule du 15 août 1920. La dictature révolutionnaire moscovite mit un demi siècle à se relever et à se venger. Certes l'année suivante, elle parvint à liquider l'insurrection des armées blanches, abandonnées de l'occident, vaincues en 1921. Mais pendant 20 ans, l'URSS allait se trouver cantonnée, certes dans son immense territoire, hérité des Tsars, disposant de ses ressources naturelles colossales, mais aussi tout de même réduite à construire "le socialisme dans un seul pays" sous la férule abominable du stalinisme, traquant les partisans de la révolution mondiale théorisée par Trotski.

C'est dans un tel contexte qu'elle conçut une stratégie de revanche et de revers dirigée contre les puissances victorieuses de la première guerre mondiale, d'abord contre l'Angleterre et la France, et contre la paix de Versailles.

Vaincue à l'ouest en août, en Pologne d'abord, puis en Allemagne et en Hongrie, la Russie des Soviets chercha donc à s'allier, sous l'instigation de Lénine et de son commissaire aux nationalités, son plus implacable disciple, son futur successeur, l'ancien terroriste caucasien Joseph Staline, aux forces clairement les plus obscurantistes et les plus arriérées de l'Orient musulman. C'est ainsi qu'elle réunit, sous l'égide du Komintern et de son président le délirant Zinoviev, à Bakou capitale de l'Azerbaïdjan, cette assemblée de quelque 2 000 agitateurs et guérilleros.

Il ne s'agissait nullement alors, comme on l'a prétendu plus tard, de soutenir le combat des nations du futur Tiers Monde. L'Inde, la Chine, l'Égypte avait en effet, elles-mêmes, entrepris des soulèvements nationalistes dès 1919. Les porte-parole de ceux-ci furent pratiquement écartés, ou carrément ignorés.

La principale décision directe prise à Bakou soutint concrètement Mustafa Kemal, y compris contre son rival Enver Pacha lequel devait mourir un peu plus tard les armes à la main. Et ceci permit en 1921 la signature du traité soviéto-turc de Kars, se traduisant par le partage du Caucase liquidant l'indépendance de l'Arménie, de la Géorgie et de l'Azerbaïdjan.

Et en 1922 c'est avec des armes livrées par Lénine que Kemal parviendra à expulser d'Asie mineure des millions de chrétiens, aussi bien les populations majoritairement grecques de villes millénaires comme Smyrne ou Trébizonde, que les survivants du génocide arménien de 1915.

Rien n'est donc plus actuel à de nombreux égards que le centenaire du congrès de Bakou.[3]

JG Malliarakis

Apostilles

[1] cf. "La Ratification du Traité de Versailles" par Emmanuel Beau de Loménie.
[2] cf. leur contribution à "La mémoire vive des traités de la Grande Guerre"
[3] cf. "La Faucille et le Croissant" islamisme et bolchevisme au congrès de Bakou présenté par Jean-Gilles Malliarakis.

https://www.insolent.fr/2020/09/au-centenaire-des-traites-de-1920.html

vendredi 19 février 2016

Antoine Blanc de Saint-Bonnet (1815 - 1882)

A prendre leur état civil, c'est de Le Play qu'il faudrait d'abord parler, puisque, né en 1806, il est de neuf ans l'aîné de Blanc e Saint-Bonnet. Mais, si nous prenons la chronologie de leur oeuvre, c'est au cadet qu'il faut donner le pas. Lorsque Le Play, publiera, en 1855, ses fameux Ouvriers Européens, il y aura déjà onze ans que l'ancien mousquetaire noir de Louis XVIII, M. de Salvandy, devenu Ministre de l'Instruction Publique de Louis-Philippe, a décoré de la Légion d'Honneur un jeune sociologue de 29 ans, pour un imposant ouvrage en trois volumes, De l'Unité Spirituelle, ou de la Société et de son But au delà du Temps. A vingt-cinq ans, ce provincial, en écrivant un opuscule intitulé : Notion de l'Homme tirée de la notion de Dieu, avait déjà annoncé quel problème ferait l'objet des réflexions, des études et des approfondissements de toute sa vie. C'est le problème de la Contre-Révolution. La Révolution est l'aboutissement logique d'une philosophie matérialiste qui veut voir en l'homme indéfiniment perfectible le Dieu de l'avenir ; pour combattre la Révolution et son oeuvre de mort, il faut opposer à cette philosophie la Théologie, qui nous enseigne que, depuis la faute d'Adam, l'Humanité est infirme et ne peut avancer qu'en s'appuyant sur son Rédempteur. « Voici le fait : il y eut une Chute, il y a le mal, il est au sein de l'homme. Il faut le préserver des suites et lui rendre le bien, ainsi que la vérité perdue. Il faut, à l'aide du secours divin, que l'homme remonte à l'état de vertu et de charité, qu'il aurait dû primitivement atteindre » (1).
Antoine de Saint-Bonnet appartient à la bourgeoisie aisée. Celui qui a écrit : « Qu'est-ce que le bourgeois ? Un homme du peuple qui a économisé » sait fort bien que sa particule n'est là que pour le localiser, et, littéralement, le particulariser. Blanc est un patronyme assez commun ; pour éviter des confusions, Joseph Blanc, père d'Antoine, avait pris l'habitude de signer Blanc-Saint-Bonnet, du lieu dont sa famille était issue et où, en qualité d'homme d'affaires des moines de Savigny, il avait acquis une propriété. Plus tard, le tiret se transforma en particule. Ce Saint-Bonnet-le-Froid, qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme du Velay, est un hameau des monts du Lyonnais, que l'on peut gagner, soit par Grézieu-la-Varenne, soit par Vaugneray, et qui n'est guère qu'à cinq lieues de Lyon. De ses 700 mètres d'altitude, on a une très belle vue sur les monts du Beaujolais au point où ils touchent au Forez. Le château, aujourd'hui mi-ferme, mi-auberge, voisinait avec une chapelle ruinée par la Révolution et reconstruite par le philosophe. C'est lui pareillement qui avait entouré la vieille demeure d'une forêt de sapins maintenant décimée. Antoine, né à Lyon le 28 janvier 1815, passera son enfance dans cette solitude. Plus tard, les étés ramèneront le collégien, puis l'étudiant, sous les frais ombrages de Saint-Bonnet ; plus tard encore, vers 1840, il en fera sa résidence principale. S'il est vrai - et c'est vrai - que l'homme, pétri du limon de la terre, garde l'empreinte des paysages que son enfance a aimés et qui restent le cadre de son activité, rien d'étonnant à ce que l'oeuvre de Blanc de Saint-Bonnet porte la marque de la puissante et austère majesté qui émane de la montagne et de la forêt. Ses parents le destinaient au notariat, mais il avait peu de penchant pour grossoyer des actes. La mort prématurée de son père lui donnera licence de se laisser aller à son goût pour les sciences politiques. Sans doute y fut-il aidé par l'impulsion qu'avait donnée à son esprit son professeur de philosophie, l'abbé Noirot, qui deviendra Inspecteur général de l'Instruction Publique et aidera plus tard Le Play à retrouver la pratique religieuse. Il faut bien que l'influence de ce prêtre ait été forte pour que l'homme qui devait proclamer en 1851 : la démocratie triomphe, et je viens combattre la démocratie, ait accepté en 1848 de solliciter les voix des électeurs lyonnais - vainement d'ailleurs! - sur la même liste que l'abbé Noirot et que son ami Victor de Laprade, en déclarant : « La République est la forme naturelle de la Société chrétienne ! »
Cette illusion, partagée alors par tant d'excellentes gens, se dissipera vite devant la leçon des événements. Il ne fut pas long à découvrir que la démagogie ruineuse sort inéluctablement de la démocratie, et qu'Alphonse Karr avait raison de dire « Il suffit de quelques grelots au bonnet de la Liberté pour en faire le bonnet de la Folie ». Trois ans après sa candide profession de foi démocratique, il publiera le fruit de ses réflexions dans son maître livre, La Restauration Française, à propos duquel Montalembert lui écrira : « Nul n'a vu de si haut ni plus loin que vous. » Quelques citations nous feront mesurer le cheminement de sa pensée « Vu l'état où le voltairianisme et les gouvernements ont mis les masses, la République, c'est la démocratie: la démocratie, c'est le socialisme; et le socialisme, c'est la démolition de l'homme. » ... « Le socialisme n'est que la religion de l'Envie. » ... « Par l'effet de sa chute, l'homme est à l'état d'envie. Quand le peuple entendit pour la première fois ces mots La propriété, c'est le vol, il a senti le raisonnement justificateur de ce qui sommeillait en lui depuis qu'il a perdu la roi. Et sa conscience ainsi faite, il a marché d'un trait dans la Révolution. » ... « Vous ne vouliez rien de divin, vous saurez ce que les moyens humains coûtent ! Vous vouliez l'institution à la place de la conscience, vous saurez ce que produit l'institution ! Payer dix militaires, quatre employés et deux mouchards où il n'y avait qu'à nourrir un prêtre, n'est pas le moyen de couvrir ses frais. » L'expérience des ateliers nationaux, ouverts par décrets du 25 février 1848, - et dont l'Assemblée Constituante dut ordonner la dissolution immédiate le 21 juin parce que leur inutilité n'en coûtait pas moins 150.000 francs par jour -, lui fait écrire :
« Les hommes, dans leur méfiance, ont cru que le christianisme était faux. Ils ont dit : l'homme naît bon ; ils ont dit : il est ici bas pour jouir ; ils ont dit : la richesse est toute faite ; ils ont dit : tous y ont un égal droit ; ils ont dit : il faut égalité des salaires ; et l'on ouvrit les ateliers nationaux. Et qu'a fait l'homme bon ? Il a fait comme le sauvage, il s'est couché, déclarant que c'est à la Société de le nourrir. Si la méthode eût été générale, le pain manquant, il eût fallu, comme dans l'antiquité, forcer les bras au travail. Eh ! Nous y voilà donc... Ou le christianisme, ou l'esclavage. » 
Et ce raccourci étonnant qui contient toute la réfutation de l'utopie collectiviste : « Le socialisme suppose une immaculée conception de l'homme. » Si Jean-Jacques Rousseau avait raison ; si l'homme était naturellement bon ; si l'envie du bien d'autrui, ou de sa supériorité, n'habitait pas, dès sa tendre enfance, sa pensée ; si la paresse, sous l'euphémisme de loi du moindre effort, ne freinait pas d'ordinaire son activité ; si aucune convoitise, aucune violence, aucun désir de nuire à son prochain ne se trouvaient en germe dans son coeur, alors, évidemment, on pourrait imaginer une Société reposant sur le principe du collectivisme, autrement dit sur la mise en commun des efforts de chacun et sur la distribution des richesses créées par le travail de tous, entre chaque membre de la communauté, selon ses besoins. Malheureusement, l'homme n'est pas né sans tache.
Tous les péchés capitaux sommeillent en lui, et justement tout l'art des meneurs de peuples consiste à faire concourir au bien commun les défauts mêmes de l'humanité, comme un habile navigateur sait utiliser les vents contraires pour aller de l'avant. Si l'homme est certain d'avoir ses besoins essentiels assurés par la collectivité, quelle que soit sa propre activité, il se laissera aller à sa nonchalance naturelle, et la paresse de chacun engendrera vite la misère de tous. Mais si vous mettez en jeu son égoïsme inné en promettant à l'effort accru une rétribution supplémentaire, la perspective de pouvoir satisfaire des convoitises nouvelles forcera au labeur son indolence native. Etre intéressé est, certes, un vilain défaut ; mais c'est un défaut que l'on peut faire servir à l'amélioration des conditions de vie d'un individu, d'une famille, voire d'une société. En transformant les « stakhanovistes » en une manière de héros civils au sort enviable, le régime bolcheviste reconnaît lui-même que l'esprit de vanité et de convoitise, stimulé par des avantages divers, est le plus efficace ressort d'une production intensifiée. Mais, du coup, les grands prêtres de la religion nouvelle ont renié le dogme fondamental de l'égalité entre les hommes et désavoué Rousseau : l'humanité n'est pas naturellement portée au bien. Et cela frappe de vanité toutes les Salentes bâties dans les nuées par tant de théoriciens socialistes. Cependant, il est des lieux qui s'en rapprochent. On voit ça et là de vastes demeures où, sans contrainte extérieure, des hommes et des femmes s'affairent à leurs travaux tout au long du jour, s'asseoient à la même table pour un frugal repas, et témoignent par leur visage calme et souriant que cette vie de labeur régulier, dont ils ne tirent aucun profit personnel, leur parait la plus belle du monde. Seulement ces hommes ou ces femmes, pour réaliser cet idéal collectiviste, ont dû se lier vis-à-vis d'eux-mêmes par un triple serment : renoncer à toute propriété personnelle, se refuser aux joies du foyer et des enfants qui le peupleraient, accepter d'avance et sans discussion les ordres du chef qu'ils auront choisi.

jeudi 12 août 2010

Ch. Dolbeau : « En finir avec 70 ans de mensonges sur la guerre d’Espagne »

RIVAROL : Christophe Dolbeau, vous êtes professeur d'anglais mais aussi passionné par l'histoire de l'ex-Yougoslavie à laquelle vous avez consacré des livres (Croatie, sentinelle de l'Occident, éd, Arctic 2006 ) et de nombreuses études, tout récemment encore dans notre revue Ecrits de Paris où vous avez publié un long article sur le «démocide» commis par les titistes à l'issue de la Deuxième Guerre mondiale (n° de mai d'EdP, dossier sur « les maudits »). Même si dans votre livre Les Parias (éd, Irminsul 2001), vous aviez évoqué de grandes figures de la Phalange comme Onésimo Redondo et Ernesto Giménez Caballero, comment en êtes-vous venu à écrire sur la Guerre d'Espagne et surtout sur ce qu'on n'a jamais dit à ce sujet (1)?
Christophe Dolbeau : Il y a une quarantaine d'années, j'ai commencé à m'intéresser aux problèmes yougoslaves et plus précisément à la question croate car il me semblait que la Croatie était victime d'une énorme tromperie. Aujourd'hui, ma démarche est un peu la même et si j'ai entrepris de consacrer un ouvrage à la Guerre d'Espagne, c'est qu'il m'est apparu indispensable de répondre aux mensonges auxquels le public français est systématiquement soumis depuis plus de 70 ans. Ces mensonges, on ne se lassera jamais de le répéter, furent conçus par le Komintern, popularisés par le Front Populaire et repris après-guerre par tout ce que l'Intelliguentsia comptait de philocommunistes, de soi-disant progressistes, de chrétiens insanes et d'idiots utiles. Ces derniers souvent recrutés dans les rangs de la fausse droite, il faut bien le dire. Trente-cinq ans après la disparition de Francisco Franco, la désinformation continue de plus belle, on nous sert encore et toujours les mêmes fables et ceci est proprement intolérable. Il faut absolument dénoncer la fraude et en démonter les rouages.
R.: Comment expliquez-vous justement que tant d'intellectuels, d'écrivains comme Kessel, Malraux, Hemingway, sans parler de l'une des sœurs Mitford, aient adhéré à l'idéologie révolutionnaire espagnole et que, plus de septante ans après la fin du conflit, soient encore si nombreux, pour reprendre votre expression, « les dupes et les niais qui tiennent encore la Ile République espagnole pour un paisible État de Droit » ?
C. D. : La mode des années 1930 était au communisme et de nombreux intellectuels succombèrent à ses chimères au point d'en cautionner parfois les crimes les plus abjects. Raymond Aron n'a pas eu tort de parler du marxisme comme de l' « opium des intellectuels ». Victimes d'hallucinations, ils n'ont pas su ou pas voulu voir ce qu'était réellement le Frente Popular et rares furent ceux qui eurent le courage, comme la philosophe Simone Weil, d'en reconnaître les crapuleries. À noter aussi que des gens comme Kœstler, Hemingway, Orwell ou Malraux se sont tout de même bien gardés de rejoindre physiquement les Brigades Internationales… Leurs divagations n'ont jamais été remises en cause, elles sévissent encore et contribuent, hélas, à perpétuer le mythe.
R. : Pouvez-vous nous rappeler brièvement les origines de ce conflit ?
C. D. : La IIe République, ce sont cinq ans de gabegie. Des réformes avortées, un putsch militaire, une insurrection marxiste, le tout ponctué d'incendies d'églises, d'attentats, de meurtres, de grèves et de saisies abusives. Comme l'a dit le général Franco, l'Espagne était entrée dans les transes de l'agonie. En juillet 1936, il fallait réagir car c'était désormais une question de vie ou de mort. Quant au casus belli, la goutte qui fit déborder le vase, ce fut l'assassinat de sang froid (13 juillet 1936), par des policiers socialistes, de José Calvo Sotelo, le jeune leader de la droite parlementaire.
R. : Vous consacrez des pages terribles aux «tchékas» rouges, à Madrid et à Barcelone mais surtout en province et soulignez la férocité dont elles firent preuve, parfois sous la direction d'agents russes comme un certain Sonine, Comment fonctionnaient-elles ?
C. D. : Les «tchékas» étaient en quelque sorte des commissariats privés ; elles faisaient office à la fois de cantonnements, de centres d'interrogatoire, de geôles et de cours martiales. Elles étaient gérées par des polices parallèles dont les membres provenaient des partis et syndicats de gauche. Il y avait donc des «tchékas» socialistes, anarchistes, communistes, trotskystes, radicales, etc., indépendantes les unes des autres et souvent rivales dans le crime. Tolérées voire encouragées par l'État et dirigées par des truands, des psychopathes ou des fanatiques, ces bandes ont rapidement instauré un climat de terreur dans la plupart des grandes villes d'Espagne. Enlèvements, vols, tortures, viols et meurtres, telles étaient leurs méthodes. Le tout, bien sûr, au nom de l'«antifascisme». À partir de mai 1937, les communistes ont repris en main ces officines et y ont introduit les techniques du NKVD ; sont alors apparus dans leur sillage divers agents soviétiques comme Sonine, Grigoulevitch, Koltsov, Eitington, Gerö, Hertz ou Vidali.
R. : Vous nous apprenez que, tombées sous la coupe soviétique après l'élimination sanglante des anarchistes, ces «tchékas» recoururent à des moyens d'intimidation et de tortures extraordinairement modernes, utilisant par exemple les couleurs et les bruits violents pour tétaniser les prisonniers. Pouvez-vous nous en dire plus ? Et cela ne préfigure-t-il pas les moyens utilisés à Guantanamo ou à Abou-Ghraïb par exemple par les Américains pour faire avouer n'importe quoi aux détenus islamistes-?
C. D. : Le grand architecte des «tchékas», à Barcelone en particulier, fut Alfonso Laurencie, un étrange personnage, né en France mais d'ascendance austro-slovène. À la fois peintre et chef d'orchestre, ce Laurencie était probablement familier du suprématisme, du constructivisme, de la synesthésie, de l'art cinétique et de la Gestalt-psychologie. Il recourait, en effet, aux couleurs et aux sons afin de perturber l'équilibre mental des prisonniers et d'affaiblir leurs défenses psychologiques. À la peur, aux coups, à la sous-alimentation s'ajoutèrent dès lors les illusions cognitives, les images résiduelles et la désorientation spatio-temporelle.
Très modernes pour l'époque, ces méthodes se sont ensuite répandues dans le monde entier : Chinois et Nord-Coréens les ont utilisées, le Viêt-Minh les a pratiquées, puis la CIA a mis au point, à partir des années 1950, des techniques de privation sensorielle et de « fabrication du consentement » (manufacturing consent). L'Allemagne Fédérale et Israël passent également pour y avoir eu recours. En un sens, je crois que les techniques de Laurencie étaient plus sophistiquées que les moyens, somme toute assez classiques et rudimentaires, que mettent en œuvre les geôliers de Guantanamo et d'Abou Ghraïb.
R. : On a l'impression en vous lisant que les Rouges ne voulaient pas simplement s'emparer du pouvoir mais aussi édifier une humanité et un monde nouveaux sur les décombres de l'Espagne séculaire. Cette impression est-elle exacte ?
C. D.: Oui, indéniablement. Il ne s'agissait pas simplement de défendre la République et encore moins « la Liberté » mais bel et bien d'instaurer un régime bolcheviste, d'éliminer tous les vestiges de l'ancienne société et de transformer l'Espagne de fond en comble. Largo Caballero avait d'ailleurs annoncé que pour mettre fin à la lutte des classes, il fallait que l'une d'elles disparût… Et quant à l'Église Catholique, l'objectif avoué des chefs du Front Populaire était de l'éradiquer définitivement.
R. : On connaît bien la Légion Condor mais beaucoup moins la Bandera irlandaise ou la Bandera Juana de Arco. Pouvez-vous nous en dire plus ?
C. D. : La Bandera irlandaise était une petite unité de 600 volontaires qui s'est battue aux côtés des nationaux sur le front de Madrid. Constituée en novembre 1936 par le général O'Duffy, ancien chef d'état-major de l'IRA et bras droit de Michael Collins, cette unité regroupait essentiellement des catholiques qui venaient défendre Dieu et la Foi. Du côté français, une Bandera Jeanne d'Arc vit également le jour, en mai 1937, à l'initiative du capitaine (et ancien Camelot du Roi) Henri Bonneville de Marsangy. Plus politique et moins confessionnelle que son homologue irlandaise, cette formation attira surtout des militants d'Action Française ainsi que d'anciens Croix-de-Feu. Proportionnellement à leurs effectifs, ces deux banderas payèrent un lourd tribut à la lutte contre les Rouges.
R. : Dans un article publié le 19 mars, RIVAROL montrait que le monde littéraire et universitaire espagnol n'avait pas été unanime derrière les Rouges, une bonne partie choisissant au contraire le camp nationaliste, ce que certains payèrent très cher. Pouvez-vous en donner des exemples et rétablir la vérité sur la mort de Garcia Lorca ?
C. D. : En fait, les principaux fondateurs de la République - Ortega-y Gasset, Marañon et Perez de Ayala - prirent parti contre le Front Populaire et rallièrent le camp national, rapidement suivis par divers penseurs libéraux comme Azorin, Pio Baroja ou Garcia Morente. À droite, l'essayiste Ramiro de Maeztu, le dramaturge Muñoz Seca et le poète Hino-josa furent assassinés par les Rouges dès le début du conflit. Outre une kyrielle de jeunes auteurs phalangistes (dont Ridruejo, Agustin de Foxa, Sanchez Mazas, Manuel Machado), un grand nombre d'écrivains confirmés, d'universitaires et d'artistes apportèrent leur soutien à la rébellion. Parmi ceux-ci, Miguel de Unamuno, Eugenio d'Ors, Ricardo León, Josep Pla, Eduardo Marquina, Emilio Carrere ou Concha Espina, mais aussi les peintres Dali, Zuloaga et Ponce de León, ou encore les musiciens Manuel de Falla et Andrés Segovia. La fameuse « légende noire » du franquisme est donc une escroquerie de plus !
En matière d'intox, la mort de Garcia Lorca est encore plus emblématique. Victime de jalousies locales, de rancunes familiales et d'«homophobie» beaucoup plus que d'une quelconque vindicte politique, le poète fut bien assassiné par de prétendus «nationaux» mais certainement pas par des phalangistes et aucunement sur l'ordre ou avec l'assentiment du général Franco. Les phalangistes, dont certains étaient ses amis, ont au contraire tout tenté pour le sauver et quant à Franco, il n'avait alors aucune autorité sur la ville de Grenade !
R. : Avec le recul, peut-on dire que là où la révolution a échoué en 1939 grâce aux forces réunies par le generalisimo Franco, le libéralisme a réussi, comme on peut le déduire de la «movida» et des lois prises après la mort du Caudillo, ainsi que de l'hommage, que vous déplorez, rendu par le roi Juan Carlos aux « bourreaux de son pays » ?
C. D. : Le libéralisme et la «movida» ont entraîné la réapparition en Espagne de maux - partitocratie et séparatisme notamment - qui ont toujours eu pour le pays des conséquences funestes. Joint à une décadence accélérée des mœurs, à une immigration massive, au reniement des valeurs traditionnelles de l'Hispanité et au revanchisme hargneux de la gauche, ce changement est certainement dommageable. Reste, au-delà de ces problèmes et de ces inquiétudes, que l'Espagne d'aujourd'hui demeure tout de même un pays viable, ce que n'était pas l'Espagne de 1936. Aussi fâcheux soient-ils, les errements du régime actuel sont en effet sans commune mesure avec les aberrations et les crimes de la révolution de 1936. Fort heureusement pour les Espagnols, le juge Garzôn n'est pas Garcia Oliver et M. Zapatero n'est pas Largo Caballero !
Propos recueillis par Jacques LANGLOIS. RIVAROL 18 juin 2010
(1) Ch. Dolbeau : Ce qu'on ne vous a jamais dit sur LA GUERRE D'ESPAGNE. 214 pages, 20 € ou 23 € franco. Atelier Fol'fer Éditions, BP 20047, F-28260 Anet. Tél. : 06-74-68-24-40.

mercredi 4 février 2009

LES ÉLÉMENTS MYSTIQUES DES ASPIRATIONS RÉVOLUTIONNAIRES

Quand on recherche les sources des théories révolutionnaires qui agitent le monde, on constate que, derrière leurs formes diverses : communisme, socialisme, syndicalisme, dictature du prolétariat, etc., se trouvent une illusion mystique commune et des sentiments identiques.
L'illusion mystique, dont nous étudierons bientôt la genèse, a pour conséquence cette conviction que l'ouvrier, étant plus capable que le bourgeois de diriger l'Etat et les entreprises industrielles, doit, comme en Russie, prendre sa place.
Les sentiments servant de soutiens aux nouvelles doctrines sont, chez les chefs, l'ardente ambition de s'emparer d'un fructueux pouvoir, chez les simples fidèles la haine jalouse de toutes les supériorités.
Cette haine des supériorités fut très typique en Russie et se manifesta nettement dès les débuts de sa révolution. Les intellectuels, dont la disparition révèle aujourd'hui l'importance sociale, furent aussi persécutés et massacrés que les capitalistes. Innombrables sont les faits analogues à celui observé après la prise de Bakou, lorsque les bolchevistes mirent à la tête de l'Université un ancien portier assisté de garçons de salle illettrés et de manœuvres.
D'une façon générale, on peut dire que toutes les aspirations populaires qui se manifestent en Europe représentent surtout une lutte contre les inégalités de l'intelligence et de la fortune que la nature s'obstine à créer.
Les idées condensées dans la formule : dictature du prolétariat, sont devenues l'évangile de masses ouvrières dont ce titre flatte la vanité. Le pouvoir - qu'elles ont acquis, grâce aux syndicats et aux grèves leur semble un pouvoir souverain devant lequel tous les autres doivent plier. Dans la société future, le manœuvre seul serait roi.
L'insuccès des expériences des dictatures populaires et notamment du communisme dans divers pays n'a pas du tout converti les adeptes de ces doctrines.
L'étonnement causé par cette constatation prouve que le mécanisme de la crédulité populaire est encore assez méconnu. Il ne sera donc pas inutile d'en rappeler brièvement la genèse.
Au premier abord, les nouvelles doctrines paraissent avoir pour uniques soutiens des appétits très matériels, puisqu'il ne s'agit, en apparence, que de dépouiller une classe au profit d'une autre.
Ces dogmes et l'évangile communiste qui leur sert de code s'appuient bien en effet sur des intérêts matériels, mais ils doivent leur force principale à des éléments mystiques, identiques à ceux qui, depuis les origines de l'Histoire, ont dominé la mentalité des peuples.
Malgré tous les progrès de la philosophie, l'indépendance de la pensée reste une illusoire fiction. L'homme n'est pas conduit seulement par des besoins, des sentiments et des passions. Une croyance est nécessaire pour orienter ses espérances et ses rêves. Jamais il ne s'en est passé.
L'antique mysticisme il conservé toute sa puissance. Ses manifestations n'ont fait que changer de forme. La foi socialiste tend à remplacer les illusions religieuses. Dérivée des mêmes sources psychologiques, elle se propage de la même façon.
J'ai déjà montré longuement, ailleurs, que le mysticisme, c'est-à-dire l'attribution de pouvoirs surnaturels à des forces supérieures : dieux, formules ou doctrines, constitue un des facteurs prédominants de l'Histoire.
Il serait inutile de revenir ici sur des démonstrations qui m'ont servi, jadis, à interpréter certains grands événements, tels que la Révolution française et les origines de la dernière guerre. Je me bornerai donc à rappeler que la domination de l'esprit par les forces mystiques peut seule expliquer la crédulité avec laquelle furent admises à tous les âges les plus chimériques croyances.
Elles sont acceptées en bloc sans discussion. Dans le cycle du mysticisme où s'élabore la foi, l'absurde n'existe pas.
Dès que, sous l'influence des éléments de persuasion que je résumerai plus loin, la foi dans une doctrine nouvelle envahit l'entendement, elle domine entièrement les pensées du convaincu et dirige sa conduite. Ses intérêts personnels s'évanouissent. Il est prêt à se sacrifier au triomphe de sa croyance.
Certain de posséder une vérité pure, le croyant éprouve le besoin de la propager, et ressent une haine intense à l'égard de ses détracteurs.
L'interprétation d'une croyance variant, naturellement, suivant la mentalité qui l'accepte, les schismes et les hérésies se multiplient bientôt, sans ébranler d'ailleurs les convictions du croyant. Ils ne sont pour lui qu'une preuve de la mauvaise foi des adversaires.
Les défenseurs de chaque secte nouvelle dérivée d'une croyance principale éprouvent bientôt les uns pour les autres une aversion aussi forte qu'envers les négateurs de leurs doctrines. Ces haines entre croyants sont d'une extrême violence et vont bientôt jusqu'au besoin de massacrer leurs adversaires.
On peut juger des sentiments que professent entre eux les défenseurs de doctrines à peu près identiques séparées seulement par quelques nuances, en lisant le compte rendu suivant de la séance d'ouverture d'un récent Congrès syndicaliste de Lille, rapporté par un rédacteur du Matin.
« J'ai encore devant les yeux le spectacle indescriptible d'une salle en furie, semblable à une mer déchaînée qui emporte tout sur son passage. Je revois les faces exaspérées de colère, les bouches vomissant des injures, les matraques tournoyantes. J'ai l'oreille pleine des hurlements des combattants, des cris des blessés, des injures échangées et du bruit des revolvers. De ma vie je n'ai assisté à pareil débordement de haines. »
Ce ne sont guère, du reste, que les extrémistes de chaque doctrine qui arrivent à ces fureurs. Ils se recrutent parmi des dégénérés, des faibles d'esprit, des impulsifs. Leurs violences sont grandes, mais leur personnalité si vacillante qu'ils éprouvent un impérieux besoin d'être guidés par un maître.
Ces dégénérés représentent les plus dangereux des extrémistes. On a remarqué que, pendant la domination des communistes en Hongrie, les principaux agents du dictateur Bela Kuhn étaient recrutés parmi des habiroux atteints de tares physiques répugnantes. La foi nouvelle, qui permettait de faire périr dans d'affreux supplices les plus éminents citoyens, leur fournissait un excellent prétexte pour se venger des humiliations auxquelles la dégénérescence condamne ses victimes.
Dès qu'une croyance mystique, si absurde qu'on la suppose, est établie, elle attire bientôt une foule d'ambitieux avides et de demi-intellectuels sans emploi. Avec les doctrines les moins soutenables, ils édifient facilement des institutions sociales théoriquement parfaites.
A l'époque où la civilisation était peu compliquée, les illusions mystiques n'avaient pas de bien fâcheuses conséquences. Dans l'ancienne Egypte, les institutions dérivées de l'adoration du crocodile ou de divinités à tête de chien s'adaptaient facilement à une civilisation locale très simple, où les difficultés de la vie étaient minimes et les relations extérieures presque nulles.
Il en est tout autrement aujourd'hui. Avec les progrès de l'industrie et les relations entre peuples, la civilisation devient formidablement compliquée. Dans cet édifice, dont l'entretien exige des capacités techniques supérieures, les chimériques fantaisies des rêveurs ne peuvent engendrer que ruines et carnages.
Le besoin d'une foi mystique est le terrain sur lequel germent les croyances. Mais comment s'établissent et se propagent ces croyances ?
L'erreur, aussi bien, du reste, que la vérité, ne se fixent jamais dans l'âme populaire au moyen de démonstrations rationnelles. Elles sont acceptées en bloc sous forme d'assertions qui ne se discutent pas.
Ayant longuement insisté ailleurs sur le mécanisme de la formation des croyances, je me bornerai à rappeler qu'elles se forment sous l'influence de quatre éléments psychologiques fondamentaux : l'affirmation, la répétition, le prestige et la contagion.
Dans celle énumération, la raison ne figure pas, à cause de sa faible influence, sur la genèse d'une croyance.
L'affirmation et la répétition sont les plus puissants facteurs de la persuasion. L'affirmation crée l'opinion, la répétition fixe cette opinion et en fait une croyance, c'est-à-dire une opinion assez stabilisée pour rester inébranlable.
Le pouvoir de la répétition sur les âmes simples - et souvent aussi sur celles qui ne sont pas simples - est merveilleux. Sous son influence, les erreurs les plus manifestes deviennent des vérités éclatantes.
Heureusement pour l'existence des sociétés, les moyens psychologiques capables de transformer l'erreur en croyance permettent aussi de faire accepter la vérité sous forme de croyance. Les défenseurs de la vieille armature sociale qui nous soutient encore l'oublient trop souvent.
Pour transformer en croyances - puisqu'elles ne peuvent s'imposer autrement - les vérités économiques et sociales sur lesquelles la vie des peuples repose, les apôtres de ces vérités doivent se résigner à l'adoption des seules méthodes de persuasion capables d'agir sur l'âme populaire. Aux affirmations violentes et répétées de l'erreur, ils doivent opposer des affirmations aussi violentes et aussi répétées de la vérité, opposer surtout des formules à des formules.
C'est avec des méthodes analogues que les fascistes italiens contribuèrent à endiguer le flot communiste qui menaçait de submerger la vie industrielle de leur pays, et contre lequel le gouvernement se reconnaissait impuissant.
Plusieurs sociétés modernes font songer à cette époque de décadence où, reniant ses dieux et abandonnant les institutions qui avaient assuré sa grandeur, Rome laissa détruire sa civilisation par des barbares sans culture, n'ayant d'autre force que leur nombre et la violence de leurs appétits.
Les grandes civilisations périssent dès qu'elles ne se défendent plus. Celles, déjà nombreuses, qui ont disparu de la scène du monde furent surtout victimes de l'indifférence et de la faiblesse de leurs défenseurs. L'Histoire ne se répète pas toujours, mais les lois qui la régissent sont éternelles.
Gustave Le Bon