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mercredi 17 mars 2021

Mirabeau, l’échec d’un destin

 

Portrait de Mirabeau,par Joseph Boze

(Mirabeau par Joseph Boze)

Mirabeau a-t-il raté sa vie ? C’est en quelque sorte l’impression amère qui demeure après la lecture de sa biographie par Jean-Paul Desprat, publiée aux éditions Perrin en 2008.

Qui était Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau ? Un aristocrate provençal pétri de culture gréco-latine et marqué par tous les combats de son temps, aussi bien celui pour la liberté d’expression et de conscience, que celui pour l’indépendance des Etats-Unis, ou celui pour le rétablissement des droits féodaux tombés en désuétude…

La contradiction est là. Son père, le Marquis de Mirabeau, physiocrate renommé et proche des milieux ministériels du début du règne de Louis XVI, est convaincu, comme un certain nombre de familles nobles de son temps, que les hommes de sa classe doivent vivre au service de l’Etat, par les armes ou la robe et subvenir à leurs besoins uniquement par le revenu de leurs domaines, par leurs rentes foncières, et non des rentes versées par l’Etat qui les enchaînent au trône et les privent de leur liberté véritable. Vivre des revenus des seigneuries, pour Mirabeau père et fils cela ne signifiait pas faire suer les paysans dans des métairies et en tirer des loyers, mais percevoir d’antiques droits seigneuriaux versés par les communautés. Cette lubie fait partie de la réaction aristocratique de la fin du XVIIIe siècle et s’accompagne de la résurrection de vieux droits oubliés qui vexèrent profondément les populations des campagnes, contraintes de renouer avec des taxes tombées en désuétude ou avec les entrées de leur seigneur au village recevant les honneurs de son rang et la soumission de ses féaux. 

Mirabeau c’était cela. Et si l’entreprise a échoué, il en est demeuré quelque chose. En août 1789, alors que les privilèges viennent d’être abolis, Mirabeau n’hésite pas à frapper un valet qui lui donne du « monsieur », lui hurlant aux oreilles, « tu ne vas pas t’y mettre également ! Appelle-moi Monsieur le comte ! » Ce même Mirabeau tint toujours à porter ses armoiries et à ce que ses valets aient une livrée à ses couleurs. En ce sens il était bien le fils de son père. Mais celui-ci, mort en août 1789 avait, durant sa tumultueuse existence, a montré pour son fils le mépris, parfois la haine la plus vive.

C’est le deuxième aspect du comte de Mirabeau. Son père, le marquis, obsédé par ses désirs de postérité, ce qu’il appelle la « postéromanie », reproche à son fils sa débauche et ses dettes qui le conduisent plusieurs fois en prison. Il est vrai que lorsqu’on regarde la vie charnelle du personnage, à peu près jusqu’à la fin, en dépit d’une extrême laideur, DSK peut se rhabiller… De même, les excès de table et de bouteille qui en font un quasi ogre feraient pâlir notre Depardieu national en exil… Alors que le génial Mirabeau, véritable éponge intellectuelle qui lit tout et retient tout ce qu’il lit, se passionne d’abord pour les sujets économiques et militaires, étant persuadé après sa très brillante conduite en Corse en 1768, que sa vocation est celle des armes, il développa, durant ses années de captivité, dues à ses histoires d’argent et de mœurs, une tout autre littérature, partie érotique, partie politique. Le deuxième volet nous intéresse plus particulièrement. L’oeuvre politique de Mirabeau débute en prison, elle porte sur la liberté et ce sera tout son combat jusqu’en 1791. Il écrit contre les lettres de cachet, pour la réforme de la justice et de l’Etat, pour la représentation politique du peuple. A tel point qu’on parle de lui à la cour, que ses diatribes lui valent la haine ou la sympathie des puissants et, selon l’humeur du ministre ou l’acharnement paternel, un adoucissement de sa détention ou au contraire un durcissement.

Mais c’est à partir de ces œuvres politiques, au tournant des années 1780, que Mirabeau entame véritablement une carrière politique au service de la royauté, d’abord comme envoyé en mission à Berlin, puis comme pamphlétaire stipendié par le ministère Calonne. Il attaque la banque, la spéculation et le papier monnaie. Mais se laissant emporter par sa verve il se prend à ergoter aussi contre le ministère, ce qui lui vaut de nouvelles démêlées et la menace d’un internement à la Bastille. Cette période parisienne lui permet de nouer des amitiés fort utiles, comme avec le jeune agent financier du clergé de France, l’abbé de Périgord, plus connu sous le nom de Charles-Maurice de Talleyrand…

Vient la convocation des états généraux de 1789 et Mirabeau se présente en Provence, d’abord dans l’ordre de la noblesse, puis en ayant été exclu, dans l’ordre du tiers état. Ses démêlées sentimentales ayant ligué toute la noblesse de Provence contre lui, il est la coqueluche de la bourgeoisie de Marseille, qui en fait son député. Mars 1789, viennent les émeutes de la faim qui secouèrent Aix et Marseille. Créant une milice bourgeoise, préfiguration de la garde nationale, il utilise son sens du commandement, sa rapidité d’action et ses talents d’orateur pour rétablir l’ordre. Mirabeau, pour la première fois, apparaît en homme d’Etat.

A Versailles puis à Paris son jeu est plus trouble. Dès mai 1789 il tente de se mettre en rapports avec les milieux ministériels et le roi, mais il tonne contre l’absolutisme et la société ancienne. Il condamne les désordres mais aussi l’usage de la force armée. Il veut abolir les privilèges mais il vomit la démocratie. Toujours écrasé de dettes et menant grand train, il se fait prêter par ses amis qui savent bien qu’ils ne reverront jamais leur argent. Poursuivi pour plusieurs plagiats il anime d’éphémères revues, mais politique de talent il groupe autour de lui un bureau de jeunes gens qui lui composent discours, notes de synthèses et ouvrages prêts à être publiés. Servi par une mémoire stupéfiante et un charisme désarmant, il tient la tribune et maîtrise tous les sujets grâce aux notes de ses plumes.

Peu à peu la vision politique de Mirabeau se dessine avec plus de netteté. Ami des libertés, ennemi du désordre, convaincu que la démocratie populaire entraîne l’émeute et suscite un César autoritaire, ce en quoi l’histoire lui donna raison, il appelle de ses vœux une royauté où l’Assemblée détiendrait le pouvoir législatif, où les principes de la révolution (liberté de conscience et d’expression, liberté d’aller et venir, liberté d’entreprise, égalité de droits) seraient préservés, le régime étant à la fois garanti et stabilisé par un exécutif royal fort. Cette position d’équilibre le conduit à se faire le défenseur de la Chambre contre la cour et le défenseur du roi contre la Chambre, vantant notamment les mérites du veto royal pour lequel il se bat bec et ongles.

1790, Mirabeau entame la dernière partie de sa carrière, celle des notes au roi. Louis XVI s’est longtemps méfié de Mirabeau, qu’il considère comme un opportuniste vicieux, ce qui n’est pas tout à fait faux sans être absolument exact. Mais devant la nécessité, et sur l’avis de la reine qui a rencontré le comte à Saint-Cloud, il accepte des notes du grand homme sur la politique à mener. Mirabeau reçoit de la cour de très fortes sommes d’argent, lui permettant d’éponger une partie de ses dettes, et en échange il fournit ses conseils. Pendant des mois il va notamment supplier le roi de fuir Paris, échafaudant pour lui des projets d’évasion et de mise à l’abri en province, près de troupes fidèles, loin des pressions de Paris, la Chambre, de son côté, se réfugiant à Fontainebleau, Compiègne ou Rouen.

En effet, pour Mirabeau il est urgent de conclure la révolution, qui est pour lui achevée. Il convient de la stabiliser avec un roi fort qui en prendrait la tête. Pour cela il faut échapper aux pressions de Paris et de la foule, mais aussi des enragés, comme Marat, qui donnent déjà de la voix et suscitent les désordres. Dans cette optique, Mirabeau ne craint pas de soutenir la perspective d’une guerre civile qui, par la simple loi du nombre, serait rapide et écrasante en faveur du roi.

Louis XVI n’écouta pas Mirabeau. Le pouvait-il d’ailleurs ? Et les notes ne furent jamais appliquées. Mirabeau, s’éteignant le 2 avril 1791, savait quels périls s’amoncelaient et quels échecs marquaient son rêve politique.

Mais dans son rêve d’une révolution couronnée, d’un équilibre entre deux pouvoirs forts, dans son ralliement tardif au bicamérisme, dans son attachement tant à l’aristocratie qu’aux libertés, Mirabeau fut la synthèse de deux mondes, l’Ancien régime et la révolution. Il fut aussi le précurseur d’un système politique dont les contours ne se sont vraiment dessinés que dans la Constitution de 1958, dont on sait aujourd’hui que Debré et De Gaulle l’avaient taillée pour un possible retour des rois de France, projet fou vite abandonné.

Mirabeau a sans doute raté sa vie. Mais quelle vie !

https://gabrielprivat78.wordpress.com/2014/07/23/mirabeau-lechec-dun-destin/#more-598

lundi 21 décembre 2020

La France, nation schizophrène (texte de 2017)

 « Jadis l’idée de patrie, fortement sentie, était très peu souvent définie », a écrit l’historienne Marie-Madeleine Martinaujourd’hui, les notions de nation et d’identité, devenues folles, doivent être précisée. Mais France républicaine est-elle simplement amnésique ou schizophrène ?

En janvier 2010, à La Courneuve, s’exprimant devant un auditoire principalement issu de l'immigration, Eric Besson, ministre de l'immigration et de l'identité nationale de Nicolas Sarkozy avait défini la France comme « un conglomérat de peuples qui ont décidé de travailler ensemble, de vivre ensemble, et qui se sont donné des valeurs, une nation qui s'est donné un État - c'est pour ça qu'on a un État plus fort que dans la plupart des pays du monde et plus centralisateur(…) Il n'y a pas de Français de souche, il n'y a qu'une France de métissage. » Cette déclaration s'inspirait à la fois d'une célèbre citation d'Ernest Renan, souvent tronquée, et d'un argument jadis utilisé par Mirabeau pour critiquer la société d'Ancien Régime.

Dans Qu’est-ce qu'une nation ? Renan écrivait en 1882 : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu'une, constituent cette âme ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l'héritage qu’on a reçu indivis. » Ceux qui citent ces lignes n’en retiennent souvent, comme Besson, que le présent et oublient le passé (l'héritage). En conditionnant son existence aux seuls « consentement actuel » et « désir de vivre ensemble », ils amputent la nation de sa dimension transcendante (une communauté d'histoire et de destin) pour la réduire à l'immédiateté démocratique : il s'ensuit que si ce consentement et ce désir n’avaient plus cours, la France cesserait d'exister… Renan lui-même, en répudiant le « droit divin » et le « droit prétendu historique » à l'origine de la nation, écrivait d'ailleurs, non sans danger, que l’existence de la nation est « un plébiscite de tous les jours ». L'argument emprunté à Mirabeau est faux d'une autre manière : le tribun révolutionnaire décrivait les Français de l’ancien Régime comme une « agrégation inconstituée de peuples désunis », qui seraient « véritablement devenus une nation » par la grâce de l'assemblée nationale, nouvellement créée. Mais l’ancienne France apparaît plutôt comme un agrégat de peuples réunis, au fil de l'histoire, par la volonté politique des rois de France, et qui conservaient leurs identités respectives. C'est ce qui conduisait Jacques Bainville à écrire que « Le peuple français est un composé. C'est mieux qu'une race. C'est une nation. » Ces identités locales souvent fortes et qui n’ont toujours pas disparu, n’empêchaient pas l'unité nationale, qui s'incarnait dans la personne du roi. Après la décapitation de Louis XVI, l'État devenu républicain, naguère outil de la monarchie, occupa la place vacante du souverain. Cette usurpation sauva sans doute l'unité nationale, mais laissa libre cours aux tendances centralisatrices de l'Administration. Cependant, comme l’écrit saint Jean-Paul II dans Mémoire et identité, « on ne peut remplacer la nation par l’État, bien que la nation, de par sa nature, tende à se constituer en État. »

La nation, grande éducatrice des hommes

Pour revenir à la question de Renan, qu'est-ce donc finalement qu'une nation ? Charles Maurras la définit comme « le plus vaste des cercles communautaires qui soient (au temporel) solides et complets Brisez-le et vous dénudez l'individu. » Et Jean-Paul II, comme « une communauté qui réside dans un territoire déterminé et qui se distingue des autres nations par une culture propre. La doctrine sociale catholique considère que tant la famille que la nation sont des sociétés naturelles et ne sont donc pas le fruit d'une simple convention. C'est pourquoi, dans l'histoire de l'humanité, elles ne peuvent être remplacées par rien d'autre. »

Les deux définitions se complètent, celle du pape polonais appuyant davantage sur l'aspect culturel. Pour lui, en effet, « La Nation existe "par" la culture et "pour" la culture, et elle est donc la grande éducatrice des hommes pour qu'ils puissent "être davantage" dans la communauté Elle est cette communauté qui possède une histoire dépassant l'histoire de l'individu et de la famille » Il rappelle comment la Pologne, maintes fois « condamnée à mort » par ses voisins, « a conservé son identité, et (…) malgré les partitions et les occupations étrangères, sa souveraineté nationale, non en s'appuyant sur les ressources de la force physique mais en s'appuyant sur sa culture. » L'identité nationale polonaise est donc bâtie sur la culture commune.

Mais en France, la Révolution a profondément divisé la culture nationale et tenté de détruire les bases de la civilisation de notre pays, notamment en répudiant ses racines chrétiennes au nom du laïcisme. Alors que l'identité polonaise a résisté à des assauts portés de l'extérieur, l'identité française est sapée de l'intérieur. Aujourd'hui, les Français n'osent plus dire, ni se rappeler qui ils sont - le voudraient-ils que les procureurs de la Pensée unique le leur interdiraient. Au même moment sont conviés à s'installer sur le sol de la patrie - la terre des pères - des millions d'immigrés déracinés bien incapables lorsqu'ils ne refusent pas le « vivre ensemble » qui leur est proposé par les tenants de la prétendue « France de métissage », de s'assimiler à cette nation schizophrène en quête d'identité. Revient alors à la mémoire l'avertissement de l'historien Fustel de Coulanges, qui constatait naguère que cette hostilité à l'égard de l'ancienne France et de son héritage, « n’est, au fond, que la haine de tout ce qui est français ».

Eric Letty monde&vie 2 février 2017 n°935

mercredi 15 août 2012

Août 1792 : le sacrifice de la garde suisse :


« Plût à Dieu que nous fussions aussi bons Français que les Suisses ! » (Louis XVIII)
Le 10 août 1792. La Garde- Suisse, fidèle entre les fidèles, meurt au palais des Tuileries. Des provinces accouraient des voleurs et des révolutionnaires exal­tés pour renforcer la meute insurrec­tionnelle n’arrivant pas à soulever Paris. « Où s’était recrutée cette armée de l’insurrection ?… Qui la payait, qui l’entrainait ?…. » (G. Lenotre)
On ne va pas se faire tuer de plein gré…
La tourbe des faubourgs, composée de nombreux étrangers, est animée notamment par Danton, le Mirabeau de la crapule. Celui-ci d’ailleurs bénéficiait de l’argent de l’Angleterre, du duc d’Orléans et de la Cour car, comme Robespierre et bien d’autres, il ne recherchait qu’une bonne place au soleil pour tout arrêter. La jalousie et l’envie en feront des bêtes sanguinaires, brûlant ce qu’ils avaient d’abord admiré… De nombreux essais de soulève­ments avaient avorté, le 26 et le 30 juillet ainsi que le 4 août. Paris était sous la coupe d’une minorité d’enra­gés semant terreur et massacres depuis 1789. La majorité frileuse attendait, cachée derrière ses fenê­tres, un retour de l’ordre. Le mani­feste de Brunswick fut le prétexte attendu pour la curée. Il faut préciser que Paris grouillait alors d’agents étrangers, souvent bourrés d’argent et attachés à détruire la monarchie française, par le financement de révoltes que nos livres qualifieront de « populaires ». La Commune rem­place le Conseil général en préten­dant représenter le peuple. Une poi­gnée d’agitateurs prend le pouvoir dans un climat d’abdication totale de la part des élites. Celles-ci discutent, se lamentent, gémissent : « Leur résistance s’évapore en paroles et en écritures » (Gaxotte).
Des milliers d’hommes étaient prêts à prendre les armes pour le Roi et n’attendaient qu’un ordre pour cela… Charles Maurras résumera fort bien le drame de 1789 dans le vide créé par la carence et la chute de toute forme d’autorité, résultat de « cinquante ans de scepticisme et de philosophie larmoyante » (Gaxotte). Les Suisses savent qu’ils vont mou­rir. Ils arrivent aux Tuileries, ayant pris soin au préalable d’enterrer leurs drapeaux. Pendant ce temps et inlas­sablement, les fidèles gentilshommes proposent des plans d’évasion et de contre-révolution au Roi indécis…
On refuse des munitions aux Suisses. Certains n’ont pas mangé depuis 36 heures. Le marquis de Maillardoz et six officiers de sa famille renvoient un cousin pour que le nom ne s’éteigne pas… Les événements vont se préci­piter. Le manque de chef, de coordi­nation, les hésitations du Roi ne vou­lant pas verser le sang, entraîneront le sacrifice des plus braves en faisant échouer tout redressement possible de la situation. Roederer, instrument de Danton, fera tout pour attirer Louis XVI à l’Assemblée pour le déchoir de ses fonctions et ainsi l’éloigner de ses défenseurs. Les Fédérés et la « lie » de Paris se mobilisent. Danton mène le jeu, les fausses informations révolutionnaires circulent pour préparer les conscien­ces et légitimer les horreurs qui se préparent. Les volontaires royalistes, chevaliers de Saint-Louis, arrivent en s’écriant : « Huissier, ouvrez à la noblesse française ! »
Deux bataillons fidèles de la Garde nationale des Petits-Pères et de Saint-Thomas sont là, leur commandant Galiot de Man­dat vient d’être assassiné. Imaginons un instant, comme le dit le député Barbaroux :
« Tout assurait la vic­toire à la Cour si le Roi n’eût pas quitté son poste ; s’il fût monté à che­val; la très grande majorité des bataillons de Paris se fût déclarée pour lui. » Pierre Gaxotte disait aussi :
« Un chef intelligent eût désarmé et renvoyé les gardes qui n’étaient point sûrs, expulsé du château tout ce qui faiblissait et, avec les quinze cents ou deux mille hommes qui restaient, organisé le champ de bataille. On avait du canon et, avec les dépouilles des gardes, assez de fusils et de balles. Derrière l’épaisse maçonnerie du palais, il était possible de soutenir le siège et d’en sortir victorieux… Mais il n’y avait point de chef. » Le Roi et sa famille partis, contre l’avis de Marie-Antoinette décidée à mourir avec les volontaires du Roi, c’est la débandade chez les défenseurs. Les Suisses des bataillons de Courbevoie et de Rueil restent garder les Tuileries pour l’honneur avec quel­ques nobles. « Rendez-vous à la Nation », crie Westermann, futur bourreau de la Vendée. « Nous nous croirions déshonorés… », répond le capitaine Dürler et le sergent Blaser : « Nous sommes suisses et les Suisses ne rendent les armes qu’avec la vie ! »
La furie attaque en fauchant une pre­mière ligne de Suisses au canon mais les Suisses repoussent la horde, sai­sissent les canons et se rendent maî­tres du terrain. Des renforts du fau­bourg Saint-Antoine arrivent et c’est de nouveau l’attaque. Les Suisses n’ont plus de munitions. D’autre part un message signé du Roi sur pression des députés demande aux Suisses de cesser le feu et de se rendre dans leurs casernes. D’où un indescriptible massacre des jardins au château, fusillades, égorgements, dépeçages, destructions de tout ce qui rappelle la monarchie, cruauté inouïe. Les fem­mes ivres jouent à l’étal de bouche­rie, comme aux Halles, les vêtements sanglants, confectionnant des cocar­des avec les boyaux des malheureux Gardes. Le capitaine d’Erlach a le cou scié lentement par deux femmes. Le même sort attend Rodolphe de Reding, saisi dans la chapelle où il reposait blessé. Quant au lieutenant- colonel marquis de Maillardoz, il fut éventré par d’ignobles femmes jouant avec ses entrailles. « Des corps nus sont empilés sur les pavés, mis au feu, grillés comme des côtelettes… D’autres sont déchiquetés, muti­lés… » (Gaxotte).
On brûle les cada­vres des Suisses. On jette des hom­mes vivants par les fenêtres, qui s’empalent sur les piques. Deux jeu­nes tambours, tenant leur père en sanglotant, sont égorgés, gardes du corps, gentilshommes, cuisiniers, jeunes marmitons bouillis vivants dans les chaudières, toute la panoplie des grandes heures de la Révolu­tion… On comptera 8 à 900 massa­crés et 376 chez les assiégeants. Vers le soir, de très jeunes gens joueront avec les têtes, sous l’œil hor­rifié de Dumas. Dans Les Suisses au service de la France, Jérôme Bodin cite :
« A l’emplacement du château détruit, nulle pierre ne commémore la tragique fidélité des Gardes-Suisses, mais l’âme du régiment martyr habite toujours les Tuileries : en deux siècles de monarchie, il s’était acquis une liste immense de titres de gloire ; ses couleurs avaient flotté dans 71 campa­gnes et les Gardes-Suisses du Roi avaient participé à 154 batailles et à 30 sièges. Un de ses officiers, trans­percé au dernier instant sur la place Louis-XV, s’enveloppa pour mourir dans les plis de ses soies fleurdelisées et cria au caporal qui le reçut dans ses bras : “Laissez-moi mourir et sauvez le drapeau.” Les harpies, qui mutilè­rent sa dépouille en lui arrachant le cœur, commirent bien là un acte sym­bolique : ces hommes, voués à “la religion de l’honneur et au culte de la fidélité”, représentaient bien le cœur du dispositif monarchique… »
De 1477 à 1830, environ un million de soldats suisses servirent la France et 600 000 mourront dans les batail­les. Ils continueront à servir la France jusqu’à aujourd’hui au sein de la Légion étrangère. Ils reçurent sur leurs drapeaux en 1916 la Croix de la Légion d’honneur au drapeau, sept citations à l’ordre de l’armée et 6 renouvellements au drapeau de la Médaille militaire…
Frédéric Winkler http://www.actionroyaliste.com

vendredi 4 avril 2008

L'amazone sanglante Théroigne de Méricourt

Une belge au service de l'Autriche
L'horrible rôle qui fut celui de Marat dans la Révolution (n'oublions pas non plus ce discours des Cordeliers à la fin du mois d'août 1792, où cet Espagnol d'Helvétie réclamait 270 000 têtes françaises pour le bonheur du genre humain) permet de découvrir celui que tinrent les Suisses soit directement, soit indirectement durant ces années funestes.
Necker, le ministre des finances de Louis XVI qui eut quelques responsabilités dans la montée et l'enchaînement des événements, était Suisse d'origine allemande (Poméranie) et d'accointances anglaises. Il avait failli marier sa fille, la future Mme de Staël, à William Pitt. Syndic à la Compagnie des Indes, il avait comme associé le banquier londonien Thellusson. Cela permet de comprendre pourquoi Burke déclarait un jour à la Chambre des Communes: « M. Necker est notre meilleur ami sur le continent ».
Mirabeau était l'instrument d'un syndicat génevois qui travaillait à ses discours. Ce syndicat était composé de Duroveray, Clavière, d'Etienne Dumont et du pasteur Salomon Reybaz tous hostiles à la monarchie française. Duroveray, ancien procureur général de Genève, avait été destitué à la demande de Vergennes, ministre des Affaires Etrangères de Louis XVI, qui le tenait pour un agent anglais. Ce n'était pas faux. Il a été établi depuis qu'il recevait une pension de 300 louis du gouvernement de sa Majesté. Après le 10 août, Duroveray n'en fut pas moins attaché à l'Ambassade française de Londres.
Etienne Dumont, diplomate génevois, était un de ces européens très épris des idées nouvelles et tout auréolé des lumières. Il avait séjourné à Saint-Petersbourg, à Berlin, à Londres où Lord Lansdowne lui servait une rente. C'est sir Samuel Romilly qui le présente à Mirabeau. En 1789, il se fixe à Paris. Comme par hasard. Il inspire les discours de Mirabeau après avoir pris les conseils de Lord Elgin, diplomate et agent secret anglais. C'est Etienne Dumont lui-même qui le raconte dans ses Mémoires (Thomas Bruce, comte d'Elgin, devint célèbre, plus tard, pour le pillage des antiquités grecques, effectué avec la complicité des Turcs. Une partie des trésors volés disparut dans le naufrage du bateau qui les transportait en Angleterre. L'autre figure au catalogue du British Museum).
Israélite franc-maçon et banquier, Etienne Clavière avait été expulsé de Genève après la réaction aristocratique de 1782, soutenue par Vergennes. A Paris, il fit fortune à la Bourse et se lança dans le journalisme. Il était en rapport avec les banquiers Boyd et Kerr, agents de Pitt à Paris, et en correspondance suivie avec Bischoflswerder et Lucchesini, conseillers du roi de Prusse et francs-maçons importants. Ami de Mirabeau et de Brissot, Clavière fut en 1793 accusé de vol et de détournement de fonds au détriment de la compagnie d'assurance sur la vie dont il était l'administrateur ... Il se tua dans sa prison. Deux jours plus tard, son épouse se suicidait à son tour. Enfin, on arrêtait son frère J.J. CIavière alors qu'il filait en Suisse planquer le magot. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil. J.J. Clavière était employé au ministère des Affaires Etrangères de la France, au service du trésorier, Bidermann, banquier israélite et suisse également, membre du conseil général de la Commune où dans la nuit du 9 au 10 août il mit tout en œuvre pour « assurer le triomphe de la liberté et déjouer le complot de la cour. »
Le pasteur Salomon Reybaz a fait moins parler de lui. On sait seulement qu'il rédigeait aussi pour Mirabeau et qu'il était également pensionné par l'Angleterre. On trouve à la bibliothèque de Genève 59 lettres de Mirabeau à Reybaz.
Mirabeau fréquentait beaucoup Genève parce qu'il avait de gros besoins d'argent et que deux banquiers suisses lui en prêtaient : Jeanneret et Schweizer.
Steire raconte que lorsque « Mirabeau traita avec la cour, il remboursa partiellement Schweitzer qui en fut fort surpris ». Cet argent devait être moins prêté que remis pour être remboursé en monnaie politique.
Citons encore Nicolas Pache, dit Papa Pache, extraordinaire figure de faux jeton à visage d'honnête homme, fils du concierge suisse de l'hôtel de Castries et qui trahit successivement tous ceux qui le protégèrent, à commencer par le maréchal lui-même.
Né en 1746, à la Révolution, Pache avait déjà fait sa pelote. Il s'était retiré en Suisse après avoir été manutentionnaire général des armées, puis contrôleur de la maison du roi et des dépenses diverses. Ce sont là des tâches toutes de dévouement mais où les habiles serviteurs trouvent leurs récompenses.
1789 le ramène à Paris, républicain, bien sûr, et des plus échauffés. A la section du Luxembourg des Jacobins, il exige la déchéance du roi. Il salue les tueurs de Septembre. Roland en fait le ministre de la Guerre. Pache l'abandonnera. Les Girondins le soutiennent. Pache va les perdre. En trois mois de ministère, il laisse cent soixante millions sans justification. Qu'importe! Puisqu'il est devenu enragé. On en fait le maire de Paris. Le premier maire suisse de Paris. Et sans nul doute le seul. Mieux on tient quelqu'un, plus on peut le laisser monter.
Papa Pache signe le décret qui envoie Marie-Antoinette à la guillotine. Pendant la Terreur, il livre les canons de Paris à la Commune. Il excite les fédérés contre les Girondins. Il marche avec Hébert, un de ces phénomènes de soufre, d'or et de sang, comme il en jaillit toujours dans les périodes de tumultes et de fractures. Hébert, un ancien laquais vendeur de billets et placeur au théâtre des variétés, poursuivi pour indélicatesses si l'on en croit Camille Desmoulins. En 89 il découvre le papier imprimé, le style parlé, l'invective. C'est le Père Duchêne.
Hébert s'ébroue dans l'ordure et la sanie comme l'enfant fasciné par les gros mots. Le Père Duchêne n'est pas le cri du peuple. C'est le hurlement de la populace allumée par l'incendie, le pillage, le viol, la mort. Dans l'Europe et la Révolution française, Albert Sorel dira : « On voyait le ministère dominé par l'Assemblée, l'Assemblée par les clubs, les clubs par quelques démagogues, les démagogues par la populace armée et famélique qu'ils croyaient entraîner à leur suite et qui, en réalité, en chassait devant soi. » Ce sont les lecteurs d'Hébert. « Des cannibales, des forcenés » dit Restif. La lie de la terre. L'écume de la fange, sortie on se sait d'où, qui s'est engouffrée dans Paris « comme dans un égout». L'expression est de Taine.
François Brigneau National Hebdo du 24 au 30 septembre 1987