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dimanche 12 juin 2011

Croisades : la grande épopée

Le Figaro Magazine - 05/07/2003
 Le souvenir de ces expéditions lointaines a longtemps fait rêver les Français. Aujourd'hui, elles ont moins bonne presse. Pourtant, au-delà de la légende dorée ou de la légende noire, les chercheurs voient dans l'aventure des croisades un moment capital de l'histoire occidentale.
 Au mois de mars dernier, quand les troupes américaines et britanniques s'apprêtaient à donner l'assaut à l'Irak, afin d'inciter ses lecteurs à soutenir « the true Brits » partis combattre dans le désert, un tabloïd anglais illustrait ses pages d'un logo figurant un chevalier ceint d'un heaume décoré de la croix. Il n'était pas étonnant, dans ces conditions, d'entendre certains islamistes - comme ils l'avaient fait lors de la première guerre du Golfe, en 1991, ou lors de la guerre d'Afghanistan, en 2001 - dénoncer l'armée des croisés venue d'Occident pour occuper un pays musulman. Cependant, dans un cas comme dans l'autre, l'analogie ne vaut rien. Car les croisades, comme tout événement historique, ne peuvent être expliquées, comprises et jugées que dans leur contexte et, sauf à commettre un anachronisme délibéré, le monde du XIe siècle peut difficilement être comparé au nôtre.
Le 27 novembre 1095, à Clermont, le pape Urbain II lançait un appel à la chrétienté. En Terre sainte, expliquait-il, beaucoup de chrétiens avaient été « réduits en esclavage » , les Turcs détruisant leurs églises. Et le souverain pontife avait exhorté les chrétiens à « repousser ce peuple néfaste » . A Limoges, Angers, Tours, Poitiers, Saintes, Bordeaux, Toulouse et Carcassonne, Urbain II avait renouvelé son appel. Voilà le point de départ d'une entreprise que l'historien Emmanuel Le Roy Ladurie n'hésite pas à qualifier de « magnifique aventure » .
Naguère, même dans les manuels de l'école républicaine, les croisades étaient regardées d'un oeil favorable : les laïcs y voyaient une expédition qui avait fait rayonner la culture française. De nos jours, le discours est facilement contraire : certains tendent à considérer les croisades comme une agression perpétrée par des Occidentaux violents et cupides à l'encontre d'un islam tolérant et raffiné. Et chez les chrétiens, le sujet frôle la repentance…
La question doit pourtant être abordée au-delà de l'air du temps, en refusant la légende noire comme la légende dorée, et en considérant les seuls faits. Les faits, du point de vue de la longue durée, c'est que la croisade n'a pas constitué une attaque gratuite contre le monde musulman mais, au contraire, a formé une réplique à l'expansion de l'islam.
Partis répandre la foi de Mahomet, les Arabes s'emparent de Jérusalem en 638. Réduits à la condition de dhimmi, les chrétiens du Moyen-Orient sont autorisés à pratiquer leur religion, mais astreints au port de signes distinctifs et au paiement d'un impôt spécial. Construire de nouvelles églises leur est interdit, ce qui, à terme, les condamne. Les pèlerinages européens peuvent continuer (pour les chrétiens du Moyen Age, le pèlerinage est une dévotion essentielle), mais à condition de payer un tribut.
En 800, les califes abbassides, qui ont Bagdad pour capitale, reconnaissent à Charlemagne la tutelle morale sur les Lieux saints. Toutefois, au début du XIe siècle, la situation s'aggrave. Pour conserver leur poste, les chrétiens employés par le califat doivent se convertir à l'islam. En 1009, le calife El-Hakim persécute les non-musulmans. En 1078, les Turcs seldjoukides prennent Jérusalem. Dès lors, les pèlerinages deviennent si dangereux qu'ils finissent par s'interrompre.
Au VIIe siècle, les musulmans ont conquis la Palestine et la Syrie ; au VIIIe siècle, ils ont envahi l'Afrique du Nord en y détruisant une chrétienté dont saint Augustin avait jadis été la gloire, puis ils ont occupé l'Espagne et le Portugal ; au IXe siècle, ils ont conquis la Sicile. En ce XIe siècle, Constantinople fait face au péril turc. En 1054, un schisme a séparé l'Eglise d'Orient de l'Eglise de Rome, mais les différends théologiques n'empêchent pas les deux pôles du monde chrétien de se parler. Contre la pression turque, en 1073, l'empereur byzantin Michel VII appelle au secours le pape Grégoire VII, demande renouvelée par Alexis Ier Comnène à l'adresse d'Urbain II en 1095.
En Espagne, la Reconquête chrétienne a commencé dès 1030. Tolède a été repris aux Maures en 1085 mais, l'année suivante, les Almoravides, venus du Maroc, ont lancé une nouvelle offensive. A l'incitation du pape, des chevaliers français se sont engagés dans les armées d'Aragon, de Castille et du Portugal. En Sicile, les Normands ont débarqué en 1040, ont chassé les Arabes au terme d'une guerre de trente ans.
C'est dans cette perspective à la fois géopolitique et culturelle qu'il faut replacer l'appel lancé par le pape, à Clermont, en 1095. La croisade, répétons-le, forme une réplique à l'expansion de l'islam, une riposte à l'implantation des Arabes et des Turcs en des régions qui ont été le berceau du christianisme au temps de saint Paul, implantation musulmane qui ne n'est d'ailleurs pas opérée par la douceur mais par de très classiques moyens militaires, c'est-à-dire par la force. Délivrer les Lieux saints, permettre aux chrétiens de se rendre sur les lieux où le Christ a vécu et où ses fidèles sont désormais persécutés, c'est le but de la croisade.
Croisade, disons-nous ? Oui, mais c'est encore un anachronisme. Car le mot croisade, apparu au tout début du XIIIe siècle, est postérieur aux premières croisades. Les croisés initiaux, eux, parlaient de pèlerinage, de passage, de voyage outre-mer. C'est que le but premier de la croisade était spirituel : il fallait mettre ses pas dans les pas du Christ. L'homme de 2003 est contraint de faire un effort intellectuel pour comprendre l'enjeu dont il est ici question. C'est que nous vivons tous, croyants ou incroyants, dans une société où la liberté de conscience et la laïcité sont érigées au rang de principes.
Au Moyen Age, non seulement ce n'est pas le cas, mais ces concepts ne sont pas même intelligibles : ils sont, au sens propre, inconcevables. L'Europe est chrétienne, et cette foi lui confère une communauté de civilisation, dans un temps où les nations ne sont pas constituées. Cette foi médiévale rend ténue, même si la tradition chrétienne distingue le domaine de Dieu et le domaine de César, la frontière entre le temporel et le spirituel. L'homme de 1003, lui, adore Dieu et craint le diable. Il y a pour lui beaucoup plus important que la vie terrestre : la vie au Ciel, qui n'est pas gagnée d'avance puisqu'il faut, pour la mériter, faire son salut afin d'échapper à l'enfer. L'Eglise, qui enseigne la parole divine, est gardienne du dogme : le Moyen Age, sans complexe, est dogmatique. Et puisque la vérité ne se divise pas, la liberté religieuse, à l'époque, est au même degré inenvisageable. Si l'on oublie ces données, on ne peut pas comprendre les motivations des croisés.
Imaginons un voyage à pied ou à cheval, au XIe siècle, depuis la Touraine jusqu'à la Palestine ! Des milliers de kilomètres sur un itinéraire incertain (ni panneaux ni cartes), en traversant des contrées hostiles (pas de téléphone en cas de problème), en affrontant la faim et la soif (l'intendance n'était pas prévue), et tout cela pour se diriger vers un pays dont les pèlerins ne savaient rien. Pour les gens du peuple, c'était la folie absolue. Pour les seigneurs aussi, avec en prime, pour eux, un risque financier, car ils devaient entretenir sur leur cassette propre leurs soldats et les pauvres qui les accompagnaient : la croisade a ruiné de nombreux seigneurs qui ont dû emprunter ou vendre des biens fonciers afin d'équiper leurs compagnies.
Est-ce l'appât des terres qui les a attirés ? Même pas : l'historien Jacques Heers montre que de larges étendues étaient encore en friche en Occident, bien plus accessibles. Il n'y a pas de doute : ce qui a poussé les premiers croisés à partir, c'est la foi. « Dieu le veut », s'exclamaient-ils.
Dans son appel de Clermont, le pape s'est adressé en priorité aux chevaliers. Mais il est d'abord entendu par le peuple de Normandie, de Picardie, de Lorraine, d'Auvergne, du Languedoc ou de Provence. On cite le cas de villages entiers marchant vers l'Orient. Guidée par des chefs improvisés - Pierre l'Ermite et Gautier Sans Avoir -, la croisade populaire suit le Danube ou la plaine du Pô et traverse les Balkans. Le 1er août 1096, cette foule est à Constantinople. Mais le Bosphore à peine franchi, elle se fait massacrer par les Turcs.
L'autre croisade, celle des barons, suit derrière. Flamands, Lorrains et Allemands, le 15 août 1096, ont emboîté le pas à Godefroi de Bouillon ; les seigneurs du Languedoc et de Provence à Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse ; Normands et Français à Robert Courteheuse, duc de Normandie, et à son beau-frère, Etienne de Blois ; les Normands de Sicile sont conduits par Bohémond de Tarente et son neveu Tancrède. Les uns ont passé par la Hongrie, d'autres par l'Italie, le reste par la mer. On les appelle tous les Francs car ceux qui sont issus des provinces qui formeront un jour la France sont les plus nombreux.
30 000 hommes en tout, qui se retrouvent à Constantinople en mai 1097. Passant en Asie, ils prennent Nicée puis Antioche. Ils progressent lentement car leurs adversaires sont de redoutables soldats, et parce que les chefs des croisés, rivaux, ne s'entendent guère entre eux. Cependant, le 15 juillet 1099, Jérusalem tombe entre leurs mains.
En entrant dans la ville, les barons chrétiens ont tué et pillé, c'est certain. La légende noire y voit la preuve de leur injustifiable violence. C'est oublier que les croisés se sont conduits comme tous les guerriers de l'époque. Le 10 août 1096, 12 000 « pauvres gens » de la croisade populaire ont été massacrés par les Turcs. Le 4 juin 1098, devant Antioche, les Turcs et les Arabes ont passé au fil de l'épée la garnison chrétienne de la forteresse du Pont de Fer. Le 26 août 1098, les Egyptiens ont arraché Jérusalem aux Turcs et anéanti les défenseurs de la ville, des musulmans liquidant d'autres musulmans…
Les premiers croisés, on l'a dit, étaient des pénitents motivés par un but spirituel. Après la prise de Jérusalem, un royaume latin est institué. Avec le titre d'« avoué du Saint-Sépulcre », Godefroi de Bouillon en prend la tête ; quand il meurt, quelques mois plus tard, son frère Baudouin le remplace. D'autres Etats chrétiens sont créés : la principauté d'Antioche, le comté d'Edesse, le comté de Tripoli. Or leur fondation ne figurait pas dans les plans primitifs du pape. Dès la prise de Jérusalem, chevaliers ou pauvres, les croisés sont retournés massivement en Europe. Ceux qui sont restés sur place sont isolés, car jamais les établissements francs ne seront des colonies de peuplement.
Afin de protéger les principautés chrétiennes et les pèlerinages venus d'Occident, des ordres de moines-soldats - les Hospitaliers ou les Templiers - sont fondés. Mais le but de toutes les croisades postérieures à celle de 1096 ne sera jamais que de secourir les Etats latins implantés en Orient. Dorénavant, des enjeux temporels sont en cause. Après l'élan mystique, une autre logique s'en-clenche : elle est politique, elle est militaire, avec tout ce que cela peut entraîner d'humain, trop humain.
Dès 1144, les musulmans de Syrie reprennent Edesse. La deuxième croisade, prêchée par saint Bernard de Clairvaux, est conduite, en 1147, par l'empereur Conrad III et le roi Louis VII, mais l'opération échoue. En 1187, le sultan Saladin - maître de la Syrie, de l'Egypte, de l'Irak et de l'Asie Mineure - reprend Jérusalem et une grande partie des territoires francs. D'où une troisième croisade (1189-1192), emmenée par l'empereur Frédéric Barberousse, le roi de France Philippe Auguste et le roi d'Angleterre Richard Coeur de Lion. L'expédition ne parvient pas à reconquérir Jérusalem, mais obtient la reprise des pèlerinages.
En 1202, le pape Innocent III lance une quatrième croisade. Devenue le centre de la puissance musulmane, l'Egypte est cette fois visée. Les Vénitiens doivent transporter les troupes chrétiennes mais, les croisés n'étant pas assez nombreux pour réunir la somme exigée, les hommes de la Sérénissime se paient sur la bête en pillant une ville chrétienne de Dalmatie. Même scénario à Constantinople, facilité par les rivalités internes au sein de la dynastie byzantine. Assiégée par les Vénitiens en avril 1204, la capitale de l'empire d'Orient est pillée trois jours durant. Innocent III se trouve contraint de dénoncer ses propres soldats : « Vous avez dévié et fait dévier l'armée chrétienne de la bonne route dans la mauvaise. » Resté comme une déchirure dans la mémoire orthodoxe, le sac de Constantinople rendra irrémédiable le schisme de 1054 entre la chrétienté latine et la chrétienté d'Orient.
Il y aura encore quatre croisades. La cinquième (1217-1221), prêchée de nouveau par Innocent III et continuée par son successeur, Honorius III, aboutira à la conquête de Damiette. La sixième (1228-1129), conduite par l'empereur Frédéric II de Hohenstaufen, placera à nouveau Bethléem, Nazareth et Jérusalem aux mains des chrétiens, mais en 1244, la Ville sainte sera reconquise par les musulmans. Lors de la septième croisade (1248-1254), dirigée contre l'Egypte, l'armée de Saint Louis sera ravagée par la peste, le roi étant fait prisonnier et n'obtenant sa liberté qu'au prix d'une rançon et de la restitution de Damiette. La huitième croisade, menée en Tunisie en 1270, sera un désastre, Saint Louis y trouvant la mort. En 1291, la chute de Saint-Jean-d'Acre signifiera la fin des établissements chrétiens du Levant.
Le terme de croisade est trompeur. Il recouvre des événements étalés sur près de deux siècles, de 1095 à 1270, où les intérêts temporels pèsent de tout leur poids. Si la légende noire des croisades, pratiquant des indignations sélectives, est mensongère, la légende dorée de la chrétienté en marche, telle qu'on la trouvait naguère dans des livres bien intentionnés mais eux aussi mensongers, n'a pas de validité historique. En réalité, les croisades constituent un phénomène extrêmement complexe.
Ces expéditions multiples n'ont pas constitué un affrontement de bloc à bloc. Les chrétiens comme les musulmans ont été divisés : des combats ont opposé des chrétiens à d'autres chrétiens, des musulmans à d'autres musulmans. On a même vu des tribus musulmanes s'allier aux croisés et certains chrétiens orientaux préférer le service de princes musulmans. Les deux siècles de présence franque ont aussi compris des périodes de paix, au cours desquelles on a vu chrétiens et musulmans coexister.
Toutefois, aujourd'hui, cette rencontre fait l'objet d'un mythe, car on ne veut pas attiser la notion de choc des civilisations. Mais l'histoire reste l'histoire. S'il est exact que des influences mutuelles se sont produites entre chrétiens et musulmans à l'époque des croisades, les chercheurs s'accordent à en souligner le caractère limité et fragile. Car jamais les trêves n'ont été durables. Sauf pour la principauté d'Antioche, les royaumes francs, réduits à une mince bande côtière, ont eu moins d'un siècle d'existence.
En s'en tenant aux grandes lignes de leur histoire, force est de constater que ces Etats, le dos à la mer, ont été constamment sur la défensive. Dès qu'un territoire était reconquis par les musulmans, les chrétiens endossaient à nouveau leur statut de dhimmi. Et dans les principautés chrétiennes, même si les musulmans pouvaient construire des mosquées (ce qui n'était pas le cas des chrétiens en pays musulman), ils étaient soumis à un statut social inférieur. En d'autres termes, à l'époque des croisades, on n'a vu nulle part de tolérance au sens où notre culture contemporaine comprend ce concept.
Saladin, de nos jours, est présenté comme un souverain libéral. Mais lors la prise de Jérusalem, en 1187, s'il traite avec égard Guy de Lusignan, le roi de Jérusalem, il laisse massacrer Renaud de Châtillon, les Hospitaliers et les Templiers, de même que les troupes turques alliées aux Francs. Les plus chanceux des prisonniers chrétiens qui ne peuvent payer une rançon sont réduits en esclavage. Les autres sont placés devant cette alternative : la conversion à l'islam ou la mort. Saladin, un modèle de tolérance ?
L'histoire, c'est l'histoire. Celle-ci nous dit que, depuis la prise de la Syrie par les Arabes, en 636, Byzance n'avait fait que résister aux musulmans. En 1453, Constantinople tombera aux mains des Turcs. En 1526, Soliman le Magnifique fera la conquête de la Hongrie. En 1529, les Ottomans assiégeront Vienne. En 1571, la bataille navale de Lépante donnera un coup d'arrêt à leur offensive, barrée à nouveau, en 1683, lors du second siège de Vienne. Pendant quatre siècles, l'Europe centrale et balkanique aura vécu sous la menace turque. René Grousset, le grand historien des croisades, soulignait cependant que les croisades avaient donné à Constantinople un répit de trois siècles et demi. Le rappeler, ce n'est pas exprimer un fantasme de croisé mais énoncer un fait.
En 1983, dans un livre célèbre, les Croisades vues par les Arabes, le romancier Amin Maalouf accusait les croisés d'avoir provoqué une irrémédiable fracture : « Il est clair que l'Orient arabe voit toujours dans l'Occident un ennemi naturel. Et l'on ne peut douter que la cassure entre ces deux mondes date des croisades, ressenties par les Arabes, aujourd'hui encore, comme un viol. » Un viol, les croisades ? Sur le plan factuel, il sera toujours possible de répliquer que ce sont les musulmans qui, en envahissant des terres chrétiennes, ont violé les premiers. Mais l'expression est dangereuse, car elle semble ouvrir un crédit éternel de victimes aux pays musulmans. Et l'historien sait que les raisonnements par analogie doivent être maniés avec prudence : répétons-le, on ne peut comparer l'univers politique, social et mental de la chrétienté médiévale avec le nôtre. Mais cette autonomie de l'histoire vaut dans tous les sens. Ce n'est pas parce que nous sommes aujourd'hui confrontés à la présence de l'islam dans la société française qu'il faut récrire le passé. Les croisades, avec leurs ombres et leurs lumières, ont été une formidable épopée. On a bien le droit d'y rêver.
Jean Sévillia http://www.jeansevillia.com/

mardi 21 septembre 2010

De Hugues Capet à Philippe Ier, 987-1108

Au Xe siècle, la dynastie carolingienne s'éteignit lentement, comme nous l'avons vu dans un dossier précédent. En France, sa place fut prise par les Capétiens, qui avaient acquis peu à peu une certaine importance comme comtes de Paris. La dynastie fut fondée par Hugues Capet, élu roi en 987 par les grands du royaume, surtout sur l'initiative du haut clergé, car en France, comme en Allemagne, l'Eglise était le principal défenseur de l'idée monarchique. Hugues Capet n'eut qu'un semblant de pouvoir; lui et ses premiers successeurs furent rois en France, plutôt que rois de France. Grâce au système féodal, les fonctionnaires, naguère destituables, étaient devenus, avec le temps, propriétaires de leurs fiefs et s'étaient pourvus de titres de duc, comte ou vicomte. Plus les Carolingiens perdaient de pouvoir, plus les seigneurs se prenaient pour de petits rois, qui étaient assuré de l'hérédité de leurs fiefs et possédaient leur administration propre, leurs propres finances, leurs propres tribunaux, donc pratiquement la souveraineté sur leur territoire. Ainsi se constituèrent les duchés de Normandie, de Bourgogne, de Guyenne, de Gascogne, et, autour d'eux, une série de comtés, puissants et riches, Flandres, Champagne, Anjou, Bretagne, au sud le margraviat de Narbonne, enfin, la Marche de Barcelone était encore considérée comme un fief français. La puissance effective du roi ne surpassait pas celle des propriétaires de ces fiefs, car elle se limitait au comté de Paris, étroite bande de terre qui reliait la Seine et la Loire et comprenait les villes de Paris et d'Orléans. Et, dans ce domaine, étaient disséminés beaucoup de châteaux-forts qui n'appartenaient pas aux Capétiens, mais qui cherchaient à les braver. Le roi n'avait presque pas d'autorité sur ses vassaux. Enfin, il ne faut pas oublier qu'une grande région de la France actuelle, toute la partie orientale au-delà de la Meuse, de la Saône et du Rhône, faisait partie de l'Empire d'Allemagne.



Ainsi, au début, la couronne ne conféra aux Capétiens qu'un titre, mais d'une grande valeur, car à ce titre se rattachait la vieille conception impériale de la dignité monarchique. L'archevêque de Reims ressuscita l'ancienne coutume de l'onction et du sacre qui avait presque la valeur d'un sacrement et mettait une auréole sainte au front des monarques. Si bien qu'aux yeux du clergé et du peuple, le roi était tenu en grande vénération, comme dépositaire d'une haute dignité. Les Capétiens surent en profiter pour fortifier leur position à l'égard du peuple, afin qu'il les défendît contre les prétentions de la noblesse et contre les attaques des seigneurs pillards. Dès le XIe siècle, ils encouragèrent même le désir d'autonomie qui se manifestait déjà dans les communes urbaines. Le fait que, depuis le début, la couronne de France fut héréditaire favorisa beaucoup le développement de la dynastie capétienne. En théorie, les grands du royaume se réservaient le droit d'élection et Hugues Capet, lui-même, fut un roi élu, mais il sut conserver la couronne dans sa famille en faisant, de son vivant, oindre et couronner son fils comme son successeur. Ce procédé prit la valeur d'un usage durable, sans que les rois aient eu à l'imposer par la force. La chose s'explique par le fait que les Capétiens étaient des princes faibles, qui ne paraissaient pas le moins du monde dangereux à leurs grands vassaux, tout au contraire de ce qui se passa en Allemagne où la jalousie des princes était constamment tenue en éveil par les puissants rois saxons et franconiens, si bien que leur opposition ne se calmait jamais complètement, et qu'ils tenaient beaucoup à leur droit d'élection.
 


La faiblesse des Capétiens eut pour contrepoids la ténacité avec laquelle ils édifièrent leur royaume. Le successeur d'Hugues fut son fils Robert II le Pieux (996-1031) qui avait étudié à l'école de Paris, auprès du célèbre Gerbert, devenu alors pape sous le nom de Sylvestre II. Il a la réputation d'avoir été un prince pieux et bienfaisant, mais il n'en fut pas moins excommunié pour avoir répudié sa femme. Ce n'est qu'après des années de résistance qu'il se soumit enfin aux exigences de l'Eglise. Quant au peu de puissance dont il disposait, on en trouve la preuve dans le fait qu'un de ses grands vassaux a pu parler avec mépris de la « nullité du roi ». Et, pourtant, il avait en vue l'affermissement du pouvoir royal. Il mit des années d'effort à acquérir le duché de Bourgogne. Mais son fils et successeur, Henri Ier (1031-1060), ne sut pas le conserver à la couronne et le céda à un frère, Robert, qui fut le chef d'une nouvelle dynastie du duché de Bourgogne. Il ne sut pas non plus empêcher le royaume d'Arles (vallée du Rhône, comté de Bourgogne, Suisse occidentale) de tomber aux mains du roi d'Allemagne, si bien que ces territoires, purement français pourtant, furent pendant six cents ans perdus pour le royaume de France. C'est sous le règne d'Henri Ier que fut brisée l'amitié qui avait uni jusque-là les Capétiens et les ducs de Normandie. Cette rupture devait avoir des conséquences considérables.

Henri eut pour successeur son fils Philippe Ier (1060-1108), un homme sans consistance et un jouisseur. S'il était seul en cause, son règne ne présenterait aucun intérêt; ce qui lui en confère, c'est l'événement qui prit naissance sur le sol de France: la conquête de l'Angleterre par le duc de Normandie, Guillaume (1066), dont il sera reparlé plus loin. Un grand vassal de la couronne de France créa ainsi un Etat puissant dont l'éclat devait faire pâlir celui du royaume capétien. En effet, le royaume anglo-normand constitua longtemps un grand danger pour la France et devait déterminer ses destinées politiques pendant près de quatre cents ans. Dans le reste de la France, aussi, une humeur aventureuse et guerrière poussait les chevaliers au-delà des Pyrénées à des combats contre les Maures, aux côtés des chrétiens d'Espagne. C'est avec la même vigueur débordante que la noblesse française entreprit la première Croisade. Le roi Philippe ne prit aucune part à ces divers événements. En revanche, il eut à souffrir, pour sa part, de la Querelle des Investitures. Il était contemporain d'Henri IV et guère moins coupable que lui de simonie. Mais il sut éviter que Grégoire VII ne prît contre lui des mesures extrêmes en témoignant une bonne volonté qui ne l'empêchait pas de suivre son propre chemin. Grâce au caractère relativement bénin qu'elle eut en France, la Querelle des Investitures n'entrava pas le développement du royaume des Capétiens, tout au contraire de ce qui se passa en Allemagne où le pouvoir royal sortit affaibli de la lutte. Cependant, Philippe Ier fut excommunié pendant des années pour avoir divorcé.

http://www.yrub.com

dimanche 10 février 2008

Origines de la France et tradition spirituelle


L’idée qu'un peuple se fait de son identité influe sur certains comportements individuels et collectifs qui influent à leur tour sur le destin national.
Assurément, les vertus, les énergies que nos aïeux ont déposées en nous constituent l’assise naturelle des grandes entreprises de la nation. Cependant, les meilleures ressources du tempérament ne servent de rien si un certain esprit, une prise de conscience collective ne viennent pas vivifier la communauté nationale.
Or, durant tout notre Moyen-Age, et pour l’essentiel jusqu’à la fin de l’ancien Régime, notre patriotisme est un patriotisme franc. Il tire ses racines de la nation des Francs établie en Gaule et qui a joué un rôle de catalyseur de l’âme nationale. A ce sujet, il ne faut pas oublier l’étroite parenté des Gaulois et des Germains. En la matière, il faudrait citer l’avalanche des témoignages des auteurs de l’Antiquité qui, eux, avaient l’avantage de voir, sur le tas, les uns et les autres, contrairement aux actuels scribouillards qui osent se prétendre historiens parce qu’ils obéissent au conformisme du « politiquement correct ».
Pour nous, le principal souci doit consister à être nous-mêmes avec force sans avoir à nous définir par rapport aux uns ou aux autres et sans plus de gêne que les armées franques qui soumirent les tribus saxonnes.
Cependant, il est un autre mobile d’un ordre supérieur et surnaturel auquel correspond cette mission des Francs. Il résulte de la convergence des Francs et des Gallo-romains au sein de la religion catholique romaine après la conversion et le sacre de Clovis. Il faut savoir que, lors du baptême et du sacre de Clovis par Saint Rémy un miracle se produisit. Comme l’huile sainte nécessaire pour conférer le sacre venait à manquer, Saint Rémy se mit en prière et une colombe venue du Ciel apporta cette huile sainte dans un petit réceptacle. Celui-ci, appelé « ampulla », en latin, sera appelé la « Saint Ampoule » par les anciens Français.
Des témoignages écrits, dont tout indique qu’ils datent de l’année qui suivit la mort de Saint Rémy, attestent de ce miracle. Or, il faut également savoir qu’à partir de la dynastie capétienne, au moment du sacre de chaque roi, celui-ci recevait l’onction royale grâce à une huile consacrée à cet effet. Mais, préalablement, on mêlait toujours à cette huile consacrée une faible quantité des restes de l’huile qui avait servi pour le sacre de Clovis et qui était pieusement conservée dans la Sainte Ampoule auprès du tombeau de Saint Rémy.
Et il y avait bien là une vertu Divine, une force Divine attachée, dans ces conditions, au sacre des rois de France. En effet, chaque fois qu’un roi avait reçu cette onction aux origines miraculeuses, et s’il n’avait pas de faute grave sur la conscience, il était capable d’opérer des guérisons en imposant les mains et en prononçant la formule « Dieu te guérisse, le roi te touche ». Ainsi se manifestait le signe visible et lui-même miraculeux d’une alliance entre le Christ et le Roi de France, et à travers lui, du Christ avec la France héritière de la nation et la tradition spirituelle des Francs.Faut-il ajouter que nos annales historiques sont remplies des témoignages écrits de ces guérisons (jusqu’au dernier roi sacré à Reims, Charles X, au XIXe siècle) ?
Des papes, des prophètes, des saints et notamment Sainte Jeanne d’Arc proclameront que « le Royaume de France est le royaume de Dieu même ». Le pape Grégoire VII, qui régna de 1085 à 1095, pourra dire que les rois de France sont autant au-dessus des autres rois que les souverains sont au-dessus des particuliers. Tels sont les faits qui ont inspiré l’antique adage « Gesta Dei per Francos » et qui attestent d’une mission Divine de la France. Mais il ne s’agit pas là de la soi-disant France maçonnique et antichrétienne s’offrant à toutes les intrusions étrangères. Il s’agit de la France des rois, pères de la Nation, qui jouaient un rôle de médiateur entre la Nation et le Christ-Roi. Il faut savoir que les rois de France, les nobles Français, le peuple lui-même, se considéraient comme les héritiers de la Nation élue des Francs qu’ils entendaient continuer. Ils se considéraient comme les héritiers de Charlemagne et de l’Empire de Charlemagne. De là prenait naissance la politique royale, celle d’un certain hégémonisme français en Europe.
Il nous appartient d’assumer cet héritage franc de la France empreint d’un esprit de foi, de fidélité, de force, renaissant perpétuellement de lui-même. Au XXIe siècle, il appartient aux vrais Français de se reconnaître comme les détenteurs de cette tradition royale et impériale franque. Il leur appartient de faire en sorte qu’un jour la France puisse devenir le noyau central d’une puissance impériale de la catholicité européenne.
Louis Lefranc
Source : l'héritage