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dimanche 10 septembre 2023

Francis Delaisi : Deux guerres révolutionnaires

 

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Une crise sanglante, qui peut être mortelle pour notre civilisation, secoue le monde entier.
   Nous en avons suivi le développement, non pas en malade qui, dans sa souffrance et la fièvre, gémit sur son lit de douleur et s'irrite contre le coup imprévu qui l'a terrassé, mais en médecin qui, de sang-froid, armé de son stéthoscope, cherche à découvrir les causes profondes du mal qu'il veut guérir.
    Nous pouvons maintenant tenter un diagnostic, et essuyer de prévoir l'évolution de la maladie.
    En un quart de siècle, notre génération a vu deux guerres mondiales. Dans la première, l'ancien Reich se proposait de conquérir sa « place au soleil ». Il voulait s'assurer, comme les autres, des zones de débouchés, des « chasses gardées » réservées à son industrie en plein développement. Ses concurrents, déjà trop à l'étroit, voulaient l'en empêcher. Ce fut une guerre impérialiste, comme tant d'autres.
   Vaincu, il ne lui restait que la ruine et la défaite, avec un lointain espoir de revanche, qui n’intéressait que lui.
    La seconde est tout autre chose. Précipitée en plein essor de redressement, dans une crise économique dont elle n'était point responsable, la vieille Allemagne, en dix ans d'efforts s'est donné, sous la pression de la misère, une structure nouvelle.
   Elle a donné aux mots : Travail, Salaire, Monnaie, Capital un sens et une valeur imprévus; elle a construit sur ces données des institutions qui lui ont assuré une force et un élan, et une résistance inconnus de ses adversaires libéraux ou communistes associés. Et voici que les Anglo-Saxons eux-mêmes, en pleine bataille, sont amenés à promettre à leurs peuples des changements dans leur propre structures. Dès lors, la lutte, dont nous sommes exclus, prend un autre intérêt, et une autre portée.
   Il ne s'agit non plus de la lutte de deux peuples ayant même régime, mais d'un combat entre deux régimes opposés. L'enjeu c'est un changement profond, non dans l'Équilibre des Puissances, mais dans la constitution et la manière de travailler de tous les hommes et de toutes les nations aux prises.
    Son importance est si grande qu'elle dépasse les belligérants et peut échapper au sort des armes; et que la victoire (toujours précaire) des canons, peut retarder sa marche sans l'arrêter.

Pour le comprendre, il faut se reporter au seul précédent que nous donne l'histoire de notre continent : la Révolution française (1789 - 1815). Lorsque, le 5 mai 1789, le roi Louis XVI fit défiler devant son trône, cierge en mains, les 3 Ordres de l’État, il ne pensait point à déclencher une révolution. Encore moins songeait-il à déclarer la guerre à l'Europe.
    Il entendait simplement obtenir de ses fidèles sujets (même privilégiés), une contribution exceptionnelle, propre à rétablir l'équilibre des finances royales, complètement épuisées.
    Par malheur, celles des particuliers n'étaient guère en meilleur état. Pour les mettre en mesure d'aider le roi, les délégués de la bourgeoisie, hommes d'affaires et juristes, décrétèrent coup sur coup l'abolition des droits féodaux et des corporations, la nationalisation des biens du clergé, la limitation de l'autorité absolue du Roi. Ce n'était plus la liquidation de la faillite royale, c'était la liquidation du Régime tout entier.
    Lorsque, dans la nuit fameuse du 4 août 1789, les députés de la noblesse et du clergé, renoncèrent solennellement à leurs privilèges séculaires, ils avaient conscience que l'ancien régime féodal était bien mort.
    Tout le monde comprenait que les gentilshommes fussent exempts d'impôts, et jouissent de toutes sortes de droits féodaux (censives, corvées, péages, etc.) au temps où ils faisaient la police des routes et des marchés, rendant la justice. et défendant au péril de leur vie la sécurité des manants qui ne se battaient pas. Mais depuis deux siècles ces fonctions étaient remplies par le roi et ses officiers; et le plus clair du revenu des dîmes servait à entretenir le luxe des abbés commanditaires (1) – qui n'étaient même pas ecclésiastiques.
    N'empêche que, quand l'Assemblée Constituante passa des paroles aux actes, ces mêmes grands seigneurs qui avaient applaudi chez le comte d'Artois les « Noces de Figaro », s'empressèrent à défendre leurs « privilèges » et, sans hésiter, jetèrent la France dans la guerre civile et la guerre étrangère. C'est la réaction naturelle des situations acquises.
    Bientôt les « privilégiés » commencèrent à protester ; de très bonne foi, ils ne pouvaient concevoir un État sans une noblesse d'épée pour le défendre, sans un clergé pour administrer les fonctions charitables, sans des corporations pour régler les prix et les salaires et sans un souverain absolu capable de dominer tous ces intérêts contraires. Quelques actes de violence commis par la populace achevèrent de les affoler : au lieu de la restauration des finances royales qu'ils avaient voulue, c'était la subversion de toutes les institutions divines et humaines qu'ils apercevaient.
    Quand les « grands principes » entrent en jeu, nul homme ayant une situation acquise à défendre n'hésite à faire appel à l'étranger. Les Puissances n'avaient vu d'abord dans la crise qui pour le moment paralysait la France, qu'une belle occasion de partager la Pologne ! Mais, à force d'entendre les plaintes des émigrés, les têtes couronnées finirent par comprendre que les actes législatifs de ces bourgeois français étaient d'un bien mauvais exemple pour leurs propres sujets. Il convenait de donner à ces « manants » insolents une sérieuse correction : l'armée de Brunschwig marcha sur Paris.
    Surprise : les savetiers parisiens culbutent à Valmy les grenadiers de Frédéric III. La foi du soldat entre dans la stratégie.
    Un monde nouveau est né.
    Mais il faut être un Goethe ou un Kant pour s'en apercevoir.
    Les gouvernements ont, à l'usage des peuples, d'autres explications.
   Alors on voit se dresser sur l'Europe le spectre épouvantable du Jacobin : fanatique, ivre, dansant la carmagnole avec une tête coupée au bout d'une pique, guillotinant les prêtres et les prince, pillant les provinces pour ravitailler les villes, dressant une femme nue sur l'autel de Notre-Dame, etc.
    Alors le pacifique paysan germain frémit dans la cour de sa ferme. Le mystique Slave voit dans ses rêves l'ombre de l'Antéchrist. Les victoires de Napoléon rapprochent de lui le danger imaginaire; les réquisitions et les enrôlements lui en font sentir le poids. Bientôt, le pacifique Michel qui avait jusqu'alors l'horreur des armes, et le moujik qui ne connaissait du métier des armes que le fouet des cosaques, consentent à prendre dans les régiments de leurs maîtres la place des soldats de métier défaillants.
   Deux croisades se heurtent par toute l'Europe ; des millions d'hommes s’entrégorgent aux cris opposés de : Liberté des peuples ; Mort aux Tyrans ! – Pour le Trône et pour l'Autel.
    Cependant l'Angleterre, qui dès Trafalgar (1805) a gagné la maîtrise des mers, mais redoute un débarquement par le Pas de Calais, a financé de ses souverains d'or les armements des princes et la panique des peuples. Et c'est, dans toute sa simplicité aveugle, le jeu automatique du réflexe de défense : je reçois un coup, j'en rends deux; on m'en envoie trois, j'en rends quatre. Mon voisin passe dans le camp opposé, mais le voisin de mon voisin entre dans le mien; la lutte gagne de proche en proche jusqu'aux confins de l'Europe et se prolonge jusqu'à l'épuisement final.
    Enfin après 8 ans de guerre civile, de troubles civils et de guerre étrangère, les armées de la République sont victorieuses, mais la France est lasse des violences des terroristes, et des intrigues des modérés.
    Bonaparte, général victorieux, remplace la Liberté par la Dictature, interdit les réunions, ferme les clubs, réduit au silence les assemblées, et rappelle les émigrés. Va-t-il donc restaurer l'Ancien Régime ? Les privilégiés s'y attendent. Tout au contraire ; il légalise les mesures essentielles prises par la Révolution, et fait de l'adhésion au Code Civil, la condition de la réconciliation nationale. Alors l'Angleterre et les Rois conjurés reprennent la lutte. Enfin, après 15 ans de victoires, qui le mènent jusqu'à Moscou. Napoléon est vaincu.
    Les Rois, chefs de la Sainte Alliance, sont à Paris, maîtres incontestés de la France et de l'Europe.
    Que vont-ils faire ? Évidemment rétablir l'Ancien Régime. Les émigrés qui ont vécu 20 années de misère dans cette attente, se hâtent de le proclamer, avec l'appui tutélaire des baïonnettes étrangères.
    Mais alors se produit, ce qu'on pourrait appeler dans le style de M. Charles Maurras, la « divine surprise ».
    Pendant les 25 ans qu'ont duré les guerres de la Révolution et de l'Empire. les bourgeois français ont acheté (en francs-papier) les terres des nobles et du clergé ; ils sont devenus très légalement de riches propriétaires fonciers ; les paysans ont cultivé ces terres, et n'ayant plus à payer de dîme et de droits seigneuriaux ont conquis une aisance qu'ils n'avaient jamais connue. Dans les villes et les villages, quiconque avait un peu d'initiative s'est établi artisan, commerçant, voire fabricant, sans autre autorisation que celle de son habileté et son travail. Tout ce petit monde, malgré la guerre, les enrôlements et les contributions s'est enrichi et n'entend point restituer aux anciens maîtres ces terres et ces droits dont ils ne tiraient de la richesse qu'en appauvrissant le peuple.
    A leur appel, l'aigle napoléonien, qui guettait à l'île d'Elbe, vole de clocher en clocher, et 200.000 Français se retrouvent de nouveau en armes dans la plaine de Waterloo face aux rois conjurés.
    Napoléon est vaincu pour la seconde fois ; mais la leçon a été comprise : un roi intelligent, Louis XVIII, ne rougit pas d'accepter l'héritage de la Révolution qui avait guillotiné son frère et d'en confier la gestion à un authentique régicide.
    Alors en quelques années le spectre « Jacobin » dont l'image déformée avait si longtemps effrayé l'Europe, s'évanouit.
   Sous le sceptre des rois Bourbon ou Orléans, la bourgeoisie européenne n'aperçoit plus en France que des millions d’hommes qui travaillent, produisent, épargnent et s'enrichissent avec d'autant plus d'allégresse qu'aucun privilège féodal, qu'aucune entrave corporative ne peut briser leur élan, tout cela dans le cadre d'une administration probe unanimement respectée.
    Insensiblement l'Europe se met à envier ceux qu'elle a vaincus. Dans tous les royaumes, la bourgeoisie libérale demande aux têtes couronnées qu'elle a sauvées de lui accorder en guise de récompense les libertés dont jouissent les Français.
    De 1830 à 1850, tout ce qui a de l'avenir dans l'esprit regarde vers Paris, et les pavés ne peuvent remuer sur les bords de la Seine, sans que des barricades surgissent à Francfort, Dresde ou Berlin, à Bruxelles, Vienne ou Budapest, et sans que des mouvements « nationaux » éclatent en Pologne, dans les Carpathes, en Italie, ou même en Espagne.
    Partout, après des résistances généralement courtes, les Monarques cèdent. En 25 ans (1830-1855) l'Europe entière – Angleterre en tête – adopte les institutions libérales, établies en France par la Révolution Française.
    Et depuis lors elle n'a cessé de se féliciter d'avoir liquidé partout l'ancien Régime seigneurial pour la défense duquel elle avait combattu la France pendant 25 ans.
    Un siècle passe, rempli de guerres nationales puis impérialistes, et la deuxième révolution européenne apparaît.
    En janvier 1933, après dix ans d'efforts acharnés, Adolf Hitler a conquis le pouvoir en Allemagne.
    Il ne songe point d'abord à déclarer la guerre à l'Europe ! Le traité de Versailles ne lui a laissé qu'une petite armée de 100.000 hommes, sans artillerie lourde, ni chars, ni forteresses; et pour toute flotte de haute mer deux « cuirassés de poche ». Quelle que puisse être l'importance de ses réserves occultes d'hommes entraînés, d'armes et de munitions, il ne peut songer à se mesurer avec l'armée française ni avec la flotte anglaise.
    Sans doute par protestation contre le désarmement unilatéral de Versailles, il a proclamé le droit de l'Allemagne à l'égalité des armes mais comme ses possibilités sont fort restreintes, il en propose tout de suite la limitation. L'année même de son avènement, il signe avec l'Angleterre (M. Eden) un traité de limitation des armements navals; puis, par l'intermédiaire de M. Eden, il propose à la France un traité semblable pour la limitation des armements terrestres (2).
    En fait, s'il pense toujours à libérer l'Allemagne des chaînes de Versailles, il a d'autres préoccupations plus urgentes.
    a) il lui faut nourrir 64 millions d'hommes sur un territoire dont la production agricole est insuffisante, et sans avoir la possibilité d'acheter à l'étranger, faute d'argent. En pleine paix, il décide le rationnement et la taxation des prix, sachant bien que l'égalité dans les privations est le seul moyen de les rendre supportables.
    b) Pour éviter la course désordonnée entre les prix et les salaires, il lui faut donner au nouveau Reich, une monnaie stable, mais comme il n'y a plus d'or dans les caves de la Reichsbank, cette monnaie devra être stable, sans couverture métallique. Chimère ! ricanent les économistes classiques.

    c) Il lui faut remettre au travail 6 millions de chômeurs. Pour cela, il faut entreprendre de vastes travaux d’équipement. Pour les financer il faut des capitaux, et le Reich n'en a plus. Qu'à cela ne tienne ! C'est le travail qui crée les capitaux.
    Au lieu de construire avec l'avenir avec les réserves du passé, un nouveau système bancaire permettra de couvrir les risques par anticipation sur les travaux en cours.
    Folie ! Crie l'économie classique, château de cartes qui va s'écrouler au premier choc !
    Au bout de quatre ans, tous les chômeurs ont été résorbés, des milliards de Rm. de travaux civils et surtout militaires ont été exécutés ; et les prix intérieurs sont restés stables. Le redressement de l'Allemagne s'accomplit.
    d) Pour ces travaux, il est des matières premières indispensables que le Reich, – même agrandi par les diverses « désannexions » – ne peut pas produire. L'autarcie allemande se révèle impossible.
    Il faut que le Reich reprenne les échanges avec l'étranger. Mais comment le fera-t-il, s'il n'a plus d'or pour régler le solde de sa balance des comptes avec les pays étrangers ?
    Après beaucoup de tâtonnements et d'erreurs, le nouveau Reich organise un système de troc compliqué, prêtant à bien des mécomptes. Mais, comme presque tous les voisins de l'Allemagne et même certains pays d'outre-mer sont aussi dépourvus d'or, et acculés aux mêmes difficultés, ils acceptent faute de mieux, ce système d'échanges; et voici que rapidement, le commerce extérieur de l'Allemagne que l'on avait cru ruiné, reprend un essor inattendu.
    En 1937, le Reich arrive au 3° rang dans le palmarès du commerce extérieur rédigé par la S. D. N., loin derrière l'Angleterre (mais presque sur le même rang que les États-Unis, et bien avant la France).
    Ces sortes de réussites, purement matérielles, ont l'avantage de toucher directement les besoins vitaux de la population. Elles sont senties personnellement par chacun, et ne prêtent pas à la controverse : l'ancien chômeur qui a retrouvé sa place à l'usine reçoit un salaire élevé, jouit de tous les avantages des assurances sociales, et se sait protégé contre tout renvoi arbitraire, retrouve dans les yeux des siens la confiance et la sécurité ; les usines qui travaillent à plein, s'agrandissent, et distribuent des dividendes à leurs actionnaires ; les revenus du capital augmentent en même temps que ceux du travail, le commerce se ranime ; les restrictions à la consommation favorisent l'épargne. L'État perçoit sur toutes les transactions les impôts ordinaires, il augmente ses revenus et peut à nouveau emprunter.
    De proche en proche toutes les classes se redressent. Comment bouder un chef qui en si peu de temps, a opéré un pareil redressement ?
    Celui-ci en profite pour éliminer les partis avec lesquels il avait dû composer. Il unifie et centralise l'Administration, se fait reconnaître chef de la Reichswehr, à qui il rend la conscription.
    Alors, profondément convaincu de la faiblesse économique et morale des démocraties, il ose « désannexer » la Sarre, l'Autriche, les Sudètes, en même temps qu'il apprend aux trusts allemands à se plier à la discipline du Plan de 4 ans.
    L'Allemagne, heureuse de se sentir à nouveau revivre, lui accorde tout ce qu'il demande. Adolf Hitler en 1933, n'était que le Führer des Nazis; en 1937 il est vraiment le Führer du peuple allemand. La foi de Valmy cette fois est derrière lui et le soutient.
    Cependant les autres Puissances considèrent ce rajeunissement de l'Allemagne avec une stupeur inquiète.
    Si la Raison gouvernait les affaires humaines, les chefs d'État auraient convoqué immédiatement une nouvelle Conférence de Londres : on y aurait examiné les méthodes nouvelles et leurs résultats, cherché dans quelle mesure chaque nation pourrait les adapter à ses besoins, et voir si elles ne pourraient donner à la crise mondiale une solution d'ensemble. Mais la Raison, a dit Anatole France est une pauvre petite faculté qui ne sert qu'à quelques philosophes et érudits sans influence sur les gouvernements, ni sur les masses. En France, le redressement inattendu de l'Allemagne apparaît tout de suite aux nationalistes comme une menace d'hégémonie ; et comment les masses socialistes auraient-elles attendu quelque quelque progrès social d'un parti qui se posait en adversaire de la démocratie ? Regrouper autour de la France, ployant sous le poids d'une armure disproportionnée, tous les anciens alliés de la guerre mondiale, apparaît à l'opinion française tout entière l'unique moyen d'assurer une sécurité qu'elle n'était plus de taille à défendre seule.
    Cependant à Londres et à New-York, les chefs des trusts et des banques, qui gouvernent les démocraties occidentales par personnes interposées, commencent à s'inquiéter. Ils ont d'abord considéré avec dédain cette bande d'aventuriers, sans tradition ni expérience bancaire, qui entendent soustraire leur pays à la tutelle de l'or. Mais quand ils ont vu ces hommes donner à l'Allemagne une monnaie stable sans encaisse-or, remettre toutes les usines au travail sans emprunts étrangers, et quand enfin ils retrouvent le concurrent allemand sur tous les marchés internationaux, à son ancienne place, alors une inquiétude qui confine à la colère s'est réveillée dans leur cœur, contre ce rival que l'on croyait éliminé et qui, tout à coup, reparait avec des armes nouvelles.
    Ces hommes ne sont pas seulement des techniciens, habiles à manier les mécanismes de la finance, de la production et des échanges ; des experts désintéressés tout prêts à s'incliner devant une technique nouvelle, ou une expérience qui a réussi : ce sont des hommes d'affaires ; et s'ils ont accepté les soucis et les risques qu'implique la direction des grandes entreprises, c'est pour obtenir en compensation la richesse avec les jouissances et la puissance qu'elle procure.
    Jamais on ne leur a dit qu'ils devaient gérer leurs entreprises dans le sens de l'intérêt commun ; le seul mandat qu'ils aient reçu, dans le cas très général où ils travaillent avec l'argent d'autrui, c'est d'enrichir leurs actionnaires en même temps qu'eux-mêmes.
   D'ailleurs la concurrence, qui est le principe et le fondement même de l’économie libérale, veut que l'homme qui s'enrichit est celui qui livre au consommateur le meilleur produit, en plus grande quantité, et au prix le plus bas ; ainsi d'après eux, le profit individuel est nécessairement d'accord avec l'intérêt général ; et la richesse de chacun donne la mesure exacte du service rendu au public.
    Sans doute, avec le système des trusts, cartels et autres appareils issus du protectionnisme, il peut arriver qu'un homme s'enrichisse en vendant plus cher un produit moins bon et artificiellement raréfié. Mais cela regarde les législateurs, représentants du peuple et fonctionnaires spécialement désignés pour contenir les initiatives privées dans le cadre de l'intérêt général, et payés pour cela. Et l'homme d'affaires sait s'arranger au besoin pour qu'ils n'y regardent pas de trop près.
    Depuis plus d'un siècle, il en est ainsi dans tous les pays du monde, où a pénétré l'énergie mécanique, et l'on ne peut contester que, dans l'ensemble, ce système ait donné (à la race blanche tout au moins) un surcroît d'aisance et de bien-être que les générations précédentes n'avaient pas connu.
   Ainsi les privilèges des trusts, et des banques, consacrés par le temps, apparaissaient comme conformes à la nature des choses, tout comme ceux des nobles et du clergé de l'Ancien Régime.
    Toute nouveauté qui prétend à les remplacer, n'est pas seulement une menace pour les situations acquises, elle tend à ruiner l'ordre naturel de la Société.
    Tant que l'expérience tentée par l'Allemagne apparaît comme une entreprise désespérée, une aventureuse utopie, on a fermé les yeux. Maintenant qu'on la voit ramener le Reich au rang des grandes Puissances, elle apparaît comme un dangereux exemple capable de séduire les peuples, épuisés par une crise économique que les trusts ne parviennent pas à résoudre.
    Il faut au plus vite faire cesser ce scandale. Il faut mettre fin à l'expérience avant qu'elle ne soit achevée. Précisément les « désannexions » réalisées coup sur coup, de la Sarre et de l'Autriche, inquiètent les nations voisines. La France, malgré ses 40 millions d'habitants, ne se résigne pas à n'être qu'une puissance de second ordre, cherche à regrouper autours d'elle la coalition des anciens alliés balkaniques (et même russes) qui, en 1918, l'ont sauvée du désastre. Elle seule peut donner aux trusts anglais l'armée de terre capable de tenir en échec la nouvelle armée du Reich. Une patiente pénétration bancaire permet de transformer « l'Entente Cordiale » en une alliance formelle.
    Mais pour que les masses qui font la guerre avec leur sang, puissent supporter les sacrifices nécessaires, il faut qu'elles aient aussi quelque chose à défendre.
    Par chance, les nazis, pour rallier toutes les énergies allemandes autour du grand Reich, ont mis au centre de leur propagande le mythe de la Race. De ce fait, ils sont entrés en conflit à la fois avec l'idéologie chrétienne, qui admet tous les hommes comme « fils du Père », et avec l'idéologie de la Révolution qui a proclamé (en principe) l'égalité des droits pour tous les hommes.
    Dès lors, le Nazi apparaît, comme jadis le Jacobin, comme le contempteur de toutes les lois divines et humaines. Pour les petites gens qui  n'ont point de « situation acquise » à défendre, la guerre apparaîtra comme une lutte de principes. Le drame est noué. Ce seront maintenant les masses démocratiques qui défendront les privilèges des Trusts et des Banques au nom de l’égalité de tous les hommes, et de la « dignité de la personne humaine ».
    Mais il faut faire vite, car à mesure que la crise se prolonge, des peuple de plus en plus nombreux perdent la foi en l'économie libérale. Un succès durable de l'économie nouvelle pourrait renverser l'édifice de mensonges si ingénieusement construit.
    Il faut en finir avec l'expérience allemande avant qu'elle soit achevée. La guerre devient nécessaire.
   L'affaire des Sudètes apparaît d'abord comme un bon prétexte. Au moment décisif, on s'aperçoit que les états-majors ne sont pas prêts.
    Les accords de Munich permettent de gagner un an. Mais on ne peut plus attendre, car les masses manquent d'enthousiasme. Faute de mieux, Dantzig et la Pologne peuvent encore servir de prétexte.
    Le 3 septembre 1939, l'Angleterre déclare la guerre à l'Allemagne. La France, quelques heures après.
    Au nom d'idéologies confuses, mais sous la poussée d'intérêts très précis, deux régimes sont aux prises :
    L'Ancien : l'économie libérale, impuissante à résoudre la crise mondiale qu'elle a suscitée ;
   Le Nouveau : l'économie nationale-socialiste, qui a réussi à s'en délivrer en supprimant les privilèges bancaires qui l'ont causée.
    Désormais, c'est la guerre révolutionnaire de 1792 qui recommence, et va s'étendre au monde entier.
    La percée du front des Ardennes a été le Valmy de la révolution européenne. Désormais une économie nouvelle est partie à la conquête du Vieux Continent.
    Même un Waterloo ne l'arrêterait pas !

(1) Séculiers recevant les bénéfices ecclésiastiques d'une abbaye dont ils avaient reçu le patronage.
(2) Le dossier complet de ces négociations à été publié par la revue L'Europe Nouvelle, 1933

Francis Delaisi – La Révolution européenne, 1942
Chapitre XIX : Deux guerres révolutionnaires
Éditions de la Toison d'Or, p. 245-261.

http://frontdelacontre-subversion.hautetfort.com/archive/2014/12/14/francis-delaisi-deux-guerres-revolutionnaires-5510380.html#more

dimanche 13 août 2023

Nouvelle édition des Mémoires de Joseph Fouché.

fouché

Les éditions Tempus (Perrin) publient début juin les Mémoires de Joseph Fouché introduites par Louis Madelin, de l’Académie française . Breizh-info.com s’était déjà fait l’écho de la vie de Joseph Fouché dans un article intitulé : « Joseph Fouché, homme politique cynique ou traître ? ».

Fouché est l’un des personnages les plus controversés de notre histoire. Tour à tour conventionnel régicide, « boucher de Lyon », artisan de la chute de Robespierre, ministre de la Police du Directoire, de Napoléon… puis de Louis XVIII (1815), il n’a cessé de déchaîner les jugements contradictoires. Arriviste, traître, criminel pour ses détracteurs, il incarne la fidélité à la Révolution française pour ses partisans. À l’image de leur auteur, ses Mémoires, publiés quatre ans après sa mort, en 1824, ont suscité une vive controverse.
S’ils sont unanimement jugés passionnants, beaucoup de contemporains ont mis en doute le fait que Fouché en soit l’auteur.

Louis Madelin rétablit sa « paternité » dans l’introduction et dresse un appareil critique exemplaire qui rend le texte accessible à tous. Une source indispensable à quiconque s’intéresse à l’histoire de la Révolution et de l’Empire.

Mémoires – Joseph Fouché – Tempus – 12€

[cc] Breizh-info.com, 2015, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine.

https://www.breizh-info.com/2015/06/07/27200/nouvelle-edition-des-memoires-de-joseph-fouche/ 

lundi 23 mai 2022

L’assassinat du duc de Berry et la fin de la monarchie

  

Spécialiste du premier XIXe siècle et de la Restauration, Michel Bernard Cartron vient de publier une biographie du fils de Charles X, La vie brisée du duc de Berry. Charles-Ferdinand d’Artois, né à Versailles le 24 janvier 1778 est mort assassiné par un bonapartiste à Paris le 14 février 1820, à sa sortie de l’opéra. Il est le fils de Charles X et de Marie-Thérèse de Savoie. 

Il était jeune, il aimait la vie et un peu trop les femmes. Charles Ferdinand d’Artois, duc de Berry, incarnait l’espoir de la monarchie restaurée. Bien qu’ultra, l’auteur n’évoque pas sa proximité avec la franc-maçonnerie. Sa vie légère, polygame, alors que la France sort essorée des guerres révolutionnaires et napoléoniennes, souligne le décalage entre les héritiers de saint Louis et Louis XIV et la Révolution.

Louis XVIII n’avait pas de descendant. Charles X a eu deux fils, dont l’aîné, le duc d’Angoulême n’avait pas non plus d’héritier. Le duc de Berry a eu 4 enfants, dont deux sont morts en bas âge. A sa mort, son épouse Marie-Caroline de Bourbon-Sicile est enceinte d’un fils, « l’enfant du miracle » , qui deviendra le Comte de Chambord, l’espoir de la monarchie française. À sa mort en 1883, la République aura triomphé en France.

L’assassinat du duc de Berry signe la fin de la politique d’apaisement initiée par Louis XVIII. La volonté de réconcilier les traditions monarchistes et l’idéologie révolutionnaire fait place à deux blocs opposés : les royalistes et les libéraux et, dans le pays, comme l’a redouté le roi, deux peuples ennemis en proie aux haines fratricides. Pour ces raisons, le 14 février 1820 a généré dans l’histoire de la Restauration et même au-delà une ligne de fracture qui ne sera sans doute jamais résorbée.

https://www.lesalonbeige.fr/lassassinat-du-duc-de-berry-et-la-fin-de-la-monarchie/

jeudi 30 septembre 2021

Chateaubriand (Ghislain de Diesbach)

 

Ghislain de Diesbach, essayiste et ancien vice-président de l’association des amis de Rivarol, est l’auteur de nombreuses biographies. Il nous revient avec une biographie de Chateaubriand.

De Chateaubriand, chacun retient les Mémoires d’outre-tombe et le Génie du christianisme. Mais qui était-il véritablement ? Le portrait qu’en dresse Ghislain de Diesbach n’est guère flatteur.

Farouchement indépendant, foncièrement, vaniteux, Chateaubriand a recherché le pouvoir pendant trente ans, moins pour la satisfaction de gouverner que comme consécration de son talent d’écrivain. Pour lui, la véritable récompense du talent, ce n’est pas l’Académie, mais un ministère, et non un des moindres, puisqu’il jugeait l’Instruction publique indigne de lui. Il s’émerveilla par contre de recevoir celui des Affaires étrangères.

A Louis XVIII et à Charles X, il apparaît plus dangereux qu’utile et tous deux s’efforcent de le reléguer dans une ambassade où, à peine installé, il se comporte en souverain. Pour maints royalistes ultras, Chateaubriand est même un révolutionnaire.

C’est que son orgueil en fait l’ennemi naturel de tout pouvoir qu’il ne partage pas. C’est le vrai motif de son opposition à Napoléon, outragé que celui-ci ne l’ait jamais prié d’exercer à ses côtés une espèce de magistrature de la pensée. Après avoir vu en Bonaparte un sauveur et lui avoir dédié, pour attirer son regard, la deuxième édition du Génie du christianisme, il se scandalise qu’un si grand esprit ne l’associe pas à son œuvre, passant de l’admiration au doute et du doute au ressentiment.

Par contre, Chateaubriand n’oubliera jamais le service rendu à Dieu. En écrivant Génie du christianisme, il illustrait le réveil de la foi en France et rendait son prestige à la religion qui avait été la risée des philosophes des Lumières et la cible des révolutionnaires.

Chateaubriand, Ghislain de Diesbach, éditions Perrin, 672 pages, 27 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/chateaubriand-ghislain-de-diesbach/93551/

dimanche 15 août 2021

De Napoléon à Louis XVIII

 Le Figaro Magazine - 28/03/2014

En 1814, Talleyrand gagne le tsar au retour des Bourbons.

     Le 31 mars 1814, il y a deux cents ans, Alexandre Ier, tsar de toutes les Russies, entrait dans Paris en vainqueur. La veille encore, on s'était battu à Pantin et à Montmartre. C'était la fin de la campagne de France. Deux mois durant, Autrichiens, Prussiens, Russes, Britanniques et Suédois avaient affronté un Napoléon qui avait retrouvé l'énergie et le génie stratégique de sa jeunesse, comme le rappellent les témoignages réunis par l'historien Jean-Joël Brégeon (1).

Vaincus à Montmirail, à Champaubert, à Montereau et à Reims, les coalisés l'avaient quand même emporté, leurs troupes ayant pour elles le nombre et l'expérience, et la volonté d'en finir, tandis que l'Empereur s'était battu avec les débris de la Grande Armée et des conscrits inexpérimentés, et que la lassitude pointait dans un pays qui, à l'issue de vingt années de guerre, aspirait à la paix.

     La suite n'était pas écrite d'avance : les souverains alliés n'étaient pas d'accord entre eux sur le sort à réserver à la puissance occupée. Talleyrand, ancien ministre des Relations extérieures, désormais brouillé avec Napoléon, estime que le rétablissement des Bourbons serait accepté par les vainqueurs comme par les Français, une fois leurs réticences dissipées. Le diplomate commence par en convaincre le tsar qui loge chez lui, rue Saint-Florentin, tout en lui exposant que cette nouvelle orientation politique ne doit pas émaner de l'étranger. Le 3 avril, le Sénat vote donc la déchéance de Napoléon et, deux jours plus tard, fait appel au comte de Provence (Louis XVIII), qui est invité à devenir « roi des Français (...) par le voeu de la nation ».

     Talleyrand a imposé une solution française, mais Alexandre Ier s'y est rallié, et amènera les autres souverains à cette solution, parce que le tsar, homme des Lumières, a reçu l'assurance que la Restauration ne serait pas la restauration de l'Ancien Régime. Cet épisode est connu, mais Marie-Pierrre Rey, une spécialiste de la Russie, l'éclaire d'un jour nouveau (2). C'est un paradoxe : l'institution d'une monarchie libérale, en France, en 1814, a été rendue possible par la rencontre du Diable boiteux, qui avait servi tous les régimes, et du tsar, qui était un autocrate.

Jean Sévillia http://www.jeansevillia.com/index.php?page=fiche_article&id=327

(1) Histoire de la campagne de France. La chute de Napoléon, de Jean-Joël Brégeon, Perrin, 400 p., 21 €.

(2) 1814. Un tsar à Paris, de Marie-Pierre Rey, Flammarion, 332 p., 22 €.

vendredi 4 juin 2021

Joseph Fouché (André Castelot)

 

André Castelot (1911-2004) fut un grand vulgarisateur et un remarquable conteur d’Histoire. Auteur à succès, il reçut en 1984 le Grand Prix d’histoire de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre. Les édition Perrin viennent de rééditer sa biographie de Fouché.

Joseph Fouché (1759-1820), duc d’Otrante, est parvenu à jouer un rôle capital durant la Révolution, le Directoire, le Consulat, l’Empire, la Restauration et les Cent-Jours.

Mitrailleur de Lyon, régicide, il a même réussi, par une ultime palinodie, à devenir le ministre de Louis XVIII, dont il avait pourtant envoyé le frère à l’échafaud !

Ce livre nous décrit les étapes successives les plus incroyables de l’existence de ce personnage roublard, conspirateur et calculateur, extraordinairement habile, grâce à son redoutable cynisme,  à se relever de toutes les disgrâces.

Joseph Fouché, André Castelot, éditions Perrin, 368 pages, 24 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/joseph-fouche-andre-castelot/114334/

vendredi 9 avril 2021

Pourquoi se souvenir de la mort de Louis XVI ?

 Le 21 janvier 1793 au petit matin mourait le roi Louis XVI, guillotiné à Paris. Depuis, nous n’avons pas cessé de parler de cette mort. Pour Balzac, « le jour où on a coupé la tête du roi, on a coupé la tête de tous les pères de familles. » Pour Raymond Poincaré, la mort de Louis XVI fut « un suicide collectif ».

Cette mort marque surtout d’une empreinte de sang la plus formidable opération d’amnésie collective de notre histoire. En tuant le roi, les conventionnels rejetaient tout le passé qui était lié à sa personne. Ils condamnaient la France antérieure à 1793 à l’oubli, créant une nouvelle France, au calendrier marqué de l’an I de la République. Avec cette mort, la révolution devenait un bloc. On était pour ou contre cette mort. Il n’était plus possible d’être royaliste, monarchien, libéral, partisan de la régence de Philippe-Egalité, fédéraliste, girondin, jacobin. On était simplement favorable ou hostile à la mort du roi, et tous ceux qui se montrèrent hostiles furent rejetés, d’une manière ou d’une autre, dans le camp de la contre-révolution, c’est-à-dire celui voué à l’oubli collectif.

Le temps passa, apaisa en apparence cette terrible blessure. A la Restauration, on retrouva le corps de Louis XVI, dans une fosse commune, où il avait été placé pour être oublié. Louis XVIII lui fit donner des funérailles dignes d’un roi, et sa tombe, en la basilique de Saint-Denis, marque le souvenir des rois à elle seule. Dès 1814, l’habitude fut prise, dans toute la France, le 21 janvier, de faire dire des messes pour le repos de l’âme de Louis XVI. Ce sont, depuis, des milliers et des milliers de messes qui ont été dites pour le repos de l’âme d’un homme certainement au Ciel désormais, et intercesseur pour son peuple et sa patrie.

Mais est-il encore utile, aujourd’hui, de se souvenir d’une mort vieille de plus de deux siècles, dans un pays où la république semble faire la presque unanimité ? Après tout, si on se souvient de la guerre de Cent ans, des guerres de religion ou de la Fronde, on ne place plus aucune passion dans l’évocation de ces événements pourtant autrement plus douloureux pour la patrie que la mort d’un seul homme, fût-il roi. Pourquoi lui, alors ? Cette question, à vrai dire, pose un faux problème. La question n’est pas celle de l’utilité, mais de la signification de cette célébration. Que signifie pour quelques milliers de Français de continuer de se souvenir, chaque année, de la mort d’un roi et de faire dire à son attention une messe ou de déposer place de la Concorde une gerbe de fleurs ? Il s’agit, pour la plupart, de se souvenir que l’histoire de France n’a pas commencé en 1789, qu’elle plonge ses racines dans un passé plurimillénaire, dont le roi était le représentant, en incarnant la dynastie, histoire familiale de la France. Il s’agit de s’unir à la mémoire de cette vieille France et d’en faire un socle d’espérance pour le présent.

Est-ce utile ? Oui ! Cent fois oui !

La révolution de 1789 a ceci de particulier que dans tous les événements tragiques qui bouleversèrent notre histoire, elle est le seul dont les acteurs ont tenté d’opérer une table rase complète du passé du peuple. En quelques mois, les députés ont jeté à terre toute la législation existante de l’ancienne royauté et remplacé tout son personnel, du moins l’ont-ils prétendu, et ce avec assez de conviction pour que tout le monde le croit et imagine ce passé tout à fait révolu. De cette volonté de rejet total du passé est née une fracture de la France en deux camps, d’abord égaux, puis avec le temps de plus en plus inégaux en faveur des révolutionnaires, au fur et à mesure que progressait dans les esprits leur entreprise amnésique. Celle-ci repose pourtant sur un mensonge. Les lois de la royauté furent-elles toutes supprimées ? Non ! Le Code civil et le Code pénal, fruits de l’Empire, s’assoient tous deux sur les coutumes et les lois de la France d’avant 1789, dont ils reprirent des pans entiers. Et pour cause, les rédacteurs de ces codes étaient tous des anciens magistrats du roi et de ses cours souveraines. Ils avaient passé sans trop d’encombre, discrètement, le tumulte révolutionnaire, et lorsque revint la paix, ils retrouvèrent d’honorables fonctions. Les hommes d’argent étaient également issus de l’ancienne royauté, et la Cour des comptes, sous Bonaparte, rendit justice aux fermiers généraux pour leur gestion. La pratique de l’impôt affermé ne s’est pas tout à fait perdue d’ailleurs.

La liste serait longue des coutumes qui ont survécu à la mort de la royauté.

Mais de cette dichotomie entre le mensonge de la table rase et la réalité infiniment plus complexe du pays est née un malaise, celle d’un esprit de parti empli de haine, entre les partisans de l’ancienne royauté, ceux de la révolution, les modérés de tous les camps, chacun fondant sur une vision fausse de l’histoire une politique présente bancale.

L’histoire fut oubliée, mais les partis demeurèrent, et si aujourd’hui il n’y a que peu de royalistes authentiques, les conservateurs de tous genres sont parmi leurs héritiers inconscients. Ce n’est pas un hasard si, dans ces milieux, sans que nul ne sache vraiment pourquoi, il demeure une secrète amertume à l’évocation de la mort de Louis XVI, tandis que les républicains vraiment convaincus, le plus souvent ancrés à gauche de l’échiquier politique, font de cette mort une étape regrettable mais nécessaire, quand ils ne s’en glorifient pas.

La table rase révolutionnaire était inédite. Dans les guerres de jadis, lorsqu’une province rejoignait le domaine du roi, ses soldats martelaient les armoiries du vaincu, faisaient disparaître son nom de tous les lieux, mais le passé demeurait présent, car les peuples conservaient jalousement leurs coutumes.

Le traitement par l’oubli ou la falsification, initié en 1789, devint, par la suite, la manière courante de transmettre l’histoire. Les historiens de la première moitié du XIXe siècle relurent toute l’histoire de France à l’aune de la Révolution, ne comprenant donc plus rien à rien, car plaçant dans l’esprit des hommes des siècles passés des idées, des mots qu’ils ne pouvaient pas avoir eu. La lutte des classes, l’esprit de tolérance, les principes libéraux de la liberté individuelle furent mis dans la tête des hommes du moyen âge ! Terrible erreur ! Elle conduisit des générations de Français à ne plus comprendre le sens de leur passé. Les historiens de la IIIe République calomnièrent le second empire. Ceux de la IVe République masquèrent les origines vichystes de nombre des lois de leur régime et d’une large part de leur personnel politique et administratif, tout comme on feignit d’oublier que les lois xénophobes ou liberticides de Vichy trouvaient leur source dans la réglementation administrative de la fin de la IIIe République. Enfin, les historiens de la Ve République jetèrent un voile de ridicule sur la IVe République.

Dans une vie civique qui est devenue l’incessante guerre civile des partis, sans qu’il ne soit plus aucune force tutélaire les contenant ou les unissant sur des points non négociables de cohésion nationale, la règle est donc celle de la calomnie historique ou de l’oubli.

Les programmes scolaires actuels en sont un beau condensé, où le collégien passe de Rome au XIIe siècle en ignorant Mérovingiens et Carolingiens, sans d’ailleurs avoir vraiment plus étudié les Gaulois. Il survole la féodalité sans maîtriser l’histoire politique du pays, saute sur la Renaissance en ayant flirté deux minutes avec la guerre de Cent ans, oublie les guerres de religion, dont il ne voit que les traits saillants, parvient difficilement à Henri IV, Louis XIII et Louis XIV pour lesquels il est consacré autant de temps qu’aux origines de l’Islam. Enfin, au XVIIIe siècle, Louis XV est le grand oublié, ainsi que l’empire colonial français. On en arrive à Louis XVI fin de règne, pour débouler sur la révolution et enfin retrouver une histoire de France chronologique et continue jusqu’à nos jours, avec cependant encore des faiblesses sur les points litigieux, à savoir la Restauration, la Monarchie de Juillet, le Second empire, Vichy et la IVe République. A peine survolés, ces régimes sont déconsidérés par le programme.

Contre toute attente, l’enseignement de l’histoire est encore plus mal logé au lycée, où les trous chronologiques sont béants.

Parvenus à la fin de leurs études secondaires, les jeunes français sont parfaitement ignorants de leur histoire, incultes, incapables de sortir autre chose que quelques anecdotes, quelques faits saillants, parmi lesquels la shoah arrive en bonne place. Pour eux, tous les événements survenus avant leur naissance sont rejetés dans un tohu bohu.

Ce peuple amnésique s’ignore, se divise contre lui-même, et se hait, car ne connaissant plus les réalisations de ses ancêtres, leurs joies et leurs peines, ne sachant plus d’où il vient, il gobe sans discernement tous les mensonges possibles, dont la mode actuelle consiste à attaquer la mémoire et la réputation du pays, que ce soit sur Vichy, sur les colonies, sur la place des femmes, le traitement des ouvriers, l’accueil des migrants, partout la France semble n’avoir fait que le mal, et l’ignare, incapable de se défendre, accepte et baisse la tête.

Les conséquences sociales de cette amnésie sont énormes. Non seulement elles engendrent une perte terrible du bon sens et de l’esprit d’attachement au pays, terreau de l’esprit civique, mais chez les êtres socialement fragiles, elle ouvre la voie aux modèles plus attrayants, plus forts, dont le djihadisme est actuellement le plus terrible exemple.

Pourtant il faut se souvenir de l’acte de naissance de la France, et de sa longue histoire, qui n’est pas faite de ruptures et de haines, mais d’une incroyable continuité, ponctuée de secousses. Quand a commencé l’histoire de notre France ? En 1945 ? En 1871 ? En 1789 ? En 843 ? En 496 ? En 52 avant Jésus-Christ ?

Il n’y a pas de date précise à cette naissance, mais plutôt un esprit qui insuffla la vie au pays. On peut parler d’une histoire de France à partir du moment où les peuples qui vécurent sur cette terre eurent conscience de former un ensemble cohérent de civilisation et de peuplement, et où les nations étrangères perçurent ce groupe comme tel, sans que depuis il y ait eu de rupture fondamentale dans la reconnaissance de cette aire civilisationnelle et de peuplement.

Pour le cas de la France, on peut ainsi remonter jusqu’aux Celtes. Quand les Celtes de la Gaule eurent-ils conscience de constituer un groupe à part des autres celtes, entre Alpes, Pyrénées et bords du Rhin, malgré leurs haines, leurs guerres et leurs divisions ? On ne peut pas le savoir. Mais certainement entre le Ve et le IIe siècle avant notre ère. A la fin du IIe siècle avant notre ère, le géographe grec Posidonius parcourut la Gaule. Il fut le premier à décrire ce pays, et le premier à le définir avec ses coutumes, sa langue, ses manières, ses traits distinctifs, comme un ensemble cohérent de civilisation et de peuplement, en dépit de ses divisions internes. César, un demi-siècle plus tard, renforça cette approche spécifique de la Gaule, qu’il eut le temps d’étudier, la parcourant en tous sens pendant huit ans. L’empire de Rome fixa des frontières provinciales qui figèrent le territoire de la Gaule et ses peuples. L’unité s’accrut avec l’appartenance à l’empire.

Pourtant il n’y eut pas de rupture fondamentale. Le peuple ne changea pas. Les lois demeurèrent et se modifièrent insensiblement avec l’apport du droit romain. Lorsque tomba l’empire, son droit se maintint en Gaule et fut respecté des nouveaux maîtres, Burgondes, Francs et Wisigoths. Les propriétés ne changèrent pas de main, l’ancienne littérature fut vénérée, les cités gauloises devinrent diocèses et comtés sans que leurs frontières ne bougent.

La Gaule, sous le sceptre des rois, demeura ce qu’elle était. Pourtant, la France de 1789 et la Gaule de 496 semblent deux patries étrangères l’une à l’autre. Ce n’est qu’une illusion. C’est bien la même patrie, la même nation qui, au fil des siècles, vit ses lois, ses habitudes, ses coutumes, se modifier, sans cesse, par un mécanisme perpétuel d’évolution, mais sans que jamais le passé ne soit renié, et sur sa base.

Cette permanence historique est si forte que le géographe Jean-François Gravier, en 1947, reconnaissait dans 45 départements sur 88 les frontières exactes d’anciennes cités gauloises. La permanence était telle qu’en 1988 encore l’historien Karl Ferdinand Werner estimait que le fond du peuple français de la seconde moitié du XXe siècle correspondait toujours, ethniquement, aux bassins de peuplement de la Gaule celtique.

C’est cette longueur de vue, cette continuité dans l’histoire que nous devons retrouver pour apprendre à nous aimer, à vivre notre présent comme un long héritage dont nous sommes les simples usufruitiers.

Se souvenir de Louis XVI, c’est faire un acte de résistance citoyenne capital, en ces temps d’oubli, puisqu’il s’agit de marquer un refus, celui de l’amnésie. Il s’agit de rétablir un fil faussement tranché dans l’esprit général, et de montrer à tous l’unité de l’histoire de la nation française.

Plus que jamais, évoquer la mémoire du roi, sans être forcément royaliste, même en étant républicain, c’est poser un acte profondément civique pour l’unité de la nation sur le sol de la patrie.

Un jour, peut-être, les passions retomberont et on ne dira plus de messe pour Louis XVI. Ce jour-là viendra lorsque le symbole de ce souvenir aura perdu son actualité, parce que nous nous serons enfin réconciliés avec nous-mêmes, avec notre histoire, avec notre identité.

Gabriel Privat

Cet article a été rédigé pour le site d’information et d’opinion : Vexilla Galliae

https://gabrielprivat78.wordpress.com/2015/01/16/pourquoi-se-souvenir-de-la-mort-de-louis-xvi/

mercredi 24 mars 2021

Waterloo : La France sauvée par Wellington ?

 


(Les lanciers rouges contre les carrés britanniques à Waterloo, Alphonse Lalauze)

Cet article a été initialement publié sur l’excellent site de Liberté politique, à visiter et soutenir

UNE LOURDE BERLINE roulait à vive allure sur la route de Bruxelles à Paris, tandis que descendait le soleil sur la plaine ensanglantée de Waterloo. L’Empereur qui avait fait trembler l’Europe pendant plus de quinze ans ne voyait même pas, sur le bord du chemin, la foule des soldats débandés qui refluait, dans le plus grand désordre, vers le sol de la patrie. Ce n’étaient partout qu’uniformes déchirés, armes jetées dans le fossé, visages poudreux et boueux maculés de sang.

Sur le champ de bataille les paysans belges brûlaient les cadavres détroussés, tandis que les régiments victorieux de Blücher et de Wellington avançaient à pas mesurés à la poursuite des armées françaises.

À quelques lieues de là, à Gand, dans la petite cour exilée de Louis XVIII, on attendait dans l’angoisse le résultat de la bataille, les voitures attelées, les malles fermées, prêt à rentrer en France ou à fuir vers un nouvel asile.

L’abdication

Les événements qui suivirent ce 18 juin 1815 et mirent fin à l’aventure des Cent jours s’enchaînèrent avec une rapidité stupéfiante. Les faits se bousculaient.

À Paris, le gouvernement laissé aux Tuileries était dans l’alarme. La nouvelle de la défaite parvint le 19 juin au soir à Paris. Les plus folles rumeurs avaient parcouru le pays. On avait cru d’abord les armées victorieuses et les Anglais entièrement massacrés, après l’annonce de la victoire de Ligny le 16 juin. Puis on avait annoncé une victoire à Waterloo, avant que ne parvienne enfin la nouvelle du désastre et son ampleur.

À la Chambre des députés et la Chambre des pairs, royalistes et libéraux étaient vents debout contre Napoléon. Mais en leur sein, une figure se détachait, celle de Fouché qui, profitant de la confusion des esprits, multipliait les déclarations contradictoires, protestant de sa fidélité bonapartiste auprès des membres du gouvernement, menaçant les députés d’une dictature impériale et songeant déjà à Louis XVIII ou à Louis-Philippe d’Orléans auprès des agents royalistes. En quelques heures seulement, Fouché parvint à devenir l’homme fort, par ses réseaux dans l’opinion parisienne.

Lorsque le 21 juin au matin Napoléon entra dans Paris, physiquement diminué par le voyage, il avait déjà perdu la plus grande part de son pouvoir politique, car les Chambres étaient dans la main de Fouché et le gouvernement sans direction claire.

Cependant, si le peuples des artisans, des boutiquiers, des commerçants, des professions libérales et des rentiers était pour la paix, celui des ouvriers et indigents avait fait de l’Empereur son dieu et manifestait bruyamment dans les rues de la capitale pour la guerre à outrance. L’atmosphère était électrique.

Napoléon pouvait s’appuyer sur ce petit peuple de Paris et sur ce qu’il restait de l’armée, qui lui était fanatiquement dévoué. De Belgique revenaient vers la France un peu moins de soixante mille hommes encore organisés, dont le corps d’armée du maréchal Grouchy qui, absent à Waterloo et vainqueur des Prussiens le lendemain, était presque intact. Avec les forces disséminées entre la frontière et Paris, on pouvait encore aligner une force considérable, sans compter toutes les troupes des autres fronts.

Fouché à la manœuvre

La tentation de la guerre à outrance traversa l’esprit de l’Empereur, mais les Chambres réclamaient le contrôle de l’action politique, à l’instigation de Fouché, et députèrent au gouvernement pour que les ministres se justifiassent de leur politique devant eux. Le pouvoir exécutif s’effritait, montrant la fragilité des derniers espoirs du vaincu. Les ministres étaient partagés entre la lutte et la capitulation. Napoléon, abattu, sentait que la seule issue honorable était l’abdication en faveur de son fils Napoléon II, l’Aiglon, tandis que son frère, Lucien, envisageait déjà un second Dix-huit brumaire balayant les Chambres et instaurant une dictature temporaire de salut public.

Toute l’ambition de Fouché était désormais de se débarrasser de l’Empereur. Pour le convaincre d’abdiquer, sa rhétorique reposait sur l’idée selon laquelle c’était à lui seul que les Alliés faisaient la guerre, et que seul son départ des affaires pourrait donc ramener une paix durable. Las de se battre, malgré les acclamations continues du petit peuple autour du palais de l’Élysée où il s’était retiré, Napoléon signa l’acte d’abdication le 22 juin au soir.

Immédiatement après, Fouché créait une commission gouvernementale dont il obtenait la direction, tandis que les Chambres s’affairaient à un projet de… constitution.

Les plus proches de l’Empereur l’abandonnaient, à commencer par Davout, ministre de la Guerre et Carnot, ministre de l’Intérieur, qui avaient été secrètement convaincus par Fouché de l’intérêt d’une seconde restauration royale.

Maître de l’État, ce dernier songeait maintenant à éloigner Napoléon, tant sa crainte était grande que, dans un dernier sursaut il ne décidât de répondre à l’appel du peuple de Paris et de l’armée.

La France envahie

Les discussions politiques n’avaient pas arrêté la guerre. L’abdication était connue, mais les combats se poursuivaient. Tandis que les armées françaises reformées après la débandade du soir de Waterloo se repliaient en bon ordre vers la Picardie, puis de là sur Paris, les Prussiens tentaient, après une hésitation de quelques jours, de les enfermer dans une ville et de les contraindre à la capitulation. Il s’agissait de les empêcher à tout prix de rejoindre la capitale.

Les forces britanniques, elles, entraient presque sans coup férir dans le Nord et marchaient à petites étapes vers Paris, délaissant les plus grandes places encore redoutablement défendues.

Les trois armées se trouvèrent en présence autour de Paris dans les derniers jours de juin. La longue hésitation gouvernementale sur la conduite à tenir avait fait négliger la continuation des travaux de fortification, notamment au sud de la ville, mais aussi le regroupement des troupes qui, pourtant, brûlaient de se battre et n’avançaient qu’au cri de « vive l’Empereur » !

Le décalage était énorme entre les couches moyennes et supérieures du peuple, désirant la paix, d’un côté, et les pauvres gens et l’armée prêts à se battre, de l’autre. Ces derniers n’avaient rien à perdre… À la Bourse, dont l’activité ne cessait pas, le cours de la rente, créée par le remboursement des obligations de l’État aux particuliers, augmentait lorsque les perspectives de paix ou de défaite complète des armées françaises étaient les plus imminentes, et diminuait lorsque la guerre à outrance semblait l’emporter. C’était le triste baromètre des intérêts particuliers face à l’envahissement de la France.

Sur les autres frontières, Autrichiens et Russes étaient entrés en Sarre et en Alsace, avec des corps de tous les États allemands. En Provence, Anglais, Autrichiens et Piémontais envahissaient le pays à leur tour.

800.000 occupants

Après la fin des hostilités, le nombre maximum de soldats étrangers ayant pénétré le territoire français fut évalué, grâce aux réquisitions de l’occupant, à plus de 800 000 hommes. En cette fin de juin, faute d’un service militaire impopulaire que Napoléon avait renoncé à rétablir durant les Cent jours, il n’était plus même possible d’aligner 200 000 Français.

Devant la menace d’un siège de Paris par les Anglo-Prussiens, Napoléon avait offert son épée au gouvernement, comme simple général, jurant de se retirer en Amérique une fois la paix retrouvée. Mais Fouché, secondé de Davout à la Guerre, Carnot à l’Intérieur et Caulaincourt aux Affaires étrangères, craignait trop une reprise en main par l’Empereur qui fut évacué de Paris vers La Malmaison, puis de là vers Rochefort afin d’éviter qu’il ne soit pris dans l’encerclement de la capitale par les Alliés.

Ceux-ci, face aux retranchements français, tentèrent deux assauts majeurs, au nord par Saint-Denis et La Villette, au sud par Gentilly et Issy. Ils furent repoussés partout, et un corps complet de cavalerie prussien fut détruit à Versailles.

Cependant ces succès ne permettaient pas d’espérer une issue heureuse, car l’armée était ici soutenue par les ouvrages défensifs de Paris, mais ne pouvait pas espérer reprendre l’offensive en pleine campagne.

Au désespoir, Davout accepta le principe d’une capitulation le 3 juillet, après sept vaines tentatives d’armistices honorables. L’armée ne l’entendait pas de cette oreille et, à l’annonce de la fin des combats, des hommes du rang, des sous-officiers, des officiers, désertèrent en masse avec leurs armes afin de poursuivre la lutte ailleurs, tandis que d’autres, à leurs postes, tiraillaient sur les positions ennemies jusqu’à épuisement des munitions. D’autres encore s’étaient repliés sur Paris où ils manifestaient bruyamment dans les rues, réclamant l’Empereur et l’offensive.

Il fallut toute l’autorité du maréchal Grouchy qui avait mené ses hommes depuis le début de la campagne, et toute celle du maréchal Davout, vainqueur d’Auerstaedt pour ramener les troupes à la raison et organiser leur repli sur la Loire.

Guerre civile

Le repli de l’armée ne changeait rien. Dans Paris, on n’osait pas s’afficher pour la paix, et encore moins pour le roi. Les bonapartistes tenaient la rue, saccageaient des maisons de royalistes réels ou supposés, molestaient ceux qui arboraient la cocarde blanche.

Le gouvernement était lui-même divisé. Si Fouché penchait pour une seconde restauration, les royalistes étaient minoritaires à la Chambre et parmi les ministres, les uns étaient pour le duc d’Orléans, les autres pour Napoléon II, seule une minorité soutenant Louis XVIII.

Hors de Paris, c’était une véritable guerre civile. Dans le Languedoc, le Roussillon, le Toulousain, le Comtat Venaissin, la Provence, les populations comprimées depuis le début des Cent jours, laissaient éclater leur fidélité au roi depuis l’annonce de Waterloo. À Marseille, la garnison avait dû se retirer face à l’émeute. À Montpellier, l’ancien commandant de la place est exécuté. À Toulouse les royalistes dominaient la ville et même les officiers fidèles au roi étaient suspectés de bonapartisme. Dans les Cévennes, les catholiques soutenaient le roi, les protestants l’Empereur, et les massacres se multipliaient.

Après que les royalistes aient eu à souffrir des persécutions impériales, ils rendaient cent fois, dans la rage et la haine, ce qu’ils avaient enduré. Contre cela, les forces de l’État étaient impuissantes. L’armée et la gendarmerie était pour l’un ou l’autre camp et n’obéissait que mollement aux ordres des préfets.

À partir de l’instant où la puissance publique ne répondit plus, toutes les exactions devinrent possible. Il est même étonnant qu’il n’y en ait pas eu davantage durant cette période de l’été et de l’automne 1815 qu’on appela la Terreur blanche.

Dans le Sud-Ouest, le fractionnement du pays était encore plus vif, même si l’on se tuait moins. Bordeaux penchait pour le roi, Rochefort et La Rochelle pour l’empereur. En Vendée, on était unanimement pour le roi, mais en Bretagne les campagnes arboraient le drapeau blanc, tandis que les villes conservaient farouchement le tricolore. Partout, ce n’est que l’avance des troupes alliées qui apaisa la guerre civile.

Le retour du roi

 Le lendemain de Waterloo, Louis XVIII, à la demande expresse de Wellington, s’était mis en route vers la France. Dans le nord, demeuré royaliste, il fut bien accueilli. Les populations s’étaient emparées des casernes et avaient ouvert les portes…

À Paris, Prussiens et Anglais avaient installé leurs cantonnements aux points stratégiques les 6 et 7 juillet. L’émeute s’était dispersée d’elle-même, et le 8 juillet, Louis XVIII entouré des siens entrait dans sa capitale par les grands boulevards. D’abord muette, la foule massée sur la rue se fit de plus en plus enthousiaste au fur et à mesure que le roi avançait vers le palais des Tuileries. Place Vendôme ce n’était plus qu’un tonnerre de « Vive le roi ! », les drapeaux blancs pavoisant les fenêtres. Le petit peuple bonapartiste s’était retiré, la mine désolée, dans les faubourgs.

Louis XVIII imposé par Wellington

Depuis le début du conflit, le général Wellington était le plus convaincu des chefs alliés de la nécessité de rétablir Louis XVIII, qu’il considérait comme le meilleur garant de la paix et de l’ordre public. Le tsar Alexandre regardait l’option Napoléon II avec bienveillance, l’empereur François d’Autriche, et le roi Frédéric-Guillaume de Prusse n’avaient pas d’avis véritablement arrêté, entre Napoléon II, Louis XVIII ou le duc d’Orléans. Mais le premier était un enfant, le troisième refuserait la couronne en cas de proposition, seul le roi était un candidat sérieux.

Encore fallait-il l’imposer. C’est Wellington qui, en faisant rentrer Louis XVIII en France, puis en organisant les négociations avec le gouvernement provisoire dirigé par Fouché, facilita ce retour qui, sans cela, se serait certainement accompli, mais dans le sang. Soucieux d’unité nationale, Wellington avait assuré la double présence du prince de Talleyrand et de Fouché auprès du roi. Fouché était régicide, il avait voté la mort de Louis XVI à la Convention en 1793. Il avait fallu toute l’habileté de Talleyrand et l’autorité du général anglais pour imposer la présence de celui qui était alors le vrai maître de Paris.

La bienveillance de l’Anglais ne s’arrêta pas là.

Cesser le pillage

La France vaincue, les princes de l’Europe négligeaient de signer tout de suite un traité de paix définitif, profitant de cet entre-deux insaisissable pour mettre le pays en coupe réglée. Les armées d’occupation tenaient, à la fin de juillet, 56 départements, où le poids des réquisitions, les violences des soldats, avaient provoqué un exode des populations, soit vers les départements libres, soit vers les zones boisées ou montagneuses inaccessibles, soit encore vers les places fortes que les débris d’armée française tenaient toujours refusaient de rendre.

C’est Wellington encore, soutenu par Lord Castelreagh, qui parvint à convaincre les chefs des armées alliées de cesser ce pillage du pays vaincu, le risque étant de voir le peuple entier se soulever contre l’occupant, chasser son roi en même temps que les armées étrangères et replonger l’Europe dans la guerre.

Le général britannique fut, dans ces jours confus de juillet-août 1815, le plus précieux soutien de Louis XVIII pour rétablir la paix dans une France occupée par l’ennemi, privée d’armée et en proie à la guerre civile.

À l’issue du conflit, la robustesse des institutions publiques enfin ramenées à l’obéissance dans tout le pays, permit une reconstruction très rapide. Le gouvernement de la Restauration, par son habileté, parvint à organiser la libération rapide du territoire par le versement d’une colossale indemnité de guerre, puis à réinsérer la France dans le concert des nations par la reconstitution rapide de son armée, tandis que la vie économique entrait résolument dans la révolution industrielle.

Mais dans ces quelques semaines qui suivirent Waterloo et sur lesquelles historiens et auteurs de fiction sont souvent muets, nous ne mesurons pas, nous Français, ce que nous devons, à la clairvoyance, au milieu du désordre, de ce général ennemi, Lord Wellington.

https://gabrielprivat78.wordpress.com/2015/06/12/waterloo-la-france-sauvee-par-wellington/#more-752

vendredi 19 mars 2021

Louis XVIII face à la question sociale : quelles leçons en tirer ?

 

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La toile est un champ de bataille et il n’est pas certain qu’il soit le meilleur vecteur du débat d’idées car, trop souvent, elle n’est que le lieu du lynchage, de l’invective et de la calomnie : cela en est souvent désespérant pour qui conçoit la « disputatio » politique comme un moyen de faire progresser ce qui paraît nécessaire pour le pays et ses populations, ou comme celui d’élever les hommes vers des causes honorables, par l’intelligence et la réflexion… Mais elle peut parfois permettre, entre gens de bonne volonté, d’évoquer quelques vérités et de les valoriser quand elles sont ignorées de l’éducation nationale comme des médias. Ainsi, sur la Révolution française et la question sociale, par exemple. Voici ci-dessous les extraits d’une réponse qu’il m’est arrivé de faire il y a quelques semaines sur un réseau social bien connu… (Le débat portait sur la condition ouvrière en France.)

« Si vous étudiez l'histoire sociale française, vous constaterez aisément que la Révolution française fut le pire moment "libéral" de l'histoire de France, en particulier à travers les lois d'Allarde et Le Chapelier de 1791 qui détruisent les corporations et tout le modèle social corporatif quand les lois de 1790 contre l’Église avaient déjà entraîné une hausse immédiate de la pauvreté, en particulier dans les campagnes... Ces deux lois révolutionnaires interdisaient la grève et l'association ouvrière, et permettaient la "libéralisation" (sic) du temps de travail. Le dimanche, d'ailleurs, perd alors son statut de jour de repos pour les ouvriers et il faudra attendre le roi Louis XVIII pour qu'il le redevienne, en 1814, pour tous les travailleurs... Les royalistes sociaux ont été les premiers à lutter pour redonner des droits aux classes laborieuses qui en avaient été privés par la Révolution, la République et l'Empire, ce que Marx (pas vraiment royaliste...) a lui-même remarqué...

« Pourquoi le roi Louis XVIII n’a-t-il pas remis officiellement en cause les lois de 1791 ? Sans doute parce que la bourgeoisie, qui venait de « lâcher » l’empereur, ne s’est ralliée à la Monarchie que du bout des lèvres, craignant de tout perdre de ses nouveaux pouvoirs économiques et politiques acquis sous la Révolution et confortés par l’Empire, et que le roi, soucieux de refaire l’unité française plutôt que de raviver les blessures, a préféré contourner la bourgeoisie plutôt que de la braquer. En légalisant le repos dominical (1) par le biais d’une loi dite de « sanctification du dimanche », il semblait déplacer la question sur le terrain religieux sans s’en prendre directement à la bourgeoisie elle-même, et il permettait à cette dernière, peu conciliante sur ses « droits » issus de la « liberté du travail » de 1791, de ne pas perdre la face. En somme, une habileté royale en attendant que l’État monarchique restauré soit assez puissant pour imposer d’autres concessions à la bourgeoisie… Mais la Restauration, malgré certains de ses préfets qui alertent sur les terribles conditions de travail des ouvriers dans les régions minières et manufacturières (Villeneuve-Bargemont, en particulier), n’en aura ni l’occasion ni le temps, la révolution de 1830 renforçant la bourgeoisie tout en affaiblissant la Monarchie, désormais sous le risque permanent d’une nouvelle révolution libérale.

« Si la Monarchie n’a pas eu toute la latitude nécessaire pour agir sur la question sociale, elle en a au moins eu la conscience et ce n’est pas un hasard si les premières lois sociales visant à soulager les ouvriers, le plus souvent en « contournement » plutôt qu’en affrontement direct avec la bourgeoisie, sont votées et appliquées dès le roi Louis XVIII qui, en 1818, met aussi en place le livret d’épargne (aujourd’hui livret A) qui doit permettre à tous les Français de pouvoir « mettre de l’argent de côté » dans l’idée d’enraciner (au-delà des possédants et des bourgeois) les classes moyennes et les travailleurs (indépendants ou salariés) au cœur de la société : puisque les corporations protectrices n’existent plus, l’idée est de les remplacer (en attendant mieux…) par une épargne individualisée et garantie par l’État qui prend ainsi le relais des institutions professionnelles encore interdites. La stratégie royale est habile, n’est pas inutile, et nous en mesurons encore les effets aujourd’hui avec le recours massif à ce livret en période d’incertitudes, non pour « faire du profit » mais pour préserver « ce que l’on a » en attendant des jours meilleurs pour sortir cette épargne de son nid et permettre la reprise des activités économiques et commerciales dans les meilleures conditions qui soient, la prudence prévalant plutôt que l’avidité…

« Tout l’intérêt d’une Monarchie royale en France est de « prendre son temps » pour bien faire les choses. Mais, convenons-en, cela peut, dans les périodes de restauration, de nouvelle instauration ou de ré-instauration, être une faiblesse, parfois fatale : cela doit donc nous inciter à poser les bases théoriques avant que d’être pratiques d’une Monarchie royale qui doit mener, dès son avènement, une politique véritablement sociale et qui s’appuie sur les forces productives et pas seulement financières, ces dernières devant être sérieusement encadrées dès le premier jour si la Monarchie veut pouvoir s’enraciner vraiment. L’élément fort de la légitimation de la nouvelle Monarchie ne peut être, en ce domaine, que l’application « sanctoludovicienne » de la justice sociale. Le comte de Paris des années 1930 l’avait fort bien compris, lui dont l’un des premiers et plus importants écrits portera sur ce thème et s’intitulera « Le Prolétariat » qui aurait pu être sous-titré : « Comment mettre fin à l’indignité sociale par la Monarchie sociale... ».

(à suivre)

Notes : (1) : Napoléon 1er avait toujours refusé de remettre en place le repos dominical en prétextant que les ouvriers pouvaient travailler ce jour-là aussi puisqu’ils mangeaient bien tous les jours de la semaine… Argument désarmant de cynisme et de mauvaise foi, mais qui convenait à la part la plus libérale de la bourgeoisie !

https://jpchauvin.typepad.fr/jeanphilippe_chauvin/2021/03/louis-xviii-face-%C3%A0-la-question-sociale-quelles-le%C3%A7ons-en-tirer-.html