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samedi 17 décembre 2022

Stalinisme, trotskysme et successeurs

 

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Les dissensions actuelles au sein des partis d'extrême gauche ne manquent pas de réjouir. De la nouvelle direction de LFI ont été écartés des poids lourds; jusqu'ici incontournables tels qu'Alexis Corbière, François Ruffin, Clémentine Autain, Eric Coquerel ou Raquel Garrido. Entre Mélenchon, Quatennens ou Bompard, et leurs petits camarades mais aussi, en plus petit, au sein du NPA, en voie d'éclatement on est souvent tenté de penser "que le meilleur perde".

On en arrive même à leur préférer les vieux "stals" du PCF, à imaginer, ou faire semblant de croire, qu'un Fabien Roussel manifesterait plus de bon sens populaire, que ces résidus du gauchisme.

Leurs déchirements illustrent en première analyse le patchwork des publics qu'ils prétendent assembler. Leur jargon baptise cela intersectionnalité. Leur salmigondis prétend additionner pèle mêle, et unir dans un même combat, tous ceux, et, bien sûr toutes celles, qui s'emploient à dénoncer le racisme, l'oppression des femmes, et ce qu'ils appellent "homophobie""transphobie", mais aussi "islamophobie". La contradiction, pourtant éclatante, se trouva démontrée par exemple lorsque, le 2 octobre, Sandrine Rousseau fut huée lors d'une manifestation en soutien aux femmes iraniennes(1)⇓

Si elles continuent de polariser les lubies, les vieilles querelles entre staliniens et trotskistes méritent à cet égard d'être relativisées. Malgré la disproportion de leurs descendances respectives, en effet, seuls les disciples du fondateur de l'Armée rouge se disputent son héritage. Les émules, pourtant infiniment plus nombreux, du petit Père des Peuples, coryphée des Sciences et des Arts, l'homme d'Acier Joseph Djougachvili, demeurent plus discrets quant à leur filiation. Ils la revendiquent rarement. Si Thorez n'hésitait pas à se dire lui-même "premier stalinien de France", il ne fut, pourtant, certainement pas le dernier.

Mais à la vérité il n'existe guère de différence véritable entre la ligne de Staline et celle de Trotski, son malheureux rival exclu du parti en 1927, assassiné en 1939, sinon quant au tempo : le premier entendait, d'abord, consolider son pouvoir dans l'aire géographique qu'il contrôlait, le second prétendait embraser rapidement le reste du monde.

Ainsi la plus fondamentale erreur occidentale a consisté, par conséquent, à croire que le dictateur qui gouverna l'URSS, sans partage de 1931 à 1953, après avoir éliminé tous ses rivaux entre 1922 et 1930, eût ambitionné uniquement ce qu'il appelait l'instauration du "socialisme" dans "un seul pays".

En vertu de quoi le partage entériné en février 1945, lors la conférence de Yalta, avalisé d'avance dans le cadre de cette "belle et bonne alliance" franco-soviétique, proclamée par De Gaulle, le 2 décembre 1944 à Moscou, devenait une bonne nouvelle.

Peu importait alors, aux yeux des "globalistes" de l'époque, qu'une dizaine de pays d'Europe centrale et orientale fussent satellisés et opprimés par leur "libérateur" de l'est. Pendant presqu'un demi-siècle, on fit donc l'impasse sur leurs tentatives d'émancipations nationales, comme à Budapest en 1956, mais aussi à Berlin-Est en 1953, à Varsovie, en Tchécoslovaquie en 1968 etc.

Toute l'Histoire de ces régimes soit être revue en corrigeant la vision fausse d'un communisme réduit à son seul pré carré et s'en contentant. De 1945 À 1991, la guerre froide vit se multiplier en effet les petits monstres, de l'Afghanistan au Zimbabwe, en passant par Cuba et le Vietnam.

La création du Komintern, rapidement incorporé au pouvoir soviétique, puis sa reconstitution après-guerre sous le nom de Kominform, témoignent au contraire du caractère mondial du système et de ses objectifs de conquête.

A partir du XVe Congrès du parti en décembre 1927 et de la liquidation de la NEP actée en 1929, le stalinisme a mis effectivement en place une économie planifiée, dont le caractère industriel séduisait même une partie des Occidentaux dans le contexte de la crise mondiale.

Mais, concrètement, que signifiaient donc, que visaient, que produisirent ces plans quinquennaux – dont le premier "piatiletka" fonctionna jusqu'en 1933, la XIIIe édition s'achevant en 1991 ? Sous couvert d'un priorité générale à l'industrie lourde, et sous l'apparence d'une transformation modernisant le pays, il en résulta surtout une énorme production d'armement, d'aviation militaire et de blindés, l'ensemble étant géré, de façon impérative, par une gigantesque bureaucratie. Outre la transformation d'églises en garages et la collectivisation radicale des terres, la chasse aux koulaks se traduisant aussi par une famine dans les régions céréalières, et particulièrement en Ukraine, le régime ne visait pas le bien-être des populations mais la puissance illimitée de l'État.

Sur le plan militaire, la priorité tendait à doter l'Armée rouge de chars d'assaut en grande quantité, d'une artillerie efficace et d'une aviation de combat. Un colossal complexe militaro-industriel soviétique se développa, en commençant par les combinats sidérurgiques situés dans les bassins houillers. D'emblée on prévoyait une hausse de 110 % de la production. De 1928 à 1940, le nombre d'ouvriers dans l'industrie, la construction et les transports passa de 4,6 millions à 12,6 millions. L'URSS devint ainsi une nation apparemment "industrielle" de premier plan.

À la même époque, étaient lancées les premières purges massives y compris contre des fonctionnaires du régime communiste et de l'appareil politico-économique du Gosplan.

Sur cette base l'URSS stalinienne préparait donc clairement la guerre. Celle-ci était conçue comme la revanche sur la défaite qu'avait connue la révolution bolchévique en Europe orientale en août 1920. Vaincue à Varsovie, à Berlin, à Budapest, la puissance rouge internationale allait, se tournant vers l'est, réinventer et réinvestir une révolte des peuples de l'orient. Tel fut le sens du congrès de Bakou de 1920, monté de toutes pièces en septembre par le Caucasien Staline, alors Commissaire du peuple aux nationalités.

Il est remarquer qu'alors, depuis 1919, de forts mouvements anticoloniaux avaient commencé à se manifester en Inde, en Egypte, en Chine : ce n'étaient cependant pas ceux-ci que mettaient en scène les tréteaux du Komintern animés par Zinoviev, mais une foule de bachi-bouzouks hurlants. C'étaient déjà des révolutionnaires islamiques. Il s'agissait alors, prioritairement, de remettre en cause la puissance des Empires occidentaux principalement français et britanniques, et de réviser les traités imposés par les vainqueurs de 1918. Peu importait que les opposants fussent les représentants de l'obscurantisme. Il importait encore moins que cette opposition se mêle à la résilience des puissances vaincues.

La focalisation sur l'ouest du monde continue de fausser le regard des historiens, alors même que, dès les années 1920, la guerre soviétique se préparait sur deux fronts : l'enjeu chinois, la canalisation de la puissance japonaise éclairent puissamment la stratégie stalinienne des années 1930. Le pacte germano-soviétique de 1939, rompu par Hitler en 1941, se complétait par un accord analogue avec Tokyo, que Moscou ne dénonça qu'en 1945.

Dès cette année, dans le contexte d'une victoire, à laquelle Tchang Kaï-shek était théoriquement associé et qui, sur le papier, tendait à instaurer une "Golden Peace" sur 5 zones d'influences, on allait voir, au contraire se préparer la conquête de Pékin par Mao Tsé-toung qui se traduirait, en 1949, par l'élargissement de l'une des zones, aboutissant à un partage non pas entre cinq zones pacifiques mais en deux blocs antagonistes : l'Est et l'Ouest de la guerre froide.

C'est cela que la déclaration d'amitié sans limites entre Xi Jinping et Vladimir Poutine ce 4 février 2022 tendait à réactiver.

Et pour mieux en comprendre le bénéficiaire, plutôt que de chercher la vérité dans Marx et Engels, conseillons à nos commentateurs agréés de relire la fable de La Fontaine "Le Singe et le Chat". Ils sauraient alors ce que veut vraiment dire "tirer les marrons du feu".

JG Malliarakis  

Apostilles

1 cf. article de Claire Conruyt in Le Figarodu 3 octobre 2022.

https://www.insolent.fr/2022/12/stalinisme-trotskysme-et-successeurs.html

lundi 26 avril 2021

Islamo-gauchisme : retour sur un mot qui fâche

  

Pierre-André Taguieff est le spécialiste français du racisme, de son histoire, de sa signification, comme d’un certain antiracisme aux fins pas toujours très claires. Après notre dossier dans le numéro 996, il revient ici sur l’expression « islamo-gauchisme » qu’il a forgé naguère, qui fait florès aujourd’hui, et dont il se propose d’esquisser l’histoire et même la préhistoire.

Comment en êtes-vous arrivé, il y a une vingtaine d’années, à introduire le terme « islamo-gauchisme » ?

J'ai forgé l’expression « islamo-gauchisme » au tout début des années 2000 pour désigner une alliance militante de fait entre des milieux islamistes et des milieux d’extrême gauche (que j'ai qualifiés de « gauchistes » pour faire court), au nom de la cause palestinienne, érigée en nouvelle grande cause révolutionnaire. Cette alliance stratégique contre un ennemi commun, Israël, se fondait sur une image victimaire du Palestinien, qui commençait alors, dans les mouvances d’extrême gauche, à être transférée sur le Musulman, en se fondant sur l’axiome selon lequel l’islam est la religion des pauvres, des opprimés et des victimes, tant du colonialisme et de l'impérialisme que du racisme. Dès lors, le péché majeur est l'islamophobie. Être propalestinien, dans la perspective gauchiste, c’est être à la fois antisioniste, anti-impérialiste et islamophile.

Il y a là une rupture de tradition de grande importance. Alors que dans la culture politique de l’extrême gauche, la religion était « l’opium du peuple » qu’il fallait dénoncer la nouvelle alliance islamo-gauchiste rompt avec cet athéisme militant, mais au seul profit de l’islam politique, perçu comme une force révolutionnaire, voire comme la seule nouvelle force révolutionnaire. Le premier moment de l’alliance islamo-gauchiste est contemporain de la seconde Intifada et du mouvement altermondialiste : les antisionistes et les militants altermondialistes voyaient dans les milieux islamistes des alliés possibles, voire nécessaires.

Ce mouvement engendre ce que vous appelez une nouvelle judéophobie, qui apparait dans le monde entier ?

En tout cas, elle s’inscrit dans un contexte international, marqué d’abord par la catastrophique conférence de Durban contre le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance (tenue du 2 au 9 septembre 2001). Ce fut un festival de haine antijuive centrée sur la diabolisation du « sionisme » par des centaines d’ONG pro-palestiniennes. Il y eut ensuite bien sur les attentats du 11 septembre commis par une organisation jihadiste, Al-Qaida, dont l’objectif déclaré était de combattre la « coalition judéo-croisée » ou l’ « alliance sioniste-croisée ». La fameuse déclaration fondatrice, publiée le 23 février 1998, du « Front islamique mondial pour le jihad contre les Juifs et les Croisés » avait marque l’entrée dans une nouvelle phase de l’islamisme radical, caractérisée notamment par la désignation des Juifs comme incarnant l’ennemi absolu. En outre, les thèmes du « complot sioniste mondial » et de l’« axe américano-sioniste » se diffusaient en dehors des diverses mouvances islamistes, pour imprégner la rhétorique des gauches radicales, anticapitalistes, anti-impérialistes et antisionistes.

Quel est le rôle des gauches radicales ?

Les gauches radicales, après la chute de l’empire soviétique, s’efforçaient de réinventer l’utopie révolutionnaire à travers l’altermondialisme, qu’on pouvait analyser comme une forme de néo-communisme, où se rencontraient tiers-mondistes, trotskistes et communistes orthodoxes désorientés. L’ennemi était le même pour les islamistes et pour les nouveaux gauchistes, mais il ne portait pas le même nom : les premiers désignaient « les Juifs », les seconds « les sionistes ». Tous se disaient anticapitalistes et anti-impérialistes. Il y avait là une esquisse de ce que j’allais baptiser « islamo-gauchisme » en 2001-2002.

Dès la fin des années 1990, le Frère musulman d’honneur Tariq Ramadan, qui sera invité à tous les forums sociaux européens, avait compris qu’il pouvait exploiter l’anticapitalisme supposé partagé par les islamistes et les altermondialistes marxisants. Dans sa contribution à l’ouvrage collectif intitulé Les Musulmans face à la mondialisation libérale : quelles résistances pour une Justice globale ? (2003) par exemple, Ramadan esquisse un programme islamo-altermondialiste :  « Les enseignements islamiques sont intrinsèquement en opposition avec les fondements et la logique du système capitaliste néo-libéral et les musulmans qui vivent dans la tête du système ont la responsabilité supérieure de proposer avec tous ceux qui travaillent dans le même sens, des solutions pour en sortir et permettre une économie plus juste et un commerce plus équitable. »

En 2004, le Frère musulman altermondialiste Ramadan expose à un journaliste sa position résolument non modérée sur le conflit israélo-palestinien : « J’ai assez répété que j’étais un homme de dialogue, contre toute violence, sauf en Palestine », manière d’assumer les actions terroristes contre les Israéliens. Comme les marxistes antisionistes en quête de substituts de la cause prolétarienne (Palestiniens, migrants, musulmans) Ramadan se félicite, le 21 mai 2004, de voir que « la cause palestinienne est un combat qui devient universel ». L’objectif de cette mouvance hybride était la destruction d’Israël.

C’était un nouvel antisémitisme, la haine idéologisée des Juifs étant passée de l’extrême droite à l’extrême gauche, du nationalisme au nouveau gauchisme et du catholicisme intégriste à l’islam politique. J’étais alors proche de Jean-Pierre Chevènement et président de la Fondation du 2 Mars, incarnant un républicanisme de gauche. C’est pourquoi, lorsque j’entends que le mot « islamogauchisme » vient de « l’extrême droite » cela me fait beaucoup rire ! J’ai certainement péché par naïveté et sous-estimé la malveillance des adversaires, ces inquisiteurs à l’imagination débordante en quête d’« amalgames » et d’indices d’« islamophobie » qu’ils ne cessent d’inventer.

Comment voyez-vous l’évolution du phénomène islamo-gauchiste au cours des années 2005-2021 ?

Dans l’histoire de l’islamo-gauchisme, je distingue deux moments : le premier marqué par la confluence de l’altermondialisme, de l’antisionisme et de l’islamisme (2000-2005), le second marqué par une emprise décoloniale croissante exercée sur les mouvances d’extrême gauche, pour la plupart converties au culte victimaire islamophile.

Le sens du terme « islamo-gauchisme » s’est transformé avec l’évolution de l’extrême gauche, qui, à partir du milieu des années 2000, a basculé progressivement dans le décolonialisme, l’intersectionnalisme et un pseudo-antiracisme racialiste dont, en France, le Parti des Indigènes de la République est la plus claire expression mais dont on trouvera plus tard des échos dans la direction de La France Insoumise, notamment chez Jean-Luc Mélenchon, Eric Coquerel, Clémentine Autain et Danièle Obono (proche de Houria Bouteldja, l’égérie des Indigènes de la République).

La gauche de la gauche (ou, pour aller vite, le gauchisme) a changé de matrice idéologique. Comme je l’ai déjà pointé, nombreux sont les révolutionnaires marxistes, notamment trotskistes, qui, au cours des années 2005-2020, se sont ralliés au décolonialisme, à l’intersectionnalisme, à un féminisme radical misandre (c’est-à-dire le « second sexisme » qui, alimenté par la prétendue « théorie du genre », incite à la haine du « mâle blanc hétéro ») et à la « critique de la race », que je considère comme une forme pseudo-antiraciste de racialisme militant.

Une forme militante et même intolérante ?

C'est effectivement dans cette nouvelle configuration idéologique que se développe aujourd’hui, en France et en Grande-Bretagne sur le modèle des États-Unis et du Canada, l’activisme « woke » et la « cancel culture » (la culture de l’annulation), qui nourrissent un hyper-moralisme ou un puritanisme pseudo-antiraciste travaillant à la destruction de notre histoire et de notre haute culture, ainsi qu’à la disparition des libertés académiques.

À quelques exceptions près, les mouvances gauchistes, mais aussi une partie de la gauche, sont passées, face à l’islam politique, de l’indulgence à la complaisance, puis à la connivence, voire à la complicité à travers diverses alliances. Au cours des années 2010, la rupture entre la gauche républicaine anti-islamiste et la gauche radicale antisioniste et anti-système) s’est manifestée de diverses manières. À la suite des attentats jihadistes sur le sol français, illustrés par les attaques meurtrières de Mohammed Merah en mars 2012 et le massacre commis en janvier 2015 dans la rédaction de Charlie Hebdo, les islamo-gauchistes se sont ralliés à la stratégie rhétorique des islamistes, qu on peut résumer par cette formule : « Plus les jihadistes tuent, et plus l’islamophobie doit être dénoncée ». L’appel islamiste à la « lutte contre l’islamophobie » est devenu le thème le plus mobilisateur dans les milieux islamo-gauchistes, pour entrer en synthèse avec le pro-palestinisme victimaire toujours attractif.

La « lutte contre l’islamophobie », présentée par les stratèges culturels islamistes comme la principale forme de la lutte antiraciste aujourd’hui, a donc joué le rôle d’un cheval de Troie pour conquérir la gauche et surtout l’extrême gauche. Les islamistes ont réussi d’abord a imposer le mot « islamophobie » qui permet de criminaliser toute critique de l’islam politique - ce dont se réjouit la décoloniale Houria Bouteldja -, ensuite à diffuser la vision victimaire du musulman discriminé et « racisé », enfin à convaincre une grande partie de la gauche que la société française était intrinsèquement raciste (infectée par un « racisme d’État » et un « racisme systémique » et que le prétendu « racisme anti-musulman » était le racisme à combattre prioritairement. Cette partie de la gauche, supposée laïque, s’est ainsi trahie elle-même, au point de ne plus être choquée, lors des manifestations islamo-gauchistes qui se sont multipliées en France depuis l’automne 2000, par les « Allahou akbar » et les « mort aux Juifs ! ».

Comment expliquez-vous que l’’islamo-gauchisme puisse séduire de nombreux chrétiens ?

On peut voir dans l’islamo-gauchisme l’une des formes prises par la « religion de l’Autre », par ce culte de l’altérité qui tient lieu de foi religieuse pour ceux qui n’en ont pas ou plus. On peut y voir aussi l'une de ces nombreuses idées chrétiennes devenues folles. Cette religion de l’Autre est fondamentalement victimaire et, après s’être fixée sur l'immigré et le Palestinien, a érigé le Musulman en victime maximale. La préférence pour l’Autre est ainsi devenue la préférence pour le Musulman supposé victime de l’islamophobie. C'est là une grande victoire idéologique et rhétorique remportée par les propagandistes islamistes. La xénophilie victimaire s’est transformée en islamophilie militante.

Cette vision du monde est d’autant plus séduisante pour l’extrême gauche qu’elle entre en synthèse avec l’immigrationnisme et le sans-frontièrisme, ces deux piliers de la gnose gauchiste contemporaine, qui postule que le monde comme il va est intrinsèquement mauvais et qu’il faut donc le détruire, en commençant par effacer les frontières et supprimer le contrôle de l’immigration. L’ethnocentrisme négatif, c’est-a-dire la haine et le mépris (ou le dégoût) de soi, trouve aujourd’hui sa traduction politique dans les mouvements s’inspirant du décolonialisme, de l’intersectionnalité et de la « théorie critique de la race ». La destruction des nations est au programme, tout comme le rejet de l’héritage chrétien et de celui des Lumières, réduits à des expressions haïssables de la « pensée blanche » ou de l’universalisme « blanc ».

Vous distinguez une préhistoire du phénomène islamo-gauchiste.

L’islamo-gauchisme a une préhistoire, qui commence en 1920 avec la collusion islamo-bolchévique, et il a une histoire, qui commence en 2000-2001. Dans mon livre Liaisons dangereuses : islamo-nazisme, islamo-gauchisme, j’analyse, parmi les évènements majeurs faisant partie de la préhistoire de l’islamo-gauchisme contemporain, la théorisation proposée au cours des années 1990 par l’idéologue trotskiste britannique Chris Harman (1942-2009), celle d'une alliance stratégique entre les révolutionnaires marxistes et les islamistes, sur la base d’un anti-capitalisme et d'un anti-impérialisme supposé communs.

Dans cette préhistoire idéologico-politique, il faudrait remonter au premier « congrès des peuples de l’Orient » organisé du 1er au 8 septembre 1920 à Bakou par l’Internationale communiste qui venait être créée. C’est alors que Lénine définit l’islam comme la religion d’une « nationalité » opprimée. Mais l’idylle a rapidement mal tourné. En 1923, Staline fait arrêter le dirigeant tatar Mirsaid Sultan Galiev partisan d’un communisme national musulman, qui sera fusillé en janvier 1940.

Dans cette préhistoire anti-impérialiste, il faut citer la conférence de Bandung (18-24 avril 1955) la première conférence afro-asiatique qu’on peut considérer comme l’événement fondateur du tiers-mondisme, qui se développera sur la base d’un rejet du colonialisme et du racisme, qui donnera une assise idéologique à l’antisionisme radical et à l’anti-occidentalisme, assise qu’on retrouvera plus tard dans le décolonialisme.

ll faudrait ensuite souligner l’importance, dans cette préhistoire, de la Révolution khomeinyste, lorsqu’en 1978-1979 le Parti communiste iranien (le Toudeh) a soutenu les islamistes chiites dans leur conquête du pouvoir sous les applaudissements d’une partie des élites intellectuelles occidentales (dont Michel Foucault et Jean-Paul Sartre), qui y voyaient un nouveau modèle de révolution, supposée dotée d'une dimension « spirituelle ». L’intellectuel chiite Ali Shariati (1933-1977), penseur musulman révolutionnaire et militant anticolonialiste iranien séduit par les thèses tiers-mondistes, a expliqué ainsi sa vision islamo-révolutionnaire :  « L’islam est dans le tiers-monde l’aliment social et idéologique le plus puissant pour faire face à l’Occident. C’est une arme formidable, une réserve immense de richesses morales et culturelles qui git dans les profondeurs des sociétés musulmanes. » Mais après quatre ans de collaboration avec le pouvoir islamiste, le Toudeh fut brutalement détruit en 1983 sur l’ordre de Khomeiny.

Dans une généalogie de l’alliance islamo-gauchiste avant ses dernières et récentes transformations, il faut enfin pointer les rapprochements entre islamistes et révolutionnaires marxistes dans les années 1990 à la faveur du mouvement altermondialiste, dans lequel se sont investies notamment des organisations trotskistes, tel, en Grande-Bretagne, le Parti socialiste des travailleurs (SWP).

Apres le 11-Septembre, le problème d‘une alliance entre islamistes et révolutionnaires revient a l’ordre du jour et le Parti socialiste des travailleurs (SWP) fortement engagé dans le mouvement altermondialiste, joue à cet égard un rôle majeur Harman participe ainsi, aux côtés de nombreuses associations musulmanes (britanniques et étrangères) et avec la bénédiction du maire travailliste islamophile de Londres Ken Livingstone (dit « Ken le rouge »), à l’organisation du Forum social européen (FSE) tenu à Londres en octobre 2004, auquel Tariq Ramadan est l’une des stars invitées.

C’est dans ce contexte qu’en Europe les Frères musulmans ont joué la carte de l’altermondialisme, tandis que les altermondialistes devenaient islamophiles, esquissant un front commun contre le capitalisme et l'impérialisme occidental - chaque camp, rouge et vert, croyant ou espérant emporter la mise. Mais des intérêts politiques et géopolitiques partagés, fondateurs d’alliances stratégiques, n’impliquent nullement une fusion idéologique, sauf lorsque des communistes se convertissent à l’islam ce fut le cas du terroriste léniniste Carlos, de Roger Garaudy et de quelques autres. Avec ces figures de l’islamo-communisme, c’est l’islamisme qui a fini par digérer le communisme.

✍︎ Liaisons dangereuses islamo-nazisme, islamo-gauchisme Paris. Editions Hermann, mars 2021. 14 €..

Photo : « L’appel islamiste à la lutte contre l’islamophobie est devenu le thème le plus mobilisateur dans les milieux islamo-gauchistes ».

propos recueillis par l’abbé G. de Tanoüarn monde&vie n°997 10 avril 2021

lundi 13 avril 2020

samedi 4 avril 2020

La connivence inavouable Les logiques siamoises de l'extrême gauche et du néo-libéralisme

Les logiques siamoises de l'extrême gauche et du néo-libéralisme.jpeg
Beaucoup croient encore, parmi les militants séduits par la marchandise frelatée qu'on leur vend sous l'emballage de la contestation, que l'extrême gauche se bat pour un rêve de fraternité. Ils se trompent. Les libertaires travaillent bien à un autre monde, mais c'est celui des néolibéraux, Un précurseur avait montré la voie : Trotski. C'est bien le libéralisme qui, déjà en 1917, avait rempli ses poches, avant son retour d'exil.
Combattre le capitalisme, rejeter l'ordre libéral ! Une évidence, ces préoccupations de la gauche radicale ? Tels sont en tout cas les mots d'ordre toujours mis en avant pour mobiliser les troupes. Gravés dans le paysage rhétorique de ses diverses composantes. De Bové à Besancenot, tous affichent la même volonté de lutter contre le système établi et ses effets immédiats. Licenciements, délocalisations et autres démantèlements du service public. L’opposition frontale de l'extrême gauche au néolibéralisme ne fait donc aucun doute, du moins pour ses sympathisants les plus vulnérables, ceux issus des milieux populaires.
Le problème, pour cette part du peuple qui lui fait confiance, c'est que l'extrême gauche s'applique à elle-même le principe de la « révolution permanente ». Hydre mutante, c'est à l'aune de sa frange la plus avancée qu'elle doit donc être jugée. Or, cette dernière est principalement mue par d'autres soucis que la défense des droits sociaux et la dénonciation de l'« horreur économique ». Ces thèmes ne constituent pas réellement le cœur de sa matrice idéologique. C'est dans une véritable logique d'illimitation, s'appuyant sur une culture transgressive, qu'il faut plutôt aller chercher celle-ci.
La pièce qui s'est jouée dans le théâtre tragi-comique de Mai 68 constitue à ce titre un moment décisif. Plus que la mise en scène d'une contre-culture aux contours imprécis, importe le recentrage qui s'opère alors des questions sociales vers les revendications sociétales. À terme, ce type de lutte a relégué au second plan les mises en cause du libéralisme que développaient situationnistes ou autogestionnaires. Ce tournant apparaît aujourd'hui en pleine lumière avec le militantisme de Ni putes ni soumises ou d'Act-Up. Extension indéfinie des droits individuels. Combat libertaire pour l'évolution perpétuelle des mœurs. Plus généralement, se met en place une nouvelle religion, celle de la fin de toutes les discriminations, pendant que disparaissent les critiques de la massification des modes de vie qu'engendre le capitalisme.
La solution ? Régulariser tous les comportements
Face aux revendications sans fin qui fleurissent ainsi de toutes parts dans une société dopée à l'opium des Droits de l'homme, la nébuleuse active de la gauche radicale détient une solution. Rien moins que la régularisation de tous les comportements. L’obtention de tous les droits. De ce fait, elle crée les conditions culturelles d'un développement accru du système libéral. L’ordre marchand prospère en effet à mesure que se poursuit le démontage des solidarités naturelles, familles ou territoires enracinés, et qu'avancent ainsi l'individualisme et son corollaire consumériste. Il a tout à gagner d'une circulation toujours plus fluide des individus dans un monde sans frontières. Illustrant, lui aussi, cette « loi d'illimitation de la société moderne », selon l'expression de Jean-Claude Milner, sa propre logique rend donc l'immigration et le nomadisme généralisé indispensables à sa course. On voit ici l'utilité d'organisations comme le Réseau Education Sans Frontières (RESF) ou l'Arche de Zoé.
Jouant ainsi objectivement le jeu de ceux qu'elle prétend dénoncer, une partie de l'extrême gauche a accompli une mutation essentielle. Avec ces « nouvelles radicalités », le projecteur s'est déplacé dès les années quatre-vingt-dix sur ces minorités marginales que représentent les « sans-papiers », les sans-abri et les minorités sexuelles. Après cet abandon inavoué de la vieille question sociale, la « révolution permanente » se passe désormais du peuple. Depuis les années soixante-dix, la figure messianique du travailleur a été remplacée par celle de l'exclu. Au moment de l'essor de SOS Racisme dans les années quatre-vingt, la vision d'une Gauche prolétarienne est déjà dépassée par ce combat anti-discriminatoire, plus en phase avec les exigences de dérégulation du néolibéralisme. La nouvelle façon d'étendre le domaine de la lutte est désormais d'accroître le champ du désir individuel, autrement dit le désir d'un accès aux droits, biens et services de tous ordres. Changer le prolétaire en consommateur, tel est aujourd'hui le fin mot de la subversion.
L'hyper-individualisme est l'avenir du genre humain
Il faut souligner un certain parallélisme dans les évolutions, et de l'idéologie révolutionnaire, et de la pensée économique libérale. De fait, le recentrage de l'extrême gauche se produit à un moment particulier. Celui où, dès la fin des années soixante-dix, s'observe en Occident une tendance favorisant, à côté du modèle néo-classique qui postule une intervention correctrice de l’État sur le marché, le modèle néolibéral critiquant une telle intrusion. Or, cette seconde option suppose en réalité que soient imposées aux sociétés prétendument bloquées les conditions générales, tant politiques que morales et culturelles, d'un tel système. Une nuée d'experts, au sommet de laquelle trône un Attali, doit alors chercher comment adapter le peuple à la croissance.
Le conditionnement que requiert cette dynamique néolibérale trouve bien son relais dans la frange la plus « éclairée » des « nouvelles radicalités », celle qui possède l'imaginaire le plus approprié pour changer le monde en objet de satisfaction. On peut en trouver un exemple dans Charlie Hebdo ou encore la revue ProChoix, où officie Caroline Fourest. Dans La tentation obscurantiste, paru en 2005, celle-ci défend une sensibilité que le politologue Philippe Raynaud qualifie d'« individualiste radical », contre tous les communautarismes, réceptacles « totalitaires » d'identités collectives. Un tel individualisme, désormais érigé en lutte progressiste par excellence, révèle où se situe l'avant-garde. À tous points de vue, la révolution libertaire est une affaire qui marche.

Philippe Gallion Le Choc du Mois octobre 2009

jeudi 2 avril 2020

Vie, mort et résurrection de l'extrême gauche La maladie infantile du communisme

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On croyait l'extrême gauche en soins palliatifs, sinon morte, Par implosion, autodissolution et reniements successifs. Mais elle a soudainement ressuscité au milieu des années quatre-vingt-dix, sur les ruines du mur de Berlin et du Moloch soviétique. Les courbes électorales du PCF et de l'extrême gauche se sont alors croisées. On assistait à la revanche des gauchistes et au retour du fantôme de Trotski.
L’extrême gauche soulève un problème de géographie électorale. Où la situer sur un atlas politique ? À la gauche de la gauche ? Certes ! Mais personne ne siège à la gauche du PCF à l'Assemblée nationale. Au plafond ? Comme Lamartine, qui répondait quand on lui demandait où il siégeait à la Chambre : « Au plafond, car je ne vois pas de place pour moi dans aucun groupe ». Là haut, rien ne pouvait venir troubler sa pureté. Où alors ? Dans les nuées et dans les caves de la société ? Les deux sûrement, tant l'extrême gauche réunit un mélange détonnant de théorie froide, de chimère politique et de violence endémique. Longtemps d'ailleurs, la question qui venait à l'esprit lorsqu'on évoquait la gauche radicale, c'était combien de munitions ? Et non pas : combien de divisions ?
C'est moins le cas aujourd'hui, où l'extrême gauche ne rassemble plus que les débris de la IVe Internationale, fondée par Trotski en 1938, devenue au fil des ans un magma touffu, qui a recyclé ces antiquités idéologiques que sont le maoïsme, le conseillisme, le spartakisme et quantité d'autres « ismes ». Une nébuleuse ou un archipel éclaté, selon que l'on recourt à la métaphore gazeuse ou solide. Avec un mode de reproduction à la fois complexe et primitif : le scissionnisme congénital. Ou, pour parler biologie, la scissiparité : la reproduction d'un même organisme qui se scinde à l'infini en autant de groupuscules et de corpuscules. Difficile d'y voir clair, même au microscope.
Un Jurassic park marxiste
En gros, l'extrême gauche réunit, ou réunissait, tout ce qui se situait à la gauche des partis communistes officiels. Des renégats, donc, aux yeux des marxistes-léninistes. On connaît d'ailleurs le mot de Lénine sur le gauchisme (ce qu'on appelle aujourd'hui communément l'extrême gauche) : c'est la maladie infantile du communisme. À quoi Daniel Cohn-Bendit et les soixante-huitards répliquaient qu'une telle maladie était le remède à la maladie sénile du communisme.
Infantile ou sénile, le communisme se rattache à la famille des maladies dégénératives. On connaît bien la tumeur maligne - le communisme -, moins la tumeur bénigne (faute d'avoir pu se développer). Olivier Rolin nous en a laissé un portrait prodigieux dans Tigre en papier (en « Points » Seuil), qui retrace l'aventure de la Gauche prolétarienne (la GP) dans les années soixante-dix, les plus riches heures de l'extrême gauche. Un voyage au bout de la nuit révolutionnaire à travers les avatars des maos, de loin les plus virulents (même si leurs méfaits ont été brefs). Ils avaient l'onction de Sartre et de l'intelligentsia - la révolution ayant souvent été une affaire de khâgneux et de Normaliens. Ils ont tout essayé les tracts à Billancourt, l'aventure en usine, l'action directe. Et tout avorté. La révolution ? « Un polar à petit budget », dit Rolin. Sordide, poisseux, délirant. En lisant son livre, on a l'impression de rouvrir un chapitre de la préhistoire, avec des fossiles du Crétacé. Un mélange de diplodocus, d'autogestion, de cols Mao, d'Albanie d'Enver Hodja, de fumisteries conceptuelles, de conspirationnisme maladif, de bâtons de dynamite, d'infiltration de la CIA. La barbe de Marx, le bouc de Trotski et la barbichette du Che. La sainte famille pileuse.
Du Grand Soir aux petits matins blêmes
On vivait alors dans l'attente du Royaume. La terreur devait en hâter la venue. Un langage apocalyptique - la guerre des classes - et un messianisme - une société sans classe. Moyennant quoi, le « Grand Soir » ne manquerait pas d'advenir, hic et nunc, ici et maintenant. C'était écrit d'avance. La théorie le proclamait - Hegel, Marx, Engels -, l'intendance suivrait, bon gré mal gré. Or, rien ne s'est produit. Pas de révolution mondiale, rien qu'une « révolution trahie » à Moscou. Et des désillusions partout ailleurs.
Trotski avait laissé un « héritage sans mode d'emploi », comme l'a dit Daniel Bensaïd, le théoricien de la LCR. Cet héritage, LO, les lambertistes et bien sûr la Ligue s'en disputeront les dépouilles. Un demi-siècle de guerres picrocholines. LO reste un monstre antédiluvien, paléomarxiste, vivant toujours dans la semi-clandestinité. C'est le troglodytisme ouvrier. Sa championne, si l'on peut dire, est, ou était, Ariette Laguiller. Un vieux gramophone des années quarante auquel on avait fini par s'attacher. Les lambertistes (du nom de feu Pierre Lambert, pseudonyme de Pierre Boussel) ne valent pas mieux. Ils se sont toujours abrités derrière de multiples appellations (l’avant-dernière étant le Parti des travailleurs). C'est une PME prospère, qui a pratiqué avec succès l'entrisme à FO, au PS, dans la franc-maçonnerie, mais qui n'a pas de repreneur. À force d'entrer, on finit par sortir complètement, comme eût dit Monsieur de La Palice.
Mais l'extrême gauche ne serait pas grand-chose s'il n'y avait les militants de la LCR, de loin les plus actifs. On les retrouve dans les syndicats SUD, au DAL, à Ras l'Front, AC chômage, chez les Verts. La LCR est moins psychorigide que ses consœurs trotskistes. Elle a su changer de peau, sans renoncer à sa structure ADN. C'est elle qui a le mieux intégré les nouvelles demandes sociales et les mutations du capitalisme contemporain (comme elle avait jadis été plus sensible au chahut libertaire). Elle s'est lancée dans une vaste entreprise de relookage. De nouvelles têtes - Besancenot - et un nouveau parti : le NPA, Nouveau parti anticapitaliste. On dirait du Chaban-Delmas, avec son éphémère « Nouvelle société ». Et le NPA est bien parti pour l'imiter (ce n'est pas nous qui nous en plaindrons).
Peau neuve et vieux démons
Mais il ne faut pas se tromper, l'extrême gauche est en phase avec l'évolution récente du monde. Elle est dans les vents porteurs, le « mainstream », le courant principal, comme disent les Anglo-Saxons. Son internationalisme de principe a anticipé le mouvement de mondialisation. Alter-mondialisme et globalisation néolibérale jouant le seul air qui compte, celui de la déstructuration des antiques cadres communautaires. L'histoire est pleine de ces alliances à fronts renversés, ruses de la Raison chères à Hegel. Du pacte germano-soviétique à l'actuelle complicité des libéraux et des libertaires.
Si l'extrême gauche demeure le parent pauvre du marxisme, c'est son seul ayant droit, depuis la chute de la maison mère. L'héritage est grevé de dettes, mais il reste auréolé de son ancien prestige, surtout dans les médias. L’extrême gauche sait en jouer. On la retrouve derrière toutes les causes à la mode, des sans-papiers aux sans-logis. Il ne faut ni la surestimer, ni la sous-estimer. Elle est électoralement marginale, politiquement divisée, mais omniprésente médiatiquement. Elle a relégué sa violence sur son « ultra-gauche », à des groupuscules d'« autonomes » plus proches du hooliganisme que de l'insurrection armée. Chemin faisant, elle s'est normalisée, s'ouvrant à un public d'intellectuels ratés et d'intermittents du spectacle. C'est la bobolchevisation du trotskisme. Ainsi le fantôme de Trotski n'a pas fini de hanter le monde, pareil à Ahasvérus, le Juif errant, tour à tour maudit et célébré, prêchant le déracinement de tous et l'indifférenciation universelle. Contre les peuples et les nations.
François Bousquet Le Choc du Mois octobre 2009

À lire : Christophe Bourseiller, À gauche, toute ! Trotskistes, néo-staliniens, libertaires, « ultra-gauche », situationnistes, altermondialistes... CNRS éditions, 2009.

jeudi 31 mai 2018

Mai 68 • LʼEmpire U.S. contre-attaque [6]

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Par Rémi Hugues 
Dans le cadre de la sortie de son ouvrage Mai 68 contre lui-même, Rémi Hugues a rédigé pour Lafautearousseau une série dʼarticles qui seront publiés tout au long du mois de mai.
Les mouvements gauchistes, pourtant dʼinspiration marxiste, étaient infiltrés par des personnes agissant à la solde des Américains. Le cas le plus emblématique étant celui de la « lambertiste » O.C.I., lʼune des trois factions du trotskisme français, avec le   « franckisme » et le « pablisme ».
Le terme « pablisme » vient de Pablo, le pseudonyme de Michel Raptis. Son « mouvement » Voix ouvrière était lʼhéritier dʼune organisation fondée au début de la Seconde Guerre mondiale par des militants trotskistes, dont de nombreux juifs roumains. Au moment de sa réorganisation, dans les années 50, beaucoup de ses militants avaient été dʼanciens membres des jeunesses socialistes sionistes, essentiellement issus du Hashomer Hatsaïr. Après sa dissolution et sa réorganisation consécutive aux événements de Mai 68, il prit le nom de Lutte ouvrière »[1] (L.O.), parti que le grand public connaît à travers la figure dʼArlette Laguiller, première femme à sʼêtre présentée à une élection présidentielle. Le rôle des « pablistes » a été mineur en Mai 68, mouvement quʼà la base ils rejetèrent car, selon leur point de vue, dʼessence étudiante et petite-bourgeoise.
Au contraire des « franckistes », qui participèrent pleinement au lancement de la révolte. Lors de lʼattaque de lʼAmerican Express, rue Auber, le 21 mars, est présent parmi le commando le responsable du service dʼordre de la J.C.R., Xavier Langlade. Le lendemain est fondé le Mouvement-du-22-mars à Nanterre. « Des anars, des lecteurs assidus des situationnistes, des trotsko-guévaristes de la JCR, des anarcho-communistes, des libertaires »[2] forment le gros des troupes. Ce nʼest pas un parti politique mais « une mouvance, un creuset, sans programme, sans héirarchie officielle, sans dirigeants élus. »[3] Daniel Bensaïd, un « toulousain volubile, normalien de Saint-Cloud et philosophe à Nanterre, représente la JCR au sein du 22-Mars. »[4]
Le 3 mai C.R.S. et étudiants sʼaffrontent autour de la Sorbonne. On y retrouve des militants J.C.R., qui font partie des milliers dʼenragés qui se mesurent aux gardiens de la paix. « La plupart des leaders arrêtés dans la cour de la Sorbonne ont été conduits au commissariat qui occupe les sous-sols de lʼOpéra. Bouclés dans des cages grillagées, ils ont tout loisir dʼanalyser la conjoncture. Sauvageot découvre Cohn-Bendit, quʼil ne connaît guère, et entame avec lui une longue conversation. En aparté, Alain Krivine et Henri Weber, les dirigeants de la JCR, planifient les mobilisations futures. […] Le pouvoir vient dʼoffrir aux révolutionnaires sans révolution une chance inespérée, inouïe. »[5] Durant « cette nuit du 3 au 4 mai se met en place un état-major, un cartel qui parle désormais au nom du ʽʽmouvementʼʼ »[6] : y appartiennent le S.N.ESup (un syndicat dʼenseignants représenté par Alain Geismar), lʼU.N.E.F., le 22-Mars, et une seule formation véritablement politique, avec un programme précis, une idéologie définie et une structure hiérarchique, la J.C.R.
Ce courant du trotskisme est désigné par le vocable « franckisme » car il a pour fondateur Pierre Franck (1905-1971), membre de la direction de lʼInternationale trotskiste, la IVème Internationale, qui est né dans « une famille juive […] de Vilna »[7].
Comme pour la « pabliste » Voix Ouvrière, son mouvement comprend un « grand nombre de militants dʼorigine juive. »[8] Ils sont généralement issus du socialisme sioniste plutôt que du socialisme juif, ou Bund. « Certains militants ont dʼabord appartenu à une organisation sioniste socialiste, lʼHachomer Hatzaïr, avant de rejoindre la Ligue. Cʼest le cas dʼH. Weber, inscrit à cette organisation par ses parents dès lʼâge de 9 ans. »[9] Cʼest pourquoi ils entretiennent des liens privilégiés avec lʼun des alliés les plus proches des États-Unis, si ce nʼest le plus proche, si lʼon en croit Wladimir Rabi, qui insiste, concernant les États-Unis, sur « la puissance de lʼestablishment et le lobby juif »[10], et comme en atteste cette conversation tenue entre de Gaulle et Nixon en 1969 :
Le président américain tient surtout à apporter une précision à son homologue français : ʽʽÀ propos dʼIsraël, je voudrais vous éclairer sur deux aspects. Dʼabord il y en a qui pensent quʼaucun président des États-Unis ne peut prendre une décision quelconque au sujet dʼIsraël sans tenir compte du vote juif. Ce nʼest pas mon cas.ʼʼ
Je le sais, lʼinterrompit le Général. »[11]
Au sein du trotskisme franckiste, « les rapports de certains militants à lʼÉtat dʼIsraël sont étroits. Ainsi, R. Prager, après avoir été déchu de la nationalité française au début de lʼannée 1950, pour avoir déserté en 1939, sʼinstalle en Israël, de mars 1950 à décembre 1952. […] De même, des militants israéliens dʼextrême gauche prennent contact avec la JCR en 1966. »[12]
Ce qui fera dire à Michel Warschawski[13] que grâce au canal trotskiste « les idées de Mai 68 circulaient jusque dans les banlieues dʼHaïfa »[14].
La J.C.R est créée par « deux ou trois cents militants »[15] après lʼélection présidentielle de 1965, durant laquelle Alain Krivine et ses amis ne soutiennent pas François Mitterrand, candidat unique de la gauche et notamment du P.C.F. « Elle recrute des néophytes épris de communisme originel, épouvantés par lʼhorreur stalinienne. Ils ne sʼaperçoivent pas que les ronds-de-cuir de la IVèmeInternationale leur débitent en tranches le Talmud trotskiste. »[16] Cette organisation transnationale, dont les ramifications vont de New York jusquʼà Amsterdam et Bruxelles en passant par Londres, semble être de mèche avec ceux qui en veulent à de Gaulle, et qui pour lʼaffaiblir tentent dʼinsuffler un esprit de révolte parmi les étudiants français afin que se levât une mouvement massif de contestation.
Sinon pourquoi Pierre Franck fut-il capable de prophétiser Mai 68 ? Comment pouvait-il deviner lʼimminence de lʼirruption de la crise ? Une source indique quʼil était persuadé que des émeutes, des grèves et des manifestations – un nouveau « 36 », en plus grand – se produiraient : « Seul Pierre Franck, le grand-papa des trotskistes de la JCR, sʼobstine à répéter que quelque chose dʼénorme se prépare, que ce sera plus important quʼen 1936. Il a même bousculé ses horaires de repas – un comble ! Irrespectueusement, Krivine se dit que le Vieux déconne. »[17]  (Dossier à suivre)   
[1]Yaïr Auron, Les juifs dʼextrême-gauche en mai 68, Paris, Albin Michel, 1998, p. 270.
[2]Hervé Hamon, Patrick Rotman, op. cit., p. 431.
[3]Idem.
[4]Ibid., p. 432.
[5]Ibid., p. 456.
[6]Ibid., P. 459.
[7]Jean-Paul Salles, La Ligue communiste révolutionnaire (1968-1981). Instrument du Grand Soir ou lieu dʼapprentissage, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2005, p. 307.
[8]Ibid., p. 307.
[9]Ibid., p. 308.
[10]Wladimir Rabi, « LʼEstablishment juif. Structures et idéologie », Catalogue pour des juifs de maintenant, n° 38, septembre 1979.
[11]Vincent Nouzille, op. cit., p. 235.
[12]Jean-Paul Salles, op. cit., p. 310.
[13]Lui, le « fils du grand rabbin de Strasbourg, ayant réalisé son aliya avant 1968 et militant antisioniste, tout en expliquant le rôle quʼont eu les militants trotskystes dʼIsraël dans son évolution intellectuelle, insiste sur lʼimportance des liens étroits entretenus notamment avec la JCR », ibid., p. 310.
[14]Idem.
[15]Hervé Hamon, Patrick Rotman, op. cit., p. 302.
[16]Idem.
[17]Ibid., p. 508. 
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mercredi 30 mai 2018

Mai 68 • LʼEmpire U.S. contre-attaque [5]

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Par Rémi Hugues 
Dans le cadre de la sortie de son ouvrage Mai 68 contre lui-même, Rémi Hugues a rédigé pour Lafautearousseau une série dʼarticles qui seront publiés tout au long du mois de mai.
LʼU.N.E.F. 
La grande centrale du syndicalisme étudiant français, lʼU.N.E.F., entretenait des « relations bilatérales continues et cordiales »[1]avec lʼUnited National Student Association (U.S.N.S.A.), un syndicat étudiant américain né en août 1947 à Madison, dans le Wisconsin. Ses fondateurs, Alice Horton et Bill Ellis, lʼont créé en vue dʼen faire la branche américaine de lʼUnion internationale étudiante (U.I.E.), première organisation internationale étudiante à voir le jour, le 17 novembre 1946 à Prague, notamment sous lʼimpulsion de lʼU.N.E.F.
Or, suite au coup de Prague de 1948, Al Lovenstein, président de lʼU.S.N.S.A., organise à Stockholm une conférence qui amène à la création de la Conférence internationale étudiante (C.I.E.). Celle-ci devient ainsi lʼinternationale étudiante pro-américaine quand lʼU.I.E. tend à être son pendant pro-soviétique. À partir de ce moment-là lʼU.S.N.S.A. devient une antenne de la C.I.A., qui sʼen sert pour « obtenir des informations sur les activités internationales des syndicats étudiants »[2] LʼU.S.N.S.A. reçoit de généreux subsides de la part de la C.I.A.  Le service de sécurité extérieure américain « finance secrètement une partie du programme de sa commission internationale. »[3] Son soutien financier sʼélève à 200 000 $ annuels.
Grâce à cette collaboration, lʼU.S.N.S.A et la C.I.E. disposent de « ressources financières importantes qui leur permettent dʼêtre omniprésentes sur la scène internationale »[4]. Mais cette collaboration suscite un scandale quand elle est révélée publiquement. Jean Lamarre évoque « la divulgation en 1967 par la revue Ramparts du soutien financier que la Central Intelligence Agency (CIA) accordait à lʼU.S.N.S.A depuis le début des années 1950 »[5].
Dans les années 1960, lʼU.N.E.F., en situation de crise aiguë, avait précisément besoin dʼargent. Ses effectifs avaient fondu, ce qui avait provoqué une situation de banqueroute. Elle était en outre minée par des jeux dʼappareil, entre une aile modérée – lʼentrisme du Parti socialiste unifié (P.S.U.) – et une aile radicale – lʼentrisme trotskiste –.
La Fédération des étudiants révolutionnaires (F.E.R.) sʼingénia à « provoquer une certaine terreur dans la direction, en faisant, de temps à autre irruption à son siège, 15, rue Soufflot, pour menacer, et parfois molester, ses dirigeants. Peu avant Pâques, la situation est telle que la direction de lʼU.N.E.F. est obligée de se réunir à Bois-Colombes, cité universitaire et à municipalité communiste. Venus saboter la réunion et prendre de force la direction de lʼU.N.E.F., les militants de la F.E.R. tombèrent à la fois sur un service dʼordre policier classique et les ʽʽgros brasʼʼ du P.C.F. La F.E.R. bat en retraite […]. Quelques jours plus tard, à Pâques, la F.E.R. se venge à la Sorbonne, en contraignant Perraud, président de lʼU.N.E.F., à démissionner, ʽʽà cause de sa mollesse, de son incapacité et de ses échecs.ʼʼ À cette occasion, Jacques Sauvageot, vice-président, prend la tête de lʼU.N.E.F., en attendant le prochain congrès prévu alors pour juillet à Caen. »[6]
Entre temps eurent lieu les événements de Mai 1968, où Sauvageot occupa un rôle majeur puisquʼil fit partie du groupe assurant la direction du mouvement. Il avait obtenu son poste à la tête de lʼU.N.E.F. suite à un coup de pression des trotskistes de la F.E.R., le mouvement de jeunesse de lʼOrganisation communiste internationaliste (O.C.I.), fondé et dirigé par lʼouvrier du livre encarté à F.O. Pierre Lambert (son vrai nom étant Boussel).
À la fin du mois de mai, la veille du meeting du stade Charléty, F.O., ce syndicat piloté par les Américains, avait participé à la coalition qui avait tendu la main aux trotskistes de la direction du mouvement de contestation dans le but de soutenir le projet de remplacer de Gaulle par lʼ « atlantiste »[7] Pierre Mendès France. Le 27 mai « des ambassadeurs du PSU, de la CFDT, de FO, des ʽʽpersonnalitésʼʼ se sont rencontrés en présence de Mendès. Krivine aurait reçu un carton dʼinvitation. À lʼordre du jour : un gouvernement de transition qui accorderait sa place au ʽʽcourant de maiʼʼ. »[8]
Alain Krivine appartenait à une autre obédience du trotskisme français que lʼO.C.I. Il animait la Jeunesse communiste révolutionnaire (J.C.R.), « quʼon prononce en Sorbonne la ʽʽJcreuʼʼ »[9], qui avait été fondée le 2 avril 1966. Dans une logique dʼouverture, la J.C.R. incitait ses militants à adhérer également au sein de lʼU.N.E.F. À Nanterre, dʼoù est parti Mai 68 avec le Mouvement-du-22-mars, son représentant est aussi membre de la J.C.R. : « Lʼannexe nanterroise du syndicat étudiant est à peu près aussi déliquescente que le bureau national et nʼattire que les mandataires de factions rivales qui sʼétripent en dʼinterminables assemblées générales où la victoire revient au plus endurant. Le bureau est ʽʽtenuʼʼ par un trotskiste mélomane, Jean-François Godchau, membre de la JCR dʼAlain Krivine. »[10]   
En réalité, comme lʼaffirme Claude Paillat, durant la crise de Mai, celle-ci a occupé la fonction dʼinfrastructure organisationnelle de lʼU.N.E.F. « Il est évident quʼau cours des événements de mai-juin, lʼU.N.E.F. était tellement désorganisée, affaiblie par ses dissensions, ses dettes, son recul aux élections de facultés, quʼelle nʼétait plus capable dʼassurer la moindre action. Cʼest donc principalement la J.C.R. qui soutient, conseille, prépare le travail de lʼU.N.E.F. »[11] Lors de la création du Mouvement-du-22-mars, puis lors de la première émeute de grande ampleur, le 3 mai à la Sorbonne, J.C.R. et U.N.E.F. étaient effectivement présents.
On peut noter, enfin, quʼun syndicat étudiant américain autre que lʼU.S.N.S.A, le Students for a Democratic Society (S.D.S.), fondé par Tom Hayden, a concouru à lʼexaltation de la colère étudiante contre le gouvernement quand elle nʼétait quʼà ses prémices. Le 28 mars 1968, le doyen Grappin, à cause de lʼoccupation la tour de la faculté de lettres de Nanterre, décide de suspendre les cours et de fermer pour quelques jours lʼuniversité. Quand Nanterre est rouverte, ils sont mille deux cents jeunes à se rassembler pour écouter Karl Wolf, président de la branche allemande S.D.S., venu soutenir la contestation étudiante.
Les « enragés » de Mai 1968, qui se réclament du communisme le plus intransigeant, nʼeffrayent en rien les autorités américaines. Ce qui est pour le moins paradoxal. Au contraire elles voient dʼun bon œil cette révolte estudiantine contre le pouvoir gaulliste.
Vincent Nouzille écrit que « lʼambassadeur Shriver donne pour consigne à ses équipes dʼaller au contact de ce mouvement étudiant imprévisible. Lui-même, un libéral passionné par les courants de protestation aux États-Unis, se rend plusieurs fois rive gauche afin de prendre la mesure des manifestations. La résidence de lʼambassadeur, près de lʼÉlysée, se transforme en lieu de rencontres informelles, ouvert du matin au soir à de longues discussions entre professeurs, étudiants, fonctionnaires du ministère de lʼÉducation et diplomates. Un de ses conseillers, Robert Oakley, est chargé de monter un ʽʽcomité de jeunesseʼʼ parallèle à lʼambassade pour dialoguer avec des leaders étudiants ou politiques »[12]. En quelque sorte un comité de parrainage destiné à la jeunesse contestataire de France, si utile aux Américains, que de Gaulle exaspère au plus haut point.  
Lʼextrême-gauche
Lʼalliance entre U.N.E.F. et révolutionnaires professionnels est visible durant la crise de mai-juin 1968. Par exemple, à lʼintérieur du Mouvement-du-22-mars ou lors de la première nuit dʼémeute dans le Quartier latin. Également, lorsque le mouvement sʼessouffle, suite à lʼannonce de la dissolution de lʼAssemblée nationale entraînant la tenue dʼélections législatives ainsi quʼà la grande marche pro-de Gaulle du 30 mai, le syndicat étudiant et les gauchistes entendent continuer les manifestations, dénonçant le principe du vote comme étant le moyen le plus efficace de museler les réelles aspirations populaires, un piège à cons en somme. « LʼUNEF est seule, le 1er juin, à organiser un défilé de Montparnasse vers Austerlitz. La CGT désavoue, le PC aussi, la CFDT sʼexcuse, le PSU se divise. Cohn-Bendit, Geismar, Sauvageot, Krivine, suivis de vingt mille obstinés, traversent le quartier Latin, drapeaux rouges et noirs en tête, et rodent leur nouveau slogan. ʽʽÉlections, tahisons !ʼʼ »[13]   (Dossier à suivre)  
[1]  Jean Lamarre, « Les relations entre les mouvements étudiants américain et français dans les années 1960. Une méfiance cordiale », Vingtième siècle, n° 129, janvier-mars 2016, p. 130.
[2]  Ibid., p. 129.
[3]  Idem.
[4]  Idem.
[5]  Ibid., p. 127.
[6]  Claude Paillat, Archives secrètes. 1968/1969 : les coulisses dʼune année terrible, Paris, Denoël, 1969, p. 67.
[7]  Hervé Hamon, Patrick Rotman, Génération. Les années de rêves, Paris, Seuil, 1987, p. 555.
[8]  Ibid., p. 554.
[9]  Ibid., p. 302.
[10]  Ibid., p. 389.
[11]  Claude Paillat, op. cit., p. 59-60.
[12]  Vincent Nouzille, Des secrets si bien gardés. Les dossiers de la Maison-Blanche et de la CIA sur la France et ses présidents (1958-1981), Paris, Fayard, 2009, p. 199-200.
[13]  Hervé Hamon, Patrick Rotman, op. cit., p. 560. 
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