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samedi 24 juillet 2021

FAUT-IL BRÛLER ERNST NOLTE ?

 L’historien allemand montre l’interdépendance entre le communisme, le fascisme et le nazisme. Une thèse qui perturbe les nostalgiques de la révolution d’octobre 1917.

Maître d’oeuvre du Livre noir du communisme, Stéphane Courtois estime qu’Ernst Nolte, dont plusieurs ouvrages sont réédités dans un volume de la collection « Bouquins », a « ouvert la voie des études historiques sur les totalitarismes » (1). D’autres considèrent toujours l’historien allemand comme un personnage sulfureux. L’ont-ils vraiment lu ?

Né en 1923 en Rhénanie-Westphalie, Ernst Nolte est philosophe de formation. Ayant échappé à la guerre, il poursuivra une carrière universitaire. C’est par intérêt pour l’étude des idéologies qu’il est amené, un jour, à se pencher sur le fascisme. Sa trilogie Le Fascisme dans son époque, parue en 1963, contribue à sa nomination aux chaires d’histoire moderne de Marburg et de l’université libre de Berlin. Il passe alors pour un esprit avancé.

Tout bascule en 1986, à la suite d’un article qu’il publie dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung : « Un passé qui ne veut pas passer. » Il s’agit du texte d’une conférence que Nolte devait donner devant un forum de la gauche intellectuelle, mais qu’on lui a refusé de prononcer. Il y expose la thèse du livre qu’il est en train d’écrire et qui sera en librairie en 1987, La Guerre civile européenne, vaste synthèse englobant, de 1917 à 1945, l’histoire du communisme, du fascisme et du nazisme (2). Quelques semaines après la parution de l’article, Jürgen Habermas, philosophe d’extrême gauche, sonne la charge, accusant Nolte (et deux autres chercheurs) de vouloir réévaluer le national-socialisme pour en réduire les responsabilités. Deux ans de polémique s’ensuivront, cette « querelle des historiens » (Historikerstreit) suscitant la publication de près de 1 200 articles et d’une trentaine d’ouvrages.

Que dit Nolte ? Il affirme sans ambiguïté que « l’image négative du IIIe Reich n’appelle aucune révision, et ne saurait faire l’objet d’aucune révision ». Cependant, replaçant le national-socialisme dans son contexte, il s’interroge : si l’assassinat de masse a été la caractéristique fondamentale de ce régime, l’a-t-il été des seuls nazis ? Et d’affirmer l’existence d’un « noeud causal » entre le goulag et Auschwitz : Lénine, selon Nolte, a inauguré un processus abolissant toute distance entre la théorie et les actes. Le discours marxiste sur l’abolition de la bourgeoisie a conduit à la terreur bolchevique, et le discours léniniste et stalinien sur l’élimination des koulaks a entraîné la famine organisée en Ukraine. De même, au terme d’un antisémitisme d’emblée violent, mais purement verbal, les nazis sont passés de la théorie à la pratique avec l’extermination des Juifs. « Le noeud causal, commente Stéphane Courtois, c’est le passage à l’acte fondateur : le crime de masse. » Nolte regarde donc le fascisme et le nazisme comme des phénomènes qui ont leur nature propre, mais qui naissent comme des répliques au libéralisme, et surtout à la violence communiste.

En 1995, dans Le Passé d’une illusion, l’historien François Furet, tout en marquant ses désaccords avec Nolte, saluait à travers lui « une oeuvre et une interprétation qui sont parmi les plus profondes qu’ait produites ce dernier demi-siècle ». Un hommage qui entraînera un échange de lettres entre les deux hommes, dialogue qui paraîtra en 1996 et 1997 dans la revue Commentaire, et qui sera édité ensuite sous le titre Fascisme et communisme (3).

Le « noeud causal » entre communisme et fascisme, Furet le repère plutôt dans la Première Guerre mondiale et le traumatisme qu’elle a laissé en Europe occidentale, provoquant dans des pays comme l’Allemagne et l’Italie une crise du modèle démocratique. Mais l’historien français souligne bien le lien entre les deux systèmes totalitaires : « Personne ne peut comprendre l’un des deux sans considérer aussi l’autre, tant ils sont interdépendants, dans les représentations, les passions et la réalité historique globale. »

Lire Nolte, c’est se confronter à cette méthode comparative. Elle a ses limites. L’historien allemand voit ainsi dans l’Action française, mouvement conservateur et royaliste, une manifestation pré-fasciste, ce qui, dans l’édition « Bouquins », ne convainc même pas Bernard Bruneteau, l’universitaire chargé d’introduire cette partie du Fascisme dans son époque. Par ailleurs, si Nolte, dans Les Fondements historiques du national-socialisme, montre ce que Hitler tirera du pangermanisme, du néo-darwinisme ou de l’antisémitisme de l’Allemagne wilhelminienne, son oeuvre, au total, ne s’étend guère sur les attributs endogènes du nazisme, fruit paroxystique du nationalisme allemand. Cette discrétion gêne le lecteur français, qui n’a pas oublié que la politique étrangère de Hitler (revanche sur le diktat de Versailles, accord avec la Russie contre l’Ouest) rejoignait les buts poursuivis par la République de Weimar.

Il reste l’essentiel. Nolte ne fait scandale que pour ceux qui n’acceptent pas cette réalité : au XXe siècle, le totalitarisme eut deux visages, l’un communiste, l’autre fasciste. Ils furent différents, mais également hideux.

Jean Sévillia

(1) Fascisme & totalitarisme, d’Ernst Nolte, Robert Laffont, « Bouquins », 1 088 p., 32 euros. Etablie et présentée par Stéphane Courtois, cette édition comprend Esquisse d’une biographie intellectuelleLe Fascisme dans son époque (1. L’Action française, 2. Le Fascisme italien, 3. Le National-socialisme)Les Mouvements fascistesLa Querelle des historiensLes Fondements historiques du national-socialisme.

(2) La Guerre civile européenne, 1917-1945, d’Ernst Nolte, Editions des Syrtes, 2000.

(3) Penser le XXe siècle, de François Furet, Robert Laffont, « Bouquins », 2007. Ce volume reprend notamment Le Passé d’une illusion et Fascisme et communisme.

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/faut-il-bruler-ernst-nolte/

mercredi 16 décembre 2020

Ernst Nolte : désormais au-dessus de la critique

 Il est mort le 18 août 2016 Ernst Nolte, célèbre historien du IIIe Reich et de ce qu'il avait nommé « la Guerre civile européenne » au XXe siècle, a rassemblé sur sa tête tous les charbons ardents de la correctness Pourtant la rigueur et l'ampleur de son travail d'historien n'ont pas beaucoup d'équivalent. Ce qui ne signifie pas que l'on doive embrasser toutes ses thèses.

Il se destinait à la philosophie et c'est en philosophe qu'il a grandi, soutenant d'abord une thèse sur le philosophe grec Plotin, à l'ombre d'un autre grand philosophe Martin Heidegger : « Si je n'avais pas rencontré Heidegger j'aurais été et je serais resté un professeur du secondaire s'intéressant à la politique ». On a souvent écrit que la puissance des schémas explicatifs qu'il met en œuvre ont fait de lui « un philosophe de l'histoire » plus encore qu'un historien.

Lorsqu'il se lance dans une histoire des idéologies au XXe siècle, il a déjà son plan, il a son idée sur la question. Voici comment il résume sa thèse : « La révolution opérée en novembre 1917par l'aile bolchevique du Parti socialiste de Russie et la défaite, incontestable mais pas évidente de l'Allemagne en 1918, avec le diktat de paix de Versailles (sic) qui en fut la conséquence, engendrèrent les conflits du XXe siècle II en résulta que les "idéologies" c'est-à-dire les prétentions socio-religieuses à l'absolu purent s'affirmer avec une force grandissante et provoquer une guerre civile européenne, qui, après 1945, se transforma en une guerre civile mondiale d'une qualité nouvelle ». Pour lui, les débordements du fascisme et du nazisme proviennent des débordements du communisme. Première manière d'excuser l'Allemagne du nazisme, sans la justifier pour autant.

L'athéisme au cœur du totalitarisme

Deuxième remarque importante pour lui, la doctrine s'alimente, chez les fascistes, à un refus de la transcendance, qui met le tout de la vie dans l'ici-bas. L'athéisme fasciste n'est pas anecdotique.

Troisième point   seul le communisme explique l'horreur du nazisme : « Ce qu'il y a dans le national-socialisme déplus essentiel, c'est son rapport au marxisme, au communisme particulièrement, dans la forme qu'il a prise grâce à la victoire des bolcheviks ». Il est clair que de telles formules ne lui font pas que des amis. Il tient ainsi à distinguer soigneusement la « nation allemande » du bourbier du national-socialisme, à une époque où l’Allemagne se vautre dans la mauvaise conscience et où elle semble refuser d'exister en tant que nation.

Dans cette perspective qui est ouvertement la sienne, d'un réexamen des responsabilités de l’Allemagne pendant la guerre, il distingue très clairement l'idéologie « vôlkisch » des Corps francs, après la Guerre de 14 et le racisme hitlérien, qui n'est rien d'autre, explique-t-il, qu’« un fascisme radical », où la race juive prend la place de la classe bourgeoise comme catégorie à éliminer. Ayant mis hors de cause le mouvement Vôlkisch allemand, il ne s'interdit pas cependant une vigoureuse critique du mouvement royaliste l'Action française, dans lequel il voit le protofascisme européen. Il rejoint là les thèses controversées de l'historien juif Zeev Sternhell, mais par d'autres voies, en particulier celle de l'athéisme de certains responsables de l’AF, la perte du sens de la transcendance caractérisant selon lui le fascisme, on vient de le voir. Restait sans doute à ne pas prendre Charles Maurras au pied de la lettre, car, comme le montrera toute sa Poésie, ce n’est pas sans forcer sur chacun des deux termes que le Maître de Martigue se dénommait effectivement « un catholique athée ».

La question de l’Action française reste néanmoins secondaire dans son œuvre, par rapport à l'insistance de Nolte à considérer le génocide juif non pas tant comme l'Horreur majusculaire indépassable que comme un fait historique, susceptible de diverses interprétations : « À la place d'une histoire scientifique, procédant toujours par examen, explique-t-il, il existe une nouvelle forme de récit, mythologique ou dogmatique. Dans cette hypothèse, "Auschwitz" en tant qu événement symbole de l'avènement du mal absolu, occuperait une position centrale, prenant désormais la place du sacrifice du Christ, et parvenant à ce que toute pensée se rapporte à lui-même ».

Nolte n'est pas toujours facile à suivre. Sa liberté d'esprit ne lui créa évidemment pas que des amis. Il subit deux attentats, à l'occasion de cours ou de conférences et garda toujours un courage magnifique, devenant dans les années 60 une sorte de paria du monde universitaire allemand, même si sa polémique courtoise avec François Furet, historien bien connu de la Révolution française et du communisme russe, devait contribuer à le réhabiliter devant le grand public cultivé dès la fin des années 90.

Abbé G. de Tanoüarn monde&vie 1er septembre 2016 n°928

lundi 5 novembre 2012

Faut-il brûler Ernst Nolte ?

Le Figaro Magazine - 29/03/2008
L’historien allemand montre l’interdépendance entre le communisme, le fascisme et le nazisme. Une thèse qui perturbe les nostalgiques de la révolution d’octobre 1917.

Maître d’oeuvre du Livre noir du communisme, Stéphane Courtois estime qu’Ernst Nolte, dont plusieurs ouvrages sont réédités dans un volume de la collection « Bouquins », a « ouvert la voie des études historiques sur les totalitarismes » (1). D’autres considèrent toujours l’historien allemand comme un personnage sulfureux. L’ont-ils vraiment lu ?

Né en 1923 en Rhénanie-Westphalie, Ernst Nolte est philosophe de formation. Ayant échappé à la guerre, il poursuivra une carrière universitaire. C’est par intérêt pour l’étude des idéologies qu’il est amené, un jour, à se pencher sur le fascisme. Sa trilogie Le Fascisme dans son époque, parue en 1963, contribue à sa nomination aux chaires d’histoire moderne de Marburg et de l’université libre de Berlin. Il passe alors pour un esprit avancé.

Tout bascule en 1986, à la suite d’un article qu’il publie dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung : « Un passé qui ne veut pas passer. » Il s’agit du texte d’une conférence que Nolte devait donner devant un forum de la gauche intellectuelle, mais qu’on lui a refusé de prononcer. Il y expose la thèse du livre qu’il est en train d’écrire et qui sera en librairie en 1987, La Guerre civile européenne, vaste synthèse englobant, de 1917 à 1945, l’histoire du communisme, du fascisme et du nazisme (2). Quelques semaines après la parution de l’article, Jürgen Habermas, philosophe d’extrême gauche, sonne la charge, accusant Nolte (et deux autres chercheurs) de vouloir réévaluer le national-socialisme pour en réduire les responsabilités. Deux ans de polémique s’ensuivront, cette « querelle des historiens » (Historikerstreit) suscitant la publication de près de 1 200 articles et d’une trentaine d’ouvrages.

Que dit Nolte ? Il affirme sans ambiguïté que « l’image négative du IIIe Reich n’appelle aucune révision, et ne saurait faire l’objet d’aucune révision ». Cependant, replaçant le national-socialisme dans son contexte, il s’interroge : si l’assassinat de masse a été la caractéristique fondamentale de ce régime, l’a-t-il été des seuls nazis ? Et d’affirmer l’existence d’un « noeud causal » entre le goulag et Auschwitz : Lénine, selon Nolte, a inauguré un processus abolissant toute distance entre la théorie et les actes. Le discours marxiste sur l’abolition de la bourgeoisie a conduit à la terreur bolchevique, et le discours léniniste et stalinien sur l’élimination des koulaks a entraîné la famine organisée en Ukraine. De même, au terme d’un antisémitisme d’emblée violent, mais purement verbal, les nazis sont passés de la théorie à la pratique avec l’extermination des Juifs. « Le noeud causal, commente Stéphane Courtois, c’est le passage à l’acte fondateur : le crime de masse. » Nolte regarde donc le fascisme et le nazisme comme des phénomènes qui ont leur nature propre, mais qui naissent comme des répliques au libéralisme, et surtout à la violence communiste.

En 1995, dans Le Passé d’une illusion, l’historien François Furet, tout en marquant ses désaccords avec Nolte, saluait à travers lui « une oeuvre et une interprétation qui sont parmi les plus profondes qu’ait produites ce dernier demi-siècle ». Un hommage qui entraînera un échange de lettres entre les deux hommes, dialogue qui paraîtra en 1996 et 1997 dans la revue Commentaire, et qui sera édité ensuite sous le titre Fascisme et communisme (3).

Le « noeud causal » entre communisme et fascisme, Furet le repère plutôt dans la Première Guerre mondiale et le traumatisme qu’elle a laissé en Europe occidentale, provoquant dans des pays comme l’Allemagne et l’Italie une crise du modèle démocratique. Mais l’historien français souligne bien le lien entre les deux systèmes totalitaires : « Personne ne peut comprendre l’un des deux sans considérer aussi l’autre, tant ils sont interdépendants, dans les représentations, les passions et la réalité historique globale. »

Lire Nolte, c’est se confronter à cette méthode comparative. Elle a ses limites. L’historien allemand voit ainsi dans l’Action française, mouvement conservateur et royaliste, une manifestation pré-fasciste, ce qui, dans l’édition « Bouquins », ne convainc même pas Bernard Bruneteau, l’universitaire chargé d’introduire cette partie du Fascisme dans son époque. Par ailleurs, si Nolte, dans Les Fondements historiques du national-socialisme, montre ce que Hitler tirera du pangermanisme, du néo-darwinisme ou de l’antisémitisme de l’Allemagne wilhelminienne, son oeuvre, au total, ne s’étend guère sur les attributs endogènes du nazisme, fruit paroxystique du nationalisme allemand. Cette discrétion gêne le lecteur français, qui n’a pas oublié que la politique étrangère de Hitler (revanche sur le diktat de Versailles, accord avec la Russie contre l’Ouest) rejoignait les buts poursuivis par la République de Weimar.

Il reste l’essentiel. Nolte ne fait scandale que pour ceux qui n’acceptent pas cette réalité : au XXe siècle, le totalitarisme eut deux visages, l’un communiste, l’autre fasciste. Ils furent différents, mais également hideux.

Jean Sévillia http://www.jeansevillia.com
(1) Fascisme & totalitarisme, d’Ernst Nolte, Robert Laffont, « Bouquins », 1 088 p., 32 euros. Etablie et présentée par Stéphane Courtois, cette édition comprend Esquisse d’une biographie intellectuelle, Le Fascisme dans son époque (1. L’Action française, 2. Le Fascisme italien, 3. Le National-socialisme), Les Mouvements fascistes, La Querelle des historiens, Les Fondements historiques du national-socialisme.
(2) La Guerre civile européenne, 1917-1945, d’Ernst Nolte, Editions des Syrtes, 2000.
(3) Penser le XXe siècle, de François Furet, Robert Laffont, « Bouquins », 2007. Ce volume reprend notamment Le Passé d’une illusion et Fascisme et communisme.

vendredi 11 mai 2012

Faut-il brûler Ernst Nolte ?

Le Figaro Magazine - 29/03/2008
L’historien allemand montre l’interdépendance entre le communisme, le fascisme et le nazisme. Une thèse qui perturbe les nostalgiques de la révolution d’octobre 1917.
Maître d’oeuvre du Livre noir du communisme, Stéphane Courtois estime qu’Ernst Nolte, dont plusieurs ouvrages sont réédités dans un volume de la collection « Bouquins », a « ouvert la voie des études historiques sur les totalitarismes » (1). D’autres considèrent toujours l’historien allemand comme un personnage sulfureux. L’ont-ils vraiment lu ?
Né en 1923 en Rhénanie-Westphalie, Ernst Nolte est philosophe de formation. Ayant échappé à la guerre, il poursuivra une carrière universitaire. C’est par intérêt pour l’étude des idéologies qu’il est amené, un jour, à se pencher sur le fascisme. Sa trilogie Le Fascisme dans son époque, parue en 1963, contribue à sa nomination aux chaires d’histoire moderne de Marburg et de l’université libre de Berlin. Il passe alors pour un esprit avancé.
Tout bascule en 1986, à la suite d’un article qu’il publie dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung : « Un passé qui ne veut pas passer. » Il s’agit du texte d’une conférence que Nolte devait donner devant un forum de la gauche intellectuelle, mais qu’on lui a refusé de prononcer. Il y expose la thèse du livre qu’il est en train d’écrire et qui sera en librairie en 1987, La Guerre civile européenne, vaste synthèse englobant, de 1917 à 1945, l’histoire du communisme, du fascisme et du nazisme (2). Quelques semaines après la parution de l’article, Jürgen Habermas, philosophe d’extrême gauche, sonne la charge, accusant Nolte (et deux autres chercheurs) de vouloir réévaluer le national-socialisme pour en réduire les responsabilités. Deux ans de polémique s’ensuivront, cette « querelle des historiens » (Historikerstreit) suscitant la publication de près de 1 200 articles et d’une trentaine d’ouvrages.
Que dit Nolte ? Il affirme sans ambiguïté que « l’image négative du IIIe Reich n’appelle aucune révision, et ne saurait faire l’objet d’aucune révision ». Cependant, replaçant le national-socialisme dans son contexte, il s’interroge : si l’assassinat de masse a été la caractéristique fondamentale de ce régime, l’a-t-il été des seuls nazis ? Et d’affirmer l’existence d’un « noeud causal » entre le goulag et Auschwitz : Lénine, selon Nolte, a inauguré un processus abolissant toute distance entre la théorie et les actes. Le discours marxiste sur l’abolition de la bourgeoisie a conduit à la terreur bolchevique, et le discours léniniste et stalinien sur l’élimination des koulaks a entraîné la famine organisée en Ukraine. De même, au terme d’un antisémitisme d’emblée violent, mais purement verbal, les nazis sont passés de la théorie à la pratique avec l’extermination des Juifs. « Le noeud causal, commente Stéphane Courtois, c’est le passage à l’acte fondateur : le crime de masse. » Nolte regarde donc le fascisme et le nazisme comme des phénomènes qui ont leur nature propre, mais qui naissent comme des répliques au libéralisme, et surtout à la violence communiste.
En 1995, dans Le Passé d’une illusion, l’historien François Furet, tout en marquant ses désaccords avec Nolte, saluait à travers lui « une oeuvre et une interprétation qui sont parmi les plus profondes qu’ait produites ce dernier demi-siècle ». Un hommage qui entraînera un échange de lettres entre les deux hommes, dialogue qui paraîtra en 1996 et 1997 dans la revue Commentaire, et qui sera édité ensuite sous le titre Fascisme et communisme (3).
Le « noeud causal » entre communisme et fascisme, Furet le repère plutôt dans la Première Guerre mondiale et le traumatisme qu’elle a laissé en Europe occidentale, provoquant dans des pays comme l’Allemagne et l’Italie une crise du modèle démocratique. Mais l’historien français souligne bien le lien entre les deux systèmes totalitaires : « Personne ne peut comprendre l’un des deux sans considérer aussi l’autre, tant ils sont interdépendants, dans les représentations, les passions et la réalité historique globale. »
Lire Nolte, c’est se confronter à cette méthode comparative. Elle a ses limites. L’historien allemand voit ainsi dans l’Action française, mouvement conservateur et royaliste, une manifestation pré-fasciste, ce qui, dans l’édition « Bouquins », ne convainc même pas Bernard Bruneteau, l’universitaire chargé d’introduire cette partie du Fascisme dans son époque. Par ailleurs, si Nolte, dans Les Fondements historiques du national-socialisme, montre ce que Hitler tirera du pangermanisme, du néo-darwinisme ou de l’antisémitisme de l’Allemagne wilhelminienne, son oeuvre, au total, ne s’étend guère sur les attributs endogènes du nazisme, fruit paroxystique du nationalisme allemand. Cette discrétion gêne le lecteur français, qui n’a pas oublié que la politique étrangère de Hitler (revanche sur le diktat de Versailles, accord avec la Russie contre l’Ouest) rejoignait les buts poursuivis par la République de Weimar.
Il reste l’essentiel. Nolte ne fait scandale que pour ceux qui n’acceptent pas cette réalité : au XXe siècle, le totalitarisme eut deux visages, l’un communiste, l’autre fasciste. Ils furent différents, mais également hideux.
Jean Sévillia http://www.jeansevillia.com
(1) Fascisme & totalitarisme, d’Ernst Nolte, Robert Laffont, « Bouquins », 1 088 p., 32 euros. Etablie et présentée par Stéphane Courtois, cette édition comprend Esquisse d’une biographie intellectuelle, Le Fascisme dans son époque (1. L’Action française, 2. Le Fascisme italien, 3. Le National-socialisme), Les Mouvements fascistes, La Querelle des historiens, Les Fondements historiques du national-socialisme.
(2) La Guerre civile européenne, 1917-1945, d’Ernst Nolte, Editions des Syrtes, 2000.
(3) Penser le XXe siècle, de François Furet, Robert Laffont, « Bouquins », 2007. Ce volume reprend notamment Le Passé d’une illusion et Fascisme et communisme.

lundi 5 octobre 2009

Faut-il brûler Ernst Nolte ?

Le Figaro Magazine - 29/03/2008
L’historien allemand montre l’interdépendance entre le communisme, le fascisme et le nazisme. Une thèse qui perturbe les nostalgiques de la révolution d’octobre 1917.

Maître d’oeuvre du Livre noir du communisme, Stéphane Courtois estime qu’Ernst Nolte, dont plusieurs ouvrages sont réédités dans un volume de la collection « Bouquins », a « ouvert la voie des études historiques sur les totalitarismes » (1). D’autres considèrent toujours l’historien allemand comme un personnage sulfureux. L’ont-ils vraiment lu ?
Né en 1923 en Rhénanie-Westphalie, Ernst Nolte est philosophe de formation. Ayant échappé à la guerre, il poursuivra une carrière universitaire. C’est par intérêt pour l’étude des idéologies qu’il est amené, un jour, à se pencher sur le fascisme. Sa trilogie Le Fascisme dans son époque, parue en 1963, contribue à sa nomination aux chaires d’histoire moderne de Marburg et de l’université libre de Berlin. Il passe alors pour un esprit avancé.
Tout bascule en 1986, à la suite d’un article qu’il publie dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung : « Un passé qui ne veut pas passer. » Il s’agit du texte d’une conférence que Nolte devait donner devant un forum de la gauche intellectuelle, mais qu’on lui a refusé de prononcer. Il y expose la thèse du livre qu’il est en train d’écrire et qui sera en librairie en 1987, La Guerre civile européenne, vaste synthèse englobant, de 1917 à 1945, l’histoire du communisme, du fascisme et du nazisme (2). Quelques semaines après la parution de l’article, Jürgen Habermas, philosophe d’extrême gauche, sonne la charge, accusant Nolte (et deux autres chercheurs) de vouloir réévaluer le national-socialisme pour en réduire les responsabilités. Deux ans de polémique s’ensuivront, cette « querelle des historiens » (Historikerstreit) suscitant la publication de près de 1 200 articles et d’une trentaine d’ouvrages.
Que dit Nolte ? Il affirme sans ambiguïté que « l’image négative du IIIe Reich n’appelle aucune révision, et ne saurait faire l’objet d’aucune révision ». Cependant, replaçant le national-socialisme dans son contexte, il s’interroge : si l’assassinat de masse a été la caractéristique fondamentale de ce régime, l’a-t-il été des seuls nazis ? Et d’affirmer l’existence d’un « noeud causal » entre le goulag et Auschwitz : Lénine, selon Nolte, a inauguré un processus abolissant toute distance entre la théorie et les actes. Le discours marxiste sur l’abolition de la bourgeoisie a conduit à la terreur bolchevique, et le discours léniniste et stalinien sur l’élimination des koulaks a entraîné la famine organisée en Ukraine. De même, au terme d’un antisémitisme d’emblée violent, mais purement verbal, les nazis sont passés de la théorie à la pratique avec l’extermination des Juifs. « Le noeud causal, commente Stéphane Courtois, c’est le passage à l’acte fondateur : le crime de masse. » Nolte regarde donc le fascisme et le nazisme comme des phénomènes qui ont leur nature propre, mais qui naissent comme des répliques au libéralisme, et surtout à la violence communiste.
En 1995, dans Le Passé d’une illusion, l’historien François Furet, tout en marquant ses désaccords avec Nolte, saluait à travers lui « une oeuvre et une interprétation qui sont parmi les plus profondes qu’ait produites ce dernier demi-siècle ». Un hommage qui entraînera un échange de lettres entre les deux hommes, dialogue qui paraîtra en 1996 et 1997 dans la revue Commentaire, et qui sera édité ensuite sous le titre Fascisme et communisme (3).
Le « noeud causal » entre communisme et fascisme, Furet le repère plutôt dans la Première Guerre mondiale et le traumatisme qu’elle a laissé en Europe occidentale, provoquant dans des pays comme l’Allemagne et l’Italie une crise du modèle démocratique. Mais l’historien français souligne bien le lien entre les deux systèmes totalitaires : « Personne ne peut comprendre l’un des deux sans considérer aussi l’autre, tant ils sont interdépendants, dans les représentations, les passions et la réalité historique globale. »
Lire Nolte, c’est se confronter à cette méthode comparative. Elle a ses limites. L’historien allemand voit ainsi dans l’Action française, mouvement conservateur et royaliste, une manifestation pré-fasciste, ce qui, dans l’édition « Bouquins », ne convainc même pas Bernard Bruneteau, l’universitaire chargé d’introduire cette partie du Fascisme dans son époque. Par ailleurs, si Nolte, dans Les Fondements historiques du national-socialisme, montre ce que Hitler tirera du pangermanisme, du néo-darwinisme ou de l’antisémitisme de l’Allemagne wilhelminienne, son oeuvre, au total, ne s’étend guère sur les attributs endogènes du nazisme, fruit paroxystique du nationalisme allemand. Cette discrétion gêne le lecteur français, qui n’a pas oublié que la politique étrangère de Hitler (revanche sur le diktat de Versailles, accord avec la Russie contre l’Ouest) rejoignait les buts poursuivis par la République de Weimar.
Il reste l’essentiel. Nolte ne fait scandale que pour ceux qui n’acceptent pas cette réalité : au XXe siècle, le totalitarisme eut deux visages, l’un communiste, l’autre fasciste. Ils furent différents, mais également hideux.
Jean Sévillia
(1) Fascisme & totalitarisme, d’Ernst Nolte, Robert Laffont, « Bouquins », 1 088 p., 32 euros. Etablie et présentée par Stéphane Courtois, cette édition comprend Esquisse d’une biographie intellectuelle, Le Fascisme dans son époque (1. L’Action française, 2. Le Fascisme italien, 3. Le National-socialisme), Les Mouvements fascistes, La Querelle des historiens, Les Fondements historiques du national-socialisme.
(2) La Guerre civile européenne, 1917-1945, d’Ernst Nolte, Editions des Syrtes, 2000.
(3) Penser le XXe siècle, de François Furet, Robert Laffont, « Bouquins », 2007. Ce volume reprend notamment Le Passé d’une illusion et Fascisme et communisme.
http://www.jeansevillia.com

jeudi 5 février 2009

Nationalisme et lutte des classes, une histoire de marins

On connaît plutôt bien le drame des mutins du Kronstadt. Tiraillés par la faim et le dirigisme cruel des nouveaux maîtres du Kremlin, les marins jusque là fidèle soutien des bolcheviks s'agitent. Le 28 février 1921, un appel part du cuirassé Petropavlosk, les matelots réclament une troisième révolution après celle de février et d'octobre 1917. Lénine comprend vite tout le danger que représente ce foyer de contestataires pour un nouveau pouvoir encore fragile, malgré le reflux de la réaction blanche. Pour éviter toute contagion, il charge Trotsky et son Armée rouge d'étouffer la sédition - le même Trotsky qui tenait les ouvriers et marins de Kronstadt pour « la fierté et la gloire de la révolution russe ». Toukatchevsky est chargé de la besogne tactique, il prends d'assaut le port-forteresse à travers les eaux gelées du golfe de Finlande. Après deux semaines de combats acharnés les rebelles sont finalement écrasés, ceux qui échappent au carnage sont parqués comme des bêtes dans les camps finlandais (1).
C'est pour éviter d’autres soulèvements de cette eau que Lénine décide de sortir du communisme de guerre et de distiller, à travers la NEP (Nouvelle économie politique), un libéralisme homéopathique. La révolte de Kronstadt reste un point de référence fondamental pour la plupart des courants libertaires (2), il demeure en tous cas comme une plaie qui tourmente l'extrême gauche militante...
On connaît par contre beaucoup moins bien l'épopée d'autres hommes de la mer, qui connurent certes une fin moins sanglante, mais non moins tragique.
Les marins anarchistes soutiennent Fiume
Au sortir de la première phase de ce que nous pouvons appelé avec Ernst Nolte la « guerre civile européenne », le continent vit dans le tumulte fiévreux du droit des peuples, dans la ligne des préceptes de Wilson. Une majorité de la ville de Rijeka/Fiume (3) réclame à ce moment une traduction politique de son attachement culturel à l'Italie. Si la cité est occupée par un corps expéditionnaire de l'Entente (pour laquelle s'est finalement décidée la monarchie italienne en 1915), les grenadiers de Sardaigne, chauds partisans du rattachement, ont été éloignés de Fiume. Mais les anciens combattants patriotes n'en restent pas là, le 31 août 1919 par le serment de Ronchi, ils jurent que Fiume restera à l'Italie. Sur la route du retour soldats démobilisés, déclassés et aventuriers de toutes espèces se joignent aux grenadiers. Ils sont vingt-mille en arrivant à Fiume, une grosse division bientôt rejointe par le Dante Alighieri et l'Emmanuel Filiberto, bâtiments de la marine italienne ralliés à la cause et par une myriade d'aviateurs, tant militaires que civils, qui amènent leurs appareils. Il faut un chef à cette troupe disparate et c'est le francophile Gabriele d'Annunzio, poète et aventurier, qui met sa verve au service de cette « légion déglinguée ».
Le principal problème des insurgés est d'inscrire leur coup de force dans la durée. Nous ne sommes déjà plus à l'époque où les hommes pouvaient se contenter de « vivre sur le pays ». Si les nationalistes fournissent le gros de la troupe, ce sont les syndicalistes interventionnistes (4) qui s'attachent à l'intendance. Alceste de Ambris, ami de D'Annunzio mais aussi de Malatesta (5), le disciple de Bakounine (6), se joint à la lutte fiumaine. C'est un autre ami de De Ambris qui s'occupera plus concrètement du ravitaillement de la ville portuaire : le capitaine Giuletti, secrétaire général des syndicalistes révolutionnaires de la Fédération des travailleurs de la mer. En octobre, les marins anarchistes détournent de sa route vers Vladivostok le cargo Persia, rempli d'armes initialement destinées à l'amiral blanc Koltchak.
L'entourage de gauche du comandante n'est pas sans influence sur l'écrivain nationaliste qui déclare vouloir faire de Fiume « le point de départ de la révolution mondiale ». Ils le prennent d'ailleurs au mot et début 1920 ce sont les anarchistes, les anarcho-syndicalistes et les syndicalistes révolutionnaires qui les premiers le pressent d'effectuer la marche sur Rome qui abattra cet ordre bourgeois honnis par tous les rebelles de Fiume, quelques soient leurs origines politiques. Les fascistes mettront l'idée en pratique, mais ils n'en auront pas la paternité...
Mussolini joue d'ailleurs un rôle ambivalent dans l'aventure de Fiume. Si son journal Il Popolo d'Italia soutient les insurgés, il voit en D'Annunzio un dangereux rival. Il détourne la souscription du quotidien au seul profit de ses troupes et évente les initiatives des rebelles en leur « offrant » une précoce publicité.
Depuis le 20 septembre 1920, devant le manque de soutien de l'état italien (qui veut bien de Fiume mais guère d'une révolution des extrêmes coalisés), Gabriele d'Annunzio a élevé le territoire en état indépendant : la régence de Quarnero (Kvarner pour les Croates), où il affermit son pouvoir personnel. Autre déconvenue, l'aile gauche des fiumains qui veut lier le mouvement à la grève générale des cheminots, se heurte au refus du PSI et de la CGL, peu enclins à s'associer à la racaille légionnaire. La population commence elle aussi à se détacher des mutins. De foyer révolutionnaire elle dégénère selon les propre mots de Malaparte en « une seigneurie italienne de la Renaissance, troublée par les luttes intestines, tarée par l'ambition ». Si D'Annunzio semble enclin à collaborer, au moins tactiquement, avec les forces de la gauche radicale (à l'inverse de l'ancien socialiste Mussolini), il ne possède pas cet esprit moderne de calcul, froid et révolutionnaire, que le chef du fascisme a hérité de ses classes marxistes. L'aventure se termine misérablement à la toute fin de l'année 1920, dispersée par l'armée italienne. C'est la fin sans gloire de la Fiumana (7)...
Les vieux-nationalistes de la botte ont en fait mal suivi, effrayés par les escadrons de déclassés nourris d'injustices et porteurs de progrès social. Effrayés comme la bourgeoisie giolittienne (8) par la faune de Fiume : Bersaglieri démobilisés et caïmans de la Piave, aux passés judiciaires aussi noirs que leurs chemises. La grande fluidité des idées et des forces dans l'immédiat après-guerre explique que ce que nous considérons comme des radicalités inconciliables aient pu cohabiter un temps. Partage des eaux politiques par la suite ou dérive d'un fascisme allié aux puissances réactionnaires de l'armée, de l'Eglise et de l'argent ? Reste les grandes messes où le chef communie avec son peuple, style dont le fascisme usera et abusera. Reste surtout de Fiume un « nationalisme d'un style nouveau, teinté de préoccupations sociales, qui est le produit de la guerre » (9). Il se traduit dans la charte hybride de Quarnero, composée à quatre mains par D'Annunzio et De Ambris (10). Si elle est d'inspiration corporatiste, elle affirme cependant la primauté du travail sur la propriété privée des moyens de production et limite le droit de propriété en général à l'intérêt de la communauté. Les hiérarques de Mussolini, véritable Janus de Fiume, s'en inspireront pour la charte du travail de 1927 du fascisme-régime.
L’esprit de Fiume se retrouve dans le conseillisme allemand
Cette socialisation et cet esprit « au dessus des syndicats et des vieux partis », on les retrouve dans le conseillisme de deux allemands : Heinrich Laufenberg et Fritz Wolffheim. C'est parmi les ouvriers des chantiers navals et les marins du port d'Hambourg que les deux amis trouvent le plus d'échos et un soutien fidèle. Mais leur influence sur l'histoire du communisme allemand a été bien plus grande, bien qu'elle fût courte et antérieure à leur période nationaliste (11).
Apôtres des conseils et héritiers de Lassalle (12) autant que de Marx, ils s'opposent naturellement à ceux qui veulent faire du KPD (Kommunistiche Partei Deutschland/Parti communiste allemand) un parti-régiment sur le mode léniniste, négligeant l'expression organique de l'organisation ouvrière que sont les conseils d'ouvriers et de soldats. En avril 1920, ils participent à la fondation du KAPD (Kommunistische Arbeiterpartei Deutschlands/Parti communiste ouvrier allemand). Plus de la moitié des 107.000 adhérents du KPD leur emboîtent le pas. Leur fief de Hambourg dépasse même en effectif la section de Berlin. Si leur courant n'est pas le seul du nouveau parti, ce sont néanmoins deux meneurs de premier plan, qui contrôlent avec le KA-Z (Kommunistische Arbeiter-Zeitung/Le Journal du travailleur communiste) le principal organe de presse du parti. Le KPD et l'Internationale communiste (13) ne les ménagent pas. Ils attaquent aussitôt les hambourgeois, notamment sur un de leur thème de prédilection : la guerre populaire révolutionnaire face aux puissances capitalistes de l'Entente. Après trois mois, le KAPD se désolidarise de ses deux chefs (14), la pression de l'IC ne contribuant pas à apaiser les débats internes. Malgré cette déconvenue, leur succès ne se dément pas chez les prolétaires de la mer.
C'est donc l'Union des marins qui constitue le public privilégié et le bras militant des thèses de la Ligue des communistes, créée fin juillet 1920 et officialisée le 9 août, suite au divorce des hambourgeois et du KAPD. Déjà de février à mars (les deux de Hambourg sont encore des « gauchistes » au sein du KPD) ses marins ont refusé de livrer leurs navires de commerce, sacrifiés à la paix de Versailles et à l'appétit des vainqueurs. Puis le 27 mai, les délégués du KAPD au Comité exécutif de l'Internationale (15) ont fait de leur voyage un coup d'éclat. Ils se sont emparés du chalutier Sénateur Schröder et l'ont détourné vers Mourmansk. Le bateau est aussitôt rebaptisé : Laufenberg (16). La fronde navale des communistes du port de Hambourg fait grand bruit dans l'Allemagne de Weimar: Les rapports de Police se multiplient. Ils estiment (non sans excès et alarmisme) qu'à Berlin même, 50.000 des 60.000 ouvriers communistes suivraient ou seraient sensibles à la voie de Wolffheim et Laufenberg. La France qui craint, comme l'a écrit Bainville dans L'Action française le « chantage au Bolchevisme », en réponse au diktat de Versailles surveille également leurs déclarations publiques.
Les contacts des deux conseillistes avec les éléments révolutionnaires du nationalisme se précisent à partir du printemps. Ils sont sans doute les premiers à avoir utilisé le terme « national révolutionnaire » pour les désigner. Comme ils l'écrivent alors dans Moscou et la révolution allemande : « Le mouvement national révolutionnaire et le mouvement social-révolutionnaire en sont réduits l'un à l'autre ; ils n'ont pas d'organisation commune, mais leur réalisation politique se réalise dans la pratique » (17). La « soudure » avec la révolution conservatrice s'opère par la création avec l'écrivain nationaliste A.E Günther d'une Association libre pour l'étude du communiste allemand. Elle est dans les milieux intellectuels et militaires de Berlin, ce que la Ligue des communiste est aux ouvriers de Hambourg ; concrétisant ainsi l'alliance lassallienne du prolétariat et des classes moyennes paupérisées. Le 25 septembre 1920, sous son impulsion, l'Union des capitaines et officiers de la marine de commerce se mue lors d'un de ses congrès en Association unique des gens de mer. Les cadres navigants, contraints de battre le pavé après la livraison de la flotte commerciale, font cause commune avec leurs matelots. Son trésorier, le capitaine Giesler, y discute de la création d'une « marine rouge » et de l'organisation de la défense côtière. Les armateurs et les milieux d'affaires déchaînent leur presse contre cette affront de la « nation rouge ». Mais, isolé du mouvement ouvrier allemand par le KPD, soutenant l'empire soviétique qui les condamne par la voix de l'Internationale, l'impact des deux amis décline rapidement. Détestés par les milieux bourgeois comme par les socialistes, c'est tout naturellement la sociale-démocratie qui a tout à craindre de ces idées qui menacent de se muer en force nouvelle.
Laufenberg, déjà malade, s'éteindra en 1932. Wolffheim continuera d'exercer une nette influence dans ce qui est cette fois, à proprement parler, le national-bolchévisme de la Révolution Conservatrice. Détesté depuis toujours par les milieux völkisch pour ses origines juives, Wolffheim sera assassiné par un camp de concentration (18) du nazisme-régime.
Contrairement à ce dernier, les Hambourgeois n'ont jamais accepté de lier leur sort à la réaction capitaliste, même tactiquement, même pour un temps. Leur foi en la spontanéité des conseils les a poussé à rejeter tout ce qui, à leurs yeux, divise le peuple : syndicats et partis. Leur assimilation du prolétariat à l'écrasante majorité du peuple explique qu'ils ont emprunté au vocabulaire nationaliste l'expression Volksganz : « tout national ». Dans l'URSS de Staline, on parlera « d'état du peuple entier ». Enfin leur théorie de la « guerre populaire révolutionnaire », lutte de libération et non agression impérialiste, leur a permis de converger avec certains milieux de l'armée qui cherchaient la rupture avec une paix humiliante. Loin de vivre dans la crainte de la patrie bolchevique, les militaires allemands ont, en effet, longtemps souhaité l'alliance avec la Russie révolutionnaire (19), notamment contre la Pologne. La décolonisation et ses guerres de libération nationale ont offert une gloire posthume aux deux alchimistes d'un communisme dans la nation. Comme l'a si justement écrit Sébastien Haffner : « La révolution socialiste [du Tiers-Monde] porte partout le drapeau nationaliste » (20).
Le nationalisme progressiste des marins
Que le port et ses hommes soient un foyer d'agitation et une matrice de révolutionnaires, l'Histoire nous en livre des exemples nombreux. Le célèbre muet : Cuirassé Potemkine d'Eisenstein, le cinéaste de Staline, a immortalisé un de ses « orages » à l'écran. Outre l'armée des marins, l'économie capitaliste et son souci rationnel a rapproché les industries de l'arrivée des matières premières, augmentant encore la concentration prolétarienne. Véritable baril de poudre social au premier rang des bouleversements économiques ; des travailleurs à l'esprit de corps et de classe n'hésitent pas à placer une mèche à son sommet. Quant au communisme national des marins de Hambourg et au nationalisme social des flibustiers de Fiume, est-ce plus qu'un hasard ? La préoccupation sociale est une relative innovation du nationalisme des fascismes, même si elle est finalement marginale. Volonté de progrès sincère ? Probablement pour une partie d'entre eux, souvent des socialistes transfigurés par l'expérience de la guerre. En tous les cas cet aspect social a constitué un précieux outil de propagande à destination des masses. Si cette cohabitation dans la misère et la peur des tranchés entre les soldats, paysans et ouvriers, et leurs modestes officiers explique la rencontre du nationalisme et du socialisme ; qu'en est-il de la figure du marin dans cette équation ? Près de nous, la prise de contrôle du Pascal Paoli par les militants du Syndicat des travailleurs corses, lié au nationalisme insulaire, pèse dans le débat. On trouve un début de réponse dans l'organisation hiérarchisée, organique, d'un navire, à la manière d'une unité militaire. Ce qui explique la dimension sociale du nationalisme soldatique (d'Ernst Röhm aux Croix-de-Feu), explique sans doute le nationalisme progressiste de ces marins. En tous les cas si De Ambris et Wolffheim avaient triomphé en lieu et place de Mussolini et d'Hitler, l'Europe aurait écrit une page de son histoire moins tragique...
notes
1 - A lire, l'excellent livre de Jean-Jacques Marie, Cronstadt, Fayard, 2005.
2 - Quoique pas tous, il s'est trouvé des anarchistes pour justifier ce massacre.
3 - Rijeka est le nom slave de ce qui est aujourd'hui la troisième ville de Croatie. Elle est appelé Fiume par les italiens et les hongrois. Les deux toponymes dérivent du mot « rivière ».
4 - Partisans de l'intervention italienne au côté de la France, la Russie et l'Angleterre dans la première guerre mondiale. L'aile gauche de l'interventionnisme est principalement représentée par le syndicat UIL (Unione Italia del Lavoro/Union italienne du travail), dont Alceste de Ambris est un des leaders. Il s'oppose au « pacifisme révolutionnaire » du PSI (Partito Socialista Italiano/Parti socialiste italien) et de la centrale syndicale majoritaire, la CGL (Confederazione Generale del Lavoro/Confédération générale du travail). Il constitue peu ou prou l'expression syndicale du premier fascisme (les débuts des Faisceaux Italiens de Combat), républicain, social et révolutionnaire, dit aussi « 19eiste » (de 1919).
5 - Malatesta, rentré d'exil courant 1920, soutiendra également la cause fiumaine, mais avec une arrière pensée que n'avait sans doute pas De Ambris : se débarrasser en cours de route des nationalistes... La franc-maçonnerie italienne compta également nombre d'adeptes du rattachement de Fiume à l'Italie, par idéal jacobin.
6 - Même si il critique l'idéalisme au nom de l'anarchisme, Bakounine ne cache pas dans Dieu et l'Etat sa sympathie pour Mazzini et Garibaldi.
7 - Sur le sujet : Albert Londres, D'Annunzio conquérant de Fiume, Julliard, 1990.
8 - Giovanni Giolitti est l'homme d'état symbolique de l'Italie libérale de la première partie du XXe siècle. Il essaya de canaliser le fascisme comme il l'avait fait avec le socialisme.
9 – Page 53 de Pierre Milza et Serge Bernstein, Le Fascisme italien 1919-1945, Seuil, 1980.
10 - Ils seront sollicités pour figurer sur une liste du Bloc national (qui associe les fascistes aux libéraux et aux conservateurs) aux élections du 15 mai 1921 (avant la création du PNF en novembre). Les deux amis refuseront. Alceste de Ambris devra fuir l'Italie pour la France en 1926, Gabriele d'Annunzio apportera un soutien critique au régime fasciste (on peut cependant rapprocher son attitude de « l'exil intérieur » d'Ernst Jünger sous le nazisme). Il meurt en 1938.
11 - On associe trop souvent l'épithète national-bolchévique aux deux leaders de Hambourg. Le terme est impropre puisque justement leur tendance s'oppose au spartakisme « bolcheviste », accusé par Laufenberg et Wolffheim de putchisme et de trop subordonner le destin de la révolution allemande à la sauvegarde du seul pays déjà socialiste (qu'ils soutiennent néanmoins). Louis Dupeux, dont la thèse est la somme la plus complète sur le national-bolchevisme et ses acceptations, qualifie leur idéologie de « nationalisme communiste ». Puisqu'ils ont mûri un développement nationaliste sur une base communiste, il est juste sur un plan historiographique autant que politique de les considérer comme des communistes nationaux, au moins pour l'époque de leur collaboration.
12 - Ferdinand Lassalle (1825-1864, il fût tué lors d'un duel) est l'adversaire de Marx et d'Engels au sein du socialisme allemand (Marx lui reprochant, entre autres choses, son dialogue avec Bismarck). Son influence la plus notable et la plus durable est sa conception « élargie » du prolétariat qui mord largement sur les classes moyennes. L'ennemi du peuple (le prolétariat regroupant 89% voir 96,25% de la population selon lui) se réduit alors à une mince couche d'exploiteurs et d'ultra-capitalistes. On peut rapprocher sa formule des différents Front populaire qui ont triomphé en Europe longtemps après sa mort.
13 - Lénine n'épargne pas les deux camarades dans sa Maladie infantile du communisme (ainsi qu'Erler, un pseudonyme de plume de Laufenberg, ce que l'homme d'Octobre ignore). Karl Radek, représentant de l'Internationale communiste en Allemagne, n'est pas moins avare de critiques, et ce bien avant leur évolution « nationaliste ».
14 - L'histoire « autorisée » du KAPD de B. Reichenbach (Zur Geschichte der KAPD) fait tout pour minimiser, voir occulter, le courant national-communiste.
15 - Même séparé du KPD, le KAPD reste jusqu'en 1921 sympathisant de l'Internationale.
16 - Reichenbach rapporte le fait d'armes mais se garde de rappeler le changement de patronyme.
17 - Cité p.137 in Louis Dupeux, Stratégie communiste et dynamique conservatrice, Paris/Lille, 1976. On songe évidemment à Ernst Jünger : « Toutes les forces révolutionnaires à l'intérieur d'un même Etat sont alliées invisiblement, malgré leur opposition mutuelle. L'ordre est de ce fait l'ennemi commun ».
18 - Funeste démenti à la Centralverein deutscher Staatbürger jüdischen Glauben, la grande centrale des juifs allemands accusait Wolffeim de collusion avec les nazis. p. 90 de Jean Pierre Faye, Langages totalitaires, Hermann, 2004.
19 - Le traité de Rapallo du 16 avril 1922 entre l'Allemagne et l'URSS en est une ébauche. L'hostilité double aux communistes et aux russes slaves est donc une particularité du nazisme. La Révolution Conservatrice allemande et l'armée étant plutôt favorable à une collaboration avec la république des soviets.
20 - Page 294 in Profils Prussiens, Gallimard, 2003, également repris page 55 de l'excellente préface d'Alain de Benoist aux morceaux choisis de l'œuvre de Niekisch (aux éditions Pardès).
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