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mercredi 23 septembre 2026

Passé-Présent avec Eric Anceau - Léon Gambetta, le père de la République

 

Passé-Présent avec Eric Anceau - Léon Gambetta, le père de la République

Faites l'expérience un jour : comptez, dans votre ville, les rues et les places qui portent le nom de Gambetta. Vous en trouverez presque partout. Léon Gambetta figure encore aujourd'hui dans le top dix des personnalités les plus honorées par nos plaques de rues, juste derrière De Gaulle, Pasteur, Victor Hugo, Jean Jaurès et Jean Moulin. Et pourtant, demandez autour de vous qui il était vraiment : le plus souvent, c'est le silence.

Ce fils d'immigré italien, épicier à Cahors, borgne depuis l'enfance, devient pourtant l'homme du 4 septembre 1870 : celui qui proclame la République, quitte Paris assiégé en ballon pour organiser la résistance, puis passe dix ans à imposer ce régime que la France ne voulait pas franchement.


Il meurt à quarante-trois ans, d'un accident aussi absurde que sa vie fut flamboyante. Comment expliquer un tel oubli ? C'est la question du livre que l'historien Éric Anceau vient nous présenter : "Gambetta, fondateur de la République", publié aux Presses universitaires de France.

https://tvl.fr/passe-present-avec-eric-anceau-leon-gambetta-le-pere-de-la-republique

mardi 2 mai 2023

Le 4 septembre 1870

 

Après celle de juillet 1830 et celle de février 1848, la troisième révolution du XIXème siècle en France se produisit le 4 septembre 1870. Deux jours plus tôt, c’est la défaite de Sedan. La guerre de 1870 tourne à l’humiliation pour la France. Napoléon III est prisonnier. La nouvelle se répand à Paris et entraîne un mouvement de foule qui réclame la fin de l’Empire. Ceux qui ont pris le pouvoir ce 4 septembre 1870 et proclamé la république n’eurent qu’à ramasser un pouvoir dont personne ne voulait.

La thèse de ce livre de Pierre Cornut-Gentille, avocat pénaliste, consiste à tenter de démontrer que, si le gouvernement de la Défense nationale n’avait pas été constitué le 4 septembre 1870, Thiers et Gambetta n’auraient pu, après la défaite inéluctable, consolider cette république qui était née dans l’improvisation.

Cet ouvrage, totalement acquis à l’idée républicaine, il faut bien le souligner, a l’avantage de montrer comment une situation tient parfois à peu de choses.

Le 4 septembre 1870, Pierre Cornut-Gentille, éditions Perrin, collection Tempus, 480 pages, 8 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/le-4-septembre-1870/125814/

mercredi 14 septembre 2022

Gambetta, le principal fondateur de la Troisième République

 

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Scipion de Salm

Gérard Unger, qui est tout sauf de nos amis, pour le moins, mais s’avère malgré tout un historien sérieux, vient d’écrire une bonne biographie de Léon Gambetta (1838-1882). Cette vieille gloire de la Troisième République (1870-1940), dont le nom est toujours porté dans toute la France par tant de places, boulevards, avenues, rues, est paradoxalement à moitié oublié. Dans les écoles, on n’enseigne plus Clovis, Louis XIV ou Napoléon, alors Gambetta…Il n’y en a, au mieux ou au pire, que pour les héros de la Résistance de la deuxième guerre mondiale, juxtaposés bizarrement avec de nouvelles références féministes (Simone Veil) ou « woke » (Rosa Parks). Jean Moulin est donc encore en principe connu, mais le grand ministre Gambetta qui s’est opposé à l’invasion allemande de l’automne 1870, est décidément devenu bien obscur.

Gambetta, originaire du Sud-Ouest (Cahors), a possédé de réels talents multiples, avec une vraie culture, un don pour les grands discours, et, peut-être, en distinguant sa personne, négligée, de son œuvre, un certain sens de l’organisation. Avec d’autres, mais toujours au premier plan, de l’automne 1870 à 1877, il a su imposer une forme républicaine à l’Etat en France. L’exercice n’était pas évident. Il a su saisir l’opportunité du désastre de Sedan, avec la capture de Napoléon III, pour imposer un gouvernement provisoire républicain, le 4 septembre 1870, puis, progressivement, la République. Il a acquis un grand prestige personnel en refusant d’abandonner la lutte dès septembre 1870, et rassemblé des armées de secours pour délivrer Paris assiégé. On sait que ce fut un échec au final, avec toute une série de défaites en janvier 1871. Mais enfin, la chose méritait d’être tentée.

Dans ces années 1870 décisive, Gambetta a su diriger le parti républicain (informel), conquérir des électeurs toujours plus nombreux, assurant des victoires nettes aux législatives de 1876 et 1877, et joué très habilement des divisions de ses adversaires. Il a rassuré la majorité encore paysanne de la France en dessinant une république protectrice de la propriété, et prônant non une révolution sociale mais une prudente méritocratie. Gambetta a su creuser un fossé large, et définitif (jusqu’en 1900 ou 1914, voire 1936), ou du moins perçu comme tel, avec les socialistes, qui avaient effrayé toute la France avec leur expérience tragique de la Commune (printemps 1871). Il a manipulé à la chambre des députés légitimistes, nombreux dans l’assemblée de 1871, qui se croyaient habiles à se livrer à des jeux parlementaires tordus en s’alliant à l’occasion aux républicains contre les orléanistes et les bonapartistes, leurs partenaires naturels et déclarés. Les républicains ont été beaucoup plus malins que les « royalistes », ou plutôt « conservateurs » -ce serait plus approprié-, de façon générale.

Gambetta n’est pourtant jamais devenu président de la république, et n’a dirigé qu’un gouvernement très éphémère (73 jours, novembre 1881 à janvier 1882), qui n’a strictement rien fait. Tous ses amis politiques républicains, méfiants, craignant une évolution vers un pouvoir personnel du plus doué d’entre eux, ont veillé à ce qu’il en soit ainsi, promouvant plutôt des personnalités plus ternes comme Jules Grévy et Jules Ferry. Mort jeune, d’une petite santé et d’excès alimentaires -les repas pantagruéliques du temps-, il a rassemblé des foules considérables à son cortège d’enterrement civil, encadré par des francs-maçons en grande tenue.

Sans douter une seconde de son patriotisme français, ce qui a parfois été fait légèrement du fait d’ancêtres paternels italiens, on n’oubliera jamais que Gambetta n’était pas de notre camp, avec un anticléricalisme intransigeant -camouflant mal un anticatholicisme pur et simple d’athée- et ces fameux « principes de 1789 » (Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen), d’une dangereuse démagogie. Leurs applications tardives toujours plus radicales nous ont menés où nous en sommes. Gambetta et ses amis républicains des années 1870 se sont certainement trompés de bonne foi, si l’on ose dire, mais enfin ils se sont trompés manifestement, sur l’avenir désirable pour la France et les valeurs pouvant le fonder.

La biographie, qui redonne vie au personnage, et à des années décisives et un peu oubliées de notre Histoire, est vraiment intéressante à lire.

Gérard Hunger, Gambetta Perrin 2022, 420 pages, 25,00 €

http://synthesenationale.hautetfort.com/archive/2022/09/13/gambetta-le-principal-fondateur-de-la-troisieme-republique-6400971.html

dimanche 20 septembre 2020

Le 4 septembre 1870, une journée dans l’Histoire de France

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« Ce que vous me proposez, Messieurs, je ne puis, je ne dois pas y consentir. Croyez-moi, les épreuves que je viens de subir ont été si douloureuses, si horribles, que dans ce moment, la pensée de conserver cette couronne à l’empereur et à mon fils me touche très peu. Mon unique souci, la seule ambition est de remplir dans toute leur étendue, les devoirs qui me sont imposés. Si vous croyez, si le Corps Législatif croit que je suis un obstacle, que l’on prononce la déchéance, je ne me plaindrais pas. Je pourrais quitter mon poste avec honneur, je ne l’aurais pas déserté. Mais je suis convaincu que la seule conduite sensée, patriotique, pour les représentants du pays serait de se serrer autour de moi, de laisser de côté, quant à présent, toutes les questions intérieures et d’unir étroitement nos effort pour repousser l’invasion ».
Dans la matinée du 4 septembre 1870, l’impératrice des Français, Eugénie de Montijo, éconduit une délégation de parlementaire venue lui demander de remette son pouvoir à l’assemblée.
Contraint à l’exil en 1830, le comte de Chambord, Henri d’Artois, écrit le même jour au Kaiser Guillaume Ier dont les troupes ont défait à Sedan l’empereur Napoléon III, désormais prisonnier de l’ennemi prussien. « Je suis donc prêt si mon pays m’appelle, à remplir la mission qu’un devoir sacré m’impose. De la restauration de ce principe en France, dépend, j’en ai la conviction, le sort de l’Europe. Que Votre majesté le sache bien, la nation a été surprise, elle ne sera jamais abattue. (…) Si la victoire à ses exigences, c’est à la sagesse des princes qu’il convient de les refermer dans de justes limites (…). ». Guillaume Ier ignore la supplique et laisse son chancelier Otto von Bismarck, celui qui a manipulé les français en produisant un faux afin de mener le Second empire dans une inéluctable chute, s’empresser de doucher les espoirs du petit-fils de Charles X. Il n’entend pas « contribuer à encourager la droite monarchique en France » et préfère une « faible république à une forte monarchie » confesse-t-il. La proclamation du Reich, dans la galerie des Glaces au château de Versailles, n’est plus qu’une question de temps.
Averti de tout cette agitation, les événements s’enchaînant rapidement, le député Léon Gambetta, chef de l’opposition, prend la décision de monter à la tribune de l’assemblée nationale … « (…) Attendu que tout le temps nécessaire a été de donner à la représentation nationale pour prononcer la déchéance, Nous déclarons que Louis-Napoléon Bonaparte et sa dynastie ont à jamais cessé de régner sur la France. Le peuple a devancé la Chambre qui hésitait. Pour sauver la Patrie en danger, il a demandé la République : elle est proclamée, et cette révolution est faite au nom du droit et du salut public ».
Parallèlement à cette chute, les fils de Louis-Philippe Ier d’Orléans, le duc d’Aumale et le prince de Joinville, arrivent à la frontière française après avoir quitté Bruxelles. Ils sont refoulés. Gambetta, qui craint une insurrection royaliste, ordonne leur arrestation en cas de récidive. Le comte de Paris, Philippe d’Orléans, tentera d’ailleurs à son tour de débarquer depuis l’Angleterre, quelques jours plus tard mais en vain. C’est un vrai coup d’état qui viennent d’opérer les républicains qui n’ont finalement de légitime que leur seule illégitimité. Preuve en est, que la déchéance de Napoléon III ne sera officiellement acté, presqu’un an plus tard, après l’écrasement dans le sang de la Commune de Paris qui s’est soulevée contre le nouveau régime. L’ultime utopie autogestionnaire tragique de la France avec ses figures incontournables.
L’impératrice Eugénie de Montijo n’a plus d’autres choix que de partir en exil, où elle et son fils vont écrire un nouveau chapitre du roman bonapartiste.
Une république qui, durant ses 7 décennies d’existence, va s’échiner à réécrire l’Histoire de France, tentant de trouver de nouveaux héros afin de mieux s’incarner à travers eux, malmenant son héritage capétien qu’elle manque pourtant de restaurer sur son trône (affaire du drapeau Blanc). Un régime parlementaire marqué par de nombreux scandales de corruption (affaire de Panama, Stavisky..) et d’instabilité parlementaire, bafouant le principe même de suffrage universel. Une république sans liberté, ni égalité ou fraternité, ce credo qu’elle enseigne pourtant dans ses écoles, une réussite et une fierté de modèle laïc. Un régime qui sera définitivement terrassé par les allemands en 1940, ayant lui-même contribué à semer les graines d’une seconde guerre mondiale.
Une république, loin de ce principe de Res Publica qui a caractérisé nos 1000 ans de monarchie, fondée en toute illégalité, il y a 150 ans. Avons-nous réellement quelque chose à célébrer alors que sa cinquième consœur, en fin de vie, nous offre ce triste visage identique et quotidien de divisions et de crises en tout genre, mettant à mal autant notre histoire , notre identité française désormais menacée de l’intérieur ? Quelque soit la teneur et la symbolique du discours que prononcera le chef de l’état ce matin, qui entend s’inscrire dans la continuité de la IIIème République afin de dénoncer « ce séparatisme » qui pourrait nous faire basculer dans une guerre civile, elle a déjà les mêmes saveurs que ce 4 septembre 1870 : Celle de l’échec.

Frederic de Natal

https://www.actionfrancaise.net/2020/09/19/le-4-septembre-1870-une-journee-dans-lhistoire-de-france/

samedi 5 septembre 2020

2-4 septembre 1870 : la chute du Second Empire

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Après la bataille de Bazeilles, certains tentent, non sans panache, de se libérer. C’est le cas de Gaston de Gallifet (1831-1909), nommé général de brigade le 30 août. Commandant le 3e régiment de chasseurs d’Afrique (3e RCA), il entraîne ses troupes à cheval à travers des reliefs escarpés de Floing, au nord de Sedan, sous le feu roulant de l’ennemi, appuyé par le 1er RCA.

La première charge est un échec. Le 3e RCA a déjà perdu le tiers de ses effectifs. Une seconde charge, menée par le 1er RCA, avec le 3e RCA en appui, se solde en fin de journée par une nouvelle défaite tout aussi cuisante. Le roi de Prusse, Guillaume Ier (1797-1888), qui observe la bataille à la lorgnette, s’écrie : « Oh les braves gens ! » Mais c’est un massacre. À la fin de la journée, le 3e RCA a perdu 248 hommes (dont 17 officiers) sur 476, le 1er RCA a vu disparaître 223 hommes (dont 15 officiers) sur 4331. Sedan est encerclé.

, dans l’imaginaire français, cette ville est imprenable. Elle est associée à Vauban, et à Turenne qu’elle a vu naître… Napoléon III passe la journée au milieu de ses hommes, s’exposant volontairement aux points les plus chauds du combat. Manifestement, il cherche la mort, « une fin shakespearienne digne de son extraordinaire destin », comme l’écrit le professeur Éric Anceau2. Napoléon III, qui ne veut plus de morts inutiles, décide de hisser le drapeau blanc. La mort dans l’âme. L’empereur avait pris la tête des armées, le 19 juillet. Mais rongé par la maladie de la pierre, il était déjà physiquement et techniquement incapable de diriger la manœuvre. Ce 2 septembre, il devient alors le spectateur impuissant de sa propre déroute. « Monsieur mon frère, n’ayant pu mourir à la tête de mes troupes, il ne me reste qu’à remettre mon épée entre les mains de Votre Majesté », écrit Napoléon III, le soir du 1er septembre, au roi de Prusse Guillaume de Hohenzollern.

Ce dernier est surpris que l’empereur des Français soit encore à Sedan. Quelle aubaine, car un souverain prisonnier de l’ennemi a peu de latitude pour négocier… Pas moins de 84.000 soldats retranchés dans la citadelle sont faits prisonniers. Napoléon III envoie un simple télégramme à l’impératrice Eugénie : « Grand désastre, l’armée est défaite et captive, moi-même je suis prisonnier. »

C’est la quatrième fois, dans l’Histoire de France, qu’un souverain est capturé sur un champ de bataille : Louis IX par les Mamelouks à El Mansourah, en Égypte, le 8 février 1250 ; le roi Jean II le Bon (ou le Brave), capturé par les Anglais à Poitiers, le 19 septembre 1356, et François Ier, capturé par l’empereur Charles Quint à Pavie, près de Milan, le 24 février 1525.

Ce désastre signe l’échec de la guerre engagée à la légère par les Français six semaines plus tôt. La capitulation est signée le 2 septembre 1870 par le général Félix de Wimpffen (1811-1888) au château de Bellevue, près de Sedan. Le 3 septembre 1870, la capitulation de Sedan est connue à Paris. Le lendemain 4 septembre, après l’invasion du palais Bourbon par la foule, l’impératrice quitte la capitale sans abdiquer. Le général Louis Trochu (1815-1896), un orléaniste nommé gouverneur de la capitale par Napoléon III trois semaines plus tôt, prend la tête d’un « gouvernement de la Défense nationale » après que, à l’hôtel de ville, Gambetta a proclamé la République. Le dimanche 4 septembre, les députés français entérinent la République. Le Second Empire n’est plus.

[1] Le 4e RCA, le 1er régiment de hussards et le 6e régiment de chasseurs ont aussi participé à cette bataille de Floing et perdu, peu ou prou, la moitié de leurs effectifs.
[2] Anceau Éric, Napoléon III, Tallandier, juin 2020.

Henri Saint-Amand

https://www.bvoltaire.fr/2-4-septembre-1870-la-chute-du-second-empire/

dimanche 29 septembre 2013

Le 4 septembre 1870 vu par un député bonapartiste

4 septembre 1870
Le 4 septembre, la foule envahit la salle des séances du Corps législatif.
Le 4 septembre 1870, plus ou moins spontanément, une multitude de Parisiens envahit au matin la Chambre des députés. L’Empire vit ses dernières heures : Gambetta et Favre, entraînant à leur suite la foule, proclament la République à l’Hôtel de ville. Le baron Eugène Eschassériaux est témoin de cette scène. Bonapartiste, député de la Charente-Inférieure (actuelles Charentes-Maritimes) de 1848 à 1892 sans interruption (jamais battu aux élections), il se distinguera plus tard comme l’un des piliers du parti de l’Appel au peuple (impérialistes) et restera fidèle jusqu’à sa mort à la dynastie déchue.
Eugène Eschassériaux
Eugène Eschassériaux
(entre 1852 et 1857).
« [...] Gambetta venait de prendre la parole, lorsqu’un garçon le demanda de la part de M. Hébert, questeur. C’était pour le prier d’empêcher l’envahissement, s’il le pouvait par ses conseils. Au bout de quelques instants, on nous annonce que la Chambre est envahie. A ce moment, nous assistons à l’appel aux armes fait à un bataillon qui nous gardait dans la cour. Les soldats disséminés dans les cours s’élancent sur leurs fusils en faisceaux et leurs sacs. Gambetta revint et ressort aussitôt. Nous déclarons que, sans nous préoccuper de l’envahissement de la salle des séances nous devons rester à notre poste et délibérer. Mais l’émotion gagne le bureau ; on n’écoute pas un orateur, on regarde le bataillon qui entre sous le bureau pour prendre l’escalier et pénétrer dans la salle des Quatre Colonnes. Nous sortons alors du bureau. Je pénètre alors dans la salle des Quatre Colonnes, d’où j’aperçois à travers la porte la salle des Pas perdus envahie, des têtes, des bras en l’air, des bayonnettes, des chapeaux et un bruit très grand. [...]
Nous assistâmes pendant une heure à des divagations politiques, économiques, sociales de la part de la foule d’envahisseurs, de nature à faire douter la raison et à mettre Paris en-dessous du dernier des villages et au niveau d’une maison de fous. Il n’y a pas de stupidités, d’insanités qui ne soient sorties de ces têtes de gens armés et plus ou moins équipés en gardes nationaux. Pour eux les députés de la droite étaient des monstres, des voleurs, des brigands, des pillards emportant chaque soir chez eux une partie du trésor public. [Pour eux,] Les candidats officiels avaient été désignés sans élection par les préfets corrompus. D’autres protestaient contre le 2 Décembre, ne faisant pas attention qu’ils faisaient la même chose, au nom du désordre, quand l’ennemi est aux portes. Pour eux Paris est tout, les départements rien. Paris doit imposer la loi, et dans Paris les faubourgs, le peuple.
On peut se demander dans quel milieu vivent de pareils hommes ; dans quelles ténèbres, dans quelle fournaise de passions aveugles et brutales ces gens passent-ils leur vie ? Ces hommes ne parlent pas notre langue, ne nous comprennent pas, et cependant ils vivent à quelques pas de nous. [...]
Ainsi a fini l’Empire [...]. L’Empire aurait pu être sauvé après Sedan, par l’abdication de l’Empereur, si l’Impératrice et le ministère Palikao avaient transféré derrière la Loire, à Tours, le siège du gouvernement, en justifiant hautement le patriotisme de cette résolution par la nécessité de la défense nationale. C’eut été imiter les Valois pendant la ligue. Cette mesure de salut a été prise, quelques semaines après la chute de l’Empire, par les gens du 4 septembre. Elle s’imposait du jour où l’on a prévu le siège de Paris qui allait isoler le gouvernement du reste de la France et briser par cet isolement tous les moyens de défense. L’Impératrice et le ministère ont sacrifié au préjugé de croire que Paris est la France et surtout la peur de mécontenter les Parisiens. Les pouvoirs publics transférés à Tours eussent été libres, à l’abri des craintes de l’émeute, d’assurer la défense et de traiter de la paix sans cession de territoire. C’est ce qui aurait dû être fait au lendemain de Sedan. [...] »
ESCHASSÉRIAUX Eugène (baron), Mémoires d’un grand notable bonapartiste, 1823-1906, présentés par François Pairault, Saintonge, éd. des Sires de Pons, 2000.

jeudi 8 novembre 2012

Il y a 140 ans, la Commune

L'insurrection de la Commune s'acheva en mai 1871 par une semaine sanglante. Cent quarante ans plus tard demeure le souvenir d'une cassure entre deux France, celle des ouvriers et celle des bourgeois.
Les républiques en France ne sont jamais nées dans le calme. Elles ont toujours dû se faire apprécier selon leur aptitude à venir à bout, fût-ce en tirant sur le peuple, des désordres que leur faux ordre, l'ordre bourgeois, avait engendrés dans le pays. N'évoquons même pas la Ière, née tout simplement dans et de la Terreur. Les plus récentes n'échappèrent pas à la règle, la IVe se nourrissant péniblement des affres de l'Épuration et la Ve devant de n'être pas morte au bout de moins de dix ans à la seule répression implacable et sauvage qu'un chef de l'État dont on aime mieux taire le nom infligea à la population française d'Algérie...
Paris en colère
Adolphe Thiers, "Monsieur Thiers", fut un de ces hommes dans les années 1870, qui se chargea de rendre la IIIe république acceptable parce qu'il sut faire régner l"ordre" à tout prix. Il faut rappeler que l'hiver 1870-1871 est restée longtemps comme "l'année terrible" dans le souvenir des Français. On avait dès le 4 septembre renversé l'empire de Napoléon III, mais la guerre lancée à la légère et sans préparation contre la Prusse par l'empereur n'était pas terminée. Nos armées levées à la hâte étaient battues tour à tour tandis que Paris assiégé mourait de faim et de froid, et des bombardements commencèrent le 5 janvier, quelques jours avant le 18, jour où Guillaume 1er de Prusse se fit proclamer empereur d'Allemagne dans la Galerie des Glaces à Versailles. Suprême humiliation pour la France. La Grande Allemagne naissait pour le malheur de l'Europe entière.
Thiers désirait la paix, contrairement au "fou furieux" Léon Gambetta qui avait désapprouvé l'armistice et qui dut alors démissionner du gouvernement de la Défense nationale. Tandis que l'insurrection couvait dans Paris, le suffrage universel trancha en faveur des conservateurs monarchistes le 8 février en envoyant à l'Assemblée nationale quatre cents légitimistes ou orléanistes sur six cent cinquante députés. Le rusé Thiers, qui n'était pas à un retournement de veste près, fit admettre l'idée que l'on remît à plus tard la question du régime, car il pensait ainsi habituer les esprits à « la république, le régime qui nous divise le moins » disait-il... La révolte qui éclata à Paris à ce moment-là lui donna l'occasion de s'affirmer comme un sage et un homme à poigne ce qui plaisait particulièrement à la bourgeoisie.
La tragédie de la Commune commença le 18 mars quand l'Assemblée nationale décida de siéger à Versailles. Paris "décapitalisée" se rebiffa et quand Thiers envoya la troupe reprendre les canons sur les hauteurs de Belleville et de Montmartre, les Parisiens, pensant que ces canons étaient leur propriété, s'insurgèrent. La troupe était peu sûre et de fait elle fraternisa avec les émeutiers laissant fusiller les généraux Lecomte et Clément Thomas. La population ouvrière (car les bourgeois avaient déjà fui..) avait tous les éléments de la sans-culotterie.
Le temps des cerises
« La révolution "patriote", dit Jacques Bainville, s'associait bizarrement à l'Internationale socialiste, la vieille conception jacobine de la Commune à des idées de fédéralisme communal fort éloignées de la république une et indivisible. Le fonds général c'était l'esprit d'émeute » encore aggravé par l'exaspération causée par la faim, l'inconfort et les travaux urbanistes du baron Haussmann qui lui avaient arraché son espace urbain. Qui plus est, cette population ouvrière abandonnée à elle-même et à sa misère par le libéralisme économique d'alors n'avait aucune éducation religieuse ni morale. Tout ce qu'il fallait pour former une proie facile pour les agitateurs de tout poil et les aventuriers en tout genre.
La "fête" dura presque deux mois sous les yeux de l'occupant allemand, devant qui Thiers eut quand même le bon goût de ne pas accepter l'aide que Bismarck lui proposait. Les Communards fusillèrent ou massacrèrent des quantités d'otages. On votait à tour de bras pour maintenir la tension, c'était vraiment la démocratie directe, le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple, avec tout ce que cela comportait d'autogestion, et de surexcitation, sur l'air de la ritournelle d'alors, Le Temps des cerises.
Puis le 21 mai les "versaillais "entrèrent dans Paris. Les insurgés furent refoulés quartier par quartier. Et commença ce que l'on a appelé la semaine sanglante au cours laquelle, dans une atmosphère réellement apocalyptique, les Communards incendiaient monuments et rues pour ralentir l'avancée de la troupe. Ainsi fut renversée la colonne Vendôme, brûlèrent le palais des Tuileries, le palais de Justice où la Sainte Chapelle fut épargnée de justesse, le palais d'Orsay, l'Hôtel de Ville, le Mobilier national. La bibliothèque de l'Hôtel de Ville et la totalité des archives de Paris furent anéanties ainsi que tout l'état civil parisien. Lisons Bainville : « Dans les deux camps l'acharnement fut extrême. La rigueur de cette répression n'avait encore jamais été égalée. Il y eut 17 000 morts, des exécutions sommaires, plus de quarante mille arrestations. Les conseils de guerre prononcèrent des condamnations jusqu'en 1875. Et loin de nuire à la république cette sévérité la consolida. » Oui, "Monsieur Thiers" avait gagné son pari et les monarchistes pourtant majoritaires, mais divisés entre légitimistes et orléanistes, ne purent accoucher que de la république qui s'établit pour de bon en 1875 avec l'amendement Wallon dont nous avons déjà parlé ici. Toute cette histoire nous rappelle la phrase d'Anatole France : « La république gouverne mal mais elle se défend bien. » Ajoutons qu'elle ne sait même que se défendre...
La Commune a laissé dans l'esprit des Français des images d'horreur. Reconnaissons que les Communards ne furent pas des enfants de choeur. Ce sont eux qui fusillèrent Mgr Georges Darboy, archevêque de Paris, et qui démolirent une partie du patrimoine historique parisien. N'empêche que sa répression implacable ne fut pas du goût des catholiques sociaux comme le comte Albert de Mun ou René de La Tour du Pin, marquis de La Charce qui, eux, même servant dans le camp versaillais, plaçaient le drame à son vrai niveau, celui d'une cassure entre deux France, celle des ouvriers et celle des bourgeois, la première réduite à l'état de bêtes sauvages par l'égoïsme et l'utopie libérale sans coeur de la seconde. Plus que la répression de "Monsieur Thiers", l'érection commencée en 1873 d'une basilique du Sacré-Coeur à Montmartre sur les lieux mêmes où se commirent tant de crimes et de sacrilèges, cette année-là, contribua à la restauration du tissu social .
Michel Fromentoux L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 19 mai au 1er juin 2011

dimanche 22 mai 2011

La Commune de Paris (18 mars – 27 mai 1871)

Bonjour à tous ! Je vous propose aujourd’hui un article sur la Commune, à l’occasion des 140 ans de la Semaine sanglante. Bonne lecture et bon dimanche !
Incendie des Tuileries, 1871
Incendie du palais des Tuileries (24 mai 1871).

En guerre depuis juillet 1870 contre la Prusse, le Second Empire tombe à la défaite de Sedan, le 2 septembre 1870 et Napoléon III se voit contraint de s’exiler en Grande-Bretagne. En effet, à peine deux jours plus tard, la République est proclamée à Paris, après que celle-ci ait été proclamée à Lyon et Marseille. Mais la guerre continue, et les Prussiens atteignent, victoires après victoires, les bords de la Seine. Le siège de la capitale débute le 19 septembre.
La Prusse entendant traiter avec un gouvernement légitime, des élections législatives sont organisées en février 1871 et, à la surprise générale, aboutissent à la victoire des monarchistes (près de 400 sièges, plus de 58 % des voix) : si les grandes villes accordent leurs voix aux républicains, les campagnes sont restées attachées aux valeurs traditionnelles. Le blanquiste Gaston Crémieux s’exclame : « Majorité rurale, honte de la France ! »
La paix est signée par le nouveau gouvernement royaliste (1er mars), qui appelle Adolphe Thiers au pouvoir en tant que président, en attendant un accord pour une Restauration monarchique. Les Parisiens ultra-républicains, ayant subi le dur siège des Prussiens, sont scandalisés par le résultat des urnes et par cette « lâche » capitulation.
I. La révolution parisienne

Le 1er mars, en échange de la conservation du territoire de Belfort, qui s’est vaillamment défendu, Adolphe Thiers accepte que les Prussiens défilent sur les Champs Elysées, événement vécu comme une humiliation par les Parisiens. La nouvelle Assemblée prend d’autres mesures impopulaires : suppression du moratoire des effets de commerce, des loyers et des dettes, qui acculent à la ruine plusieurs milliers d’artisans ou d’ouvriers. Ultime humiliation : l’Assemblée décide de s’installer à Versailles, symbole de l’Ancien Régime, se méfiant d’une capitale instable (« chef-lieu de la révolte organisée » dit un orateur).
canons butte montmartre
Les canons de la butte Montmartre (18 mars 1871).

Dès la mi-mars, l’agitation se fait croissante et commence à se structurer. La Garde nationale (180 000 hommes), recrutée lors du siège, a gardé ses fusils et canons, et est plus importante en effectifs que les troupes officielles commandées par le général Aurelle de Paladines. Cette Garde nationale s’organise et forme un Comité central. Au programme, la défense de la République : « La République est le seul gouvernement possible. Elle ne peut être mise en discussion […]. La République française d’abord, puis la République universelle […] ».
Adolphe Thiers voit le danger venir (un peu tard) et, le 18 mars, demande à 4000 hommes de récupérer les canons placés pour l’essentiel sur la butte Montmartre, alors non surveillée. Mais l’opération prend du retard, et les Parisiens sont alertés. C’est un échec. Les généraux Lecomte et Thomas sont faits prisonniers puis massacrés dans un local par la foule parisienne. A la suite de ce double assassinat, Thiers déclare la guerre à Paris : « On ne traite pas avec des assassins ». Le 18 mars, le Comité central s’installe à l’Hôtel de Ville et y dresse le drapeau rouge.
Dans la capitale, le 21 mars, une manifestation de soutien aux Versaillais est écrasée dans le sang par les révolutionnaires. Le 23 mars, l’Assemblée versaillaise vote à 433 voix contre 29 la création en province de bataillons de volontaires pour marcher sur Paris.
Les révolutionnaires organisent des élections le 26 mars pour s’asseoir sur une certaine légitimité : si les révolutionnaires l’emportent avec 66 sièges sur 85, l’abstention est supérieure à 50 %, ce qui s’explique par le fait que près de 100.000 Parisiens aient quitté la capitale depuis le début des événements. Les élus les plus modérés démissionnent rapidement. Le 28 mars, la Commune de Paris est proclamée place de l’Hôtel de Ville. Le 16 avril se tiennent des élections complémentaires (70 % d’abstentions) et douze élus rejoignent le Conseil.
Quelques personnalités cherchent à trouver un compromis entre Versailles et la Commune (Gambetta, Clémenceau, Victor Hugo,…) mais ils se heurtent aux deux partis.
Quant à Adolphe Thiers, il préfère attendre avant de prendre d’assaut la capitale. Il a retenu la leçon des révolutions de 1830 et de 1848 et sait qu’il ne faut pas épuiser la troupe dans des escarmouches et guet-apens. Comme Morny l’avait fait pour Louis-Napoléon Bonaparte après le 2 décembre 1851, il préfère laisser se développer l’insurrection pour mieux l’écraser ensuite.
● La mise en place d’un gouvernement parisien
Le Conseil de la Commune se comporte en un gouvernement ayant rompu avec le gouvernement légal de Versailles, se dotant par exemple d’une commission des relations extérieures. Il est composé de membres de tendances idéologiques diverses : un certain nombre d’internationalistes (17), une douzaine de socialistes proches des internationalistes, 9 blanquistes sans Blanqui (arrêté le 17 mars et prisonnier à Cahors) et une majorité de républicains de gauche. Il s’y trouve le peintre Gustave Courbet, le romancier Jules Vallès et le chansonnier Jean-Baptiste Clément. Dans ce Conseil, des fanatiques comme Raoul Rigault, chef de la police, qui se refuse de prononcer le mot « saint » et que l’on dit capable de citer le jour et l’heure de n’importe quelle réplique de Robespierre ou de Saint-Just. Un certain Allix entre d’office au Conseil pour son projet (pris au sérieux) de communiquer avec la province par le biais des escargots, auxquels il confère des dons télépathiques (il ne sera pas exécuté mais finira ses jours dans un asile psychiatrique).
Quelques mesures fortement symboliques sont prises : rétablissement du calendrier républicain, adoption du drapeau rouge, destruction de la colonne Vendôme (qualifiée de « monument de barbarie ») entamée le jour du 50e anniversaire de la mort de Napoléon Ier (5 mai 1871).
destruction de la colonne Vendôme 1871
Gustave Courbet dirige l’opération de destruction de la colonne Vendôme. Lorsque les événements seront passés, celui-ci sera condamné à intégralement payer la reconstruction.

● La Commune et les francs-maçons
Les francs-maçons s’impliquent largement dans la défense de la Commune de Paris. Le 26 avril, le Grand Orient de France envoie une délégation pour adhérer à la révolution. Le 29, ils plantent une bannière de paix puis clament que si Versailles refuse cette paix ils prendraient parti pour la Commune, les armes à la main. Louise Michel parle dans ses Mémoires de 6000 francs-maçons défilant à Paris, représentant plusieurs milliers de loges !
Le 5 mai, les différentes loges se mettent d’accord sur une déclaration commune : « Les francs-maçons sont des hommes de paix, de concorde, de fraternité, d’étude, de travail ; ils ont toujours lutté contre la tyrannie, le despotisme, l’hypocrisie, l’ignorance. […] Attendus que les efforts des francs-maçons ont été trois fois repoussés par ceux-là mêmes qui ont la prétention de représenter l’ordre, et que leur longue patience est épuisée, tous les francs-maçons et compagnons doivent prendre l’arme vengeresse et crier : « Frères debout ! Que les traîtres et les hypocrites soient châtiés. » […] Frères en maçonnerie et frères compagnons, nous n’avons plus à prendre d’autre résolution que celle de combattre et de couvrir de notre égide sacrée le côté du droit. Sauvons Paris ! Sauvons la France ! Sauvons l’humanité ! […]
Vive la République ! Vivent les Communes de France fédérées avec celle de Paris ! »
II. L’idéologie communarde : socialisme, anticléricalisme et décentralisation
● Quelques réalisations sociales
Le 19 avril, la Commune annonce son programme dans sa Déclaration au peuple français : « C’est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l’exploitation, de l’agiotage, des monopoles et des privilèges auxquels le prolétariat doit son servage. » Le Comité central adopte plusieurs mesures sociales dont la réduction de la journée de travail à 10 heures, la fin du travail de nuit dans les boulangeries, le rétablissement du moratoire des loyers et des effets de commerce, l’abolition des amendes patronales et des retenues sur salaire. La Commune procède à une réquisition des ateliers abandonnés par leurs patrons (assimilés à des déserteurs). Un cahier des charges avec indication de salaire minimum est institué. L’union libre est reconnue pour les hommes et les femmes.
● L’anticléricalisme communard
Excécution des otages, 24 mai 1871
Le 24 mai 1871, à la Roquette, Mgr Darboy, l’abbé Deguerry, trois jésuites et le président de la Cour d’appel de Paris, Bonjean, sont exécutés par un peloton de volontaires.

Pour les Communards, l’Église apparaît à tous points de vue dans le camp de la contre-révolution versaillaise. Cette haine anticléricale se manifeste par des humiliations à l’égard des membres du clergé revêtant plusieurs formes : parodies de culte ou vases sacrés utilisés comme des gobelets. Certains crimes sont imputés à l’Église comme ces ossements découverts à l’église Saint-Laurent que l’on interprète arbitrairement comme des restes de femmes violées puis assassinées par des prêtres. A partir du 24 mai, un certain nombre de clercs passent par les armes, à commencer par Mgr Daboy, archevêque de Paris et l’abbé Deguerry, ancien confesseur de l’impératrice Eugénie. Le décret du 2 avril 1871 de la Commune supprime le budget des Cultes et sépare l’Église de l’État. L’enseignement confessionnel est interdit, les signes religieux chrétiens sont retirés des salles de classe et les biens du clergé sont confisqués.
● La France des Communes
Si le Conseil compte une majorité de jacobins, les girondins et les internationalistes semblent être les plus influents. La Déclaration au peuple français proclame : « Nos ennemis se trompent ou trompent le pays quand ils accusent Paris de vouloir imposer sa volonté ou sa suprématie au reste de la nation, et de prétendre à une dictature qui serait un véritable attentat contre l’indépendance et la souveraineté des autres communes. Ils se trompent ou trompent le pays quand ils accusent Paris de poursuivre la destruction de l’unité française, constituée par la Révolution, aux acclamations de nos pères, accourus à la fête de la Fédération de tous les points de la vieille France. L’unité, telle qu’elle nous a été imposée jusqu’à ce jour par l’empire, la monarchie et le parlementarisme, n’est que la centralisation despotique, inintelligente, arbitraire ou onéreuse. »
Événement moins connu, des Communes naissent à Lyon (22 au 25 mars puis 30 avril et 1er mai) et à Marseille (du 22 mars au 4 avril), rapidement étouffées par Versailles. La Commune de Marseille écrit le 30 mars : « Nous voulons la décentralisation administrative, avec l’autonomie de la Commune, en confiant au conseil municipal élu de chaque grande cité les attributions administratives et municipales. » La Commune de Marseille est matée le 5 avril par le général Espivent, chargé de l’opération. Celui-ci écrit au ministre de la Guerre : « J’ai fait mon entrée triomphale dans la ville de Marseille avec mes troupes ; j’ai été beaucoup acclamé. […] Les délégués du comité révolutionnaire ont quitté la ville individuellement hier matin. » A Saint-Étienne, une Commune est également proclamée le 24 mars. Le préfet Lespée s’exclame que « la canaille ne lui fait pas peur » : l’ordre est ramené le 28 mars mais le préfet est capturé par le girondin Vitoire et mis à mort.
Autres villes qui connaissent des troubles : Bordeaux, Montpellier, Cette, Béziers, Clermont, Lunel, Marseillan, Marsillargues, Montbazin, Gigan, Maraussan, Abeilhan, Villeneuve-lès-Béziers, Thibery.
III. La Semaine sanglante (21-27 mai)
destruction hôtel de ville, 24 mai 1871
La destruction de l’Hôtel de Ville le 24 mai (image d’Epinal).

Le 21 mai dans la soirée, les troupes versaillaises commandées par Mac-Mahon pénètrent par surprise dans Paris par la porte de Saint-Cloud et le Point-du-Jour. Le Nord et l’Est de la capitale sont tenus par les Prussiens qui assistent en spectateurs aux événements. A l’Ouest, les fédérés sont repoussés mais des barricades se hissent. Dans la soirée du 22, les troupes gouvernementales ont atteint la gare Saint-Lazare et Montparnasse. Le 23, Montmartre que les insurgés croyaient citadelle imprenable est reprise. Le 24, les troupes gouvernementales s’emparent du Panthéon. Le 25, l’ensemble de la rive gauche est contrôlée. Les derniers combats se jouent le 27 mai entre les tombes au cimetière du Père-Lachaise.
Pendant l’avancée versaillaise, les Communards incendient en représailles le palais des Tuileries (« repaire des rois »), le ministère des Finances, la Cour des Comptes et le Conseil d’État (nuit du 23 au 24 mai). Le 24, ce sont au tour de l’Hôtel de Ville, du Palais-Royal et du Palais de Justice de s’embraser. La cathédrale Notre-Dame de Paris est sauvée par l’intervention d’élèves infirmiers de l’Hôtel-Dieu. Le Louvre et ses collections sont sauvés in extremis par l’action des troupes du gouvernement (le feu allait se propager aux bâtiments). Mais il n’y a pas que des bâtiments qui ont disparu : les registres de l’état civil des Parisiens depuis le XVIe siècle, les archives hospitalières, 120 000 ouvrages de la bibliothèque de la Ville, 70 000 autres à la bibliothèque du palais, une centaine de tapisseries aux Gobelins.
La répression est impitoyable. Toute trace de poudre sur les mains vaut l’exécution. Le nombre de morts n’est pas connu mais les historiens s’accordent sur le chiffre de 20 000 communards tués durant la Semaine sanglante, contre un millier de morts pour les troupes versaillaises. 38 000 personnes sont arrêtées et jugées, 10 000 d’entre elles sont condamnées (93 à la peine de mort, dont 23 seulement sont effectivement exécutées ; 3500 à la déportation simple, 1200 à la déportation dans une enceinte fortifiée ; le reste est condamné à diverses peines de prison). Par Aetius    http://www.fdesouche.com/
Sources :

MICHEL, Louise. La Commune, Histoire et souvenirs. La Découverte, 1999.
ROUGERIE, Jacques. Paris insurgé, la Commune de 1871. Gallimard, 1995.
WINOCK, Michel. La fièvre hexagonale : les grandes crises politiques de 1871 à 1968. Points, 1999.

mardi 30 novembre 2010

Guerre de 1870 : L’affaire du camp de Conlie (fin)

Une armée sans armes… et en sabots. On a déjà beaucoup de mal à imaginer ces 50 000 hommes les mains vides, pour la quasi-totalité, et les voici en sabots ! Oui ! Il ne faut pas oublier que ces gens étaient en majeure partie des ruraux qui se trouvaient fort bien en sabots, dans cette immense boue de Conlie. Alors, pourquoi se chausser autrement, surtout que les souliers qu'on leur avait donnés étaient trop minces, trop étroits, des « souliers de demoiselles », disaient-ils (beaucoup de rappelés, en 1939, ont connu un sort identique).
Et ces sabots, ils ne les quittaient plus. Lors de l'évacuation du camp, Rennes vit passer 20 000 hommes, et les habitants purent constater - les journaux locaux y mirent un particulier accent - que presque tous étaient en sabots : « Ils n'ont que cela aux pieds, écrivait le « Journal de Rennes » ils ont l'air de mendiants hébétés, leurs vêtements sont en désordre et couverts de boue. »Sans armes et en sabots… Cependant, deux fois on leur demandera de se battre. Le 21 novembre, dépêche de Gambetta à Keratry lui enjoignant de « couvrir Alençon ». En effet, l'ennemi avance toujours, il va occuper Nogent-le-Rotrou et La Ferté-Bernard. Le Mans et Tours sont menacés.
Le lendemain, nouvelle dépêche de Gambetta, avec cette phrase assez extraordinaire et qui marque éloquemment l'état d'esprit du ministre : « Je vous conjure d'oublier que vous êtes Breton pour ne vous souvenir que de votre qualité de Français. Et il demande la formation immédiate d'une division de marche ».
Une division ? Mais c'est 15 000 hommes. Et il faut les armer. Comment ? Keratry qui, évidemment, n'a pas besoin de la singulière recommandation de Gambetta, et la méprise, Keratry multiplie le nombre de ses émissaires à la recherche de fusils et de munitions. Et cette recherche tourne au ridicule, véritablement.
Le général Trinité, l'un des membres de son état-major, découvre 1 400 chassepots à Laval. Il se les approprie. Un autre de ses officiers, le général Mangin, trouve lui aussi des chassepots - 600 - entreposés au château de Nantes. Il a le tort de les demander au ministre, qui les lui refuse et les attribue à un régiment en garnison à Angers.
Gambetta s'obstine
1 400 fusils donc, et 15 000 hommes, que Keratry a réussi à extraire de la masse de ses mobilisés ; 15 000 volontaires, soulignons-le. Ils sont conduits, deux jours plus tard, le 23 novembre, à la gare du bourg de Conlie, à proche distance du camp. Quelques-uns, donc -1 soldat sur 100 environ ! - portent fièrement un chassepot, mais un chassepot sans cartouches. Elles doivent parvenir par le premier train.
Imaginons, ici encore, ces hommes, le long des quais et alentour de la gare, attendant, plus ou moins patiemment leurs indispensables munitions, qui ne viennent pas. Car voici le train, sans le précieux chargement, qui a été, par erreur, dirigé sur Tours, et qu'il faudra attendre encore pendant six longues heures.
La division est alors transportée au Mans, puis à Parigné, et dirigée, à pied, sur Saint-Calais, où l'avance prussienne est signalée, Keratry, d'autorité, s'est emparé, au parc d'artillerie du Mans, de six canons - des pièces de quatre - que, faute d'attelage, des marins de Brest, appelés à les servir, traîneront eux-mêmes pendant 30 km.
La division ayant atteint Saint-Calais alors que l'ennemi a évacué la ville, s'établira à Yvré-l'Évêque, à 6 km du Mans. Elle sera incorporée, les jours suivants, à l'année de la Loire.
Gambetta avait télégraphié à Keratry, à 5 heures du matin, le 23 novembre - jour du départ de la division, rappelons-le : « Allez rendre à la République et à la France un signalé service. Nous allons nous battre ensemble ; nous arrêterons la marche des Prussiens. »
Et le lendemain, il télégraphiait encore, mais au directeur de l'artillerie à Rennes, cette fois : « Je vous donne l'ordre formel de ne rien délivrer, ni en matériel ni en munitions à M. de Keratry - ou à ses lieutenants sans une autorisation expresse de ma part. Avez-vous expédié 50 000 cartouches à M. de Keratry (celles qui avaient été si longuement désirées à la gare de Conlie !)? Si non, gardez-vous de le faire. Envoyez-les au Mans. »
Evidemment Keratry ne tarde pas à connaître le singulier comportement du ministre. Il le rencontre, le 27 novembre, à la préfecture du Mans, et, après une très violente discussion, démissionne. Gambetta le remplace par le général de Marivault, en qui il semble avoir une confiance entière.
Mais les problèmes restent les mêmes, 15 000 hommes sont partis et il en arrive d'autres chaque jour. L'effectif va atteindre, deux semaines plus tard, le chiffre exact de 49 112 recrues. Et la situation est devenue intenable. Le froid, la neige ont succédé à la pluie, puis le dégel a transformé la plaine en un véritable lac.
Le général de Marivault est très vite convaincu. Il en avise Gambetta : « Il faut de toute urgence évacuer cette pitoyable armée. Il y a tout ici pour attirer l'ennemi et rien de ce qu'il faudrait pour le repousser. »
Car - et c'est là un fait nouveau - l'armée du général Chanzy, la « deuxième armée de la Loire », après la perte de Vendôme, bat en retraite vers Le Mans, et Conlie pourrait être directement menacé.
Il faut absolument empêcher que l'ennemi ne capture cette masse d'hommes désœuvrés et inutiles et qui se sont mis, d'ailleurs, à murmurer, à s'étonner et s'indigner de l'incroyable condition qui est la leur.
enfin des armes mais sans valeur
Marivault multiplie ses démarches. Il presse, insiste : « Je vous prie, une nouvelle fois, de bien vouloir envoyer les ordres les plus formels et les plus immédiats d'évacuation. » Gambetta répond : « Il ne faut évacuer Conlie sous aucun prétexte. » C'est le 16 décembre, à minuit.
Le lendemain, Marivault n'attend plus la permission de son ministre. De sa propre autorité, il fait sortir, ce jour-là et les deux jours suivants, vingt-huit bataillons, dirigés principalement sur Rennes. où leur aspect lamentable provoque les réactions que nous avons citées.
D'autres départs encore abaisseront l'effectif, le 30 décembre, à 6 540 recrues et cent quarante officiers, constituant ces « bataillons d'Ille-et-Vilaine », tristement destinés à connaître un sort cruel…
Ces bataillons, composés d'appelés des régions de Rennes, Redon et Saint-Malo, étaient sur le point d'être évacués à leur tour quand une note de Freycinet, délégué à la guerre, on l'a vu, et le plus proche collaborateur de Gambetta, signifiait que la « question de Conlie devait « être réservée » ».
C'était ainsi faire savoir à Marivault que son action était connue et qu'elle ne pouvait pas être approuvée, C'est pourquoi celui-ci ne devait aller jusqu'au bout : il suspendit la phase finale de l'évacuation.
Et le lendemain les bataillons d'Ille-et-vilaine reçoivent des armes. Ils en reçoivent 6637 exactement. Et quelles armes ! Ce sont des fusils américains, débarqués quelques jours auparavant, à Brest, du transport Erié, des springfields.
Il semblerait tout à fait normal, n'est-ce pas, que les soldats fussent autorisés à les essayer, ces fusils. Non. Le général de Lalande - à qui Marivault a confié le commandement des bataillons - a peur qu'ils ne se détériorent au contact de la pluie et de l'humidité ambiante. Il interdit - sagesse ou stupidité ? - qu'ils soient sortis de leurs caisses. Il le permettra - quand même ! - la veille du jour où ces bataillons seront appelés à se battre. Et que trouvera-t-on ?… Reportons-nous, ici encore, au rapport de la Commission d'enquête :
« Toutes ces armes avaient été expédiées sans avoir été examinées et contrôlées. Leur ajustage était souvent défectueux. Les ressorts manquaient tantôt de fermeté, tantôt de souplesse. Quand ils étaient trop mous, le chien retombait sur la capsule sans l'écraser ; ou bien le marteau retombait sur la cheminée dès que l'on voulait épauler. Lorsqu'ils étaient trop durs, on ne pouvait armer qu'avec l'aide des deux mains, le fusil serré entre les genoux. Pour ce faire on était parfois dans l'obligation de s'asseoir (ce qui était, n'est-ce pas, fort commode au combat !). D'autres armes avaient leurs cheminées non forées ou obstruées par la crasse ou la rouille. Il n'y avait aucun nécessaire de nettoyage. Quant aux cartouches, la plupart n'avaient pas le calibre voulu. » Et la Commission précisait : « D'après les témoignages et les essais officiels effectués à la fin des hostilités, les coups ne partaient pas, dans une proportion de près de 50. »
un combat inégal
Le samedi 7 janvier, un ordre de Chanzy enjoint aux bataillons d'Ille-et-Vilaine de se mettre en route. Chanzy, mal informé, semble-t-il, les a affectés à la défense d'une position qui peut devenir très importante, un peu en dehors du Mans, couvrant les accès de cette ville en direction de Tours.
La petite armée quitte Conlie à pied et se trouve, au soir du lendemain, aux points qui lui ont été assignés, et plus spécialement autour du lieu nommé « La Tuilerie». Les hommes doivent établir leurs défenses et leurs campements avant d'apprendre - ou d'essayer d'apprendre, enfin ! - à se servir de leurs armes. Encore faudrait-il qu'ils eussent des cartouches. On ne leur en donne que le 10 janvier. Et l'ennemi attaquera le jour suivant !… Il faut lire les incroyables récits des chefs de corps :
Du colonel de Goniac : « Je réussis à grand-peine à faire tirer trois cartouches à chaque mobilisé, moyen de leur apprendre à charger leurs armes et tirer. »
Du colonel d'Elteil : « On ne put faire du tir à la cible, cela aurait jeté l'alarme dans les corps voisins et mis en rumeur toute l'armée. »
Et le général de Lalande, placé, rappelons-le, à la tête des bataillons, faisait transmettre à Chanzy le message suivant : « Ces hommes, pour le plus grand nombre, n'ont jamais tiré un coup de fusil ; ils ne savent pas charger leurs armes et n'y ont aucune confiance ; ils partiront à la débandade. »
Et le lendemain… Mais référons-nous, ici encore, au récit de la Commission d'enquête :
À la fusillade prussienne, les mobilisés répondirent par quelques coups de feu, plus dangereux pour leurs camarades que pour l'ennemi. La plupart des fusils ne purent jamais faire feu. » Les hommes, alors, reculèrent. Et que pouvaient-ils faire d'autre ?
Cependant, le jour suivant, Gambetta adressait aux préfets de tous les départements un télégramme ainsi libellé :
« Nos positions étaient bonnes hier soir, sauf à la Tuilerie, où les mobilisés de Bretagne, en se débandant, ont entraîné l'abandon des points que nous occupions sur la rive gauche de l'Huisne. »
Le ministre n'indiquait pas que d'autres mobilisés de Conlie, ceux appelés deux mois plus tôt à constituer la division de marche, et qui, dotés par la suite d'un armement convenable, avaient enfin appris au combat leur métier militaire, s'étaient magnifiquement conduits la veille, au plateau d'Auvours, ayant contribué à la reprise de cette position.
Infortunés soldats du camp de Conlie ! Leur triste histoire a laissé au cœur des Bretons eux qui savent si bien se battre - une singulière amertume. On le comprend sans peine.
Jacques-Philippe Champagnac Historia juillet 1979

Guerre de 1870 : L’affaire du camp de Conlie (1ère partie)

C'est un épisode peu et mal connu de la sombre année 1870. On y voit comment, une fois de plus. la passion politique peut remporter sur les nécessités nationales. Jacques-Philippe Champagnac a refait toute l'enquête de l'« armée de Bretagne ».

On a quitté Sillé-le-Guillaume en direction du Mans… Dix kilomètres. De hauts peupliers ombragent une route toute droite. La plaine alentour s'est élargie, s'ouvrant sur de lointaines collines ; une vaste plaine, recouverte maintenant de champs de maïs et de blé, mais sur laquelle, au mois de novembre de la sombre année 1870, se dressèrent les tentes, abritant dans la boue près de 50 000 hommes, les mobilisés de l'« armée de Bretagne ». L'armée de Bretagne… Mais il convient sans doute de placer l'affaire du camp de Conlie dans son cadre, en un rappel de l'événement : Paris est investi et les troupes prussiennes et bavaroises s'avancent vers la Loire. Le gouvernement de la Défense nationale, qui s'est constitué le 4 septembre, après le renversement de Napoléon III, et qui est un gouvernement provisoire, a proclamé une République, également provisoire, peut-être. Une délégation a été formée à Tours, composée d'hommes falots, âgés, comme Adolphe Crémieux. et aux noms d'opérette, comme Glais-Bizoin, l'amiral Fournichon. Il a fallu à cette délégation un homme nouveau, c'est Gambetta. Il est le symbole de la lutte à outrance. Il est jeune - trente-trois ans. Il a, le 7 octobre, quitté Paris à bord du ballon « Armand-Barbès », a atterri près de Montdidier. Le lendemain, il était à Tours.

Il a rapidement éliminé ses collègues, se faisant attribuer les portefeuilles de ministre de l'Intérieur et de la Guerre, avec des pouvoirs absolus pour poursuivre le combat, fabriquer, rechercher dans les pays amis armes et munitions. La délégation avait décrété, le 28 septembre, la mobilisation des hommes jusqu'à vingt-cinq ans, puis, deux jours plus tard, celle des hommes de vingt-cinq à quarante ans, constituant une Garde nationale. Gambetta est employé énergiquement à faire exécuter ces mesures.

Dieu et patrie

C'est en Bretagne que cette dernière mobilisation a été le plus rapidement suivie d'effet. Il n'y a pas eu un seul réfractaire, et le départ des appelés s'est effectué dans l'enthousiasme et la piété. Dans chaque paroisse, ils ont été bénis par leur curé, après célébration d'une messe solennelle… Et les voici au camp de Conlie, directement, sans être passés par un centre d'instruction.

Il n'est pas beau, ce camp. Rien que des tentes malsaines, humides. Il y fait froid. Bientôt, la pluie ne cessant de tomber, on n'en sortira que pour patauger dans une boue épaisse et gluante, dans laquelle, le plus souvent, il sera impossible d'essayer de manœuvrer. Or ces hommes constituent l'armée de Bretagne, destinée, en principe, à dégager Paris de l'étau ennemi. Et cette armée a un chef, M. de Keratry.

Il a trente-huit ans. Il est entré très jeune dans la carrière militaire, a combattu en Crimée, puis au Mexique. Il a démissionné en 1865, a été élu député du Finistère quatre années plus tard. Membre du gouvernement provisoire, il en a été le premier préfet de police. Et - détail pittoresque - c'est lui qui a fait appeler « gardiens de la paix » ceux qui n'avaient été jusque-là que des ( sergents de ville ».

C'est un Breton - son nom en fait foi comme d'autres acteurs des événements du 4 septembre : Jules Simon, Trochu. Il veut, évidemment, très sincèrement contribuer à la défense de la patrie, mais veut-il, également très sincèrement, contribuer à la défense de la République ?

Gambetta, cependant, lui a montré une totale confiance en le mettant à la tête des Bretons, avec le grade de général de division, et des pleins pouvoirs. Mais il va, à ses yeux, devenir rapidement inquiétant, ce nouveau général…

Qu'on n'oublie pas que la République est bien jeune. C'est là un régime que beaucoup désirent - ou craignent - provisoire (et les élections, quelques mois plus tard, en février 1871, donneront, on le sait, une majorité à la droite). Gambetta est un ardent républicain. Et voici que Keratry - dont, encore une fois, les sentiments entièrement français ne peuvent être suspectés - emploie un langage auquel, depuis la chute de Napoléon III, on n'était pas, mais pas du tout habitué. Il termine ainsi sa première proclamation à son armée :

« Que le peuple breton marche en avant et prouve au peuple barbare qu'il se lève en peuple libre. Que votre seul cri de ralliement soit : Dieu et Patrie ! »

« Que le peuple breton marche en avant ! » : c'est déjà donner un cadre bien déterminé à une action, et ces « Dieu et Patrie » rappellent des souvenirs, pas tellement lointains.

Et si ces 50 000 Bretons allaient profiter d'une situation militaire très difficile pour imposer un régime qu'ils désirent et qui n'est pas, sans doute, la République ? Et puis, il y a, dans l'armée de la Loire toute proche, deux généraux, héritiers de noms qu'on ne peut oublier : Charette, avec ses zouaves pontificaux, et Cathelineau, avec ses francs-tireurs du 11e corps - qui se battent d'ailleurs pour la France, sans aucune arrière-pensée.

Gambetta s'alarme cependant. Profitant d'une absence de Keratry, il visite - sous la pluie - le camp de Conlie et rédige une proclamation dont il ordonne lecture « à trois appels consécutifs » :

« Songez, soldats, que vous vous battez pour sauver à la fois la France et la République, désormais indissolublement liées dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Qu'il soit dit de vous comme de vos aînés : Ils ont bien mérité de la Patrie et de la République. Vive la France, vive la République une et indivisible ! »

une armée à l'index

Le ton est net. Et, désormais, les agissements de Keratry seront étroitement surveillés. Ainsi, le préfet du Morbihan télégraphie, le 3 novembre, à Gambetta : « Reçu votre dépêche confidentielle n° 3 145, j'en prends bonne note. Soyez tranquille : Keratry, passant revue, a été reçu à Lorient et à Vannes au cris de « Vive la République » ».

Lorsque le maire de Rennes se plaindra au préfet de son département que les mobilisés de Conlie ne reçoivent pas de fusils, ainsi que nous le verrons, il obtiendra cette réponse : « C'est vrai, on ne les arme pas, mais que voulez-vous, à Tours, ces messieurs craignent que ce ne soit une armée de chouans. »

Ce même maire de Rennes écrira, le 15 décembre, à Gambetta qui s'est replié à Bordeaux avec la délégation : « Aujourd'hui nous savons à n'en pas douter que si nos 50 000 mobilisés ne sont pas armés, c'est vous qui l'avez voulu. »

Peu de temps auparavant, Quéneau, aide de camp de Keratry, lui télégraphiait, après une nouvelle démarche auprès de la délégation : « Je crois à certaines influences hostiles, nous sommes à l'index ici. »

Et, le 20 décembre, à propos de l'évacuation du camp - que nous évoquerons dans la suite de ce récit - Freycinet, le délégué à la Guerre, télégraphiera à Gambetta ; « Comme Conlie confine à la politique, je vous demande de prendre vous-même une décision à ce sujet. »

« Conlie confine à la politique. » Le problème est là. A-t-on voulu ou n'a-t-on pas voulu armer les mobilisés ? … On est bien obligé de constater, dans une étude très objective des faits, qu'il y a eu, sinon une volonté déterminée, du moins une mauvaise volonté manifeste de ne pas livrer les armes indispensables.

Il y a des points troublants. Quelques appelés seulement - sur 48 639, le 20 novembre - ont un fusil, sans balles d'ailleurs, que leur ont donné, au moment de leur départ, des gendarmes ou des gardes nationaux sédentaires ; fusils anciens, de modèles et de calibres : différents, qui ne peuvent être utilisés au combat, et qui sont, de plus, réclamés par les préfets (1).

Gambetta a promis à Keratry des « armes modernes». Ces armes sont alors représentées par le fusil « chassepot », d'un calibre de 11 mm et adopté par l'armée depuis 1864. Il a « fait merveille », paraît-il, en 1867 en Italie contre les troupes de Garibaldi. On en fabrique, dit-on, plus de 100 000 par mois. Et pourtant on ne peut en donner à Conlie …

« Trouvez-en dans les dépôts », a déclaré Gambetta à Keratry, qui s'en est allé faire le tour des principales villes et des principaux ports bretons. Il en découvre 15 000 à Brest, les réclame pour ses hommes, et le préfet maritime lui montre une note émanant du ministre, et reçue le matin même : « Je vous enjoins de ne laisser prendre, sous aucun prétexte, les fusils et cartouches Chassepot. »

Vers qui se tourner ? Vers la Commission d'armement ? Cette Commission a envoyé aux États-Unis des délégués chargés de l'achat de fusils. Voici les premiers transports. Leur cargaison, assure-t-on, sera pour l'armée de Bretagne.

sans armes et en sabots

Admettons que cette armée n'ait droit qu'aux armes d'importation. Or, si nous examinons la liste des arrivages, pour la période du 1er novembre au 1er décembre, 158 437 fusils à tir rapide ont été débarqués à Brest et au Havre, de sept navires, français et américains. Aucun n'a été acheminé vers Conlie.

Nous devons ces chiffres, particulièrement éloquents, à M. de la Borderie, rapporteur de l'affaire devant la Commission d'enquête, instituée à l'Assemblée nationale, le 14 juin 1871, pour examiner les actes du gouvernement de la Défense nationale, et spécialement ceux de Gambetta au ministère de l'Intérieur et à celui de la Guerre.

M. de la Borderie, député d'Ille-et-Vilaine, apporte tant de précisions qu'il est difficile de ne pas le croire, même en le taxant d'une certaine sévérité, voire partialité, en sa qualité de Breton. Il remarque : « M. Gambetta s'obstinait donc, par politique, à laisser croupir, sans armes, 50 000 mobilisés de notre province. »

Jacques-Philippe Champagnac Historia juillet 1979

(1) Bientôt la plupart des recrues, lors des rares essais d'instruction militaire qui auront lieu, porteront les poteaux de leurs tentes en guise de fusil !

lundi 11 octobre 2010

La face cachée de la loi de 1905

La pensée dominante fait aujourd’hui une lecture anachronique de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. En son temps, la loi de 1905, rupture unilatérale du Concordat de 1801, ne fut jamais négociée avec la hiérarchie catholique. Solennellement condamnée par le pape Pie X, la loi de Séparation parachevait vingt-cinq années de mesures laïcistes imposées à la France par des gouvernements anticléricaux.

« La République française s’est construite autour de la laïcité » , affirmait, en 2003, la première phrase du rapport Stasi : il serait plus juste de dire que la République française s’est construite autour de l’anticléricalisme. Un tel aveu, cependant, ne peut être attendu d’instances officielles qui ont tout intérêt à masquer que, pour les hommes qui prirent le pouvoir à la fin des années 1870, la laïcité était une philosophie de combat contre le catholicisme.

« Le cléricalisme, voilà l’ennemi » , proclame Gambetta, à la Chambre des députés, le 4 mai 1877. L’anticléricalisme, au XIXe siècle, est tout la fois l’héritier de l’esprit antichrétien de la grande Révolution et le fruit de sa propre époque, puisque les anticléricaux croient sincèrement que les progrès de la science vont dissiper les brumes obscurantistes de la foi chrétienne. Sous le Second Empire, cristallisé en force politique, l’anticléricalisme s’identifie à l’idée républicaine. S’il s’affirme, c’est en raison de la bienveillance dont jouit l’Eglise auprès de l’administration de Napoléon III, puis, après 1870, auprès de la République conservatrice de Thiers et de Mac Mahon. Mais c’est d’abord parce que le catholicisme est florissant.

Au sortir des persécutions subies pendant la Révolution, le Concordat de 1801, signé au nom de Pie VII et de Bonaparte, a garanti la liberté de culte et déclaré le catholicisme « religion de la grande majorité des Français ». Ce Concordat assujettit le clergé à l’Etat, notamment par les articles organiques de 1802 (lois imposées par Bonaparte et jamais reconnues par l’Eglise), mais il assure une sécurité à l’Eglise. Les fruits sont là : renaissance du clergé séculier et essor des congrégations (ces dernières, non concernées par le Concordat) confèrent une grande visibilité au catholicisme. En 1878, pour 38 millions d’habitants, la France compte 56.000 prêtres diocésains, 30.000 religieux et 130.000 religieuses. Grâce à la loi Guizot (1833) et à la loi Falloux (1850), la religion a toute sa place dans l’enseignement, tandis que l’Eglise multiplie les œuvres sociales.

En 1876 et en 1877, à la Chambre, la majorité passe à gauche. En 1879, le président de la République, Mac Mahon, est contraint de démissionner. Jules Grévy - un vrai républicain - lui succède. Dorénavant, le chef de l’Etat, le président du Conseil, les ministres et la majorité des parlementaires seront républicains, au sens que revêt alors le mot : jusqu’en 1914, l’Etat sera aux mains de la gauche anticléricale.

L’offensive contre l’Eglise commence dès mars 1879, quand Jules Ferry, le ministre de l’Instruction publique, dépose un projet de loi qui interdit d’enseignement les membres d’une congrégation non autorisée. Rejeté par le Sénat, ce projet se transforme, en 1880, en décrets ordonnant la dissolution des jésuites et demandant aux autres congrégations de présenter une demande d’autorisation. Les congrégations masculines non autorisées sont dissoutes : 261 couvents sont fermés, 5.600 religieux expulsés.

Rendue gratuite en 1881, l’école primaire publique devient obligatoire et laïque en 1882 : l’enseignement religieux y est supprimé. En 1886, la loi Goblet, chassant les instituteurs ecclésiastiques, interdit d’enseignement 3.000 frères des écoles chrétiennes et 15.000 religieuses.

La deuxième vague de l’offensive anticléricale surgit à la fin des années 1890, dans les remous de l’affaire Dreyfus. En 1899, Pierre Waldeck-Rousseau prend la tête d’un gouvernement qui, s’appuyant sur les radicaux - parti intimement lié à la franc-maçonnerie - leur donne des gages sur le terrain religieux.

En 1900, la congrégation des assomptionnistes, propriétaire de La Croix, journal qui fut en pointe dans le camp antidreyfusard, est dissoute. Waldeck-Rousseau vient de déposer un projet de loi qui constitue une guillotine pour l’ensemble des communautés religieuses. Cette loi, qui va devenir la loi du 1er juillet 1901 sur les associations, est libérale pour les citoyens ordinaires : une déclaration en préfecture suffit à donner une existence légale à une association. Pour les associations religieuses, la loi est liberticide, puisqu’elle les contraint à obtenir leur autorisation d’un vote au Parlement. 30.000 religieux et 130.000 religieuses sont menacés. Ceux qui refusent de se soumettre choisissent l’exil. D’autres préfèrent la sécularisation (vivre dans le siècle en habits civils, en restant fidèle à ses vœux et en maintenant des liens de communauté), expérience souvent désastreuse. D’autres congrégations - les dominicains, les capucins, les cisterciens, certains bénédictins, la quasi-totalité des congrégations féminines - déposent une demande d’autorisation.

En 1902, Emile Combes forme le gouvernement. Ancien séminariste, cet homme qui a perdu la foi de sa jeunesse s’est transformé en adversaire de l’Eglise. Médecin, membre du parti radical, élu local bien implanté dans son département de Charente, il est un produit typique de cette classe moyenne pour qui la promotion sociale se confond avec les valeurs de la IIIe République. Dès son accession au pouvoir, appliquant de manière stricte la loi de 1901, il fait fermer 3.000 écoles catholiques.

En 1903, la Chambre repousse la totalité des demandes d’autorisation des congrégations, à l’exception des missionnaires dont le régime a besoin pour son entreprise coloniale. Expulsées de leurs couvents, leurs biens saisis, la plupart des communautés s’exilent en Europe ou en Amérique du Nord. En 1904, une dernière loi étend l’interdiction d’enseigner aux congrégations jusqu’alors autorisées. Entre 1901 et 1904, 17.000 œuvres congréganistes (écoles, dispensaires, maisons de charité) auront été fermées, et de 30.000 à 60.000 religieux et religieuses ont dû quitter la France.

C’est dans ce contexte que va intervenir la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Combes a longtemps fait partie des anticléricaux qui, jugeant que le Concordat permet de contrôler l’Eglise, sont partisans de son maintien. Mais un bras de fer l’oppose au Vatican à propos de la nomination des évêques, Pie X refusant l’institution canonique aux candidats présentés, en vertu du Concordat, par le chef du gouvernement. D’autre part, alors que la papauté n’a pas reconnu l’annexion des Etats pontificaux par l’Italie, la visite du président de la République, Emile Loubet, à Rome provoque la rupture des relations diplomatiques entre le Saint-Siège et la France. Fin 1904, Combes dépose un projet de Séparation. L’affaire des fiches vient cependant d’éclater : on a découvert que le ministère de la Guerre espionnait les officiers avec la complicité du Grand Orient, système qui permettait de priver d’avancement les catholiques. Ce scandale provoque la chute du cabinet Combes : c’est son successeur, Maurice Rouvier, qui reprend le dossier de la séparation de l’Eglise et de l’Etat. La loi, défendue par son rapporteur, le socialiste Aristide Briand, est votée à la Chambre le 3 juillet 1905. Après passage au Sénat, elle est promulguée le 9 décembre 1905.

Stricto sensu, cette loi ne crée rien. C’est une loi en creux, dont la philosophie tient dans les deux premiers articles. Il est d’abord mis fin à la notion de culte reconnu : le catholicisme, le protestantisme et le judaïsme perdent ce statut qui était le leur depuis le Premier Empire. La loi supprime ensuite le budget des cultes : le clergé catholique, les pasteurs luthériens ou calvinistes et les rabbins cessent de recevoir un traitement de l’Etat. Si la République reconnaît la liberté de culte, l’Etat (en théorie au moins) ne veut donc plus avoir affaire avec la religion, qui est reléguée dans la sphère privée. Les autres articles de la loi de 1905 règlent des questions de police des cultes ou d’attribution des biens ecclésiastiques : ces derniers, propriété de l’Etat ou des communes depuis la Révolution, affectés au clergé par le Concordat napoléonien, doivent être remis à des associations cultuelles qui en assureront la gestion, la puissance publique en conservant toutefois la propriété.

Alors que l’épiscopat français est prêt à se soumettre à la loi, Pie X, en février 1906, par l’encyclique Vehementer Nos, condamne la séparation de l’Eglise et de l’Etat comme contraire à l’ordre surnaturel. Le pape proteste contre cette rupture unilatérale du Concordat, et critique une loi qui prétend confier l’administration du culte public à des associations de laïcs, détruisant le principe hiérarchique de l’Eglise.

A l’instar du Souverain Pontife, une bonne partie des fidèles à choisi la résistance. En février et mars 1906, les inventaires des biens ecclésiastiques, prévus par la loi de Séparation, provoquent de violents incidents à Paris et en province : la crise se solde par 300 condamnations à des peines de prison, par la démission de dizaines de fonctionnaires, d’officiers ou de maires, et ne prend fin que parce que la mort d’un manifestant, dans le Nord, force le gouvernement à interrompre la procédure.

En août 1906, une seconde encyclique de Pie X interdit de constituer les associations cultuelles prévues par la loi. En décembre 1906, un an après sa promulgation, la Séparation entre en vigueur. Les protestants et les juifs ont formé leurs associations. Mais le refus des catholiques met l’Etat dans l’embarras. A qui remettre les biens de l’Eglise ? Dans quel cadre légal le culte catholique pourra-t-il s’exercer ? La messe deviendra-t-elle un délit ? L’Etat ou les communes, propriétaires des évêchés et des séminaires, s’en attribuent l’usage : leurs occupants sont expulsés. Mais vider les églises, ce serait la guerre civile. Dès 1907, la République est contrainte d’adopter de nouvelles lois qui, corrigeant le texte de 1905, laissent les édifices du culte (dont la puissance publique reste propriétaire) à la disposition du clergé et des fidèles, le culte étant assimilé aux réunions publiques. En 1908, la loi autorise les pouvoirs publics à entretenir les cathédrales et les églises. Libéralisme du législateur ? Non, c’est l’intransigeance de Pie X et la résistance des catholiques qui ont contraint l’Etat a trouvé une solution de compromis.

Bilan de la Séparation ? Contrasté. D’un côté, l’Eglise a perdu son rang officiel dans l’espace public. Sur le plan matériel, le préjudice est énorme : outre le patrimoine spolié (évêchés et séminaires), la disparition du budget des cultes livre le clergé à la générosité aléatoire des fidèles. Mais d’un autre côté, l’Eglise a retrouvé la liberté de nommer ses évêques, et bénéficie d’une liberté de plume, de parole et de réunion que ne menacent plus des articles organiques datant de Napoléon. Et avec le temps, la prise en charge des frais d’entretien des églises par l’Etat ou les communes s’avérera une aubaine…

La Grande Guerre mettra fin à trente années d’anticléricalisme d’Etat. En 1920, les relations diplomatiques avec le Saint-Siège sont rétablies. En 1923, un accord intervient entre Paris et le Vatican, accord ratifié, en 1924, par une encyclique de Pie XI (Maximam gravissimamque) : la gestion des biens ecclésiastiques est confiée aux associations diocésaines, présidées par les évêques et reconnues par le droit français. En 1940 et 1942, les lois anticongréganistes sont levées par le gouvernement du maréchal Pétain, mais en reprenant un projet étudié par Daladier en 1938 : en 1945, personne ne reviendra sur le sujet.

Au fil des ans, la question scolaire demeurant un brandon de discorde, un modus vivendi s’instaurera entre l’Eglise et l’Etat. Bien que le mot n’y figure pas, la loi de 1905 est considérée comme l’acte de naissance de la « laïcité à la française ». Celle-ci se caractérise - sur le plan des principes - par le fait que l’Etat n’est lié à aucune religion et qu’il refuse toute mention de Dieu dans ses textes officiels. Dans la pratique (notamment administrative), la réalité est plus nuancée : depuis 1905, les échanges n’ont jamais cessé entre l’Etat français et le catholicisme.

Maintenant, dans une société pluraliste et déchristianisée, les catholiques français sont nombreux à s’être approprié le terme de laïcité. Ils sont moins nombreux à être conscients que le sens que lui attribue l’Eglise depuis Pie XII (le respect mutuel du temporel et du spirituel) ne correspond pas à la définition historique de la laïcité française, qui veut exclure le spirituel de toute dimension sociale en réduisant la religion à une opinion privée. Combien de catholiques mesurent-ils que l’ambiguïté sémantique autour de la laïcité dissimule une opposition de principes qui, pour l’Eglise, reste grosse de tous les dangers ?

Jean Sévillia 
http://www.jeansevillia.comSource : La Nef - 01/07/2005