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vendredi 7 mars 2025

5 mars 1953 : Mort de Staline, la fin d’un règne de terreur

 

Staline
Wikimedia Commons
Le 5 mars 1953 marque la fin du terrible règne de Joseph Vissarionovitch Djougachvili, mieux connu sous le nom de Staline, « l’homme d’acier ». Considéré comme l’un des dictateurs les plus sanguinaires du XXe siècle, il dirigea l’URSS d’une main de fer à partir de la fin des années 1920. Son bilan est paradoxal : s’il laisse derrière lui un pays plus ou moins industrialisé et auréolé de sa victoire contre le nazisme, l’Union soviétique est également exsangue, marquée par des purges sanglantes, des famines orchestrées et un culte de la personnalité d’une ampleur inédite. Sa mort, entourée de circonstances troubles, déclenche une lutte de pouvoir féroce et s’accompagne d’un deuil national soigneusement mis en scène par la propagande soviétique et communiste à l’échelle mondiale.

L’agonie de Staline, un décès suspect

Le 1er mars 1953, Staline est retrouvé gisant sur le sol de sa datcha (résidence secondaire, en russe) de Kountsevo, victime d’une attaque cérébrale. Depuis la veille, il n’avait donné aucun signe de vie, mais ses gardes, terrorisés, n’avaient pas osé entrer dans sa chambre sans autorisation. Lorsqu’ils se résolvent enfin à intervenir, ils découvrent alors un Staline paralysé, souillé d’urine et incapable de parler. Pendant plusieurs heures, les hauts responsables du régime, Béria, Malenkov, Khrouchtchev et Molotov, tergiversent avant de se décider à lui prodiguer quelques soins rudimentaires sans pourtant appeler le moindre médecin. Ainsi, pendant quatre jours, Staline agonise lentement sans que rien n’empêche son trépas. Il est alors victime d’hémorragies cérébrales répétées et meurt, finalement, le 5 mars à 6 heures du matin. Son décès est officiellement attribué à une crise cardiaque, mais des doutes subsistent sur un possible empoisonnement orchestré par ses proches, lassés de sa paranoïa et de son règne de terreur. En effet, certains suggèrent que Lavrenti Béria, chef du NKVD, se sachant menacé de mort par Staline, aurait sciemment retardé l’arrivée des médecins, espérant ainsi que rien n’empêche la mort de l’homme d’acier.

Le poids des morts sur la conscience de Staline

En disparaissant, Staline n’efface pas les traces de ses crimes et laisse derrière lui un bilan humain effroyable. Dès le début des années 1930, sa politique de collectivisation forcée provoque des famines dévastatrices, notamment en Ukraine, où l’Holodomor entraîne la mort de près de six millions de personnes, selon l’historien Stéphane Courtois. Cette tragédie, loin d’être un simple accident, résulte d’une volonté délibérée d’anéantir la paysannerie réfractaire et d’asservir les populations sous le joug soviétique.

Quelques années plus tard, entre 1936 et 1938, la Grande Terreur s’abat sur l’URSS, plongeant le pays dans une paranoïa sanglante. Près de 700.000 personnes, accusées d’être des ennemis du peuple, sont exécutées sur ordre du régime. Hommes politiques, officiers de l’Armée rouge, intellectuels ou simples citoyens, nul n’est épargné. Ceux qui échappent à la mort immédiate ne sont pas pour autant sauvés : une multitude d’entre eux sont déportés dans le système concentrationnaire du goulag, un archipel de souffrances où des millions de prisonniers subissent le travail forcé, la faim et le froid, souvent jusqu’à l’agonie.

La Seconde Guerre mondiale, que Staline engage d’abord par un pacte cynique en 1939 avec Hitler, avant d’être pris de court par l’opération Barbarossa, accentue encore le martyre du peuple soviétique. L’absence de préparation, le manque criant d’officiers compétents, dont nombre ont été purgés et envoyés au goulag, ainsi que l’aveuglement idéologique du régime coûtent indirectement la vie à près de 26,6 millions de soldats et civils soviétiques. Sur le front, les soldats sont jetés dans des combats suicidaires, pris entre les balles allemandes et la menace des commissaires politiques, prêts à exécuter quiconque recule.

Cependant, le total exact des victimes directes du stalinisme est difficile à établir, mais les historiens estiment qu’il dépasse bien les 20 millions de morts, sans compter les dizaines de millions d’autres malheureux qui ont subi l’oppression et la misère. Ce bilan sinistre place ainsi Staline aux côtés de Mao Tsé-toung et Adolf Hitler parmi les criminels les plus meurtriers du XXe siècle.

Le deuil et la propagande mondiale

Cependant, à l'annonce de la mort du tyran, malgré cette réalité accablante, la machine de propagande communiste s’active immédiatement pour glorifier la mémoire de Staline. En URSS, des millions de Soviétiques sont contraints de défiler en pleurant devant sa dépouille exposée au mausolée de Lénine, tandis que d’autres, en privé et en secret, fêtent la mort du tyran et osent espérer la fin de la terreur.

En France, le journal communiste L’Humanité publie une première de couverture dithyrambique, le 6 mars 1953 : « Deuil pour tous les peuples qui expriment dans le recueillement leur immense amour pour le grand Staline ». Se poursuit, ensuite, une liste de discours, plus larmoyants les uns que les autres, comme celui du secrétaire général du PCF, Jacques Duclos, louant Staline, l’homme du pacte germano-soviétique de 1939, comme « le plus grand défenseur de la paix » et le décrivant comme « le plus grand homme de ce temps ». Ainsi, à lire L’Humanité, on pouvait croire, si le communisme était une religion, que le monde socialiste et ouvrier pleurait la disparition de leur dieu de gloire, mort drapé du rouge du socialisme. Il s’agissait plutôt de la pourpre du sang de ses innombrables victimes.

Eric de Mascureau

https://www.bvoltaire.fr/5-mars-1953-mort-de-staline-la-fin-dun-regne-de-terreur/

samedi 2 novembre 2024

L’île des cannibales, cet enfer sibérien sous Staline

 

L'île des cannibales, cet enfer sibérien

En 1933, Staline lance un plan brutal pour « purifier » Moscou et Leningrad de leurs « éléments socialement nuisibles ». « L’île aux cannibales » est un documentaire qui dévoile l’histoire méconnue de 6 000 déportés envoyés sur une île isolée au cœur d’un fleuve sibérien. Sans provisions ni outils, ces malheureux ont enduré l’horreur de la famine, ce qui les a conduits à des actes de cannibalisme pour survivre. Ce reportage plonge dans l’un des épisodes les plus sombres de l’ère stalinienne.


https://www.medias-presse.info/lile-des-cannibales-cet-enfer-siberien-sous-staline/196553/

mardi 6 août 2024

John Charmley et l’effarant bilan de Winston Churchill

 

Brute impériale, raciste humaniste, boutefeu impertinent, affameur et bombardier de civils, phraseur creux et politicien incapable en temps de paix, américanophile pathétique, Winston Churchill est naturellement le modèle de cette époque eschatologique et de ses néocons russophobes (Churchill recommanda l’usage de la bombe atomique contre les russes à Truman). On laisse de côté cette fois Ralph Raico et on évoque cette fois le brillant historien John Charmley qui l’analysa d’un point de vue british traditionnel : Churchill anéantit l’empire, choisit le pire et la guerre, varia de Hitler (le moustachu puis Staline) et humilia l’Angleterre transformée en brillant troisième des USA. Autant dire que Charmley n’est pas bien vu en bas lieu. Il écrit en effet que l’Angleterre ruina deux fois l’Europe pour abattre une Allemagne qui finit par la dominer économiquement ! Nyall Ferguson a reconnu aussi les responsabilités britanniques dans la Première Guerre mondiale.

Coup de chance pour nous, un autre livre de Charmley a été traduit par Philippe Grasset pour les éditions Mols il y a quelques années. Dans Grande alliance Charmley notre historien montre le progressif abaissement matériel et moral de l’Angleterre – menée au suicide de civilisation par le boutefeu préféré de notre presse au rabais. Et cela donne :

« Les Britanniques voulaient-ils un geste montrant qu’on se préoccupait d’eux ? Roosevelt leur livrait cinquante vieux destroyers, pour lesquels les Britanniques payeraient avec la cession de leurs bases des Caraïbes. Churchill pouvait voir ce qui lui plaisait dans ce geste mais l’échange fut décrit de façon plus précise par le secrétaire au Foreign Office, Anthony Eden, comme « un sérieux coup porté à notre autorité et, finalement … à notre souveraineté ». Le fait qu’en janvier 1941, l’Angleterre n’avait reçu que deux des fameux cinquante destroyers faisait, pensait-il, qu’« on pouvait raisonnablement regarder ce marché comme un marché de dupes ».

Très vite, pendant la Guerre, on sent que l’empire britannique va, grâce à Churchill, changer de mains :

« Un commentateur dit justement qu’ « aucun officiel américain n’aurait jamais proclamé grossièrement que l’un des buts essentiels de notre politique extérieure serait l’acquisition de l’empire britannique » ; mais Cordell Hull déclara tout de même qu’il utiliserait « l’aide américaine comme un canif pour ouvrir cette huître obstinément fermé, l’Empire ». 

Parfois le gros homme devenait lucide :

« La version finale de la requête britannique, transmise le 7 décembre 1940, mettait en évidence le sérieux de la situation économique du pays. Le ton de la lettre de Churchill était grave et d’une prescience inattendue. Il dit à Roosevelt qu’il croyait que son interlocuteur « accepterait l’idée qu’il serait faux dans les principes et mutuellement désavantageux dans les effets si, au plus haut de cette bataille, la Grande Bretagne devait être privée de toutes ses possessions dans une mesure où, après avoir vaincu grâce à notre sang … nous nous retrouverions dépouillés jusqu’aux os ». C’était une affirmation superbe et émouvante mais elle ne détourna en rien les Américains dans leur détermination d’utiliser la situation dramatique de l’Angleterre pour obtenir des concessions qui garantiraient qu’elle ne se trouverait pas sur la voie de la paix qu’ils voulaient. »

Les britanniques devaient livrer leur or eux-mêmes :

« Le 23 décembre, FDR dit à l’amiral Stark, le chef de la Navy, qu’il voulait un navire de guerre « pour récupérer les [réserves] d’or [britanniques] en Afrique » ; non seulement Roosevelt entendait se payer sur les vastes avoirs britanniques d’outre-mer mais il entendait également que les Britanniques assurent le paiement du transport… La première réaction de Churchill fut de dire à FDR que ce marché lui rappelait « un sheriff qui saisit les derniers biens du débiteur sans protection »

En vain Lord Beaverbrook se réveille et houspille :

« Dans une lettre furieuse à Churchill, à la fin décembre, il accusa les Américains de « n’avoir rien concédé » et d’avoir « obtenu un gain maximum de tout ce qu’ils ont fait pour nous. Ils ont pris nos bases sans autres considérations. Ils prennent notre or. » Les livraisons américaines étaient rares, contrairement aux promesses faites. »

Charmley en conclut logiquement une chose :

« Rien ne dit que FDR ait jamais considéré l’Angleterre comme son principal allié…façon dont Churchill traça le portrait de FDR : si la réalité de l’accord sur les destroyers et sur le lend-lease avait été révélée et la réalité des ambitions de FDR pour l’Amérique mise en lumière, Churchill aurait passé pour une dupe de plus du Président. »

Pour une fois Lord Cherwell, réfugié juif allemand (Lindeman) chargé des bombardements de la population civile allemande (un million de morts sus les bombes contre 17000 à l’Angleterre), a raison :

« Comme son conseiller scientifique nouvellement ennobli Lord Cherwell le dit à Churchill, « les fruits de la victoire que Roosevelt nous prépare semble se résumer à la sauvegarde de l’Amérique et la famine virtuelle pour nous ». Ce n’était pas « une nouvelle très enthousiasmante à annoncer au peuple anglais ». Bien que le Chancelier jugeât les prévisions de Cherwell pessimistes, le fait est que, dans l’après-guerre, l’Angleterre allait être confrontée à un choix que ses hommes politiques jugeraient insupportable. »

On fait le maigre bilan de cette guerre que ne voulait pas Hitler (lisez Liddell Hart ou Preparata pour savoir pourquoi) :

« Alors, qu’avait donc obtenu l’Angleterre ? Elle avait acquis l’admiration de larges tranches du public américain et avait gagné leur respect. Elle s’était battue pour son indépendance mais elle avait été capable de le faire seulement avec l’aide américaine et, en fait, comme un satellite de l’Amérique. Son avenir était endetté, son économie pressée jusqu’à un point de rupture, ses villes bombardées et sa population soumise à un rationnement radical. Ce superbe et héroïque effort ne fut nullement récompensé pendant dix-huit mois. »

Le bellicisme churchillien s’accompagne d’une grosse paresse des soldats (lisez mon maître Masson, qui en parlait très bien) :

« Le féroce assaut japonais et la résistance indolente des Britanniques à Singapour montrèrent que la puissance impériale était au-delà de ses capacités ; le spectacle des 100.000 soldats se rendant à une puissance asiatique à la chute de Singapour était une de ces images à laquelle le prestige impérial ne pourrait pas survivre. »

Churchill a multiplié les mauvais conseils et les mauvaises décisions, rappelle Charmley :

« C’est Churchill qui mit son veto à l’idée de garantir à Staline ses frontières de 1941 ; c’est Churchill qui refusa de reconnaître l’organisation gaulliste comme gouvernement provisoire de la France ; c’est Churchill qui, par-dessus tout, montra un jugement si mauvais qu’il rejeta à la fin de 1944 l’idée d’une alliance européenne occidentale avec le commentaire méprisant qu’on n’y trouverait rien « sinon de la faiblesse ». Dans l’attitude de Churchill, on trouve le thème obsédant de l’Amérique. »

Nous évoquions Preparata qui s’inspira pour sa vision de Veblen. Litvinov (découvrez aussi Nicolas Starikov) confirme alors que le but de guerre était d’abord la destruction mutuelle de l’Allemagne et de la Russie :

« Maxim Litvinov, qui était marié à une Britannique et qui n’était en aucune façon anglophobe, avait dit à Davies que les Britanniques « repoussaient l’idée d’un second front de façon à ce que la Russie « soit vidée de son sang en affrontant seule les Allemands ». Après la guerre, le Royaume-Uni pourrait ainsi « contrôler et dominer l’Europe » ».

On y arriva mais bien après, avec les américains…la destruction de l’Europe est encore au programme sous domination anglo-saxonne (on ignorera la France renégate).

À l’époque, rappelle Charmley, l’opinion publique n’est pas trop hostile à l’URSS. Elle voit d’un mauvais œil le maintien des empires coloniaux (nous aussi, il fallait les liquider en 45 :

« L’opinion publique américaine n’était pas prête à lier son avenir à une alliance exclusivement anglo-américaine. Elle tendait plutôt à partager l’opinion de Josephus Daniels, du Raleigh News & Observer, selon lequel il importait d’inclure dans l’alliance générale « la Russie et la Chine » parce que « les espoirs d’une paix permanente basés sur une alliances serrée entre grandes puissances suscite la frustration en inspirant la peur et la jalousie dans les zones hors de celle que couvre l’alliance » ; la sécurité doit être « collective » pour être effective. »

Après cerise sur le bonbon. John Charmley se défoule :

« Derrière la politique américaine de Churchill, on trouve la proposition que le crédit moral de l’action du Royaume-Uni en 1940-41 pouvait être converti en influence sur la politique américaine. Comme nombre d’américanophiles, Churchill imaginait que l’Amérique survenant sur la scène mondiale aurait besoin d’un guide sage et avisé, et il se voyait fort bien lui-même, avec le Royaume-Uni, dans ce rôle. Cela paraît aujourd’hui une curieuse fantaisie mais c’est bien le principe qui guida la diplomatie britannique à l’égard de l’Amérique pendant la période que nous étudions dans ces pages. »

La naïveté britannique a une pointe d’arrogance :

« En tentant d’exposer « l’essence d’une politique américaine » en 1944, un diplomate définit parfaitement cette attitude. La politique traditionnelle du Royaume-Uni de chercher à empêcher qu’une puissance exerça une position dominante était écartée : « Notre but ne doit pas être de chercher à équilibrer notre puissance contre celle des États- Unis, mais d’utiliser la puissance américaine pour des objectifs que nous considérons comme bénéfiques ». La politique britannique devrait être désormais considérée comme un moyen d’ « orienter cette énorme péniche maladroite [les USA] vers le port qui convient ». 

Charmley ironise alors (que peut-on faire d’autre ?) :

« L’idée d’utiliser « la puissance américaine pour protéger le Commonwealth et l’Empire » avait beaucoup de charme en soi, en fonction de ce que l’on sait des attitudes de Roosevelt concernant l’Europe. Elle était également un parfait exemple de la façon dont les Britanniques parvenaient à se tromper eux-mêmes à propos de l’Amérique. On la retrouve avec la fameuse remarque de MacMillan, en 1943, selon laquelle les Britanniques devraient se considérer eux-mêmes comme « les Grecs de ce nouvel Empire romain ». »

Un peu d’antiquité alors ? Charmley :

« L’image de la subtile intelligence des Britanniques guidant l’Amérique avec sa formidable musculature et son cerveau de gringalet était flatteuse pour l’élite dirigeante britannique ; après l’horrible gâchis qu’elle avait réalisé à tenter de préserver son propre imperium, elle avait l’arrogance de croire qu’elle pourrait s’occuper de celui de l’Amérique. Même un Béotien aurait pu se rappeler que, dans l’empire romain, les Grecs étaient des esclaves. »

La banqueroute britannique se rapproche (l’Angleterre est broke) :

« Les besoins britanniques pour l’après-guerre étaient aussi simples à définir qu’ils étaient difficiles à obtenir : une balance commerciale favorable et une balance des paiements excédentaire.

L’absence de ces deux facteurs signifiait la banqueroute et la fin du Royaume-Uni comme grande puissance. » 

Keynes en est conscient :

« Comme observait Keynes dans une lettre à Stettinius en 1944, ce dernier « avait non seulement omis de noter que l’administration US prenait toutes les mesures pour que le Royaume-Uni soit le plus près possible de la banqueroute avant qu’une aide lui soit apportée »…

C’était le prix de l’alliance américaine… »

JJ Annaud me disait un jour que même affaiblie la critique de cinéma gardait son pouvoir de nuisance. De même pour l’Angleterre, qui toute à son obsession de diriger le monde avec son compère américain casse l’union sacrée antifasciste de l’après-guerre. On va citer le vice-président Wallace, humaniste progressiste et homme éminent cité du reste par Bernanos dans sa France contre les robots :

« Pour autant, on ne dira pas que les Américains « tombaient » d’une certaine façon dans ce que Wallace dénonçait comme « les intrigues » britanniques ; ce serait plutôt à ce point que la nature pyrrhique des relations spéciales anglo-américaines deviendrait évidente. Pragmatique jusqu’au tréfonds de l’âme, la diplomatie britannique avait comme objectif de convaincre les Américains que ses batailles dans la Méditerranée orientale et la zone autour des Détroits s’appuyait sur la cause de la démocratie. »

Puis l’Amérique prend la rage antirusse (lisez Raico pour comprendre comment il fallut se faire réélire !) :

« En cherchant à susciter le soutien américain, les Britanniques fabriquaient leur propre Frankenstein. Une fois que les Américains furent convaincus que les Soviétiques ne coopéreraient pas dans leur proposition de nouvel ordre mondial, la voie était ouverte pour un conflit idéologique qui écarterait les objectifs des Britanniques et les enchaînerait dans un conflit manichéen… »

Chose intéressante, Charmley confirme que l’UE est une création 100% américaine destinée à servir les intérêts de l’amère patrie !

« L’aide américaine avait été sollicitée pour préserver la place du Royaume-Uni parmi les grandes puissances mais elle ne fit rien pour préserver l’Empire et, rapidement, les Américains exigèrent impatiemment que les Britanniques prennent la tête d’une fédération européenne. »

Pré carré américain, l’Europe devait être colonisée froidement (il était recommandé au soldat de ne pas sympathiser avec la population – cela n’excluait pas les viols qui inspirèrent le classique Orange mécanique). D’ailleurs la France :

« Les ministres n’étaient guère séduits par les conceptions de FDR selon lesquelles la France devrait être dirigée pendant un an après sa libération par un général allié. »

Le Plan Marshall ? Parlons du plan Marshall :

« Le Plan Marshall allait se révéler également un puissant instrument pour ce dessein. George Kennan écrit dans ses mémoires : « Nous espérions forcer les Européens à penser en Européens et non en nationalistes » ; évidemment, le « nationalisme » n’était acceptable que lorsqu’il était américain. Le Plan Marshall projeta le système d’organisation industrielle et fédéraliste américain en Europe, son objectif ultime était de créer une Europe convenant aux Américains. »

Un crochet par Eisenhower, personnage plus falot que prévu ici, mais qui va dénoncer comme on sait le lobby militaro-industriel :

« Malgré son engagement dans l’Alliance atlantique, Eisenhower ne pouvait pas ne pas s’inquiéter de l’augmentation des dépenses de défense, de leur poids sur l’économie et sur l’American way of life en cas d’aggravation de la Guerre froide. Comme il le dit en mars 1953 à un vieil ami de Churchill, Bernie Baruch, « accoutumer notre population à vivre indéfiniment sous un tel contrôle [gouvernemental] conduira graduellement à de nouvelles relations entre l’individu et l’Etat – une conception qui changerait d’une façon révolutionnaire le type de gouvernement sous lequel nous vivons ». Le Président était un vrai républicain dans le sens où il pensait que, « en permettant la croissance incontrôlée du gouvernement fédéral, nous nous sommes d’ores et déjà largement éloigné de la philosophie de Jefferson… »

Encore un clou à enfoncer pour la construction européenne :

« Dulles voulait cet élément  supranational qui aurait donné un nouvel élan à l’union européenne, dont les Américains trouvaient les progrès désespérément lents. »

On en restera là. Vous pouvez lire la suite ailleurs… On aura appris grâce à John Charmley que l’histoire moderne en occident, si elle pleine de bruit et de fureur, est racontée non par un, mais beaucoup d’idiots dont le Nobel modèle reste Churchill. Car les idiots sont aussi dans le public.

source : Churchill’s Grand Alliance ou La Passion de Churchill, troisième volet d’une trilogie de l’historien britannique John Charmley, publié en 1995, décrit la fondation (1941) des « relations spéciales » (special relationships) entre les USA et le Royaume-Uni et leur développement jusqu’au tournant décisif de 1956 (crise de Suez).

Nicolas Bonnal

https://reseauinternational.net/john-charmley-et-leffarant-bilan-de-winston-churchill/

lundi 27 mai 2024

Dix faces cachées du communisme

 

Dix faces cachées du communisme, par François Kersaudy, éditions Perrin

François Kersaudy, historien polyglotte, est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à la Seconde Guerre mondiale et de biographies de personnages importants  du XXe siècle. Il dirige la collection Maîtres de guerre chez Perrin. Son ouvrage Dix faces cachées du communisme paru il y a quelques mois mérite le détour.

Dès sa préface, François Kersaudy bouscule les idées reçues de l’époque moderne, références à l’appui. Il cite Henri Weber, fondateur de la Ligue communiste révolutionnaire : ” Le logiciel marxiste-léniniste (…) a levé d’immenses espoirs et provoqué d’immenses désastres au siècle dernier. (…) Partout où ils ont été appliqués, (ses dogmes) ont abouti non pas à l’émancipation des salariés mais à leur asservissement, non pas à l’abondance mais à la pénurie ; non pas à l’égalité mais à l’explosion des privilèges ; non pas à la liberté mais au pouvoir absolu et de despotique du chef génial ; non pas à l’Etat de droit mais au règne de l’arbitraire et de la répression de masse ; non pas à la démocratie directe des conseils mais à la dictature totalitaire du Parti-Etat. Il n’y a pas eu d’exception (…) La raison de cette dérive n’est pas à rechercher dans les circonstances, elle est inscrite dans le projet lui-même. “

Qu’une idéologie aussi mortifère puisse encore exercer un attrait et susciter des dévouements fanatiques, voilà qui reste l’une des plus grandes énigmes, souligne François Kersaudy qui emmène ses lecteurs dans une excursion dans les sombres dédales du communisme mondial à travers dix histoires plus que méconnues.

Les 500 tonnes d’or d’Espagne volées par Staline

D’emblée, le premier chapitre maintient le lecteur dans la plus grande curiosité. L’auteur fournit tous les détails du plus grand hold-up de Staline : le vol de l’or de l’Espagne. Lorsque débute en juillet 1936 l’insurrection militaire, le gouvernement présidé par le socialiste Caballero croit pouvoir compter sur un soutien sincère de l’URSS de Staline. Les deux ministres communistes du gouvernement républicain négocient avec l’URSS des fournitures d’armes. Lorsque les troupes franquistes approchent de Madrid, le ministre (rouge) des Finances fait vider la Banque d’Espagne. Il s’agit pour l’essentiel de louis d’or, souverains, dollars, pesetas d’or, pièces de huit, bijoux, biens des églises et devises accumulées par les commerçants durant la Grande Guerre. En tout, dix mille caisses de 75 kg chacune. 500 caisses vont êtres envoyées à Marseille pour payer des achats d’armes faits secrètement par l’intermédiaire de la France. Mais les 9 500 autres caisses vont être confiées à l’URSS ! Caballero s’adresse à l’ambassadeur de l’Union soviétique à Madrid pour demander à l’URSS “qu’une quantité d’or d’environ 500 tonnes soit placée en dépôt au commissariat du peuple aux Finances de l’Union Soviétique”. Au final, ce sont 510 tonnes d’or qui sont expédiées à Moscou en février 1937 sans même un reçu ! Jamais l’Espagne ne reverra cet or. Lorsque vingt ans plus tard, le gouvernement espagnol entreprend des négociations à ce sujet avec l’URSS, il est répondu que tout cela a été dépensé pour venir en aide à l’Espagne et que, d’ailleurs, c’est l’Espagne qui doit encore 50 millions de dollars à l’Union soviétique en raison d’un emprunt contracté à l’époque par le gouvernement de Caballero !

François Kersaudy livre également quelques détails effrayants sur les prisons secrètes encadrées par les conseillers soviétiques durant la guerre d’Espagne, notamment l’ancien couvent des Ursulines aux environs de Valence transformé en prison surnommée “le Dachau de l’Espagne républicaine”. Or les détenus, souvent torturés, étaient tous des rouges, mais qui, pour une raison ou une autre, avaient déplu aux commissaires politiques communistes. Il est également question des 30 000 Espagnols réfugiés en URSS après la victoire de Franco et qui vont vite déchanter, envoyés dans des camps de travail, mourant de faim, de froid ou de tuberculose.

Les faux récits soviétiques parus en Occident

Un autre chapitre démontre comment de nombreux ouvrages édités en Occident, présentés comme les mémoires d’officiers supérieurs soviétiques, du garde du corps de Staline, du neveu de Staline ou encore de Staline en personne, étaient des faux, vraisemblablement rédigés par Grégoire Bessedovsky, obscur informateur-diplomate systématiquement mis en valeur dans chacun de ces faux. Malgré les erreurs flagrantes contenues dans ces ouvrages, ils seront néanmoins cités ensuite comme sources dans de nombreux travaux d’historiens occidentaux. Les fausses mémoires du général Vlassov ont d’ailleurs encore été rééditées en 2022.

L’incroyable vie du général Vlassov

En parlant du général Vlassov, le chapitre que lui consacre François Kersaudy vaut à lui seul l’achat de ce livre. Puisant aux meilleures sources, Kersaudy révèle le parcours plus qu’impressionnant de cet officier. Bien que son père, ancien sous-officier de la garde du Tsar, ait été chassé de sa ferme familiale, que les parents de sa femme aient été dépossédés et exilés, et que son propre frère aîné ait été exécuté en 1929 par la Tchéka, police secrète de Staline, c’est dans l’Armée rouge que Andreï Vlassov a débuté une brillante carrière militaire. Son aptitude au commandement suscite rapidement l’admiration de ses pairs et de ses supérieurs. En 1935, on lui confie un régiment considéré comme le plus mauvais de toute sa région militaire. Au bout d’un an, il fait de ce régiment celui reconnu officiellement comme le meilleur de sa région. En 1938, il est envoyé en Chine comme conseiller militaire, chargé d’aider Tchang Kaï-chek à bâtir son armée. Il échappe ainsi aux purges qui, en URSS, déciment ses collègues et ses supérieurs de l’Armée rouge, même les plus illustres, arrêtés, dégradés, torturés, fusillés ou envoyés mourir dans des camps de travail, victimes de la folie de Staline.

Rappelé à Moscou fin 1939, Vlassov est promu général de brigade, le plus jeune de toute l’armée soviétique. A nouveau, il hérite d’une des plus mauvaises unités qu’il transforme en moins d’un an en la meilleure de toute l’Armée rouge, citée fréquemment en exemple dans les revues militaires. En décembre 1941, son portrait figure en bonne place, avec Joukov, parmi les sauveurs de Moscou. Il est alors le général le plus populaire de l’Union soviétique. En mars 1942, contre l’avis de son état-major, Staline impose une nouvelle offensive au nord de Leningrad, vouée à l’échec, et ordonne à Vlassov de prendre la tête de la manœuvre. Malgré l’héroïsme de Vlassov et de ses hommes, la défaite est programmée. Capturé par les Allemands le 12 juillet 1942, il rencontre des officiers allemands qui l’admirent et le reçoivent avec les honneurs militaires. Plusieurs officiers allemands considèrent, à juste titre, que l’URSS ne sera jamais vaincue sans l’aide des Russes eux-mêmes. Le prestige et le savoir-faire du général Vlassov le désignent tout naturellement pour cette mission. Vlassov n’aime pas l’Allemagne nazie mais il sait à quel point Staline est un fou criminel, responsable des purges, des éliminations systématiques de ses frères d’armes, de la destruction et de la mise en esclavage de la paysannerie russe dont il est issu, des persécutions religieuses et de la terreur policière. C’est contre tout cela que le peuple russe s’est insurgé en accueillant l’armée allemande à bras ouverts durant les premières semaines de l’invasion. Vlassov accepte donc de prendre le commandement de l’Armée de libération russe. On lui promet qu’il pourra recruter des centaines de milliers d’officiers et de soldats parmi les prisonniers soviétiques. Ce qui se produit alors est incroyable : des officiers supérieurs qui ont été capturés devant Kiev, Moscou ou Stalingrad, dont certains sont des commissaires politiques, dont la plupart ont été nommés Héros de l’Union soviétique, qui ont souvent été maltraités par les nazis, décident sur-le-champ de se joindre à Vlassov. Une première académie militaire de la Russie libre est rapidement mise en place, au début de 1943, à 50 km de Berlin. Par groupes de trois mille (!), des militaires y sont formés. Vlassov est accueilli en sauveur dans toute la Russie occupée par les Allemands. Il annonce un programme qui suscite l’enthousiasme : suppression du travail forcé, dissolution des kolkhozes et restitution de la terre aux paysans, abolition de la terreur,… Mais Hitler, méprisant, refuse de voir cette armée russe libre se constituer. Ce n’est qu’en 1945, lorsque tout est déjà perdu pour l’Allemagne, qu’on donne enfin à Vlassov quelques vrais moyens. Mais il est évidemment bien trop tard. Pourtant, même dans ces conditions, une petite unité de volontaires sur l’Oder parvient à obtenir le ralliement de deux régiments soviétiques. Si les moyens lui avaient été donnés comme promis dès 1943, Vlassov aurait pu changer considérablement la répartition des forces sur le terrain militaire russe. Tout début mai 1945, la résistance praguoise non-communiste n’obtient pas l’aide de l’Armée rouge pour se libérer des unités SS qui occupent la capitale tchèque. La résistance praguoise fait alors appel à l’Armée de libération russe de Vlassov et voilà que 25 000 hommes, portant des uniformes allemands flanqués de cocardes tricolores russes et de croix de saint André, parlant russe et fraternisant avec la population, chassent les SS de la ville avant de quitter à leur tour les lieux, l’Armée rouge approchant en force.

L’état-major de Vlassov croyait pouvoir négocier avec le commandement américain pour continuer ensemble le combat contre Staline. Le désenchantement fut rude. Capturés par les soviétiques pour les uns, livrés par les Américains aux Soviétiques pour les autres, les hommes de l’Armée de libération russe de Vlassov seront torturés puis exécutés dans les pires conditions.

Ex Libris

Dix faces cachées du communisme, François Kersaudy, éditions Perrin, 428 pages, 23 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/dix-faces-cachees-du-communisme/185850/

vendredi 10 mai 2024

Pourquoi Staline a échoué à placer l’Arabie Saoudite sous influence soviétique

 

par Oleg Egorov.

L’URSS entretenait d’excellentes relations avec l’Arabie Saoudite au début des années 1930, mais cela n’a pas duré…

En mars 1938, le monde a changé lorsque les Américains ont découvert du pétrole en Arabie Saoudite. Les représentants de la California Arabian Standard Oil Company (Aramco) ont mis au jour un puits assez important pour lancer de la production commerciale.

Ce n’était pas une mince affaire : la découverte n’a eu lieu qu’après plusieurs années de forages qui semblaient totalement infructueux. À ce moment-là, « la question commençait à inquiéter les dirigeants à San Francisco : la société devait-elle se retirer complètement d’Arabie saoudite ? Elle avait déjà déboursé des millions de dollars pour faire des trous dans le désert », lit-on dans les pages d’une édition de Saudi Aramco World datée de 1963. Mais ils ont persisté et leur ténacité a fini par payer.

Les pétroliers américains ne foraient pas seuls dans le désert : ils avaient signé un accord de concession pétrolière avec le gouvernement du roi Abdulaziz Al-Saoud (connu à l’ouest sous le nom d’Ibn Saoud). Cela a eu des effets à long terme : l’Arabie saoudite est devenue l’un des principaux producteurs de pétrole au monde (La « Mecque » de la production d’or noir) et le pays reste un allié proche des États-Unis au Moyen-Orient. Mais que serait-il arrivé si un autre État, en l’occurrence l’Union soviétique, avait mis en valeur les champs pétrolifères de l’Arabie Saoudite ?

Fondation de l’État saoudien

Abdulaziz Al-Saoud

Dans les années 1930, l’Arabie Saoudite était un pays du tiers monde situé dans une région très périphérique du globe, la péninsule arabique. Ibn Saoud, à la tête d’ une armée de bédouins, a conquis l’État de Hijaz (qui abritait les villes sacrées islamiques de La Mecque et de Médine) et proclamé son autorité en 1926.

Et surprise, l’URSS a été le premier État à reconnaître le nouveau royaume (le nom d’Arabie Saoudite arriverait plus tard, au début des années 1930).

« Le gouvernement soviétique, respectueux du peuple hijazi, vous reconnaît comme le roi de Hijaz et l’émir de Nejd »indiquait la note remise par l’envoyé soviétique à Ibn Saoud, qui a à son tour remercié l’URSS : « Nous sommes prêts à avoir avec le gouvernement soviétique les relations que les puissances amies entretiennent… ».

Karim Khakimov

Un tel succès diplomatique est devenu possible grâce au consul général Karim Khakimov, diplomate soviétique qui s’était lié d’amitié avec Ibn Saoud et l’a totalement subjugué. Musulman d’origine bachkire, Khakimov travaillait en Iran et connaissait bien la culture et la langue arabes. Les Arabes l’appelaient même le « pacha rouge », utilisant un titre honorifique symbolique.

Bons débuts

Ibn Saoud et ses sujets étaient wahhabites, des adeptes d’une mouvance extrémiste au sein de l’islam. Comment se fait-il qu’ils ont été en bons termes avec les Soviétiques, qui ne vénéraient que Karl Marx et Vladimir Lénine, et défendaient la révolution internationale athée ? Tout était une question de politique : pour les Soviétiques, il importait de soutenir les États arabes indépendants qui s’opposaient aux Britanniques dans la région. Ils ont donc préféré passer sous silence l’athéisme et la révolution.

« Il n’existait pas de “ligne du Komintern” (politique soviétique de soutien aux révolutionnaires communistes) en Arabie Saoudite, ce qui s’expliquait par le fait que la société saoudienne n’était pas prête à accueillir de telles idées, et la Russie soviétique conférait plus d’importance au potentiel antibritannique du pays »écrit Vitali Naoumkine, directeur de l’Institut des études orientales de l’Académie des sciences de Russie. Le pragmatisme règne décidément sur le monde !

Nazir Tiouriakoulov

Ironiquement, au début des années 1930, l’URSS aidait l’Arabie Saoudite à se procurer de l’énergie : le successeur de Khakimov, Nazir Tiouriakoulov (un autre diplomate soviétique musulman) et Ibn Saoud se sont mis d’accord sur la livraison de gaz et de kérosène. À l’époque, les Saoudiens ne savaient pas qu’ils marchaient sur du pétrole. En 1932, le prince Faisal bin Abdulaziz (roi de 1964 à 1975) s’est même rendu à Moscou.

Visite princière

La visite de Faisal n’a cependant pas été couronnée de succès : il souhaitait que Moscou prête des sommes considérables à Riyad, et le gouvernement soviétique a poliment rappelé que les Saoudiens n’avaient pas encore payé pour l’essence et le kérosène. L’autre problème était que le gouvernement soviétique ne permettrait jamais à ses citoyens musulmans de faire le pèlerinage à La Mecque et à Médine (contrôlés par l’Arabie Saoudite). C’était inacceptable pour un pays communiste.

Néanmoins, les deux parties ont salué la visite. Le journal soviétique Ogoniok a écrit :

« L’importance de la péninsule arabique augmente d’année en année. Il est évident que l’existence d’un État national indépendant y est très importante… ».

Néanmoins, les relations se sont brusquement détériorées cinq ans plus tard…

Fin amère

Karim Khakimov après son arrestation

Karim Khakimov et Nazir Tiouriakoulov, diplomates soviétiques ayant noué des liens étroits avec Riyad et entretenant d’excellentes relations avec les dirigeants saoudiens, ont été rappelés à Moscou en 1937-1938, à l’époque de la Grande Terreur, lors de laquelle environ 600 000 personnes (selon les estimations les plus prudentes) ont été exécutées en URSS. Khakimov et Tiouriakoulov ont été reconnus coupables d’espionnage et exécutés. Tous deux ont été réhabilités à titre posthume dans les années 1950.

Le roi saoudien, très mécontent d’apprendre que ses amis avaient été exécutés à Moscou, a refusé d’accueillir d’autres diplomates soviétiques sur le sol saoudien. À partir de 1938, les relations entre l’Union Soviétique et l’Arabie Saoudite ont pratiquement cessé. La même année, les Américains prennent l’initiative dans le royaume et y trouvent du pétrole. À partir de ce moment-là, le royaume, autrefois perdu au milieu de nulle part et dirigé par des nomades du désert, obtient une importance stratégique.

Plus tard, en 1985, la décision de l’Arabie Saoudite d’augmenter sa production de pétrole a gravement porté atteinte à l’URSS (un autre important exportateur de pétrole). « Les prix du pétrole ont quasiment quadruplé, ce qui a coûté 20 milliards de dollars à l’URSS », écrivait Egor Gaïdar, premier ministre par intérim de la Russie en 1992, dans son livre sur les causes de l’effondrement économique de l’URSS.

Gaïdar a estimé que c’est le « dumping » saoudien sur le marché pétrolier qui a précipité l’effondrement de l’URSS – et bien que cette version puisse être considérée comme trop simpliste, la politique saoudienne a effectivement aggravé l’état d’une économie soviétique déjà en difficulté. Si Joseph Staline avait soupçonné un tel résultat, il aurait probablement traité ses diplomates avec beaucoup moins de cruauté.

source : https://fr.rbth.com/histoire/83557-relations-urss-arabie-saoudite

https://reseauinternational.net/pourquoi-staline-a-echoue-a-placer-larabie-saoudite-sous-influence-sovietique/

jeudi 25 avril 2024

La Pravda américaine. Quand Staline a failli conquérir l’Europe

 

Par Ron Unz

Pendant de nombreuses années, j’ai maintenu beaucoup trop d’abonnements à des magazines, plus de périodiques que je ne pouvais en lire ou même parcourir, si bien que la plupart des semaines, ils allaient directement au stockage, avec à peine plus qu’un coup d’œil sur la couverture. Mais de temps en temps, je parcourais l’un d’entre eux, curieux de savoir ce que j’avais l’habitude de manquer.

Ainsi, à l’été 2010, j’ai feuilleté un numéro de Chronicles, l’organe phare à faible tirage du mouvement paléo-conservateur marginalisé, et j’ai rapidement commencé à lire une critique d’un livre au titre fade. Mais l’article m’a tellement étonné qu’il a immédiatement justifié les nombreuses années de paiements d’abonnement que j’avais envoyés à ce magazine.

Le critique était Andrei Navrozov, un émigré soviétique résidant depuis longtemps en Grande-Bretagne, et il commençait en citant un passage d’une précédente revue de 1990, publiée presque exactement vingt ans auparavant :

Souvorov commente chaque livre ; chaque article ; chaque film ;  chaque directive de l’OTA ; chaque hypothèse de Downing Street ;  chaque commis du Pentagone ; chaque universitaire ; chaque communiste et anticommuniste ; chaque intellectuel néoconservateur ;  chaque chanson ; poème ; roman et pièce musicale soviétique jamais entendu ; écrit ; fait ; chanté ; publié, produit ou né pendant les 50 dernières années. Pour cette raison, Icebreaker est l’œuvre la plus originale de l’histoire que j’ai eu le privilège de lire.

Il avait lui-même écrit cette critique de livre antérieure, qui a été publiée dans le prestigieux Times Literary Supplement à la suite de la publication originale en anglais de Icebreaker, et sa description n’a pas été exagérée. Les travaux visaient à renverser l’histoire établie de la Seconde guerre mondiale.

L’auteur de Icebreaker, qui écrivait sous le nom de plume Viktor Souvorov, était un vétéran du renseignement militaire soviétique qui avait fait défection à l’Ouest en 1978 et publié par la suite un certain nombre de livres très appréciés sur l’armée et les services secrets soviétiques. Mais ici, il avance une thèse beaucoup plus radicale.

L’« hypothèse Souvorov » affirme qu’au cours de l’été 1941, Staline était sur le point d’organiser une invasion et une conquête massives de l’Europe, tandis que l’attaque soudaine d’Hitler le 22 juin de la même année était destinée à prévenir ce coup imminent. En outre, l’auteur a également fait valoir que l’attaque prévue par Staline ne constituait que le dernier acte d’une stratégie géopolitique de beaucoup plus longue haleine qu’il avait élaborée depuis au moins le début des années 1930.

Après la Révolution bolchévique, le nouveau régime soviétique avait été considéré avec beaucoup de suspicion et d’hostilité par d’autres pays européens, dont la plupart considéraient aussi leurs propres partis communistes comme une cinquième colonne. Ainsi, pour réaliser le rêve de Lénine et porter la révolution en Allemagne et dans le reste de l’Europe, Staline avait besoin de diviser les Européens et de briser leur ligne commune de résistance. Il considérait la montée de Hitler comme un « brise-glace » potentiel, [IceBreaker, NdT], une occasion de déclencher une autre guerre européenne sanglante et d’épuiser toutes les parties, tandis que l’Union Soviétique resterait à l’écart et se servirait de ses forces, attendant le bon moment, pour envahir et conquérir le continent tout entier.

À cette fin, Staline avait ordonné au puissant parti communiste allemand de prendre des mesures politiques pour s’assurer que Hitler arrive au pouvoir, puis avait attiré le dictateur allemand à signer le pacte Molotov-Ribbentrop pour diviser la Pologne. Cela a conduit la Grande-Bretagne et la France à déclarer la guerre à l’Allemagne, tout en éliminant l’État tampon polonais, plaçant ainsi les armées soviétiques directement à la frontière allemande. Et dès qu’il eut signé cet accord de paix à long terme avec Hitler, il abandonna tous ses préparatifs défensifs et se lança dans un énorme renforcement militaire des forces purement offensives qu’il comptait utiliser pour la conquête européenne. Ainsi, selon Souvorov, Staline est le « principal coupable » du déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale en Europe, et l’édition anglaise actualisée de son livre porte exactement ce titre.

À ma grande surprise, j’ai découvert que les théories spectaculaires de Souvorov avaient acquis une énorme importance mondiale depuis 1990 et qu’elles avaient été largement discutées presque partout sauf en Amérique et dans les autres pays anglophones. Comme Navrozov l’a expliqué :

L’édition anglaise du livre s’est vendue à 800 exemplaires.

Quelques mois plus tard, une édition allemande du livre, sous le titre « Der Eisbrecher : Hitler in Stalins Kaulkul », a été publiée en Allemagne par une petite maison d’édition, Klett-Cotta, avec des critiques timides et prudentes. Il s’est vendu à 8 000 exemplaires. En 1992, le manuscrit de Souvorov a été livré à un éditeur franc-tireur à Moscou, et le livre a enfin vu le jour dans sa version originale russe, se vendant rapidement à 100 000 exemplaires pour son premier tirage. Dans les années qui ont suivi, plus de cinq millions d’exemplaires ont été vendus, faisant de Souvorov l’historien militaire le plus lu de l’histoire.

Pourtant, au cours des 20 années qui se sont écoulées entre le lancement d’Icebreaker en Angleterre et la présente publication de « The Chief Culprit« , aucun éditeur britannique, américain, canadien ou australien n’a jugé bon d’exploiter un intérêt potentiellement mondial pour cet Icebreaker à la dérive – ou aborder Souvorov même du bout des doigts – malgré le fait que les exemplaires à 20$ de l’édition Hamish Hamilton, presque impossibles à obtenir, épuisés depuis longtemps, ont été transférés sur Internet et valent près de 500 dollars.

Depuis 1990, les travaux de Souvorov ont été traduits dans au moins 18 langues et une tempête internationale de controverses scientifiques s’est déchaînée autour de l’hypothèse de Souvorov en Russie, en Allemagne, en Israël et ailleurs. De nombreux autres auteurs ont publié des livres à l’appui de cette théorie ou, plus souvent, se sont heurtés à une forte opposition, et même des conférences universitaires internationales ont été organisées pour en débattre. Mais nos propres médias de langue anglaise ont presque entièrement mis sur liste noire et ignoré ce débat international en cours, à tel point que le nom de l’historien militaire le plus lu qui ait jamais existé m’était resté totalement inconnu.

Enfin, en 2008, la prestigieuse Naval Academy Press d’Annapolis a décidé de briser cet embargo intellectuel de 18 ans et a publié une édition anglaise actualisée de l’œuvre de Souvorov. Mais une fois de plus, nos médias ont presque entièrement détourné leur regard, et une seule critique a paru dans une obscure publication idéologique, sur laquelle je suis tombée par hasard. Cela démontre de façon concluante que pendant la majeure partie du XXe siècle, un front uni d’éditeurs et d’organes de presse de langue anglaise pouvait facilement maintenir le boycott d’un sujet important, de sorte que presque personne en Amérique ou dans le reste de l’Anglosphère n’en entende jamais parler. Ce n’est qu’avec l’essor récent d’Internet que cette situation décourageante a commencé à changer.

Il n’est guère facile de déterminer les véritables motivations de Staline et la base de sa politique étrangère dans les années 1930, et ses déclarations et ses actions sont sujettes à de multiples interprétations. Par conséquent, la théorie selon laquelle le dictateur a passé toutes ces années à préparer habilement le déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale me semble assez spéculative. Mais l’autre affirmation centrale de l’hypothèse de Souvorov, selon laquelle les Soviétiques étaient eux-mêmes sur le point d’attaquer lorsque les Allemands ont frappé, est une question extrêmement factuelle, qui peut être évaluée sur la base de preuves solides. Je trouve l’affaire très convaincante, du moins si les faits et les détails que Souvorov cite à l’appui ne sont pas totalement faux, ce qui semble peu probable avec la Naval Academy Press comme éditeur.

Le front de l’Est a été le théâtre décisif de la Seconde Guerre Mondiale, impliquant des forces militaires beaucoup plus importantes que celles déployées à l’Ouest ou dans le Pacifique, et le récit classique souligne toujours l’ineptie et la faiblesse des Soviétiques. Le 22 juin 1941, Hitler lança l’opération Barbarossa, une attaque surprise soudaine et massive contre l’URSS, qui prit l’Armée rouge complètement par surprise. Staline a été régulièrement ridiculisé pour son manque total de préparation, Hitler étant souvent décrit comme le seul homme en qui le dictateur paranoïaque ait jamais eu pleinement confiance. Bien que les forces soviétiques en défense étaient d’une taille énorme, elles étaient mal dirigées, leur corps d’officiers n’étant toujours pas remis des purges paralysantes de la fin des années 1930, et leur équipement obsolète et leurs mauvaises tactiques n’étaient absolument pas à la hauteur des divisions de panzer modernes de la Wehrmacht allemande, jusqu’alors invaincues. Les Russes ont d’abord subi des pertes gigantesques, et seuls l’arrivée de l’hiver et les vastes espaces de leur territoire les ont sauvés d’une défaite rapide. Après cela, la guerre a basculé pendant quatre autres années, jusqu’à ce qu’un nombre supérieur de soldats et des tactiques améliorées amènent finalement les Soviétiques dans les rues d’un Berlin détruit en 1945.

Telle est la compréhension traditionnelle de la lutte titanesque russo-allemande que l’on retrouve sans cesse dans tous les journaux, livres, documentaires télévisés et films qui nous entourent. Mais même un examen superficiel de la situation initiale a toujours révélé d’étranges anomalies.

Il y a de nombreuses années, alors que j’étais au collège, je suis devenu un passionné des jeux de guerre avec un vif intérêt pour l’histoire militaire, et le front oriental de la Seconde Guerre Mondiale était certainement un sujet très populaire. Mais à chaque reconstruction de l’opération Barbarossa, on a toujours noté que les Allemands devaient une grande partie de leur grand succès initial au déploiement très étrange des énormes forces soviétiques, qui étaient toutes rassemblées le long de la frontière en formations vulnérables presque comme si elles préparaient une attaque, et certains auteurs ont laissé entendre que cela aurait pu être le cas. Mais le volume de preuves recueillies par Souvorov va bien au-delà de ce genre de spéculation oiseuse, et il dresse un tableau historique radicalement différent de ce que nos comptes standard ont toujours laissé entendre.

Tout d’abord, bien qu’il y ait eu une croyance répandue dans la supériorité de la technologie militaire de l’Allemagne, de ses chars et de ses avions, c’est presque entièrement de la mythologie. En fait, les chars soviétiques étaient de loin supérieurs en armement principal, en blindage et en maniabilité à leurs homologues allemands, à tel point que l’écrasante majorité des panzers étaient presque obsolètes en comparaison. Et la supériorité soviétique en nombre était encore plus extrême, Staline déployant plusieurs fois plus de chars que le total combiné de ceux détenus par l’Allemagne et toutes les autres nations du monde : 27 000 contre seulement 4 000 dans les forces d’Hitler. Même en temps de paix, une seule usine soviétique à Kharkov produisait tous les six mois plus de chars d’assaut que ce que le Troisième Reich avait construit avant 1940. Les Soviétiques avaient une supériorité similaire, quoique un peu moins extrême, dans leurs bombardiers d’attaque au sol. Le caractère totalement fermé de l’URSS signifiait que de vastes forces militaires restaient entièrement cachées aux observateurs extérieurs.

Rien n’indique non plus que la qualité des officiers soviétiques ou de la doctrine militaire n’ait pas été à la hauteur. En effet, nous oublions souvent que le premier exemple réussi d’une « guerre éclair » de l’histoire dans la guerre moderne fut la défaite écrasante d’août 1939 infligée par Staline à la 6e Armée japonaise en Mongolie extérieure, en s’appuyant sur une attaque surprise massive de tanks, bombardiers et infanterie mobile. Et Staline avait apparemment une si haute opinion d’un grand nombre de ses meilleurs stratèges militaires en 1941 que, malgré ses énormes pertes initiales, nombre d’entre eux sont restés aux commandes et ont finalement été promus aux plus hauts rangs de l’establishment militaire soviétique à la fin de la guerre.

Certes, de nombreux aspects de la machine militaire soviétique étaient primitifs, mais c’était exactement la même chose pour leurs opposants nazis. Le détail peut-être le plus surprenant au sujet de la technologie de la Wehrmacht en 1941 était que son système de transport était encore presque entièrement pré-moderne, reposant sur des chariots et des charrettes tirés par 750 000 chevaux pour maintenir le flux vital de munitions et de troupes fraîches à ses armées en marche.

Pendant ce temps, les principales catégories de systèmes d’armes soviétiques semblent presque impossibles à expliquer, sauf en tant qu’éléments importants des plans offensifs de Staline. Bien que la majorité des forces blindées soviétiques étaient des chars moyens comme les T-28 et T-34, généralement de loin supérieurs à leurs homologues allemands, l’URSS avait aussi été pionnière dans le développement de plusieurs lignes de chars hautement spécialisés, dont la plupart n’avaient aucun équivalent ailleurs dans le monde.

  • Les Soviétiques avaient produit une remarquable gamme de chars BT légers, capables d’escamoter facilement leurs chenilles et de continuer sur roues, atteignant une vitesse maximale de 100 km/h, deux ou trois fois plus rapide que tout autre véhicule blindé comparable, et idéalement adaptés à une exploitation en territoire ennemi en profondeur. Cependant, une telle machine avec des roues n’était efficace que sur les autoroutes en dur, dont le territoire soviétique était dépourvu, et donc idéale pour voyager sur le vaste réseau d’autoroutes de l’Allemagne. En 1941, Staline a déployé près de 6 500 de ces chars d’assaut, soit plus que le reste des chars du monde réunis.
  • Pendant des siècles, les conquérants continentaux de Napoléon à Hitler avaient été bloqués par la barrière de la Manche, mais Staline était beaucoup mieux préparé. Bien que la vaste URSS de Staline ait été entièrement une puissance terrestre, il a été le pionnier de la seule série au monde de chars légers entièrement amphibies, capables de traverser avec succès de grandes rivières, des lacs, et même ce détroit notoirement large que Guillaume le Conquérant a traversé la dernière fois avec succès en 1066. En 1941, les Soviétiques ont déployé 4 000 de ces chars amphibies, soit beaucoup plus que les 3 350 chars allemands de tous types utilisés dans leur attaque. Mais étant inutiles pour la défense du territoire, ils ont tous été abandonnés ou détruits sur ordre.
  • Les Soviétiques ont également déployé des milliers de chars lourds, destinés à engager et à vaincre les blindés ennemis, alors que les Allemands n’en avaient pas du tout. En combat direct, un KV-1 ou KV-2 soviétique pourrait facilement détruire quatre ou cinq des meilleurs chars allemands, tout en restant presque invulnérable aux obus ennemis. Souvorov raconte l’exemple d’un KV ayant subi 43 coups directs avant d’être finalement frappé d’incapacité, entouré par les carcasses des dix chars allemands qu’il avait d’abord réussi à détruire.

D’autres preuves de l’ampleur et de l’intention des armées de Staline à l’été 1941 sont tout aussi révélatrices :

  • Au cours des premières années de la Seconde Guerre Mondiale, les Allemands utilisèrent efficacement des parachutistes et des forces aéromobiles pour s’emparer de cibles ennemies clés loin derrière les lignes de front pendant une offensive majeure, ce qui fut un élément important de leur victoire contre la France en 1940 et la Grèce en 1941. De telles unités sont nécessairement légèrement armées et n’avaient aucune chance contre l’infanterie régulière dans une bataille défensive ; leur seul rôle est donc offensif. L’Allemagne est entrée en guerre avec 4 000 parachutistes, une force beaucoup plus importante que tout ce qu’on trouve en Grande-Bretagne, en France, en Amérique, en Italie ou au Japon. Cependant, les Soviétiques avaient au moins 1 000 000 de parachutistes entraînés, et Souvorov pense que le vrai total était en fait plus proche de 2 000 000.
  • Parfois, les décisions de production des principaux systèmes d’armes fournissent de fortes indications sur la stratégie plus large qui sous-tend leur développement. L’avion militaire le plus produit dans l’histoire était l’IL-2, un puissant bombardier d’attaque au sol soviétique lourdement blindé, conçu à l’origine comme un système à deux hommes, avec un mitrailleur arrière capable de défendre efficacement l’avion contre les chasseurs ennemis durant ses missions. Cependant, Staline a personnellement ordonné que la conception soit modifiée pour éliminer le deuxième homme et l’armement défensif, ce qui a rendu le bombardier extrêmement vulnérable aux avions ennemis lorsque la guerre a éclaté. Staline et ses planificateurs de guerre avaient apparemment misé sur une suprématie aérienne quasi totale pendant toute la durée d’un conflit, hypothèse plausible seulement si la luftwaffe allemande était détruite au sol par une attaque surprise dès le premier jour.
  • Il existe de nombreuses preuves que dans les semaines précédant l’attaque surprise allemande, Staline avait ordonné la libération de plusieurs centaines de milliers de prisonniers du Goulag, qui avaient reçu des armes de base et étaient organisés en divisions et corps dirigés par le NKVD, constituant une partie substantielle du deuxième échelon stratégique situé à des centaines de kilomètres de la frontière allemande. Ces unités étaient peut-être destinées à servir de troupes d’occupation, permettant aux forces de première ligne beaucoup plus puissantes de poursuivre et de finaliser les conquêtes de la France, de l’Italie, des Balkans et de l’Espagne. Sinon, je ne peux trouver aucune autre explication plausible à l’action de Staline.
  • L’invasion et l’occupation prévues d’un grand pays dont la population parle une autre langue exigent une préparation logistique considérable. Par exemple, avant leur attaque, les Allemands, notoirement méthodiques, imprimèrent et distribuèrent à leurs troupes un grand nombre de livres de phrases de base germano-russes, permettant une communication efficace avec les villageois et les citadins slaves locaux. Ironiquement, à peu près à la même époque, l’URSS semble avoir produit des dictionnaires russo-allemands très similaires, permettant aux troupes soviétiques conquérantes de se faire facilement comprendre des civils allemands. Plusieurs millions de ces recueils de phrases avaient été distribués aux forces soviétiques à la frontière allemande au cours des premiers mois de 1941.

La reconstitution par Souvorov des semaines qui ont précédé le début des combats est fascinante et met l’accent sur les mesures prises par les armées soviétique et allemande en miroir. Chaque camp déplaçait ses meilleures unités de frappe, créait des aérodromes et des dépôts de munitions près de la frontière, idéal pour une attaque mais très vulnérable en défense. Chaque camp a soigneusement désactivé tous les champs de mines résiduels et arraché tous les obstacles de barbelés, de peur qu’ils n’entravent l’attaque à venir. Chaque partie a fait de son mieux pour camoufler ses préparatifs, parlant haut et fort de la paix tout en se préparant à une guerre imminente. Le déploiement soviétique avait commencé beaucoup plus tôt, mais comme leurs forces étaient beaucoup plus importantes et avaient des distances beaucoup plus grandes à franchir, elles n’étaient pas encore tout à fait prêtes pour leur attaque lorsque les Allemands ont frappé, ce qui a brisé la conquête de l’Europe prévue par Staline.

Tous les exemples ci-dessus de systèmes d’armes soviétiques ou de décisions stratégiques semblent très difficiles à expliquer dans le cadre du discours défensif conventionnel, mais sont parfaitement logiques si l’orientation de Staline à partir de 1939 avait toujours été offensive, et s’il avait décidé que l’été 1941 était le moment de frapper et d’élargir son Union soviétique à tous les États européens, comme le voulait initialement Lénine. Et Souvorov fournit des dizaines d’exemples supplémentaires, construisant brique par brique un cas très convaincant pour cette théorie.

Le livre n’est pas trop long, comptant peut-être 150 000 mots, et 20 $ plus quelques clics de souris sur Amazon vous fourniront une copie à lire et à juger par vous-même. Mais pour ceux qui désirent un simple résumé, la conférence en 2009 de Souvorov au Forum Eurasie de l’Académie navale d’Annapolis est commodément disponible sur YouTube [Lien indisponible, un autre lien est proposé, NdT], bien que légèrement entravée par son faible anglais :

Et aussi ses conférences C-SPAN Book TV au Woodrow Wilson Center :

Les théories controversées, même si elles sont soutenues par des preuves apparemment solides, peuvent difficilement être évaluées correctement tant qu’elles n’ont pas été mises en balance avec les contre-arguments de leurs détracteurs les plus sévères, et cela devrait certainement être le cas avec l’hypothèse de Souvorov. Mais bien que les trois dernières décennies aient vu le développement d’une importante littérature secondaire, en grande partie très critique, presque tout ce débat international s’est déroulé en russe, en allemand ou en hébreu, des langues que je ne lis pas.

Il y a quelques exceptions. Il y a plusieurs années, je suis tombé sur un débat sur le sujet sur un site Web, et un grand critique a affirmé que les théories de Souvorov avaient été totalement démystifiées par l’historien militaire américain David M. Glantz dans Stumbling Colossus, publié en 1998. Mais quand j’ai commandé et lu le livre, j’ai été très déçu. Bien qu’il prétendait réfuter Souvorov, l’auteur semblait ignorer presque tous ses arguments centraux et se contentait de résumer de façon plutôt ennuyeuse et pédante le récit standard que j’avais vu des centaines de fois auparavant, avec quelques excès rhétoriques dénonçant la vilenie unique du régime Nazi. Ironiquement, Glantz souligne que, bien que l’analyse de Souvorov sur la lutte militaire titanesque russo-allemande ait reçu une grande attention et un soutien considérable parmi les chercheurs russes et allemands, elle a été généralement ignorée dans le monde anglo-américain, et il semble presque insinuer qu’elle peut probablement être ignorée pour cette raison. Cette attitude reflétait peut-être l’arrogance culturelle de nombreuses élites intellectuelles américaines pendant la désastreuse période Eltsine de la Russie à la fin des années 1990.

Un livre de bien meilleure qualité, généralement favorable au cadre de Souvorov, est Stalin’s War of Annihilation, de l’historien militaire allemand Joachim Hoffmann, primé, commandé à l’origine par les forces armées allemandes et publié en 1995 avec une édition révisée en anglais publiée en 2001. L’introduction de l’auteur relate les menaces répétées de poursuites judiciaires qu’il a reçues de la part d’élus et les autres obstacles juridiques auxquels il a dû faire face, alors qu’ailleurs il s’adresse directement aux autorités gouvernementales invisibles comme s’il savait qu’elles étaient en train de lire par-dessus son épaule. Lorsque le fait de s’écarter trop loin des limites de l’histoire admise comporte le risque sérieux que l’ensemble du tirage d’un livre soit brûlé et que l’auteur soit emprisonné, le lecteur doit nécessairement faire preuve de prudence lorsqu’il évalue le texte, car des sections importantes ont été biaisées ou supprimées par précaution dans l’intérêt de sa conservation. Il devient difficile d’évaluer les débats savants sur des questions historiques lorsque l’une des parties fait face à une incarcération car ses arguments sont trop audacieux.

Pouvons-nous dire si Souvorov a raison ? Puisque nos gardiens de l’information du monde anglophone ont passé les trois dernières décennies à fermer les yeux et à prétendre que l’hypothèse de Souvorov n’existe pas, l’absence quasi totale d’examens ou de critiques substantiels m’empêche largement d’arriver à une conclusion définitive. Mais sur la base des preuves disponibles, je crois qu’il est beaucoup plus probable qu’improbable que les théories de Souvorov soient au moins substantiellement correctes. Et si c’est le cas, notre compréhension actuelle de la Seconde guerre mondiale – l’événement formateur central de notre monde moderne – en serait entièrement transformée.

Souvorov note que les traités ou pactes portent traditionnellement le nom de la ville dans laquelle ils ont été signés – le Pacte de Varsovie, le Pacte de Bagdad, l’Accord de Munich – et donc le « Pacte Molotov-Ribbentrop » signé le 23 août 1939 par lequel Hitler et Staline ont convenu de la division de la Pologne devrait plutôt être appelé le « Pacte de Moscou ». Grâce à cet accord, Staline a obtenu la moitié de la Pologne, les États baltes et divers autres avantages, dont une frontière directe avec l’Allemagne. Pendant ce temps, Hitler a été puni par des déclarations de guerre de la France et de la Grande-Bretagne, puis par une condamnation mondiale en tant qu’agresseur militaire. Bien que l’Allemagne et la Russie soviétique aient toutes deux envahi la Pologne, la Russie a réussi à éviter d’être entraînée dans une guerre avec les anciens alliés de la Pologne. Ainsi, le principal bénéficiaire du Pacte de Moscou a clairement été Moscou.

Étant donné les longues années de guerre de tranchées sur le front occidental pendant la Première guerre mondiale, presque tous les observateurs extérieurs s’attendaient à ce que le nouveau cycle du conflit suive un schéma statique très similaire, épuisant progressivement toutes les parties, et le monde a été choqué lorsque les tactiques novatrices de l’Allemagne lui ont permis d’obtenir une défaite éclair des armées alliées en France pendant 1940. Mais à ce moment-là, Hitler considérait la guerre comme essentiellement terminée et était convaincu que les conditions de paix extrêmement généreuses qu’il offrait immédiatement aux Britanniques aboutiraient bientôt à un règlement définitif. En conséquence, il a ramené l’Allemagne à une économie de temps de paix, préférant le beurre aux armes à feu afin de maintenir sa grande popularité nationale.

Staline, cependant, n’était pas soumis à de telles contraintes politiques, et à partir du moment où il avait signé son accord de paix à long terme avec Hitler en 1939 et divisé la Pologne, il a augmenté son économie de guerre totale à un cran encore plus haut. S’engageant dans une montée en puissance militaire sans précédent, il a concentré presque entièrement sa production sur des systèmes d’armes purement offensifs, tout en arrêtant même la production de ces armements mieux adaptés à la défense et en démantelant ses lignes défensives de fortifications. En 1941, son cycle de production était terminé et il avait des plans en conséquence.

Ainsi, tout comme dans notre récit traditionnel, nous voyons qu’au cours des semaines et des mois qui ont précédé l’opération Barbarossa, la force militaire offensive la plus puissante de l’histoire du monde s’est discrètement rassemblée en secret le long de la frontière germano-russe, préparant l’ordre qui allait déclencher leur attaque surprise. L’armée de l’air non préparée de l’ennemi devait être détruite au sol dans les premiers jours de la bataille, et d’énormes colonnes de chars d’assaut allaient commencer à pénétrer profondément, entourant et piégeant les forces opposées, remportant une victoire éclair classique, et assurant l’occupation rapide de vastes territoires. Mais les forces préparant cette guerre de conquête sans précédent étaient celles de Staline, et sa force militaire aurait sûrement saisi toute l’Europe, probablement bientôt suivie par le reste de la masse continentale eurasienne.

Puis, presque au dernier moment, Hitler s’est soudain rendu compte du piège stratégique dans lequel il était tombé, et a ordonné à ses troupes sous-équipées et en infériorité numérique de lancer une attaque surprise désespérée contre les Soviétiques, les rattrapant par hasard au moment même où leurs propres préparations finales pour une attaque surprise les avaient rendues plus vulnérables, et arrachant ainsi une victoire initiale majeure des mâchoires d’une défaite certaine. D’énormes stocks de munitions et d’armes soviétiques avaient été placés près de la frontière pour approvisionner l’armée d’invasion de l’Allemagne, et ils tombèrent rapidement entre les mains des Allemands, apportant un complément important à leurs propres ressources terriblement insuffisantes.

Les ressources énormes et pleinement militarisées de l’État soviétique, complétées par les contributions de la Grande-Bretagne et de l’Amérique, ont fini par renverser la vapeur et par mener à une victoire soviétique, mais Staline s’est retrouvé avec seulement la moitié de l’Europe plutôt que sa totalité. Souvorov soutient que la faiblesse fatale du système soviétique était son incapacité totale à concurrencer les États non soviétiques dans la production de biens civils en temps de paix, et parce que ces États avaient encore survécu après la guerre, l’Union Soviétique était vouée à l’effondrement final.

Navrozov, le chroniqueur des Chronicles, est un slave russe et donc peu favorable au dictateur allemand. Mais il termine sa critique par une déclaration remarquable :

Par conséquent, si l’un d’entre nous est libre d’écrire, de publier et de lire ceci aujourd’hui, il s’ensuit que dans une partie non négligeable, notre gratitude pour cela doit aller à Hitler. Et si quelqu’un veut m’arrêter pour avoir dit ce que je viens de dire, je ne fais aucun secret de l’endroit où je vis.

Ron Unz

Note du Saker Francophone

On suit Ron Unz dans sa série American Pravda et on vous en proposera à terme l’intégralité. Ces textes sont pour le moins audacieux. Il est toujours difficile de tirer des conclusions à partir de quelques faits et de suppositions autour des intentions cachées de tel ou tel dirigeants surtout après des décennies de propagande. On vous laisse libre de vous faire votre propre opinion. Nous ne sommes sans doute pas à la veille de voir les historiens libres de leurs analyses, notamment sur cette période de l’histoire.

Source Unz Review

Traduit par Hervé, vérifié par Wayan, relu par Cat pour le Saker Francophone

via:https://lesakerfrancophone.fr/la-pravda-americaine-quand-staline-a-failli-conquerir-leurope

https://reseauinternational.net/la-pravda-americaine-quand-staline-a-failli-conquerir-leurope/