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mercredi 29 août 2012

Vérités sur 1914-1918

Après la mort des derniers combattants de la Grande Guerre, l'historiographie entre dans une nouvelle phase qui, renonçant à désacraliser un "mythe" patriotique, concilie respect dû à l'héroïsme et vérité.
Le titre de l'essai du lieutenant-colonel Rémy Porte, Chronologie commentée de la Première Guerre mondiale, est réducteur, comme le souligne son préfacier, André Martel, dans un avant-propos remarquable. Car enfin, une chronologie, par définition, n'est pas ouvrage dont on fait un livre de chevet et que l'on prend plaisir à lire, sinon par nécessité. Or, Rémy Porte, emporté par son sujet, n'a pu s'en tenir à une stricte énumération de dates et de faits décharnés et c'est une chronique, voire des annales, de juin 1914 à 1919, qu'il propose ici avec assez de détails et de plume pour en faire une lecture suivie.
Un panorama saisissant
Véritable précis, son ouvrage, fruit d'un travail dont l'immensité et le sérieux sont évidents, ne se borne pas à traiter des questions militaires mais englobe les aspects politiques et sociaux du conflit, s'arrête à la mort de Péguy, Alain Fournier, Apollinaire, insignifiantes comparées à l'immense tuerie en cours et si lourdes de conséquences s'agissant du rayonnement de la France, s'intéresse à la presse, aux empires coloniaux, entraîne le lecteur d'un front à l'autre, de l'état-major allemand au russe, de l'italien au britannique, de sorte que s'étend devant lui un panorama saisissant et que l'outil de travail, indispensable, devient livre d'histoire à part entière.
Cette vue d'ensemble, et le recul, permettent de comprendre combien cette guerre demeurait évitable  et à quel point son déclenchement reposa sur une erreur de jugement de l'ensemble des belligérants qui n'en anticipèrent pas l'ampleur, la violence, le coût, l'horreur, les conséquences. Peut-être eussent-ils, sinon, réfléchi avant de déchaîner un cataclysme dont ils perdirent presque aussitôt le contrôle... Vers la guerre totale, le tournant de 1914-1915, publié sous la direction de John Horne, réunissant des spécialistes français, britanniques, allemands, américains, belges, permet de disséquer le phénomène.
Dans l'hypothèse d'un conflit franco-allemand sous-jacent depuis 1871, l'Europe s'était préparée à une guerre "moderne", comparable aux récents affrontements de Mandchourie ou des Balkans et s'attendait à une déflagration brutale, mais classique, circonscrite et surtout brève, en quoi l'optimisme des mobilisés, de part et d'autre du Rhin, s'appuyait sur des analyses sérieuses... Or rien ne se passa comme prévu parce que personne n'avait mesuré, à très grande échelle, ce que signifiait la mise en oeuvre d'une guerre "moderne", autrement dit industrielle. L'effroyable déferlement des "orages d'acier", inédit, les pertes, invraisemblables au point que ni la Somme, ni Verdun, ni le Chemin des Dames, de sinistre mémoire, n'égaleront l'hécatombe des premiers mois, firent, en quelques jours, basculer les hommes dans un monde nouveau, terrifiant, impitoyable, en rupture totale et définitive avec une conception chevaleresque et traditionnelle du combat. Tous les repaires intellectuels, moraux, voire religieux, furent bousculés, parfois emportés dans ce maelström. La haine s'en mêla, jusqu'à ne laisser subsister que la volonté de gagner à tout prix par n'importe quel moyen. La "guerre totale" n'a pas uniquement une dimension géographique, elle a d'abord une dimension morale ou plutôt d'absence de morale.
Cruauté inédite
Anne Duménil met ainsi en évidence la stupeur des Allemands, privés de la guerre de mouvement qu'ils attendaient, se heurtant à une résistance française imprévue, qui se solda par un débordement de cruautés, les fameuses "atrocités teutonnes", plus fondées qu'il n'a été de bon ton de le dire. De leur côté, les Français ne firent pas toujours mieux et l'on comprend que le témoignage de Genevoix, qui fit scandale parce qu'il avouait avoir abattu un Allemand dans le dos, ne constituait pas une exception. Blessés, prisonniers, quand on en faisait encore, populations civiles furent victimes de cette cruauté nouvelle sur le front, tandis qu'à l'arrière, tombait un tabou avec le recours aux armes chimiques. Dans ce contexte, le génocide arménien est emblématique de l'entrée de l'humanité dans un XXe siècle parvenu d'emblée au paroxysme de l'inhumanité...
Dessin beau et brutal
Cette dimension, Stéphane Antoni et Olivier Ormière l'ont remarquablement saisie et rendue dans Gallipoli, premier volume d'une bande dessinée, Le temps du rêve, consacrée aux Anzacs, contingent australien et néo-zélandais engagé sur le front oriental, à travers le destin douloureux d'un volontaire aborigène déjà victime de la politique d'éradication de son peuple. Face à ce garçon qui cherche refuge dans les traditions ancestrales, un officier, parfait produit de Standhurst, conscient que la guerre est en train de détruire son âme, mais persuadé que l'enjeu mérite ce sacrifice... Peu de textes mais un dessin beau et brutal qui rend la réalité du combat sans concessions artistiques.
Maurice Genevoix, réformé après avoir été grièvement blessé aux Éparges en avril 1915, s'était, presque aussitôt, livré à une catharsis littéraire en publiant les cinq volumes de Ceux de 14, souvent considérés comme le témoignage le plus valable sur la réalité des premiers mois de guerre. OEuvre de jeunesse, elle lui laissait, un demi-siècle après, un sentiment d'inachevé qui l'obligea à revenir sur le sujet, rétréci à un seul thème : la confrontation du lieutenant de vingt-quatre ans qu'il était alors à la probabilité de sa mort. Le vieil académicien comblé d'honneurs y trouva du réconfort. Il me semble, pour ma part, que La Mort de près, mince volume magnifiquement écrit, possède une force d'émotion et une violence qui se diluaient dans l'ampleur des premiers souvenirs. Ces quelques chapitres, plus travaillés, plus construits, aux bouleversants accents de chant funèbre pour une génération massacrée, culminant, paradoxe habituel chez ce chantre de la vie animale, non dans l'agonie d'un homme, qui garde tout son sens, mais dans celle d'un cheval incapable de comprendre la raison de sa souffrance, font toucher le fond de l'abîme et de l'absurde, mais pour les éclairer : chef d'oeuvre n'est pas un mot trop fort.
L'originalité de Verdun 1916 de Malcolm Brown, journaliste à la BBC, est de poser un regard neutre, les Anglais n'ayant pas été engagés, sur la bataille la plus terrifiante de l'histoire militaire. Or, même sans dimension sentimentale, car il est peu de Français ou d'Allemands dont les grands-pères n'aient combattu à Verdun et qui n'en demeurent marqués, sa glorieuse abomination garde sa sombre fascination devant le mortel héroïsme déployé pour une place qui, aberration absolue, avait été démilitarisée, ou peu s'en fallait, depuis des mois et n'aurait pas dû constituer un objectif stratégique. En faisant de la prise de Douaumont, qui n'était pas défendu, une victoire majeure, Falkenhayn mit les Français dans l'obligation d'avouer leur erreur, ou de reprendre à tout prix ce symbole de la défense nationale. Certes, Brown, qui cite Genevoix parmi les combattants de Verdun, n'est pas toujours d'un sérieux irréprochable, mais son livre est intéressant, vivant, et équitable, chose rare, envers le maréchal Pétain.
Traumatismes
Comment s'étonner que, dans cet enfer, des hommes aient craqué ? Longtemps, il fut impossible d'aborder la question des traumatismes psychologiques, états de choc engendrés par une forme de combat à laquelle même des professionnels de la guerre n'étaient pas préparés. Pourquoi une minorité a-t-elle flanché ? Simulateurs, lâches, faibles, déshonorant leur patrie ? Ce diagnostic a été longtemps le seul posé par les médecins et psychiatres militaires, toutes nationalités confondues. On sait aujourd'hui qu'ils se trompaient et que de grands blessés sans blessures apparentes firent les frais de cette erreur. Jean-Yves Le Naour a eu raison de s'intéresser à ces Soldats de la honte. Cependant, au-delà de l'aspect antimilitariste de l'ouvrage, lassant, c'est l'absence de dimension humaine qui nuit au travail. Les querelles de médicastres et parlementaires, qui occupent l'essentiel du livre, d'un terrible ennui, occultent le sort d'hommes dont la souffrance, le malheur méritaient enfin meilleur hommage. Il faut le chercher dans l'ambitieux album en bandes dessinées de Jean-David Morvan, Yann Le Gal et Hubert Bieser, Vies tranchées, évoquant les destinées de quatorze soldats "fous" internés près de Paris. Certains, alcooliques, imbéciles ou malades mentaux avant guerre, n'auraient jamais dû être enrôlés ; d'autres ont incontestablement perdu la raison confrontés à un univers devenu dément. On ne leur a pas témoigné la compassion qu'ils méritaient. Les jeunes dessinateurs qui racontent leurs histoires, dans des planches hallucinées et hallucinantes, remplissent ce devoir de mémoire.
Anne Bernet L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 17 au 30 novembre 2011
✓ Rémy Porte, Chronologie commentée de la Première Guerre mondiale, Perrin, 650 p., 26 € ; sous la direction de John Horne, Vers la guerre totale, Tallandier, 350 p., 21,50 € ; Antoni et Ormière, Le Temps du rêve, tome I, Gallipoli, Delcourt, 48 p., 13,50 € ; Maurice Genevoix, La Mort de près, La Table ronde, 135 p., 7 s ; Malcolm Brown, Verdun 1916, Perrin Tempus, 265 p., 8,50 € ; Jean-Yves Le Naour, Les Soldats de la honte, Perrin, 270 p., 19 € ; Jean-David Morvan, Yann Le Gal, Hubert Bieser, Vies tranchées, Delcourt, 102 p., 19,90 €.

mardi 17 avril 2012

16 avril 1917 : L'offensive du Chemin des Dames et les mutineries

Le 16 avril 1917, les Français lancent une grande offensive en Picardie, sur le Chemin des Dames. Mal préparée, mal engagée, elle va entraîner un profond ressentiment chez les soldats et une reprise en main des questions militaires par le gouvernement.
Le Chemin des Dames
Le Chemin des Dames désigne un escarpement de 35 kilomètres qui s'étire de Craonne, à l'est, au moulin de Laffaux, sur la route Soissons-Laon. Son nom évoque une route qu'avaient coutume d'emprunter les filles de Louis XV.
C'est dans ce paysage aujourd'hui souriant qu'a eu lieu la sanglante offensive du Chemin des Dames, une route de crête, orientée est-ouest, à mi-chemin de Laon (au nord) et de Soissons (au sud).
Échec sanglant
L'échec de l'offensive est consommé en 24 heures malgré l'engagement des premiers chars d'assaut français (une quarantaine). On n'avance que de 500 mètres au lieu des 10 kilomètres prévus, et ce au prix de pertes énormes : 30.000 morts en dix jours.
Le général Robert Nivelle, qui a remplacé le général Joseph Joffre à la tête des armées françaises le 12 décembre 1916, en est tenu pour responsable.
Lors de la conférence interalliée de Chantilly, en novembre 1916, il assurait à tout un chacun que cette offensive serait l'occasion de la «rupture» décisive tant attendue grâce à une préparation massive de l'artillerie qui dévasterait les tranchées ennemies en profondeur. «Je renoncerai si la rupture n'est pas obtenue en quarante-huit heures» promettait-il aussi !
Mais le lieu choisi, non loin de l'endroit où s'était déroulée la bataille de la Somme de l'année précédente, n'est pas le moins du monde propice à la progression des troupes, avec ses trous d'obus et ses chemins défoncés.
Qui plus est, avant l'attaque, les Allemands ont abandonné leurs premières tranchées et construit un nouveau réseau enterré à l'arrière, plus court, de façon à faire l'économie d'un maximum de troupes : la ligne Hindenburg.
Une offensive parallèle est menée par les Anglo-Canadiens au nord de la Somme, près d'Arras et de la crête de Vimy. Plus chanceux que leurs alliés, ils avancent dès le premier jour d'un à cinq kilomètres, les Allemands ayant allégé leur dispositif pour concentrer leurs efforts sur le Chemin des Dames.
Désespoir et mutineries
Après l'attaque du Chemin des Dames, au cours de laquelle sont morts pour rien 29.000 soldats français, la désillusion est immense chez les poilus. Ils ne supportent plus les sacrifices inutiles et les mensonges de l'état-major.
Des mutineries éclatent çà et là. En fait de mutineries, il faudrait plutôt parler d'explosions de colère sans conséquence pratique (aucun soldat n'a braqué son arme sur un gradé ; aucune compagnie n'a déserté). Elles surviennent à l'arrière, dans les troupes au repos qui, après s'être battues avec courage mais inutilement, apprennent que leurs supérieurs veulent les renvoyer au front sans plus d'utilité.
Le général Nivelle, qui n'a pas tenu sa promesse d'arrêter les frais au bout de 48 heures, est limogé le 29 avril 1917 et remplacé par le général Pétain, auréolé par ses succès de l'année précédente à Verdun. Il s'en faut de beaucoup que ce changement ramène la discipline dans les rangs et les mutineries se reproduisent en assez grand nombre jusqu'à la fin du printemps.
Le nouveau commandant en chef s'applique en premier lieu à redresser le moral des troupes. Il sanctionne, semble-t-il, avec modération les faits d'indiscipline collective, limitant à quelques dizaines le nombre d'exécutions...
L'historien Guy Pedroncini chiffre le nombre de condamnations à 3.500 environ et les exécutions effectives à 60 ou 70. Les autres condamnés voient leur peine commuée en travaux forcés (ils échappent du même coup à la guerre !). L'historien Jean-Baptiste Duroselle évalue à 250 le total des mutineries sur le front français au printemps 1917. Elles auraient impliqué un maximum de 2.000 soldats et se seraient soldées par 27 exécutions pour faits d'indiscipline collective.
À l'arrière, notons-le, on sévit avec moins de ménagement contre les défaitistes et les supposés traîtres. Ainsi fusille-t-on une pitoyable demi-mondaine, Mata-Hari.
Les exécutions et les mutineries en question
Il y eut au total pendant la Grande Guerre autour de 600 soldats français condamnés à mort et passés par les armes, 330 anglais, 750 italiens, 48 allemands (ce dernier chiffre est sans doute sous-estimé quoique les tribunaux allemands, à la différence des français, admissent les circonstances atténuantes en cas d'abandon de poste).
Ces exécutions pour abandon de poste en présence de l'ennemi, mutilation volontaire ou... crime de droit commun (viol, rapine, meurtre), eurent surtout lieu dans la première année du conflit, parfois même sans jugement, quand le général Joffre cherchait dans la troupe des responsables à la faillite de son plan XVII.
Jean-Jacques Becker, spécialiste de la Grande Guerre, rappelle cependant que le commandement français n'a pas procédé à des «fusillés pour l'exemple». En d'autres termes, il n'y a pas eu de soldats pris au hasard et fusillés pour sanctionner l'indiscipline de leur unité. Au contraire de l'armée italienne où le général Luigi Cardona, responsable du désastre de Caporetto, n'a pas craint de sanctionner les défaillances de la troupe par «décimation», à la façon de la Rome antique. Notons aussi que l'armée australienne s'interdisait les condamnations à mort comme le rappelle Nicolas Offenstadt dans Les fusillés de la Grande Guerre (Odile Jacob, 1999).
En France, dans les années 1920, beaucoup de fusillés furent réhabilités à la demande de leurs compagnons survivants ou de leurs familles et l'on construisit même des monuments en leur souvenir, par exemple à Vingré (Aisne). La plupart ont aussi leur nom sur le monument aux morts de leur village, les concepteurs de ces monuments s'étant rarement appesantis sur les conditions de leur disparition... Les Anglais ont quant à eux attendu 1993 pour une démarche de «pardon» à l'égard de leurs fusillés.
Les mutineries du printemps 1917 sont passées pratiquement inaperçues des contemporains et n'ont suscité l'intérêt des historiens qu'à partir des années 1930.
Les soldats fusillés de 1914-1915 ont inspiré au cinéaste américain Stanley Kubrick Les sentiers de la gloire (1957), avec Kirk Douglas dans le rôle principal. Remarquable sur le plan cinématographique, ce film est très éloigné de la réalité de la guerre. Un autre film, français celui-là, évoque des soldats jetés sur les lignes ennemies pour s'être volontairement mutilés : Un long dimanche de fiançailles (Jean-Pierre Jeunet, 2004). Le fait de punir de la sorte des insoumis s'est peut-être produit mais rien ne l'atteste selon Jean-Jacques Becker.

mardi 19 octobre 2010

La Guerre Chimique (1915-1918)

Sous titrée « Gaz ! Gaz ! Gaz ! », une exposition est présentée à l'Historial de Péronne jusqu'au 14 novembre 2010 (1). Dans une salle à part sont exposés 150 objets, œuvres et documents d'origine venus surtout des collections de l'Historial de la Grande Guerre et traitant des gaz de combat utilisés de 1915 à 1918. Pour ceux qui veulent plus d'informations on peut lire un ouvrage intéressant (2), riche en illustrations, rédigé par des universitaires, détaillant les différents aspects de cette guerre des gaz comme les rapports avec le droit international, les populations civiles et militaires, le traitement médical des gazés (pénible), la mort par les gaz, la mémoire et l'oubli.

L'ARME SUPRÊME ?

Les gaz furent utilisés pour la première fois par les Allemands en avril 1915 à Langemarck proche d'Ypres en Belgique. Le retentissement fut considérable. Sur le terrain, des régiments surpris et paniqués refluèrent et une indignation mondiale dénonça la « barbarie boche » utilisant de telles méthodes. Mais très vite l'Angleterre, dès 1915 et la France en 1916 ripostèrent en fabriquant et en usant des gaz de combat et en trouvant des moyens de protéger leurs soldats. Comme ces affreux (sur le plan esthétique) masques et des combinaisons étanches. Les gaz furent plusieurs fois employés des deux côtés jusqu'à la fin de la guerre. La dernière grande tentative fut allemande sur le Chemin des Dames en 1918. Mais les gaz ne furent pas « l'Arme suprême » qui aurait mené à la victoire. Les fronts (et les hommes) ont tenu bon et les pertes humaines dues aux gaz furent moins élevées que celles engendrées par les autre moyens de combat comme l'artillerie. Les historiens estiment le gaz responsable de 0,2 % des pertes françaises mais parfois plus par endroits. Et moins de 0,5 % de tous les morts sur le front occidental de 1914 à 1918. Le bilan est d'ailleurs difficile à établir parce que d'une part une censure implacable sévit de 1915 à 1918 pour cacher ces morts dues à l'emploi du gaz et d'autre part ensuite il y eut bien des gazés qui décédèrent et il y eut aussi de nombreux morts parmi le personnel des usines de fabrication à cause des fuites.

L'ENNEMI INTIME

N'empêche, et ce fut là le paradoxe, dans la mémoire des combattants et des opinions civiles, les gaz vont rester comme l'aspect le plus horrible de la Grande Guerre. Plus que les lance-flammes, les mitrailleuses, les mines, les combats au corps à corps. Stéphane Audoin Rouzeau explique pourquoi le gaz c'est l'ennemi intime. Il vous enveloppe d'un brouillard jaune, il ne fait pas de bruit mais il est de plus en plus perfectionné (après les gaz suffocants, il y eut les gaz vésicants, l'ypérite), il s'insinue dans le corps, vous étouffe, vous brûle, vous attaque le visage. Comme en témoignent les photos qui frappèrent l'imagination de combattants aveugles se déplaçant à la queue leu leu, se tenant par l'épaule. Le gaz, c'est la mort sans le sang, « une transgression anthropologique ».

Dans la mémoire collective entre 1918 et 1939, la hantise des gaz pesa dans les réunions internationale à Genève et l'on se battit pour interdire les gaz dans les guerres futures. Mais il n'y eut jamais d'unanimité sur le sujet. Les gaz furent utilisés par l'armée française dans la guerre du Rif en 1925, dans la guerre d'Abyssinie par les Italiens en 1934-1935, par les Japonais en Chine dans les années 1930. En 1939 on craignit beaucoup les gaz et on distribua massivement aux populations civiles des masques qui suscitaient l'effroi ou l'ironie des caricaturistes. Vaine crainte puisqu'ils ne furent pas utilisés sur le plan militaire entre 1939 et 1945. Mais ailleurs. Après on les voit ressurgir dans différents conflits. Comme au Vietnam, dans la très meurtrière guerre entre l'Irak et l'Iran. En Algérie aussi (surtout en Kabylie) par une brigade spécialisée traitant les grottes refuges des fellaghas. Il y a cependant une convention anti-gaz avec destruction des stocks signée en 1993 et en vigueur depuis 1997. Mais elle n'a pas été signée par Israël, la Corée du Nord, la Syrie, la Chine, l'Iran et d'autres pays sont suspectés de détenir des armes chimiques. Sans négliger d'autres menaces. En 1995 un groupe terroriste utilisa un gaz meurtrier dans le métro de Tokyo. Pour l'instant un acte unique.

UNE AFFAIRE ALLEMANDE ?

C'est le titre d'un paragraphe de l'article d'Annette Becker (fille d'Annie Kriegel) sur les gaz « rumeur, mémoire et oubli ». Après 1918, il y eut en Allemagne des polémiques sur la responsabilité de l'armée germanique (elle avait tiré la première). Jünger en parle dans son livre « la mobilisation totale » critiqué par Walter Benjamin qui dénonça « le fascisme allemand ». Plus curieux, Annette Becker a relevé dans Mein Kampf (publié en France en 1995 par les Nouvelles Editions Latines) des lignes étranges. Hitler fut, on le sait, gazé légèrement avant la fin du conflit en 1918. Il écrit : « Si l'on avait au début et au cours de la guerre tenu une seule fois douze ou quinze mille Hébreux (sic) corrupteurs du peuple sous les gaz empoisonnés que des centaines de milliers de nos meilleurs travailleurs allemands de toute origine et de toutes professions ont dû endurer au front, le sacrifice de millions d'hommes n'eût pas été vain. ». Annette Becker y voit dès 1924 « deux obsessions, celle de la trahison juive et celle des gaz ».

Mais Hitler savait-il que c'est un ingénieur allemand Fritz Haber, Prix Nobel de chimie, travaillant avant 1914 pour la firme Leibig qui fut à l'origine de la guerre des gaz ? Et en supporta l'opprobre universelle et même en Allemagne dans les années 1920-1930. D'autant qu'il avait témoigné pendant la guerre de convictions nationalistes. Or Fritz Haber auquel l'Historial a consacré une exposition ce dernier printemps était un juif converti au protestantisme. En 1933, après la prise du pouvoir par Hitler il refusa d'aryaniser le personnel de son institut, gagna la Suisse et mourut plus tard d'une crise cardiaque. Son fils Hemann Haber s'était installé en France en 1929 et ne voulut pas revenir en Allemagne en 1933. Il demanda la nationalité française à plusieurs reprises, y compris sous le Front populaire. Elle lui fut constamment refusée. Pesait sur lui « une culpabilité héréditaire ». Il réussit avec sa famille à gagner les États-Unis en 1941. Il s'y serait suicidé en 1947. À des années de distance, imitant sa mère qui avait fait de même pendant la Grande Guerre. Parce qu'elle aurait désapprouvé son mari ? Annette Becker conclut : « Jamais rien n'a pu être prouvé sur ce point »…

Jean-Paul ANGELELLI. Rivarol du 30 juillet au 2 septembre 2010

(1) Château de Péronne. BP 20063 - 80201 Péronne Cedex. Tél.: 03-22-83-14-18. < info@hisrorial.org >. À noter une exposition annexe sur Pierre Mac Orlan, né à Péronne en 1882, blessé en 1916 lors de la bataille de la Somme.

(2) Gaz ! Gaz ! Gaz ! La guerre chimique 1914-1918. 112 pages. 31,80 euros. Editions 5 continents. Commandes à Historial de la Grande Guerre.

mardi 27 octobre 2009

Les fusillés et les charognards

Ces politiciens qui choisissent le quatre-vingtième anniversaire de la fin de la Grande Guerre pour se battre à coups de cadavres de Poilus sont des ignares et des salauds. Jospin et Chirac mais aussi Seguin, Millon, Villiers, Devedjian et autres, qui, le cul vissé dans leurs fauteuils, osent gloser sur des gosses crevés dans la boue, le froid et la merde voilà quatre vingt ans, tous poursuivent, dans cette querelle d’un autre âge, des visées de basse politique.

Les uns déterrent les mutins fusillés pour peaufiner leur image auprès de la Gauche-Plurielle ; les autre renvoient au néant ces pauvres morts pour plaire à la Droite-Plus-Rien.

Le socialiste Jospin adresse un message aux gangs d’extrême gauche et aux bandes allogènes en déguisant les mutins en précurseurs de la coalition PS-PC-Verts : citoyens, internationalistes, pacifistes et même immigrationnistes puisqu’en somme, ils auraient été partisans d’accueillir les sans-papiers venus d’outre-Rhin.

Le gaulliste Chirac joue l’indignation à l’intention des abrutis qui le croient encore patriote alors qu’il a accepté tous les abaissements : repentances à répétition, suppression du service militaire, réduction du budget des armées, reconnaissance des tueurs des Brigades internationales comme anciens combattants, maintien du traître Boudarel au sein de l’université et hommage algérien, en France, aux porteurs de valises du FLN.

Bien sûr, tous se réconcilient pour cracher sur Pétain. Chirac en refusant l’hommage traditionnel du 11 novembre au vainqueur de Verdun, Jospin en l’accusant, avec la complicité des merdias d’avoir été le fusilleur des mutins.

Seuls des charognards peuvent se livrer, en vertu de calculs aussi sordides, à une pantomime aussi obscène autour des restes de quelques pauvres gars.

Car les mutineries de 1917 ne furent ni acte politique ni remise en cause des valeurs patriotiques. Seulement un drame humain.

Les mutins ne furent ni martyrs de la Grande Révolution ni traîtres à la patrie.
Rien que des malheureux harassés et révoltés par l’incompétence d’un Etat Major que l’affaire des fiches avait livré aux officiers les plus nuls pourvu qu’ils fussent bien vus des Loges. De la viande à canon que l’on ne tirait de l’enfer des tranchées que pour l’envoyer à la mort dans des offensives inutiles dont certaines furent, en une journée, plus meurtrières que l’actuelle catastrophe climatique en Amérique centrale (vingt sept mille Français tués le 24 août 1914 !).

Même au Comité secret que l’Assemblée avait institué dans l’espoir (déçu, bien sûr) de débattre de la guerre sans que des députés corrompus trahissent le secret-défense, ces chefs furent dénoncés comme des incapables.

Et puis, cette mobilisation du ban et de l’arrière-ban de la politicaille et des merdias autour d’un drame quasi séculaire est grotesque. Aussi douloureux qu’il soit, l’événement est très exactement un "détail de l’histoire de la première guerre mondiale". Détail affreux, lui aussi, mais détail. Les refus d’obéissance affectèrent moins d’un combattant sur cinquante, durèrent moins de six semaines sur deux cents de guerre et n’entraînèrent que soixante-quinze morts sur un million et demi de tués.

Mais, autour de ce détail-là aussi, que de mensonges !
Les mutins n’étaient inspirés ni par l’exemple de leurs "frères" de l’armée russe qui avaient mis crosse en l’air, ni par les appels des pseudo-pacifistes socialistes stipendiés par Berlin que Léon Daudet appelait les embochés.

Au front, on tenait les premiers pour des déserteurs, les seconds pour des planqués et les deux pour des traîtres. Témoins et historiens sérieux sont d’accord là-dessus.
Pierre Miquel raconte(1) que les troupes russes du 1er bataillon de la 3e brigade combattant en France, le premier à désobéir, furent si mal traitées par les Poilus qui les considéraient « moins bien que des blessés allemands » qu’on les renvoya à l’arrière pour éviter des lynchages.

Guy Pedroncini a établi(2), sur les dossiers de la Justice militaire et de l’Etat-major, que dans les 115 unités (75 régiments d’infanterie, 23 bataillons de chasseurs et 12 régiments d’artillerie) les mutineries furent un « phénomène spontané » qui ne se manifesta que dans un milieu particulier du front où l’on n’avait que méfiance et mépris pour l’arrière.

Jacques Chastenet explique(3) que Pétain, loin d’être un fusilleur, améliora l’ordinaire et le régime des permissions, se rendit dans les unités contaminées, parla directement aux hommes, s’adressant à leur coeur, et leur montra qu’ils n’étaient pas « aux yeux des chefs une pure machine, une simple chair à canon ».

Pour autant, l’indignation théâtrale de Chirac est hors de proportion. Jospin n’a pas demandé la réhabilitation des mutins. Il s’est borné à proposer de « réintégrer dans la mémoire collective ces soldats fusillés pour l’exemple ».

Est-ce si scandaleux ? Cela mérite-t-il que des politiciens qui n’ont jamais entendu siffler que les balles de tennis montent sur leurs grands chevaux pour dénoncer cette « réhabilitation inopportune » ?

Les mutins de 17 ont payé pour le crime qu’on leur imputait il y a près d’un siècle. Ils avaient, avant de craquer, connu comme leurs camarades l’enfer des tranchées, la faim, le froid, les rats, la souffrance, les blessures, les bombardements, le spectacle quotidien de la mort, la colère de voir l’arrière se goberger.

N’ont-ils pas droit à ces circonstances atténuantes qu’on accorde aujourd’hui aux criminels les plus pervers ?
Au surplus, ces fusillés ne furent pas les seuls mutins. D’autres, épargnés, ou condamnés puis graciés, reprirent le combat et sont aujourd’hui des héros.
Pourquoi faut-il, là aussi, là encore, que des caciques gaullistes, toujours eux, fassent obstacle à la réconciliation des Français ?

Encore une fois, témoins et historiens sont formels : les mutins n’étaient ni des déserteurs ni des saboteurs ; ils étaient des soldats épuisés, dont certains n’avaient pas eu de permission depuis deux ans. Des hommes excédés par la discipline imbécile qu’on leur imposait, à eux, combattants plus que suffisamment aguerris, de la chair à canon qu’épouvantait l’incompétence de certains chefs.

A propos de l’ardeur au combat, le médecin aide-major Benoît, qui servait au Chemin des Dames pendant les mutineries, écrit en date du 30 avril 1917(4) : « Nos hommes sont des gars qui en ont vraiment dans le ventre. Quand on leur dit que pour la troisième fois nous allons remonter, ils grognent leur habituel "Y’a d’l’abus !" et, tout en marmonnant, ils remettent sac au dos ».

Sur la discipline, l’écrivain Georges Duhamel, médecin héroïque pendant la Grande Guerre et qui n’est suspect ni de gauchisme, ni de pacifisme ni de défaitisme, raconte(5) comment un soldat nommé Bouin fut puni pour l’unique raison qu’il portait le même patronyme qu’un médecin. Désigné par erreur pour la garde, ce dernier, n’ayant pas obtempéré, avait été inscrit au tableau des punis alors que son grade et sa fonction le protégeaient d’une telle sanction. « La punition a été portée au tableau pour un Bouin ; comme il faut qu’elle soit faite, paraît que c’est vous qui la ferez ! » décréta un gradé.

Autre témoignage, celui du tonnelier Louis Barthas(6), contraint pendant des heures à faire des demi-tours, des à droite-droite, à se présenter au chef en claquant les talons (jamais assez fort), à saluer vingt fois le même officier (jamais assez raide) : « Passe encore, quand on a vingt ans, de faire ces singeries, mais à quarante ans ! Et après avoir subi trois ans de service et trois ans de guerre ! »

Quant à la valse des ordres et contre-ordres, le même Barthas en donne un aperçu à la date du 16 avril 1917 : « Depuis huit jours, ordres, contre-ordres se succédaient, prouvant l’incohérence complète qui régnait en haut lieu. Un jour, on apprenait que le 296e régiment était affecté à tel corps d’armée, pour s’entendre dire le lendemain au rapport qu’on était remplacé dans notre division qui allait au repos. Brusquement on annonçait un départ pour les lignes le soir même. Un coup de téléphone au dernier moment différait ce départ au lendemain et le lendemain au surlendemain... Ce désarroi du commandement, ces incertitudes avaient une fâcheuse répercussion sur l’esprit du soldat... »

Quant aux mutineries elles-mêmes, le médecin aide-major Benoît raconte : « Cela s’est passé ainsi : un régiment qui était descendu des tranchées recevait l’ordre d’y remonter. Il refusait, demandait des permissions d’abord, du repos ensuite. A ma connaissance aucun officier ne fut molesté. A leurs objurgations, les hommes répondaient qu’ils étaient tous dans le même sac et que les officiers devaient se joindre à eux. Puis ils lançaient des fusées éclairantes, des fusées rouges, un petit feu d’artifice. Un enfantillage, quoi ! »

Ces "enfantillages" envoyèrent au conseil de guerre quatre mille soldats dont six cent vingt-neuf furent condamnés à mort et soixante-quinze exécutés.

Encore faut-il savoir que ces exécutions réparties sur dix mois ne changèrent rien à la moyenne puisque, mutinerie ou pas, on fusilla entre août 1914 et novembre 1918 huit hommes par mois (pour désertion au feu, pillage, refus d’obéissance au feu, etc.).

De plus en plus d’historiens s’accordent donc à penser que les « décimations » sont une légende et que la modération avec laquelle les arrêts du tribunal militaire furent appliqués est à porter au crédit de Pétain qui, loin d’être le fusilleur que la mafia politico-médiatique voudrait décrire, se montra économe du sang des Poilus et soucieux de leur confort, décidant d’attendre « les tanks et les Américains » avant de reprendre l’offensive dont « le sieur Nivelle », général imposé par les Loges, avait fait une boucherie où cent cinquante mille hommes furent dépecés.

Henri Castex et Abel Clarté notent(7) que le parlementaire qui exposa les raisons profondes des mutineries s’appelait Pierre Laval et que le général qui les fit cesser, non par les pelotons mais par une ferme conciliation, s’appelait Pétain...
En somme, le résultat le plus clair de l’imbécile querelle que feignent d’avoir Jospin et Chirac pourrait être de rappeler que, vingt ans avant 1940, « le Maréchal et le Maquignon » servaient déjà ensemble la même cause : la défense du sang français.
Serge de Beketch Le Libre Journal de la France Courtoise - du 11 novembre 1998

(1) Pierre Miquel, La Grande Guerre (Ed. Fayard)
(2) Guy Pedroncini, Les Mutineries (P.U.F.)
(3) Jacques Chastenet, Histoire de la IIIe République (Ed. Hachette)
(4) Dr Benoît, La Sainte Biffe (Ed. Don Bosco)
(5) Georges Duhamel, Civilisation (Mercure de France)
(6) Henri Barthas, Carnets de guerre (Ed. Maspero)
(7) Henri Castex et Abel Clarté, Les Comités secrets (Ed Roblot)

vendredi 22 août 2008

L'année 1917 (1)


Le chemin des Dames
Au cours de la Première Guerre mondiale, 1917 fut l'année de tous les dangers. Elle commença en effet par la célèbre et désastreuse offensive du chemin des Dames, ordonnée par le général Nivelle. On a le cœur serré au spectacle de cette tragédie, désastre humain qui jaillît bien tourner au désastre militaire et politique. Mais qui était responsable ?
Pourquoi le président du Conseil, Briand, et ses ministres avaient-ils nommé Nivelle au détriment de chefs plus chevronnés et plus haut placés, Foch, Pétain ou Castelnau? Ce choix plut à l'état-major de Chantilly, d'autant plus qu'il avait été proposé par Joffre, mais déplut à la plupart des officiers.
Toutefois. en 1916, Nivelle avait contre-attaqué avec brio à Douaumont et multiplié les contre-offensives pour briser l'effort allemand contre Verdun. Or les politiques étaient avides d'une victoire que la plupart des militaires estimaient encore lointaine.
Nivelle, commandant en chef
L'offensive préconisée par Nivelle devait prendre les Allemands en tenaille dans le saillant d'Arras, Noyon et Soissons, et, pensait-on, réduire de beaucoup la durée de la guerre. L'attaque prudente et progressive prévue par Joffre devait se transformer en assaut concentré sur deux jours, destiné à rompre le front.
Par malheur, fin février, les Allemands se replièrent sur la ligne Hindenbourg, échappant à la prise en tenaille, et, début mars, ils s'emparèrent sur un officier tué des plans de l'opération. Tout était donc à refaire. Ou plutôt à ne pas faire, car le repli allemand avait fait perdre toute confiance dans l'attaque aux militaires et aux politiques.
De plus, à l'issue d'un hiver difficile, le moral des troupes était bas. Le nouveau président du Conseil, Ribot, ne se montrait pas enthousiaste, et le ministre de la Guerre, Painlevé, qui avait accepté de revenir après avoir donné sa démission à la nomination de Nivelle, l'était encore moins.
Pétain ne croyait pas à la percée. « Nous ne possédons pas les moyens de la réaliser. Les posséderions-nous qu'il nous faudrait des troupes fraîches pour l'exploitation. Disposez-vous des cinq cent mille hommes qui seraient alors nécessaires ?» Les Britanniques, eux aussi, se montrèrent sceptiques, même s'ils accomplirent avec loyauté leur part de l'effort. Seuls deux hommes gardaient confiance : Nivelle et Poincaré.
La responsabilité de Poincaré
Néanmoins, Nivelle, se trouvant seul contre tous, offrit alors sa démission. Mais l'homme de la situation était là: Poincaré, président de la République et par conséquent chef suprême des armées. Poincaré, qui avait joué un si grand rôle pour rendre la guerre inévitable, et qui par la suite devait contribuer avec ardeur à l' exaspération de l'Allemagne vaincue. Poincaré, donc, loin d'accepter la démission de Nivelle, décida que l'offensive aurait lieu.
La perspective de l'action et les importants mouvements de matériel que sa préparation entraînait fit cependant remonter un peu le moral, et même les Russes (on était à quelques mois de la révolution soviétique) acceptèrent d' y prendre part. Nivelle, qui avait établi son quartier général à Compiègne pour être plus près du front, faisait la tournée des popotes, déclarant: « Fini, cette fois, le barbotage dans la boue des tranchées! Le Boche sera reconduit tambour battant à ses frontières et au-delà. Vous entrerez dans les lignes ennemies comme dans du beurre lorsque notre formidable artillerie aura arrosé leurs tranchées et anéanti leurs défenses ».
À l'arrière, l'optimisme était aussi de mise. Tous discutaient des préparatifs en cours avec beaucoup d'enthousiasme ... mais peu de discrétion. Dans les bureaux, on en vint même à étudier des plans de démobilisation.
Pendant ce temps, les Allemands renforçaient leurs défenses et arrosaient les premières lignes d'un tir in-'cessant et meurtrier; un second coup de chance fit même tomber entre leurs mains, le 4 avril, les plans du dispositif de la cinquième armée et ses objectifs: c'était un simple sergent-major de zouaves qui en était porteur. Ce fait jeta la consternation à l'état-major, mais ne suffit pas à ébranler la confiance de Nivelle et encore moins celle de son chef de cabinet. le colonel Audemard d'Alençon. Ce dernier expliqua le la mai à un général de division ce qui allait se passer dans le secteur du chemin des Dames : « Nous arriverons ici, ici et ici, et ce sera fait ! » Le général murmura : « Nous y arriverons, ou nous n'y arriverons pas ... » En première ligne, Mangin attendait l'offensive avec optimisme, au point que le général Micheler confia à Clemenceau (alors sénateur) qu'il trouvait ses préparatifs "téméraires".
De plus, les premiers essais des chars d'assaut s'étaient révélés décevants. Peu avant, quatre-vingts d'entre eux s'étaient fait détruire en une seule attaque. Le troisième bureau considérait pour sa part que le mauvais temps à lui seul était un obstacle rédhibitoire.
À l'aube du 16 avril
L'offensive eut lieu malgré tout, sous une pluie glaciale qui avait duré toute la nuit, dans une boue que le dégel faisait monter dans les tranchées jusqu'à hauteur des genoux.
Le 16 avril, à six heures du matin, un million de fantassins sortirent des tranchées sur 65 km de front. Ils atteignirent les premières lignes allemandes, les secondes. parfois les troisièmes. Pour se rendre compte avec stupeur que l'artillerie n'avait détruit ni les réseaux de fil de fer barbelé ni les nids de mitrailleuses. Car les tranchées allemandes étaient bétonnées, et des boyaux et des tunnels reliaient les postes entre eux. Les hommes furent fauchés par centaines, sans même se rendre compte d'où venaient les tirs !
Dès sept heures, la bataille de Craonne était perdue. À neuf heures. elle l'était à Laffaux. L'artillerie ayant pris du retard à cause des intempéries. elle déclencha trop tard un tir de barrage qui à plusieurs endroits écrasa ses propres troupes. À midi, le malaise régnait à l'état-major. L'arrivée des premiers trains de blessés répandit l'effroi à Paris. Dès onze heures, les troupes d'exploitation regagnèrent leurs cantonnements sans avoir été engagées. Beaucoup de combattants ne purent regagner les leurs qu'à la faveur de la nuit.
Fatalité ou aveuglement ?
Nivelle avait promis d'arrêter l'offensive si elle ne donnait pas de résultat en deux jours. Il n'en fit rien, et Poincaré refusa de s'en mêler ! Le 4 mai, l'assaut reprit, toujours sous une pluie glacée et sans préparation, faisant des centaines de morts en moins d'une heure à Laffaux. C'est le 15 mai seulement que Nivelle fut relevé de son commandement et remplacé par Pétain. Les combats ne purent cependant cesser tout à fait que vers le 22 mai.
L'afflux des blessés dans toute la France (les hôpitaux du front étaient débordés) sema la consternation. « On nous a assassinés ! » criaient aux passants depuis leurs camions les hommes ramenés au repos. La censure constata que le ton des lettres des soldats rescapés était des plus noir. Les officiers eux-mêmes ne voyaient plus d'issue à la guerre. La responsabilité de Nivelle, qu'il tenta en vain de rejeter sur ses seconds, était lourde.
Toutefois, lorsqu' il passa en conseil de guerre, aucune faute militaire ne fut relevée contre lui. Sans doute cet officier brillant, qui avait su séduire par son allure et son enthousiasme, avait-il été victime de son aveuglement. Mais force est de constater que, mis en présence des faits, Poincaré n'avait pas pris la décision d'empêcher l'offensive, au moment décisif où Nivelle lui-même était prêt à y renoncer.
C'est à Pétain que revint la tâche ingrate et pénible de faire face aux mutineries qui éclatèrent et de remonter le moral de l'armée. Ces mutineries sont la conséquence de l'échec sanglant de l'offensive, mais aussi d'une propagande pacifiste et de trahisons auxquelles l'attitude complaisante du ministère de l'Intérieur avait laissé le champ libre...
Pierre de Laubier. FDA août 2007

L'année 1917 (2)


Subversion et mutineries
Les mutineries de 1917 sont la conséquences de l'effondrement du moral des troupes après l'offensive du chemin des Dames. Mais le ressentiment des soldats après les lourdes pertes que les erreurs de Nivelle avaient entraînées n'explique à lui seul ni la durée ni l'étendue des mutineries. Elles ont aussi été suscitées par une propagande active, couverte de façon étonnante par le ministre de l'Intérieur.
Les mutineries éclatèrent dans une unité qui n'avait pas pris part aux combats d'avril, et se répandirent aux premières lignes, révoltes, refus d'obéissance et désertions prenant peu à peu des proportions effrayantes. Qu'elles aient commencé parmi les troupes de l'arrière n'est pas étonnant : c'est en général après l'action que le moral s'effondre, et plus facilement à l'arrière qu'au front. D'autant plus que l'arrière est plus vulnérable à la propagande.
La propagande à l'œuvre
Beaucoup s'activaient en effet pour jeter de l'huile sur le feu. On était en 1917, et il serait naïf de croire que la révolution ne couvait qu'en Russie (elle devait éclater en Allemagne et en Autriche aussitôt après la guerre). Dans les gares, la propagande faisait rage auprès des permissionnaires, et des officines fournissaient des vêtements civils aux déserteurs, qui furent 21 000 à la fin de l'année.
Les mesures prises pour éviter les fuites et la propagande n'avaient pas été aussi rigoureuses qu'on le croit. Le ministre de l'Intérieur, Louis Malvy, avait omis de faire arrêter les 2 500 agitateurs dont les noms étaient consignés dans le "carnet B". Anarchistes, marxistes, imprimaient leurs tracts en plein Paris, tel Sébastien Faure qui reçut même une subvention pour fonder la feuille séditieuse Ce qu'il faut dire et, arrêté en 1916 pour une affaire de mœurs dans un jardin public, vit l'affaire étouffée ...
Un anarchiste, Mauricius, prêchait impunément le défaitisme dans les usines, ainsi qu'un certain Merrheim, secrétaire de la fédération syndicale des métaux; citons encore Hubert, secrétaire du syndicat des ouvriers du bâtiment, Péricat, Hasfeld, Mecheriakoff, Cahen de Caiffa et un certain Garfunkel, qui dirigeait une agence de désertion. Tous avaient bénéficié de la mansuétude du ministre de l'Intérieur.
Que fait le ministre de l'Intérieur ?
Duval, rédacteur en chef du Bonnet rouge (propriété de Miguel Almereyda), fut trouvé en possession d'un chèque de 150 000 F tiré sur une banque suisse et signé Marx ... Ce banquier de Mannheim était le principal bailleur de fonds des espions allemands à l'étrangers. Mais Duval fut relâché. Malgré huit condamnations dont deux pour incitation à la mutinerie, Almereyda avait joui de la protection de Malvy depuis 1914, avec ses acolytes Goldsky, Landau et Joucla. Malvy ne suspendit ses subventions qu'en 1916 sur ordre de Briand. Le journal fut alors financé par Marx et continua de paraître malgré les protestations de Léon Daudet et Maurice Barrès.
En juin, il y avait 70 000 grévistes dans les usines. Ce qui n'avait qu'un rapport indirect avec les hécatombes du chemin des Dames, car certains griefs des combattants s'adressaient aux ouvriers : « Pourquoi irions-nous nous battre pour quelques sous par jour alors que les ouvriers d'usine, en sécurité, gagnent quinze à vingt francs ? » disaient-ils. Ce qui n'empêchait pas la propagande pacifiste d'être faite par le comité de défense syndicaliste, la fédération des métaux, le syndicat des instituteurs.
Pétain fait face
Le général Pétain envoya à Painlevé, ministre de la Guerre, un long rapport qui détaillait les causes des mutineries. « On trouve, au fond de ces actes d'indiscipline, la question des permissions, l'ivrognerie et - il faut bien l'avouer les erreurs commises par le haut commandement lors des récentes offensives. Il faut aussi mentionner la faiblesse dans la répression des crimes et délits militaires.» Il fait aussi état des ravages de la propagande révolutionnaire « Ces tracts, ce n' est pas un secret, sont imprimés et distribués par la C.G.T »
De même qu'il avait énuméré les nombreuses causes des mutineries, Pétain, dont le caractère prudent et le sens aigu des réalités faisaient l'homme de la situation, prit une longue série de mesures, disant : « Certains faits sont profondément ressentis par les hommes du front, il faut les faire disparaître ... Je me considère comme un médecin chargé de guérir cette maladie de l'armée.» Il réclama la surveillance des gares, la neutralisation des agitateurs et des journaux subversifs. Puis il organisa le système du roulement, qui permettait une relève plus fréquente des unités au front. Cette réorganisation fut lente, et jusqu'à la fin de 1917 l'armée française fut hors d'état de mener une offensive, voire d'y résister. Mais Pétain disait sagement: « J'attends les chars et les Américains. »
Fin mai encore, le nouveau commandant en chef avait pu cacher la nouvelle aux Britanniques (Haig, commandant des troupes britanniques, et le Premier Ministre Lloyd George ignoraient tout), et Poincaré ne l'apprit que le 29. Quant aux Allemands, informés par trois prisonniers évadés, ils n'exploitèrent pas ce renseignement malgré les avertissements du Kronprintz. L'armée britannique montra d'ailleurs une loyauté sans faille. Haig, qui s'abstint de prévenir son gouvernement, mena des opérations de diversion pour dissuader une offensive allemande qui, si elle s'était produite, aurait été fatale, au moment où il n'existait plus que deux divisions sûres entre Soissons et Paris.
C'est à partir de juillet, alors que la discipline avait été restaurée dans la troupe, que des mesures furent enfin prises contre la propagande : Le Bonnet rouge interdit, Duval, Almereyda. Landau, Goldsky furent arrêtés, ainsi que pas moins de 1 700 agitateurs. Malvy devait être condamné à cinq ans de bannissement par la Haute Cour en 1918.
Quant aux mutins eux-mêmes, 412 furent condamnés à mort en cour martiale dont 356 virent leur peine commuée (dont 219 par Pétain lui-même) et trente seulement furent exécutés. Il faut cependant y ajouter les exécutions dont les chefs locaux avaient pris l'initiative sous l'effet de la panique. La suppression des cours martiales, l'année précédente, avait favorisé ces punitions expéditives. Elles furent trop nombreuses, injustes et cruelles, mais leur nombre est inconnu.
Une tragédie humaine ... et politique
Les mutineries de 1917 furent un drame tragique au milieu de cette grande tragédie qu'était la guerre. Bien des mutins avaient été d'abord des combattants courageux. Tous méritent notre compassion et notre compréhension. Mais ceux qui les ont poussés à ces actes d'indiscipline sans en payer eux-mêmes le prix ne méritent ni l'une ni l'autre.
Beaucoup d'idéologies se proclament "humanistes" et se proposent de faire le bonheur de l'"humanité". Il faut se méfier des dérivés du mot "homme", car ceux qui déifient l'humanité sont prêts à sacrifier de nombreuses vies humaines pour parvenir à leurs fins. Et les victimes s'accumulent sans que le bonheur promis soit en vue.
On se sert du nom du général Nivelle pour présenter l'armée, les officiers, l'état-major, comme un ramassis de brutes sanguinaires. Or, c'est contre l'avis de l'armée que Nivelle avait lancé son offensive, avec l'appui décisif de Poincaré. La responsabilité de ce dernier est lourde, comme elle l'avait été dans le déclenchement de la guerre, et comme elle devait l'être dans l'application aveugle et brutale du traité de Versailles.
Le drame de 1917 résume toute la guerre. Il révèle les souffrances des soldats mais aussi leur héroïsme. Il révèle la foi dans la patrie d'une armée dont beaucoup d'officiers avaient pourtant été persécutés par la politique anticléricale. Il révèle enfin les vices d'un régime qui, pourtant, devait durer encore vingt ans, le temps qu'une autre guerre mondiale éclate.
Pierre de Laubier Français d'Abord août 2007