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lundi 23 mai 2022

L’assassinat du duc de Berry et la fin de la monarchie

  

Spécialiste du premier XIXe siècle et de la Restauration, Michel Bernard Cartron vient de publier une biographie du fils de Charles X, La vie brisée du duc de Berry. Charles-Ferdinand d’Artois, né à Versailles le 24 janvier 1778 est mort assassiné par un bonapartiste à Paris le 14 février 1820, à sa sortie de l’opéra. Il est le fils de Charles X et de Marie-Thérèse de Savoie. 

Il était jeune, il aimait la vie et un peu trop les femmes. Charles Ferdinand d’Artois, duc de Berry, incarnait l’espoir de la monarchie restaurée. Bien qu’ultra, l’auteur n’évoque pas sa proximité avec la franc-maçonnerie. Sa vie légère, polygame, alors que la France sort essorée des guerres révolutionnaires et napoléoniennes, souligne le décalage entre les héritiers de saint Louis et Louis XIV et la Révolution.

Louis XVIII n’avait pas de descendant. Charles X a eu deux fils, dont l’aîné, le duc d’Angoulême n’avait pas non plus d’héritier. Le duc de Berry a eu 4 enfants, dont deux sont morts en bas âge. A sa mort, son épouse Marie-Caroline de Bourbon-Sicile est enceinte d’un fils, « l’enfant du miracle » , qui deviendra le Comte de Chambord, l’espoir de la monarchie française. À sa mort en 1883, la République aura triomphé en France.

L’assassinat du duc de Berry signe la fin de la politique d’apaisement initiée par Louis XVIII. La volonté de réconcilier les traditions monarchistes et l’idéologie révolutionnaire fait place à deux blocs opposés : les royalistes et les libéraux et, dans le pays, comme l’a redouté le roi, deux peuples ennemis en proie aux haines fratricides. Pour ces raisons, le 14 février 1820 a généré dans l’histoire de la Restauration et même au-delà une ligne de fracture qui ne sera sans doute jamais résorbée.

https://www.lesalonbeige.fr/lassassinat-du-duc-de-berry-et-la-fin-de-la-monarchie/

mardi 11 février 2020

La Restauration : renouer la chaîne des temps

La Restauration renouer la chaîne du temps.jpeg
Dans une récente synthèse, l’historien Emmanuel de Waresquiel met en lumière les traits saillants et novateurs de la Restauration Elle fut une expérience politique majeure, « tentative de mettre un terme à la Révolution en la dépassant sans pour autant la nier »
La place du Trocadéro n'est pas un simple belvédère. C'est un lieu de mémoire politique. En 2012, Nicolas Sarkozy y avait organisé une grande réunion publique entre les deux tours et, en 2017 François Fillon y tint le meeting de la dernière chance, englué dans les « affaires ». Hasard ? Dans son brillant essai La droite imaginaire, Jérôme Besnard remarque ajuste titre que cette place porte le nom d'une éclatante victoire française : le 31 août 1823, la France de la Restauration bat à Cadix les forces libérales espagnoles, remettant ainsi sur le trône madrilène le roi légitime Ferdinand VII. Par-delà les Pyrénées, d'une Restauration l'autre.
La Restauration. Angle mort de l'Histoire nationale, parent pauvre des mythes politiques ! Elle a pourtant duré quinze ans, davantage que l'Empire. Mais on retient Waterloo plutôt que Trocadéro. Jusque dans le poids des souvenirs, la Révolution et l'Empire auront grevé l'existence des deux frères cadets de Louis XVI : comtes de Provence et d'Artois, futurs Louis XVIII et Charles X. Ils ont connu les premières heures de la Révolution. Ils ont quitté la France pour les Pays-Bas autrichiens, le jour même où leur aîné infortuné s'élançait vers Varennes. Exilés aux quatre coins de l'Europe, en Angleterre, en Russie ou ailleurs, Provence et Artois ont dû, pendant un quart de siècle, mener des troupes émigrées, fomenter des complots, garder le crédit des autres nations : tenir, en somme. La France, volcan de l'Europe, était toute obscurcie de poudre; guerrière, conquérante, régénératrice, l'accès en était interdit à ses princes. Un jour, les nuages se sont écartés.
Après la morne plaine
L'aigle impérial, ivre de conquêtes contre l'Europe entière, a fini par mordre la poussière. En avril 1814, Napoléon abdique, fait ses adieux à ses grognards et s'embarque pour l'île d'Elbe, en exil. Chassé-croisé Louis XVIII débarque à Calais et entre à Paris le 3 mai. « Rien n'est plus évident au qu’un événement lorsqu'il est advenu », écrit Emmanuel de Waresquiel, éminent spécialiste de la période et auteur d'une récente synthèse : Penser la Restauration. 1814-1830 (Tallandier). Et de fait, le retour des Bourbons n'était pas gagné d'avance. Ce succès, ils le doivent d'abord à leur obstination. Louis, comte de Provence, a toujours cru en son étoile. En la légitimité. Exilé, proscrit, il n'a jamais consenti à l'abaissement de sa dignité. Monté sur le trône, il date ses années de règne à compter de 1795, c'est-à-dire de la mort de son neveu Louis XVU, l'enfant du Temple. En 1814, pourtant, le vent aurait pu tourner différemment. Metternich songe à installer le roi de Rome aux Tuileries, tandis qu'Alexandre Ier envisage l'hypothèse Bernadotte. Bref, rien n'assure à Louis XVIII ni la solidarité des Alliés, ni la certitude de régner sur la France. Ce n'est que tardivement - le 31 mars 1814 - que les Coalisés se manifestent collectivement en faveur des Bourbons. Ce retour, ils le doivent aussi à des jeux d'arcanes, à l'habileté d'un Talleyrand immortalisé dans Le Souper, et délicieusement incarné par feu Claude Rich. Ainsi, s'il est bien un mythe auquel il faut tordre le cou, c'est celui des Bourbons rentrés « dans les fourgons de l'étranger », légende noire forgée par les bonapartistes afin d'associer la dynastie légitime à une cause antinationale. Et si le second retour des Bourbons, en 1815, s'opéra par la grâce de Waterloo, si le prix à payer fut l'occupation du sol national par les nations européennes, ce prix fut âprement discuté et amoindri par les efforts du gouvernement monarchique, en la personne du duc de Richelieu. Et Balzac de rendre grâce « Quand ils revinrent, ils rapportèrent les olives de la paix, la prospérité de la paix, et sauvèrent la France, la France déjà partagée. S'ils payèrent les dettes de l'exil, ils payèrent les dettes de l'Empire et de la République ».
Défaire les nœuds, tenir le fil
L'Empire, toujours lui. Le Sénat napoléonien, au printemps 1814, proclame la déchéance de l'Empereur. Il propose ensuite une constitution à Louis, mais ce dernier refuse ces sénateurs, non contents de vouloir le « faire » roi, ont le culot de l'appeler par son nom d'état-civil, et non par sa titulature. Or, cela fait dix-neuf ans qu'il règne de jure. Surtout, Louis ne veut pas être un roi instauré, mais restauré. La constitution sénatoriale reste donc lettre morte. Louis XVIII décide d'octroyer la Charte la méthode comme le mot rappellent l'Ancienne France. Pourtant, à l'image du régime, le texte (76 articles), est original et novateur, ménageant la chèvre et le chou. La souveraineté appartient au roi qui, seul législateur, propose, sanctionne et promulgue la loi. Il convoque les Chambres, nomme les pairs et, comme sous l'Ancien Régime, « toute justice émane de lui ». Quant au préambule, il ne dit mot de la Révolution, jamais nommée. Après la grande fracture, il s'agit de « renouer la chaîne des temps ». L'ombre de 1789 plane cependant sur le texte constitutionnel, lequel débute par l'énumération des « droits publics des Français » égalité civile, libertés publiques, garantie des acquisitions de biens nationaux. « Le vœu le plus cher à notre cœur, c'est que tous les Français vivent en frères », proclame le préambule. La réconciliation est le but assumé « un traité de paix après une longue guerre », selon le libéral Guizot.
Pourtant, déjà, l'interprétation de la Charte fait débat. Quant à sa nature, d'abord charte octroyée, dépendant de la seule libéralité du souverain ? Ou pacte politique entre le prince et la nation assemblée ? En 1830, cette question profonde sera d'une actualité brûlante. On se déchire aussi quant aux pouvoirs accordés aux députés. Ceux-ci, en principe, ne peuvent initier des propositions de loi. Quant au ministère, il n'est pas responsable. C'est donc autour du droit d'amendement (art. 46) et de pétition que va se jouer la bataille entre députés et gouvernement du roi.
Et, contre toute attente, ce sont les ultras qui usent d'abord de ce ressort-là. Face à une monarchie jugée trop débonnaire, voire laxiste, ces députés ferraillent. Majoritaires au sein de la « Chambre introuvable », ils mènent la vie dure au gouvernement ce n'est pas le moindre des paradoxes de la Restauration que d'avoir donné la primeur du parlementarisme moderne à des chevaliers de la contre-Révolution. Plus tard, ce sont leurs adversaires libéraux qui emploieront les mêmes armes parlementaires, les retournant cette fois contre la monarchie. Charles X, avec ses ordonnances de Saint-Cloud (conformes à la Charte, mais déplaisant aux libéraux !), en fera les frais. Au printemps des lys succédera Juillet.
Demain sur nos tombeaux
La Varende a peint avec brio le cortège de Charles X traversant la Normandie en 1830 pour s'embarquer à Cherbourg. « Le dernier voyage de la légitimité », écrit Waresquiel. C'est pourtant bien le drame de la Restauration d'attirer plus le regard sur sa chute que sur son contenu. Or, si la période a ses limites, elle a aussi ses mérites. Entre 1814 et 1830, c'est d'abord la France qui est restaurée. Dans la paix retrouvée, elle revit. Barbey d'Aurevilly y voit « un moment superbe pour la France, convalescente monarchique, à qui le couperet des révolutions avait tranché les mamelles, mais qui, pleine d'espérance, croyait pouvoir vivre ainsi, et ne sentait pas dans ses veines les germes mystérieux du cancer qui l'avait déjà déchirée, et qui, plus tard, devra la tuer ». Stendhal, lui, loue le « degré de bonheur dont la France jouit sous le règne de Charles X ». Ce dernier, roi depuis 1824, est sacré à Reims le 29 mai 1825. Ce n'est pas seulement le dernier sacre de notre Histoire c'est aussi, à l'époque, le dernier depuis celui de son frère aîné Louis XVI en 1775. Cinquante ans plus tôt ! Ce sacre doit finir « positivement l'ère des révolutions » (Charles Nodier). Chateaubriand a écrit des pages mémorables sur cette « cathédrale décorée de papier peint », confiant, dans un style bien à lui, qu'il aurait préféré voir « le Roi à cheval, l'église nue, ornée seulement de ses vieilles voûtes et de ses vieux tombeaux, les deux Chambres présentes, le serment de fidélité à la Charte prononcé à haute voix sur l'Évangile ». Toute la Restauration est là l'épreuve indélébile, le fil retrouvé, la pompe restaurée, les symboles intacts, le climat nouveau, le constitutionnalisme balbutiant, le romantisme naissant, un esprit différent. Ainsi que les soutiens fidèles et grinçants, réactionnaires ou libéraux, parfois un peu tout cela.
Et puis, il y a le vaste monde. La France d'alors, parée de blanc, reprend des couleurs en Europe. C'est le retour dans le concert des nations. C'est la prise de Trocadéro et la victoire en Espagne, ce pays même où Bonaparte avait si piteusement échoué. C'est la victoire navale de Navarin (1827) contre les Turcs, et l'expédition de Morée pour libérer les Grecs. C'est Alger enfin, prise par Bourmont le 5 juillet 1830 la monarchie n'aura même pas le temps d'exploiter à son compte ce retentissant succès. Le drapeau blanc, le drapeau de la légitimité, a lui aussi fait le tour du monde. Las ! Le 16 août 1830, du port de Cherbourg, ce sont des voiles blanches, celles du Great Britain et du Charles Caroll, qui s'éloignent du rivage. Mais par-delà l'exil, nous le savons : les rois de France ne meurent jamais.
- Emmanuel de Waresquiel, Penser la Restauration, 1814-1830, Tallandier.

François La Choue monde&vie 5 février 2020

jeudi 22 août 2019

NOTRE FEUILLETON ESTIVAL : UN ETE AVEC JACQUES BAINVILLE... (31)

Aujourd'hui : 33. 1948 : Comment s'est faite la Restauration de 1814
1948 : Comment s'est faite la Restauration de 1814
Cette très courte plaquette (47 pages et 8 chapitres) fut publiée en 1948, plus de douze ans après la mort de Bainville. 
Apprendre et savoir, en vérité, "Comment s'est faite la restauration de 1814" est l'occasion de rendre justice à des personnes méconnues, à la masse des royalistes de base, à Paris surtout, mais aussi dans toute la France : Bainville explique, par exemple, comment la proclamation spontanée de la royauté à Bordeaux impressionna fortement les quatre souverains étrangers qui venaient d'entrer dans Paris.
Or, ces souverains, on l'a oublié aujourd'hui, ne se souciaient absolument pas de restaurer une monarchie française bourbonienne qu'ils détestaient. 
Leurs préférences allaient du démembrement de la France (pour ceux qui nous haïssaient le plus : Anglais et Prussiens) à un vague désir de République (pour les Russes, le Tsar étant assez hésitant sur le sujet...) voire à une entente avec... Napoléon (pour les Autrichiens) ! Napoléon avait en effet épousé une princesse autrichienne, comme Louis XVI, lui, l'héritier de la Révolution !...
Si la Restauration a donc pu avoir lieu - malgré l'intermède criminel des Cent Jours - c'est parce que la masse obscure des royalistes, dans toute la France, aussi bien qu'à Paris, a agi pour qu'il en soit ainsi. 
C'est bien ce que démontre Jacques Bainville dans ce petit opuscule - qu'il appelle "étude" - et dont on va lire deux courts extraits, "Comment s'est faite la Restauration de 1814."1. "Ces royalistes, il importe de bien s'entendre, n'étaient pas du tout des "agents des princes". C'étaient de simples citoyens français, convaincus de la nécessité de rétablir la royauté pour sauver la France du désastre complet, du partage à la polonaise qui la menaçaient. 
C'étaient même des femmes à l'esprit cultivé, au lucide patriotisme comme cette Aimée de Coigny, la "Mademoiselle Monk" dont Maurras a conté l'aventure dans son livre "L'Avenir de l'Intelligence". 
Vitrolles (voir le document suivant, ndlr) fut le type de ces patriotes français qui se mirent en campagne pour faire prévaloir l'unique solution nationale, l'unique solution raisonnable qui était la solution royale. 
Sans lui et sans les hommes de sa trempe, la France de 1814 aurait eu un de ces gouvernements que l'étranger amenait, et pour de bon, dans ses fourgons : cette régence de Marie-Louise sous la tutelle autrichienne qu'acceptait Napoléon dans sa conversation avec Wessenberg, le règne de Bernadotte ou d'Eugène de Beauharnais, candidats qui souriaient à plusieurs des Alliés, la République même, à laquelle pensait le Tsar, alléché par les souvenirs de la Pologne, - exactement comme Bismarck devait y penser soixante ans plus tard...."
Bainville explique ensuite comment Vitrolles dut procéder pour arriver à ses fins. 
Il lui fallut d'abord convaincre Talleyrand, et l'amener à admettre la solution royale. 
Et aussi - malgré ses répugnances bien compréhensibles... - Fouché.
Ainsi appuyé par ces deux dignitaires qui rendaient crédibles sa proposition aux yeux des Alliés, et s'appuyant sur l'intense travail des royalistes sur le terrain, dans toute la France, Vitrolles n'eut plus qu'à recueillir les fruits de la brochure de Chateaubriand, "De Buonaparte et des Bourbons", dont on sait que Louis XVIII devait déclarer qu'elle lui avait été plus utile qu'une armée de cent mille hommes...
A partir de là, la Restauration était assurée.
2. "Il manquait, après cela, quelque chose encore pour que la Monarchie fut faite. D'abord que Napoléon, abandonné de tous, se décidât à abdiquer : il fallut cela pour que les souverains alliés renonçassent complètement à leurs projets sur la France. 
Il manquait encore que Chateaubriand lançât sa fameuse brochure "De Buonaparte et des Bourbons", "inspirée par la divination de l'inquiétude générale", et qui traduisit à l'usage du peuple français, avec magnificence, les raisons positives pour lesquelles Talleyrand s'était rallié à la cause royale. 
Alors l'acclamation populaire grandit, emporta tout... 
Avec Vitrolles et les royalistes obstinés qui n'avaient jamais ni désespéré ni cédé, Talleyrand et Chateaubriand - les hommes le moins faits pour s'entendre - avaient été les vrais, les seuls artisans de la Restauration. 
Ils l'avaient imposée aux Alliés. 
En sorte que le Sénat put voter, le 6 avril, ce texte que le Corps législatif devait approuver le 9 : 
"Le peuple français appelle librement au trône Louis-Stanislas-Xavier de France, frère du dernier roi."
Ce "librement" est un des mots historiques les plus vrais qui aient jamais été prononcés. 
Au terme de cette étude, c'est celui qu'il faut retenir."
Tiré de notre Album "Maîtres et témoins"... (II) : Jacques Bainville" (186 photos)

lundi 29 août 2016

Le 4 octobre 1885, les royalistes reviennent… pour la dernière fois

Depuis les premières élections législatives de la IIIe république constitutionnellement installée, les rangs monarchistes, largement majoritaires cinq ans auparavant mais peu à peu érodés, s’étaient brutalement effondrés : au scrutin des 20 février et 5 mars 1876, ils n’obtenaient que 64 sièges (dont 40 orléanistes et 24 légitimistes) sur 533, quand les bonapartistes, relevant la tête, en comptaient 76. L’année suivante, consécutivement à la crise du 16 mai provoquée par le président Mac Mahon, ils n’étaient plus que 55 (mais 44 légitimistes et 11 orléanistes) et les bonapartistes 104. Rien d’étonnant à cela : comme l’expliqua fort bien en son temps (1891) le publiciste Louis Teste, « les royalistes, en célébrant la monarchie tout en faisant la république, se tenaient dans une équivoque qui troublait le pays ». En outre, le comte de Paris se rapprochant peu à peu des thèses autoritaires et plébiscitaires brouillait l’image des orléanistes, qui se distinguait de moins en moins de celle des bonapartistes, d’où la relative percée de ces derniers : l’électeur préfère toujours l’original à la copie. Enfin, aux élections de 1881, celles de la république triomphante et du premier gouvernement de Jules Ferry, demeuré fameux pour son « œuvre scolaire », on n’opéra même plus la distinction entre députés légitimistes et orléanistes, tous confondus sous l’étiquette « monarchiste » avec seulement 42 élus.
   Puis le ciel de la république s’obscurcit sous l’apparition de deux nuages noirs aux noms exotiques : Tonkin et Panama. D’une part, un échec militaire cuisant dans la campagne d’Indochine, une de ces campagnes coloniales par lesquelles la république essayait de faire oublier son incapacité à reprendre l’Alsace et la Moselle. D’autre part, les signes avant-coureurs d’un énorme scandale financier où pots de vins, franc-maçonnerie, affairisme sans scrupules, mépris du peuple, des contribuables et des petits épargnants se mêleraient pour révéler aux électeurs un des aspects les plus caractéristiques du régime républicain.
   De sorte que la campagne électorale commença dès l’été, après que les amis de Gambetta eurent obtenu une réforme du mode de scrutin : on revenait au scrutin de liste départementale, mais à deux tours, censé détacher l’électeur de l’influence des notables locaux, à laquelle les exposait davantage le scrutin uninominal d’arrondissement en vigueur depuis 1875. En réalité, enfermant les députés dans le jeu des partis. Mais, comme souvent, les réformes électorales mascagnées dans l’urgence aboutissent à l’inverse de l’objectif poursuivi. Il apparut très vite que ces élections s’engageaient mal pour les républicains, qui avaient aussi commis l’erreur, le premier juin, de politiser les funérailles de Victor Hugo.
     Divisés en factions, chapelles, idéologies et rivalités de personnes, ils ne parvinrent pas à élaborer ne serait-ce qu’un embryon de programme gouvernemental commun et se présentaient devant les électeurs en ordre dispersé : presque partout, une liste radicale faisait face à une liste opportuniste et se laissait déborder sur sa gauche par une, parfois deux, liste socialiste. En revanche, monarchistes et bonapartistes parvenaient à faire taire, du moins à cacher, leurs dissensions et, dans tous les départements, présentaient une liste unique dite d’ « Union conservatrice ». Celle-ci ne disposait pas non plus de programme de gouvernement : son ciment tenait à la critique, sévère et tous azimuts, de la gestion républicaine, composée de défaite militaire outre mer, de scandale financier en perspective, d’instabilité ministérielle chronique, d’anticléricalisme hystérique qui effrayait les paysans et de réaction sociale qui dégoûtait les ouvriers.
    Elle ne disposait pas davantage de leader emblématique ou charismatique : le comte de Chambord, mort depuis deux ans, n’avait d’autre successeur apparent que le comte de Paris, figure peu avenante, louvoyante et distante. Les anciens cadres royalistes s’étaient retirés sur la pointe des pieds et ceux qui se manifestaient encore, comme Albert de Mun, Eugène Veuillot et Lucien Brun, se consacraient à la défense du catholicisme. Avaient pris leur place des hommes issus de l’ancien personnel bonapartiste, de comportements agités mais de convictions élastiques, comme le baron Armand de Mackau et Paul de Cassagnac. Le premier, typique du notable local, député de l’Orne, était le fils d’un ancien ministre de la marine de Louis-Philippe. Le second, touche-à-tout comme l’époque en produisait beaucoup, avocat, publiciste, historien, journaliste, était notamment l’inventeur du surnom de « gueuse » pour qualifier la république, dont il avait aussi écrit l’histoire des débuts. Celle-ci, proclamaient-ils à tout va, « issue de la Révolution est, comme sa mère, génie de révolte et de discorde ; elle se déchire après avoir déchiré le pays ». Mais l’Union conservatrice, qui ne pouvait étaler ses divisions sur ce point, se gardait bien d’indiquer quel régime elle préconisait pour succéder à la république.
   Les  résultats du premier tour des élections,  le 4 octobre 1885, surprirent les conservateurs eux-mêmes : 177 des leurs étaient élus, contre seulement 129 républicains de toutes tendances. Il s’agissait, d’évidence, d’un vote de mécontentement, d’un sévère avertissement envoyé aux républicains de gouvernement beaucoup plus que d’adhésion à un projet politique alternatif, qui n’existait pas. Et si, à droite, toujours incapable de dire ce qu’elle ferait du pouvoir une fois conquis, on vendait déjà la peau de l’ours, croyant revivre février 1871, allant plutôt à la chasse et à la messe que sur les tribunes, à gauche on serrait fébrilement les rangs. D’abord en formant partout des listes d’union pour le deuxième tour, y compris avec les socialistes les plus « extrémistes » de Jules Guesde. Ensuite en faisant campagne sur les thèmes de la peur : du retour à l’autoritarisme, au militarisme, au cléricalisme, à l’obscurantisme… Et le dégoût changea de camp.
   Durant deux semaines de campagne particulièrement intense à gauche, la droite ne parvint pas à prouver sa crédibilité. N’osant évoquer ni la Restauration ni un IIIe Empire, et ne sachant parler ni de liberté ni de progrès, elle s’enferra dans un discours à la fois feutré et réactionnaire qui, tout à coup, émit un parfum de sacristie et de vieux grenier. La sanction du 18 octobre fut éclatante : le front républicain emportait 273 sièges, comptant au total 372 députés dans la nouvelle Chambre, tandis que les conservateurs n’en gagnaient que 25 de plus, totalisant 202 élus. Le plus gros retournement de l’histoire du suffrage universel !
   Et une leçon à tirer : en démocratie, la politique n’est pas la guerre ; pour gagner, il ne suffit pas d’abattre l’adversaire ni de s’allier avec n’importe qui, il faut aussi proposer quelque chose au peuple, et quelque chose qui ne soit pas le simple retour au passé.
Daniel de Montplaisir 
Ndlr : Article initialement publié le 04 octobre 2015

mercredi 22 août 2012

Inquisition : l'histoire contre la légende

Le Figaro Magazine - 29/06/2012
« Inquisitio », thriller diffusé sur France 2 au mois de juillet, réunit tous les clichés imaginables sur l'Inquisition. Il faut lire en contrepoint le livre de l'historien Didier Le Fur, qui remet la réalité en perspective.

     Du sang, du sexe et de la mort, des bourreaux et des comploteurs, des méchants très méchants et des gentils très gentils : excellents ingrédients pour un thriller. Nicolas Cuche y a recouru sans compter dans Inquisitio, téléfilm dont il est à la fois le concepteur, le réalisateur et le scénariste. L'oeuvre, présentée comme « la saga de l'été », sera diffusée par France 2 lors des quatre mercredis du mois de juillet. Le problème , c'est que ce thriller se déroule au XIVe siècle et que l'auteur, au nom de la « liberté romanesque », mêle sans vergogne l'histoire et la fiction. Pour un historien, l'exercice serait déjà à haut risque. Mais de la part d'un non-historien, il relève de la tromperie quand sont travestis des faits et des personnages qui ont réellement existé et sur lesquels les archives nous renseignent parfaitement. Ce qui est le cas ici. « Inquisitio n'est pas une leçon d'histoire homologuée par une batterie d'experts », reconnaît Nicolas Cuche. Mais l'avouer ne constitue pas une excuse, car le téléspectateur non averti avalera comme authentiques toutes les erreurs et les invraisemblances d'une série qui semble relever du grand Guignol, et non de l'histoire.
     Nous sommes en 1370. Le Grand Schisme divise l'Occident : un pape règne en Avignon, l'autre à Rome. A Carpentras, la peste décime la population. Persuadé qu'il s'agit d'un fléau envoyé par Dieu pour punir les hommes de leurs errements et qu'il n'y a rien d'autre à faire que de traquer le péché et l'hérésie, le grand inquisiteur nommé par le pape d'Avignon s'oppose à un médecin juif, esprit éclairé, qui veut éradiquer la maladie. Mais tous deux sont pris dans les péripéties d'un complot fomenté par le pape de Rome, qui veut éliminer son rival d'Avignon.
Un mythe forgé au XIXe siècle
Entre quelques scènes de torture ou de viol, le film donne à voir Clément VII (le pape d'Avignon) dans son bain en compagnie de jeunes personnes dévêtues, des fidèles d'Urbain VI (le pape de Rome) inoculant la peste dans le Comtat Venaissin sur ordre de Catherine de Sienne - la sainte mystique étant réduite à une névrosée aux pulsions meurtrières.
 « Inquisitio raconte l'échec et les ravages du fanatisme religieux et de l'intolérance », assure le producteur de la série télévisée. « L'Inquisition, constate en écho l'historien Didier Le Fur, reste dans l'imaginaire collectif un temps de violence et d'abus, le temps d'une justice arbitraire conduite par des religieux. Un temps d'obscurantisme et d'intolérance, un temps de nuit, d'ignorance, où régnait, victorieuse, la superstition » *. Mais le chercheur d'ajouter aussitôt : « La légende fut bien construite. »
     Spécialiste du Moyen Age tardif et de la Renaissance, Le Fur publie un livre particulièrement précieux pour ceux qui voudront comprendre quelque chose à l'Inquisition en évitant les divagations d'un feuilleton télévisé. L'origine, les buts, les méthodes et les effets de cette institution médiévale, si contraire à la mentalité contemporaine, y sont exposés en s'appuyant sur les travaux universitaires qui, depuis une trentaine d'années, ont abouti à la déconstruction d'un véritable mythe dont on sait qu'il a été largement instrumentalisé par les anticléricaux. En 1829, sous la Restauration, Etienne-Léon de Lamothe-Langon publiait ainsi une Histoire de l'Inquisition en France dans laquelle, affirmant avoir travaillé à partir de documents inédits tirés des archives ecclésiastiques de Toulouse, il décrivait avec force détails les crimes imputables aux tribunaux inquisitoriaux, alignant noms de victimes, dates et lieux. Dans les années 1970, deux historiens britanniques, Norman Cohn et Richard Kieckhefer, voulurent examiner la thèse de Lamothe-Langon à partir de ses sources originales : quelle ne fut pas leur surprise de constater que les archives en question n'avaient jamais existé ! « Le texte de Lamothe-Langon, raconte Didier Le Fur, est aujourd'hui considéré comme une des plus grandes falsifications de l'histoire. »
Combattre l'hérésie cathare
L'Inquisition médiévale, fondée au XIIIe siècle, possède une légende noire qui doit beaucoup à la confusion avec les excès de l'Inquisition espagnole, organisation politico-religieuse née au XVe siècle et destinée à assurer la cohésion sociale du nouveau royaume de Castille et d'Aragon sur la base de l'unité de foi. En Provence et dans le Languedoc, les tribunaux ecclésiastiques institués dans les années 1230 avaient pour but, eux, de réduire les hérésies, notamment celle des cathares. Refusant l'arbitraire, ils procédaient de façon formaliste et même paperassière (inquisition vient du latin inquisitio qui signifie « enquête »), interrogeaient des accusés qui avaient le droit de produire des témoins à décharge et de récuser leurs juges. En un temps où la justice civile utilisait la torture, ces tribunaux n'y recouraient que dans des situations codifiées, prononçaient parfois des acquittements, le plus souvent des sentences religieuses (réciter des prières, faire des pèlerinages), les condamnations à mort étant rares, et jamais exécutées par l'Eglise. Ajoutons que les Juifs ne tombaient pas sous le coup de ce système, fondé pour réprimer l'hétérodoxie chrétienne.
     A l'origine, écrit Didier Le Fur, le motif de l'Inquisition « était tout à fait honorable : sauver les âmes et conserver la chrétienté ». Son déclin s'esquissera dès les années 1270, les hérésies vaincues, les inquisiteurs ne poursuivant plus que sorciers et magiciens, avant d'être supplantés, au XIVe siècle, par les magistrats laïcs du pouvoir royal.
     Aux hommes d'aujourd'hui, y compris aux chrétiens, le contrôle social des consciences et des comportements religieux paraît inconcevable, ce qui rend l'Inquisition incompréhensible et injustifiable. Mais il n'en était pas de même au Moyen Age, Didier Le Fur explique pourquoi. L'historien n'a pas à juger le passé : son devoir est de l'expliquer.
* L'Inquisition. Enquête historique, France, XIIIe-XVe siècle, de Didier Le Fur, Tallandier.

mardi 24 mai 2011

Détention préventive ou liberté provisoire : l’éternel débat

DANS La Revue des  deux mondes du 15 janvier 1948, sous le titre « de la liberté individuelle », Maurice Garçon, alors célébrissime avocat du Barreau de Paris, commente les évolutions de la notion de liberté individuelle, date et décrit, en fonction des régimes ou de situations historiques exceptionnelles, les avancées et les reculs notamment en ce qui concerne la détention préventive des “accusés”. Ses commentaires étaient d'autant plus d'actualité que la France venait de supporter et supportait encore les excès épuratoires des libérateurs dont certains étaient des résistants de la 25e heure. Me Garçon y fait référence en ces termes : « Il n 'est pas de progrès véritable dans la condition humaine si l'on n'arrive pas à supprimer les attentats contre la liberté dus à la force […] devant l'évolution actuelle des esprits et devant la manifestation de quelques tendances oublieuses d'un progrès difficilement réalisé, on ne saurait être trop vigilant lorsqu'il s'agit de défendre un principe sans lequel un droit naturel destiné à sauvegarder la dignité humaine serait bien vite méprisé. » Le sujet reste d'actualité, élargie à la garde à vue, à la présence de l'avocat dès la première heure de la garde à vue, à la mise en liberté.
Alors qu'on n'inculque aux jeunes élèves français - pour célébrer la “liberté”, fleuron de la démocratie républicaine - que l'arbitraire des lettres de cachets, présentées comme le symbole de l'absolutisme fantasmé de la monarchie, alors qu'elles avaient pour objet, soit de ménager dans certains cas l'honneur des familles, soit de réprimer les commencements de sédition, soit de garantir l'État des effets d'une intelligence criminelle avec les puissances étrangères, Maurice Garçon rappelle que des ordonnances de Charles VII, dès le milieu du XVe siècle, de Louis XII et de François 1er décrétaient que la détention provisoire n'est pas une conséquence de l'accusation. Plus tard, Louis XIV régnant, l'ordonnance de 1670 ne permit plus de décret de prise de corps que lorsque l'inculpé encourait une peine afflictive (soit la mort, les travaux forcés, la déportation, la détention, la réclusion) et infamante, telles la réclusion et la détention. Un simple ajournement sans arrestation était prescrit lorsque la peine risquée était moindre, et l'on ne devait délivrer qu'une assignation pour être entendu lorsque le prévenu n'était exposé qu'à une peine légère et jouissait d'une bonne réputation.
Pour autant, mais les mœurs étaient plus dures, la recherche des aveux était obtenue par des moyens d'une grande violence, et les condamnés à mort exécutés d'une façon qui nous paraît épouvantable aujourd'hui.
L'idée du droit des hommes à leur liberté individuelle est ancienne. Lors d'un réquisitoire prononcé en cour d'assises, le 6 avril 1826, sous la Restauration, l'avocat général Bayeux a formulé les fondements de sa limitation en ces termes : « Le bien le plus précieux pour l'homme est sans doute sa liberté, et le plus grand sacrifice qu'il ait pu faire, en se constituant en société, est d'avoir donné aux magistrats le droit d'en disposer, mais il n 'a voulu le donner qu'aux seuls magistrats investis de sa confiance, dans les cas prévus et dans les formes recommandés par la loi. » Cette sentence devrait être inscrite en lettres d'or au fronton des tribunaux, apprise par les élèves de l'école de la Magistrature, et surtout appliquée. Me Garçon souligne par ailleurs que la « tendance instinctive des gouvernements est de légitimer et d'affirmer leur pouvoir par des principes d'autorité difficilement libéraux. L'opposition, c'est-à-dire la contradiction, est généralement mal supportée par celui qui, voulant diriger, sent sa volonté mise en échec. De là une inclination à limiter la liberté de penser et d'agir, en portant atteinte à la liberté des personnes », et que par conséquent des garanties doivent être décrétées pour assurer la sécurité juridique et physique des citoyens. On pourrait ajouter que des lobbies et de puissantes communautés parviennent à imposer aux législateurs la fabrication de lois de circonstance qui interdisent la liberté d'expression, et même la liberté et l'indépendance de la recherche historique.
Alors qu'il rappelle les principes établis solennellement par la Constituante en vue d'assurer la sécurité juridique et physique des citoyens, Me Garçon ne manque pas d'établir la liste des occasions où les « grands principes » ont été bafoués, notamment « Quand les hommes, placés à la tête du gouvernement, veulent établir la tyrannie dans la forme de la République, une législation oppressive devient un puissant auxiliaire » :
Les conventionnels : alors que la Constitution du 24 juin 1793 reconnaissait aux citoyens le droit de repousser par la force tout acte arbitraire et tyrannique, un décret permettait aux commissaires dans les départements et près des armées de faire arrêter et déporter tous les citoyens suspects ; un autre, du 17 septembre 1793, ordonnait l'arrestation de tous les gens suspects se trouvant encore en liberté sur le territoire de la République.
Le gouvernement d'Edouard Daladier prendra modèle sur les conventionnels : une loi du 3 septembre 1939 permit aux préfets d'interner tout citoyen réputé dangereux, et aucun contrôle ne fut plus admis, même à titre consultatif ; le 18 novembre 1939 un décret-loi permit aux préfets d'éloigner les individus dangereux pour la défense nationale ou pour la sécurité publique des lieux où ils résidaient et de les astreindre à résider dans un centre désigné par décision ministérielle. La formule était si vague qu'elle permit des opérations purement politiques.
- Le 4 octobre 1944, le général De Gaulle étant président du gouvernement provisoire, une ordonnance reprenant, dans les mêmes termes, les textes précédents maintint pour les préfets le droit d'interner sans jugement.
- Le 29 janvier 1945, une ordonnance obligea les internés administratifs à payer pension en remboursant leurs frais d'entretien. « Ainsi, des hommes injustement molestés, arrêtés sans cause valable et, par la suite, déclarés innocents se sont vu réclamer des frais d'internement : ce qui est, pour le moins, un comble ! », s'indigne Maurice Garçon. Les internements administratifs ne prirent fin que le 1er juin 1946.
Il serait fastidieux de faire la liste des reculs, c'est-à-dire des privations de liberté, qui ont été décidés sous le 1er Empire, lors de la Restauration - seul Louis-Philippe ne porta jamais atteinte au principe établi. La République prit le relais ; après les journées de juin 1848, on arrêta environ 15 000 personnes, un décret du 27 juin ordonna la transportation en Algérie sans jugement, par mesure de sûreté, de 4 000 individus reconnus pour avoir pris part à l'insurrection.
Après le coup d'État du 2 décembre 1852, on confondit volontairement des délinquants de droit commun et des prévenus politiques. Parmi ces derniers près de 10 000 furent déportés à Cayenne ou en Algérie, moins de 3 000 internés, et plus de 5 000 soumis à la surveillance de la police.
DE 1948 À 2011, L'OPINION N'A PAS CHANGÉ
Me Garçon considère que « L'opinion publique, mal instruite, paraît souvent dédaigneuse de ce que peuvent être les droits de la liberté individuelle. Tant de personnes ont été victimes de l'arbitraire qu'elles ne paraissent plus imaginer qu'il doit être évité. Lorsqu'on lit les journaux, on est stupéfait de voir qu 'à tout propos on réclame en gros titres des arrestations et qu'on s'indigne contre des mises en liberté. Pour beaucoup, une simple accusation est une raison suffisante d'arrestation. Il semblerait que l'incarcération d'un homme - fût-il accusé d'avoir volé les tours de Notre-Dame - s'impose d'abord comme une mesure nécessaire et quasi rituelle. De même, lorsqu'une mise en liberté est annoncée, l'opinion s'émeut, des articles de journaux contiennent des protestations indignées ou des insinuations ironiques. On s'occupe moins, dans le public, de la culpabilité elle-même que de la mesure préventive qui paraît donner tous apaisements à la conscience générale. » Cette réflexion, ce constat en forme de reproche pourraient être formulés en 2011. Sauf qu'aujourd'hui, l'opinion publique a, en plus, clairement conscience que selon que l'on est ou a été puissant (Chirac, par exemple), ou bien qu'on puisse se payer des avocats fortement médiatisés et bien en cour, le bras de la justice est plus mou, et que des multirécidivistes échappent à toutes sanctions, s'installent dans la délinquance et les trafics les plus variés, narguent la Police et terrorisent leurs voisins, avec la bénédiction de la Justice qui amplifie souvent la mansuétude des lois. Sauf, évidemment, quand il s'agit d'accusés politiques extérieurs au Système…
Dans cet article, cela ne surprendra personne de la part de l'avocat qu'il est, on retrouve les mêmes objections que celles exprimées aujourd'hui par ses confrères, contre la garde à vue hors de la présence d'un avocat, la recherche des aveux, la détention provisoire. « Dans les locaux de la police, on exerce une contrainte physique qui ne tend rien moins qu 'à rétablir un système inquisitorial inavoué » déplore-t-il. En ce qui nous concerne, nous considérons que le rôle des policiers est bien de démêler le vrai du faux, de trouver des preuves, d'interroger les suspects en les gardant à disposition. Que les locaux où sont provisoirement maintenus les personnes en garde à vue soient sordides est une autre affaire. Il n'y a en effet aucune légitimité à ce que ces locaux, selon les témoignages de ceux qui les ont occupés, soient des cloaques indignes où, en outre, peuvent séjourner de façon dégradante, ceux qui seront reconnus parfaitement innocents.
L'auteur, pour justifier la limitation de la détention provisoire, donne un certain nombre d'exemples qu'on croirait contemporains. C'est l'accusé qui ne veut pas avouer et qui complique l'instruction ; des toxicomanes à qui on prétend faire subir en prison une pseudo cure de désintoxication et profiter de la circonstance pour obtenir d'eux le nom de leurs revendeurs ; une plainte du ministère des Finances qui prend un caractère officiel et impérieux nuisible à la liberté d'appréciation des magistrats. Mais c'est aussi l'influence du parquet qui limite l'indépendance des juges. Ceux-ci manifestant rarement un désaccord avec son proviseur dont les réquisitions deviennent comme l'équivalent d'un ordre. On lit qu'en 1948, les cellules de la prison de la Santé à Paris prévues pour un habitant en contiennent sept ou huit, « Une promiscuité ignoble, une hygiène déplorable mettent en commun des hommes qui ne devraient ni se connaître, ni se rencontrer. » Rien n'a changé.
Me Garçon insiste, et pour donner plus de poids à son argumentation, il donne la liste des circulaires de 1819, 1855, 1865, 1900, 1946, 1947 qui recommandaient la cessation de la détention provisoire ou préventive dès que disparaissaient les raisons qui la motivaient. On voudrait être certain, qu'à l'exception de certains inculpés politiquement incorrects qui ne bénéficient eux d'aucune indulgence, bien au contraire, la cessation de la détention provisoire ou préventive ne soit pas généralisée pour le plus grand développement de la délinquance et des zones où les autorités administratives et les forces de l'ordre n'entrent plus.
Pierre PERALDI. RIVAROL 29 AVRIL 2011

lundi 14 février 2011

15 février 1794 Trois couleurs pour la France

Le 15 février 1794, à Paris, l'assemblée de la Convention impose le drapeau tricolore bleu-blanc-rouge. Elle «décrète qu'à compter du 1er prairial an II (20 mai 1794), le pavillon sera formé des trois couleurs nationales disposées en trois bandes égales posées verticalement….» pour mettre fin à la fantaisie des couleurs dans la Marine française, sujette à confusion dans les combats.

L'initiative revient à un député de Montauban, le pasteur André Jeanbon, dit Jeanbon Saint-André. Le peintre Louis David, consulté, suggère pour des raisons d'esthétisme que le bleu soit fixé à la hampe.

À chaque couleur son histoire

Les trois couleurs du drapeau français remontent aux origines de l'Histoire.

– Rouge comme le sang de Saint-Denis

En 1124, l'empereur germanique Henri V pénètre en Champagne et menace Paris. Le roi capétien Louis VI le Gros alerte ses vassaux qui, tous, pour l'occasion, font taire leurs querelles. Le roi lui-même s'en va quérir sur l'autel de l'abbatiale de Saint-Denis, au nord de Paris, la bannière du saint, rouge du sang du martyr, pour la brandir en signe de ralliement.

Il devient dès lors coutumier aux rois de France de brandir la bannière dans les heures de grand péril. Cette tradition est reprise par les révolutionnaires parisiens insurgés contre le roi, de sorte que le drapeau rouge devient aux XIXe et XXe siècles le symbole mondial des luttes révolutionnaires et ouvrières… jusqu'à être adopté par plusieurs États communistes dont la Chine !

– Blanc, la couleur des chefs de guerre

En 1188, au moment de partir en croisade, le roi Philippe Auguste arbore une bannière blanche avec une croix de Saint-Georges rouge. Le blanc est ainsi associé à la monarchie… et à la guerre. Deux siècles plus tard, Jeanne d'Arc se dote d'une bannière blanche semée de lys, avec l'inscription «Jhesus Maria» et deux anges qui se font face.

Pendant les guerres de religion, le roi Henri III de Navarre, futur Henri IV, et ses compagnons protestants prennent l'habitude de se doter d'une écharpe blanche. La légende veut que ce soit la «Grande Corisande», Diane d'Andoins, maîtresse du roi de Navarre, qui ait suggéré à celui-ci ce signe de reconnaissance avant la bataille de Coutras. Le blanc, sans doute choisi pour s'opposer au rouge, couleur des troupes espagnoles et catholiques, ou par référence à une forme de pureté évangélique, va ainsi devenir la couleur du clan protestant, puis, quand Henri montera sur le trône, l'une des couleurs de référence de la monarchie française !

C'est seulement en 1815, sous la Restauration, que le blanc devient le symbole exclusif de la monarchie.

– Bleu bourgeois

Le bleu est une couleur tardivement apparue dans l'iconographie médiévale. On le rencontre au XIIe siècle dans les vitraux. Très vite, il est associé à la Vierge et à son manteau. Mais on le repère aussi dans les couleurs des bourgeois de Paris, en association avec le rouge. Le prévôt des marchands Étienne Marcel, en conflit avec le pouvoir royal, fait du chaperon (bonnet) bleu et rouge le signe de ralliement de ses partisans.

Un parcours international

Les rois de France, jusqu'à la Révolution, changent d'emblème à leur guise et nul ne se soucie de vénérer leurs couleurs. Les couleurs bleu, blanc et rouge commencent à émerger sous le règne du roi Henri IV (1589-1610). Le «Vert-Galant» recommande ces trois couleurs aux ambassadeurs hollandais qui en font illico l'emblème de leur marine. C'est ainsi qu'aujourd'hui, le bleu-blanc-rouge se retrouve sur le drapeau des Pays-Bas comme sur celui du Luxembourg (ancienne possession néerlandaise).

Le tsar Pierre 1er le Grand, de passage à Amsterdam au début du XVIIIe siècle, adopte les mêmes couleurs pour ses navires. De sorte que le bleu, le blanc et le rouge se retrouvent sur le drapeau de la Russie impériale… et de la Russie actuelle. Émules des Russes, les Serbes les adoptent à leur tour. Elles figurent aujourd'hui sur le drapeau de la Yougoslavie.

En France même, les gardes françaises avaient adopté les trois couleurs sur leur uniforme et l'emblème de leur régiment. Elles les conservèrent en passant du côté de la Révolution sous le nom de Garde nationale.

Le 17 juillet 1789, peu après la prise de la Bastille, Louis XVI est accueilli à l'Hôtel de Ville par une foule arborant sur la tête une cocarde aux couleurs de Paris, le bleu et le rouge. Le populaire général de La Fayette remet au roi en personne une cocarde semblable où il insère le blanc. Il est permis de penser que le «héros des deux mondes», qui s'illustra aux côtés des insurgés américains, vit dans les trois couleurs une réminiscence du drapeau des États-Unis, pour lesquels il avait la plus grande admiration.

Devenu chef de la Garde nationale le 31 juillet 1789, La Fayette officialise la cocarde tricolore. Il la remet solennellement à la municipalité de Paris. «Je vous apporte une cocarde qui fera le tour du monde…» dit-il. Il ne croyait pas si bien dire…

Les couleurs de la Nation

Le choix opéré par la Convention en 1794 est confirmé en 1812 par l'empereur Napoléon 1er et étendu aux régiments de l'armée de terre.

La Restauration monarchique, de 1815 à 1830, impose le drapeau blanc, réputé à tort être l'emblème traditionnel des rois de France.

Louis-Philippe 1er, qui combattit à Valmy et Jemappes, revient aux trois couleurs en 1830 de sorte qu'en 1848, les républicains hésitent à les conserver et penchent pour le drapeau rouge.

Il faut toute l'éloquence d'Alphonse de Lamartine pour les conserver. Le 26 février 1848, à l'Hôtel de ville de Paris, le poète (58 ans) s'adresse en ces termes aux républicains : «… le drapeau rouge, que vous-même rapportez, n'a jamais fait que le tour du Champ-de-Mars, traîné dans le sang du peuple en 1791 et 1793, et le drapeau tricolore a fait le tour du monde avec le nom, la gloire et la liberté de la patrie».

Le 14 juillet 1880, enfin, sous la IIIe République, le président Jules Grévy consacre la popularité de cet emblème en le remettant solennellement à tous les corps de l'État.

Camille Vignolle. http://www.herodote.net

Bibliographie

Il existe une pléthore d'informations plus ou moins fantaisistes sur la vexillologie («étude des drapeaux») et sur l'origine des trois couleurs. Je suis quant à moi reconnaissant à Jacques Boudet, l'auteur du dictionnaire Les Mots de l'Histoire (Larousse, 1998) pour la qualité et la précision de ses sources.