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vendredi 8 mars 2024

L’Empire britannique vise une domination mondiale incontestée, 1850-1870

 

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Webster G. Tarpley, Ph.D.
Conférence “Food For Peace” de l’Institut Schiller, Chicago, IL, 22-23 février 1992

 (L’article suivant est une transcription d’un enregistrement sur bande magnétique de la conférence de M. Tarpley mentionnée ci-dessus.)

Je voudrais tenter d’illustrer la thèse de Versailles dans un certain nombre de détails. Pour commencer, je dirais aux gens que les meilleures places sont à l’avant de la salle, car si vous ne voyez pas ces cartes, ce sera un peu difficile de suivre. Je vous invite donc à vous rapprocher si vous le pouvez.

La thèse de Versailles a été évoquée à plusieurs reprises au cours des débats d’aujourd’hui, et c’est, en somme, l’idée que le système mondial ou l’ordre mondial qui s’effondre actuellement sous nos yeux prend ses racines avant tout dans les événements de la Première Guerre Mondiale entre 1914 et 1918; puis dans le Traité de Versailles de 1919, en fait dans la Paix de Paris de 1919.

La thèse précise ensuite que la Première Guerre Mondiale elle-même a été la conséquence des décisions géostratégiques géopolitiques britanniques qui ont été prises dans la période autour de 1870, dans le sillage de la guerre civile américaine. Les Britanniques, de 1870 à 1914, cherchèrent activement à s’engager dans une lutte générale pour détruire la civilisation et préserver l’Empire britannique contre les défis qui avaient émergé.

Aujourd’hui, le thème en est constamment la quête britannique pour l’empire unique. Lyndon LaRouche y a fait allusion auparavant, je crois – l’idée d’un seul nouvel Empire romain, un empire qui engloberait le monde entier, qui serait sous la domination ultime de ce que les Britanniques considéraient comme une race anglo-saxonne. Elle serait oligarchique, coloniale, impérialiste, malthusienne; elle condamnerait de vastes régions du monde au dépeuplement, à la pauvreté et ainsi de suite, [et serait dirigée vers] la préservation de l’Empire britannique.

Comme nous le verrons, les Britanniques ont été très près d’établir un tel empire entre 1848 et 1863. C’est cette période que nous examinerons en détail, parce que c’est une période qui ressemble beaucoup à la nôtre aujourd’hui, une période où les Britanniques – les Anglo-Américains – ont frôlé l’établissement de ce genre de domination universelle, le nouvel empire romain.

Dans ce contexte, je vais devoir simplifier certaines choses. Nous pouvons certainement éclaircir certaines de ces questions dans la discussion, et je vais devoir procéder quelque peu du point de vue de l’impulsion britannique dans ces directions, et vous verrez les domaines qui apparaissent. Nous verrons aussi l’ironie de l’histoire, à savoir que si les Britanniques entre 1850 et 1860 étaient sur le point d’établir leur domination mondiale, l’ironie est que le monde leur a explosé à la figure – en particulier autour des événements de la guerre de Sécession américaine, de la coopération russe avec Lincoln pendant la guerre civile – au point que, vers 1870, les Britanniques craignaient une convergence des Etats-Unis, de la Russie et d’une Allemagne unifiée, de telle sorte que l’avenir de  l’Empire britannique aurait été mis en péril, aurait [même] pu prendre fin.

Au cours de ce processus, comme vous le verrez, – et c’est là le grand mérite de Lyn [Lyndon LaRouche] d’avoir pu le faire, compte tenu des conditions dans lesquelles il travaille – nous développerons une vision radicalement nouvelle des 200 dernières années de l’histoire que vous ne trouverez dans aucun manuel. En effet, du point de vue de ce concept, vous verrez à quel point l’histoire des 200 dernières années telle que présentée dans les sources anglo-américaines est un tissu de mensonges, en particulier la version officielle américaine de la Première et de la Seconde Guerre Mondiale, qui est un tissu complet de mensonges. Toute idée de la culpabilité de guerre allemande pour la Première Guerre Mondiale doit sortir par la fenêtre, et il faut céder à l’idée que la Première Guerre Mondiale a été une création britannique que les Britanniques ont conçue pour être réalisée pendant la meilleure partie d’un demi-siècle.

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La question est de savoir par où commencer une revue comme celle-ci? Nous pourrions utilement la commencer à l’époque de la Révolution américaine. Ce que j’ai pensé que nous ferions, cependant, c’est de passer à la fin des guerres napoléoniennes, en spécifiant simplement qu’avant 1815, les Britanniques ont été capables d’étendre leur domination coloniale à de vastes régions du monde, y compris l’Inde et ainsi de suite, avec bien sûr la nouvelle nation – les États-Unis – se distinguant comme une barrière, comme un défi, pour l’impérialisme britannique. Passons donc à la fin des guerres napoléoniennes, ce que beaucoup appellent l’Europe du Congrès de Vienne, comme vous le voyez ici. C’était l’Europe telle que la carte a été redessinée par les oligarques réunis au Congrès de Vienne en 1815. Voici donc notre point de départ.

Rappelez-vous que dans le monde en dehors de l’Europe à ce stade, les Britanniques dominent. Ils gouvernent les mers, leur seul défi important venant des États-Unis. Voici le Congrès de Vienne en Europe. Remarquez que la Pologne est complètement submergée, l’Italie est divisée, l’empire ottoman turc s’étend loin dans l’Europe continentale, et au milieu de tout cela vous avez cet assemblage disparate de l’Allemagne divisée en douzaines et douzaines de petits états. Notez également que la Belgique a été ajoutée aux Pays-Bas.

C’est l’Europe que vous associez à Metternich, le prince Metternich, le gars qui était à Vienne à l’époque, le premier ministre de la Cour des Habsbourg. C’est l’Europe de la Sainte Alliance. C’est un condominium dans lequel les Britanniques sont obligés de coexister avec Metternich et les oligarques d’Europe centrale qu’il représente. Metternich est un personnage très, très désagréable, c’est peu de le dire. Les Britanniques sont obligés de traiter avec lui presque à égalité. Cependant, ce que vous voyez – et je pense que c’est une caractéristique de la période – c’est qu’après 1820 environ, les Britanniques commencent à abandonner le système du Congrès de Vienne. Ils arrêtent d’aller aux congrès, ils cessent de signer les déclarations, mais vont plutôt adopter une position de splendide isolement et en même temps provoquer des révolutions contre tous leurs prétendus alliés sur le continent européen. Et en particulier, les noms de Mazzini, Karl Marx, Bakounine, la Première Association Internationale des Travailleurs, ainsi que tous les socialistes français – Louis Blanc, Fourier, et toutes ces personnes – constituent une société d’agents britanniques pour la déstabilisation des Metternich et compagnie sur le continent européen.

Les Britanniques ont commencé une révolution ici, en Serbie – ils ont créé cette révolution en 1817. Les Britanniques étaient alliés à la Serbie depuis environ deux cents ans, et les Serbes ont donc subi une effusion de sang monumentale, tout comme les victimes des Serbes. Les Britanniques ont créé la Grèce moderne en 1821; et le signal est venu de Londres que les oligarques britanniques soutiendraient les révolutions de tout le monde, sauf bien sûr les leurs. Et ils ont fomenté ces choses, et c’est ce qui a donné naissance aux révolutions de 1848.

Je dois mettre un bémol à ce sujet, comme le dirait Al Haig, en disant que 1848, ce n’était pas que cela. Il y a beaucoup de très bonnes personnes actives en 1848, mais l’orientation générale de la politique britannique est clairement [que] les Britanniques déstabilisaient l’Autriche, la Russie et la Prusse à des fins d’équilibre des pouvoirs.

Laissez-moi vous montrer ce qui s’est passé en 1848, au cas où les gens l’auraient oublié. Fondamentalement, tous les gouvernements d’Europe ont été renversés. La monarchie française de Juillet en la personne du roi bourgeois Louis-Philippe d’Orléans a été renversée en faveur de Louis Napoléon Bonaparte, un agent britannique et un aventurier. Chaque gouvernement en Italie a été renversé; en particulier, Mazzini a réussi à créer sa République Romaine et à forcer le Pape à fuir Rome. Metternich lui-même a été forcé de fuir une révolution à Vienne; vous avez Kossuth en Hongrie; tous les gouvernements en Allemagne ont été renversés – pas nécessairement le monarque, mais certainement les premiers ministres; choses similaires en Espagne, et ainsi de suite. Le seul pays qui a échappé à cela était la Russie, où il n’y a pas eu de révolution interne.

D’un seul coup, les Britanniques avaient réussi à renverser tous les gouvernements du continent européen, forçant notamment Metternich à se déguiser en Anglais et à fuir Londres.

https://reseauinternational.net/lempire-britannique-vise-une-domination-mondiale-incontestee-1850-1870/

mercredi 7 février 2024

La bataille d’Eylau, le triste prix d’une paix éphémère

 

Malgré ses nombreuses victoires et sa domination continentale sur l’Europe, Napoléon Ier semble avoir passé la majeure partie de son règne à faire la guerre afin de restaurer la paix. Contraint par les nombreuses coalitions des monarchies qui le haïssent ouvertement ou en secret, l’empereur des Français ne cesse de parcourir le Vieux Continent avec sa Grande Armée. Néanmoins, chaque conflit gagné laisse planer une ombre sur l’âme de l’Empereur face aux nombreuses vies sacrifiées pour sauver la France. L’une de ces batailles, qui marqua l’Histoire par sa prodigieuse charge de cavalerie le 8 février 1807, porte un nom teinté d’une éternelle tristesse : Eylau.

Briser les armées russes

En sa troisième année de règne, en l’an 1807, Napoléon doit encore affronter les coalitions des monarchies qui ne cessent de combattre la France depuis 1792. L’Empereur doit désormais défaire la Quatrième Coalition, regroupant principalement le royaume de Prusse, l’Empire russe et l’éternel banquier et financier des guerres menées contre l’Ogre corse et notre pays : la Grande-Bretagne. Ayant réussi à vaincre les armées prussiennes à Iéna et Auerstaedt en 1806, la Grande Armée doit désormais briser les armées russes qui arrivent vers elle. Pénétrant chacune dans le duché de Pologne, les belligérants finissent par se rejoindre près du petit village d’Eylau, aujourd’hui Bagrationovsk, dans l’oblast de Kaliningrad. En cette fin de journée du 7 février 1807, le soleil se couche sur la lande déserte, sans savoir que demain il se couchera sur des milliers de cadavres.

À l’aube, un duel d’artillerie commence entre les deux factions et fait pleuvoir sur les soldats, épuisés par une nuit glaciale, une grêle de boulets meurtriers. Après deux heures d’un déluge de fer et de mitrailles, l’infanterie française, menée par Davout et Augereau, passe à l’action et entreprend de conquérir les positions russes avant de se faire détruire par une vive contre-attaque. Cette dernière tente même de couper les forces françaises en deux.

Napoléon, comprenant que la mort est proche s’il n'agit pas, fait donner pour la première fois de son règne l’élite de ses soldats : la Vieille Garde. L’Empereur, voulant totalement retourner la situation à son avantage, met aussi au défi son beau-frère, Joachim Murat, en lui disant : « Nous laisseras-tu dévorer par ces gens-là ? » Le maréchal d’Empire lance alors, ce que Jean Tulard décrit dans son livre Napoléon (Fayard), « une colossale charge de cavalerie, quatre-vingts escadrons » qui vont permettre de stopper définitivement l’offensive, mais sans la vaincre. À la fin de la journée, les troupes russes finissent par se retirer, faute de munitions à tirer sur les Français, laissant ainsi ces derniers maîtres du terrain et vainqueurs de la bataille. Victoire amère néanmoins, car elle coûte à la France la vie de milliers de ses enfants et en laisse des milliers d’autres blessés pour toujours.

« Cette boucherie passerait l'envie à tous les princes de la terre de faire la guerre »

Le chirurgien de la Grande Armée, Pierre-François Percy, raconte : « Jamais tant de cadavres n'avaient couvert un si petit espace. La neige était partout teintée de sang ; celle qui était tombée et qui tombait encore, commençait à dérober les corps au regard affligé des passants. […] Des milliers de fusils, de bonnets, de cuirasses étaient répandus sur la route ou dans les champs. » Même le bulletin de la Grande Armée ne peut cacher l’horrible vérité : « Après la bataille d’Eylau, l’Empereur passait tous les jours plusieurs heures sur le champ de bataille, spectacle horrible, mais que le devoir rendait nécessaire. Il a fallu beaucoup de travail pour enterrer tous les morts. » Affecté par la perte de tant de ses braves soldats, Napoléon conclut : « Cette boucherie passerait l'envie à tous les princes de la terre de faire la guerre. »

Une guerre à laquelle l’Empereur s’évertue de mettre fin par la signature du traité de Tilsit, le 9 juillet 1807, faisant de l’Empire russe, l’ennemi d’hier, l’allié nécessaire à une paix durable en Europe. Illusion éphémère, car le tsar Alexandre Ier n’est pas l’ami qu’escomptait Napoléon et permit, par sa trahison, que la guerre perdure encore jusqu’à la chute de l’Empire, en 1815.

Eric de Mascureau

https://www.bvoltaire.fr/la-bataille-deylau-le-triste-prix-dune-paix-ephemere/

lundi 23 octobre 2023

Révolution de 1789 : Des modes de scrutin qui excluent le Peuple de la représentation nationale

 Tiers États

La Révolution de 1789 s’ouvre par la convocation des Etats généraux réunissant un tiers de nobles, un tiers de membres du clergé et un tiers du reste des français représentés par leurs bourgeois. Ce système est censé : représenter l'opinion de « la communauté du royaume » ; voter l’impôt. La Révolution de 1789, en créant le vote censitaire (Ne peuvent voter que les plus riches), va exclure de la représentation nationale l’ensemble du Peuple. Cette révolution qui n’en a que le nom va alors se faire contre les intérêts de la majorité des français et conduire rapidement à des révoltes sanglantes dans le monde rural. Il faudra attendre le 5 mars 1848 pour voir instaurer le suffrage universel masculin (Conséquence de la Révolution de 1848) !

Assemblée constituante (Du 9 juillet 1789 au 30 septembre 1791)

La Constitution du 3 septembre 1791 met en place une monarchie constitutionnelle. Dans ce régime, la souveraineté appartient à la Nation mais le droit de vote est restreint.

Le suffrage est dit censitaire. Seuls les hommes de plus de 25 ans payant un impôt direct (un cens) égal à la valeur de trois journées de travail ont le droit de voter. Ils sont appelés « citoyens actifs ». Les autres, les « citoyens passifs », ne peuvent pas participer aux élections.

Le suffrage est aussi indirect car les citoyens actifs élisent des électeurs du second degré, disposant de revenus plus élevés, qui à leur tour élisent les députés à l’Assemblée nationale législative.

Avec ce mode de scrutin, c’est la bourgeoisie aisée des villes qui prend le pouvoir et qui va orienter le cours de la Révolution de 1789 en sa faveur. Cette Constitution ne survécut pas à l’insurrection du 10 août 1792.

Convention nationale (Du 21 septembre 1792 au 26 octobre 1795) :

Les élections législatives se déroulent du 2 au 19 septembre 1792 au « Suffrage universel ».

En fait de suffrage universel, il s'agissait d'un aménagement du vote par foyer, ou vote du chef de famille, qui était pratiqué depuis longtemps pour élire les municipalités des villes. Seuls les hommes de plus de 21 ans étaient appelés à voter. Ni les femmes, ni les domestiques ni les personnes sans revenus connus n’étaient autorisés à participer au suffrage.

Sont donc exclus, tout le personnel de maison mais également tous les plus pauvres des travailleurs agricoles (qui avaient le statut de domestique).

Par le décret du 10 octobre 1793, la convention nationale versera dans la dictature avec son mode de gouvernement par la terreur

Directoire (Du 26 octobre 1795 au 9 novembre 1799) :

Inspirée par une bourgeoisie enrichie par la spéculation sur les biens nationaux et les assignats, le Directoire rétablit le suffrage censitaire et indirect, qui sert à élire les deux chambres législatives, le Conseil des Cinq-Cents et le Conseil des Anciens (Constitution du 5 fructidor an III).

Le suffrage censitaire et indirect est caractérisé comme suit. Il existe toujours des électeurs de premier et de second degré. Pour être électeur du premier degré, il faut payer des impôts ou avoir participé à une campagne militaire. Les électeurs du second degré doivent être titulaires de revenus élevés, évalués entre 100 et 200 journées de travail selon les cas. Par ailleurs, pour être élu, il faut être âgé de 30 ans minimum pour siéger au Conseil des Cinq-Cents et de 40 ans pour le Conseil des Anciens.

Consulat (9 novembre 1799 au 18 mai 1804) :

La Constitution du 22 frimaire an VIII (13 décembre 1799) établit le régime du Consulat. Elle institue le suffrage universel masculin et donne le droit de vote à tous les hommes de plus de 21 ans ayant demeuré pendant un an sur le territoire.

Mais ce droit est limité par le système dit des listes de confiance. Il s’agit d’un scrutin à trois degrés : les électeurs désignent au suffrage universel un dixième d’entre eux pour figurer sur les listes de confiance communales, ces derniers choisissent ensuite un dixième d’entre eux pour l’établissement des listes départementales, qui eux-mêmes élisent un dixième d’entre eux pour former une liste nationale. Le Sénat conservateur (dont les membres sont nommés à vie) choisit ensuite sur cette liste nationale notamment les membres des assemblées législatives (Tribunat et Corps législatif). Le peuple ne désigne donc pas encore directement ses représentants.

Quand s’éteint la première République le 18 mai 1804 pour faire place à l’Empire, le Peuple de France n’a toujours pas pu se faire représenter dans les assemblées. Cela conduira aux nombreuses révoltes insurrectionnelles qui seront durement réprimées.

Le suffrage censitaire sera de retour dès la fin de l’Empire en 1815. C’est le mouvement révolutionnaire qui éclate en février 1848 qui mettra fin à la Monarchie de Juillet et instaurera le suffrage universel masculin par le décret du 5 mars 1848 : il ne sera plus remis en cause. Sont électeurs tous les Français âgés de 21 ans et jouissant de leurs droits civils et politiques. Le droit d’être élu est accordé à tout électeur de plus de 25 ans. Le vote devient secret.

Pourtant, sont toujours exclues les femmes (Les militaires le seront en 1872). L’ordonnance du 21 avril 1944 du Gouvernement provisoire de la République française, signée par Charles de Gaulle, donne aux femmes le droit de vote, rendant ainsi le droit de suffrage réellement universel. L’ordonnance du 17 août 1945 dispose que : « Les militaires des trois armées sont électeurs dans les mêmes conditions que les autres citoyens ». Ils pourront être candidat sous certaines conditions.

http://histoirerevisitee.over-blog.com/2018/12/revolution-de-1789-des-modes-de-scrutin-qui-excluent-le-peuple-de-la-representation-nationale.html

dimanche 10 septembre 2023

Francis Delaisi : Deux guerres révolutionnaires

 

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Une crise sanglante, qui peut être mortelle pour notre civilisation, secoue le monde entier.
   Nous en avons suivi le développement, non pas en malade qui, dans sa souffrance et la fièvre, gémit sur son lit de douleur et s'irrite contre le coup imprévu qui l'a terrassé, mais en médecin qui, de sang-froid, armé de son stéthoscope, cherche à découvrir les causes profondes du mal qu'il veut guérir.
    Nous pouvons maintenant tenter un diagnostic, et essuyer de prévoir l'évolution de la maladie.
    En un quart de siècle, notre génération a vu deux guerres mondiales. Dans la première, l'ancien Reich se proposait de conquérir sa « place au soleil ». Il voulait s'assurer, comme les autres, des zones de débouchés, des « chasses gardées » réservées à son industrie en plein développement. Ses concurrents, déjà trop à l'étroit, voulaient l'en empêcher. Ce fut une guerre impérialiste, comme tant d'autres.
   Vaincu, il ne lui restait que la ruine et la défaite, avec un lointain espoir de revanche, qui n’intéressait que lui.
    La seconde est tout autre chose. Précipitée en plein essor de redressement, dans une crise économique dont elle n'était point responsable, la vieille Allemagne, en dix ans d'efforts s'est donné, sous la pression de la misère, une structure nouvelle.
   Elle a donné aux mots : Travail, Salaire, Monnaie, Capital un sens et une valeur imprévus; elle a construit sur ces données des institutions qui lui ont assuré une force et un élan, et une résistance inconnus de ses adversaires libéraux ou communistes associés. Et voici que les Anglo-Saxons eux-mêmes, en pleine bataille, sont amenés à promettre à leurs peuples des changements dans leur propre structures. Dès lors, la lutte, dont nous sommes exclus, prend un autre intérêt, et une autre portée.
   Il ne s'agit non plus de la lutte de deux peuples ayant même régime, mais d'un combat entre deux régimes opposés. L'enjeu c'est un changement profond, non dans l'Équilibre des Puissances, mais dans la constitution et la manière de travailler de tous les hommes et de toutes les nations aux prises.
    Son importance est si grande qu'elle dépasse les belligérants et peut échapper au sort des armes; et que la victoire (toujours précaire) des canons, peut retarder sa marche sans l'arrêter.

Pour le comprendre, il faut se reporter au seul précédent que nous donne l'histoire de notre continent : la Révolution française (1789 - 1815). Lorsque, le 5 mai 1789, le roi Louis XVI fit défiler devant son trône, cierge en mains, les 3 Ordres de l’État, il ne pensait point à déclencher une révolution. Encore moins songeait-il à déclarer la guerre à l'Europe.
    Il entendait simplement obtenir de ses fidèles sujets (même privilégiés), une contribution exceptionnelle, propre à rétablir l'équilibre des finances royales, complètement épuisées.
    Par malheur, celles des particuliers n'étaient guère en meilleur état. Pour les mettre en mesure d'aider le roi, les délégués de la bourgeoisie, hommes d'affaires et juristes, décrétèrent coup sur coup l'abolition des droits féodaux et des corporations, la nationalisation des biens du clergé, la limitation de l'autorité absolue du Roi. Ce n'était plus la liquidation de la faillite royale, c'était la liquidation du Régime tout entier.
    Lorsque, dans la nuit fameuse du 4 août 1789, les députés de la noblesse et du clergé, renoncèrent solennellement à leurs privilèges séculaires, ils avaient conscience que l'ancien régime féodal était bien mort.
    Tout le monde comprenait que les gentilshommes fussent exempts d'impôts, et jouissent de toutes sortes de droits féodaux (censives, corvées, péages, etc.) au temps où ils faisaient la police des routes et des marchés, rendant la justice. et défendant au péril de leur vie la sécurité des manants qui ne se battaient pas. Mais depuis deux siècles ces fonctions étaient remplies par le roi et ses officiers; et le plus clair du revenu des dîmes servait à entretenir le luxe des abbés commanditaires (1) – qui n'étaient même pas ecclésiastiques.
    N'empêche que, quand l'Assemblée Constituante passa des paroles aux actes, ces mêmes grands seigneurs qui avaient applaudi chez le comte d'Artois les « Noces de Figaro », s'empressèrent à défendre leurs « privilèges » et, sans hésiter, jetèrent la France dans la guerre civile et la guerre étrangère. C'est la réaction naturelle des situations acquises.
    Bientôt les « privilégiés » commencèrent à protester ; de très bonne foi, ils ne pouvaient concevoir un État sans une noblesse d'épée pour le défendre, sans un clergé pour administrer les fonctions charitables, sans des corporations pour régler les prix et les salaires et sans un souverain absolu capable de dominer tous ces intérêts contraires. Quelques actes de violence commis par la populace achevèrent de les affoler : au lieu de la restauration des finances royales qu'ils avaient voulue, c'était la subversion de toutes les institutions divines et humaines qu'ils apercevaient.
    Quand les « grands principes » entrent en jeu, nul homme ayant une situation acquise à défendre n'hésite à faire appel à l'étranger. Les Puissances n'avaient vu d'abord dans la crise qui pour le moment paralysait la France, qu'une belle occasion de partager la Pologne ! Mais, à force d'entendre les plaintes des émigrés, les têtes couronnées finirent par comprendre que les actes législatifs de ces bourgeois français étaient d'un bien mauvais exemple pour leurs propres sujets. Il convenait de donner à ces « manants » insolents une sérieuse correction : l'armée de Brunschwig marcha sur Paris.
    Surprise : les savetiers parisiens culbutent à Valmy les grenadiers de Frédéric III. La foi du soldat entre dans la stratégie.
    Un monde nouveau est né.
    Mais il faut être un Goethe ou un Kant pour s'en apercevoir.
    Les gouvernements ont, à l'usage des peuples, d'autres explications.
   Alors on voit se dresser sur l'Europe le spectre épouvantable du Jacobin : fanatique, ivre, dansant la carmagnole avec une tête coupée au bout d'une pique, guillotinant les prêtres et les prince, pillant les provinces pour ravitailler les villes, dressant une femme nue sur l'autel de Notre-Dame, etc.
    Alors le pacifique paysan germain frémit dans la cour de sa ferme. Le mystique Slave voit dans ses rêves l'ombre de l'Antéchrist. Les victoires de Napoléon rapprochent de lui le danger imaginaire; les réquisitions et les enrôlements lui en font sentir le poids. Bientôt, le pacifique Michel qui avait jusqu'alors l'horreur des armes, et le moujik qui ne connaissait du métier des armes que le fouet des cosaques, consentent à prendre dans les régiments de leurs maîtres la place des soldats de métier défaillants.
   Deux croisades se heurtent par toute l'Europe ; des millions d'hommes s’entrégorgent aux cris opposés de : Liberté des peuples ; Mort aux Tyrans ! – Pour le Trône et pour l'Autel.
    Cependant l'Angleterre, qui dès Trafalgar (1805) a gagné la maîtrise des mers, mais redoute un débarquement par le Pas de Calais, a financé de ses souverains d'or les armements des princes et la panique des peuples. Et c'est, dans toute sa simplicité aveugle, le jeu automatique du réflexe de défense : je reçois un coup, j'en rends deux; on m'en envoie trois, j'en rends quatre. Mon voisin passe dans le camp opposé, mais le voisin de mon voisin entre dans le mien; la lutte gagne de proche en proche jusqu'aux confins de l'Europe et se prolonge jusqu'à l'épuisement final.
    Enfin après 8 ans de guerre civile, de troubles civils et de guerre étrangère, les armées de la République sont victorieuses, mais la France est lasse des violences des terroristes, et des intrigues des modérés.
    Bonaparte, général victorieux, remplace la Liberté par la Dictature, interdit les réunions, ferme les clubs, réduit au silence les assemblées, et rappelle les émigrés. Va-t-il donc restaurer l'Ancien Régime ? Les privilégiés s'y attendent. Tout au contraire ; il légalise les mesures essentielles prises par la Révolution, et fait de l'adhésion au Code Civil, la condition de la réconciliation nationale. Alors l'Angleterre et les Rois conjurés reprennent la lutte. Enfin, après 15 ans de victoires, qui le mènent jusqu'à Moscou. Napoléon est vaincu.
    Les Rois, chefs de la Sainte Alliance, sont à Paris, maîtres incontestés de la France et de l'Europe.
    Que vont-ils faire ? Évidemment rétablir l'Ancien Régime. Les émigrés qui ont vécu 20 années de misère dans cette attente, se hâtent de le proclamer, avec l'appui tutélaire des baïonnettes étrangères.
    Mais alors se produit, ce qu'on pourrait appeler dans le style de M. Charles Maurras, la « divine surprise ».
    Pendant les 25 ans qu'ont duré les guerres de la Révolution et de l'Empire. les bourgeois français ont acheté (en francs-papier) les terres des nobles et du clergé ; ils sont devenus très légalement de riches propriétaires fonciers ; les paysans ont cultivé ces terres, et n'ayant plus à payer de dîme et de droits seigneuriaux ont conquis une aisance qu'ils n'avaient jamais connue. Dans les villes et les villages, quiconque avait un peu d'initiative s'est établi artisan, commerçant, voire fabricant, sans autre autorisation que celle de son habileté et son travail. Tout ce petit monde, malgré la guerre, les enrôlements et les contributions s'est enrichi et n'entend point restituer aux anciens maîtres ces terres et ces droits dont ils ne tiraient de la richesse qu'en appauvrissant le peuple.
    A leur appel, l'aigle napoléonien, qui guettait à l'île d'Elbe, vole de clocher en clocher, et 200.000 Français se retrouvent de nouveau en armes dans la plaine de Waterloo face aux rois conjurés.
    Napoléon est vaincu pour la seconde fois ; mais la leçon a été comprise : un roi intelligent, Louis XVIII, ne rougit pas d'accepter l'héritage de la Révolution qui avait guillotiné son frère et d'en confier la gestion à un authentique régicide.
    Alors en quelques années le spectre « Jacobin » dont l'image déformée avait si longtemps effrayé l'Europe, s'évanouit.
   Sous le sceptre des rois Bourbon ou Orléans, la bourgeoisie européenne n'aperçoit plus en France que des millions d’hommes qui travaillent, produisent, épargnent et s'enrichissent avec d'autant plus d'allégresse qu'aucun privilège féodal, qu'aucune entrave corporative ne peut briser leur élan, tout cela dans le cadre d'une administration probe unanimement respectée.
    Insensiblement l'Europe se met à envier ceux qu'elle a vaincus. Dans tous les royaumes, la bourgeoisie libérale demande aux têtes couronnées qu'elle a sauvées de lui accorder en guise de récompense les libertés dont jouissent les Français.
    De 1830 à 1850, tout ce qui a de l'avenir dans l'esprit regarde vers Paris, et les pavés ne peuvent remuer sur les bords de la Seine, sans que des barricades surgissent à Francfort, Dresde ou Berlin, à Bruxelles, Vienne ou Budapest, et sans que des mouvements « nationaux » éclatent en Pologne, dans les Carpathes, en Italie, ou même en Espagne.
    Partout, après des résistances généralement courtes, les Monarques cèdent. En 25 ans (1830-1855) l'Europe entière – Angleterre en tête – adopte les institutions libérales, établies en France par la Révolution Française.
    Et depuis lors elle n'a cessé de se féliciter d'avoir liquidé partout l'ancien Régime seigneurial pour la défense duquel elle avait combattu la France pendant 25 ans.
    Un siècle passe, rempli de guerres nationales puis impérialistes, et la deuxième révolution européenne apparaît.
    En janvier 1933, après dix ans d'efforts acharnés, Adolf Hitler a conquis le pouvoir en Allemagne.
    Il ne songe point d'abord à déclarer la guerre à l'Europe ! Le traité de Versailles ne lui a laissé qu'une petite armée de 100.000 hommes, sans artillerie lourde, ni chars, ni forteresses; et pour toute flotte de haute mer deux « cuirassés de poche ». Quelle que puisse être l'importance de ses réserves occultes d'hommes entraînés, d'armes et de munitions, il ne peut songer à se mesurer avec l'armée française ni avec la flotte anglaise.
    Sans doute par protestation contre le désarmement unilatéral de Versailles, il a proclamé le droit de l'Allemagne à l'égalité des armes mais comme ses possibilités sont fort restreintes, il en propose tout de suite la limitation. L'année même de son avènement, il signe avec l'Angleterre (M. Eden) un traité de limitation des armements navals; puis, par l'intermédiaire de M. Eden, il propose à la France un traité semblable pour la limitation des armements terrestres (2).
    En fait, s'il pense toujours à libérer l'Allemagne des chaînes de Versailles, il a d'autres préoccupations plus urgentes.
    a) il lui faut nourrir 64 millions d'hommes sur un territoire dont la production agricole est insuffisante, et sans avoir la possibilité d'acheter à l'étranger, faute d'argent. En pleine paix, il décide le rationnement et la taxation des prix, sachant bien que l'égalité dans les privations est le seul moyen de les rendre supportables.
    b) Pour éviter la course désordonnée entre les prix et les salaires, il lui faut donner au nouveau Reich, une monnaie stable, mais comme il n'y a plus d'or dans les caves de la Reichsbank, cette monnaie devra être stable, sans couverture métallique. Chimère ! ricanent les économistes classiques.

    c) Il lui faut remettre au travail 6 millions de chômeurs. Pour cela, il faut entreprendre de vastes travaux d’équipement. Pour les financer il faut des capitaux, et le Reich n'en a plus. Qu'à cela ne tienne ! C'est le travail qui crée les capitaux.
    Au lieu de construire avec l'avenir avec les réserves du passé, un nouveau système bancaire permettra de couvrir les risques par anticipation sur les travaux en cours.
    Folie ! Crie l'économie classique, château de cartes qui va s'écrouler au premier choc !
    Au bout de quatre ans, tous les chômeurs ont été résorbés, des milliards de Rm. de travaux civils et surtout militaires ont été exécutés ; et les prix intérieurs sont restés stables. Le redressement de l'Allemagne s'accomplit.
    d) Pour ces travaux, il est des matières premières indispensables que le Reich, – même agrandi par les diverses « désannexions » – ne peut pas produire. L'autarcie allemande se révèle impossible.
    Il faut que le Reich reprenne les échanges avec l'étranger. Mais comment le fera-t-il, s'il n'a plus d'or pour régler le solde de sa balance des comptes avec les pays étrangers ?
    Après beaucoup de tâtonnements et d'erreurs, le nouveau Reich organise un système de troc compliqué, prêtant à bien des mécomptes. Mais, comme presque tous les voisins de l'Allemagne et même certains pays d'outre-mer sont aussi dépourvus d'or, et acculés aux mêmes difficultés, ils acceptent faute de mieux, ce système d'échanges; et voici que rapidement, le commerce extérieur de l'Allemagne que l'on avait cru ruiné, reprend un essor inattendu.
    En 1937, le Reich arrive au 3° rang dans le palmarès du commerce extérieur rédigé par la S. D. N., loin derrière l'Angleterre (mais presque sur le même rang que les États-Unis, et bien avant la France).
    Ces sortes de réussites, purement matérielles, ont l'avantage de toucher directement les besoins vitaux de la population. Elles sont senties personnellement par chacun, et ne prêtent pas à la controverse : l'ancien chômeur qui a retrouvé sa place à l'usine reçoit un salaire élevé, jouit de tous les avantages des assurances sociales, et se sait protégé contre tout renvoi arbitraire, retrouve dans les yeux des siens la confiance et la sécurité ; les usines qui travaillent à plein, s'agrandissent, et distribuent des dividendes à leurs actionnaires ; les revenus du capital augmentent en même temps que ceux du travail, le commerce se ranime ; les restrictions à la consommation favorisent l'épargne. L'État perçoit sur toutes les transactions les impôts ordinaires, il augmente ses revenus et peut à nouveau emprunter.
    De proche en proche toutes les classes se redressent. Comment bouder un chef qui en si peu de temps, a opéré un pareil redressement ?
    Celui-ci en profite pour éliminer les partis avec lesquels il avait dû composer. Il unifie et centralise l'Administration, se fait reconnaître chef de la Reichswehr, à qui il rend la conscription.
    Alors, profondément convaincu de la faiblesse économique et morale des démocraties, il ose « désannexer » la Sarre, l'Autriche, les Sudètes, en même temps qu'il apprend aux trusts allemands à se plier à la discipline du Plan de 4 ans.
    L'Allemagne, heureuse de se sentir à nouveau revivre, lui accorde tout ce qu'il demande. Adolf Hitler en 1933, n'était que le Führer des Nazis; en 1937 il est vraiment le Führer du peuple allemand. La foi de Valmy cette fois est derrière lui et le soutient.
    Cependant les autres Puissances considèrent ce rajeunissement de l'Allemagne avec une stupeur inquiète.
    Si la Raison gouvernait les affaires humaines, les chefs d'État auraient convoqué immédiatement une nouvelle Conférence de Londres : on y aurait examiné les méthodes nouvelles et leurs résultats, cherché dans quelle mesure chaque nation pourrait les adapter à ses besoins, et voir si elles ne pourraient donner à la crise mondiale une solution d'ensemble. Mais la Raison, a dit Anatole France est une pauvre petite faculté qui ne sert qu'à quelques philosophes et érudits sans influence sur les gouvernements, ni sur les masses. En France, le redressement inattendu de l'Allemagne apparaît tout de suite aux nationalistes comme une menace d'hégémonie ; et comment les masses socialistes auraient-elles attendu quelque quelque progrès social d'un parti qui se posait en adversaire de la démocratie ? Regrouper autour de la France, ployant sous le poids d'une armure disproportionnée, tous les anciens alliés de la guerre mondiale, apparaît à l'opinion française tout entière l'unique moyen d'assurer une sécurité qu'elle n'était plus de taille à défendre seule.
    Cependant à Londres et à New-York, les chefs des trusts et des banques, qui gouvernent les démocraties occidentales par personnes interposées, commencent à s'inquiéter. Ils ont d'abord considéré avec dédain cette bande d'aventuriers, sans tradition ni expérience bancaire, qui entendent soustraire leur pays à la tutelle de l'or. Mais quand ils ont vu ces hommes donner à l'Allemagne une monnaie stable sans encaisse-or, remettre toutes les usines au travail sans emprunts étrangers, et quand enfin ils retrouvent le concurrent allemand sur tous les marchés internationaux, à son ancienne place, alors une inquiétude qui confine à la colère s'est réveillée dans leur cœur, contre ce rival que l'on croyait éliminé et qui, tout à coup, reparait avec des armes nouvelles.
    Ces hommes ne sont pas seulement des techniciens, habiles à manier les mécanismes de la finance, de la production et des échanges ; des experts désintéressés tout prêts à s'incliner devant une technique nouvelle, ou une expérience qui a réussi : ce sont des hommes d'affaires ; et s'ils ont accepté les soucis et les risques qu'implique la direction des grandes entreprises, c'est pour obtenir en compensation la richesse avec les jouissances et la puissance qu'elle procure.
    Jamais on ne leur a dit qu'ils devaient gérer leurs entreprises dans le sens de l'intérêt commun ; le seul mandat qu'ils aient reçu, dans le cas très général où ils travaillent avec l'argent d'autrui, c'est d'enrichir leurs actionnaires en même temps qu'eux-mêmes.
   D'ailleurs la concurrence, qui est le principe et le fondement même de l’économie libérale, veut que l'homme qui s'enrichit est celui qui livre au consommateur le meilleur produit, en plus grande quantité, et au prix le plus bas ; ainsi d'après eux, le profit individuel est nécessairement d'accord avec l'intérêt général ; et la richesse de chacun donne la mesure exacte du service rendu au public.
    Sans doute, avec le système des trusts, cartels et autres appareils issus du protectionnisme, il peut arriver qu'un homme s'enrichisse en vendant plus cher un produit moins bon et artificiellement raréfié. Mais cela regarde les législateurs, représentants du peuple et fonctionnaires spécialement désignés pour contenir les initiatives privées dans le cadre de l'intérêt général, et payés pour cela. Et l'homme d'affaires sait s'arranger au besoin pour qu'ils n'y regardent pas de trop près.
    Depuis plus d'un siècle, il en est ainsi dans tous les pays du monde, où a pénétré l'énergie mécanique, et l'on ne peut contester que, dans l'ensemble, ce système ait donné (à la race blanche tout au moins) un surcroît d'aisance et de bien-être que les générations précédentes n'avaient pas connu.
   Ainsi les privilèges des trusts, et des banques, consacrés par le temps, apparaissaient comme conformes à la nature des choses, tout comme ceux des nobles et du clergé de l'Ancien Régime.
    Toute nouveauté qui prétend à les remplacer, n'est pas seulement une menace pour les situations acquises, elle tend à ruiner l'ordre naturel de la Société.
    Tant que l'expérience tentée par l'Allemagne apparaît comme une entreprise désespérée, une aventureuse utopie, on a fermé les yeux. Maintenant qu'on la voit ramener le Reich au rang des grandes Puissances, elle apparaît comme un dangereux exemple capable de séduire les peuples, épuisés par une crise économique que les trusts ne parviennent pas à résoudre.
    Il faut au plus vite faire cesser ce scandale. Il faut mettre fin à l'expérience avant qu'elle ne soit achevée. Précisément les « désannexions » réalisées coup sur coup, de la Sarre et de l'Autriche, inquiètent les nations voisines. La France, malgré ses 40 millions d'habitants, ne se résigne pas à n'être qu'une puissance de second ordre, cherche à regrouper autours d'elle la coalition des anciens alliés balkaniques (et même russes) qui, en 1918, l'ont sauvée du désastre. Elle seule peut donner aux trusts anglais l'armée de terre capable de tenir en échec la nouvelle armée du Reich. Une patiente pénétration bancaire permet de transformer « l'Entente Cordiale » en une alliance formelle.
    Mais pour que les masses qui font la guerre avec leur sang, puissent supporter les sacrifices nécessaires, il faut qu'elles aient aussi quelque chose à défendre.
    Par chance, les nazis, pour rallier toutes les énergies allemandes autour du grand Reich, ont mis au centre de leur propagande le mythe de la Race. De ce fait, ils sont entrés en conflit à la fois avec l'idéologie chrétienne, qui admet tous les hommes comme « fils du Père », et avec l'idéologie de la Révolution qui a proclamé (en principe) l'égalité des droits pour tous les hommes.
    Dès lors, le Nazi apparaît, comme jadis le Jacobin, comme le contempteur de toutes les lois divines et humaines. Pour les petites gens qui  n'ont point de « situation acquise » à défendre, la guerre apparaîtra comme une lutte de principes. Le drame est noué. Ce seront maintenant les masses démocratiques qui défendront les privilèges des Trusts et des Banques au nom de l’égalité de tous les hommes, et de la « dignité de la personne humaine ».
    Mais il faut faire vite, car à mesure que la crise se prolonge, des peuple de plus en plus nombreux perdent la foi en l'économie libérale. Un succès durable de l'économie nouvelle pourrait renverser l'édifice de mensonges si ingénieusement construit.
    Il faut en finir avec l'expérience allemande avant qu'elle soit achevée. La guerre devient nécessaire.
   L'affaire des Sudètes apparaît d'abord comme un bon prétexte. Au moment décisif, on s'aperçoit que les états-majors ne sont pas prêts.
    Les accords de Munich permettent de gagner un an. Mais on ne peut plus attendre, car les masses manquent d'enthousiasme. Faute de mieux, Dantzig et la Pologne peuvent encore servir de prétexte.
    Le 3 septembre 1939, l'Angleterre déclare la guerre à l'Allemagne. La France, quelques heures après.
    Au nom d'idéologies confuses, mais sous la poussée d'intérêts très précis, deux régimes sont aux prises :
    L'Ancien : l'économie libérale, impuissante à résoudre la crise mondiale qu'elle a suscitée ;
   Le Nouveau : l'économie nationale-socialiste, qui a réussi à s'en délivrer en supprimant les privilèges bancaires qui l'ont causée.
    Désormais, c'est la guerre révolutionnaire de 1792 qui recommence, et va s'étendre au monde entier.
    La percée du front des Ardennes a été le Valmy de la révolution européenne. Désormais une économie nouvelle est partie à la conquête du Vieux Continent.
    Même un Waterloo ne l'arrêterait pas !

(1) Séculiers recevant les bénéfices ecclésiastiques d'une abbaye dont ils avaient reçu le patronage.
(2) Le dossier complet de ces négociations à été publié par la revue L'Europe Nouvelle, 1933

Francis Delaisi – La Révolution européenne, 1942
Chapitre XIX : Deux guerres révolutionnaires
Éditions de la Toison d'Or, p. 245-261.

http://frontdelacontre-subversion.hautetfort.com/archive/2014/12/14/francis-delaisi-deux-guerres-revolutionnaires-5510380.html#more

vendredi 1 septembre 2023

Francis Delaisi : Deux guerres révolutionnaires

 

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   Une crise sanglante, qui peut être mortelle pour notre civilisation, secoue le monde entier.
   Nous en avons suivi le développement, non pas en malade qui, dans sa souffrance et la fièvre, gémit sur son lit de douleur et s'irrite contre le coup imprévu qui l'a terrassé, mais en médecin qui, de sang-froid, armé de son stéthoscope, cherche à découvrir les causes profondes du mal qu'il veut guérir.
    Nous pouvons maintenant tenter un diagnostic, et essuyer de prévoir l'évolution de la maladie.
    En un quart de siècle, notre génération a vu deux guerres mondiales. Dans la première, l'ancien Reich se proposait de conquérir sa « place au soleil ». Il voulait s'assurer, comme les autres, des zones de débouchés, des « chasses gardées » réservées à son industrie en plein développement. Ses concurrents, déjà trop à l'étroit, voulaient l'en empêcher. Ce fut une guerre impérialiste, comme tant d'autres.
   Vaincu, il ne lui restait que la ruine et la défaite, avec un lointain espoir de revanche, qui n’intéressait que lui.
    La seconde est tout autre chose. Précipitée en plein essor de redressement, dans une crise économique dont elle n'était point responsable, la vieille Allemagne, en dix ans d'efforts s'est donné, sous la pression de la misère, une structure nouvelle.
   Elle a donné aux mots : Travail, Salaire, Monnaie, Capital un sens et une valeur imprévus; elle a construit sur ces données des institutions qui lui ont assuré une force et un élan, et une résistance inconnus de ses adversaires libéraux ou communistes associés. Et voici que les Anglo-Saxons eux-mêmes, en pleine bataille, sont amenés à promettre à leurs peuples des changements dans leur propre structures. Dès lors, la lutte, dont nous sommes exclus, prend un autre intérêt, et une autre portée.
   Il ne s'agit non plus de la lutte de deux peuples ayant même régime, mais d'un combat entre deux régimes opposés. L'enjeu c'est un changement profond, non dans l'Équilibre des Puissances, mais dans la constitution et la manière de travailler de tous les hommes et de toutes les nations aux prises.
    Son importance est si grande qu'elle dépasse les belligérants et peut échapper au sort des armes; et que la victoire (toujours précaire) des canons, peut retarder sa marche sans l'arrêter.

   Pour le comprendre, il faut se reporter au seul précédent que nous donne l'histoire de notre continent : la Révolution française (1789 - 1815). Lorsque, le 5 mai 1789, le roi Louis XVI fit défiler devant son trône, cierge en mains, les 3 Ordres de l’État, il ne pensait point à déclencher une révolution. Encore moins songeait-il à déclarer la guerre à l'Europe.
    Il entendait simplement obtenir de ses fidèles sujets (même privilégiés), une contribution exceptionnelle, propre à rétablir l'équilibre des finances royales, complètement épuisées.
    Par malheur, celles des particuliers n'étaient guère en meilleur état. Pour les mettre en mesure d'aider le roi, les délégués de la bourgeoisie, hommes d'affaires et juristes, décrétèrent coup sur coup l'abolition des droits féodaux et des corporations, la nationalisation des biens du clergé, la limitation de l'autorité absolue du Roi. Ce n'était plus la liquidation de la faillite royale, c'était la liquidation du Régime tout entier.
    Lorsque, dans la nuit fameuse du 4 août 1789, les députés de la noblesse et du clergé, renoncèrent solennellement à leurs privilèges séculaires, ils avaient conscience que l'ancien régime féodal était bien mort.
    Tout le monde comprenait que les gentilshommes fussent exempts d'impôts, et jouissent de toutes sortes de droits féodaux (censives, corvées, péages, etc.) au temps où ils faisaient la police des routes et des marchés, rendant la justice. et défendant au péril de leur vie la sécurité des manants qui ne se battaient pas. Mais depuis deux siècles ces fonctions étaient remplies par le roi et ses officiers; et le plus clair du revenu des dîmes servait à entretenir le luxe des abbés commanditaires (1) – qui n'étaient même pas ecclésiastiques.
    N'empêche que, quand l'Assemblée Constituante passa des paroles aux actes, ces mêmes grands seigneurs qui avaient applaudi chez le comte d'Artois les « Noces de Figaro », s'empressèrent à défendre leurs « privilèges » et, sans hésiter, jetèrent la France dans la guerre civile et la guerre étrangère. C'est la réaction naturelle des situations acquises.
    Bientôt les « privilégiés » commencèrent à protester ; de très bonne foi, ils ne pouvaient concevoir un État sans une noblesse d'épée pour le défendre, sans un clergé pour administrer les fonctions charitables, sans des corporations pour régler les prix et les salaires et sans un souverain absolu capable de dominer tous ces intérêts contraires. Quelques actes de violence commis par la populace achevèrent de les affoler : au lieu de la restauration des finances royales qu'ils avaient voulue, c'était la subversion de toutes les institutions divines et humaines qu'ils apercevaient.
    Quand les « grands principes » entrent en jeu, nul homme ayant une situation acquise à défendre n'hésite à faire appel à l'étranger. Les Puissances n'avaient vu d'abord dans la crise qui pour le moment paralysait la France, qu'une belle occasion de partager la Pologne ! Mais, à force d'entendre les plaintes des émigrés, les têtes couronnées finirent par comprendre que les actes législatifs de ces bourgeois français étaient d'un bien mauvais exemple pour leurs propres sujets. Il convenait de donner à ces « manants » insolents une sérieuse correction : l'armée de Brunschwig marcha sur Paris.
    Surprise : les savetiers parisiens culbutent à Valmy les grenadiers de Frédéric III. La foi du soldat entre dans la stratégie.
    Un monde nouveau est né.
    Mais il faut être un Goethe ou un Kant pour s'en apercevoir.
    Les gouvernements ont, à l'usage des peuples, d'autres explications.
   Alors on voit se dresser sur l'Europe le spectre épouvantable du Jacobin : fanatique, ivre, dansant la carmagnole avec une tête coupée au bout d'une pique, guillotinant les prêtres et les prince, pillant les provinces pour ravitailler les villes, dressant une femme nue sur l'autel de Notre-Dame, etc.
    Alors le pacifique paysan germain frémit dans la cour de sa ferme. Le mystique Slave voit dans ses rêves l'ombre de l'Antéchrist. Les victoires de Napoléon rapprochent de lui le danger imaginaire; les réquisitions et les enrôlements lui en font sentir le poids. Bientôt, le pacifique Michel qui avait jusqu'alors l'horreur des armes, et le moujik qui ne connaissait du métier des armes que le fouet des cosaques, consentent à prendre dans les régiments de leurs maîtres la place des soldats de métier défaillants.
   Deux croisades se heurtent par toute l'Europe ; des millions d'hommes s’entrégorgent aux cris opposés de : Liberté des peuples ; Mort aux Tyrans ! – Pour le Trône et pour l'Autel.
    Cependant l'Angleterre, qui dès Trafalgar (1805) a gagné la maîtrise des mers, mais redoute un débarquement par le Pas de Calais, a financé de ses souverains d'or les armements des princes et la panique des peuples. Et c'est, dans toute sa simplicité aveugle, le jeu automatique du réflexe de défense : je reçois un coup, j'en rends deux; on m'en envoie trois, j'en rends quatre. Mon voisin passe dans le camp opposé, mais le voisin de mon voisin entre dans le mien; la lutte gagne de proche en proche jusqu'aux confins de l'Europe et se prolonge jusqu'à l'épuisement final.
    Enfin après 8 ans de guerre civile, de troubles civils et de guerre étrangère, les armées de la République sont victorieuses, mais la France est lasse des violences des terroristes, et des intrigues des modérés.
    Bonaparte, général victorieux, remplace la Liberté par la Dictature, interdit les réunions, ferme les clubs, réduit au silence les assemblées, et rappelle les émigrés. Va-t-il donc restaurer l'Ancien Régime ? Les privilégiés s'y attendent. Tout au contraire ; il légalise les mesures essentielles prises par la Révolution, et fait de l'adhésion au Code Civil, la condition de la réconciliation nationale. Alors l'Angleterre et les Rois conjurés reprennent la lutte. Enfin, après 15 ans de victoires, qui le mènent jusqu'à Moscou. Napoléon est vaincu.
    Les Rois, chefs de la Sainte Alliance, sont à Paris, maîtres incontestés de la France et de l'Europe.
    Que vont-ils faire ? Évidemment rétablir l'Ancien Régime. Les émigrés qui ont vécu 20 années de misère dans cette attente, se hâtent de le proclamer, avec l'appui tutélaire des baïonnettes étrangères.
    Mais alors se produit, ce qu'on pourrait appeler dans le style de M. Charles Maurras, la « divine surprise ».
    Pendant les 25 ans qu'ont duré les guerres de la Révolution et de l'Empire. les bourgeois français ont acheté (en francs-papier) les terres des nobles et du clergé ; ils sont devenus très légalement de riches propriétaires fonciers ; les paysans ont cultivé ces terres, et n'ayant plus à payer de dîme et de droits seigneuriaux ont conquis une aisance qu'ils n'avaient jamais connue. Dans les villes et les villages, quiconque avait un peu d'initiative s'est établi artisan, commerçant, voire fabricant, sans autre autorisation que celle de son habileté et son travail. Tout ce petit monde, malgré la guerre, les enrôlements et les contributions s'est enrichi et n'entend point restituer aux anciens maîtres ces terres et ces droits dont ils ne tiraient de la richesse qu'en appauvrissant le peuple.
    A leur appel, l'aigle napoléonien, qui guettait à l'île d'Elbe, vole de clocher en clocher, et 200.000 Français se retrouvent de nouveau en armes dans la plaine de Waterloo face aux rois conjurés.
    Napoléon est vaincu pour la seconde fois ; mais la leçon a été comprise : un roi intelligent, Louis XVIII, ne rougit pas d'accepter l'héritage de la Révolution qui avait guillotiné son frère et d'en confier la gestion à un authentique régicide.
    Alors en quelques années le spectre « Jacobin » dont l'image déformée avait si longtemps effrayé l'Europe, s'évanouit.
   Sous le sceptre des rois Bourbon ou Orléans, la bourgeoisie européenne n'aperçoit plus en France que des millions d’hommes qui travaillent, produisent, épargnent et s'enrichissent avec d'autant plus d'allégresse qu'aucun privilège féodal, qu'aucune entrave corporative ne peut briser leur élan, tout cela dans le cadre d'une administration probe unanimement respectée.
    Insensiblement l'Europe se met à envier ceux qu'elle a vaincus. Dans tous les royaumes, la bourgeoisie libérale demande aux têtes couronnées qu'elle a sauvées de lui accorder en guise de récompense les libertés dont jouissent les Français.
    De 1830 à 1850, tout ce qui a de l'avenir dans l'esprit regarde vers Paris, et les pavés ne peuvent remuer sur les bords de la Seine, sans que des barricades surgissent à Francfort, Dresde ou Berlin, à Bruxelles, Vienne ou Budapest, et sans que des mouvements « nationaux » éclatent en Pologne, dans les Carpathes, en Italie, ou même en Espagne.
    Partout, après des résistances généralement courtes, les Monarques cèdent. En 25 ans (1830-1855) l'Europe entière – Angleterre en tête – adopte les institutions libérales, établies en France par la Révolution Française.
    Et depuis lors elle n'a cessé de se féliciter d'avoir liquidé partout l'ancien Régime seigneurial pour la défense duquel elle avait combattu la France pendant 25 ans.
    Un siècle passe, rempli de guerres nationales puis impérialistes, et la deuxième révolution européenne apparaît.
    En janvier 1933, après dix ans d'efforts acharnés, Adolf Hitler a conquis le pouvoir en Allemagne.
    Il ne songe point d'abord à déclarer la guerre à l'Europe ! Le traité de Versailles ne lui a laissé qu'une petite armée de 100.000 hommes, sans artillerie lourde, ni chars, ni forteresses; et pour toute flotte de haute mer deux « cuirassés de poche ». Quelle que puisse être l'importance de ses réserves occultes d'hommes entraînés, d'armes et de munitions, il ne peut songer à se mesurer avec l'armée française ni avec la flotte anglaise.
    Sans doute par protestation contre le désarmement unilatéral de Versailles, il a proclamé le droit de l'Allemagne à l'égalité des armes mais comme ses possibilités sont fort restreintes, il en propose tout de suite la limitation. L'année même de son avènement, il signe avec l'Angleterre (M. Eden) un traité de limitation des armements navals; puis, par l'intermédiaire de M. Eden, il propose à la France un traité semblable pour la limitation des armements terrestres (2).
    En fait, s'il pense toujours à libérer l'Allemagne des chaînes de Versailles, il a d'autres préoccupations plus urgentes.
    a) il lui faut nourrir 64 millions d'hommes sur un territoire dont la production agricole est insuffisante, et sans avoir la possibilité d'acheter à l'étranger, faute d'argent. En pleine paix, il décide le rationnement et la taxation des prix, sachant bien que l'égalité dans les privations est le seul moyen de les rendre supportables.
    b) Pour éviter la course désordonnée entre les prix et les salaires, il lui faut donner au nouveau Reich, une monnaie stable, mais comme il n'y a plus d'or dans les caves de la Reichsbank, cette monnaie devra être stable, sans couverture métallique. Chimère ! ricanent les économistes classiques.

    c) Il lui faut remettre au travail 6 millions de chômeurs. Pour cela, il faut entreprendre de vastes travaux d’équipement. Pour les financer il faut des capitaux, et le Reich n'en a plus. Qu'à cela ne tienne ! C'est le travail qui crée les capitaux.
    Au lieu de construire avec l'avenir avec les réserves du passé, un nouveau système bancaire permettra de couvrir les risques par anticipation sur les travaux en cours.
    Folie ! Crie l'économie classique, château de cartes qui va s'écrouler au premier choc !
    Au bout de quatre ans, tous les chômeurs ont été résorbés, des milliards de Rm. de travaux civils et surtout militaires ont été exécutés ; et les prix intérieurs sont restés stables. Le redressement de l'Allemagne s'accomplit.
    d) Pour ces travaux, il est des matières premières indispensables que le Reich, – même agrandi par les diverses « désannexions » – ne peut pas produire. L'autarcie allemande se révèle impossible.
    Il faut que le Reich reprenne les échanges avec l'étranger. Mais comment le fera-t-il, s'il n'a plus d'or pour régler le solde de sa balance des comptes avec les pays étrangers ?
    Après beaucoup de tâtonnements et d'erreurs, le nouveau Reich organise un système de troc compliqué, prêtant à bien des mécomptes. Mais, comme presque tous les voisins de l'Allemagne et même certains pays d'outre-mer sont aussi dépourvus d'or, et acculés aux mêmes difficultés, ils acceptent faute de mieux, ce système d'échanges; et voici que rapidement, le commerce extérieur de l'Allemagne que l'on avait cru ruiné, reprend un essor inattendu.
    En 1937, le Reich arrive au 3° rang dans le palmarès du commerce extérieur rédigé par la S. D. N., loin derrière l'Angleterre (mais presque sur le même rang que les États-Unis, et bien avant la France).
    Ces sortes de réussites, purement matérielles, ont l'avantage de toucher directement les besoins vitaux de la population. Elles sont senties personnellement par chacun, et ne prêtent pas à la controverse : l'ancien chômeur qui a retrouvé sa place à l'usine reçoit un salaire élevé, jouit de tous les avantages des assurances sociales, et se sait protégé contre tout renvoi arbitraire, retrouve dans les yeux des siens la confiance et la sécurité ; les usines qui travaillent à plein, s'agrandissent, et distribuent des dividendes à leurs actionnaires ; les revenus du capital augmentent en même temps que ceux du travail, le commerce se ranime ; les restrictions à la consommation favorisent l'épargne. L'État perçoit sur toutes les transactions les impôts ordinaires, il augmente ses revenus et peut à nouveau emprunter.
    De proche en proche toutes les classes se redressent. Comment bouder un chef qui en si peu de temps, a opéré un pareil redressement ?
    Celui-ci en profite pour éliminer les partis avec lesquels il avait dû composer. Il unifie et centralise l'Administration, se fait reconnaître chef de la Reichswehr, à qui il rend la conscription.
    Alors, profondément convaincu de la faiblesse économique et morale des démocraties, il ose « désannexer » la Sarre, l'Autriche, les Sudètes, en même temps qu'il apprend aux trusts allemands à se plier à la discipline du Plan de 4 ans.
    L'Allemagne, heureuse de se sentir à nouveau revivre, lui accorde tout ce qu'il demande. Adolf Hitler en 1933, n'était que le Führer des Nazis; en 1937 il est vraiment le Führer du peuple allemand. La foi de Valmy cette fois est derrière lui et le soutient.
    Cependant les autres Puissances considèrent ce rajeunissement de l'Allemagne avec une stupeur inquiète.
    Si la Raison gouvernait les affaires humaines, les chefs d'État auraient convoqué immédiatement une nouvelle Conférence de Londres : on y aurait examiné les méthodes nouvelles et leurs résultats, cherché dans quelle mesure chaque nation pourrait les adapter à ses besoins, et voir si elles ne pourraient donner à la crise mondiale une solution d'ensemble. Mais la Raison, a dit Anatole France est une pauvre petite faculté qui ne sert qu'à quelques philosophes et érudits sans influence sur les gouvernements, ni sur les masses. En France, le redressement inattendu de l'Allemagne apparaît tout de suite aux nationalistes comme une menace d'hégémonie ; et comment les masses socialistes auraient-elles attendu quelque quelque progrès social d'un parti qui se posait en adversaire de la démocratie ? Regrouper autour de la France, ployant sous le poids d'une armure disproportionnée, tous les anciens alliés de la guerre mondiale, apparaît à l'opinion française tout entière l'unique moyen d'assurer une sécurité qu'elle n'était plus de taille à défendre seule.
    Cependant à Londres et à New-York, les chefs des trusts et des banques, qui gouvernent les démocraties occidentales par personnes interposées, commencent à s'inquiéter. Ils ont d'abord considéré avec dédain cette bande d'aventuriers, sans tradition ni expérience bancaire, qui entendent soustraire leur pays à la tutelle de l'or. Mais quand ils ont vu ces hommes donner à l'Allemagne une monnaie stable sans encaisse-or, remettre toutes les usines au travail sans emprunts étrangers, et quand enfin ils retrouvent le concurrent allemand sur tous les marchés internationaux, à son ancienne place, alors une inquiétude qui confine à la colère s'est réveillée dans leur cœur, contre ce rival que l'on croyait éliminé et qui, tout à coup, reparait avec des armes nouvelles.
    Ces hommes ne sont pas seulement des techniciens, habiles à manier les mécanismes de la finance, de la production et des échanges ; des experts désintéressés tout prêts à s'incliner devant une technique nouvelle, ou une expérience qui a réussi : ce sont des hommes d'affaires ; et s'ils ont accepté les soucis et les risques qu'implique la direction des grandes entreprises, c'est pour obtenir en compensation la richesse avec les jouissances et la puissance qu'elle procure.
    Jamais on ne leur a dit qu'ils devaient gérer leurs entreprises dans le sens de l'intérêt commun ; le seul mandat qu'ils aient reçu, dans le cas très général où ils travaillent avec l'argent d'autrui, c'est d'enrichir leurs actionnaires en même temps qu'eux-mêmes.
   D'ailleurs la concurrence, qui est le principe et le fondement même de l’économie libérale, veut que l'homme qui s'enrichit est celui qui livre au consommateur le meilleur produit, en plus grande quantité, et au prix le plus bas ; ainsi d'après eux, le profit individuel est nécessairement d'accord avec l'intérêt général ; et la richesse de chacun donne la mesure exacte du service rendu au public.
    Sans doute, avec le système des trusts, cartels et autres appareils issus du protectionnisme, il peut arriver qu'un homme s'enrichisse en vendant plus cher un produit moins bon et artificiellement raréfié. Mais cela regarde les législateurs, représentants du peuple et fonctionnaires spécialement désignés pour contenir les initiatives privées dans le cadre de l'intérêt général, et payés pour cela. Et l'homme d'affaires sait s'arranger au besoin pour qu'ils n'y regardent pas de trop près.
    Depuis plus d'un siècle, il en est ainsi dans tous les pays du monde, où a pénétré l'énergie mécanique, et l'on ne peut contester que, dans l'ensemble, ce système ait donné (à la race blanche tout au moins) un surcroît d'aisance et de bien-être que les générations précédentes n'avaient pas connu.
   Ainsi les privilèges des trusts, et des banques, consacrés par le temps, apparaissaient comme conformes à la nature des choses, tout comme ceux des nobles et du clergé de l'Ancien Régime.
    Toute nouveauté qui prétend à les remplacer, n'est pas seulement une menace pour les situations acquises, elle tend à ruiner l'ordre naturel de la Société.
    Tant que l'expérience tentée par l'Allemagne apparaît comme une entreprise désespérée, une aventureuse utopie, on a fermé les yeux. Maintenant qu'on la voit ramener le Reich au rang des grandes Puissances, elle apparaît comme un dangereux exemple capable de séduire les peuples, épuisés par une crise économique que les trusts ne parviennent pas à résoudre.
    Il faut au plus vite faire cesser ce scandale. Il faut mettre fin à l'expérience avant qu'elle ne soit achevée. Précisément les « désannexions » réalisées coup sur coup, de la Sarre et de l'Autriche, inquiètent les nations voisines. La France, malgré ses 40 millions d'habitants, ne se résigne pas à n'être qu'une puissance de second ordre, cherche à regrouper autours d'elle la coalition des anciens alliés balkaniques (et même russes) qui, en 1918, l'ont sauvée du désastre. Elle seule peut donner aux trusts anglais l'armée de terre capable de tenir en échec la nouvelle armée du Reich. Une patiente pénétration bancaire permet de transformer « l'Entente Cordiale » en une alliance formelle.
    Mais pour que les masses qui font la guerre avec leur sang, puissent supporter les sacrifices nécessaires, il faut qu'elles aient aussi quelque chose à défendre.
    Par chance, les nazis, pour rallier toutes les énergies allemandes autour du grand Reich, ont mis au centre de leur propagande le mythe de la Race. De ce fait, ils sont entrés en conflit à la fois avec l'idéologie chrétienne, qui admet tous les hommes comme « fils du Père », et avec l'idéologie de la Révolution qui a proclamé (en principe) l'égalité des droits pour tous les hommes.
    Dès lors, le Nazi apparaît, comme jadis le Jacobin, comme le contempteur de toutes les lois divines et humaines. Pour les petites gens qui  n'ont point de « situation acquise » à défendre, la guerre apparaîtra comme une lutte de principes. Le drame est noué. Ce seront maintenant les masses démocratiques qui défendront les privilèges des Trusts et des Banques au nom de l’égalité de tous les hommes, et de la « dignité de la personne humaine ».
    Mais il faut faire vite, car à mesure que la crise se prolonge, des peuple de plus en plus nombreux perdent la foi en l'économie libérale. Un succès durable de l'économie nouvelle pourrait renverser l'édifice de mensonges si ingénieusement construit.
    Il faut en finir avec l'expérience allemande avant qu'elle soit achevée. La guerre devient nécessaire.
   L'affaire des Sudètes apparaît d'abord comme un bon prétexte. Au moment décisif, on s'aperçoit que les états-majors ne sont pas prêts.
    Les accords de Munich permettent de gagner un an. Mais on ne peut plus attendre, car les masses manquent d'enthousiasme. Faute de mieux, Dantzig et la Pologne peuvent encore servir de prétexte.
    Le 3 septembre 1939, l'Angleterre déclare la guerre à l'Allemagne. La France, quelques heures après.
    Au nom d'idéologies confuses, mais sous la poussée d'intérêts très précis, deux régimes sont aux prises :
    L'Ancien : l'économie libérale, impuissante à résoudre la crise mondiale qu'elle a suscitée ;
   Le Nouveau : l'économie nationale-socialiste, qui a réussi à s'en délivrer en supprimant les privilèges bancaires qui l'ont causée.
    Désormais, c'est la guerre révolutionnaire de 1792 qui recommence, et va s'étendre au monde entier.
    La percée du front des Ardennes a été le Valmy de la révolution européenne. Désormais une économie nouvelle est partie à la conquête du Vieux Continent.
    Même un Waterloo ne l'arrêterait pas !

(1) Séculiers recevant les bénéfices ecclésiastiques d'une abbaye dont ils avaient reçu le patronage.
(2) Le dossier complet de ces négociations à été publié par la revue L'Europe Nouvelle, 1933

Francis Delaisi – La Révolution européenne, 1942
Chapitre XIX : Deux guerres révolutionnaires
Éditions de la Toison d'Or, p. 245-261.

http://frontdelacontre-subversion.hautetfort.com/archive/2014/12/14/francis-delaisi-deux-guerres-revolutionnaires-5510380.html#more

mercredi 29 mars 2023

Réédition des Mémoires de Bismarck

 

Les éditions Perrin viennent de rééditer les Mémoires de Bismarck (1815-1898) avec une présentation de Jean-Paul Bled, grand spécialiste de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie.

Otto von Bismarck est un personnage important de l’histoire du XIXème siècle tant allemand qu’européen et sa marque a perduré après lui. Par ses origines, il appartient au milieu des Junkers. Il en épouse les valeurs et le mode de vie. Mais ce n’est là qu’une face de la personnalité de Bismarck, qualifié de “réactionnaire rouge” par Frédéric-Guillaume IV. Bismarck se montre rapidement comme un partisan de l’éviction de l’Autriche hors du corps germanique, ce qui passera immanquablement par un conflit armé avec la monarchie habsbourgeoise. Ce qui, pour les conservateurs allemands, est une abomination qui pousserait l’Allemagne à devenir l’alliée de la France considérée comme l’incarnation de la Révolution.

Mais Otto von Bismarck entre avant tout dans l’histoire comme le bâtisseur de l’unité allemande au terme de trois guerres victorieuses (1864, 1866 et 1870-1871) et l’architecte de la grandeur prussienne. A ce titre, il désigne les catholiques comme des “ennemis du Reich” car ils dont accusés de constituer un corps étranger au sein de l’Allemagne protestante. Bismarck va développer la Kulturkampf dont l’objectif est d’écarter tant les catholiques que les socialistes au nom de l’unité allemande. Mais il obtient l’effet inverse à celui escompté. Catholiques comme socialistes, rejetés, vont développer des cultures autonomes de plus en plus influentes. Finalement, Bismarck doit quitter le pouvoir, chassé de la chancellerie par Guillaume II.

Bien avant d’avoir quitté le pouvoir, Bismarck conçoit le projet d’écrire ses Mémoires. Mais c’est à partir de 1890 qu’il se met à rédiger ce monument à sa gloire qui doit lui permettre de prendre sa revanche par l’écrit. En mai 1892, la première mouture de l’ouvrage, prévu pour paraître en deux tomes, est achevée. Mais Bismarck continue d’y apporter des corrections. Ce n’est en définitive qu’après sa mort que sortent en librairie les Mémoires de Bismarck. Elles connaissent aussitôt un énorme succès de vente. La traduction française paraît dès l’année suivante. Bismarck rejoint ainsi Frédéric II au panthéon de l’Allemagne.

Mémoires, Bismarck, éditions Perrin, 656 pages, 27 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/reedition-des-memoires-de-bismarck/142051/