Maintes
fois massacrés au cours de leur histoire récente, les chrétiens
d'Orient ont longtemps trouvé protection auprès de l'armée française. Ce
temps a passé.
Partant
pour la Syrie est une chanson d'Hortense de Beauharnais, relancée vers
1860 pour encourager les soldats de l'armée française envoyés par
Napoléon III secourir les chrétiens du Levant, massacrés une fois de
plus. À l'époque, la politique étrangère française n'avait à recevoir
aucune directive d'une quelconque alliance dominée par des puissances
lointaines... Cette intervention de 1860 eut des répercussions
politiques et culturelles favorables à la France et à la langue
française, qui supplanta alors l'italien au Proche-Orient. Cette
hégémonie linguistique a aujourd'hui disparu au bénéfice de l'anglais,
puisque la France n'est plus considérée comme un pays ami, ni
protecteur. Même les Maronites du Liban parlent de moins en moins
français.
La
Grande Syrie d'antan s'étendait au Nord jusqu'au Taurus et englobait le
Liban et la Palestine. Damas et Antioche abritèrent saint Paul et saint
Pierre avant qu'Antioche ne devint la référence de nombreux patriarcats
chrétiens. Mais l'Empire ottoman a occupé la Syrie à partir du XVIe
siècle et le sort des chrétiens du Levant est difficilement dissociable
de celui des chrétiens d'Asie mineure, la fin de l'Empire ottoman ayant
été marquée par d'innombrables massacres de chrétiens qui ont provoqué
des exodes massifs, notamment vers la Syrie. En raison de l'implantation
récente de ces chrétiens dans des pays arabophones, on les a qualifiés
en anglais d'« Arab Christians », expression qu'il faut traduire par « chrétiens arabisés », car ils sont très rarement de souche arabe, même s'ils parlent et célèbrent leurs liturgies en arabe.
Les
massacres de chrétiens relèvent à la fois d'un antagonisme religieux
généralisé et d'une rivalité pour l'exploitation d'un même territoire.
Comme les Kurdes, musulmans sunnites intransigeants, volontiers
polygames et donc très prolifiques, sont en perpétuelle expansion, ils
sont impliqués dans toutes les tueries et en profitent pour annexer les
terres et villages des chrétiens.
Ainsi,
en 1843, l'émir Bader Khan de Bohtan fait massacrer, par ses fidèles
kurdes, dix mille Assyriens et Chaldéens. À la fin du XIXe siècle, les
massacres s'intensifient dans le Sud-Est de l'Asie mineure, notamment à
Mardin et à Adana. En novembre 1914, l'Empereur Resad, qui vient de
déclarer la guerre aux cotés des empires centraux, émet un firman aux
termes duquel tous les chrétiens de l'empire doivent être exterminés.
L'armée russe pénètre alors très profondément en Asie mineure, soit
jusqu'à Bitlis et à son arrivée, les chrétiens manifestent leur
allégresse. Mais le 25 avril 1915, la lettre à Talat Pacha ordonne le
massacre de tous les Arméniens. D'autres chrétiens sont tués, notamment
des Grecs, des Syriaques orthodoxes et catholiques, des Assyriens, des
Chaldéens, des Roums(Grecs) orthodoxes et catholiques, des Maronites,
les Kurdes s'emparant de leurs terres et de leurs maisons.
Enfants et jeunes femmes vendus comme esclaves
Les
Assyriens (ex-Nestoriens) sont animés par un sentiment nationaliste,
comme les Kurdes avec lesquels ils se trouvent en rivalité de territoire
à l'Est du Tigre. Et c'est encore un carnage à partir de 1915. Les
Assyriens fuient. Vers le Sud-Est (territoire actuel de l'Iraq), ils
sont massacrés - évêques, prêtres, vieillards, femmes, enfants -, par
des Kurdes qui les guettent sur la route de leur exil. Vers le Nord-Est
(Transcaucasie, Iran, région d'Urumiye-Ormia), ils jouissent de la
protection de l'armée russe, mais la révolution bolchevique entraîne le
départ de cette armée. Et c'est à nouveau la destruction des églises et
les massacres perpétrés par des irréguliers turcs, azéris et kurdes, ces
derniers s'emparant une fois encore des villages chrétiens. Le
patriarche assyrien Benyamin Mar Shimun, attiré dans un guet-apens à
Koneshor, est assassiné par le Kurde Simko, le 3 mars 1918. Et
l'intervention de l'armée ottomane aggrave le malheur des chrétiens.
En
1918, l'Empire ottoman capitule et le traité de Sèvres organise en 1920
l'occupation de l'Asie mineure. Les Grecs sont en Thrace et à l'Ouest
égéen, les Italiens au Sud, les Russes au Nord-Est, et les Français au
Sud-Est. La région de la Marmara et l'extrême Sud-Est sont occupés par
les Britanniques installés en Iraq. Il est prévu que le Nord-Est sera
arménien et le Sud-Est, kurde.
Mais
en 1921, les Russes quittent le Nord-Est, où ils auraient pu protéger
les chrétiens arméniens. La même année, les Français sont battus à Mara
par les insurgés musulmans kémalistes turcs et kurdes, avec lesquels ils
doivent signer la paix. Ils évacuent alors le Sud-Est, où ils
protégeaient les chrétiens. Ce départ à la cloche de bois m'a été narré
par le colonel Pierre Chavane et par de vieux Arméniens qui reprochaient
aux Français d'être partis sans prévenir, dans la nuit, en emballant
les sabots des chevaux dans de la paille pour ne pas réveiller les
chrétiens qu'ils allaient abandonner à la merci des insurgés musulmans.
Pire
! La France vend des armes aux musulmans kémalistes, qui les utilisent
contre les occupants grecs, chrétiens orthodoxes. En conséquence, les
Grecs sont battus et chassés d'Asie mineure en 1922. La seule frontière
encore floue est celle de l'extrême Sud-Est avec l'Iraq.
En
1923, le traité de Lausanne transforme la capitulation de l'Empire
ottoman en une victoire des Turcs kémalistes, qui récupèrent la Thrace,
les détroits, les zones arménienne et kurde. Ils contrôlent donc de
nouveau toutes les minorités d'Asie mineure (dont les chrétiens) et
noient dans le sang une révolte islamiste kurde en 1924.
En
cette même année 1924, les Assyriens tentent de revenir dans leurs
villages de l'extrême Sud-Est de la Turquie. Ils y sont encouragés par
les Britanniques, qui leur ont promis le Nord de l'Iraq, qui est
contigu. (Ce Nord de l'Iraq sera donné aux Kurdes par les Américains en
2003). Mais, l'armée turque du nouveau régime de Mustafa Kemal réagit
avec la même cruauté que celle qui avait été appliquée aux Arméniens
lors du génocide. Les Turcs massacrent, déportent, achèvent les
traînards. Le soir venu, les soldats turcs vendent aux Kurdes, comme
esclaves, les jeunes femmes et les enfants assyriens.
Lorsque
d'autres Assyriens essaieront, en 1933, de regagner les villages
assyriens de l'Iraq, ils seront massacrés, à Semmel, par des Kurdes
commandés par le général Bashir Sidki. Ainsi, en 2012, les Assyriens
ont-ils perdu tous leurs villages de Turquie, d'Iraq et d'Iran, annexés
par les Kurdes. Es ne subsistent que dans les grandes villes de ces pays
et en Amérique.
Antioche cédée aux Turcs
Dès
1916, par les accords secrets « Sykes-Picot », Français et Britanniques
se sont partagé l'Orient arabe. En 1918, Damas est libérée par les
Britanniques, mais, en 1919, ceux-ci cèdent le contrôle de la Syrie aux
Français. En 1920, le Congrès national syrien proclame l'indépendance,
mais la conférence de San Remo accorde aux Français le mandat sur la
Syrie et le Liban. Et les troupes du Général Gouraud entrent à Damas.
Le
mandat français prépare un Grand Levant réparti en plusieurs États :
Damas, Alep, L'État des Alaouites, plus le Djebel druze et le Sandjak
d'Alexandrette (Antioche). (Notons que cet éclatement de la Syrie, plus
un État Kurde au Nord-Est, a été envisagé par les médias français en
2011-2012). En 1926 est créée la République libanaise. Et de 1925 à
1927, le général Sarrail, haut commissaire de la République française et
commandant en chef de l'Armée du Levant, combat la révolte des Druzes
en Syrie.
Depuis
1921, la France, qui a rendu le Sud-Est de l'Asie mineure aux Turcs, se
trouve confrontée au problème des chrétiens du territoire désormais
turc. Les officiers de l'armée française, qui sont, à cette époque,
majoritairement catholiques, vont laisser, par « charité chrétienne »,
entrer sur le territoire du Mandat français sur la Syrie des dizaines de
milliers de chrétiens. Ils les installent souvent dans le Nord, à
Antioche et Alep et dans des villes nouvelles créées par
l'administration française sur la frontière Nord de la Syrie : Ras
el-Ain, Haseke, Qamishli, Malkiye. Ces villes se remplissent ainsi de
chrétiens qui ne sont pas de souche arabe et parlent arménien, suryoyo,
turoyo, sureth, etc. Les Assyriens s'installent sur les rives du
Habur-Ouest et y font fleurir le désert.
Mais
les Kurdes, toujours aussi expansionnistes, se précipitent vers ces
villes et finissent par constituer la majorité de leur population. C'est
ainsi qu'en 2012, ils revendiquent le Nord-Est de la Syrie qu'ils ont
progressivement envahi. Ici aussi, les chrétiens vont passer du joug
musulman arabe au joug musulman kurde.
En
1939, la France, espérant qu'à la prochaine guerre, la Turquie sera aux
côtés des alliés, cède Antioche, berceau de la chrétienté et fleuron de
la Syrie, aux Turcs par un référendum contesté. C'est à nouveau l'exode
pour les chrétiens qui s'y trouvaient installés et qui se réfugient
principalement à Alep. De nos jours, Antioche est complètement
turquifiée, au plan institutionnel, mais on entend encore parler arabe
dans les rues et l'on peut visiter la grotte de Saint-Pierre et la
cathédrale grecque orthodoxe.
En
juillet 1940, l'armée française de Syrie, commandée par le général
Dentz, passe sous le contrôle du gouvernement de Vichy. Les officiers
incitent les chrétiens à faire valoir leurs droits fonciers, ce qui
suscite la reconnaissance durable de ces derniers. Mais en 1941, les
troupes fidèles au maréchal Pétain sont attaquées par les armées
française libre et britannique, qui chassent le Général Dentz. Le
Général Catroux, gaulliste, reconnaît alors l'indépendance de la Syrie,
sans s'en retirer. Et en 1945, le Général de Gaulle envoie les
tirailleurs sénégalais mater la rébellion et fait bombarder Damas,
détruisant le Palais Azzem, un joyau reconstruit depuis lors.
L'Alliance atlantique en appui des islamistes
En
1946, les indépendances du Liban et de la Syrie sont cependant
reconnues. Beaucoup de chrétiens qui s'étaient engagés dans l'armée
française et aiment la France sont alors démobilisés. Mais il n'y a ni
épuration, ni propagande revancharde anti-française.
En 2005, l'on voyait encore, plaquée sur la porte de la caserne de Haseke, l'inscription en français : « Premier régiment de marche du Levant ».
Libre,
la Syrie est présidée en 1946 par Shukri al-Kuwaitli, qui obtient le
départ des Français. Puis, des coups d’État réguliers provoquent une
certaine instabilité. De 1958 à 1961, la Syrie s'allie avec l’Égypte.
Les médias français la fustigent à l'occasion de la guerre des Six jours
en 1967 et de la guerre du Kippur-Ramadan en 1973. En 1971, le général
Hafez al-Asad devient président et accorde une constitution. Le parti
Baath va assurer au pays une stabilité autoritaire et la fermeté face à
Israël.
L'Occident
cherche alors des prétextes pour attaquer la Syrie : la guerre civile
libanaise en 1975 (l’armée syrienne a pourtant libéré les chrétiens de
Zahle encerclés par les musulmans), l'amitié avec l'Union soviétique en
1980, la répression de la révolte des frères musulmans en 1982, la
tutelle sur le Liban en 1989, etc. En 1994, le fils aîné de Hafez se
tue. Bashar, fils cadet, médecin ophtalmologiste à Londres, devient
président en 2000. On accuse la Syrie de l'assassinat du président
libanais Hariri en 2005 et les Syriens. doivent évacuer le Liban.
Bashar, qui apprécie les chrétiens, reçoit chaleureusement le pape Jean
Paul II avant la messe pontificale au Stade des Abbassides.
Mais
l'Alliance atlantique est prête à l'agression. Des pays non-atlantiques
comme Israël, l'Arabie Saoudite, le Qatar ou la Turquie sont aussi
agacés par la stabilité laïque de la Syrie. La Turquie, qui a des
nostalgies ottomanes, a envahi Chypre en 1974 et y reste. Elle a
participé aux guerres de l'Alliance atlantique, occupant ainsi le
Kosovo, la Tripolitaine, etc. Elle mène des incursions régulières en
Iraq du Nord et souhaite en faire aussi en Syrie. La campagne médiatique
élaborée par l'Occident est comparable à celles qui ont abattu Milosevi
et Saddam Husayn. Les « guerres contre les tyrans » sont en fait des
guerres d'islamisation
Pr. Jean-Claude Chabrier monde & vie 10 novembre 2012