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mardi 27 octobre 2020

Jean Sévillia, sur le PCF en 1940 : « Il y a eu des contacts pour faire reparaître L’Humanité alors que les Allemands occupaient la France »

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Durant le week-end, le mot « collabo » a été tagué sur la façade du Parti communiste français. Son secrétaire général, Fabien Roussel, voit dans ce geste la main de l’extrême droite, « descendants des nazis ».

L’historien Jean Sévillia réagit au micro de Boulevard Voltaire et rappelle que, durant la Seconde Guerre mondiale, la direction du PCF a totalement adhéré au pacte germano-soviétique entre Hitler et Staline en 1939 et qu’il a été interdit, non par le régime de Vichy, mais par le gouvernement de la IIIe République.

https://www.bvoltaire.fr/jean-sevillia-sur-le-pcf-en-1940-il-y-a-eu-des-contacts-pour-faire-reparaitre-lhumanite-alors-que-les-allemands-occupaient-la-france/

dimanche 2 août 2020

L'œuvre de Soljénitsyne, témoignage sur l'Union soviétique et le peuple russe 1/4

Alexandre Soljénitsyne (1918-2008) est connu pour son courageux combat de dissident, opposant déclaré au communisme au sein même de l'Union soviétique durant les années 1960 et 1970. Khrouchtchev avait pensé utiliser l'auteur d'Une journée d'Ivan Denissovitch (1962), nouvelle dénonçant la monstruosité des camps, peuplés de masses d'innocents, pour illustrer sa thèse de la perversion stalinienne d'un marxisme-léninisme fondamentalement bon, or Soljénitsyne refuse d'être utilisé de quelque manière que ce soit par le régime, intrinsèquement mauvais. Il est expulsé de son pays en 1974. En exil aux États-Unis, il multiplie les déclarations présentant sa vision de la Russie, conforme à son génie national, slave et orthodoxe, et non aux idéaux prétendus universels libéraux et capitalistes. Il a eu la politesse évidente de remercier ses hôtes, mais sans rien céder de ses principes. Il rentre en Russie en 1994, participe au débat public. Il développe une pensée très personnelle, difficilement classable, rarement limpide ses essais nombreux, parfois contradictoires, comme sa désapprobation de la Première Guerre de Tchétchénie et son approbation de la Seconde, déroutent souvent, notamment ceux sur les juifs en Russie les juifs seraient des gens absolument géniaux, mais pas des Russes. Globalement, il partage la vision politique de Poutine, soit un retour immédiat de l'autorité de l’État, préparant l'avènement d'une démocratie réelle sur le long terme, auquel il a apporté un soutien critique. Même si beaucoup de ses analyses sont certainement discutables, elles sont souvent intéressantes. Il est l'un des rares notamment à placer la monstruosité communiste dans le temps long de la Russie, comme une forme pervertie de l'identité russe, le besoin d'encadrement fort, voire d'un pouvoir tyrannique. L’impiété n'est pas non plus sans précédents, même s’il insiste sur le caractère largement non-russe des révolutionnaires d'Octobre, avec Lénine demi-Tatar et quart-Juif, Trotsky juif, Staline Géorgien. Homme courageux, essayiste patriote, il est avant tout un grand écrivain, un des plus grands auteurs russes du XXe siècle.

L'Archipel du Goulag

De l'œuvre étendue de Soljénitsyne, on retient généralement avant tout L'Archipel du Goulag (1974-1976), dont le début de la parution motive son expulsion d'URSS. Il s'agit d'un « essai d'investigation littéraire » selon Soljénitsyne, objet unique qui essaye d'ordonner une compilation de témoignages, plusieurs dizaines, dont le sien propre, de victimes du régime soviétique.

Toute la perversion de la société est bien retranscrite, la corruption systématique de l'homme transformé en monstre au service du système, et vénérant Staline. Le plus émouvant et le plus juste des témoignages est celui de l'auteur lui-même qui raconte son endoctrinement, sa foi d'adolescent et déjeune adulte dans le système, le mépris condescendant de la foi orthodoxe de la grand-mère, son sinistre mépris de la vie humaine acquise au cours de l'éducation et aggravée par la formation d'officier durant la guerre germano-soviétique et les pratiques du front. Il raconte son arrestation, au milieu des combats en Poméranie, pour un prétendu complot contre l'Etat en groupe organisé, soit deux personnes, donc un groupe, qui avaient osé, dans le cadre d'une correspondance privée, une légère plaisanterie à peine codée sur Staline , l'ennui vient du doute, aussi léger soit-il au départ. Il développe les récits des interrogatoires, interminables et absurdes à la Loubianka - siège du NKVD à Moscou, son expérience des camps, révélation tardive de la monstruosité du communisme. En prison, il réfléchit, et admet que qui voulait savoir, simplement se poser des questions, ne pouvait pas être trompé par les grossiers mensonges staliniens. Pire, il s'agissait au fond d'une forme de consentement tacite collectif. Là, s'enchevêtrent des dizaines de récits de vies brisées, une mise en parallèle des procédures policières, des formes à prétention juridique ridicule. Parfois, il faut reconnaître une certaine impression de confusion à la lecture, mais justement, l'intention est de donner une vision d'ensemble, une mosaïque de destins brisés, pour la grande majorité parfaitement innocents des faits reprochés - pas même des opposants à un régime des plus illégitimes -. Un hommage émouvant est rendu au courage des chrétiens, le plus souvent des femmes, particulièrement maltraités, poussés à l'apostasie, qui pour la plupart tiennent jusqu'au martyre. Le monde des zeks - détenus - constitue une fresque essentielle, et sans que son talent se limite à ce thème, Soljénitsyne demeure unique, irremplaçable, pour décrire ce véritable enfer sur Terre. Le creusement du Canal de la Mer Blanche - Belomorkanal -, vitrine du régime des camps, entre le Lac Onega et la Mer Blanche, entreprise folle au cœur de l'hiver, effectuée en moins de deux ans en 1931-33, est particulièrement bien décrit, dans toute sa monstruosité et absurdité - le canal n'est pas assez profond pour la navigation maritime -. Le contraste entre cette sinistre réalité de dizaines de milliers de travailleurs forcés, le plus souvent innocents, morts à la tâche et la propagande d'époque, fort bien répercutée en Occident, assimilant les travailleurs forcés à des délinquants en bonne voie de resocialisation par le travail, et les textes du poète officiel de l'URSS, Maxime Gorki qui chante littéralement les "réussites" de Staline, impressionne. Soljénitsyne se trompe de bonne foi en attribuant la mort naturelle du poète officiel, en 1936, à une exécution du régime, mais cette erreur de détail une de celles sur lesquelles se fondent les thuriféraires du communisme pour contester la portée de l'Archipel n'enlève rien à la portée globale de son œuvre.

Le système des camps ne tient pas alors par la terreur des gardes de la police politique - Tchéka, puis GPU, puis NKVD - mais par la collaboration des détenus délinquants professionnels qui terrorisent la grande masse des autres, innocents désarmés dans ce monde sauvage. Ils sont significativement définis par le régime comme éléments socialement proches. Soljénitsyne perd toute illusion en camp quant à l'idée d'un homme systématiquement et fondamentalement bon. La plupart de ces délinquants, dans n'importe quel régime politique, auraient fini en prison - sauf peut-être dans la France folle actuelle, inconnue de l'auteur dans les années 1970 évidemment -. S'ils refusent de travailler eux-mêmes, ils détournent l'insuffisante nourriture à leur profit, acceptent leur fonction de contrôle, par la pression violente ou la délation. Le régime concentrationnaire tient aussi par la présence certaine de traîtres parmi les éventuels groupes de détenus tentés de résister qui se formeraient. Les détenus développent un langage spécifique, une forme d'argot russe des camps, absolument intraduisible en langue étrangère l'auteur, de formation scientifique, note ces curieuses inventions langagières, étrangeté pour les Russes eux-mêmes paraît-il.

Àsuivre

vendredi 1 août 2014

Quand le Parti communiste touchait l’argent de Moscou

C’est à partir des années 1950 que la DST acquiert la conviction qu’elle peut remonter les filières du financement occulte du PCF par son homologue soviétique. Deux raisons à cela. D’abord, en 1952, la brigade financière de la DST que vient de créer le commissaire Jean-Paul Mauriat effectue à Paris une perquisition à la Banque commerciale pour l’Europe du Nord (BCEN), banque alimentée à 98% par des capitaux de la Gosbank, la banque d’État soviétique. Une semaine durant, sous l’œil flegmatique de son directeur, Charles Hilsum, la DST photographie par milliers les documents comptables et apprend comment fonctionne le circuit financier communiste. De plus, en 1962, grâce à son adjoint Robert Xoual, le commissaire Louis Niquet, patron de la section Manipulation (E2) de la DST, entrera en contact avec un ancien résistant comme lui, qui a été victime d’une purge au sein de la direction du PCF : Auguste Lecœur, l’ex-secrétaire de l’organisation que L’Humanité a appelé le « flic Lecœur » en 1954, sans savoir qu’un jour il livrerait les secrets intimes du Parti. 
     Ce qu’il révèle confirme que, dès sa création fin 1920, le PCF n’a certes pas croulé sous « l’or de Moscou », comme le dit la presse anticommuniste, mais qu’il a reçu de manière constante, comme tous les partis frères, une aide non négligeable via l’internationale communiste (Komintern), dont le PCF a été jusqu’en 1943, date de sa dissolution par Staline, la section française. 
Jérôme, Gosnat, Plissonnier : les hommes des finances 
Le système de réseaux qui permet l’acheminement de fonds au Parti français plonge donc ses racines avant même sa fondation, à la naissance du Komintern en 1919. Sa section des liaisons internationales (OMS) distribue des fonds secrets en décembre 1919, sous forme de pierres précieuses en provenance des bijoux du tsar, pour une valeur de 2,5 millions de roubles (l’équivalent de 800 000 euros actuels), au militant Fernand Loriot afin que son groupe organise un travail fractionnel au sein de la SFIO, provoquant la scission du Congrès de Tours, le 30 décembre 1920, et la naissance de la Section française de l’internationale communiste (SFIC), futur PCF. 
     Chaque section du Komintern possède ses structures propres, des sociétés écran pour gérer ces fonds afin de financer, sinon la révolution, du moins le bras de fer que constitue la « lutte des classes » contre les « deux cents familles » possédantes. 
     A la direction du PCF, des spécialistes s’occupent de ces finances. C’est le cas de Michel Feintuch, alias « Jean Jérôme », juif originaire de l’ex-Galicie autrichienne, qui va jouer un rôle essentiel pendant la Seconde Guerre mondiale et jusque dans les années 1980. Vient ensuite Georges Gosnat, qui a organisé en 1936, avec Jean Jérôme, la compagnie France-Navigation, dont la flotte achemine les militants des Brigades internationales en Espagne. Trente ans plus tard, Georges Gosnat tient les cordons de la bourse et gère l’entrelacs d’entreprises liées au PCF ainsi que les subventions venues d’URSS. Ancien communiste, puis directeur dans les années 1970 du journal Politique-Hebdo, Paul Noirot précise leur rôle dans ses mémoires : « Le pouvoir politique de l’argent est, dans le parti, infiniment plus grand qu’on ne l’imagine. Des hommes comme Georges Gosnat, pratiquement trésorier à vie, ou comme Jean Jérôme, grand maître du commerce et de la banque, disposent, par ce qu’ils savent et ce qu’ils font, d’une influence réelle sans rapport avec leurs responsabilités officielles. » 
     Dans ce cadre, un troisième homme clef apparaît à partir des années 1950 : Gaston Plissonnier, à la fois « éminence grise » des secrétaires généraux successifs – Waldeck Rochet, Georges Marchais, Robert Hue – et homme des liaisons directes avec les services soviétiques, qui lui ont d’ailleurs donné le nom de code de « LANG ». Le système financier que gère la troïka Gosnat-Jérôme-Plissonnier couvre aussi les relations avec un groupe d’entreprises commerciales qui ont l’exclusivité des rapports avec les pays communistes, reversant des fonds au PCF, ce qui constitue une forme détournée de subvention. La plus connue, Interagra, est dirigée par Jean-Baptiste Doumeng, le « milliardaire rouge ». 
Deux millions de dollars par an sous Brejnev 
Dans les années 1950, les fonds soviétiques parviennent grâce au Fonds syndical international d’aide aux organisations ouvrières auprès du Conseil des syndicats roumains, une société écran qui distribue des subventions aux partis communistes d’Europe occidentale. En 1954, sous Nikita Khrouchtchev, le PCUS achemine 5 millions de dollars au PCF. Mais dix ans plus tard, en 1964, cette somme se réduit à 2 millions et restera à ce niveau pendant toute l’ère Brejnev (164-1982). Le PCF demeure toutefois le deuxième parti subventionné d’Europe, après le Parti communiste italien (PCI). 
     Le système d’approvisionnement varie. Une filière habituelle est celle de la BCEN, dirigée à Paris dans les années 1970 par l’ancien député Guy de Boysson, et surtout l’homme charnière, le vice P-DG Vladimir Ponomarev, cousin de Boris Ponomarev, chargé des liaisons du PCUS avec les partis frères. En 1979, le journaliste d’extrême droite Jean Montaldo publie Les Secrets de la banque soviétique en France (Albin Michel), un livre fondé sur les archives bancaires de la BCEN qu’il affirme avoir ramassées dans « 243 sac [poubelles] qui traînaient sur la chaussée »... En tout cas, les secrets de la BCEN, jadis percés par la DST, sont étalés au grand jour. Et l’on comprend comment des fonds sont virés de Moscou sur des comptes français. 
     Autre conduit qui sera révélé après la chute de l’URSS : des émissaires du 5ème département (France) du 1er directoire du KGB convoient des sommes dans des valises à double fond. En cas de sommes très importantes (comme en période électorale), le 14ème département, spécialiste des opérations ultrasensibles, se charge de transférer l’argent. Il arrive aussi que des émissaires d’autres pays de l’Est jouent un rôle dans ces transferts financiers. Ainsi, après la chute du Mur de Berlin en 1989, Armin Riecker, ancien diplomate espion est-allemand, expliquera comment en 1979, basé à Paris, il avait été chargé d’apporter une « mallette bourrée d’argent » à Ghislaine, la secrétaire de Gaston Plissonnier... 
Les « chemises spéciales » signées Plissonnier 
Désormais, le nom du dirigeant bourguignon, surnommé le « secrétaire perpétuel », va apparaître dans tous les documents trouvés dans les archives soviétiques, après la chute du communisme à l’Est. La presse russe publie des documents issus de l’ancien sérail communiste. C’est ainsi que l’on retrouve les « chemises spéciales » (osobie papki, OP), estampillées « top secret » avec des quittances : ainsi, l’OP du 21 août 1978 contient une quittance signée par Gaston Plissonnier pour un million de dollars au profit du PCF (d’autres enveloppes, moins importantes, sont destinées aux partis des Caraïbes et de La Réunion). Au total 20 millions sont distribués pour les partis frères. 
     Au début des années 1980, les budgets baissent encore. Que s’est-il passé ? D’une part, le PCUS n’arrive plus à contrôler la direction et la politique des partis d’Europe, et ne voit pas pourquoi il continuerait à servir de « vache à lait ». D’autre part, avec l’accession de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir, et sa politique de Glasnost (transparence), on assiste à une révision totale des relations entre partis communistes. Puis à la chute finale. 
     En témoigne, la dernière année où le PCF reçoit des subsides, un courrier adressé à Mikhaïl Gorbatchev par un de ses adjoints : « Gaston Plissonnier a fait savoir que Georges Marchais lui a demandé de solliciter auprès de vous une aide supplémentaire pour le PCF. Cette demande concerne l’élection présidentielle de 1988. [ ...] Dans ces conditions, a dit Gaston Plissonnier, nous nous tournons vers notre frère, le PCUS, comme c’était la coutume dans le passé, pour qu’il nous accorde une aide supplémentaire de 10 millions de francs. » Anatoli Dorynine répond à Plissonnier qu’il est « possible de satisfaire partiellement les camarades français », non sans lui rappeler qu’ils ont déjà reçu, en 1987, 2 millions de dollars du Fonds international d’assistance aux organisations ouvrières et de gauche. In fine, le PCF devra se contenter d’un million de dollars. Et tandis que ce dernier redevient progressivement, par sa taille, le petit parti des années 1920, ses militants nouvelle manière affirment désormais que leur indépendance n’a pas de prix. 
Rémi Kauffer, Histoire secrète de la 5ème République

mardi 17 septembre 2013

–Qui sauva des milliers de juifs de 1940 à 1944 ?

Un gros livre de Mme Limore Yagil, professeur à l’’université de Haïfa, intitulé Chrétiens et juifs sous Vichy (1940-1944), remet en cause bien des idées reçues. Ce n’’est pas son moindre intérêt, tout comme la problématique qu’’elle pose au début de son ouvrage : « Alors que les trois quarts des juifs des Pays-Bas ont été acheminés vers les centres d’’extermination d’’Auschwitz, Birkenau et de Sobidor, c’est seulement - si l’’on ose dire – un quart des juifs de France qui ont été déportés, soit au total soixante-quinze mille sur une population de trois cent mille environ. Comment expliquer ce paradoxe, pour une population accusée d’’être influencée par l’’antisémitisme… ? » Comment expliquer que « ... plus de 85 % des enfants juifs de France échappèrent à la déportation, c’’est-à-dire à la mort : cette proportion n’’a été atteinte dans aucun autre pays soumis au joug nazi ». Comment répondre à ces questions sinon en constatant que le régime de Vichy a protégé non seulement les Français mais surtout les juifs ?
Vichy, capitale de la résistance
Mme Yagil reconnaît que la politique dite de collaboration n’’a été pour le Maréchal qu’’un « expédient », je dirais plutôt une ruse, mais peu importe. « Il souhaitait empêcher la “polonisation” de la France ». Tel était aussi le but de ses ministres qui voulaient avant tout « sauvegarder les intérêts français » et « limiter l’’influence allemande dans tous les domaines ».
C’’est dans cette optique qu’’a été créé le statut des juifs. Alibert prépara la loi du 3 octobre 1940 « car il [le statut] apparaissait comme le seul moyen de protéger les Israélites de la zone occupée contre les mesures draconiennes que les Allemands annonçaient depuis un mois ». En effet, comme le dit Baudouin : « Tout le monde à Vichy savait parfaitement que les Allemands, très attachés à la question juive, entendaient transplanter en France la totalité du régime de Nuremberg et établir la nouvelle politique de discrimination sur des critères raciaux ».
Or, l’’antisémitisme français n’’avait aucun caractère de ce genre. Il visait simplement à limiter l’’influence exorbitante des juifs dans la vie politique, économique et culturelle. C’’est ce qui explique le caractère très modéré de la politique de Vichy dans ce domaine Cela se traduisait par une multitude de dérogations qui permettaient aux juifs « de continuer à vivre “normalement” en zone libre ».
À Vichy même, par exemple, « les juifs et les francs-maçons pouvaient... vivre... et travailler sans trop de contraintes jusqu’en novembre 1942 ». Mme Ygal cite le cas d’’Echourin, comédien juif appartenant à la Comédie française : « Prisonnier, rapatrié comme ancien combattant, il devint speaker à la radio d’’État, au Grand Casino. Ses employeurs savaient qu’’il était juif mais personne ne le trahit. Comme speaker, on trouvait aussi un autre juif, Alexandre, neveu du grand rabbin ».
Les ministres eux-mêmes protégeaient les juifs. Il est surprenant, écrit Mme Yagil, « de constater combien nombreuses, au sein de l’’élite politique de Vichy, ont été les personnes qui, à l’’exemple de Berthelot, de Robert Gibrat, de Pierre Pucheu, de René Belin, de Pierre Caziot, de Georges Lamirand, de l’’amiral Auphan, de Jean Jardel, de Jacques Guérard, de Pierre Cathala, du général Laure, de Jean Bichelonne, de Jacques Barnaud et d’’autres, contribuèrent par différentes stratégies à limiter la mise en application des lois antisémites de Vichy et des ordonnances allemandes ».
Préfets et fonctionnaires
Vichy n’’était évidemment pas toute la France mais inutile de dire qu’’en voyant le peu de zèle mis par les ministres à appliquer des lois édictées sous la contrainte, les préfets et à leur suite beaucoup de fonctionnaires en firent autant. Mieux que de longs discours, il faut savoir que trente-six préfets et sous-préfets moururent en déportation, trente-cinq en revinrent. C’’est dire le lourd tribut payé par la préfectorale à cette politique. Il est impossible de parler de tous.
On citera simplement en exemple le préfet du Rhône, Angeli, « qui avait adopté une stratégie politique qui consistait à bluffer face aux autorités allemandes. Il s’’agissait de faire croire que les autorités françaises faisaient beaucoup en matière d’’application des lois antisémites et des arrestations de juifs, alors que le résultat était dérisoire. Il refusa de communiquer à la Gestapo la liste des personnes arrêtées dans les manifestations et protesta contre les exécutions sommaires allemandes ». Il s’’arrangea pour livrer le moins possible de juifs étrangers. « Personnellement il n’’hésita pas à venir au secours de ses amis juifs. » Sa position, comme celle de ses subordonnés, était très délicate mais il restait en place car il était « convaincu que la politique du Maréchal était la politique du moindre mal et qu’’elle évitait au pays le pire ». « Son sentiment personnel comme préfet était surtout qu’’il ne devait pas déserter son poste, pourtant peu enviable à certains moments, parce qu’il devait protéger la population française et éviter une ingérence encore plus pesante des autorités allemandes dans la vie politique, administrative et économique du pays. »
En agissant ainsi, le préfet Angeli se comportait comme le Maréchal et son entourage qui restèrent aux commandes pour éviter le pire. Les fonctionnaires placés sous les ordres de ces préfets exemplaires ou travaillant dans les services départementaux et municipaux, se sachant protégés, prévenaient les juifs avant les rafles, leur fournissaient de fausses cartes d’’identité ainsi que des tickets de ravitaillement.
Catholiques et protestants
Tous les évêques, sans exception, étaient pétainistes. Beaucoup d’’entre eux avaient fait la guerre de 1914. L’œ’œuvre du Maréchal répondait aussi « en grande partie aux grands thèmes développés par la F.N.C. et l’’Action catholique elle-même ». Cela ne les empêchait pas de soutenir la résistance et d’’apporter ou de faire apporter par leurs prêtres et par les institutions religieuses toute l’’aide possible aux juifs.
Prenons le cas de Mgr Delay, évêque de Marseille. « En 1940, il accueillit le régime du maréchal Pétain avec soulagement et enthousiasme. Il prit part à toutes les cérémonies officielles et légionnaires et par ses lettres pastorales recommanda l’’obéissance absolue aux ordres du gouvernement de Vichy. Il fut reçu à plusieurs reprises par Pétain et Laval. » Pourtant il n’hésita pas à prendre parti en faveur des juifs : « ... le 6 septembre 1942, il adressa une lettre pastorale en leur faveur ». Il considérait « que le devoir de chaque chrétien était d’’aider les juifs à se cacher et par conséquent encouragea les couvents de son diocèse à offrir un gîte aux pauvres poursuivis ».
Cette attitude ne fut pas isolée : ce fut celle de la quasi-totalité de l’’épiscopat qui estimait qu’’une fidélité quasi absolue au Maréchal n’’empêchait nullement d’’aider ceux qui étaient traqués, juifs ou autres.
Tout aussi intéressant fut le cas du cardinal Suhard, archevêque de Paris, très respectueux du gouvernement de Vichy. Devant les rafles des 16 et 17 juillet 1942, il protesta auprès de René Bousquet et « affirma son intention de réunir les évêques de la zone occupée afin d’’organiser une manifestation collective... Cependant, après consultation du grand rabbin de France, il hésita à protester publiquement, pour ne pas attirer l’’attention sur les juifs français qui étaient encore épargnés à cette période ». Ainsi, sur les conseils du grand rabbin, le cardinal Suhard adoptait la même attitude que Pie XII, attitude tant reprochée à ce pape de nos jours !
Les évêques n’’auraient pas pu faire grand chose s’’ils n’’avaient été aidés par leurs prêtres, par une foule d’’institutions religieuses et par des couvents. La multitude des exemples donnés dans cet énorme ouvrage rend impossible toute citation. Citons simplement ce que Mme Yagil dit en conclusion : « La contribution des couvents, des institutions religieuses et des écoles libres au sauvetage des juifs fut impressionnante. Il y a eu aussi tout un effort d’’aide aux juifs internés, un travail de sauvetage, de mise à l’’abri, de protection des enfants et des familles juives. De la part des congrégations féminines, on observe que l’’aide aux juifs et peut-être surtout aux juives était véritablement un fait massif, journalier et universel. » Ces prêtres, ces religieux et ces religieuses entraînèrent aussi la population dans cette aide massive et multiforme.
N’’oublions pas enfin le rôle important des protestants, pasteurs et fidèles, qui s’’engagèrent à fond dans ces opérations de sauvetage. Le village du Chambon-sur-Lignon est présent à tous les esprits mais il fut loin d’’être le seul exemple. Là encore, les gestes de solidarité furent si nombreux qu’’il est impossible d’’en citer un plutôt qu’’un autre.
Ainsi, contrairement à la légende qui tient lieu d’histoire officielle, ce furent les autorités de Vichy et les chrétiens qui agirent en faveur des juifs durant la guerre. « La France libre n’’encouragea aucune action de sauvetage en France en faveur des juifs internés dans les différents camps ou une aide aux familles juives cherchant à quitter la France ». Le parti communiste ne s’’intéressa pas plus à eux.
Le mérite du travail immense de Mme Yagil est de remettre les pendules à l’’heure en démolissant indirectement la thèse de Jules Isaac qui prétendait que « l’’enseignement du mépris » prétendument inspiré par l’’Église, aurait conduit à la Shoah alors que cet enseignement, totalement étranger au mépris, conduisit au sauvetage de dizaines de milliers de juifs en France et de centaines de milliers dans toute l’’Europe.
Yves Lenormand L’’Action Française 2000 21 septembre au 4 octobre 2006
(1) Limore Yagil : Chrétiens et juifs sous Vichy (1940-1944), sauvetage et désobéissance civile. Éditions du Cerf, Paris-2005. 765 p., 59 euros.

dimanche 6 janvier 2013

Doriot, du communisme à la collaboration

Aux éditions Pardès, Jean-Claude Valla nous propose une remarquable biographie de Doriot qui n'est ni une réhabilitation totale du « Grand Jacques » ni un pamphlet haineux et systématique (1). L'auteur s'appuie sur sa profonde connaissance de la période 1940-45 dont ont témoigné ses Cahiers Libres d'Histoire - sur la Milice, Touvier, la Cagoule, la Résistance d'extrême droite, les socialistes dans la Collaboration (2) Sa documentation est sérieuse, constituée de documents personnels avec une utilisation judicieuse de la presse de l'époque. La vie et les activités de Jacques Doriot sont suivies tout au long de sept chapitres que l'on peut classer en trois parties.
UN COMMUNISTE CRITIQUE
Né en 1898 à Bresles (Oise) d'un père forgeron, Jacques Maurice Doriot est d'abord ajusteur à Saint-Denis où il se fixe en 1916. Mobilisé en 1917, il se bat en 1918, notamment sur le dur Chemin des Dames puis dans l'armée d'Orient. Il en revient avec deux citations mais marqué, d'où son pacifisme. Comme beaucoup de jeunes anciens combattants, il a cru à la « grande lumière à l'Est » et adhère aux Jeunesses communistes en 1920 après le congrès de Tours. Sa carrière dans le Parti est rapide. Sélectionné , il est envoyé plusieurs fois à Moscou et même, sur ordre de Staline, en Chine en 1927 pour une mission. Il y est témoin de l'écrasement du PC chinois, compromis par Staline puis abandonné. De là son jugement (en privé) sur « cette canaille de Géorgien » ! Ce qui ne l'a pas empêché en France de se distinguer par ses activités de communiste "révolutionnaire".
Elu député (secteur de Saint-Denis ) en 1924, il se distingue par son antimilitarisme et son anticolonialisme lors de la guerre franco-espagnole dans le Rif contre Abd el Krim. Mais, même s'il a été cosignataire du fameux télégramme envoyé au chef rebelle marocain, il n'en est pas l'auteur. Cela lui vaudra procès et plusieurs séjours en prison. Les ministres de l'Intérieur ne badinent pas alors avec le bolchevisme, de plus compromis par des activités d'espionnage au profit de l'URSS. « Le communisme voilà l'ennemi», avait déclaré à Constantine en 1926 Albert Sarraut, ministre de l'Intérieur.
En 1929 existe déjà une fêlure entre Doriot et son parti. Ayant préconisé une alliance électorale avec les socialistes, il dut faire son autocritique, ce qui l'a humilié. C'est l'époque où le Komintern a ordonné la tactique « classe contre classe ». Les socialistes qualifiés de « sociaux traîtres » sont l'ennemi numéro un. Ce qui a facilité en Allemagne le succès de Hitler.
Aux élections de 1932, Doriot est réélu, toujours à Saint-Denis, mais le PC en sort laminé. Raison de plus pour le député de vouloir convaincre Moscou de changer de stratégie.
1934. Après les événements de février, le 9, Doriot s'est battu dans la rue entre la République et la Gare du nord. Il y eut dans ses troupes plusieurs morts. Dans la biographie (très critique) que Philippe Robrieux lui a consacrée (Tome 4 de l'Histoire intérieure du Parti Communiste, Fayard 1987), il reconnaît que le courage physique de Doriot ne peut être contesté, ce qui n'est pas le cas de son grand rival Maurice Thorez.
Convoqué à Moscou comme Thorez (mais celui-ci est soutenu par Eugen Fried, agent du Komintern en France), Doriot refuse de s'y rendre (par orgueil ou par prudence ?) et, fin juin 1934, il est exclu du PC. Un peu plus tard, sur ordre de Staline, les PC sont lancés dans la politique dite des fronts communs ou fronts populaires (alliance avec les socialistes et même les partis bourgeois) contre les "fascistes" - en France, les très modérés mais démonstratifs Croix de feu du colonel de La Rocque.
Doriot a connu « une immense peine » après son éviction alors qu'il avait longtemps cru ou rêvé d'être « le dirigeant le plus qualifié du parti ». À noter qu'il a une base solide. Elu maire de Saint Denis en 1931, puis réélu en 1935 contre Jacques Duclos. Il peut s'appuyer sur le « Rayon majoritaire de Saint-Denis » dont l'hymne contient une strophe pour « l'unité d'action » et une autre « contre le fascisme qui menace »... Doriot participa d'ailleurs au grand défilé Front populaire du 14 juillet 1935 et, en 1936, il vota la dissolution des Ligues.
LA DÉRIVE DROITIÈRE
Mais dans le même temps, celui qui se considère comme un « communiste indépendant » a vigoureusement critiqué le pacte franco-soviétique de 1935, le dénonçant comme « un pacte contre-nature » monté par Staline pour entraîner la France dans une guerre. Si ce pacte a poussé au virage "tricolore" des communistes et à leur premier grand succès électoral en 1936, il a révolté des militants endurcis qui y virent une trahison de leurs luttes pacifistes des années 1930. Et qui vont rejoindre Doriot. Pour le Parti, il est devenu plus que jamais « l'homme à abattre ».
Ces communistes désenchantés, et d'autres dissidents de gauche, ne sont pas les seuls. Ils sont rejoints par des « dissidents de droite », surtout des déçus des Ligues après l'échec du 6 février 1934. Tous s'intéressent à Doriot qui, de plus, « attire la sympathie des "non-conformistes" des années 1930 » et même de radicaux de droite comme Emile Roche (très anticommuniste directeur du quotidien La République dont le rédacteur en chef Pierre Dominique, futur collaborateur puis directeur de RIVAROL de 1970 à 1973). Sympathisants aussi, des intellectuels éminents comme Fabre-Luce (futur rédacteur en chef de RIVAROL, de 1954 à 1955), Bertrand de Jouvenel - dont on annonce une biographie. Doriot a même des contacts avec Déat et ses néo-socialistes et Gaston Bergery, un curieux « électron libre » dont fut très proches un autre des directeurs de RIVAROL (1973-1983), Maurice Gaït. Mais en raison de divergences, cela n'a pas été jusqu'à une alliance qui aurait été une troisième voie entre les Gauches et la droite modérée.
C'est après le succès du Front Populaire et les grèves de mai-juin 1936, soutenues par Doriot à Saint-Denis, que celui-ci se décide à lancer le Parti du Peuple Français (PPF) le 28 juin 1936. C'est le fameux « rendez-vous de Saint-Denis » exalté par Drieu La Rochelle qui devient un allié de poids et collabore au journal de Doriot, L'Emancipation devenue Nationale. Le départ est « foudroyant », « avec la création de sections à Lyon, Marseille, Nice et en Algérie, un "bastion" ». Le talent d'orateur de Doriot est pour beaucoup puisque adhérents et sympathisants seront bientôt des dizaines de milliers. Ce sont en priorité des communistes qui pour la plupart resteront fidèles au "Chef jusqu'au bout. Les autres proviennent de l'extrême droite.
Dans son ascension, J.-Cl. Valla ne le cache pas, Doriot eut besoin d'argent, qui provint d'un patronat épouvanté par la poussée communiste et peut-être de la banque protestante Worms. En 1937, Doriot s'est cru assez fort pour proposer aux partis nationaux de constituer un « Front de la liberté » anticommuniste. Il recueillera des sympathies mais se heurtera au colonel de La Rocque qui a dissous la Ligue des "Croix de Feu" mais fondé le Parti Social Français (PSF) dont les effectifs entre 1936 et 1939 ont atteint, voire dépassé, le million d'adhérents... ce qui fait rêver aujourd'hui ! Pour La Rocque, Doriot reste un douteux bolchevik mal blanchi alors même qu'il est l'objet de campagnes hystériques du Parti Communiste, surtout lorsqu'il prend position contre les Brigades Internationales et l'engagement de la France dans la guerre d'Espagne.
Doriot commet aussi des imprudences. Maire de Saint-Denis, il avait été révoqué en 1937, sous un prétexte spécieux (le Conseil d'Etat l'a réhabilité plus tard). Il donna alors sa démission de conseiller municipal et voulut se représenter à des élections partielles où il fut battu par le PC qui avait profondément investi la ville, aidé par l'abstention (sur ordre ?) des électeurs PSF. Par honnêteté ou provocation, Doriot donna alors sa démission de député. Mais son candidat fut évincé par celui du PCF. Nouvelle défaite. Ce qui n'a pas pas empêché le PPF de se structurer et de progresser.
Jean-Claude Valla ouvre un débat récurrent pour savoir si le PPF doit être considéré comme "fasciste" et conclut par la négative même s'il y a quelques signes dans son organisation, avec les drapeaux, les défilés, le serment de "fidélité", le chant « France libère-toi », le salut (qui n'est pas une copie mussolinienne ou hitlérienne). Mais cela n'est pas une singularité dans les mouvements de droite et de gauche des années 1930... J.-Cl. Valla parle plutôt de « dérive droitière » qui se caractérisera aussi par des outrances de vocabulaire contre les "métèques" et les juifs qui, d'Allemagne et d'Europe centrale, affluaient en France.
En 1938, le PPF connaîtra une autre épreuve. Au moment de Munich, Doriot, très partagé, approuve les fameux accords. Il est lâché par les antimunichois, notamment Pierre Pucheu lié au Comité des Forges et qui lui vouera une haine tenace.
Dans ses discours, Doriot se défend d'être "fasciste". Il veut un « parti de style nouveau, au-dessus des classes ». Ce qui lui vaut des critiques de ceux qui lui reprochent justement de ne pas l'être assez. Et Drieu le quitte sous le même prétexte. En 1939, à propos de la Pologne, Doriot juge qu'il faut la défendre contre l'Allemagne. Il critique Déat qui ne voulait pas « mourir pour Dantzig » et se résigne à une guerre possible. Mais quand il apprend l'existence du pacte germano-soviétique, il y voit la confirmation de la stratégie cynique de Staline qu'il avait tant dénoncée. Et dans un discours à ses militants mobilisés, il déclare : « Je n'ai jamais eu autant de peine d'avoir eu raison et de n'avoir pas été compris. »
Sur le Doriot des années 1934 à 1939, il faut savoir gré à Jean-Claude Valla de n'avoir pas simplifié ni caricaturé une évolution, où les "ruptures" brutales sont parfois tempérées par un certain opportunisme.
LA COLLABORATION TOTALE
Jacques Doriot a 41 ans en 1939. Mobilisé comme sergent, il se bat sur la Loire en juin 1940, ce qui lui vaudra la Croix de Guerre avec palme. Démobilisé, il retourne à la politique, reprenant en main son Parti Populaire Français (PPF) qui s'était dispersé. S'il est à Vichy en juillet 1940, ce ne sont pas ses "bandes" comme l'a prétendu Léon Blum qui ont contraint les parlementaires de la IIIe République à céder leurs pouvoirs à Philippe Pétain. Ils étaient bien trop heureux de laisser l'ardoise au Vieux Chef.
Doriot se veut « un homme du Maréchal » qu'il a rencontré plusieurs fois. Il est en 1941 nommé membre du Conseil national de l’État français et a même bénéficié des fonds de Vichy pour créer en zone nord un nouveau journal, Le Cri du peuple (animé par Henri Lèbre qu'on retrouvera dans RIVAROL spécialiste de la politique étrangère après son long exil argentin), L'Emancipation étant repliée à Marseille.
Convaincu de la victoire de l'Allemagne, il a pris des contacts, parfois difficiles à cause du pacte germano-soviétique qu'il ne cesse de critiquer, avec Otto Abetz et certains services allemands. En zone nord où il s'est installé, il rencontre la concurrence de Marcel Déat qu'il déteste (c'est réciproque) et du RNP.
Le grand moment pour lui c'est quand, le 21 juin 1941, l'Allemagne attaque l'Union soviétique. Cette « guerre est notre guerre », proclame-t-il, et c'est lui qui prône la création de la Légion des Volontaires français contre le Bolchevisme (LVF). Donnant l'exemple, il rejoint le premier contingent qui sera engagé dans les conditions les plus dures devant Moscou en décembre 1941. Il revient ensuite en France pour participer en zone occupée à une tournée de propagande pour la LVF. Il retrouvera à plusieurs reprises le front de l'Est pendant l'année 1943 et sera décoré de la Croix de fer en décembre 1943.
En France, de plus en plus engagé dans une collaboration totale, Doriot intrigue contre Vichy. Mais les Allemands ne le soutiennent pas. Début novembre 1942, au moment du débarquement américain en Afrique du Nord, le PPF, devenu la formation politique la plus sérieuse en zone Nord, tient son congrès à Paris, au Gaumont Palace. Doriot n'hésite plus à annoncer que le PPF sera désormais « un parti totalitaire et fasciste ». C'est le moment où Drieu y revient, mais sans illusions. Doriot envisage même, sur la suggestion de Benoist-Méchin, un coup de force contre Vichy !
Mais il n'en a pas les moyens. Et les autorités allemandes ne sont pas d'accord. Les relations avec elles ont parfois tourné au « bras de fer ». En 1943, Doriot autorise la création d'une force paramilitaire, les Gardes Françaises, qui défile sur les Champs-Élysées en août. Mais en France, dès 1941, les militants du PPF étaient devenus les cibles privilégiées de l'Organisation Spéciale du PC, surtout les ex-communistes ayant quitté le Parti en 1939 et rejoint Doriot. Comme Marcel Gitton abattu en septembre 1941, premier d'une longue série. Contre ce terrorisme qui fera des centaines de victimes, Doriot sera alors débordé par les durs du Parti qui vont passer au contre-terrorisme avec l'appui des services répressifs allemands, le SD entre autres. Comme l'a raconté Saint-Paulien dans son Histoire de la Collaboration (l'Esprit Nouveau, 1964), Doriot les a désapprouvés (« le contre-terrorisme c'est la guerre civile totale ») mais il autorisa la création de « Groupes d'action » en principe chargés de protéger les militants du parti et de faire la chasse aux réfractaires du STO. Le PPF sera durablement compromis dans cette « impitoyable guerre civile » (cf. Henri Amouroux). La position de Doriot devient de plus en plus difficile, vis-à-vis des Allemands comme de Vichy. C'est Déat et non lui qui entre dans le dernier gouvernement de l'Etat français en mars 1944.
Après le débarquement en Normandie (juin 1944), les événements se précipitent. A la mi-août 1944, Doriot organisa le départ de Paris de militants et de leurs familles. Ceux qui n'ont pu le faire et sont restés sur place seront, avec les miliciens, impitoyablement traqués, arrêtés, liquidés souvent après tortures.
En Allemagne, les personnalités de la Collaboration la plus engagée (Darnand, Déat, Brinon, Doriot) se lanceront dans cette aventure invraisemblable d'un pseudo gouvernement français, d'ailleurs désavoué par Laval et le Maréchal. Envisageant même une intervention en France pour la "libérer" du communisme et de l'occupation américaine ! Doriot devait en prendre la tête mais il trouva la mort près de Mengen, le véhicule qui le transportait ayant été mitraillé par des avions alliés. Il n'a pas été la victime du SD (un bruit qui s'était répandu après 1945) et il ne s'apprêtait pas à prendre contact avec des généraux français (Giraud, de Lattre ?) pour lutter contre les communistes en France. Sa tombe est toujours à Mengen (voir la photo du livre) où elle fut après 1945 souillée... et pas entretenue.
Tel fut Doriot, dont le destin fut au fond une suite d'occasions manquées. Mais que l'on doit, comme J.-C. Valla, replacer dans sa totalité. Et que chacun jugera comme il le veut. Après 1945, nombreux sont les ex-PPF rescapés de l'épuration, qui lui ont témoigné une fidélité inébranlable.
Quant au Parti Communiste, au temps de la guerre froide et ensuite, il lança contre ses militants qui le quittaient, surtout quand il s'agissait de personnalités, l'accusation toujours efficace, de suivre le mauvais exemple de l'ancien maire et député de Saint-Denis, ville que le PC domine encore. Même si la ville est largement passée du Rouge au Vert (islamo plus qu'écolo) et au noir d'ébène. À sa manière, le Parti a conservé et entretenu « le fantôme de Doriot ».
Jean-Paul ANGELELLI. Écrits de Paris avril 2008
1-Doriot. Collection « Qui suis-je ? »,128 pages avec bibliographie et photos. 12 euros (franco de port). Editions Pardès, 44 rue Wilson, F-77880 Grez-sur-Loing.
2-Editions de La Librairie Nationale, 12 rue de la Sourdière, 75001 Paris. Tél. : 01-42-86-02-92.

lundi 27 août 2012

JEAN SÉVILLIA Un historien incorrect

Historien, rédacteur en chef adjoint du Figaro Magazine, Jean Sévillia publie un ouvrage érudit, argumenté et très accessible contre les falsifications de l'Histoire depuis le rôle de l'immigration dans la construction de la France jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale en passant par les relations entre l'Église et la science.
o L'Action Française 2000 – Depuis Le Terrorisme intellectuel (Perrin, 2000), vous poursuivez une oeuvre de démystification du politiquement, de l'historiquement et du moralement correct. Comment expliquez-vous leur emprise sur notre société ?
o Jean Sévillia – La manipulation des esprits par l'idéologie officielle ne date pas d'aujourd'hui. L'école de Jules Ferry, derrière sa neutralité apparente, développait un projet éminemment politique : former des citoyens républicains échappant à l'influence de l'Église. Mais le politiquement correct a pris tant d'importance, aujourd'hui, parce qu'il se situe à un carrefour. Évolution de l'idéologie dominante en premier lieu. Les années d'après-guerre ont été dominées, dans le milieu intellectuel, par le communisme version soviétique. Après le choc de 1956 – le rapport Khrouchtchev, la révolte de Budapest écrasée dans le sang –, de nombreux intellectuels rompent avec le PC tout en restant marxistes. Le tiers monde, dans les années 1960, sert d'exutoire à leur espoir : c'est de Chine ou de Cuba que viendra la révolution.
Suit Mai 68, qui est, en dépit des apparences, une révolte individualiste contre les deux puissances de l'époque : l'État gaulliste et le Parti communiste. Les idées de Mai touchent toute la société. À droite, le giscardisme en sera l'héritier, avec ses réformes sociétales directement issues de 68. À gauche, le PC entame son déclin, qui mettra quinze ans à s'accomplir. À la patrie, paradigme gaulliste, la droite préfère le libéralisme. À la révolution, paradigme marxiste, la gauche préfère désormais les droits de l'homme, la liberté de l'individu. À la fin des années 1980, quand le système soviétique s'effondre, la gauche est déjà ralliée aux lois du marché, et la droite a adopté la révolution des moeurs venue de la gauche.
D'où une convergence entre droite et gauche, dans les années 1990, qu'on a appelée le libéralisme libertaire, nourrissant une vision commune de l'homme et de la société. La planète est un marché, le monde est une sphère de libre-échange humain, matériel, financier et culturel, où les frontières doivent tomber parce que les concepts de nation ou de civilisation sont caducs. Toutes les cultures se valent, l'individu est libre de choisir ses idées et ses valeurs, débarrassé des références dogmatiques et religieuses. Tel est le fond de sauce du politiquement correct qui peut accommoder tous les plats, mais avec des variantes et des nuances dans le dosage selon le lieu et le moment.
L'emprise de ces idées sur la société s'explique par le fait qu'elles rencontrent une sorte de consensus chez les élites médiatiques et culturelles qui les assènent au nom du magistère moral qu'elles croient détenir. Les élites politiques partagent cette idéologie dans leur majorité ; si ce n'est pas le cas, leur outillage intellectuel, doctrinal, moral et spirituel est si faible, dans l'ensemble, qu'elles ne voient rien à y opposer et qu'elles cèdent devant, par ignorance ou par lâcheté.
Une torsion du réel
o Par quels processus intellectuels la très anglo-saxonne correctness se manifeste-t-elle ?
o Le politiquement correct est une torsion du réel, une manipulation des faits, pratiquée dans le but de faire concorder l'idéologie dominante et l'apparence de la réalité. Dans le cas de l'Histoire, qui est l'objet d'étude de mon livre Historiquement incorrect après l'avoir été d'Historiquement correct, le politiquement correct ne cherche pas à approcher le passé, à l'expliquer, mais à lui faire dire quelque chose pour aujourd'hui. L'historiquement correct, au fond, est l'expression d'un message destiné à nos contemporains : ce n'est pas une démarche scientifique de compréhension du passé, c'est une démarche idéologique d'instrumentalisation du passé. Concrètement, sur le plan de la méthode, le phénomène se traduit par trois procédés majeurs. En premier lieu l'anachronisme : on juge le passé en lui appliquant les critères politiques, moraux, mentaux et culturels d'aujourd'hui. En deuxième lieu le manichéisme : l'histoire est ainsi interprétée comme la lutte du bien et du mal, mais un bien et un mal qui sont définis selon les normes actuellement dominantes. En troisième lieu l'esprit réducteur : alors que l'histoire est toujours le lieu de la complexité, où les causes et conséquences s'enchevêtrent dans un écheveau qu'il faut démêler avec prudence et sans a priori, le politiquement correct gomme cette complexité au profit d'une lecture monocausale des événements, toujours conduite selon le fil rouge de deux ou trois idées extraites du corpus idéologique contemporain, comme l'intolérance ou le racisme, qui finissent par occuper tout l'espace, faussant à l'évidence l'interprétation de la réalité.
o Pourquoi le christianisme et, singulièrement, le catholicisme font-ils directement ou indirectement l'objet des principales attaques des nouveaux cagots ?
o Plusieurs strates idéologiques se superposent ici. Un fond d'antichristianisme qui est latent ou explicite, dans les milieux intellectuels occidentaux, depuis le XVIIIe siècle et la Révolution française. Un fond d'anticléricalisme à l'ancienne qui persiste, singulièrement en France, en dépit de ce qu'on a pu nommer le compromis laïque qui a été conclu entre l'Église et la société civile, après le choc de 1905, dans l'entre-deux guerres et surtout après 1945. Bouffer du curé, à gauche, est un réflexe conditionné que n'ont pas effacé les années où les chrétiens progressistes ou même marxistes avaient le vent en poupe. Cet anticléricalisme s'est réveillé sous Jean-Paul II, et se poursuit sous Benoît XVI, mais sur d'autres bases. Alors que l'assiette chrétienne ne fait que se réduire en Europe occidentale et en France en particulier, du fait de la déchristianisation et de la sécularisation de notre société, et alors que nous traversons une époque de relativisme total, l'Église reste la seule institution qui défend l'idée selon laquelle il existe une objectivité du bien et du mal. Par ailleurs, alors que nous sommes dans un univers de dérégulation, l'Église dispense également un enseignement social qui rappelle que l'argent est un moyen et non une fin, et que le bien commun ne peut naître du seul respect des lois du marché.
Anticléricalisme
Ainsi donc, en ce début du XXIe siècle, un nouvel anti-christianisme ou un nouvel anticléricalisme se lève parce que le catholicisme constitue un obstacle au libéralisme libertaire, idéologie dominante du moment. Il est donc logique qu'il devienne la cible du politiquement correct. Il faut être conscient que cela ne va pas s'arrêter, d'autant moins que le catholicisme – ce n'est pas contradictoire avec ce que je viens d'énoncer quant à son recul sociologique – est en même temps reparti de l'avant, avec de nouvelles générations qui n'ont pas les mêmes réflexes que leurs aînées, et qui n'ont pas peur de s'affirmer catholiques.
o Les questions religieuses sont d'une manière ou d'une autre présentes dans chacun des dix chapitres qui composent votre ouvrage. Leur accordez-vous une valeur décisive, et pourquoi ?
o Je leur accorde en effet une valeur décisive. Je pense que la crise de notre société est en profondeur une crise spirituelle, ou du moins une crise du vide spirituel. Sans faire d'angélisme et sans considérer que les questions financières et monétaires sont secondaires, il est quand même frappant de constater à quel point la spirale dans laquelle nous sommes engagés depuis quelques années, notamment depuis 2008, révèle la place occupée par l'argent dans l'esprit contemporain. Je ne dis pas que si le scénario le pire se produit, une crise systémique entraînant l'effondrement de notre économie, ce sera sans importance. Aujourd'hui, toutefois, tout se passe comme si perdre de l'argent, c'était tout perdre. En creux, cela révèle tout ce à quoi nos contemporains ne croient plus.
Retour du religieux
Ce vide, cependant, n'est pas naturel, car l'homme est naturellement un être religieux. Les divinités du temps sont l'argent et le sexe, mais cela ne pourra pas durer, tout simplement pour des raisons anthropologiques. Les reconstructions de demain, a contrario, s'opéreront dans un contexte où le religieux comptera. Ne fût-ce qu'à cause de la place grandissante de l'islam dont l'espace européen. Être chrétien, ce n'est pas une identité : c'est une grâce personnelle conférée par le baptême et fécondée par la foi. Mais les civilisations et les nations, réalités collectives, possèdent une identité. Or historiquement, la civilisation occidentale et la nation française sont liées au christianisme.
o Quelles réformes – morales, politiques, spirituelles – vous sembleraient impératives pour stopper la propagation de... la propagande ?
o Défions-nous de l'illusion selon laquelle un coup de baguette magique résoudra la question. Vous le dites vous-même : le problème se situe à la charnière du politique, du moral et du spirituel. Dans cette mesure, il s'agit d'un combat de longue haleine, dont on ne voit pas forcément l'issue à vue humaine. Ce n'est pas une raison pour se décourager, moins encore pour capituler. D'autant que des victoires peuvent être remportées. Songez combien la vérité sur les guerres de Vendée, occultée depuis l'origine, a avancé en vingt-cinq ans, grâce aux travaux de Reynald Secher et d'autres historiens comme Alain Gérard. Considérez comme la vérité sur Katyn a fini par s'imposer, même s'il faut lutter pour la faire connaître. Il n'existe donc pas de fatalité. Pour mener le combat contre le politiquement correct, il faut de la détermination, du courage, de la volonté, mais aussi de l'intelligence, de la patience et du travail. Beaucoup de travail.
Propos recueillis par Louis Montarnal L’ACTION FRANÇAISE 2000 Du 1er au 14 décembre 2011
 ✓Jean Sévillia, Historiquement incorrect, éditions Fayard, 360 pages, 20 euros.

jeudi 19 juillet 2012

Les Trotskistes : ennemis de la classe ouvrière

L’élection présidentielle de 2002 avait été l’occasion pour les diverses organisations se revendiquant du trotskisme de réaliser un pic historique. Arlette Laguiller pour Lutte Ouvrière avait récolté 5,72 % (soit 1.630.045 voix), Olivier Besancenot pour la Ligue Communiste Révolutionnaire 4,25 % (1.210.562 voix) et Daniel Gluckstein pour le Parti des Travailleurs 0,47 % (132.686 voix). Au Total 10, 44 % des suffrages. Score remarquable alors que, simultanément, le PCF s’effondrait. Certes les organisations d’extrême gauche ne renouvellent pas semblable performance aux élections législatives qui suivent immédiatement (un modeste 2,71 % à elles toutes), mais l’audience de cette mouvance est marquée et ses résultats aux prochaines élections présidentielles seront suivis de prés. En particulier par la Gauche, qui les rend responsables de sa précédente défaite. Mais le vote pour les organisations trotskistes est-il un vote révolutionnaire ? On peut en douter fortement au regard de l’histoire d’un courant qui a toujours fait les yeux doux à la social-démocratie et entraîné les travailleurs dans les pires impasses.

On achève bien les traîtres ...

Léon Trotski est exclu du Comité Central du Parti Communiste d’URSS et mis en résidence surveillée à Alma Ata en 1927 pour son opposition à la ligne de Staline. L’homme a déjà un long passé de « révolutionnaire professionnel » lorsqu’ il rallie, in extremis, les bolcheviks après la Révolution d’Octobre 1917. Il participe activement à la mise en place de l’Armée Rouge lors de la guerre civile, ainsi qu’à la formation de l’appareil bureaucratique et de la police politique après la victoire des « Rouges ». Son efficacité dans la répression, s’est à plusieurs reprises, signalée. En Ukraine, avec l’écrasement des communes paysannes libertaires des Makhnovistes. En mars 1921, il va mener impitoyablement le siège contre la révolte des marins de Kronstadt. Revendiquant que le pouvoir revienne au Peuple et aux conseils ouvriers, les mutins (qui furent le fer de lance de la Révolution) sont liquidés de manière froide et implacable. Avant de finir victime du régime qu’il avait mis en place, Trotski s’évertuera à liquider toutes les oppositions (qu’elles soient libertaires ou socialistes révolutionnaires de gauche, ou issus du Parti Bolchevik). Mis en minorité par Staline (1), il est contraint à l’exil en 1929. Dirigé sous bonne garde vers la Turquie, il touche une rente de l’ambassade soviétique et vit sur une île du Bosphore, sous la surveillance vigilante des services secrets russes. Mais l’homme ne veut pas renoncer, il fausse compagnie à ses gardiens et commence à mettre en place un appareil politique pour lutter contre le stalinisme. La Quatrième Internationale va ainsi naître dans les péripéties de l’exil de son fondateur. Dès son origine, le courant trotskiste va devoir faire face à la prépondérance, dans le monde ouvrier, des Partis Communistes alignés sur Moscou. Extrêmement minoritaires, les fidèles de Trotski doivent se montrer discrets. Infiltrés par les agents soviétiques et pourchassés par les militants staliniens dans les années 30, ils sont quasiment isolés en France. Leur espace d’expression est réduit et ils peinent à entrer en contact direct avec le monde ouvrier encadré efficacement par la CGT, structure syndicale contrôlée par le PCF. Pour pouvoir exister, les trotskistes français vont devoir se lier à des militants syndicaux en marge de la centrale communiste. Suivant la même logique, Trotski appellera ses fidèles français à mener un politique d’entrisme au sein des mouvements de gauche comme la SFIO (l’ancêtre du PS actuel). Profitant de la montée du Fascisme, il appelle à la constitution d’un front uni, le but avoué étant de constituer l’aile gauche de la social-démocratie. L’infiltration portera ses fruits dans le service d’ordre et les jeunesses socialistes. Mais l’opération échouera sous la pression des communistes qui, après le 6 février 1934, vont se rallier à l’antifascisme radical.
Quand, en août 1940, Mercedes Ramos, sympathique agent stalinien au demeurant,dessoude à coups de piolet Léon Trotski (alors accueilli en exil au Mexique par son très maçonnique gouvernement), ses partisans ont déjà adopté un comportement militant spécifique, fait d’un culte du secret (symbolisé par l’emploi des pseudonymes au sein même des organisations), de sectarisme qui les conduisent à s’entre-déchireret d’un goût prononcé pour l’entrisme. La guerre qui éclate ne fera que renforcer cette attitude. On retrouve dans la résistance une génération de cadres qui vont faire leurs premières armes dans la clandestinité : De Daniel Korner, alias Barta, fondateur de LO à Robert Barcia, alias Hardy, qui serait le véritable dirigeant de cette organisation pour certains journalistes. Il n’est pas étonnant de retrouver Pierre Boussel, alias Pierre Lambert, dans les combats contre l’Occupation. Issu d’une famille d’immigrés juifs russes, il naît en 1920 en France. Militant des Jeunesses Communistes, il est exclu pour ses positions anti-soviétiques. Il se rapproche alors des socialistes et rencontre des militants trotskistes infiltrés dans leurs rangs. Séduit par leur discours internationaliste et leur opposition à l’URSS, il devient vite un militant reconnu durant la guerre, membre des hautes instances du comité international pour la constitution de la IV° Internationale. On le retrouvera plus tard à la tête du courant qui portera son nom : les lambertistes.

A l’assaut des appareils

Poursuivis par les nazis, les trotskistes doivent aussi faire face aux communistes qui n’enterrent nullement la hache de guerre avec eux. Eliminés physiquement dans les prisons et les maquis, ils sont confrontés à l’appareil clandestin stalinien. La Libération laisse quelques espoirs de développement aux trotskistes. Mais les années 50, les plongent dans une situation critique. Les querelles entre micro-groupuscules rendent insignifiante leur influence dans une France qui passe lentement de la reconstruction aux Trente Glorieuses. Avec l’éclatement du Parti Communiste International (la principale organisation de cette tendance de l’après guerre), les différentes tendances traversent un désert de plusieurs années. La scission de 1952 a pour origine la question de l’entrisme au sein du PCF. La majorité des membres refuse cette stratégie et est exclue de la Quatrième Internationale. Ils forment un nouveau PCI sous la conduite de Pierre Lambert. Les minoritaires sous la direction de Michel Rapatis (Pablo) puis de Pierre Franck vont tenter d’infiltrer le PCF. Avec des succès importants au sein des JC et de l’Union des Etudiants Communistes, où ils vont animer une fronde permanente contre la direction du Parti. Profitant de la position « timorée » du PCF sur la question algérienne, les « pablistes » vont accentuer le travail de tendance. Devenant le principal réseau de soutien au FLN dans le monde universitaire, ils fourniront de nombreux « porteurs de valises » aux rebelles algériens. Ravivant le vieil antifascisme militant, ils seront aussi à la pointe du combat contre l’OAS et ses soutiens étudiants (avec par exemple le fichage para policier des pro-Algérie Française). Après l’indépendance, on retrouvera certains d’entre eux parmi les « Pieds Rouges », c’està- dire les coopérants progressistes français au nouveau régime. Parmi eux, les frères Krivine se distinguent déjà.
Chez les lambertistes, la forte personnalité de leur leader va structurer ce courant autour du travail d’entrisme au sein du monde syndical. Doué d’un véritable talent d’organisateur, porteur d’un charisme indéniable auprès des militants, Lambert-Boussel s’est s’entouré de fidèles capables de naviguer dans les conjonctures politiques les plus difficiles. Extrêmement rigide au niveau de la forme révolutionnaire, il incarne pour beaucoup la continuation légitime du trotskisme. Lambert mènera en personne l’opération qui allait permettre la survie de son courant : l’entrisme à Force Ouvrière. Pourquoi les lambertistes ont-ils jeté leur dévolu sur FO ? Il n’y a pas de hasard à ce choix. La CGT-FO est née d’une scission réformiste de la CGT historique qui refusait la mainmise du PCF sur la centrale militante. Se revendiquant d’un syndicalisme libre et démocratique, FO fédéra les opposants à la politisation du monde syndical. On verra ainsi se côtoyer des anti-communistes primaires proches des milieux « d’extrême droite » et des gauchistes de toutes obédiences, chassés de la CGT.
« Heureusement que vous les avez ! » disait Chirac, au sujet des lambertistes, à André Bergeron, ancien dirigeant de FO. Mais c’est surtout son successeur, Marc Blondel qui va les utiliser pour asseoir sa domination sur le syndicat dans les années 80-90. Des postes de permanents syndicaux et de délégués auprès des institutions, liés à la co-gestion sociale vont échoir en récompense à des militants trotskistes. Il n’est dès lors pas étonnant que les lambertistes aient soutenu Jean-Claude Mailly, le dauphin désigné de Blondel. Patients et discrets, les lambertistes n’occupent pas les devants de la scène. A la différence de leurs frères ennemis « pablistes ».
Après avoir amené à la paralysie de l’UEC, les trotskystes se verront exclus par le PCF. Les staliniens vont s’efforcer d’isoler ces éléments provocateurs. Mais les événements de Mai 68, vont leur donner une dynamique sans précédent dans le monde étudiant. Les exclus vont fonder la Jeunesse Communiste Révolutionnaire en 1965. Sous la direction d’Alain Krivine, cette organisation donnera après de multiples péripéties, naissance à la LCR. Sous les feux de l’actualité durant toutes les années 70, son audience restera pourtant extrêmement petite bourgeoise. Au contraire de Lutte Ouvrière qui s’efforcera de s’implanter dans le monde ouvrier avec des résultats mitigés jusqu’à l’apparition du phénomène médiatique Arlette.

Un rôle contre révolutionnaire assumé

On le voit l’histoire du Trotskisme en France est assez agitée et a profondément marqué sa mentalité. Mais certains aspects peu connus sont éclairants sur le véritable rôle de ce courant. Ainsi les liens entre les services secrets américains et les trotskistes ne sont pas de purs fantasmes issus de l’Humanité de la grande époque stalinienne. A partir de 1948, avec la naissance de la Guerre Froide, la CIA ne ménage pas son aide à de potentiels alliés contre Moscou. La manne fi nancière qu’elle déverse sur la France est considérable, gigantesque même, vu qu’elle subventionne toutes les tendances anti-communistes sans distinction de partis. Par exemple dans les milieux syndicaux, des officines liées à elle et à la puissante confédération syndicale américaine AFL-CIO, alimentent en fonds secrets la toute jeune direction de FO. Par ce biais, les lambertistes sont très tôt mis en contribution. Ils participent à l’opération Project Book. En collaboration avec Radio Liberty, la CIA met en place un réseau de diffusion vers l’Est de littérature anti-stalinienne. Les réseaux lambertistes serviront ainsi à passer en URSS des milliers d’exemplaires de publications de propagande anti-communistes. En France même, certains trotskistes vont devenir des agents actifs des services américains, en particulier pour faire barrage à l’influence communiste chez les intellectuels (2). Il est certain que d’autres dossiers dorment encore dans les archives des services américains. La stratégie de la tension américaine en Europe a souvent été d’utiliser des groupuscules gauchistes pour créer une déstabilisation des régimes qui ne lui étaient pas favorable. Ainsi dans les prémisses de Mai 68 on pourrait bien retrouver la main des services US. Cela n’est pas faire le jeu du mythe du Complot que de trouver troublant le rôle des divers groupuscules d’extrême gauche dans cette crise visant à affaiblir le régime gaulliste (qui avait fait de l’indépendance nationale vis-à-vis de l’Otan un enjeu stratégique important). Ainsi que dans les diverses tentatives pour contrer l’influence du PCF dans les masses populaires.
Mais le trotskisme, ce sont aussi des idées et des méthodes qui se sont révélées nuisibles pour les luttes des travailleurs. Actuellement, pas un mouvement social ou une grève étudiante sans que l’on ne voit apparaître un représentant de ce courant. Et à chaque fois leur rôle finit par ressembler à un sabotage des initiatives révolutionnaires. Dans les années 70, les authentiques anarchistes et autonomes d’ultra-gauche ne se trompaient pas quand ils attaquaient les services d’ordres de la LCR ou de l’OCI (ancêtre du PT) à coup de cocktails molotov. A chaque fois, les diverses organisations trotskistes tentent de reprendre à leur compte les actions partant de la base. L’important, étant pour eux, de se poser en interlocuteurs sérieux des institutions et des médias, et cela en oubliant souvent les revendications à l’origine de la lutte.
De même, si l’on doit faire un bilan de l’entrisme de l’extrême gauche on constate que cette méthode a parfaitement réussi. Et même trop bien réussi... En effet, en phagocytant syndicats, associations et partis modérés, les diverses tendances gauchistes s’intègrent à un système qu’elles prétendent combattre. Sans parler des désertions (la liste serait trop longue de personnalités anciennement d’extrême- gauche dans les années de l’après 68, ralliées au Capital), cette méthode entraîne obligatoirement l’absorption des éléments révolutionnaires dans le jeu du consensus libéral. Le cas d’Henri Werner éclaire par la fascination/répulsion pour le libéralisme de la génération trotskiste des années 70. Haut responsable de la LCR et futur élu du PS, il étudie sociologiquement le système de fonctionnement du CNPF (le futur MDEF). Véritablement séduit par son efficacité, il présente la confédération patronale comme modèle pour l’organisation de la Ligue à un Krivine médusé. Autre cas d’intégration des valeurs qu’ils étaient sensés combattre, la très intéressante évolution des intellectuels trotskistes new-yorkais. Passés de la lutte anti-impérialiste au néo-conservatisme dès les années 80. On retrouve ainsi ces anciens gauchistes parmi les plus fidèles soutiens à la politique d’agression de Bush et d’Israël. Si les gauchistes critiquent la bureaucratie des appareils, c’est pour mieux les concurrencer et prendre leur place. Ils deviennent ainsi des supplétifs utiles dans les querelles internes, comme les lambertistes à FO, que l’on remercie par quelques postes.
Dans le cadre strictement politique, l’action des trotskistes revient le plus souvent à renforcer la social-démocratie. En lui fournissant des cadres efficaces et en lui donnant une légitimité « radicale » dans des situations difficiles (comme lorsque la Gauche se joint à des mouvements sociaux qu’elle aurait combattus quand elle avait le pouvoir). Le rôle de l’extrême gauche est de canaliser des personnes en colère contre le système pour rendre leur révolte inoffensive. On a constaté l’effet négatif de la zizanie entretenue par la LCR lors de la tentative de formation d’une coalition de la « Gauche anti-libérale » pour les présidentielles (3). Le Parti des Travailleurs mène depuis la fi n des années 80, une démarche de séduction de la mouvance nationale républicaine. Avec des thèmes comme la défense de la République, de la Laïcité et de l’indépendance des petits maires (4), il veut récupérer une tendance qui peine à se structurer.
Au final son emprise a, le plus souvent, amené à réduire les possibilités d’action de cette « gauche nationale ». Son travail en direction des communistes « orthodoxes » poursuit la même stratégie. Le PT tente ainsi de récupérer les anciens « staliniens », pour mieux les faire disparaître et se poser comme les seuls défenseurs du Communisme. Les trotskistes veulent s’accaparer l’héritage révolutionnaire du mouvement ouvrier. N’étant jamais parvenus en entrer en synergie avec le Peuple, restant toujours marqués par leur origine petite-bourgeoise, ils en sont souvent réduits à détourner le noble discours plébéien qui fut celui du PCF avant ses reniements réformistes et révisionnistes. Mais cette manipulation ne semble pas prendre, de nombreux ouvriers préfèrent voter FN que de soutenir ces gens qui ne masquent pas leur mépris pour eux. En effet, les trotskistes ne manquent jamais une occasion de traiter les travailleurs français de tout les mots : racistes, embourgeoisés, réactionnaires... Avec leur tournant vers de « nouveaux sujets révolutionnaires » (« les sans papiers », « les homosexuels », « les femmes », « les sans-logis »), ils voient déjà en eux une relève pour la Révolution. Mais quand on gratte un peu, que constatons-nous, là aussi ? La même récupération. Voulant manipuler les revendications des minorités pour créer des foyers d’agitation, ils se posent en seule direction possible pour leurs luttes. « Les immigrés sont gentils, mais incapables de mener leur combat efficacement » sous - entend le discours paternaliste de représentants de collectifs dirigés par les trotskars. Créant partout la division, ils servent ainsi les intérêts du système. Nous pensons que de nombreux sympathisants et même, militants, de cette tendance ne se rendent pas véritablement compte du rôle qu’on leur fait jouer. Nous espérons contribuer à leur ouvrir les yeux pour qu’ils puissent rejoindre l’authentique combat des travailleurs européens pour leur émancipation.
http://www.egaliteetreconciliation.fr
NOTES :
1- Il faut en finir avec le mythe du soi-disant « Testament » de Lénine qui n’a aucune valeur politique dans la mesure où Lénine n’a jamais désiré rendre publiques ses quelques notes, rédigées alors qu’il était gravement malade, sérieusement atteint dans sa capacité de travail et se trouvant dans la nécessité d’être éloigné de la scène politique. L’opinion de Lénine sur Trotski ne fait guère de doute car il l’a exprimée à de nombreuses reprises. Ce dernier n’a cessé de louvoyer entre mencheviks et bolcheviks durant tout le début du 20° siècle. « Lénine ne manifesta à personne une telle hostilité personnelle, quel qu’ait été leur accord sur les problèmes de fond. Il le traitait selon les circonstances de phraseur bruyant, de comédien, d’intrigant, d’entremetteur et de Doux-Judas (en référence au personnage de Saltykov-Chtchedrine), ne manquant pas une occasion de proclamer que Trotski était un individu dépourvu de principes, naviguant entre différents groupes et soucieux seulement de ne pas être pris sur le fait ». Leszek Kolakowski. Histoire du marxisme. Tome 2. P.537. Ed. Fayard. 1987. Citations de Lénine à l’appui de ces affirmations : « On ne peut pas discuter sur le fond avec Trotski, car il n’a aucune conviction. On peut et on doit lefaire avec les liquidateurs et les ostsovistes convaincus [fraction du parti bolchevik, en français les révocateurs, car ils demandaient le rappel de la douma des députés démocratiques], mais avec quelqu’un qui joue à couvrir les fautes des uns et des autres, on ne discute pas, on le démasquecomme… diplomate au petit pied » (« A propos de la diplomatie de Trotski », 21 décembre 1911, OEuvres, vol.17, p.366). « Trotski n’a jamais eu aucune « physionomie », et il n’en a aucune [comme Besancenot ?] ; il n’a à son actif que des migrations, que des désertions qui l’ont fait passer des libéraux aux marxistes et vice versa, des bribes de mots d’esprit et de phrases ronfl antes, pillés à gauche et à droite. » (« La désagrégation du bloc d’août », 15 août 1914, OEuvres, vol. 20, p.164). Ce portrait s’applique à merveille à ses disciples parcourant la planète mondialisée. Staline reviens !
2- Denis Boneau, « Quand la CIA fi nançait les intellectuels européens », long article qui détaille la mise en place d’un réseau d’intellectuels proaméricains des années 50 à nos jours. Disponible sur le site du Réseau Voltaire : http://www.voltairenet.org/fr
3- Le rôle du PCF n’étant lui aussi pas très clair dans cette affaire. Complètement vassalisé au PS, M-G Buffet semble avoir poussé à une rupture au sein d’un mouvement qui pouvait faire de l’ombre à la candidature de Royal. Contre la promesse de sièges aux législatives ? Fort probablement...
4- La candidature « indépendante », G. Schivardi, va dans ce sens. L’ancien du PS est soutenu à bout de bras par le PT.
Article paru dans Rébellion n°24, Mai - juin 2007

jeudi 21 juin 2012

La Gauche, l’occupation et la collaboration

Qui dit aujourd’hui la vérité est un impertinent...
La vérité est aujourd’hui la limite de la science.
Ludwig Feuerbach
Un livre important a été bienveillamment passé sous silence il y a quelques années ; il s’agit de l’ouvrage de Simon Epstein sur le "Paradoxe français" pendant l’Occupation. Ce paradoxe tient en une phrase : loin d’avoir été l’apanage de l’extrême-droite confondue avec le nationalisme, la collaboration a surtout été l’apanage d’une certaine gauche et d’une non moins certaine extrême gauche bien antiraciste. M. Epstein, spécialiste aussi de la question dreyfusarde et installé en Israël, a eu le courage de l’écrire et le mérite de le démontrer, et nous l’en remercions. On n’aura pas parlé beaucoup de son travail, et il ne faut guère s’en étonner. Je reprendrai à ce propos ce que disait jadis un philosophe allemand d’extrême-gauche : « Enfin moral est le mensonge et le mensonge seul, parce qu’il cache et dissimule le mal de la vérité, ou, ce qui est la même chose, la vérité du mal. »
Les médias qui parlèrent de l’ouvrage s’en tirèrent par leur légendaire haussement d’épaules et incriminèrent le pacifisme (car il faut toujours faire la guerre aux côtés d’Hillary, et surtout à la Russie !), ce qui me semble très limité : il y avait des apparentements plus terribles à faire ! Je ne veux pas me lancer dans des imprécations. Je donne les noms suivants et leurs fiches tels qu’ils ressortent de cet abondant ouvrage. M. Epstein cite les noms suivants. On commencera bien sûr par les gros poissons dont je rappelle les perles.
Marcel Déat, député SFIO, membre du comité de vigilance antifasciste, était un chantre de l’antiracisme dans les années 1920 et 1930 : « Il n’y a pas de pays qui soit plus réfractaire que la France à la notion de race, elle qui est l’admirable résultante historique de mélanges constants et de métissages indéfinis »... On sait que Déat finira en partisan fanatique de la collaboration avec le Reich hitlérien.
Jacques Doriot, dirigeant des Jeunesses communistes à partir de 1923, maire de Saint Denis en 1931, haut responsable du PCF, était l’avocat passionné de l’antimilitarisme et de l’anticolonialisme. Contrairement au reste du Parti communiste, il était alors proche de la LICA.
Poursuivons par du plus menu fretin.
René Belin, numéro 2 de la CGT qui déclarait à la revue antiraciste Droit de vivre en juin 1939 : « La classe ouvrière est profondément antiraciste. Je suis entièrement d’accord avec l’action de la LICA ». Belin fut tout content de devenir ministre de la production industrielle et du travail du maréchal Pétain et de figurer parmi les signataires du statut des Juifs du 8 octobre 1940 !
Gaston Bergery, membre du parti radical, qui écrivait en 1936 : « Le racisme et l’antisémitisme sont contraires à l’idée de Nation... ». Il vota les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940, devint un militant actif de la Révolution nationale et de la collaboration, avant d’être nommé ambassadeur du maréchal à Moscou puis à Ankara.
Georges Bonnet, député radical-socialiste, ministre des affaires étrangères en 1938 et 1939, qui déclarait en 1938 : « La France doit donner l’hospitalité à tous ceux dont la vie est menacée », devient aussi un notable de Vichy et approuve la rencontre de Montoire entre Pétain et Hitler dont il salue le « caractère historique » car « marquant le début d’une organisation nouvelle de l’Europe dans laquelle la France et l’Allemagne, chacune avec son génie, doivent tenir une place... »
L’auteur cite énormément d’intellectuels et écrivains, connus pour leur engagement gauchiste et antiraciste, dans les années 1920-1930 qui se sont ralliés au régime de Vichy, par pacifisme, et ont soutenu, à des degrés divers, le principe de collaboration : Georges Blondel, René Laforgue, Marcelle Capy, Jean Cocteau, Jean Giono, Maurice Rostand, Marcel Aymé, Pierre Benoit, Jacques de Lacretelle, Marcel Jouhandeau, André Thérive, tous de bons écrivains d’ailleurs. On sait aussi que sous la collaboration, on ne persécuta pas, c’est le moins que l’on puisse dire, Sartre, Camus et quelques autres qui publièrent ou représentèrent toutes les oeuvres qu’ils voulaient.
A l’inverse M. Epstein rappelle que la Résistance trouva en grande partie ses origines dans la droite française, la droite républicaine mais aussi dans les mouvements nationalistes comme les Camelots du Roi, les Jeunesses Patriotes ; et qui rompirent avec Maurras. Parmi ces initiateurs de la Résistance française se trouvent notamment D’Estienne d’Orves, Rémy, Pierre Fourcaud, Maurice Duclos, André Dewavrin, Loustanau-Lacau, Marie-Madeleine Fourcade, le Colonel Groussard, Pierre Nord, Henri Frenay, Pierre de Benouville, Charles Vallin, les frères François et Henri d’Astier de la Vigerie, etc.
Je relisais récemment le très beau texte programmatique du comité de la résistance française. Il me semble qu’il pourrait nous inspirer aujourd’hui avec sa tonalité nationale, populaire et sociale ; comme les autres peuples d’Europe la France est aujourd’hui ruinée par l’euro, cannibalisée par l’universalisme antiraciste, paralysée par la folie bruxelloise, dont on connaît depuis John Laughland les origines totalitaires, ou qu’elle est notre France, déshonorée avec ses soldats assassinés en Afghanistan, bientôt en Syrie, et ses banlieues en flammes, ses frontières ouvertes, ses usines exsangues. Et je ne m’étonne pas, à la lecture du livre de M. Epstein, que la résistance à cet ordre nouveau et aberrant, pour l’instant moins cruel, mais aussi supranational, ruineux et incohérent, vienne de la droite et des nationaux. Face à cette barbarie abrutie et technocratique, toutes les bonnes volontés sont bien sûr bienvenues. Car il est malheureusement écrit que nous ne sommes pas au bout de nos peines...
C’est reparti comme en 40 !

samedi 9 juin 2012

IL Y A 90 ANS, ON PROMETTAIT (DEJA) DES LENDEMAINS RADIEUX LISA ROZENSWEIG, dite ELIZABETH ZUBILIN (ou ZARUBINA)

Nous avons fait sa connaissance hier et il serait dommage de laisser passer sans s’y intéresser de plus près cette espionne bolchevique à la carrière bien fournie. Ce qui ne l’a pas empêchée de mourir il n’y a pas si longtemps que ça, en 1987.
Elle commence le siècle en fanfare puisqu’elle naît le 1er janvier 1900 dans une famille juive de la province de Bucovine, entre la Roumanie et l’Ukraine. Une famille apparemment assez aisée pour lui permettre de poursuivre des études d’histoire et de philologie en Russie, France et Autriche. Très douée pour les langues, elle parle roumain, russe, allemand, français, anglais et hébreu. Tout cela va lui être bien utile par la suite. Sa famille est aisée, ce qui n’empêche pas la fibre révolutionnaire. Dans sa parenté se trouve Ana Pauker, qui fondera le parti communiste roumain. Une autre personne bien intéressante…
Zarubina – on va l’appeler comme ça, c’est plus mignon, ça fait un peu comédie italienne – participe activement aux mouvements révolutionnaires qui agitent la Bessarabie (grande région adjacente à la Bucovine) après la 1ère guerre. Et en 1919, elle devient membre du komsomol de Bessarabie. Le komsomol était le nom donnée à l’organisation des jeunesses …bolcheviques, car il fallait bien encadrer ces jeunes gens, futurs piliers du régime.
Ses qualités vont vite trouver à s’employer ailleurs qu’en Bessarabie. En 1923, elle rejoint le parti communiste d’Autriche. En 1924, elle intègre les services secrets bolcheviques et travaillera jusqu’en 1925 à l’ambassade soviétique à Vienne, puis, jusqu’en 1928, toujours à Vienne mais en dehors de l’ambassade.
On la retrouve ensuite à Moscou où, comme on l’a vu hier, Meïer Abramovitch Trilisser, à l’époque chef des services secrets et vice-président de la Guépéou, lui ordonne en 1929 de abandon bourgeois prejudice, autrement dit de laisser tomber les préjugés bourgeois, et de séduire Yakov Blumkin. Elle exécutera sa mission en Turquie où il se trouve alors, sous le nom de Lisa Gorskaya, apparemment inconnue de Blumkin qui était pourtant son collègue. Mais il est vrai qu’elle avait exercé à Vienne …En tout cas, elle rapportera fidèlement toutes leurs conversations à Trilisser. On connaît la suite, pour Blumkin.
Zarubina, elle, se mariera au cours de la même année 1929 avec un collègue des services secrets, Vassili Zarubin. Dès lors ils feront équipe pendant de longues années, opérant sous la couverture d’un couple tchèque travaillant en Allemagne, France, Etats-Unis.
Zarubina démontrera des qualités hors pair d’agent recruteur, créant un réseau clandestin de juifs émigrés de Pologne. Elle sera particulièrement active aux Etats-Unis, introduisant des agents dans l’entourage d’Einstein, d’Oppenheimer et d’autres, afin de percer au bénéfice des soviétiques les secrets de la bombe américaine.
En 1941, elle a le grade de capitaine du KGB. Son mari opère à Washington - il sera chef du KGB de 1941 à 1944 - et elle-même se rend fréquemment en Californie où, par l’intermédiaire de Gregory Kheifetz, vice-consul à San Francisco et lui aussi agent du KGB, elle se lie d’amitié avec l’épouse d’Oppenheimer, Kitty Puening Harrison, d’origine allemande, aux amitiés communistes bien affirmées. Elle aura dès lors de fréquents rapports avec Oppenheimer, lui-même très à gauche. C’est un vrai nid d’espions pro-soviétiques qui pullule autour du Projet Manhattan. Il y aura en particulier le physicien allemand Klaus Fuchs, introduit par Zarubina, qui travaillera pour le NKVD  et qui jouira de l’entière confiance d’Oppenheimer. Elle introduira également l’espionne Maria Konnenkova auprès d’Einstein.
La suite des événements est difficile à décrypter. Ce qui est sûr, c’est que Zarubina n’est morte qu’en mai 1987 et son agent secret de mari en 1972. Une lettre de dénonciation était parvenue aux services secrets américains en 1943, qui amènera le rappel du couple à Moscou. Après enquête, lui sera déchargé de ses fonctions en 1948 « pour raison de santé », ce qui était plutôt inquiétant là-bas. Quant à elle… mystère. Mais peut-être ont-ils terminé leur existence comme des bourgeois bien tranquilles de la nomenklatura, qui sait ?