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lundi 18 décembre 2023

Le sac des tombeaux de Saint-Denis, par ordre de la Convention

 Le sac des tombeaux de Saint-Denis, par ordre de la Convention, du 12 au 25 octobre 1793. Treize jours de honte.

Extrait du livre de Jean Raspail : Le Roi au-delà de la mer – Albin Michel, 01-2000

Au milieu d’une foule surexcitée qui encourageait de la voix et du geste les terrassiers, on commença à creuser aux abords immédiats de la basilique deux fosses carrées. La première était destinée à recevoir les ossements des Bourbons, la seconde ceux des Valois et des Capétiens directs, ainsi que les restes des rois des deux premières races, si l’on en retrouvait quelque chose. Puis l’on enfonça au bélier les portes de la crypte où s’alignaient les tombes royales sur plusieurs niveaux de profondeur. Le premier «tyran» forcé dans son repos éternel fut le bon roi Henri IV. Lorsqu’on eut fait sauter le couvercle de son cercueil, son corps apparut presque intact. Dans l’air raréfié de la crypte, il répandait une forte exhalaison d’aromates. Ce roi-là sentait bon. Ce ne fut pas le cas des autres. Son visage était admirablement conservé, la barbe presque blanche, les traits à peine altérés. Le cadavre fut ainsi dressé, comme un mannequin, et adossé à un pilier. La foule qui l’entourait, impressionnée, suspendit un instant sa haine. Allait-elle tomber à genoux, en témoignage d’ancien respect ? Mais la loi qui régit les masses humaines ne souffre pas d’exception : c’est toujours le plus vil qui l’emporte. Se poussant au premier rang, un courageux sectionnaire tira son sabre et coupa ras une mèche de barbe dont il se fit une moustache postiche sous les rires et les applaudissements. Puis ce fut le tour d’une mégère qui gifla le roi à toute volée, si fort que son corps tomba à terre. Après des heures d’outrages et d’insultes, réduit à l’état qu’on peut imaginer, il fut balancé sans ménagements, le premier, dans la fosse des Bourbons.

Louis XIII fut expédié dans la fosse sans même l’aumône d’une injure. Il puait trop. Avec Louis XIV, on avait un compte à régler. Son corps fut éventré au couteau, d’où s’échappa quantité d’étoupes qui remplaçaient les entrailles, après quoi l’éventreur, avec son couteau, ouvrit en force la bouche du roi dont les mâchoires étaient bloquées depuis soixante-dix-huit années. Prélevant un chicot noir et pourri, il le montra au peuple, comme un trophée. Cette fois indifférente à l’odeur effroyable que répandait la bouche royale, la foule rugit de bonheur. Quant à la reine Marie-Thérèse, l’épouse du roi Louis XIV et fille de Philippe IV d’Espagne, elle fut basculée dans la fosse où elle S’abîma, la tête tordue et renversée, les jambes écartées levées vers le ciel, elle qui avait été si vertueuse, et cela fit bien rigoler. Marie de Médicis ne fut pas mieux traitée. On s’en débarrassa très vite, car elle coulait comme un vieux fromage. Les patriotes se disputèrent quelques cheveux qui surnageaient dans cette putréfaction. Anne d’Autriche, la fière Anne, la reine de cape et d’épée, fut balancée en hâte dans la fosse. Ses membres ne tenaient plus à son corps et la foule se bouchait le nez, agglutinée autour de ces caveaux béants méphitiques. On entassa, dans la fosse des Bourbons, des dauphins, des grands dauphins, des petits dauphins, des Mademoiselles, des Grandes Mademoiselles, quelques Orléans, des ducs de Bourgogne, d’Anjou, d’Aquitaine, de Bretagne, de Montpensier, des princes mort-nés qu’applaudissaient les mégères parce que au moins « ceux-là n’avaient pas vécu », une Stuart égarée, des duchesses de Parme, d’Artois, de Berry, et la Palatine, et Turenne, et le Grand Condé, et tant de filles de France qui s’appelaient Marie, Marie-Zéphirine, Marie-Adélaïde, Louise-Marie, Marie-Élisabeth, Marie-Anne, lesquelles coulaient comme des fontaines de mort au fond de leur cercueil de plomb. La basilique n’était plus respirable. La foule reniflait avec passion.

C’est alors qu’on découvrit Louis XV. Dieu sait qu’on l’attendait, celui-là, pour lui montrer combien on l’avait haï, à sa mort, le Bien-Aimé ! Que n’avait-on dit, qu’il était mort de la vérole, déjà pourri vivant, et qu’on ne l’avait point embaumé parce que les embaumeurs étaient morts après l’avoir à peine touché… Il déçut. Son cercueil ne répandit aucune exhalaison mauvaise. On le trouva très bien conservé et la peau blanche aussi fraîche que s’il venait d’être inhumé. On aurait dit qu’il prenait un bain, car il flottait dans une eau abondante formée par une dissolution de sel marin. Mais, l’eau vidée, ce fut l’horreur. Le corps du Bien-Aimé parut aussitôt se digérer lui-même jusqu’à n’être plus qu’une empreinte de chair au fond du cercueil d’où s’échappait un nuage d’une effroyable puanteur. On enflamma force poudre, on tira même des feux de salve dans l’espoir de purifier l’air, comme lors des épidémies de peste.

Ainsi fut salué le roi Louis XV. C’était le 16 octobre 1793, à l’heure où la reine Marie-Antoinette était menée à l’échafaud dans la charrette ordinaire du bourreau, tournant le dos au cheval, les mains liées derrière le dos et les cheveux roides sur la nuque…

Dois-je continuer, Monseigneur ? C’est une déplaisante façon, je le reconnais, d’évoquer de la sorte votre famille en ces jours de 93 où la France et les Français cessèrent d’aimer d’amour leurs rois. Peut-être cette haine populaire représentait-elle une sorte de salut dévoyé à la Majesté fracassée. On vous haïssait très fort parce que vous aviez été tout, si longtemps. On vous faisait payer, par votre supplice, le bien que le pays vous devait et la grandeur où vous l’aviez hissé. Quand la tête de Louis XVI tomba dans le panier de son, le 21 janvier 1793 à dix heures et vingt-deux minutes, il se fit un grand silence qui s’étendit jusqu’aux Tuileries à travers la foule innombrable.

C’est la haine qui, un instant, suspendait son cours, un dernier acte de communion parfaite entre la France et ses rois. Cette communion-là est anéantie à jamais, Monseigneur. L’indifférence et l’ignorance l’ont aujourd’hui remplacée, avec, au mieux, chez ceux d’entre les Français qui connaissent votre existence – j’allais écrire : votre survivance -, un peu de cette sympathie du coeur et de ces élans d’émotion que l’on réserve aux causes perdues. Allez-vous vous en satisfaire durant toute votre vie ?

Mais revenons au sac des tombeaux de Saint-Denis. Qui sait si ce n’est pas là, justement, que vous pourriez puiser la force et la volonté de ne pas vous résigner à n’être qu’un souvenir..

La fosse des Bourbons étant comblée, on passa aux Valois. Dans les mêmes conditions d’horreur, en deux jours le niveau monta si bien qu’un ouvrier fit remarquer qu’il n’y aurait pas de place pour tout le monde. Puis la tâche devint difficile. Il fallut plusieurs sondages obstinés et des campements de taupe pour repérer l’entrée du caveau de François Ier. Le créateur du Collège de France reposait là avec sa famille, sa mère la reine Louise, Claude de France, sa femme, et trois de leurs enfants. Ils se transformèrent, au contact de l’air, en un liquide boueux et nauséabond, qu’on vida, au seau, comme des excréments, dans la fosse aux Valois. Ce fut le dernier souverain qui pua et beaucoup le regrettèrent, car cette puanteur attisait la haine. Mais au-delà du XVIe siècle, les cercueils de plomb disparurent, faisant place à des sarcophages de pierre. Les chairs étaient réduites en poussière. Certaines avaient été bouillies afin de les séparer de leur squelette et enfermées dans des sacs de peau. L’élément solide ne comportait que les ossements et les crânes dont l’accumulation épaississait notablement la soupe de teinte indéfinissable, mêlée de chaux vive, qui atteignait presque le rebord de la fosse et qui était une sorte de concentré, de quintessence de nos rois. Les représentants du peuple crachaient dedans, car la récolte d’objets précieux n’avait pas été à la hauteur de leurs espérances. Nos princes s’étaient le plus souvent couchés dans leur tombeau en chemise, sans bijoux ni attributs royaux, en signe d’humilité chrétienne. Il y avait aussi, auprès d’eux, faisant monter le niveau de la fosse, toute une foule de dignitaires, abbés, ministres, connétables, chambellans, le sénéchal de Beaucaire, le chevalier de Barbazan, le grand Suger, abbé de Saint-Denis, et Bertrand Duguesclin, et Léon de Lusignan, dernier roi franc d’Arménie et premier d’une longue série non close de réfugiés chrétiens en France…

Le roi Saint Louis, inhumé aussi à Saint-Denis, ne fut jamais retrouvé. Doublement odieux, comme roi et comme saint, on imagine l’acharnement avec lequel on le chercha, on le traqua de caveau en caveau. Peine perdue. Sa grande ombre s’étend, tutélaire, sur la vieille basilique assiégée. Et l’on continua à creuser. Il y eut quelque chose d’épouvantablement sacré l’insondable sacré populaire, celui qui s’oppose au divin, celui qui fait douter de Dieu – dans l’acharnement des violeurs de tombes à s’enfoncer comme des termites en plein fondement des siècles premiers, comme si c’était un nouveau droit de vie et de mort sur le passé découlant naturellement de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Épuisés, toussant, crachant, asphyxiés, les nécrophages entreprirent de se frayer un chemin à travers les plus anciens sédiments funéraires de l’antique basilique. Ce ne fut pas sans peine. Le 21 octobre 1793, au-delà du sarcophage de Philippe Auguste, mort en 1223, ils piétinaient en territoire inconnu, sans plan, sans repères, doués dans leurs boyaux souterrains qu’il fallait étayer et aérer. Avec le poids des siècles, peut-être celui de la honte commençait-il à leur peser. On doit leur reconnaître un singulier courage. Furent ramenés au grand jour et balancés dans la fosse le roi Louis VII Lejeune et Louis VI le Gros, son père, qui ne livra de lui-même qu’une poignée de poussière lumineuses Henri Ier et son épouse la reine Anne, fille du roi viking de Kiev, et d’autres, et d’autres, jusqu’à Robert II le Pieux, le second des Capétiens, né en l’an 970, à partir duquel les violeurs de tombeaux changèrent de millénaire, et changeant aussi de dynastie, à deux reprises, se coulèrent sous le dallage du choeur par d’étroites galeries inclinées, dans un labyrinthe sépulcral.

Sur plusieurs niveaux de profondeur s’entremêlaient en un étroit espace une foule de Carolingiens et de Mérovingiens. Les inscriptions gravées étaient effacées. On trouva des ossements en tas regroupés dans des auges de pierre mais que l’anonymat ne sauva pas du plongeon dans la fosse aux Valois. En revanche, ce qui restait de Charles le Chauve fut identifié et découvert à l’intérieur d’un petit coffre de bois marqué à son chiffre, inexplicablement intact et enfermé dans un sarcophage. Charles II le Chauve, roi de France, signataire du fameux traité de Verdun, en 843, peut-être le véritable fondateur de votre royaume après le partage de l’empire de Charlemagne… Le coffre flotta quelques instants à la surface de la fosse, au milieu de grosses bulles immondes, puis bascula comme un navire qui sombre et disparut au sein de ce magma royal.

Mais le triomphe final, l’apothéose de l’abjection, ce fut la découverte de Dagobert Ier Enfin ! On avait détruit l’abbaye, dévasté la basilique, anéanti la nécropole, les tombeaux, et voilà qu’on allait pouvoir, avec autant de jubilation, faire disparaître à jamais le despote qui était à l’origine de tout cela, le fondateur de l’abbaye, celui qui l’avait élevée au rang d’unique sépulture royale: Dagobert, le Salomon des Francs ! Lorsqu’ils tombèrent sur son sarcophage, après un épuisant labeur souterrain, les fils du peuple eurent l’excellente surprise de constater qu’il n’y était pas seul. La reine Nantilde, son épouse, qu’il avait si romantiquement enlevée dans un couvent, reposait auprès de lui, dans un coffret à deux compartiments, sous la forme d’un petit tas d’ossements enveloppés d’un tissu de soie. Deux inscriptions au poinçon étaient encore lisibles sur le coffre : Hic jacet corpus Dagoberti et Hic jacet corpus Nantildis. Le triomphe se tempéra d’une amère frustration car le plus fastueux des Mérovingiens s’était fait enterrer comme un gueux. On étala les ossements sur une dalle. Pas la moindre petite pierre précieuse, pas le plus mince anneau d’or. A la pelle et au balai furent réunis Dagobert et Nantilde, et balancés, à la volée, dans la fosse.

La fosse aux Bourbons avait été fermée le 16 octobre 1793. Celle des Valois et autres souverains le fut le 25 de ce même mois. Ainsi fut consommée la seconde mort de nos rois, la seconde mort, Monseigneur, de tous ces souverains dont vous procédez. On combla les deux fosses. On les recouvrit de terre. On les piétina méticuleusement. On fit passer des rouleaux traînés par des chevaux. On plaça des sentinelles pour prévenir d’improbables manifestations de la ferveur populaire. C’était une précaution inutile. Le peuple avait perdu la mémoire. Il ne l’a pas récupérée depuis. Par la conjonction d’attentats répetés et concertés contre l’unité de l’Histoire de France, après plus d’un siècle de laïcité militante républicaine et de démantèlement acharné du sacré, elle a sombré dans un néant d’où seul un miracle pourrait aujourd’hui la tirer. Croyez-vous aux miracles, Monseigneur ?

https://www.fdesouche.com/2000/06/11/le-sac-des-tombeaux-de-saint-denis-par-ordre-de-la-convention/

jeudi 7 décembre 2023

Découvrir toute l'horreur des guerres de Vendée en lisant "Du système de dépopulation" de Gracchus Babeuf 1795

 Fin 1795, Gracchus Babeuf publie, à l'occasion du procès de Jean-baptiste Carrier (l'auteur des noyades de Nantes), un livre doublement révolutionnaire par son titre et par son contenu : "Du système de dépopulation".

Il y fait un réquisitoire impitoyable contre la politique dictatoriale des conventionnels et de Robespierre en 1793 et 1794, qui devait conduire, entre autres, à l'anéantissement et l'extermination des vendéens bleus et blancs confondus, et de préférence des femmes et des enfants.

Son œuvre a été rééditée chez cerf sous le titre "La guerre de la Vendée et le système de dépopulation" accompagnée de trois larges commentaires écrits par trois spécialistes de la Révolution de 1789 et du Communisme. Les auteurs y définissent un quatrième crime de génocide : le mémoricide, et établissent la filiation entre l'idéologie de Robespierre et celle de Lénine et des leaders communistes.

En bon émule des Lumières, Babeuf cherche à expliquer rationnellement le fait que la Convention ait non seulement ordonné d'exterminer l'ensemble des vendéens, y compris les bons républicains, mais encore qu'elle ait laissé massacrer d'innombrables troupes républicaines envoyées sans précautions dans une région en révolte.

Il y voit un plan ourdi avec soin dont il croit avoir découvert le secret : la mise en œuvre d'un système de dépopulation par Robespierre qui aurait considéré que le territoire français ne pouvait pas nourrir l'ensemble de la population et qu'il fallait donc, par le biais de la Vendée, se débarrasser de sa part excédentaire.

Hypothèse plausible car en 1793 - 1794 un gouvernement révolutionnaire estimait que sa population comprenait "des hommes en trop" , des "hommes superflus" et qu'il était légitime d'exterminer. Ces idées préfigurent celles qui seront mises en œuvre par Lénine, puis Hitler !

dimanche 8 juillet 2012

Le sac des tombeaux de Saint-Denis, par ordre de la Convention

Le sac des tombeaux de Saint-Denis, par ordre de la Convention, du 12 au 25 octobre 1793. Treize jours de honte.
Extrait du livre de Jean Raspail : Le Roi au-delà de la mer – Albin Michel, 01-2000
Au milieu d’une foule surexcitée qui encourageait de la voix et du geste les terrassiers, on commença à creuser aux abords immédiats de la basilique deux fosses carrées. La première était destinée à recevoir les ossements des Bourbons, la seconde ceux des Valois et des Capétiens directs, ainsi que les restes des rois des deux premières races, si l’on en retrouvait quelque chose. Puis l’on enfonça au bélier les portes de la crypte où s’alignaient les tombes royales sur plusieurs niveaux de profondeur. Le premier «tyran» forcé dans son repos éternel fut le bon roi Henri IV. Lorsqu’on eut fait sauter le couvercle de son cercueil, son corps apparut presque intact. Dans l’air raréfié de la crypte, il répandait une forte exhalaison d’aromates. Ce roi-là sentait bon. Ce ne fut pas le cas des autres. Son visage était admirablement conservé, la barbe presque blanche, les traits à peine altérés. Le cadavre fut ainsi dressé, comme un mannequin, et adossé à un pilier. La foule qui l’entourait, impressionnée, suspendit un instant sa haine. Allait-elle tomber à genoux, en témoignage d’ancien respect ? Mais la loi qui régit les masses humaines ne souffre pas d’exception : c’est toujours le plus vil qui l’emporte. Se poussant au premier rang, un courageux sectionnaire tira son sabre et coupa ras une mèche de barbe dont il se fit une moustache postiche sous les rires et les applaudissements. Puis ce fut le tour d’une mégère qui gifla le roi à toute volée, si fort que son corps tomba à terre. Après des heures d’outrages et d’insultes, réduit à l’état qu’on peut imaginer, il fut balancé sans ménagements, le premier, dans la fosse des Bourbons.
Louis XIII fut expédié dans la fosse sans même l’aumône d’une injure. Il puait trop. Avec Louis XIV, on avait un compte à régler. Son corps fut éventré au couteau, d’où s’échappa quantité d’étoupes qui remplaçaient les entrailles, après quoi l’éventreur, avec son couteau, ouvrit en force la bouche du roi dont les mâchoires étaient bloquées depuis soixante-dix-huit années. Prélevant un chicot noir et pourri, il le montra au peuple, comme un trophée. Cette fois indifférente à l’odeur effroyable que répandait la bouche royale, la foule rugit de bonheur. Quant à la reine Marie-Thérèse, l’épouse du roi Louis XIV et fille de Philippe IV d’Espagne, elle fut basculée dans la fosse où elle S’abîma, la tête tordue et renversée, les jambes écartées levées vers le ciel, elle qui avait été si vertueuse, et cela fit bien rigoler. Marie de Médicis ne fut pas mieux traitée. On s’en débarrassa très vite, car elle coulait comme un vieux fromage. Les patriotes se disputèrent quelques cheveux qui surnageaient dans cette putréfaction. Anne d’Autriche, la fière Anne, la reine de cape et d’épée, fut balancée en hâte dans la fosse. Ses membres ne tenaient plus à son corps et la foule se bouchait le nez, agglutinée autour de ces caveaux béants méphitiques. On entassa, dans la fosse des Bourbons, des dauphins, des grands dauphins, des petits dauphins, des Mademoiselles, des Grandes Mademoiselles, quelques Orléans, des ducs de Bourgogne, d’Anjou, d’Aquitaine, de Bretagne, de Montpensier, des princes mort-nés qu’applaudissaient les mégères parce que au moins « ceux-là n’avaient pas vécu », une Stuart égarée, des duchesses de Parme, d’Artois, de Berry, et la Palatine, et Turenne, et le Grand Condé, et tant de filles de France qui s’appelaient Marie, Marie-Zéphirine, Marie-Adélaïde, Louise-Marie, Marie-Élisabeth, Marie-Anne, lesquelles coulaient comme des fontaines de mort au fond de leur cercueil de plomb. La basilique n’était plus respirable. La foule reniflait avec passion.
C’est alors qu’on découvrit Louis XV. Dieu sait qu’on l’attendait, celui-là, pour lui montrer combien on l’avait haï, à sa mort, le Bien-Aimé ! Que n’avait-on dit, qu’il était mort de la vérole, déjà pourri vivant, et qu’on ne l’avait point embaumé parce que les embaumeurs étaient morts après l’avoir à peine touché… Il déçut. Son cercueil ne répandit aucune exhalaison mauvaise. On le trouva très bien conservé et la peau blanche aussi fraîche que s’il venait d’être inhumé. On aurait dit qu’il prenait un bain, car il flottait dans une eau abondante formée par une dissolution de sel marin. Mais, l’eau vidée, ce fut l’horreur. Le corps du Bien-Aimé parut aussitôt se digérer lui-même jusqu’à n’être plus qu’une empreinte de chair au fond du cercueil d’où s’échappait un nuage d’une effroyable puanteur. On enflamma force poudre, on tira même des feux de salve dans l’espoir de purifier l’air, comme lors des épidémies de peste.
Ainsi fut salué le roi Louis XV. C’était le 16 octobre 1793, à l’heure où la reine Marie-Antoinette était menée à l’échafaud dans la charrette ordinaire du bourreau, tournant le dos au cheval, les mains liées derrière le dos et les cheveux roides sur la nuque…
Dois-je continuer, Monseigneur ? C’est une déplaisante façon, je le reconnais, d’évoquer de la sorte votre famille en ces jours de 93 où la France et les Français cessèrent d’aimer d’amour leurs rois. Peut-être cette haine populaire représentait-elle une sorte de salut dévoyé à la Majesté fracassée. On vous haïssait très fort parce que vous aviez été tout, si longtemps. On vous faisait payer, par votre supplice, le bien que le pays vous devait et la grandeur où vous l’aviez hissé. Quand la tête de Louis XVI tomba dans le panier de son, le 21 janvier 1793 à dix heures et vingt-deux minutes, il se fit un grand silence qui s’étendit jusqu’aux Tuileries à travers la foule innombrable.
C’est la haine qui, un instant, suspendait son cours, un dernier acte de communion parfaite entre la France et ses rois. Cette communion-là est anéantie à jamais, Monseigneur. L’indifférence et l’ignorance l’ont aujourd’hui remplacée, avec, au mieux, chez ceux d’entre les Français qui connaissent votre existence – j’allais écrire : votre survivance -, un peu de cette sympathie du coeur et de ces élans d’émotion que l’on réserve aux causes perdues. Allez-vous vous en satisfaire durant toute votre vie ?
Mais revenons au sac des tombeaux de Saint-Denis. Qui sait si ce n’est pas là, justement, que vous pourriez puiser la force et la volonté de ne pas vous résigner à n’être qu’un souvenir..
La fosse des Bourbons étant comblée, on passa aux Valois. Dans les mêmes conditions d’horreur, en deux jours le niveau monta si bien qu’un ouvrier fit remarquer qu’il n’y aurait pas de place pour tout le monde. Puis la tâche devint difficile. Il fallut plusieurs sondages obstinés et des campements de taupe pour repérer l’entrée du caveau de François Ier. Le créateur du Collège de France reposait là avec sa famille, sa mère la reine Louise, Claude de France, sa femme, et trois de leurs enfants. Ils se transformèrent, au contact de l’air, en un liquide boueux et nauséabond, qu’on vida, au seau, comme des excréments, dans la fosse aux Valois. Ce fut le dernier souverain qui pua et beaucoup le regrettèrent, car cette puanteur attisait la haine. Mais au-delà du XVIe siècle, les cercueils de plomb disparurent, faisant place à des sarcophages de pierre. Les chairs étaient réduites en poussière. Certaines avaient été bouillies afin de les séparer de leur squelette et enfermées dans des sacs de peau. L’élément solide ne comportait que les ossements et les crânes dont l’accumulation épaississait notablement la soupe de teinte indéfinissable, mêlée de chaux vive, qui atteignait presque le rebord de la fosse et qui était une sorte de concentré, de quintessence de nos rois. Les représentants du peuple crachaient dedans, car la récolte d’objets précieux n’avait pas été à la hauteur de leurs espérances. Nos princes s’étaient le plus souvent couchés dans leur tombeau en chemise, sans bijoux ni attributs royaux, en signe d’humilité chrétienne. Il y avait aussi, auprès d’eux, faisant monter le niveau de la fosse, toute une foule de dignitaires, abbés, ministres, connétables, chambellans, le sénéchal de Beaucaire, le chevalier de Barbazan, le grand Suger, abbé de Saint-Denis, et Bertrand Duguesclin, et Léon de Lusignan, dernier roi franc d’Arménie et premier d’une longue série non close de réfugiés chrétiens en France…
Le roi Saint Louis, inhumé aussi à Saint-Denis, ne fut jamais retrouvé. Doublement odieux, comme roi et comme saint, on imagine l’acharnement avec lequel on le chercha, on le traqua de caveau en caveau. Peine perdue. Sa grande ombre s’étend, tutélaire, sur la vieille basilique assiégée. Et l’on continua à creuser. Il y eut quelque chose d’épouvantablement sacré l’insondable sacré populaire, celui qui s’oppose au divin, celui qui fait douter de Dieu – dans l’acharnement des violeurs de tombes à s’enfoncer comme des termites en plein fondement des siècles premiers, comme si c’était un nouveau droit de vie et de mort sur le passé découlant naturellement de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Épuisés, toussant, crachant, asphyxiés, les nécrophages entreprirent de se frayer un chemin à travers les plus anciens sédiments funéraires de l’antique basilique. Ce ne fut pas sans peine. Le 21 octobre 1793, au-delà du sarcophage de Philippe Auguste, mort en 1223, ils piétinaient en territoire inconnu, sans plan, sans repères, doués dans leurs boyaux souterrains qu’il fallait étayer et aérer. Avec le poids des siècles, peut-être celui de la honte commençait-il à leur peser. On doit leur reconnaître un singulier courage. Furent ramenés au grand jour et balancés dans la fosse le roi Louis VII Lejeune et Louis VI le Gros, son père, qui ne livra de lui-même qu’une poignée de poussière lumineuses Henri Ier et son épouse la reine Anne, fille du roi viking de Kiev, et d’autres, et d’autres, jusqu’à Robert II le Pieux, le second des Capétiens, né en l’an 970, à partir duquel les violeurs de tombeaux changèrent de millénaire, et changeant aussi de dynastie, à deux reprises, se coulèrent sous le dallage du choeur par d’étroites galeries inclinées, dans un labyrinthe sépulcral.
Sur plusieurs niveaux de profondeur s’entremêlaient en un étroit espace une foule de Carolingiens et de Mérovingiens. Les inscriptions gravées étaient effacées. On trouva des ossements en tas regroupés dans des auges de pierre mais que l’anonymat ne sauva pas du plongeon dans la fosse aux Valois. En revanche, ce qui restait de Charles le Chauve fut identifié et découvert à l’intérieur d’un petit coffre de bois marqué à son chiffre, inexplicablement intact et enfermé dans un sarcophage. Charles II le Chauve, roi de France, signataire du fameux traité de Verdun, en 843, peut-être le véritable fondateur de votre royaume après le partage de l’empire de Charlemagne… Le coffre flotta quelques instants à la surface de la fosse, au milieu de grosses bulles immondes, puis bascula comme un navire qui sombre et disparut au sein de ce magma royal.
Mais le triomphe final, l’apothéose de l’abjection, ce fut la découverte de Dagobert Ier Enfin ! On avait détruit l’abbaye, dévasté la basilique, anéanti la nécropole, les tombeaux, et voilà qu’on allait pouvoir, avec autant de jubilation, faire disparaître à jamais le despote qui était à l’origine de tout cela, le fondateur de l’abbaye, celui qui l’avait élevée au rang d’unique sépulture royale: Dagobert, le Salomon des Francs ! Lorsqu’ils tombèrent sur son sarcophage, après un épuisant labeur souterrain, les fils du peuple eurent l’excellente surprise de constater qu’il n’y était pas seul. La reine Nantilde, son épouse, qu’il avait si romantiquement enlevée dans un couvent, reposait auprès de lui, dans un coffret à deux compartiments, sous la forme d’un petit tas d’ossements enveloppés d’un tissu de soie. Deux inscriptions au poinçon étaient encore lisibles sur le coffre : Hic jacet corpus Dagoberti et Hic jacet corpus Nantildis. Le triomphe se tempéra d’une amère frustration car le plus fastueux des Mérovingiens s’était fait enterrer comme un gueux. On étala les ossements sur une dalle. Pas la moindre petite pierre précieuse, pas le plus mince anneau d’or. A la pelle et au balai furent réunis Dagobert et Nantilde, et balancés, à la volée, dans la fosse.
La fosse aux Bourbons avait été fermée le 16 octobre 1793. Celle des Valois et autres souverains le fut le 25 de ce même mois. Ainsi fut consommée la seconde mort de nos rois, la seconde mort, Monseigneur, de tous ces souverains dont vous procédez. On combla les deux fosses. On les recouvrit de terre. On les piétina méticuleusement. On fit passer des rouleaux traînés par des chevaux. On plaça des sentinelles pour prévenir d’improbables manifestations de la ferveur populaire. C’était une précaution inutile. Le peuple avait perdu la mémoire. Il ne l’a pas récupérée depuis. Par la conjonction d’attentats répetés et concertés contre l’unité de l’Histoire de France, après plus d’un siècle de laïcité militante républicaine et de démantèlement acharné du sacré, elle a sombré dans un néant d’où seul un miracle pourrait aujourd’hui la tirer. Croyez-vous aux miracles, Monseigneur ?

dimanche 3 juin 2012

La révolution française, la dictature de Ropespierre

Du sang, encore du sang - Fête de l’Etre Suprême
Le sang dans aucun pays, aucune époque, n'a jamais cessé d'appeler le sang. La semence est trop chaude pour n'être pas féconde. Sang du Champ-de-Mars, sang des massacrés de Septembre, sang du roi, sang de Marat, sang de Charlotte Corday, de la reine, de tant d'autres, célèbres ou inconnus, ce n'est point assez, il en faut davantage, il en faut toujours. Sitôt les Dantonistes disparus, le Comité de Salut public se basant sur les dénonciations du misérable Laflotte, invente, une conspiration des prisons et y enfourne pêle-mêle Chaumette, l'évêque Gobel, la veuve d'Hébert, Lucile Desmoulins, les généraux Beysder et Dillon, le député Simon et dix-neuf autres comparses, dont la plupart se voient pour la première fois.
Le 1er floréal (20 avril 1794) vingt-quatre présidents ou conseillers des anciens parlements de Paris et de Toulouse, parmi lesquels Rosambo, Molé de Champlâtreux, Lefèvre d'Ormesson (très malade, couché sur une civière), passent devant le tribunal et sont condamnés. Malesherbes, d'Esprémesnil, Le Chapelier et Thouret sont compris dans une autre fournée de parlementaires et d'aristocrates qu'expédie le Tribunal révolutionnaire le 3 floréal (12 avril).
Le 19 floréal (8 mai) vient le tour des anciens fermiers-généraux, qu'on croit très riches et dont on veut confisquer les biens. L'illustre Lavoisier, représenté comme une «sangsue du peuple», a beau demander au Tribunal un sursis de quinze jours pour terminer une utile expérience, le vice-président Coffinhal, pourtant médecin d'origine, lui répond: «La République n'a pas besoin de savants, le cours de la justice ne peut être suspendu. »
Mme Elisabeth a été tirée du Temple le soir du 20 floréal (9 mai). Transférée à la Conciergerie, elle paraît le lendemain au Tribunal; Robespierre, qui a déjà imposé silence aux Hébertistes en novembre 1793 et fait ajourner son procès, semble avoir au Comité de Salut public essayé cette fois encore de la préserver. Fouquier-Tinville demande la mort pour elle et pour vingt - quatre personnes de conditions diverses comme coupables de conspiration contre la République. Des aristocrates : la vieille Mme de Senozan, sœur de Malesherbes, Mmes de Crussol, de Laigle, de Montmorin, un Loménie de Brienne, deux abbés, des commerçants et artisans, des domestiques; aucun, certes, n'a jamais conspiré.
Place de la Révolution, Mme Elisabeth va s'asseoir avec les autres condamnés sur un banc devant l'échafaud pour attendre son tour. Elle doit mourir la dernière, étant «la plus coupable ». Cette princesse, de nature déplaisante et d'esprit limité, revêt tout à coup un relief inattendu. A l'appel de leur nom, chacun des condamnés vient s'incliner devant elle, les femmes, dans une grande révérence de cour, les hommes, le genou ployé. Elle incline la tête, sereine, les embrasse tous. Autour d'elle, drôles et drôlesses hurlent et glapissent. Cette scène dure longtemps. A la fin la sœur de Louis XVI monte à la guillotine. Quand le bourreau veut l'attacher à la planche, il défait le petit fichu de mousseline qui lui voile la gorge. Elle rougit violemment et dit: Au nom de votre mère, monsieur, couvrez-moi... Il obéit. Et la princesse va rejoindre ses courtisans funèbres.
Cependant le gouvernement se heurte à des difficultés économiques croissantes. Les indigents se multiplient, surtout dans les villes, par suite de la montée continue des prix. Le Comité de Salut public relâche les mesures excessives prises contre l'accaparement. Il essaie de ranimer par des primes, des avances, des faveurs diverses, les industriels découragés. Mais il se trouve devant une crise de la main-d’œuvre qualifiée. La réquisition a prélevé 1.200.000 hommes, tant militaires que travailleurs des fabrications de guerre ou employés aux charrois, devenus immenses. Si les paysans, à qui l'on prend leurs garçons et leurs chevaux, maugréent, les ouvriers mal nourris, astreints à des consignes strictes, réclament à tout moment des hausses de salaires et refusent parfois même le travail. Le Comité cède ou résiste selon les circonstances. Sa raison dernière est dans l'envoi des meneurs au Tribunal révolutionnaire.
Le régime du maximum, pour les denrées comme pour les salaires, est à la base de ce grand malaise, accru par un agiotage sans frein. Mais on n'ose y toucher, de peur d'effondrer le fragile édifice économique et de voir se déprécier davantage encore l'assignat. Chaque mois s'enfle la circulation déjà énorme. En floréal les dépenses sont de deux cent quatre-vingt-trois millions de francs contre quarante-quatre millions de recettes, en messidor de deux cent soixante-cinq millions contre trente-neuf millions. On a beau fermer la Bourse, saisir les devises, fixer de façon arbitraire le taux des changes, le papier-monnaie ne cesse de se déprécier. Cambon s'efforce d'ordonner le croissant désordre. Non content d'avoir unifié les anciens emprunts de la monarchie, par la création du Grand livre de la Dette publique, il réduit et liquide la dette viagère sans se soucier des cris des rentiers, désormais hostiles à la Révolution qui les a ruinés.
Le Comité de Salut public a bien conscience de la pesanteur de sa tâche. Mais il est soutenu par une foi si vive que, côtoyant à toute heure l'abîme, il légifère et gouverne comme si l'avenir lui appartenait. Il essaie de normaliser les cultures, il tente de nationaliser l'industrie et le commerce, il favorise l'apprentissage, il s'efforce de répandre l'instruction primaire malgré le manque d'instituteurs, il crée l'Ecole de Mars où trois mille jeunes gens, venus de tous les districts de France et vivant sous la tente dans la plaine des Sablons, se formeront au métier militaire et donneront plus tard des officiers.
De jour ni de nuit le Comité ne relâche son activité. Hérault de Séchelles n'a pas été remplacé, Jean Bon Saint-André et Prieur de la Marne sont souvent en mission. Les neuf membres restants se sont partagés en trois groupes les « gens d'examen », c'est-à-dire les techniciens, Carnot, Lindet et Prieur de la Côte d'Or travaillent dans leurs bureaux sans se mêler d'autres affaires. Les «gens de la haute main», le Triumvirat comme on les appelle aussi, Robespierre, Couthon et, lorsqu'il est à Paris, Saint-Just dirigent le nouveau bureau de police générale et manœuvrent l'esprit public. Les « gens révolutionnaires », Billaud-Varenne et Collot d'Herbois, continuent de régir l'intérieur. Ils sont restés au fond Hébertistes. Le souriant Barère, toujours prêt à dresser des rapports, proposer des décrets, parler devant la Convention, est le Maître Jacques du Comité.
Les arrêtés ne sont valables qu'après la signature de six membres. Mais ils sont signés souvent sans examen, car la paperasse est immense et il est admis que chaque membre du Comité a droit à la confiance de ses collègues. Mesures économiques, lois civiles, actes extérieurs, nécessités militaires, contrôle des représentants en mission, c'est toute la pâte française, mêlée d'étranges levains, qu'il faut pétrir, malaxer, jeter aux moules nouveaux où elle prendra forme. Dans cet amas qui grossit avec les semaines et les mois, on devrait, pour garder quelque clarté, classer, sérier par origine et par dates, mais dès lors les idées se décomposent, les faits isolés perdent vie et couleur...
Ce qui va demeurer pour l'esprit, c'est dans le vieux pavillon royal l'élaboration sans répit, par des géants, d'une besogne gigantesque, dont l'ampleur nous essouffle, la refonte dans le détail d'une société entière dont la masse reste indifférente ou ennemie. « Il y avait, dira plus tard Prieur de la Côte d'Or au fils de Carnot, des journées tellement difficiles que, ne voyant aucun moyen de dominer les circonstances, ceux qu'elles menaçaient le plus personnellement abandonnaient leur sort aux chances de l'imprévu; et tout à coup un incident, que nul n'aurait pu préparer, venait débrouiller le chaos; on profitait rapidement de l'éclaircie. Nous avions fini par nous accoutumer tellement à ces situations inextricables, que nous poursuivions notre tâche journalière, pour ne pas laisser la machine en souffrance, comme si nous avions eu toute une vie devant nous, lorsqu'il était vraisemblable que nous ne verrions pas se lever le soleil du lendemain.»
La Convention médusée n'est plus qu'une chambre d'enregistrement qui, sauf aux grands jours, réunit à peine une centaine de députés. Sans opposition, sans critique, sur la demande impérieuse des Comités elle accepte tout, vote tout. On y travaille de moins en moins. Pourtant certaines commissions subsistent encore: celles notamment de législation, de l'instruction publique, des finances, qui poursuivent leur besogne dans l'obscurité et gardent leur utilité.
Le lendemain de l'exécution de Chaumette, le z 5 germinal (i 4 avril), la Convention a décidé que les restes de Jean-Jacques Rousseau seraient portés au Panthéon. Robespierre, disciple fidèle du Genevois, s'est chargé de présenter à la Convention le décret qui doit asseoir la Révolution sur une base spirituelle et offrir au pays, pour remplacer les fêtes chrétiennes interdites, des cérémonies civiques où seront célébrés les dogmes de la morale nouvelle. Le 18 floréal, Maximilien monte à la tribune et, élargissant la question, moins en politique qu'en pontife expose les principes du déisme d'Etat. Applaudi avec transports, il fait proclamer le spiritualisme officiel : «Le peuple français reconnaît l'existence de l’Etre Suprême et l'immortalité de l'âme. Il sera institué des fêtes pour rappeler l'homme à la poésie de la Divinité et à la dignité de son être.»
Une première fête dédiée à l'Etre Suprême se déroulera à Paris le 20 prairial (8 juin 1794).
Elu président de la Convention le 16 prairial, Robespierre doit à ce titre « officier en chef »à la fête qui sera célébrée quatre jours plus tard. Ses amis - et peut-être ses adversaires - ont été unanimes à lui ménager ce triomphe. La cérémonie, ordonnée par David, grand maître des cérémonies de la République, occupe Paris tout un mois. Depuis la Fête de la Fédération, on n'a point fait de tels apprêts. Aux Tuileries un amphithéâtre a été charpenté devant le pavillon de l'Horloge pour recevoir la Convention. D'une haute tribune le président doit parler à l'Assemblée et au peuple. En face, sur l'emplacement du grand bassin s'élève un énorme bûcher, « monument où sont réunis, dit le programme rédigé par David, tous les ennemis de la félicité publique»; le «monstre désolant » de l'Athéisme les domine. Il est soutenu par l'Ambition, l'Egoïsme, la Discorde et la Fausse Simplicité... Sur le front de ces figures, on lit ces mots : « Seul espoir de l’Etranger. »
Le 20 prairial, le réveil sonne dans les sections à cinq heures. Le ciel est splendide, transpercé de rayons. Les maisons sont ornées de feuillages et de guirlandes, les rues jonchées de fleurs. A toutes les fenêtres des drapeaux, des banderoles; les bateaux qui sillonnent la Seine sont pavoisés.
A huit heures le canon du Pont-Neuf appelle les sections au jardin des Tuileries. Porteurs de branches de chêne, les hommes se placent sur la terrasse des Feuillants, les femmes et les jeunes filles, vêtues de blanc et chargées de roses, occupent la terrasse du bord de l'eau, les adolescents sont massés dans l'allée centrale. Les députés peu à peu garnissent les gradins de l'amphithéâtre. En costume de représentants, la plupart tiennent à la main un bouquet d'épis et de fleurs.
Le défroqué Vilate, juré au Tribunal révolutionnaire et fervent ami de l'Incorruptible, rencontre celui-ci dans la salle de la Liberté. Robespierre lui a fait donner un logement au pavillon de Flore. Vilate l'invite à déjeuner chez lui. De ses fenêtres il jouira du coup d’œil. Maximilien accepte. Il est vêtu d'un habit d'un bleu tirant sur le violet et d'une culotte de basin. Il porte jabot et manchettes et, comme d'habitude, a les cheveux soigneusement poudrés. Il mange peu. Son appétit a toujours été médiocre. Par instants, il va regarder à la croisée la foule qui ondoie joyeuse sous le soleil. Son visage est adouci, chauffé par une émotion sincère: « L'univers est ici rassemblé, s'écrie-t-il. O Nature, que ta puissance est sublime et délicieuse ! Comme les tyrans doivent pâlir à l'idée de cette fête ! »
Il est temps pour lui de rejoindre ses collègues, mais les membres du Tribunal révolutionnaire doivent venir chez Vilate pour voir la fête. Robespierre s'attarde une demi-heure, désireux de retrouver parmi eux plusieurs amis. Quand il gagne l'amphithéâtre de la Convention, aux hourras répétés de la multitude, d'assez nombreux députés murmurent, mécontents d'avoir attendu. « Il fait le roi », disent certains. Lui cependant quitte son fauteuil et monte à la tribune. Il prononce un discours où il invoque l’Etre Suprême et invite l'assistance à lui rendre hommage. A la fin, loin d'annoncer, comme certains l'espéraient, qu'une ère d'apaisement va commencer, Robespierre laisse tomber une phrase menaçante : « Demain, reprenant nos travaux, nous combattrons encore les vices et les tyrans. »
Les chanteurs des sections, qui ont reçu la veille une leçon de plusieurs artistes de l'Opéra dirigés par Méhul, entonnent l'hymne de Gossec
Ces chœurs, soutenus par les musiciens de Sarrette, sont d'un effet majestueux. Le président de la Convention cependant, muni par l'artificier d'une lance à feu, s'approche du bûcher et l'Athéisme, la Discorde, l'Ambition s'effondrent dans les flammes pour laisser apparaître la statue de la Sagesse. O disgrâce ! ladite Sagesse, mal protégée de la fumée, ne présente qu'une face noircie qui fait rire la foule et ne la dispose pas assez à renoncer aux faux dieux. Encadrée par les sections, la Convention alors se forme en cortège autour d'un char traîné par huit taureaux aux cornes dorées et portant les «instruments des arts et des métiers de la France». En tête marche Robespierre. Sur son passage les applaudissements ne cessent pas, au grand dépit de ses collègues qui, le suivant, laissent peu à peu augmenter la distance qui les en sépare, afin de lui prêter un aspect souverain bien propre, dans ce temps d'égalité jalouse, à choquer les esprits.
Dans son bel habit bleu, un gros bouquet de fleurs et d'épis à la main, la tête levée avec orgueil, Robespierre se sent au sommet de sa vie. Pourtant derrière lui il peut entendre' par intervalles, quand les acclamations cessent, des quolibets, des injures, des menaces, jaillis des rangs des députés. Lecointre, très violent, lui crache son mépris. Bourdon de l'Oise crie : «La roche Tarpéienne n'est pas loin ! » Un autre, Thirion ou Merlin de Thionville : «Il y a encore des Brutus !»
Au son des trompettes et des tambours, le cortège s'allonge ainsi vers la place de la Révolution puis, par les Invalides, jusqu'au Champ-de-Mars. Là a été dressée une symbolique Montagne surmontée d'un arbre de la Liberté où viennent se presser Conventionnels, 'musiciens, délégués des sections. On y exécute un nouvel hymne à l’Etre Suprême devant la foule accumulée. Les jeunes filles lancent des fleurs vers le ciel, les hommes tirent leurs sabres et jurent de ne les remettre au fourreau qu'après avoir sauvé la Patrie. Les pères les bénissent avec majesté. Spectacle bien réglé, beau dans une emphase qu'on veut croire imitée de l'antique, et qu'ennoblissent la pureté et l'éclat de l'air. Cinquante coups de canons annoncent la fin de la cérémonie.
Le soir, rentré chez les Duplay, Robespierre, que les sarcasmes de ses collègues ont blessé au milieu de son triomphe, demeure assombri :
- Vous ne me verrez plus longtemps, dit-il à ses amis.

mardi 29 novembre 2011

La République a légalisé le génocide vendéen

Dans notre numéro 848, Reynald Sécher, spécialiste de l'histoire de la Vendée, annonçait de nouvelles découvertes montrant que le génocide vendéen fut voulu et planifié. Son nouveau livre est une bombe que ceux qui se bouchent les oreilles n'empêcheront pas d'éclater.
En nous annonçant, dans notre numéro 848 du 17 septembre dernier, sa découverte du dossier original du plan d'extermination de la Vendée, et la publication de son livre : Vendée, du génocide au mémoricide, Reynald Sécher notait, pour résumer : « Non seulement je ne m'étais pas trompé, dans mes précédents ouvrages, mais j'ai sous-estimé ce crime. En fait, la guerre de Vendée n'existe pas, ou plus exactement elle ne dure que 5 mois. Tout le reste n'est que génocide. Non seulement les Conventionnels ont voté ce crime, mais ils l'ont mis personnellement en œuvre. »
Vingt-cinq ans après sa thèse sur Le génocide franco-français, la Vendée-Vengé, le hasard, qui est « peut-être, comme l'a dit Georges Bernanos, la logique de Dieu », le met en présence de documents oubliés, de « petits papiers » dispersés dans des dossiers, des manuscrits portant la signature originale de Robespierre, Carnot, Barère, etc. qui prouvent que l'extermination des brigands - sans oublier les brigandes - n'est pas d'abord le fait de Bleus, de Colonnes infernales trop zélés, mais une volonté expresse, organisée, un « plan d'ensemble » visant à rayer de la carte les populations de Vendée ayant décidé de se battre « pour Dieu et le Roi », un génocide des adversaires de la Révolution : « La Convention nationale vous appelle à l'honneur d'exterminer les brigands fugitifs de la Vendée. »
Ce massacre voulu, ce génocide concerté de quelque 117 000 hommes, femmes et enfants a été légalement organisé par les têtes pensantes de la Révolution. Et lorsque Turreau, dans ses Mémoires ou devant le tribunal militaire rejette la responsabilité du massacre sur le Comité de Salut public, il dit vrai. Comme dit vrai Westermann, le « boucher de la Vendée », dans sa fameuse lettre triomphante. « Nous avons remis, écrivait par exemple le Comité le 22 brumaire, soit le 12 novembre 1793, hier au Ministre de la Guerre un plan de campagne arrêté par le Comité. Il est calculé sur des bases vastes : il est tel qu'il est présumable que d'ici à trois semaines tous les brigands seront exterminés jusqu'au dernier. »
En novembre 1793 toujours, au moment où Turreau est nommé général en chef de l'armée de l'Ouest, le Comité du département du Morbihan écrit : « Il faut que la France soit république ou qu'elle soit un vaste cimetière. »
Et tant pis, au passage, pour les Vendéens bleus. « La mort d'un patriote est peu de chose, commente le général Grignon, quand il s'agit du salut public. » La surenchère dans la violence, comme le souligne en postface Stéphane Courtois, peut, seule, assurer l'émergence de l'Homme Nouveau, dans un monde nouveau où les plus farouches commanditaires du génocide régneront en maîtres.
L'éradication de la mémoire
Reynald Sécher publie nombre de ces documents qui accusent les plus illustres (?) chefs républicains. La devise Liberté-Egalité-Fraternité est cimentée dans le sang impur. La République est peut-être fille de la Révolution, mais celle-ci est née d'un génocide.
Mais là ne s'arrête pas la recherche de notre auteur. Reynald Sécher s'interroge ensuite sur ce qu'il appelle le « mémoricide », cette non-mémoire du génocide, le silence, l'oubli et le déni, l'éradication pure et simple de la mémoire.
Qu'importe leur souvenir : les Bleus épargnés par les Blancs sont fautifs, et les blancs épargnés par les Bleus sont responsables. Pour la République, il ne s'est rien passé. Avant elle, il n'est rien ; et dans ce néant disparaissent victimes et bourreaux.
De quel droit, dès lors, donnons-nous des leçons aux autres ? s'interroge, en préface, Me Gilles-William Goldnadel, président de France-Israël et membre du comité directeur du CRIF Par quel étrange schizophrénie Nicolas Sarkozy a-t-il appelé, début octobre, la Turquie à la repentance sur l'Arménie?
En postface, la psychanalyste Hélène Piralian livre une clef de réponse, en soulignant qu'il n'y pas de descendance des victimes. L'oubli couvre tout, et leurs héritiers doivent être tenus dans l'ignorance d'une abomination dont Soljénitsyne, en Vendée justement, avait souligné qu'elle fut le modèle de tous les génocides qui suivirent.
C'est sans doute pour cette raison que le nouveau livre de Reynald Sécher est tu, ou dénoncé par toute une intelligentsia. Parce que son livre atteint aux fondements de la République, tout est bon pour en rejeter le travail. À commencer par l'affirmation qu'en le dédiant à ses « ancêtres génocides », non seulement il trahit un tabou, mais il perd toute distance avec son sujet. S'il convient désormais d'interdire d'expression tout héritier des victimes d'un génocide, c'est toute une littérature qui va être rayé de nos bibliothèques !
Sécher ose donc demander l'abrogation des loi génocidaires ; et l'effacement du nom des génocidaires de l'Arc de Triomphe. Des noms qu'éclaire indûment la flamme du soldat inconnu, devenu « fils de France, non par le sang reçu, mais par le sang versé ». Le sang versé, oui, mais le sien !
Olivier Figueras monde & vie  29 octobre 2011
Reynald Sécher, Vendée : Du génocide au mémoricide, éd. Le Cerf, 24 €.

vendredi 14 août 2009

La révolte chouanne en Normandie

De 1793 à 1800, une guerre civile oppose des paysans d’une douzaine de départements de l’Ouest à la République. Ces populations rurales refusent les exigences croissantes de la Révolution de 1789 qui nuisent à leurs intérêts de façons illégitimes. C’est le cas avec la constitution civile du clergé, élaborée sans l’avis du Pape le 12 juillet 1790, dont l’objectif est de réformer l’Eglise en France. Des prêtres réfractaires adhèrent à la contre-révolution et pratiquent un culte clandestin. Les paysans s’interrogent aussi sur les changements sociaux et politiques. Ils ressentent un sentiment d’injustice et dénoncent la Révolution conduite par des bourgeois à leurs avantages. Dès 1791, la Vendée et la Bretagne forment une zone de résistance. Les protestations s’intensifient en 1793 lorsque la Convention décide de lever 300 000 hommes pour les besoins de l’armée. Les notables en sont dispensés pour éviter la désorganisation des administrations. Ce privilège accordé à ceux qui tirent profits du nouveau régime provoque la colère des paysans. L’insurrection éclate et laisse place à une guérilla dans laquelle les chouans (nom venant du cri de la chouette) combattent les partisans de la République et ses soldats : les Bleus. Les Chouans seront victimes d’une terrible répression.
La Chouannerie se met en place en Normandie en 1794. Ce sont d’abords des réactions ponctuelles de jeunes gens qui refusent de répondre aux levées d’hommes. Contraints de vivre cachés, ils agissent en brigands. A la fin de l’année, des bandes dirigées par un chef sont constituées et leurs actions s’amplifient. En 1795, avec le retour du comte Louis de Frotté qui avait émigré après la fuite du roi, ces troupes de Chouans sont véritablement structurées. Cet audacieux Ornais de 29 ans forme l’Armée Catholique et Royale de Normandie. Le territoire insurgé est réparti en divisions avec des légions. Sur la rive droite de la Seine, il existe une autre armée composée surtout de cadres nobles, confiée par l’Agence Royale de Paris à Malet de Crécy. La révolte se développe grâce à la complicité d’une partie de la population rurale qui protègent, ravitaillent et renseignent les Chouans. Ils se cachent dans des lieux favorables aux embuscades tels les bocages et les bois. Leurs actions armées vont des expéditions punitives contre des adeptes de la république aux attaques de communes et combats contre les Bleus. Après une année de guerre, il reste impossible aux Chouans de contrôler la région. Un accord de pacification est signé le 6 juillet 1796. La première Chouannerie est terminée mais c’est le retour du brigandage comme en 1794. Parti en Angleterre, Frotté prépare la lutte qu’il veut reprendre. Il confie sur place le commandement au vicomte d’Oilliamson. Les actions des Chouans recommencent en 1798. Dans l’Eure, elles se durcissent en mai 1799 à tel point que l’on nomme le département « le tombeau des républicains ». Frotté revient le 22 septembre 1799 et reprend la direction des opérations sous le nom de « Blondel ». La seconde Chouannerie commence. Le 3 novembre, les Chouans ne pouvant pas repousser les Bleus lors de la bataille de la Fosse, Frotté échoue dans son projet de grande offensive. Une trêve est signée le 17 décembre 1799. Elle est rompue par la légion des Chouans de Picot « le boucher des Bleus », qui attaque les habitants du Sap, le 5 janvier 1800. La Chouannerie est relancée mais la résistance républicaine s’intensifie avec l’arrivée de renforts. Frotté et six compagnons décident de se rendent à Alençon pour négocier une paix. Ils y sont arrêtés le 16 février 1800. Sans défenseurs ni témoins, la commission militaire les condamne à mort. Ils sont fusillés le 18 février pour demeurer fidèle à Dieu et au Roi. Les successeurs de Frotté se soumettent et la seconde Chouannerie se termine même si des brigandages ont encore lieux. Une amnistie est appliquée par le décret 13 août 1800. Les Chouans se sont méfiés des « grands mots libérateurs » de la Révolution. Ils ont défendu, avec plus de courage et d’honneur que de moyens, leur mode de vie et leur foi. Leur sacrifice est mémorable, tout comme le sens du devoir de leur illustre général : Louis de Frotté.
Vague Normande http://fr.novopress.info

samedi 21 mars 2009

1er septembre 1795 : patrimoine et vandalisme

En ouvrant au public, le 1er septembre 1795, le Musée des monuments français dont il avait la charge, Alexandre Lenoir entendait faire prendre conscience à ses compatriotes de la richesse extraordinaire que constitue leur patrimoine national. C'était là œuvre de salut public, car il fallait sauver ce qui pouvait encore l'être, après la vague de vandalisme qui a marqué les premières années de la Révolution.
Le mot vandalisme est utilisé pour la première fois par l'abbé Grégoire, le 14 fructidor an III (31 août 1794) à propos de la nécessaire protection des inscriptions romaines de la Gaule, martelées parce qu'écrites dans cette langue d'obscurantisme qu'est le latin ... il dit : « On ne peut inspirer aux citoyens trop d'honneur pour ce vandalisme - qui ne connaît que la destruction. » Il est vrai qu'au nom des Lumières, de la raison et de la nécessité de faire du passé table rase, les casseurs ont pu s'en donner à cœur joie. Effacement systématique des signes de la royauté sur les monuments, les meubles, les tapisseries, les objets, destruction des statues royales de la galerie des rois à Notre-Dame, pillage du mobilier de Versailles, saccage des Tuileries, démembrement ou destruction des châteaux de Marly, Meudon, Bellevue, Louveciennes, Saint-Germain, Choisy-le-Roi... Par ailleurs sont visés tous les témoignages d'un ordre féodal et d'un catholicisme honnis : chartes et terriers brûlés, sépultures violées, statues, gisants, portraits de famille détruits, châteaux incendiés, monastères démolis, églises saccagées, cloches, châsses et objets du culte fondus ... La description est longue de cette « catastrophe culturelle qu'a été la Révolution » (Jean Tulard).
La destruction la plus emblématique est sans doute celle qui a visé l'abbaye de Saint-Denis. Nécropole royale depuis 638, abritant l'étendard de guerre des rois de France (un drapeau rouge appelé «oriflamme», dont le symbolisme remonte à l'époque préchrétienne), Saint-Denis avait toutes raisons d'être spécialement visée : le 1er août 1793, la Convention décréta que les tombeaux des « ci-devant rois » devant être détruits. On défonça les cercueils et on jeta les ossements dans une grande fosse. Mais statues et gisants furent sauvés grâce à l'intervention d'Alexandre Lenoir, à ses risques et périls. La restauration des sépultures royales devait être ordonnée par Napoléon en 1806.
Par sa courageuse intervention, Lenoir avait démontré que tous les révolutionnaires n'étaient pas des obscurantistes. Il obtint même, grâce à l'appui de Bailly, que fussent réunis les objets d'art provenant des biens nationaux (ceux qui avaient pu être sauvés... ) et ce dépôt unique fut installé dans le couvent des Petits-Augustins, au 16 de la rue du même nom. Lenoir devait rester, pendant une trentaine d'années, l'administrateur de ce Musée des monuments français dont il avait été le père spirituel. Le patrimoine lui doit beaucoup. Son nom mérite donc d'être rappelé, aujourd'hui où les ministres de la Cultures successifs (Trautmann continuant fidèlement Douste-Blazy) sont, de fait, les pires ennemis du patrimoine et en font la démonstration permanente.
P V National Hebdo du 28 août au 3 septembre 1997

vendredi 26 décembre 2008

LE GENOCIDE VENDEEN

La guerre de Vendée et le système de dépopulation

En 1795, s’appuyant sur le procès de Jean-Baptiste Carrier (1), inventeur des « chapelets républicains » de Nantes (des milliers de personnes noyées dans la Loire), Gracchus Babeuf, père du communisme, s’interrogeait benoîtement sur la répression – un véritable génocide, en fait – menée en Vendée. Son livre, Du système de dépopulation, étudie la « politique » menée par les Conventionnels en 1793 et 1794. Une « politique » qui avait pour finalité avouée l’extermination totale de tous les Vendéens. Bleus et Blancs confondus,

En s’attaquant par priorité aux femmes et aux enfants.

Dans la nouvelle édition de ce texte, Reynald Secher, auteur notamment de La Vendée-Vengée : le génocide franco-français (Perrin, 2006), et Stéphane Courtois, à qui l’on doit le monumental Livre noir du communisme (Robert Laffont, 1997), établissent, documents à l’appui, la filiation directe entre l’idéologie de Robespierre et celle de Lénine et de ses héritiers.

C’est à Gracchus Babeuf que l’on doit les termes populicide, plébéicide, nationicide, pour désigner la politique d’extermination des Vendéens votée par la Convention en 1793. Sous sa plume, on relève nombre d’expressions qui soulignent l’ampleur du génocide : « Un si grand amoncelage de crimes », « Immolations féroces de milliers de vos frères », « Des peuplades entières effacées du nombre des vivants », « L‘égorgerie de nos frères », « Le grand hachis », « Tuerie générale », « Exécrations nationicides », « Massacrerie », « Boucherie horrible », « Système pratique d‘égorgement », « Extrême barbarie », « Système de destruction », etc.

Gracchus Babeuf écrit à propos du génocide vendéen : « On n’y croirait pas si nous ne les confirmions par des faits précis et authentiques. » Et aussi : « Il est d’autres faits si étrangement atroces que nous avons glissé rapidement à leur égard parce que l’imagination se refuse presque à les croire, malgré que, par l’analogie, rien ne doive plus paraître incroyable, d’après la certitude des actes forcenés que nous avons été dans la position de décrire. »

« Contemporain des événements, informé de première main grâce aux révélations suscitées par les crimes de Vendée après la chute de Robespierre, Babeuf aurait pu taire ce qui apparaît comme une tache indélébile dans le cours de sa chère révolution », écrit Stéphane Courtois. Il ne l’a pas fait, nous donnant du même coup une analyse implacable de cette préfiguration des génocides modernes. Le génocide vendéen est gros des génocides communistes et nazis. Avec des euphémismes du même ordre. Le représentant révolutionnaire Lequinio évoque « des mesures de rigueur (…) employées sans discernement ». Les nazis parleront de « solution finale ». Les communistes de « mesure punitive la plus élevée ».

Ce livre est un réquisitoire qui dit – et prouve – tout. Nous y reviendrons.

(1) Que d’aucuns, authentiques révisionnistes continuateurs des « buveurs de sang » de 1793, s’appliquent aujourd’hui à réhabiliter !

— Les Editions du Cerf.

Article D’Alain Sanders dans le quotidien PRESENT

http://www.libeco.net/magazine.htm

vendredi 5 décembre 2008

CHOUAN, EN AVANT ! LE CRI DE LA CHOUETTE

Souvent confondus avec les Vendéens, les Chouans hantent l'œuvre des plus grands romanciers, de Balzac à La Varende. Mais leur histoire dépasse, en grandeur, les meilleures œuvres d'imagination.
C'est ce que démontre, avec un beau talent, Anne Bernet.
Une historienne nous est née. Voilà la bonne nouvelle apportée aux lecteurs des Grandes Heures de la chouannerie. Des lecteurs dont certains, jusqu'alors, appréciaient - et j'en suis - la finesse des analyses littéraires d'Anne Bernet. Sans se douter que le démon de l'Histoire allait, pour notre plus grand bonheur, la saisir. Car c'est bien d'Histoire qu'il s'agit, et de la meilleure : celle qui sait faire revivre avec force les émotions, les enthousiasmes, les passions, les drames d'hommes engagés à la vie à la mort dans un grand combat, tout en peignant avec une claire érudition la toile de fond sur laquelle se déroulent ces tragiques destins.
✑ Terrible paysage : pendant quinze ans, de 1789 à 1804, la France est plongée dans la fureur, les larmes - et le sang, le sang partout, le sang toujours ! Tandis qu'à Paris vont s'échelonner les scènes les plus atroces de notre histoire, les provinces subissent, par contrecoup, les soubresauts de la folie parisienne.
✑ Les terres de l'Ouest vont payer un très lourd tribut. La Vendée bien sûr. Mais aussi l'Anjou, le Maine, la Normandie, la Bretagne. Terres d'élection de la chouannerie, née comme une réaction de survie face à la folie meurtrière des sectateurs de la sainte Égalité, nouvelle religion au culte sanglant desservie par des prêtres fous. À vrai dire, l'Ouest a connu, dans les premiers temps de 1789, la tentation des idées à la mode. Des insensés ont joué avec le feu : certains nobles, amusés par les nouveautés dont se gargarisaient des bavards, ont contribué à saper l'édifice sous les ruines duquel ils devaient se retrouver ensevelis... Et, surtout, il y a ce sacré tempérament breton qu'Anne Bernet croque à merveille en quelques mots : « Les vingt-cinq mille gentilshommes bretons étaient souvent plus gueux que leurs manants et plus à l'aise en sabots qu'en escarpins. Leur orgueil était donc chatouilleux, leur épée prompte à sortir du fourreau et ils regardaient volontiers les initiatives du pouvoir central comme des affronts faits à l'antiquité de leur sang bleu. » Il était donc tentant, en 1789, d'affirmer l'identité bretonne face à Versailles. Mais, très vite, l'aristocratie bretonne a compris que la terrible mécanique enclenchée par les émeutes parisiennes conduisait tout droit au précipice.
✑ Armand de la Rouërie a été de ceux qui n'entendaient pas subir. Ayant gardé de sa participation aux guerres des Amériques le sens de la guérilla, il entreprit d'organiser à travers toute la Bretagne de vastes réseaux destinés à se mobiliser pour défendre la Croix et les Lis. Car la menace se précisait, au fil de 1790, 1791, 1792... D'abord la constitution civile du clergé, peu appréciée dans les provinces de l'Ouest ; puis les humiliations successives infligées au roi et à sa famille ; puis les exigences de plus en plus insupportables de ce pouvoir fou qui siégeait à Paris... Quand on apprit l'assassinat du roi, stupeur et consternation semblèrent assommer l'Ouest, le plonger dans une léthargie comateuse. Il en sortit, rouge de colère, en mars 1793.
✑ Lorsque la République avait fait appel à des volontaires pour meubler les rangs de ses armées, elle n'avait pas eu beaucoup de succès... En décidant la levée en masse, par conscription obligatoire, la Convention mit le feu aux poudres. Rennes, Vannes, Pontivy, La Roche-Bernard : de jeunes citadins trouvent quelques pétoires, les paysans ont des faux emmanchées à rebours, ou tout simplement le bon vieux couteau à tout faire, qui vous saigne proprement un goret. Ou un gabelou, comme le savait bien Jean Cottereau, grand faux-saunier devant l'Éternel et connaissant comme sa poche, grâce à cet art, les confins de Bretagne et du Maine. Et qui avait hérité d'un aïeul le surnom de Chouan (le hululement du chat-huant étant le cri de ralliement, le signal convenu des bandes faisant le trafic, les nuits sans lune, du sel de contrebande).
✑ Au printemps 1793, les foyers d'insurrection se multiplièrent. La République était défiée, ridiculisée le chevalier de Boishardy s'emparait de la berline de poste chargée d'assignats destinés à Paris. L'argent républicain finançait la Contre-Révolution ! À Saint-Paul de Léon, les Bleus entendaient monter des rangs de leurs adversaires de rauques chants issus de la longue mémoire celtique : « Si c'est querelle et bataille qu'ils cherchent, avant qu'il soit jour ils seront satisfaits ! Avant le jour, ils auront querelle et bataille ! Nous le jurons par la mer et la foudre. Nous le jurons par la lune et les astres. Nous le jurons par le ciel et la terre. »
L'habileté diplomatique du général républicain Canclaux désamorça la révolte dans le nord du Finistère. Mais, au printemps 1793, toute la Mayenne vibrait au bruit des coups de main de Jean Chouan et de ses compagnons. Grand rêve : que les gens du Maine puissent tendre la main au Bretons et aux Vendéens, et les jours de la République honnie seraient comptés...
✑ On pouvait y croire : les hommes du prince de Talmont et de Jean Chouan n'ont-ils pas infligé une sévère frottée aux Bleus de Westermann en octobre 1793, à la Croix-Bataille ? Là se sont déployées les qualités manœuvrières de ces chouans dont les longs cheveux se confondaient au poil de chèvre de leur veste, marquée du sacré-cœur et sur laquelle brinquebalait le rosaire aux grains de plomb. Anne Bernet décrit superbement la tactique de ces partisans : « Les Mainiaux avançaient dans les ténèbres comme des chats : vieille habitude des expéditions nocturnes aux buts pas toujours avouables. Aucun caillou ne roulait sous leur pas. Ils marchaient à l'oreille, se guidant sur les commandements braillés par les Bleus, trop sûrs de surprendre les royaux endormis. Pas de chance, citoyens, à cette heure-ci, les chouettes ne dorment pas. » Familiarité avec le terrain, frappe forte et rapide, embuscades à répétition... Lorsque les chouans peuvent mettre en pratique ces principes, ils sont intouchables. Mais, sortis de leurs bois, exposés à une campagne plus classique, ils souffraient durement. L'épuisante longue marche que fut la virée de Galerne, pendant sept semaines du terrible automne 1793, marqua l'échec d'une coalition où Bretons, Angevins, Vendéens étaient censés unir leurs forces, en une grande armée catholique et royale. L'héroïsme de beaucoup ne suffit pas à donner de véritable homogénéité à une troupe aussi farouche que disparate, souffrant des tiraillements et dissensions de l'état-major. Après la terrible épreuve - la fin atroce de l'armée catholique et royale, massacrée dans les marais de Savenay -, Jean Chouan et ses hommes replongèrent dans la clandestinité des sous-bois, où étaient creusées de véritables tanières, abris souterrains surmontés de trappes recouvertes de mousse. Là était leur domaine.
✑ La fin de Jean Chouan fut, comme celle de beaucoup des siens, héroïque. Cerné par les Bleus, il s'exposa sciemment à leurs balles pour détourner leur attention et permettre, ainsi, à sa belle-sœur enceinte de se sauver, Il rendit l'âme en pensant à ses deux jeunes sœurs, Perrine et Renée, guillotinées à l'âge de dix-huit et quinze ans, mortes en criant : « Vive le Roi. Vive mon frère Jean Chouan ! » Jean Chouan fut placé par ses hommes en un refuge secret, creusé dans cette terre pour laquelle il s'était bien et longtemps battu. « Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre... » Mais la mort de Jean Chouan ne fut pas celle de la chouannerie. Il laissait un exemple, un modèle. Ils furent suivis. Tandis que sur la guillotine installée à Laval se succédaient, jour après jour, nobles et gueux, hommes et femmes, jeunes et vieux, religieux et laïques, les campagnes de la Mayenne, au printemps 1794, bruissaient aux cris de mille chouettes. Kléber était conscient de l'enracinement de la révolte car il était plutôt moins obtus que la moyenne des généraux républicains : « Ces bandes, disséminées sur un grand espace, mendient ou travaillent le jour, la nuit se livrent au brigandage. Elles forment, pour ainsi dire, toute la population du territoire. Les hommes qui semblent travailler le jour au labourage se réunissent la nuit aux Brigands. »
✑ Les bandes chouannes se groupent autour de chefs improvisés. Certains sont peu expérimentés et du coup l'affaire finit assez mal et assez vite. Mais d'autres sont des solides. Tel ce Jean-Louis Tréton, dit Jambe d'argent à cause d'une terrible claudication, héritée d'une enfance particulièrement misérable. Entouré de gaillards aux noms sonores (« Va-de-bon-cœur », « Brise-Bleus »... ) Jambe d'argent entreprend de se fédérer les groupes de chouans qui s'agitent aux quatre coins de la Mayenne. Rude tâche. Il y parvient de son mieux et crée mille soucis aux Bleus jusqu'en février 1795.
Dans le Morbihan, Georges Cadoudal s'activait. Il fut de ceux qui ne crurent pas aux folles promesses d'une paix «menteuse» - paix envisagée, souhaitée par deux chefs de bonne volonté, le général républicain Humbert et le chef chouan Jérôme de Boishardy. Certes, elle était belle, l'espérance d'une paix enfin revenue, pour panser les blessures et fermer les cruelles cicatrices de la guerre civile. Mais à quel prix ? Reconnaître la République honnie et s'incliner devant elle ? Renoncer à la fidélité jurée aux lis ? Mieux valait mille fois la mort ! Cette mort, le trop crédule Boishardy la trouva, au coin d'un champ, le 17 juin 1795. Lui qu'on avait surnommé le Sorcier, tant il avait de tours et de ruses de guerre dans son sac, ne trouva ce jour-là d'autre issue que de bien mourir.
✑ Cependant le débarquement d'une armée blanche à Quiberon avait fait lever les plus folles espérances. Las ! Hoche, profitant des hésitations des chefs blancs, sut les enfermer dans la presqu'île « comme des rats dans une ratière ». Et puis il vida la ratière et extermina les rats jusqu'au dernier... Des garçons de seize ans aux vieillards octogénaires, tous y passèrent. Jambe d'argent eut, lui, la bonne fortune de mourir les armes à la main, en combattant une fois de plus un parti des Bleus, le 27 octobre 1795. Le boiteux courait plus vite que tout le monde, ce jour-là, pour aller sus à l'ennemi. En tête, tout seul loin devant ses hommes. Belle cible...
✑ Avec de tels exemples, la chouannerie ne pouvait pas mourir. Au point d'enflammer à son tour la sage Normandie, fin 1795. Derrière Louis de Frotté, qui avait pris pour nom de guerre Blondel. Ce Blondel a la qualité des vrais chouans et applique leurs recettes : « Se battre tous les jours ; se dérober plus souvent encore ; surprendre pour ne pas être surpris, et renoncer à la gloire, du moins à celle que peignent les manuels d'Histoire ».
Mais la fatigue finit par gagner les terres chouannes : au printemps 1796, l'Anjou, le Bas-Maine, la Bretagne, la Normandie acceptèrent de cesser le combat. Pour la plus grande gloire du «pacificateur», Lazare Hoche...
✑ Pourtant des insoumis, des indomptables restaient tapis au creux des bois. Les événements leur donnèrent raison : malgré les apaisantes promesses de la République, celle-ci s'évertua à pourchasser et à éliminer, en 1797 et 1798, tout ce qui pouvait ressembler à un chouan. Le 12 juillet 1799, la Loi des Otages autorisait à emprisonner les parents, grands-parents, frères et sœurs des chouans à la place des rebelles en fuite. Et à tirer dans le tas, en cas de « tentative d'évasion » (éternel et commode prétexte des policiers assassins)...
✑ Contre le Directoire agonisant, une nouvelle levée de chouannerie se produisit à l'automne 1799. Cette fois-ci, les Lis allaient revenir ! C'était compter sans un certain général Bonaparte. Celui-ci, en apportant l'apaisement religieux, désarmait moralement bien des combattants de la Croix et des Lis. Jusqu'au bout, cependant, un dernier chouan résista, lutta, courut au-devant de la mort. Il s'appelait Georges Cadoudal. Il reste un symbole pour ceux qui savent que vivre dans la fidélité implique de mourir, quand il le faut, pour la fidélité.
✍ PIERRE VIAL Le Choc du Mois Avril 1993
Anne Bernet, Les grandes heures de la chouannerie, Perrin 375 pages,