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mardi 4 mars 2025

Histoire militaire – 1970, quand les États-Unis envahissaient le Cambodge

 

par Sylvain Ferreira

Au début 1970, le Cambodge, dirigé par le prince Norodom Sihanouk, tente de maintenir une fragile neutralité dans le conflit vietnamien. Cependant, le pays est de plus en plus impliqué malgré lui. Les forces communistes vietnamiennes, notamment le Viêt-Cong et l’Armée populaire du Nord-Vietnam (APNV), utilisent les zones frontalières cambodgiennes comme sanctuaires pour leurs bases logistiques et leurs lignes d’approvisionnement, connues sous le nom de «piste Ho Chi Minh».

Ces infrastructures permettent aux combattants nord-vietnamiens d’acheminer des armes et des renforts vers le Sud-Vietnam, contournant ainsi les défenses américaines et sud-vietnamiennes. En mars 1970, un coup d’État orchestré par le général Lon Nol, soutenu par les États-Unis, renverse Sihanouk. Le nouveau gouvernement, aligné sur les intérêts américains, autorise les opérations militaires sur son territoire pour détruire les sanctuaires communistes. Cette décision marque un tournant dans l’implication américaine au Cambodge.

Les opérations américaines

Avant même le coup d’État de 1970, les États-Unis ont secrètement lancé une campagne de bombardements aériens sur le Cambodge dans le cadre de l’opération Menu. Débutée en mars 1969 sous l’administration Nixon, cette campagne vise à détruire les bases communistes le long de la frontière cambodgienne. Les raids, menés par des B-52, larguent des milliers de tonnes de bombes, mais leur existence est cachée au public américain et au Congrès pendant des mois. Selon les archives déclassifiées, plus de 100 000 tonnes de bombes sont larguées lors de cette opération, faisant des centaines de victimes civiles et dévastant des régions entières. Le 29 avril 1970, et les forces américaines et sud-vietnamiennes franchissent la frontière cambodgienne, marquant une escalade dramatique dans la guerre. Baptisée Operation Cambodge, cette incursion est plus qu’une simple opération militaire : c’est une guerre dans la guerre, une tentative désespérée de couper les lignes de ravitaillement communistes qui serpentent à travers la jungle cambodgienne. En parallèle des bombardements secrets de l’opération Menu, cette offensive terrestre conçue par le général Abrams, qui commande les forces américaines au Sud-Vietnam, vise à démanteler les bastions ennemis, mais elle révèle aussi les failles d’une stratégie qui mise tout sur la destruction des «sanctuaires» adverses par des moyens militaires conventionnels.

Parmi ces «sanctuaires», deux sites emblématiques sont particulièrement visés : le «Bec de Perroquet», une langue de terre à 60 kilomètres de Saïgon, un point d’infiltration privilégié pour le Viêt-Cong, et le «Crochet», une région boisée proche de la frontière cambodgienne, censée abriter le mythique COSVN (Central Office of South Vietnam : état-major des forces communistes du Sud-Vietnam). Ces secteurs sont hérissés de bunkers, d’armes et de tunnels, un labyrinthe stratégique où se sont retranchés, selon les estimations américaines, 40 000 combattants nord-vietnamiens et Viêt-Cong. Près de 50 000 soldats américains issus de la 1st Air Cavalry Division (héliportée), de la 25th Infantry Division et de la 11th Armored Cavalry Regiment, accompagnés d’environ 50 000 Sud-Vietnamiens, sont engagés. Les hélicoptères UH-1 «Huey» déposent des troupes au milieu de nulle part, renouvelant les tactiques éprouvées depuis le premier combat de la 1st Air Cav à Ia Drang en 1965. Les chars M48 Patton et les véhicules blindés M113 détruisent les défenses ennemies, tandis que du ciel, les B-52 et F-4 Phantom poursuivent les opérations de bombardement

Dans le secteur du «Crochet», du 1er au 25 mai, les soldats américains découvrent un monde souterrain faits de tunnels et de dépôts, mais le COSVN demeure insaisissable, ses chefs ayant déjà fui le pays immédiatement après le coup d’état de Lon Nol. Les combats sont sporadiques car les unités communistes ont pour consigne de décrocher pour éviter d’être anéanties par la puissance de feu américaine. À Snoul, la 11th Armored Cavalry Regiment affronte une résistance farouche, les chars écrasent les positions ennemies sous un déluge de feu. À Kompong Cham, les bulldozers blindés américains travaillent d’arrache-pied pour déminer les routes, ouvrant la voie à une avancée sanglante. Dans le «Bec de Perroquet», les Sud-Vietnamiens, avec l’appui aérien des hélicoptères américains Cobra, mènent des raids de nettoyage, mais chaque pas en avant est coûteux. Après deux mois de combats les Américains se replient tandis que l’armée sud-vietnamienne maintient une partie de ses forces pour soutenir Lon Nol. Si les Américains et leurs alliés ont mis la main sur 11 000 armes, des tonnes de munitions, des archives entières, les pertes sont élevées. Les Américains déplorent 338 morts, 1525 blessés et 13 disparus et les Sud-Vietnamiens 638 morts, 3009 blessés et 35 disparus. Les services américains estiment que les pertes communistes à 11 369 dont 2328 prisonniers, même si beaucoup de civils tués sont faussement comptés comme combattants. On estime qu’au cours de l’année suivante, le dispositif communiste est totalement rétabli, ce qui illustre parfaitement l’impasse de la stratégie américaine dans la région qui est incapable de maintenir un contrôle durable sur un secteur chèrement conquis.

Les conséquences de l’intervention américaine

Les bombardements et l’opérations terrestre de l’US Army et de ses alliés sud-vietnamiens causent d’immenses souffrances à la population cambodgienne. Des villages entiers sont détruits, et des milliers de civils sont tués ou jetés sur les routes pour fuir les combats. Selon l’historien Ben Kiernan, les bombardements américains contribuent à radicaliser une partie de la population rurale, poussant de nombreux Cambodgiens à rejoindre les rangs des Khmers rouges. L’intervention américaine exacerbe les tensions politiques au Cambodge et affaibli le gouvernement de Lon Nol, déjà confronté à des défis internes. Les Khmers rouges de Pol Pot profitent du chaos pour gagner en influence et en soutien populaire. En exploitant le ressentiment contre les bombardements américains et le gouvernement pro-occidental, ils renforcent leur position avant de lancer une insurrection générale qui débouchera sur leur conquête du pouvoir en avril 1975. Aux États-Unis, la révélation des bombardements secrets et l’invasion du Cambodge provoquent une vague de protestations, notamment sur les campus. La fusillade de Kent State en mai 1970, au cours de laquelle quatre étudiants sont tués par la Garde nationale lors d’une manifestation contre la guerre, marque un tournant dans l’opposition publique à la guerre du Vietnam.

sources :

• Kiernan Ben, «The Pol Pot Regime : Race, Power, and Genocide in Cambodia under the Khmer Rouge, 1975-79», Yale University Press, 2008
• Stanton Shelby L., «The Rise and Fall of an American Army : U.S. Ground Forces in Vietnam, 1965-1973», Presidio Press, 1985.
• Wiest Andrew, «The Vietnam War, 1956-1975», Osprey Publishing, 2002.
• After Action Reports de la 1st Air Cavalry Division (1970)

source : Le Diplomate

https://reseauinternational.net/histoire-militaire-1970-quand-les-etats-unis-envahissaient-le-cambodge/

dimanche 15 janvier 2023

Honneur à ceux qui sont morts en Indochine

 

giap
le général Giap

Deux fils de maréchaux de France, 20 fils de généraux, 1300 lieutenants, 600 autres officiers, 75 000 sous-officiers et hommes de troupes sont morts en Indochine.

Mais de ces huit années de terrible guerre bien des réalités sont tues aujourd’hui. Toute la grande presse et  le gouvernement socialiste à travers le ministre des affaires étrangères M Laurent FABIUS (discours du samedi 4 octobre : « c’était un grand ami de la culture française ») ont fait unanimement l’éloge du général Vo N’Guyen GIAP.

Mais c’est oublier le traitement qui fut réservé au 35000 prisonniers français par les « Viets » sous les ordres de ce même général.

Seulement 10 000 reverront leur patrie mais rentreront dans un état cadavérique.

La guerre d’Indochine c’est huit années d’une superbe histoire militaire où l’on a pu voir des exemples d’héroïsme de courage pour la France et de valeureux soldats qui sont morts inconnus, où des commandos ont réussi de superbes actions comme les Tigres Noirs de Vandenberg.

Mais qui mentionne encore les 50 000 Mans et Meos tués l’arme à la main ou massacrés misérablement pour avoir aidé la France et pour avoir lutter pour la liberté, toutes ces filles légères lardées de coups de couteaux pour avoir trop aimé les Français?

Tous ces crimes de guerre, Giap en est en partie responsable car c’est lui qui dirigeait ses troupes. Il a conçu le système concentrationnaire viet avec une mortalité qui a atteint plus de 70%, bien supérieure à celle des camps nazis.

En plus du massacre de ses ennemis, il n’hésita pas à envoyer ses hommes par vagues, par marée humaine pour se faire décimer. Il a ainsi perdu des centaines d’hommes pour gagner ne serait-ce qu’une mitrailleuse francaise !

Mais le combat de la France en Indochine ne fut pas vain. Il a donné l’indépendance et un répit pour s’organiser : au Laos, au Cambodge, et au Vietnam en dessous du 17e parallèle.

Quelle phrase pourrait mieux conclure qu’une citation du général de Lattre de Tassigny dans son discours à la jeunesse vietnamienne le 11 juillet 1951 au lycée Chasseloup-Laubat de Saigon :  « Si vous êtes des patriotes, combattez pour votre patrie, car cette guerre est la vôtre. Elle ne concerne plus la France que dans la limite de ses promesses envers le Vietnam et de la part qu’elle entend prendre à la défense de l’univers libre. D’entreprise aussi désintéressée, il n’y en avait pas eu, pour la France, depuis les croisades. Cette guerre, que vous l’ayez voulue ou non, est la guerre du Vietnam pour le Vietnam. Et la France ne la fera pour vous que si vous la faites avec elle.»

https://www.medias-presse.info/honneur-a-ceux-qui-sont-mort-en-indochine/1818/

lundi 1 février 2021

AVRIL ROUGE EN INDOCHINE

 C’était il y a quarante ans : le 17 avril 1975, Phnom Penh, la capitale du Cambodge, tombait aux mains des Khmers rouges. Le 30 avril suivant, Saïgon était conquise par les armées du Vietnam du Nord. Le communisme s’abattait sur des peuples déjà éprouvés par la guerre, annonçant un génocide et d’innombrables drames.

DA NANG (VIETNAM), 30 MARS 1975

La ville portuaire, située dans la pointe septentrionale du Vietnam du Sud, vient de tomber aux mains des communistes. Depuis le retrait des troupes américaines, en 1973, conséquence des accords de paix signés à Paris entre tous les acteurs du drame vietnamien, la guerre, en réalité, n’a pas cessé : le Nord communiste n’a jamais renoncé à annexer la moitié sud d’un pays qui avait été coupé en deux, en 1954, lorsque prit fin l’engagement militaire français en Indochine.

En 1975, les Vietnamiens du Sud sont donc seuls à poursuivre le combat contre l’armée du Nord-Vietnam et ses alliés communistes du Sud, les maquisards du Viêt-Cong. Face à l’offensive déclenchée par les dirigeants d’Hanoï, au début de l’année, le président sud-vietnamien a décrété la mobilisation générale. Mais le Nord dispose de 450 000 hommes et le Sud, de 30 000 : le rapport de force est trop inégal. Pour les troupes sud-vietnamiennes, qui entament une retraite désordonnée, gênées par l’exode de la population civile qui fuit à la fois la guerre et les communistes, la prise de Da Nang marque le début de la débâcle.

PHNOM PENH, 1er AVRIL
Le maréchal Lon Nol, président de la République khmère, vient de partir pour l’exil. En 1970, il a fomenté un coup d’Etat qui a renversé le roi Sihanouk et placé le Cambodge sous la protection des Américains. Depuis 1969, ceux-ci ont été contraints de bombarder la piste Hô Chi Minh par laquelle les Vietnamiens du Nord ravitaillent le Viêt-Cong. Or cet axe passe par le Cambodge. Réfugié à Pékin, Sihanouk a formé un gouvernement en exil avec les Khmers rouges, et appelé à la révolte contre Lon Nol. Les communistes cambodgiens ont à leur tête un homme surnommé Pol Pot, formé à Paris par le PCF, comme tous les leaders communistes indochinois. De 1971 à 1974, les Khmers rouges n’ont cessé d’étendre leur influence dans les zones rurales du pays, liquidant impitoyablement leurs adversaires. En 1973, se désengageant du Vietnam, les Américains ont cessé d’intervenir aussi au Cambodge, laissant le régime de Lon Nol affronter seul les communistes. En janvier 1975, les Khmers rouges ont lancé une grande offensive destinée à prendre Phnom Penh. Début avril, rien ne semble pouvoir arrêter leur marche vers la capitale.

PARIS, 11 AVRIL
Dans sa nouvelle émission d’« Apostrophes », sur France 2, Bernard Pivot reçoit un invité exceptionnel : Alexandre Soljenitsyne. Sur le plateau, il y a notamment Jean d’Ormesson, directeur du Figaro, et Jean Daniel, directeur du Nouvel Observateur. Ce dernier oriente le débat, qui se déroulait initialement sur le terrain littéraire, vers la politique. Et conduit l’écrivain russe à aborder notamment la situation en Indochine. « Supposez, gronde-t-il, que le Vietnam du Sud ait attaqué le Nord. Il y aurait eu le tonnerre, la tempête et les hurlements. Mais le Vietnam du Nord envahit le Sud, et tout le monde s’en félicite. » Devant les caméras, Soljenitsyne le proclame : l’Indochine va devenir un goulag. Aux yeux de l’écrivain, l’aveuglement de l’Occident est un scandale.

PARIS, 16 AVRIL
Article de Jacques Decornoy, dans Le Monde, écrit alors que les Khmers rouges sont aux portes de Phnom Penh : « Le Cambodge sera démocratique, toutes les libertés seront respectées. »

PHNOM PENH, 17 AVRIL
A 9 h 30, les Khmers rouges de la division 130 investissent la capitale cambodgienne : 40 000 maquisards, un foulard rouge sur la tête et chaussés de tongs ou de lanières de pneus. Les curieux qui s’avancent pour voir le spectacle sont surpris par ces petits guerriers hâves surgis de la jungle. Dès 11 heures, ils circulent avec des haut-parleurs qui commandent aux habitants de se mettre en route pour la campagne. Hommes, femmes, enfants, vieillards, malades : tous les habitants de Phnom Penh doivent déguerpir sous la conduite des Khmers rouges. Au cours des derniers mois, sous l’afflux des réfugiés, la capitale cambodgienne était passée de 600 000 habitants à plus de 2 millions. En quarante-huit heures, la ville est vidée, à l’exception de 40 000 fidèles de l’Angkar, l’organisation communiste. Les malades intransportables, sortis des hôpitaux, sont achevés. Sur les routes qui conduisent les déportés vers des chantiers de grands travaux, les bourgeois, les intellectuels, les fonctionnaires, les officiers et les moines sont assassinés à coups de manche de pioche ou la tête enfermée dans un sac en plastique : l’Angkar économise les munitions.

PARIS, 18 AVRIL
Titre du Monde : « Phnom Penh est tombée ». En une, le quotidien publie une dépêche de son envoyé spécial, Patrice de Beer, resté dans la ville à l’approche des Khmers rouges. Le texte a été télégraphié le 17 en fin de matinée : « La ville est libérée. […] On entend encore des coups de feu dans le centre de la ville, mais l’enthousiasme populaire est évident. Des groupes se forment autour des maquisards, jeunes, heureux, surpris par leur succès facile. Des cortèges se forment dans les rues et les réfugiés commencent à rentrer chez eux. » Titre de l’encadré : « Enthousiasme populaire ». Le même jour, un grand titre barre la une de Libération : « Phnom Penh, sept jours de fête pour une libération ».

PHNOM PENH, 19 AVRIL
Les vainqueurs ont demandé aux étrangers de se rassembler dans l’ambassade de France. Trois mille personnes y ont trouvé refuge. L’ethnologue François Bizot connaît bien les Khmers rouges : il a été fait prisonnier par eux en 1971, mais a réussi à être libéré après deux mois et demi de détention. Comme il le racontera vingt-cinq ans plus tard dans Le Portail, il sert par conséquent d’interprète et d’intermédiaire entre les diplomates français et les nouvelles autorités khmères. Celles-ci n’autorisent l’entrée dans l’enceinte de l’ambassade que de détenteurs d’un passeport en règle. Par ordre de l’Elysée, la même consigne est observée de l’intérieur par les gendarmes qui gardent le portail d’entrée. Le prince Sisowath Monireth, oncle de Sihanouk, saint-cyrien et ancien officier de la Légion étrangère, venu avec sa Légion d’honneur sur la poitrine, est refoulé ; nul ne le reverra jamais. Entre le 30 avril et le 6 mai, tous les réfugiés de l’ambassade seront conduits en camion jusqu’en Thaïlande. Les étrangers chassés, les frontières du pays fermées, le Cambodge, rebaptisé Kampuchéa démocratique, vivra quatre ans en autarcie.

SAÏGON, 21 AVRIL
La région est encerclée par les troupes du Nord. Nguyen Van Thieu, le président du Vietnam du Sud, remet sa démission après que le gouvernement révolutionnaire provisoire sud-vietnamien (GRP), émanation des communistes, a demandé son départ comme condition sine qua non de toute négociation. Le 28 avril, il sera remplacé par le général Duong Van Minh.

PARIS, 28 AVRIL
Commentaire de Jean Lacouture, dans Le Nouvel Observateur, sur la révolution cambodgienne. L’évacuation de Phnom Penh ? Une « audacieuse transfusion de peuple ».

SAÏGON, 29 AVRIL 1975
Les troupes sud-vietnamiennes se battent sans relâche. Bombardé, l’aéroport de Tan Son Nhut est inutilisable. Une noria d’hélicoptères américains commence à évacuer les derniers personnels de l’ambassade des Etats-Unis et les membres du gouvernement du Vietnam du Sud vers les porte-avions de la VIIe flotte qui croisent au large.

SAÏGON, 30 AVRIL

A l’aube, la 324e division nord-vietnamienne s’avance dans les faubourgs. Tandis que les 4 millions d’habitants se terrent chez eux, et que les soldats du Sud se débandent en déposant leurs uniformes et leurs armes, l’ultime carré des défenseurs du Vietnam libre montent à l’assaut : un bataillon de parachutistes, les cadets de l’académie militaire de Dalat, des miliciens catholiques. Héroïque baroud d’honneur pour un pays perdu. A 7 h 53, le dernier hélicoptère décolle du toit de l’ambassade des Etats-Unis, abandonnant à leur sort des milliers de candidats à l’exil. A 10 h 24, Minh, le président du Sud-Vietnam, voulant éviter un bain de sang, annonce la capitulation de ses troupes. A 11 h 30, deux blindés du Nord enfoncent les grilles du palais présidentiel. Pendant qu’un colonel reçoit la reddition du président Minh, le drapeau du Viêt-Cong, bleu et rouge frappé d’une étoile dorée, est hissé sur le toit de l’édifice. A 15 h 30, un message radiophonique du dernier président de la République du Vietnam annonce la dissolution de son gouvernement. Les ondes diffusent en boucle une annonce du vainqueur : « Les forces du Front national de libération ont pris le contrôle de Saïgon. Ne craignez rien. Vous serez traités correctement. » En fin de journée, Saïgon est rebaptisée Hô Chi Minh-Ville.

Paris, 2 mai
Editorial de Jean d’Ormesson dans Le Figaro : « Quel soulèvement populaire ? Ce qui a vaincu Saïgon, ce sont les divisions nord-vietnamiennes à peine camouflées sous le drapeau du gouvernement révolutionnaire provisoire (GRP) et armées jusqu’aux dents par les alliés communistes. » Au cours de la nuit suivante, de mystérieux volontaires français s’activent dans l’ambassade de la République du Vietnam du Sud, avenue de Villiers, sous le regard de l’ambassadeur qui doit prochainement passer ses clés aux représentants du GRP à Paris. Les communistes pénétreront dans des locaux vides de tout document, aux meubles fracassés, où toutes les machines, précipitées du haut de la cage d’escalier, sont disloquées.

PARIS, 10 MAI

Article de Patrice de Beer dans Le Monde, le reporter revenant du Cambodge : « Pourquoi cette attitude ? [l’expulsion des observateurs étrangers par les Khmers rouges] Sûrement pas, comme tente de le faire croire l’administration américaine qui se raccroche à sa théorie du «bain de sang», pour cacher des horreurs que de sadiques hommes en noir seraient en train de perpétrer. Que cela plaise ou non, les Cambodgiens ont décidé qu’ils ne voulaient plus d’étrangers chez eux. […] Derrière le pyjama noir et la casquette, il existe une volonté farouche de retour aux sources rurales du pays, et un nationalisme fier.

SAÏGON, 15 MAI
Devant une brochette de généraux aux épaulettes d’or défilent les chars de fabrication soviétique, les canons venus de Chine et les fantassins de l’armée de la République démocratique du Vietnam qui s’est emparée de Saïgon. Dans quelques mois, le Nord et le Sud seront unifiés sous le vocable de République socialiste du Vietnam. Dans les rues de la ville, des haut-parleurs diffusent la radio en permanence : slogans communistes, marches militaires, chants soviétiques. Venus de Hanoï, des centaines de cadres du parti organisent l’épuration : ils ont dressé des listes et font appel à la délation afin de traquer les cadres du régime défunt – du moins ceux qui ne seront pas victimes d’exécutions sommaires. Militaires et fonctionnaires du Sud sont astreints à des stages de rééducation : un an pour les simples soldats, trois ans pour les officiers et les hauts fonctionnaires, délais susceptibles d’allongement. A la fin des années 1990, les camps vietnamiens détiendront encore des prisonniers politiques internés en 1975. Sur une population de 20 millions de personnes, entre 500 000 et un million de Vietnamiens du Sud passeront par ces camps, au moins 300 000 d’entre eux y laissant la vie.

PARIS, 29 AVRIL 1976
Editorial d’André Fontaine, rédacteur en chef du Monde, sur la situation au Cambodge : « Quelle qu’en soit l’ampleur, il paraît bien s’agir d’une tragédie. Le pays a été transformé en un vaste camp de concentration. »

New York, 25 août 1976
Dans le New York Times, le reporter Henry Kamm, évoquant les réfugiés qui fuient le Vietnam par la mer, emploie pour la première fois l’expression boat people. Le mot fera fortune, mais la réalité a commencé dès le 30 avril 1975, quand il s’est avéré impossible de quitter Saïgon par les airs. On estime que plus de 200 000 habitants du Sud se sont enfuis en bateau dans les premiers jours de mai 1975. Depuis, le flux ne s’est pas tari. Sur des jonques ou des radeaux de fortune, les Vietnamiens embarquent par centaines de milliers : en tout, 3 millions de fugitifs. Deux millions qui parviendront aux Etats-Unis ou en Europe, et des centaines de milliers qui échoueront, victimes de pirates, volés, violés, noyés : selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, 250 000 boat people sont morts en mer. Le Vietnam est devenu un goulag tropical : Soljenitsyne avait raison.

PARIS, 3 FÉVRIER 1977
Sortie du livre du père François Ponchaud : Cambodge, année zéro. Missionnaire au Cambodge depuis 1965, expulsé en 1975, ce prêtre a recueilli les témoignages de centaines de rescapés qui ont réussi à fuir le pays et à passer en Thaïlande. Ils lui ont tout raconté : le retour forcé à la campagne, les massacres de masse, les tortures, les camps de travail, la famine. Dans un dossier publié par Le Monde en février 1976, il a procédé à une estimation du nombre de victimes : selon lui, neuf mois après leur prise du pouvoir, les Khmers rouges avaient provoqué 800 000 morts. Dans son livre, le père Ponchaud réévalue son estimation : d’après ses calculs, au moins un million de Cambodgiens ont disparu, soit 150 000 victimes d’exécutions sommaires (officiers, cadres du régime, intellectuels) et 850 000 morts au travail ou de malnutrition. Le Cambodge est devenu un goulag tropical : Soljenitsyne avait encore raison.

PARIS, 13 NOVEMBRE 1978
Dans Valeurs actuelles, interview de Jean Lacouture, auteur de cinq livres et de nombreux articles sur les événements d’Indochine : « Au Cambodge, j’ai péché par ignorance et par naïveté. […] J’avais un peu connu certains dirigeants actuels des Khmers rouges, mais rien ne permettait de jeter une ombre sur leur avenir et leur programme. […] Pour le Vietnam, je plaide coupable. Je m’accuse d’avoir pratiqué une information sélective en dissimulant le caractère stalinien du régime nord-vietnamien. »

PHNOM PENH, 7 JANVIER 1979
Les troupes vietnamiennes, aidées d’anciens communistes adversaires de Pol Pot, entrent dans Phnom Penh et mettent fin au régime des Khmers rouges. Elles se retireront en 1989, le Cambodge étant placé sous l’autorité de l’ONU en 1991. Redevenu roi, Sihanouk affrontera une guérilla khmère rouge qui se prolongera jusqu’en 1998, année de la mort (dans son lit) de Pol Pot. En 2006, les responsables khmers rouges encore en vie seront jugés, et condamnés. Leur système politique, un des plus effroyables de l’Histoire, a coûté la vie à 1,7 million de personnes sur une population s’élevant, quatre ans auparavant, à 8 millions de Cambodgiens. Près d’un individu sur quatre : cela, même Soljenitsyne n’avait osé l’imaginer.

Jean Sévillia

https://www.jeansevillia.com/2015/10/14/avril-rouge-en-indochine/

samedi 18 avril 2020

Il y a 45 ans les Khmers rouges prenaient Phnom Penh sous les applaudissements de la gauche

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Il y a 45 ans les Khmers rouges prenaient Phnom Penh sous les applaudissements de la gauche et allaient massacrer près de la moitié de sa population…
C’est le 17 avril 1975 que la capitale du Cambodge tomba aux mains des maquisards du Front uni national du Kampuchéa (FUNK). L’entrée de l’armée révolutionnaire fut acclamée par des dizaines de milliers d’intellectuels, de journalistes, de politiciens et de philosophes occidentaux qui se réjouissaient de la chute du gouvernement Lon Nol.
Après avoir célébré la chute de Dien Bien Phu et l’abandon de l’Algérie aux terroristes du FLN, les intellectuels et journalistes français vont une fois de plus se distinguer dans l’innommable.
Dès cet instant, le Cambodge bascule dans les ténèbres d’un enfer pensé, analysé, planifié et exécuté par l’Angkar – organisation socialo-marxiste – dominée par les Khmers rouges.
Reconnus et soutenus par l’Internationale socialiste, les « maîtres » du « Kampuchéa démocratique » vont transformer et contrôler la société cambodgienne, saper la mémoire collective et couper la population de son Histoire. Ce processus a conduit à évacuer toutes les villes, à créer un collectivisme absolu et à éradiquer toute trace du passé (monastères bouddhistes, école, livres et journaux).
Cette répression ne visait pas des groupes raciaux ou des minorités ethniques spécifiques, mais des couches sociales et tous les opposants politiques, réels ou supposés. Le démographe Marek Sliwinski a démontré scientifiquement que c’est un quart de la population (7,2 millions d’habitants en 1974) qui a été exterminé et presque 42 % de ceux qui vivaient ou étaient réfugiés à Phnom Penh avant le 17 avril 1975.
C’est ainsi que cet ancien protectorat français (depuis 1863) va sombrer dans l’horreur…
La France du Second Empire y avait établit sa protection sur le Royaume, jusque-là vassal du Siam (Thaïlande). Le Cambodge fut intégré en 1887 à l’Indochine française lors de la création de cette dernière. En novembre 1949, le système de protectorat laissa la place à un statut d’État associé de l’Union française, toujours au sein de la Fédération indochinoise. En 1953, pendant la guerre d’Indochine, le roi Norodom Sihanouk proclama l’indépendance du pays, que les accords de Genève réaffirmèrent l’année suivante tout en conservant son amitié à la France.
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Source contre-info cliquez ici

vendredi 21 novembre 2014

Plongée chez les khmers rouges! (Pin Yathay, "L'Utopie meurtrière")

En 1975, le Cambodge tombe dans les mains des khmers rouges. Ce n’est pas étonnant. Le pays connaît depuis des années une situation de guerre civile dont le conflit au Viêt Nam voisin est la cause principale. Nous sommes en pleine guerre froide. Les forces gouvernementales (la monarchie de Sihanouk jusqu’en 1970 puis la République de Lon Nol), alliées aux Etats-Unis, sont combattues férocement de longue date par une guérilla maoïste soutenue par les forces communistes vietnamiennes et la Chine : les khmers rouges. Ceux-ci l’emportent sur le régime faible et corrompu de Lon Nol en avril 1975. Ils vont diriger le pays jusqu’en janvier 1979 quand ils seront chassés du pouvoir par une invasion vietnamienne. Cette période noire pour le Cambodge sera aussi l’une des plus révélatrices de l’utopie communiste…
Pin Yathay a connu cette époque. Il fut le témoin de ce que fut le « Kampéchua Démocratique », y a vécu, y a souffert et en a rapporté un témoignage inoubliable et passionnant.
L’intérêt principal du livre de Pin Yathay réside dans cette plongée au cœur de la société khmère rouge, société révolutionnaire d’inspiration maoïste et basée sur un extrémisme total complètement mortifère. En résumé, les khmers rouges ont fait passer la société cambodgienne au stade ultime du communisme en quelques mois et ce, sans passer par la transition socialiste préconisée dans le marxisme/léninisme… De 1975 à 1979, les cambodgiens vont donc subir dans leur esprit et dans leur chair la révolution à la sauce khmer rouge, instaurant une société complètement nouvelle tant au niveau de son organisation que de ses valeurs.
Les villes, Phnom Penh en priorité, sont, sans attendre, vidées de leurs habitants qui sont déportés dans les zones forestières et rurales en avril 1975. Il n’aura pas fallu plus de quelques jours pour cela… Sous couvert de raisons tactiques, les khmers rouges poursuivaient plusieurs buts avec ces évacuations massives : soumettre plus facilement la population qui pourrait utiliser les villes comme lieux de contestation et surtout abandonner ces « berceaux du capitalisme réactionnaire et mercantile ». L’idée de base étant que les villes sont des lieux de perdition inadaptés à la rééducation d’un peuple dans une perspective révolutionnaire. Des millions de cambodgiens urbains devront ainsi rejoindre des zones rurales où la vie dite moderne est inconnue… Retour à un quasi-Moyen Age : techniques et technologie sont quasiment absentes. La vie ne devient que travail manuel : on travaille pour survivre et on survit pour travailler… Et cela est valable pour tout le monde, y compris les enfants ! Les écoles, les collèges, les lycées, les universités ont d’ailleurs été fermés. Il n’y a que les plus jeunes enfants (tout du moins ceux qui paraissent jeunes car les papiers d’identité n’existent plus et on jauge de l’âge « à l’œil ») qui ont droit à une heure de « classe » quotidienne où ils apprennent et chantent à quel point la révolution est bonne. L’analphabétisme n’est pas un problème pour les khmers rouges qui détestent l’instruction et la culture en général car celle-ci ne servirait à rien d’autre qu’à marquer la supériorité des anciennes élites sur les autres individus… Elle promeut donc une forme aigüe d’inégalité. Horreur !
La rééducation passe, en plus des travaux forcés, par l’abandon de tout ce que les khmers rouges associent au capitalisme, au « féodalisme » et à « l’impérialisme » qu’ils combattent. En premier lieu, tout ce qui peut faire référence aux Etats-Unis ou aux autres pays est interdit. C’en est fini du maquillage pour les femmes, des boissons gazeuses et même des médicaments étrangers! Ce sont des souillures du capitalisme ! Idem avec tout ce qui rappelle les vêtements occidentaux ou qui est trop coloré. On se doit de porter des couleurs sobres et sombres (le noir en priorité, couleur des khmers rouges) et même d’abandonner ses lunettes ! Le peuple n’a plus accès à la télévision, au téléphone, aux livres, au sport, aux loisirs. Il doit se concentrer sur son travail et sur sa conscience politique. Seul cela pourra faire de bons révolutionnaires. Il n’y a que la politique qui compte et toutes les formes de religion sont interdites. Les lieux de cultes bouddhistes, les pagodes, mais aussi les églises ou les mosquées du pays sont transformés en bâtiments « normaux »…
En plus de vouloir déraciner l’esprit religieux chez le peuple, les khmers rouges avaient comme but de changer l’individu en niant ses traditions et ses racines afin d’en finir avec ses « penchants individualistes » et parvenir à une société totalement égalitaire. La propriété privée sera abolie très vite car « tout appartient à la communauté ». La population sera également contrainte à une vie collective (repas, travail) excluant pratiquement toute intimité. Le peu qu’il en restait demeurant extrêmement surveillé aussi bien par les nombreux espions (les chlops) que, parfois, par les enfants eux-mêmes, endoctrinés et invités à dénoncer leurs parents si ceux-ci perduraient dans leurs « penchants individualistes »… Les cambodgiens vivaient désormais tous dans des villages (souvent fort isolés), à l’image des communes populaires chinoises, et l’on contrôle plus facilement des villages que des villes car tout est visible et tout se sait… Ces villages devaient parvenir à l’auto-suffisance et vivaient en quasi-autarcie. Les contacts avec l’extérieur étaient donc rares voire impossibles. L’individu est cantonné à la vie dans son village et est coupé de tout. Il n’a pas le droit de se déplacer et ne peut utiliser ni le téléphone ni les services postaux qui ne sont plus en usage. On ne s’étonnera donc pas qu’en ayant organisé leur société de la sorte, les khmers rouges n’eurent à déplorer aucune réelle résistance de la part de la population cambodgienne (complètement désarmée et déjà assez occupée à survivre à la malnutrition, aux maladies et aux travaux forcés). Il convient de noter d’ailleurs que durant longtemps, la population n’eût même aucune idée de qui dirigeait le pays tant Pol Pot, le « frère numéro un » et ses sbires jouaient la discrétion. L’organisation pyramidale qui avait pris la tête de l’Etat, quasiment anonyme, était nommée l’Angkar (autre désignation du Parti Communiste du Kampéchua) et tout ordre venait de l’Angkar. « L’Angkar veille sur vous » !
Même si la population subissait l’idéologie khmère rouge et devait une soumission absolue à ses maîtres, ceux-ci, idéalistes, ne manquaient pas de recourir à une propagande incessante afin de gagner les esprits. Les réunions et meetings politiques étaient fréquents et tout le monde était obligé d’y assister sous peine d’aller faire un dernier tour en forêt… Les fondements de l’idéologie de l’Angkar étaient dits et répétés jusqu’à la nausée : la société communautaire, collectiviste et égalitaire est pleine de bienfaits ; les cambodgiens ont de la chance d’avoir été sauvés des « impérialistes » etc. Pin Yathay désigne toute la rhétorique khmère rouge comme « un catéchisme qu’il fallait savoir par cœur ». Par ailleurs, les cambodgiens étaient régulièrement soumis en petits groupes à des séances d’autocritique où ils devaient réfléchir sur eux-mêmes afin de devenir de meilleurs révolutionnaires. Ce qui est très frappant chez les khmers rouges c'est la simplicité de leur discours qui ne change jamais. Tous ont les mêmes paroles, les mêmes attitudes, le même vocabulaire (certains mots furent d’ailleurs abolis en tant que symboles de discrimination sociale…). L’unicité de ce mouvement révolutionnaire dans son fonctionnement, dans ses us et coutumes était réelle et il constituait en conséquence une citadelle imprenable face à l’extérieur, toute faite d’obéissance et de soumission aux ordres de l’Angkar. On exige en effet de chacun une docilité totale, seul moyen de devenir « un artisan de la Révolution ». L’individu est constamment épié, testé, contrôlé. Son obéissance est obligatoire et il vaut mieux pour lui abandonner toute notion de pensée ou de libre-arbitre. Il doit obéir et travailler sans se poser de questions, comme un bœuf. Le « camarade bœuf » est le meilleur révolutionnaire possible. Gare à celui qui déroge car les khmers rouges ont une justice expéditive…
Le mythe égalitaire des khmers rouges avait cependant ses limites car, de fait, les Cambodgiens étaient séparés en deux classes : les « nouveaux », c'est-à-dire les gens qui venaient des villes, et les « anciens », populations des villages, campagnes et forêts chez qui les déportés étaient installés. Bien mieux considérés par les khmers rouges que les « nouveaux », fils souillés par le capitalisme, les « anciens » étaient privilégiés tant dans les traitements que dans la nourriture. La société sans classe ne pouvait ainsi pas exister car c’était les « nouveaux » qui étaient le plus exploités. Ceux-ci nourrissaient donc une haine tenace envers les khmers rouges… qui devenaient encore plus méfiants envers eux et favorisaient en conséquence les « anciens ». Par ailleurs, nombre de khmers rouges étaient, cela n’est guère surprenant, corrompus jusqu’à la moelle et on pouvait les acheter par différents biais afin d’obtenir cette nourriture qui faisait tellement défaut dans le Kampéchua Démocratique de Pol Pot…  La population, en plus des maladies et des mauvais traitements, souffrait avant tout de malnutrition extrême (cause d’une grande partie des deux millions de victimes d’un régime qui ne dura même pas quatre ans). Troc, débrouille, tout est bon pour trouver à manger. Pin Yathay indique d’ailleurs que « tout le monde volait », et ce, même si les risques étaient énormes. Pourquoi la nourriture manquait-elle à ce point ? Plusieurs raisons : les rationnements sévères, les détournements effectués par les khmers rouges, mais surtout leur mépris de toute technique moderne et leur incapacité/indifférence à gérer correctement leur utopie. Le communisme dans toute sa splendeur.
Pour vivre dans un tel enfer, il convenait d’être résistant car la sélection naturelle éliminait les plus faibles de manière impitoyable. Pin Yathay réussit à survivre deux ans dans le Kampéchua Démocratique et parvint, à l’issue d’une évasion longue et dangereuse, à quitter le Cambodge pour gagner la Thaïlande. Il avait entre temps perdu les 17 membres de sa famille qui avaient quitté Phnom-Penh avec lui en avril 1975…
Rüdiger / C.N.C.

dimanche 15 septembre 2013

Septembre 1970 : l’usage d’armes chimiques par les États-Unis au Laos

Septembre 1970. La guerre au Vietnam fait rage entre le nord et le sud du pays. Ses proches voisins, le Laos et le Cambodge, sont également touchés par le conflit.
Pendant que les B-52 de l’US Air force tapissent de bombes le territoire cambodgien frontalier avec le Sud-Vietnam et qui sert de base arrière et de piste d’acheminement en matériel et en hommes pour le Vietcong [1], les combats au sol sont assurés dans le plus grand secret par des unités d’élite pratiquant la guerre non-conventionnelle (sabotage, espionnage, capture ou élimination d’officiers ennemis, secours aux prisonniers de guerre, soutien aux agents clandestins, etc.)
Un commando de 16 membres de « bérets verts » (probablement des membres du MACV-SOG [2], épaulés par une centaine de combattants Hmongs [3], mené par le lieutenant Robert Van Buskirk) est chargé d’un opération clandestine au Laos : sa mission, du nom de Tailwind, a pour but la destruction d’un village servant de camp militaire où a été signalé un groupe de « yeux ronds » – des caucasiens – (un groupe de déserteurs américains, parfois présenté comme des conseillers militaires soviétiques).
Après de violents combats ou de nombreux soldats sont blessés, l’opération tourne mal : à court de munitions, épuisés et isolés dans la jungle montagneuse du Laos, encerclés par les soldats vietnamiens et laotiens du Pathet Lao  [4] et à plus de 100 km de leur base de Kontum, les hommes du lieutenant Van Buskirk semblent ne pas pouvoir s’en sortir. Ils contactent par radio leurs supérieurs et demandent l’exfiltration de leur petit groupe par hélicoptère.
L’état-major ordonne aux hommes de passer leurs masques à gaz (élément troublant car aucune unité servant en Asie du Sud-Est ne s’encombrait de ce genre d’équipement, preuve que les unités en étant équipées étaient susceptibles de devoir faire face aux gaz de combats). Deux bombardiers Douglas AD Skyraider sont envoyés sur zone et lâchent plusieurs bombes sur les forces communistes qui se retrouvent dans une brume à peu de distance des hommes des forces spéciales.
Le sergent Mike Hagen témoigne : « Ça m’est apparu comme un brouillard très léger, sans couleur, inodore, à peine visible. »
Le soldat Craig Schmidt raconte : « L’air est devenu collant. Nous avons rabattu nos manches pour nous couvrir autant que possible. »
Le sergent Mike Hagen déclare : « C’était du sarin un gaz neurotoxique, même si le gouvernement refuse de l’appeler comme ça. »
Le gaz neurotoxique fait des ravages parmi les soldats vietnamiens et laotiens. Mike Hagen décrit : « Les soldats ennemis se tordaient à terre, saisis de convulsions, de vomissements et de diarrhées incontrôlables avant de périr par étouffement. »
Les hommes de Van Buskirk peuvent alors rejoindre la zone d’extraction. De retour dans leur base, le commando a reçu l’ordre de ne pas faire mention dans leurs rapports de cette attaque au gaz.
Les témoignages des vétérans de l’opération Tailwind furent diffusés en 1998 par CNN et le magazine Time, prouvant que les États-Unis furent les premiers à utiliser du gaz de combat depuis le protocole de Genève de 1925 prohibant l’emploi en cas de guerre de gaz asphyxiants, toxiques ou similaires et de moyens bactériologiques (non-ratifié par Washington au moment des faits, sous la présidence Nixon).
La veille de l’assaut sur le village, les appareils états-uniens avaient déjà « préparé » la cible par un bombardement au gaz létal.
Henry Kissinger [5] et Colin Powell [6] firent pression sur Ted Turner, le propriétaire de CNN, pour faire stopper l’enquête de la journaliste April Oliver, en charge du dossier. Cette dernière refusa et fut licenciée. La Justice confirmera le sérieux de son enquête sur l’opération « Tailwind » et soulignera que la procédure de l’employeur était abusive.
Le Pentagone nia l’usage de tels armes et affirma « n’avoir trouvé aucun document faisant état de l’utilisation de gaz de combat » au Vietnam.
http://www.egaliteetreconciliation.fr/Septembre-1970-l-usage-d-armes-chimiques-par-les-Etats-Unis-au-Laos-20041.html
notes :
[1] Front populaire pour la libération du sud du Vietnam, d’inspiration nationaliste et communiste.
[2] Military Assistance Command, Vietnam – Studies and Observations Group : force opérationnelle interarmées de guerre non-conventionnelle créée le 24 janvier 1964.
[3] Auxiliaires issus des tribus de montagnards des hauts plateaux du sud de la Chine (spécialement la région du Guizhou) du nord du Vietnam et du Laos.
[4] Organisation politique et paramilitaire communiste laotienne.
[5] Conseiller à la Défense nationale en 1969, puis secrétaire d’État entre 1973 et 1977
[6] Tristement célèbre comme ayant été chef d’état-major des armées durant la première guerre du Golfe.

mardi 20 décembre 2011

Le procès des crimes communistes khmers rouges en phase terminale


111217aNous avons fait état, ici, à plusieurs reprises des interminables dysfonctionnements du procès des Khmers rouges. Il traînait depuis 1979, à la fois pour des raisons juridiques et par la volonté évidente de l'actuel maître du pays.

Premier ministre depuis 1985, Hun Sen, en effet, homme lige des Vietnamiens, s'est constamment employé à saboter toute exploration de cette abominable expérience à laquelle il avait participé avant de se rallier lui-même aux communistes rivaux de Hanoï.

Les familles des victimes du régime marxiste cambodgien sont supposées participer au procès, en qualité de , parties civiles. L'une d'entre elles constatait le 20 novembre : "Ieng Sary dit qu’il ne va pas parler. Seul Khieu Samphan dit qu’il va parler. Moi je dis que ceux qui savent ne parlent pas et ceux qui parlent vont dire qu’ils ne savent pas. Donc je n’attends pas grand-chose de ce procès."

Cet automne, la procédure est entrée cependant, 32 ans après la chute du régime, en phase décisive.
En effet, les audiences du procès dit numéro 2, celui des dirigeants du régime, a commencé le 22 novembre. Vous n'en avez guère entendu parler par les gros médias. Par conséquent, la plupart des gens qui croient savoir utiliser l'internet, comme ils ne font en général que relayer ou commenter les mensonges officiels, ne l'ont pas répercuté sur leurs blogues, réseaux sociaux et autres courriels de transferts.

On doit donc rendre hommage à Mme Anne-Claude Porée, journaliste française basée au Cambodge, qui relate jour après jour les audiences. (1)⇓

Le personnage le plus important se révèle depuis plusieurs jours en l'ancien "frère numéro 2" Nun Chea, principal survivant de ce parti et de ce gouvernement, en qualité de secrétaire général adjoint, le secrétaire général Pol Pot rôtissant en enfer depuis 1996.
111217b
Le procès précédent, celui du tortionnaire Douch avait d'ailleurs laissé une impression de malaise. Les crimes et le rôle de ce personnage ne sauraient être minimisés. Kaing Guek Eav, dit "Douch" se trouvait à la tête d'un centre particulièrement abominable de la répression communiste à Phomh Penh. Ancien lycée, Tuol Sleng avait été transformé sous sa direction en prison S-21. Y furent torturées et assassinées 15 000 personnes. Il a été érigé depuis en mémorial du génocide. Au moment où nous écrivons le verdict d'appel n'est pas encore connu. L'accusé encourt depuis 2010 une condamnation à 35 ans de prison, tombée plus de 30 ans après les faits. Il pourrait presque faire figure, sinon de "lampiste", du moins d'exécutant. De plus "converti au christianisme dans les années 1990, il a plusieurs fois demandé pardon aux rares survivants et aux familles des victimes, demandant même à être condamné 'à la peine la plus stricte'." De la sorte "il a donné l'image d'un homme prisonnier d'une doctrine, incapable de dire non. Et, surtout, [il] a refusé d'endosser un rôle politique au sein du régime de Pol Pot (1975-1979), se réfugiant derrière la peur d'être abattu pour justifier son zèle." (2)⇓

Au contraire Nuon Chea ne peut se prévaloir, quant à lui, ni d'aucune obéissance aux ordres ni d'aucune larme de crocodile. À peine prétendra-t-il ignorer certaines décisions bureaucratiques. Il s'emploie en bon militant à réécrire l'Histoire au bénéfice de son Utopie meurtrière, utilisant les faiblesses de la procédure et du tribunal.

Nuon Chea apparaît certes aujourd'hui comme un vieillard. Il sait d'ailleurs parfaitement jouer sur sa faiblesse lors de certains échanges de questions. Ses "je suis fatigué", "j'ai mal à la tête" sont perçus comme des signes d'épuisement.

Mais, alors que d'autres accusés, comme Ieng Sary, sont manifestement hors circuit, si l'ancienne "première dame du régime" Ieng Thirith est devenue officiellement folle, l'ancien secrétaire général adjoint se révèle à la fois un redoutable manœuvrier et un propagandiste. Il se montre en réalité infatigable.

Sa dialectique démoniaque vaut le détour. Il se présente aujourd'hui comme une manière de souverainiste cambodgien. Tout le mal vient et n'a cessé de venir, à l'entendre, des Vietnamiens. Et quand il repère des bonzes dans l'auditoire il feint de souligner la parenté entre marxisme et bouddhisme, sur fond de compassion bien sûr.

Oublié le traitement des moines adeptes du Bouddha pendant la période de références ! On pense ici à la tentative incroyable de "récupération" de l'orthodoxie par les anciens du KGB en Russie, courant de "nostalgie stalinienne" contre lequel Patriarcat de Moscou se voit obligé de mettre en garde, ce qui prouve à tout le moins que cette manipulation existe (3)⇓.

Quels méfaits Nun Chea impute-t-il aux Vietnamiens ?

Le Vietnamien Ho Chi Minh avait en effet instauré en 1930 un parti communiste indochinois sur le modèle du parti communiste chinois. Or ce PCI envisageait, à terme, une fédération avec le Laos et le Cambodge, alors protectorats français. Or, jusque dans les années 1950, affirme Nuon Chea, le parti ne comptait aucun Khmer dans ses rangs. Son explication ne manque pas de radicalité : "La principale raison en était que les Khmers n’aimaient pas les Vietnamiens." Bonjour l'Internationalisme et l'amitié entre les peuples.

Nuon Chea poursuit son écriture de l'Histoire :
"Pendant la période de 1960 à 1979, le Vietnam a employé tous les moyens possibles pour détruire la révolution cambodgienne et entraver le développement du Cambodge et de sa démocratie, y compris pour ce qui est de l’organisation du parti, et ce secrètement, depuis l’échelon supérieur jusqu’au plus bas échelon il a donc mené une opposition au parti communiste kampuchéen et a mis en place un réseau secret au sein du PCK en vue de l’avenir.

"Le Vietnam est un pays expansionniste qui a pour doctrine de vouloir dominer des pays plus faibles et plus petits. Le Vietnam applique une doctrine d’invasion, d’expansion, d’accaparement de territoire et d’extermination, le Vietnam était avide de pouvoir dans ses propres intérêts notamment économiques."

Conclusion de l’ex-bras droit de Pol Pot : le Vietnam est le principal facteur qui a semé la confusion au Cambodge entre 1975 et 1979.

À la fin des années 1950, le parti communiste khmer (appelé alors parti révolutionnaire du peuple khmer) s'employa donc à définir sa ligne stratégique et politique pour pouvoir être indépendant.

"Moi, Nuon Chea, et Pol Pot avons accepté les recommandations [du fondateur] Tou Samouth." L’assassinat de celui-ci en 1962 avait cependant porté un coup dur au Parti des travailleurs du Kampuchea (le PRPK a changé de nom en 1960) et c’est alors que Pol Pot en devient le numéro 1. Nuon Chea continuant comme le numéro 2 du PCK, le nom de parti communiste du Kampuchea ayant été adopté en 1966. En 1967 est alors fondée l’armée révolutionnaire du Kampuchea et celle-ci passe à l'offensive par l'attaque du poste de Bay Ram le 17 janvier 1968.

Or, cette lutte armée est conçue comme moyen de survie, de se protéger. Car Pol Pot, Nun Chea et leurs hommes sont convaincus que sinon ils seront eux-mêmes éliminés.

Ils vivent dans la paranoïa sectaire classique des révolutionnaires. Nul n'a mieux décrit ce phénomène que Dostoïevski dans "les Possédés". Le titre russe est "Les Démons". Ce roman fondamental est basé sur deux événements bien réels : l'affaire de l'assassinat de l'étudiant Ivanov par le groupe de Netchaïev en 1869 et le spectacle des crimes commis au nom de la Commune de Paris de 1871. Le génie maléfique de Lénine et Staline en Union soviétique n'a fait que continuer et amplifier une forme de dictature démentielle inaugurée en Europe au XVIe siècle par les anabaptistes de Münzer (4)⇓.

On doit aussi remarquer d'abord que l'entrée en clandestinité des Khmers rouges en 1967-1968 précède le coup d'État des maréchaux Lon Nol et Sirik Matak de 1970 souvent présenté comme cause de cette tactique de guerilla. D'autre part cette stratégie contrevenait clairement au mot d'ordre de lutte parlementaire inauguré par Khrouchtchev en 1956.

Quand Nuon Chea prend la parole, il affirme encore une ligne politique. Son procès est transformé en une tribune perverse que l'attitude de certains magistrats encourage. Il plante le drapeau d'une incroyable opération de blanchiment et d'impunité morale, une fois de plus au profit de l'entreprise de Lénine. (5)⇓

Anne-Claude Porée s'inquiétait dans sa recension du 6 décembre de ce qu'elle appelle “effet Nuon Chea”: car l'ancien Frère Numéro 2 "s’exprime comme un chef. Il impressionne le public parce qu’il n’a pas peur de répondre." Marque du fanatisme, cette attitude est rendue possible et efficace en très grande partie grâce à l'attitude de la juge anglaise Silvia Cartwright qui, pour d'obscures raisons, lui a laissé développer toute sa rhétorique sans lui poser les questions qui fâchent.

Cette complaisance lamentable ne peut pas, ici, être passée sous silence.
JG Malliarakis  http://www.insolent.fr/
Apostilles :
  1. Sa chronique est consultable en ligne. On peut en recevoir gracieusement les mises à jour.
  2. cf. à ce sujet "L'inaudible repentance de Douch" publié par Nord Eclair le 29 mars 2011..
  3. cf. Dépêche Interfax du 29 octobre 2011  : "Peut-on rester admirateur de Staline  ?": "Le métropolite Hilarion de Volokholamsk, président du département des relations extérieures du Patriarcat de Moscou, a vigoureusement condamné les orthodoxes qui se livrent à l’apologie du stalinisme, la qualifiant de blasphème..."
  4. cf. "C'est chez les anabaptistes du XVIe siècle, et non ailleurs, que le communisme et le socialisme trouvent leurs véritables antécédents pratiques. Le moment est arrivé de dérouler le tableau de la tragique histoire de ces fanatiques." Alfred Sudre "L'Histoire du communisme avant Marx" ed. Trident 2010 page 99.
  5. cf. à propos de la permanence de celle-ci les travaux de Jules Monnerot.

jeudi 6 octobre 2011

Lénine, Staline et le terrorisme d’Etat

Le terrorisme russe, sous ses diverses formes, avait contribué à affaiblir l'État russe et à faire le lit de la Révolution de 1917. Avec celle-ci, la technique de la terreur allait bientôt se confondre avec l'État soviétique. Lénine allait mettre en place un système que Staline portera aux extrêmes.

Pour le jeune Lénine, la terreur n'est qu'un des moyens de la révolution. Si, en 1899, il rejette son usage, c'est parce qu'il pense que les problèmes organisationnels sont, à ce moment-là, primordiaux. En 1901, dans un article d'Iskra, il écrit ne pas avoir rejeté le “principe de la terreur”, tout en critiquant les révolutionnaires socialistes pour leur usage du terrorisme, sans aucune considération pour les autres formes de combat.
Pour Lénine, la technique terroriste s'inscrit dans le contexte d'une stratégie politico-militaire et son usage doit être appliqué avec méthode et circonspection, ce que n'ont pas compris les révolutionnaires socialistes pour qui le terrorisme est, selon Lénine, devenu une fin en soi. Pour Lénine, la terreur n'est pas l'instrument principal de la lutte révolutionnaire. Il ne devait donc pas, selon lui, devenir une “méthode régulière” de la lutte armée.

Afin que la technique terroriste soit efficace, il fallait selon Lénine qu'elle dépasse le stade des attentats commis par des individus ou des groupuscules. C'est le terrorisme des masses populaires qui devait aboutir au renversement de la monarchie (et du capitalisme) lorsque les forces armées se joindraient au peuple. Lénine était résolument hostile au terrorisme régicide, dans lequel il ne voyait aucun avenir. Au deuxième congrès du Parti ouvrier social-démocrate de 1903, il fit une intervention virulente contre le terrorisme. C'est à cette occasion que le parti se scinda en deux, avec les bolcheviks d'un côté, les mencheviks de l'autre.
C'est parce qu'il dénonça systématiquement le terrorisme des révolutionnaires socialistes que Lénine est parfois perçu comme peu favorable au terrorisme. En fait, Lénine fut, depuis ses débuts d'activiste politique, un apôtre de la terreur mais dans une perspective complètement différente. S'il critiquait ces “duels” contre les autorités tsaristes,qui ne menaient à rien sinon à l'apathie des masses qui attendaient en spectateur le prochain “duel”, sa position va rester inchangée jusqu'à la prise de pouvoir des bolcheviks en 1917 : “La terreur, mais pas maintenant.” L'attente ne fera que multiplier la force avec laquelle la terreur sera déclenchée une fois le pouvoir entre les mains de Lénine. En fait, ce n'est pas l'excès de terreur qu'il critiquait, mais tout le contraire. La terreur, pour être appliquée efficacement, devait être une terreur de masse, contre les adversaires de la Révolution.
Dès 1905 et le troisième congrès du Parti social-démocrate qui a lieu au printemps à Londres – la Révolution de s'est produite au mois de janvier –, Lénine commence à parler de terreur de masse, faisant référence à la Révolution française. Pour éviter plusieurs “Vendée”, une fois la Révolution enclenchée, Lénine juge insuffisant d'exécuter le tsar. Pour que la Révolution réussisse, il faut faire de la “prévention” afin de tuer dans l'oeuf toute forme de résistance antirévolutionnaire. A cet effet, la technique de la terreur est la plus appropriée. Pour écraser la monarchie russe, il faut agir selon lui comme les Jacobins, à travers la “terreur de masse”.
Toujours en 1905, Lénine rédige ses instructions pour la prise de pouvoir révolutionnaire. Il prône deux activités essentielles, les actions militaires indépendantes et la direction des foules. Il encourage la multiplication d'actes terroristes mais_ une perspective stratégique, car il continue de dénoncer les attentats terroristes qui sont le fait d'individus isolés et sans rapport avec les masses populaires :
“Le terrorisme à petite échelle, désordonné et non préparé n'aboutit, s'il est poussé à l'extrême, qu'à éparpiller et gaspiller les forces. C'est vrai, et il ne faut certes pas l'oublier. Mais d'autre Part, on ne saurait non plus en aucun cas oublier que le mot d'ordre de l'insurrection est déjà lancé aujourd'hui. Que l'insurrection a déjà commencé. Commencer l'attaque, si des conditions favorables se présentent, n'est pas seulement le droit, mais l'obligation directe de tout révolutionnaire.”
L'échec de la Révolution de 1905 est selon lui dû à un manque de volonté, de fermeté et d'organisation. Il faut aller plus loin et déclencher la violence généralisée. Mais, à ce moment-là, Lénine est un homme impuissant qui doit se contenter de rédiger des critiques virulentes à l'encontre des révolutionnaires à partir de son lointain exil (en Finlande puis en Suisse). En 1907, il envoie ce message aux révolutionnaires socialistes : “Votre terrorisme n'est pas le résultat de votre conviction révolutionnaire. C'est votre conviction révolutionnaire qui se limite au terrorisme.”
L'année suivante, il approuve l'assassinat du roi Carlos du Portugal (et de son fils) mais regrette que ce genre d'attentat soit un phénomène isolé et sans but stratégique précis. Toujours ce manque de vision stratégique chez les terroristes, malgré leur courage. La Révolution de 1917 corrobore ses avertissements : c'est effectivement au moment opportun, lorsque la situation est suffisamment “mûre”, que l'action directe parvient à faire basculer les événements.
Alors qu'éclate la guerre, Lénine se démarque encore davantage des autres courants socialistes avec lesquels il refuse toute collaboration. Dans son essai classique, L'impérialisme, stade suprême du capitalisme, il expose sa position : la révolution socialiste peut se réaliser dans un pays économiquement arriéré si elle est dirigée par un parti d'avant-garde prêt à aller jusqu'au bout, c'est-à-dire prêt à recourir aux moyens d'une violence extrême et sans crainte d'une effusion de sang massive. Le moment est propice à la dictature du prolétariat (c'est-à-dire en fait du parti d'avant-garde).
Les bolcheviks, Lénine à leur tête, s'engouffrent dans l'espace gigantesque qui se libère soudainement par l'effondrement brutal de la Russie. Dans ce vide politique, les bolcheviks, avec moins de vingt-cinq mille membres, s'emparent du pouvoir après que les autres mouvements politiques révolutionnaires se sont montrés incapables de maîtriser le cours des événements consécutifs à la révolution de Février.
L'historiographie de la révolution d'Octobre a suivi d'une certaine manière celle de la Révolution de 89. La thèse de “l'accident” a alimenté l'école historique russe depuis l'effondrement de l'union soviétique en 1991, après que l'école soviétique a interprété pendant des décennies cet événement comme l'aboutissement historique d'une révolution des masses populaires entreprise par le biais du travail des bolcheviks. Entre les deux, la thèse du “dérapage” entrevoit une révolution entreprise par les masses mais récupérée par un petit groupe abusant de son pouvoir. Nous souscrivons plutôt à l'analyse de Nicolas Werth pour qui la Révolution de 1917 “apparaît comme la convergence momentanée de deux mouvements : une prise de pouvoir politique, fruit d'une minutieuse préparation insurrectionnelle, par un parti qui se distingue radicalement, par ses pratiques, son organisation et son idéologie, de tous les autres acteurs de la Révolution ; une vaste révolution sociale, multiforme et autonome.”
Quoiqu'il en soit, le minuscule Parti bolchevik se retrouvait à la tête d'un immense pays aux prises avec une crise menant à la guerre civile, au milieu de la plus grande guerre qu'ait connue l'Europe jusque-là ! Mais le Parti bolchevik était constitué de telle sorte qu'il put résister au choc combiné de toutes ces forces et qu'il put, grâce à l'habileté de ses dirigeants, se maintenir au pouvoir.
Très rapidement, Lénine dévoila son caractère et ses convictions politiques. Lorsque le congrès des soviets décida d'abolir la peine de mort (26 octobre / 8 novembre 1917), Lénine jugea “inadmissible” cette “erreur” et il s'empressa de rétablir la peine de mort. Un peu plus tard, ces quelques lignes d'Izvestia annonçaient modestement la création d'un des plus formidables outils de terreur jamais conçus :
“Par décret du 7 décembre 1917 du soviet des commissaires du peuple est créée la Tchéka panrusse de lutte contre le sabotage et la contre-révolution.
La Tchéka est domiciliée au n° 2 de la rue Gorokhovaya. Réception de 12 à 17 heures tous les jours.”
Ainsi était créée la police politique soviétique, ancêtre du KGB, qui enverra durant 35 années des millions de personnes au goulag. Quelques mois plus tard seulement, un nouveau décret annonce la création de “tchékas locales de lutte contre le sabotage et la contre-révolution”, étant entendu que ces tchékas “combattent la contre-révolution et la spéculation, les abus de pouvoir, y compris par voie de presse” et que “dorénavant, le droit de procéder aux arrestations, perquisitions, réquisitions et autres mesures susmentionnées appartient exclusivement à ces tchékas, tant à Moscou que sur place.”
La terreur fut un terme employé de plus en plus souvent par les dirigeants politiques, comme le montre cette lettre écrite par Lénine à Zinoviev, après qu'il eut appris que les ouvriers menaçaient de faire une grève générale suite à la réaction des bolcheviks, marquée par les arrestations massives (fin juin 1918) qui suivirent l'assassinat d'un de leurs dirigeants, Volodarski : “Nous venons seulement d'apprendre que les ouvriers de Petrograd souhaitaient répondre par la terreur de masse au meurtre du camarade Volodarski et que vous (pas vous personnellement mais les membres du comité de Petrograd) les avez retenus. Je proteste fermement ! Nous nous compromettons : nous prônons la terreur de masse dans les résolutions du Soviet, mais, lorsqu'il faut passer aux actes, nous ralentissons l'initiative absolument fondée des masses. C'est inadmissible ! Les terroristes vont nous considérer comme des chiffes molles. L'heure est à la militarisation. Il est indispensable d'encourager l'énergie et le caractère de masse de la terreur dirigée contre les contre-révolutionnaires, en particulier à Petrograd où l'exemple doit être décisif.”
La situation durant l'été 1918 était des plus précaires. Pour les bolcheviks, tout semblait pouvoir basculer d'un seul coup. Non seulement ils ne maîtrisaient qu'une modeste partie de territoire, mais ils devaient faire face à trois fronts antirévolutionnaires et durent subir près de cent quarante insurrections durant l'été.
Pour résorber la crise, les instructions aux tchékas locales se firent de plus en plus précises : arrestations, prises d'otages dans la bourgeoisie, établissement de camps de concentration. Lénine demanda que soit promulgué un décret établissant que “dans chaque district producteur de céréales, vingt-cinq otages désignés parmi les habitants les plus aisés répondront de leur vie pour la non-réalisation du plan de réquisition.”
Toujours durant l'été, le Parti bolchevik entame la destruction systématique des protections légales de l'individu. La guerre civile, selon certains membres, ne connaît pas de “lois écrites”, celles-ci étant réservées à la “guerre capitaliste”. La terreur est déjà en marche, alors que le pouvoir est loin d'être assuré, et va permettre aux bolcheviks de s'imposer définitivement. La logique révolutionnaire est la même que celle de la France en 1793-1794 Lénine va profiter de deux incidents pour déclencher une campagne de terreur. Le 30 août 1918, deux attentats, sans relation l'un avec l'autre, avaient ciblé le chef de la Tchéka à Petrograd ainsi que Lénine lui-même. Le premier attentat était un acte de vengeance commis par un jeune étudiant agissant de manière isolée. Le second, attribué à une militante anarchiste, Fanny Kaplan – exécutée immédiatement sans jugement –, fut peut-être un acte de provocation initialement organisé par la Tchéka. Néanmoins, dès le lendemain, la Krasnaïa Gazeta (Petrograd) donnait le ton : “A la mort d'un seul, disions-nous naguère, nous répondrons par la mort d'un millier. Nous voici contraints à l'action. Que de vies de femmes et d'enfants de la classe ouvrière chaque bourgeois n'a- t-il pas sur la conscience ? Il n'y a pas d'innocents. Chaque goutte de sang de Lénine doit coûter aux bourgeois et aux Blancs des centaines de morts.” On entend le même son de cloche chez les dirigeants du parti avec cette déclaration signée Dzerjinski : “Que la classe ouvrière écrase, par une terreur massive, l'hydre de la contre-révolution !” Le lendemain, 4 septembre, on pouvait lire dans Izvestia “qu'aucune faiblesse, aucune hésitation ne peut être tolérée dans la mise en place de la terreur de masse.”
De fait, ce qu'on appellera la “terreur rouge” prend corps à ce moment, avec le décret officiel du 5 septembre : “[…] il est de première nécessité que la sécurité de l'arrière du front soit garantie par la terreur. […] De même, afin de protéger la République soviétique contre ses ennemis de classe, nous devons les isoler dans des camps de concentration. Toutes les personnes impliquées dans des organisations de gardes blancs, dans des complots ou des rébellions, doivent être fusillées.” Le décret se terminait par la déclaration suivante : “Enfin, il est indispensable de publier les noms de tous les fusillés et les causes de l'application de la mesure qui les frappe.” Dans la réalité, seule une petite proportion du nombre de fusillés est recensée officiellement. Quant aux “causes” de leur exécution, il faudra les chercher dans l'arbitraire rationnel de la terreur institutionnalisée. Il n'existe pas de chiffres exacts de la terreur rouge, et pour cause. Selon les estimations, le nombre de victimes de la terreur, entre 1917 et 1921, se situerait dans une fourchette allant de 500 000 morts à près de 2 millions. On voit qu'il n'a pas fallu attendre l'arrivée de Staline au pouvoir pour que la terreur institutionnalisée fasse ses premiers ravages. Quant aux comparaisons avec la période tsariste, elles sont encore plus éloquentes : durant les deux premiers mois de la terreur rouge - 10 à 15 000 exécutions - on recense plus de condamnés à mort que durant la période 1825 - 1917, soit près d'un siècle (6 321 condamnations à mort pour raisons politiques, dont 1310 en 1906).
Dès l'instauration du régime de terreur en septembre 1918, on trouve déjà la plupart des éléments qui vont caractériser non seulement la terreur pratiquée par Lénine — puis, avec une tout autre intensité, par Staline —, mais celle que vont pratiquer d'autres régimes politiques se revendiquant héritiers du marxisme-léninisme dont la Chine de Mao Zedong, le Cambodge de Pol Pot, ou plus récemment la Corée du Nord. Au XXè siècle, le terrorisme d'État dirigé contre les masses populaires aura fait infiniment plus de victimes que le terrorisme dirigé contre l'État (souvent au nom de ces mêmes masses populaires). Alors que le bilan du terrorisme dirigé contre l'État s'élève à quelques milliers de victimes, celui du terrorisme d'État se chiffre en dizaines de millions. Selon les auteurs du Livre noir du communisme, la terreur d'État fait en Union soviétique quelque 20 millions de morts. La Chine voisinerait les 65 millions de victimes. L'Allemagne nazie, dans un laps de temps extrêmement court, dépasse largement les dix millions.
“Qu'est-ce que la terreur ?” demande Isaac Steinberg, qui fut aux avant-postes en tant que commissaire du peuple à la justice entre décembre 1917 et mai 1918. Réponse : “La terreur, c'est un système de violence qui vient du sommet, qui se manifeste ou qui est prêt à se manifester. La terreur, c'est un plan légal d'intimidation massive, de contrainte, de destruction, dirigé par le pouvoir. C'est l'inventaire, précis, élaboré, et soigneusement pesé des peines, châtiments et menaces par lesquels le gouvernement effraie, dont il use et abuse afin d'obliger le peuple à suivre sa volonté. […] “L'ennemi de la révolution” prend de gigantesques proportions lorsqu'il n'y a plus au pouvoir qu'une minorité craintive, soupçonneuse et isolée. Le critère s'élargit alors sans cesse, embrasse progressivement tout le pays, finit par s'appliquer à tous, sauf à ceux qui détiennent le pouvoir. La minorité qui dirige par la terreur étend tôt ou tard son action grâce au principe que tout est permis à l'égard des piliers de 'l'ennemi de la révolution'.”
Mais le terrorisme d'État, c'est-à-dire le terrorisme du fort au faible, et le terrorisme du faible au fort ont de nombreux points en commun. La campagne de terreur a pour but de répandre un sentiment d'insécurité générale qui doit pouvoir atteindre n'importe qui, n'importe quand. On verra que lors des grandes purges staliniennes, les personnages parmi les plus haut placés du régime terroriste tomberont victimes du système sans que personne, à part Staline, ne soit à l'abri.
L'arbitraire caractérise presque toutes les formes de terrorisme, à l'exception du tyrannicide, dès lors que certaines victimes sont prises pour cibles plutôt que d'autres. Dès l'instauration de la terreur rouge est institué un système de prise d'otages arbitraire. À Novossibirsk, par exemple, les autorités avaient institué un jour de prison de manière périodique pour assigner la population à résidence et effectuer des rafles plus facilement. A Moscou, une rafle avait été effectuée un jour dans un grand magasin. Pour la victime de la terreur soviétique, le premier réflexe est l'incompréhension : innocent(e), il ou elle devrait être relâché(e), une fois l'erreur prouvée. Même chose pour la victime du terrorisme d'Al Qaida : lors d'une attaque à Ryad (9 octobre 2003), une victime interrogée par les journalistes montrait son incompréhension devant le fait qu'une bombe pouvait viser des musulmans plutôt que des Occidentaux (le but de l'opération étant logique- ment de déstabiliser le régime saoudien). C'est là toute l'essence du terrorisme, d'en haut ou d'en bas, dont la force repose sur l'arbitraire du choix des victimes. C'est cette psychose généralisée que recherche le terroriste, qu'il soit au pouvoir ou qu'il le combatte. Seule différence : le terrorisme contre l'État cherche à déstabiliser le pouvoir, alors que le terrorisme d'État cherche au contraire à le stabiliser (tout en déstabilisant les populations). Souvent l'État terroriste s'est approprié le pouvoir au terme d'une lutte où le terrorisme a joué un rôle. Il maîtrise donc les paramètres de cette arme stratégique et psychologique. Entre les deux formes de terrorisme, les moyens ne sont pas les mêmes. L'État terroriste dispose de toutes les ressources de l'appareil d'État. Le terroriste “privé” tente au contraire d'exploiter les faiblesses de l'État, ou celles de la société qu'il est censé représenter et protéger. D'une certaine manière, l'Etat terroriste agit de façon préventive, de façon à tuer dans l'oeuf toute tentative de contester son pouvoir (y compris par des terroristes).
Pour l'État terroriste, une fois le pouvoir acquis, il s'agit d'éliminer l'ancien pouvoir jusqu'aux racines – ce qu'accomplissent les bolcheviks, action symbolisée par l'assassinat du tsar et de sa famille. Second objectif : éliminer tous les postulants potentiels au pouvoir et tous les opposants. C'est cette situation qui avait déjà caractérisé la Révolution française en 1793-1794. Lénine saura tirer les leçons de l'échec de Robespierre en maîtrisant l'instrument terroriste. Mais il s'attelle rapidement à la tâche d'éliminer ses adversaires politiques ou idéologiques, à commencer par les anarchistes, qui sont les premiers à dénoncer le dérapage de la révolution et la dictature bolchevique. Ceux-là figurent parmi les premières victimes ciblées de la terreur rouge. Le terrorisme ante- anarchiste commence même avant septembre 1918 et se poursuit lorsque l'appareil d'État, notamment l'armée, est suffisamment fort pour appliquer la terreur généralisée. En avril, Trotski organise la première campagne de terreur contre les “anarcho-bandits”. Après la Russie, les persécutions contre les anarchistes s'étendent à l'Ukraine. La campagne anti-anarchiste n'est pas uniquement une campagne destinée à éliminer un adversaire politique. Bientôt, la pensée anarchiste est elle-même interdite. Les autorités utilisent cette campagne de répression pour écraser toute volonté de résistance que pourraient entretenir d'autres groupes.
La terreur touche aussi les individus vaguement associés à un anarchiste,par exemple un parent éloigné. Logiquement, la terreur est dirigée contre tous les rivaux politiques, à commencer par les mencheviks et les socialistes révolutionnaires de droite, leurs rivaux les plus dangereux, et de gauche (ces derniers quittèrent le gouvernement après le traité de Brest-Litovsk au printemps 1918, les autres furent expulsés du Comité exécutif central des soviets). La dirigeante des socialistes-révolutionnaires de gauche, Maria Spiridonova, condamna la terreur et fut promptement éliminée par les bolcheviks en 1919. Condamnée par le tribunal révolutionnaire, elle fut la première personne à être internée dans un asile psychiatrique pour raisons politiques (elle s'évada et reprit dans la clandestinité la tête de son parti, alors interdit). Les mencheviks et les socialistes révolutionnaires de droite, parfois associés, furent pris pour cible par la Tchéka à partir de 1919.
Quant  aux ouvriers, pour qui la révolution avait théoriquement été accomplie, ils ne sont pas épargnés. Qu'une grève survienne et c'est toute l'usine qui est soupçonnée de trahison. Les meneurs, évidemment, sont arrêtés puis exécutés, avec d'autres ouvriers. En novembre, l'usine d'armement de Motovilikha subit cette répression de la part de la Tchéka locale, encouragée par l'autorité centrale. Une centaine de grévistes sont exécutés. On observe le même scénario au printemps suivant à l'usine Poutilov. Ailleurs, les (nombreuses) grèves sont réprimées sévèrement, comme à Astakhan et Toula. La terreur anti-ouvrière atteint son apogée en 1921 lors de l'épisode de Cronstadt, où, sur ordre de Trotski, l'Armée rouge envahit la ville et massacre les marins révoltés du Petropavlovsk.
Les paysans qui se révoltèrent eux aussi, à Tambov ou ailleurs, subirent la même loi. Dans les unités de l'Armée rouge, qui était composée essentiellement de soldats issus de couches paysannes, les mutineries éclatèrent et furent également réprimées avec brutalité. La répression à l'encontre des Cosaques montra que la terreur ne se limitait pas aux catégories sociales et économiques mais qu'elle pouvait toucher aussi des groupes particuliers.
Très vite, il fallut trouver une base juridique à l'internement des prisonniers, ce qui fut accompli en organisant de manière systématique les camps de concentration. Par le décret de 1919, on distingua alors deux types de camps, les camps de redressement par le travail et les camps de concentration à proprement parler, distinction en réalité toute théorique. L'univers concentrationnaire, le Goulag, avec ses millions de zeks, deviendra l'un des fondements du régime politique et le symbole, légué à la postérité par les Soviétiques, de la terreur d'État.
Entre 1923 et 1927, le pays connaît une “trêve” qui dure jusqu'à ce que la succession de Lénine soit assurée (malade depuis mars 1923, il décéda le 24 janvier 1924). Au sein du gouvernement, des voix se font entendre pour que le système s'assouplisse. Mais, dans le contexte de la lutte pour la succession, la police politique va servir les intérêts de Staline qui cherche à éliminer ses rivaux, Trotski au premier chef. Une fois le pouvoir assuré et les rivaux éliminés, Staline et son entourage purent reprendre la politique de terreur qui s'était momentanément, et relativement, relâchée. Nous sommes à la fin des années 1920. Le système terroriste est déjà bien ancré dans la politique soviétique. Staline va profiter du formidable tremplin offert par Lénine pour étendre encore beaucoup plus loin les limites établies par son aîné. Seules les horreurs de la terreur nazie parviendront à occulter pendant un moment au reste du monde celles qui ont lieu en URSS. Comme le dira avec justesse Hannah Arendt, “par une ruse de la raison idéologique, c'est l'image des horreurs des camps nazis qui est chargée de masquer la réalité des camps soviétiques”.

Staline ou la terreur d'Etat 
Au début des années trente, Staline expérimenta la technique de la terreur contre la paysannerie, par la fameuse campagne de “dékoulakisation”. La collectivisation forcée qui l'accompagna provoqua une famine qui fit près de six millions de victimes. Le début des années trente marqua aussi une reprise de la terreur généralisée contre certains secteurs de la population, en attendant la Grande Terreur des années 1936-1937. Staline exploita l'appareil d'État imposé par Lénine, c'est-à-dire la dictature du parti, et le transforma en un instrument du pouvoir d'un homme. Pour imposer à son tour ce système, solution à ses yeux aux problèmes de la modernisation et de l'industrialisation du pays, Staline recourut au seul moyen de cette politique : la terreur. Sous Lénine, l'appareil de répression servait le parti. Avec Staline, c'est le parti qui va servir l'appareil répressif.
La terreur des années trente est organisée en plusieurs étapes. Les purges de 1933 sont suivies par la trêve de 1934. Fin 1934, les purges reprennent jusqu'à la fin de 1935. Début 1936, une courte pause précède la Grande Terreur de 1936-1938 qui culmine avec l'année 1937. La terreur stalinienne affecte la base et l'élite, et s'attaque aux paysans et aux ouvriers d'une part, de l'autre aux personnalités à la tête de l'appareil politique (et militaire), ainsi qu'à tous les membres du Parti en général. L'objectif de Staline est de créer un appareil politique entièrement renouvelé et entièrement dévoué à sa cause. Jusqu'en 1936, la vieille garde a survécu avant d'être frappée de plein fouet lors des procès de Moscou.
Ce sont ces grands procès, où les anciens compagnons de Staline avouent leurs “crimes” devant un tribunal, qui vont frapper l'opinion publique internationale. En fait, les procès occultent en partie la campagne de terreur généralisée sévissant dans tout le pays, et qui frappe les populations de toutes les provinces de l'URSS sans distinction de classe ou de nationalité.
Pour les populations, c'est la peur quotidienne. La peur que quelqu'un frappe à votre porte au milieu de la nuit et la peur de disparaître à tout jamais. Collectivement, les effets psychologiques sont terribles et impossibles à mesurer. L'insécurité, la peur, le règne de l'arbitraire font partie de la vie quotidienne. Au travail, et même à la maison, la suspicion est omniprésente. N'importe quel faux pas, aussi infime soit-il, n'importe quel propos peut vous envoyer à la mort ou au goulag. À l'horizon, aucun espoir que cela cesse un jour. Aucune garantie non plus qu'un comportement irréprochable vous épargne. En termes de victimes réelles, le terrorisme stalinien peut s'enorgueillir d'avoir éliminé plusieurs millions de personnes sans qu'on connaisse jamais le chiffre exact ou même approximatif. À partir du choc psychologique que peut provoquer sur une nation un attentat terroriste faisant quelques dizaines de morts, imaginons les effets sur un peuple où tout le monde connaît de près au moins une victime de la terreur stalinienne, un parent, un proche, un voisin, un collègue, sinon tous ceux-là à la fois.
Le système instauré par Staline est d'une perversité sans équivalent : non seulement il est le grand architecte de la terreur généralisée, mais c'est de lui que les populations attendent d'être protégées de la terreur dont elles ont du mal à comprendre les mécanismes. Contre l'arbitraire de la terreur, Staline est perçu par beaucoup comme le dernier rempart. Comme dans tous les régimes totalitaires, la perversion tient aussi à la volonté des dirigeants de recouvrir d'une apparence de légalité un système fondé sur le règne de la peur, de l'arbitraire et de l'illégalité.

De tous les régimes totalitaires, l'Union soviétique fut, entre 1929 et 1953, l'incarnation la plus parfaite du terrorisme d'État. Aucun autre pays n'avait auparavant subi de manière aussi systématique la terreur imposée par un appareil d'État policier. Mais l'URSS fera de nombreux émules en Europe et en Asie qui parfois rivaliseront de perversité dans l'application de la terreur institutionnalisée. Le comble est atteint avec le Cambodge des années 1970, qui mêle le terrorisme d'État d'inspiration soviétique avec la soif exterminatrice des nazis. C'est à cette époque aussi qu'un autre genre de terrorisme apparaît sur les devants de la scène, lui aussi se réclamant du marxisme. Mais il tire aussi sa source d'une longue maturation qui trouve ses origines dans l'expérience de la Seconde Guerre mondiale et des guerres de libération nationales qui lui emboîtèrent le pas.
Gérard CHALIAND et Arnaud BLIN