
Combat des idées 5
Par Antoine Clapas
Maurras tenait passionnément à la précision du langage. S’il a peu utilisé la notion d’identité, c’est d’abord parce qu’elle était moins couramment établie qu’aujourd’hui. Mais il voyait certainement les inconvénients sémantiques d’un pareil terme. Le mot est issu du latin médiéval « identitas », lui-même formé sur « idem », le même : Voltaire parlait quant à lui de « mêmeté ». On voit ce qu’un tel concept a de faux et de dangereux en ce qui concerne un pays comme la France. En effet, la France n’a jamais été un pays où le « même » aurait été défini une fois pour toutes en traversant tous les siècles. La France n’était pas la même en Bretagne, en Provence, en Alsace, ni en Auvergne. L’axoa basque n’est pas la garbure béarnaise, la choucroute n’est pas la bouillabaisse. Le français n’a jamais été la langue exclusive de la France ; Henri IV savait parler le béarnais, Montaigne a failli écrire ses Essais en gascon. Et pourtant, nous savons bien que la France a émergé avec Clovis et ses successeurs, et qu’elle reste une nation, quoique affaiblie.
Pour emprunter à David Hume, on peut dire que l’idéologie identitaire substitue des objets reliés au principe d’identité. Principe abstrait s’il en est, il s’oppose au réalisme, à l’empirisme organisateur et à l’approche historique de la nation que Maurras légua à De Gaulle. Tandis qu’Aristote utilisait ce principe dans le cadre de la logique formelle, son application dans le domaine de la connaissance et de l’expérience s’avère périlleuse. Le principe d’identité considère les choses comme fixes, alors que le réel est formé de continuité et de changement, et qu’il est sujet de l’Histoire. La Seine demeure, mais ses eaux vont. Il s’agit aussi d’un principe tautologique : A = A. Il est opposé au politique : la politique repose sur des relations à la fois intérieures et extérieures, elle implique une hiérarchie et elle vise à l’équilibre ou à l’harmonie, non pas à l’entité atomique et abstruse. Enfin, ce principe est proprement inhumain : regardez votre corps vieillir et souffrir, vous verrez comment se modifie votre « identité personnelle ».
Notion abstraite, l’identité d’un pays ne peut être définie que par un contenu arbitraire. Dérivant de l’anglais psychologique « identity » et apparue dans les années 1970, l’expression « identité nationale » est une dénomination problématique puisque, fondamentalement abstraite, elle appelle mécaniquement un programme sémantique compensatoire ; celui-ci s’avère déterminant et discriminant (au sens d’une opération intellectuelle), pour n’offrir en fin de compte qu’un contenu voué à la discussion et à la contestation. En effet, dans cette identité, certains placent la religion civile républicaine, d’autres la définissent par l’instinct de liberté annoncé par le mot « franc » ; d’autres la mettent dans la « diversité », d’autres encore dans la pensée des Lumières, dans le catholicisme romain, etc. De fait, l’identité d’un pays ne prend de consistance qu’à travers un capital culturel, historique, coutumier dont la marque évidente est la prolifération, l’instabilité et la diversité. Des identitaires nippons militent en ce moment contre le lait et la farine parce que ces produits sont d’origine occidentale ; allons-nous chasser le couscous, que l’on commença à cuisiner sous Louis XIV ? Le vin fait partie de l’identité de la France, mais nous n’apprécierions peut-être pas le vin servi à Dagobert. L’identité de la France au XVIe siècle n’est pas la même qu’au XIXe siècle, et elle n’est pas identique à celle du XIIe siècle. Sur le plan culturel et religieux, le christianisme fait partie de l’identité de la France, mais il n’en est pas une singularité : autour d’elle, l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne sont aussi des pays chrétiens. Le pays, dit-on, est marqué par l’héritage « judéo-chrétien » ou « gréco-chrétien », quand il est en réalité défini par la romanité, assimilatrice d’Athènes et de Jérusalem. Mais un tel héritage est aussi celui de l’Angleterre et plus encore de l’Italie. On comprend que le fameux colloque organisé par Sarkozy sur l’identité de la France (2010) ait abouti à une magistrale impasse. Tout le monde sait que la France s’est construite non pas sur une « race » ou sur un ensemble ethnique relativement homogène (comme le Japon), mais autour d’un État suffisamment fort, qu’elle procède d’une politique monarchique, dont la République jalouse secrètement l’efficacité motrice.
Cela ne signifie pas que le débordement migratoire serait un mythe, ni que l’immigration massive depuis Sarkozy, et surtout Macron, ne pose pas les problèmes que l’on sait : sécessionnismes, enclaves quasi étrangères, difficulté de l’intégration, pourcentage élevé de la criminalité, frèrisme, etc. L’immigration massive encouragée par l’Union européenne pour assurer une main d’œuvre à bas coût ne laisse pas d’inquiéter la plus grande partie des Français, y compris ceux qu’elle a adoptés depuis des décennies. La raison de ce désordre tient à la faiblesse de l’État, qui renonce à ses fonctions régaliennes et protectrices, à sa soumission volontaire aux instances européennes. Mais l’incurie se renforce de la négligence de l’État à traiter le problème démographique, corrélatif au problème migratoire. Se pose aussi la question de la compatibilité de l’Islam avec la France : il faut en tout cas faire la part entre les Musulmans (majoritairement pacifiques) et l’Islam, religion souffrant de déséquilibres intrinsèques impossibles à traiter ici. À cause de ces manquements, de l’incompétence des gouvernements et de trop nombreux parlementaires, typiques de ce que Maurras appelait « le char mérovingien de la démocratie », un nationalisme identitaire, à tendance raciste, est apparu, comme s’il y avait là une solution. Plutôt qu’un corps de doctrines solidement étayées, il s’agit de slogans et de polémiques militantes, qui assurent qu.il faut être blanc pour être français. Cela paraît historiquement très ironique lorsque l’on pense aux peuples colonisés que nous appelions français, aux Dom-Tom (que nos ethnicistes voudraient sans doute céder à l’Angleterre ou à M. Trump), ou bien à la Légion étrangère, où se trouvent quelques-uns de nos meilleurs soldats. Si Maurras s’inventait des ancêtres Maures, Pierre Boutang était le petit-fils d’un galochier piémontais. Lorsque nous avons des voisins, voire des parents d’origine africaine ou asiatique, nés en France, où leurs parents et leurs grands-parents sont nés, qui n’ont pas connu d’autre pays que celui de Jeanne d’Arc, comment pourrait-on les traiter comme des non-Français ou des sous-Français ? C’est manquer à la politique capétienne, qui est un principe de rassemblement et d’unité, que de tomber dans l’ornière ethniciste, dont on peut dire, quant à elle, qu’elle n’est assurément pas française.
On ne peut parler d’identité nationale ou d’identité française que d’un point de vue conventionnel et relatif, en sachant qu’il ne s’agit pas de substances fixes, et que ces dénominations sont incertaines. Le plus souvent, le combat identitaire exprime mal ce que traduisent plus exactement les expressions « besoin de tradition » et « reconnaissance des personnes enracinées ou patriotes ». Ce combat reflète le malaise d’une grande partie des Français dits de « souche », vilipendés par LFI, et négligés par ceux qu’obsède le multiculturalisme : malaise réel et compréhensible. Simone Weil n’était pas maurrassienne, mais c’est elle qui affirmait que l’enracinement était « le besoin les plus important de l’âme humaine ». Enracinement dans le réel et le vivant, et non pas adoration d’une image fixe, comme le réclame le mirage identitaire. Ce qui est souhaité, c’est une continuité historique de la France, qui relie le passé, le présent et le futur. Et cela est beaucoup plus exact et respectable. Pour cela, la France dispose d’une culture et d’une sensibilité qui restent débitrices du christianisme, y compris chez les athées (les non-Européens ne s’y trompent pas), de valeurs fondées par Rome, puis par l’Humanisme classique, qui agissent encore sous la pensée des Lumières, qui est leur héritière infidèle. La « Mère des Armes, des Arts et des Lois », à qui Du Bellay rendait hommage, offre un beau programme pour un millénaire, si l’on veut. La France est peut-être la francité, telle que la chantent Francis Ponge et Richard Millet en s’appuyant sur l’exemple de Malherbe. Une langue, avec son trésor littéraire, ses noms de lieux et sa longue mémoire. Tout cela peut être reconnu et compris par des Français non chrétiens et des Français par adoption, dans la mesure où ils comprennent eux-mêmes la réalité dans laquelle ils vivent. Encore faut-il que la France soit aimée, que l’on donne sa plus haute culture en partage, et que l’on cesse d’incriminer systématiquement son histoire.
Si, pour l’équilibre historique de la France, il convient de lutter contre le multiculturalisme à tout crin des Mélenchonistes, et de freiner au mieux l’immigration massive, il faut reconnaître aussi que la véritable clé de voûte, la plus juste, la moins partisane et la plus pacifique, ne peut être que le Roi. En attendant qu’une instauration se fasse, nous avons un pays, une nation et le patriotisme ; nous échoit l’idée d’une aventure commune qui doit rassembler les Français dits de « souche » et les descendants de ceux qui les ont rejoints loyalement, tous enfants d’une même mère. L’amour du pays, ou la bienveillance à l’égard de la France, doivent inspirer le sentiment commun des Français tels qu’ils sont aujourd’hui. Je ne pense ici ni au chauvinisme, ni à un patriotisme qui se paie de fanfaronnades : le véritable patriotisme, dont les poètes de la Pléiade indiquèrent la voie, consiste à agir hic et nunc pour le bien du pays, et pour le bien de nos concitoyens. Que puis-je faire pour la France ? Telle est la question politique à laquelle chacun se doit de répondre.
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