
Jeudi soir, le KVHV-Gand, l’association des étudiants catholiques flamands de Gand, a reçu dans les murs de l’université de Gand l’essayiste irlandais Keith Woods. Woods est l’une des voix les plus suivies de la jeune droite nationaliste irlandaise. Il s’est fait connaître par ses vidéos, ses émissions en direct et ses textes sur Substack, et il est l’auteur de Nationalism: The Politics of Identity. Devant les étudiants flamands, il s’est attaqué à une idée devenue dogme dans les facultés de sciences humaines : la nation serait une construction artificielle, née au XIXe siècle. Ignorer la force de l’identité nationale a causé, selon lui, « beaucoup de morts et de souffrances inutiles ».
Une orthodoxie universitaire
Keith Woods raconte avoir découvert la thèse dite « moderniste » sur les bancs d’un département de sociologie en Irlande, et l’avoir aussitôt trouvée contre-intuitive. Selon cette école, le nationalisme serait un phénomène récent, artificiel et illusoire, apparu avec la Révolution française ou la révolution industrielle. Formulée dans les années 1920 et 1930, cette idée s’est imposée dans les années 1980 et domine toujours la sociologie et une partie de l’histoire. Elle s’est diffusée bien au-delà des campus : les militants de gauche la reprennent sur les réseaux sociaux pour demander comment on peut être nationaliste alors que la nation aurait été inventée il y a 200 ans. Pour Woods, il est difficile de la contester à l’université, tant les chercheurs craignent d’être soupçonnés de défendre des idées nationalistes.
Au début du XXe siècle, libéraux et marxistes annonçaient la fin des nations. L’industrialisation avait effacé les identités locales et religieuses, et la nation devait connaître le même sort. Marx écrivait que le capitalisme dissout dans l’air tout ce qui est solide, et la mondialisation devait achever le processus. Keith Woods cite Hans Kohn, qui a forgé la distinction entre nationalisme « civique », jugé respectable, et nationalisme « ethnique », jugé tribal, et qui voyait dans l’indépendance nationale un « mythe du XIXe siècle ». Il cite aussi H. G. Wells et Bertrand Russell, partisans d’un gouvernement mondial.
La réalité a donné tort à ces prédictions. L’ONU comptait 51 membres fondateurs, elle en compte aujourd’hui 193, et un tiers de ces États portent le nom de leur peuple fondateur. Les guerres entre États ont reculé, mais les conflits ethniques sont plus nombreux qu’il y a 60 ou 70 ans : Arménie, Israël et la Palestine, Russes de l’est de l’Ukraine, guerres de Yougoslavie, et l’Irlande du Nord, la région la plus militarisée d’Europe depuis 1945. De nouveaux États apparaissent, comme le Soudan du Sud, et d’autres sont réclamés, comme le Somaliland.
Des théoriciens marqués par l’exil
Woods s’intéresse à la biographie des pères de la thèse moderniste, qui étaient presque tous des exilés ayant fui l’autoritarisme. Hans Kohn, né à Prague, passe par la Palestine sioniste avant de gagner les États-Unis. Ernest Gellner, le sociologue le plus influent sur la question, quitte Prague au moment de l’annexion nazie. Eric Hobsbawm, né à Alexandrie, fuit Vienne après l’Anschluss et devient en Grande-Bretagne l’un des grands historiens marxistes du siècle. Elie Kedourie, issu de la minorité juive de Bagdad, accuse la Grande-Bretagne d’avoir fabriqué le nationalisme arabe contre l’Empire ottoman, et d’avoir ainsi détruit l’Irak tolérant de son enfance.
Woods précise que leur parcours ne réfute pas leurs idées, mais qu’il les éclaire. Il reproche surtout à leur théorie son fond marxiste : la culture y serait toujours imposée d’en haut par les élites économiques, et les paysans comme les ouvriers n’auraient aucune autonomie culturelle. Hobsbawm admet ainsi l’existence d’un sentiment national anglais chez Shakespeare, mais le réserve aux élites lettrées, comme si le peuple ne pouvait pas le partager.
Des nations dès l’Antiquité
Pour Keith Woods, le débat est en grande partie une affaire de définition. Si l’on définit le nationalisme comme l’attachement d’un peuple qui se sent une ascendance commune à un territoire, avec l’idée que le pouvoir politique et le peuple doivent coïncider, alors il traverse toute l’histoire. Il explique cette constante par la nature humaine. L’ethnie est pour lui une parenté élargie, et la culture le moyen de la rendre visible au-delà du cercle familial. Il reproche aux sciences sociales du XXe siècle d’avoir écarté la biologie et d’avoir vu l’homme comme une page blanche.
Il en donne plusieurs exemples. L’Égypte ancienne n’a jamais considéré la Nubie ou le Levant conquis comme égyptiens, et sous la domination des Hyksôs, des princes égyptiens jugeaient indigne d’être gouvernés par des étrangers. La Perse peuplait de colons perses les territoires conquis, et l’inscription funéraire de Darius proclame qu’il est « un Perse, fils de Perse ». Hérodote parle d’une communauté hellénique de sang, de langue et de temples, et Isocrate fait de l’Hellade la patrie commune des Grecs. Malgré leurs divisions, les cités grecques s’unissaient face aux Perses et se retrouvaient aux Jeux olympiques. Woods cite aussi La Cité antique de Fustel de Coulanges. L’Israël antique, avec ses frontières définies dans le Lévitique et ses lois sur la filiation, réunit selon lui tous les critères de la nation.
Rome, souvent présentée comme le modèle de l’empire multiculturel, a longtemps gardé un noyau italien distinct des provinces. Woods cite Edward Gibbon, selon qui les peuples d’Italie avaient fusionné en une seule nation. La deuxième guerre punique en apporte la preuve à ses yeux. Hannibal appelait les peuples soumis à se libérer de Rome : les Celtes l’ont rejoint, mais les Latins et les Italiens sont restés fidèles, même après le désastre de Cannes. Au Moyen Âge, l’historienne Susan Reynolds montre qu’un royaume correspondait toujours à un peuple. Dans le Saint-Empire, émietté en centaines d’États, l’identité allemande s’est imposée au point que l’Empire s’est appelé « Saint-Empire romain de la nation allemande ». Dès le XVIIe siècle, des juristes comme Samuel von Pufendorf débattaient de l’unification de l’Allemagne.
La modernité a libéré la nation
Woods reconnaît aux modernistes une part de vérité. L’alphabétisation de masse, la presse, l’urbanisation et surtout la diffusion de la souveraineté populaire ont changé la forme du sentiment national. Mais ce sentiment existait avant de trouver une expression politique. Il souligne que les traditions nationales étaient souvent plus fortes à la campagne qu’en ville, et que bien des mouvements d’indépendance ont été menés par des ruraux. Sa formule résume la conférence : la modernisation « n’a pas créé le nationalisme. Elle l’a libéré et renforcé ».
La Première Guerre mondiale l’a démontré. Les marxistes prédisaient que les ouvriers refuseraient de mourir pour des élites capitalistes. Ils se sont au contraire mobilisés en masse pour leur nation.
L’Ulster, une leçon pour l’Europe
L’Irlandais a ensuite tiré les conséquences politiques de son analyse. Selon lui, les sociétés multiculturelles qui ignorent la question ethnique voient la vie politique se structurer en blocs, d’abord implicitement, puis ouvertement. Il cite le chercheur David Betz, spécialiste des guerres civiles au King’s College de Londres. Ces conflits ne connaissent que 3 issues : l’élimination d’une communauté, comme pour les Rohingyas, la séparation, comme dans l’ex-Yougoslavie, ou « l’ulstérisation ».
L’Irlande du Nord sert d’exemple. La partition y avait été conçue pour garantir une majorité unioniste, issue des colons principalement écossais, au détriment des nationalistes irlandais : exclusion de certains emplois publics, découpage électoral orienté. La répression du mouvement des droits civiques à la fin des années 1960 a radicalisé les 2 camps. Les nationalistes se sont tournés vers l’IRA et le Sinn Féin, les unionistes vers le Democratic Unionist Party de Ian Paisley et les paramilitaires. Ni la fermeté de Margaret Thatcher et d’Enoch Powell, ni la démocratie majoritaire n’ont réglé le conflit. C’est l’accord du Vendredi saint de 1998 qui y est parvenu, en reconnaissant 2 identités légitimes, un droit de veto pour chacune et un partage permanent du pouvoir. Le même principe a mis fin à la guerre de Bosnie, avec la Republika Srpska. En Irak, les Américains ont ignoré les fractures entre sunnites, chiites et Kurdes, et le conflit qui a suivi dure encore.
Indépendances et sécessions
Lors des questions, Keith Woods s’est montré pessimiste sur l’avenir des sociétés européennes multiculturelles. Il juge le vote par blocs ethniques désormais difficilement réversible et prévoit une forme de conflit civil lent, avec des séparations de fait à l’intérieur des États. Il voit dans les smartphones, l’intelligence artificielle et la crise de l’État-providence des forces de décentralisation. Il n’exclut pas de voir de son vivant l’indépendance de l’Écosse ou du pays de Galles, voire de la Catalogne, du Pays basque ou de la Flandre, une perspective qui n’a pas dû laisser son public gantois indifférent. Il rappelle qu’une fois acquise, l’idée de souveraineté populaire ne recule plus : il n’existe aucun nationalisme austro-hongrois, mais les nationalismes croate, serbe et bosniaque restent bien vivants.
Il a enfin évoqué la professionnalisation récente de la droite nationaliste en Europe : vidéos, maisons d’édition, coopération entre pays. Interrogé sur le modèle américain d’identité multiculturelle, qu’un Premier ministre belge a présenté en exemple dans un livre, il a répondu en demandant simplement si les États-Unis se portent mieux aujourd’hui qu’à l’époque de leur fondement anglo-américain.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire