La récente déclaration votée à l’ONU a repris toutes les thèses des études en victimologie pour accuser les blancs d’avoir perverti les sociétés africaines. Si l’historiographie établit ces conséquences, pouvons-nous en venir à justifier les revendications d’indemnisations ? La question dépasse le simple cas de la traite atlantique, car l’impact d’une demande solvable dévoie d’autres communautés dans le monde.
Alternative économique1 ayant jugé intelligent de s’insurger contre l’abstention sur la résolution 80/250 de l’ONU sur la traite atlantique, l’occasion est bonne de revenir sur le sujet déjà commenté2. Cette critique étant faite, il est temps d’établir les fondements de celle-ci.
La résolution aborde deux aspects : celui des populations ayant souffert l’esclavage avant les abolitions et les États africains fournisseurs de ce que l'on a surnommé le bois d'ébène.
Les dommages sont acquis et reconnus, puisque les territoires africains ont subi une saignée démographique et leurs sociétés sont considérées comme ayant été déformées par l’esclavage. Rappelons que les Africains vendus le furent largement par des groupes avoisinants, que ce soit par l’enlèvement, le pillage de guerre, la dette ou des processus judiciaires dévoyé sans que l’on puisse déterminer la part exacte de chaque source.
Ces procédés violents eurent de lourdes conséquences sur le développement des communautés africaines. Dans un papier de mars 20093, THE SLAVE TRADE AND THE ORIGINS OF MISTRUST IN AFRICA, Nathan Nunn et Leonard Wantchekon expliquent que les sociétés africaines souffrent encore d’une plus faible confiance dans leurs semblables en raison de l’esclavage. Cette conclusion est assez évidente au vu de l’ampleur du commerce triangulaire.
Ils localisent cette perte de confiance dans le dévoiement des structures sociales. Au fil du temps, les institutions se pervertissent pour fournir davantage de condamnés. Au début, l’enlèvement joue un rôle important, même si, sur la base des législations locales, il reste un crime il brise les liens sociaux et la confiance. Plus tard, on assistera donc à un glissement vers des "guerres" conçues en réalité comme un prétexte pour faire des prisonniers, "légitimement" transformés en esclaves, puisque le captif se voit épargner son existence biologique contre l’acceptation de son asservissement.
De même, les systèmes d’endettement furent avivés et les institutions judiciaires perverties pour produire davantage de captifs. Ainsi, la légitimité des institutions fut consommée pour nourrir la traite au prix d’un affaiblissement des structures étatiques et sociales en Afrique. La colonisation, la corruption et l’affaiblissement sociétal actuel auraient au moins une source dans ces faits dramatiques.
L’offre de biens européens pour payer les esclaves est jugée responsable de ces évolutions destructrices pour les peuples africains, elle fonde donc la réclamation d’une justice réparatrice.
Tous ces torts sont bels et bons, mais oserons-nous le rappeler : l’esclavage existait déjà en Afrique4. L’Occident se greffe sur des systèmes déjà en place auxquels il donne une ampleur nouvelle en raison de sa demande. Chose étrange, cet aspect demeure rarement pris en compte dans les analyses. Or, il joue un rôle, car, face aux pays occidentaux, bien des sociétés ont opté pour des politiques différentes.
Ainsi, la Chine, le Japon ferment leurs ports aux Occidentaux. Par racisme, peut-être, mais surtout, car leurs dirigeants perçoivent le potentiel déstabilisateur de l’arrivée des marchands occidentaux. Ceux-ci sont suivis de missionnaires, d’armes qui changent les rapports de force. Exactement comme en Afrique !
Certes, ces blocus seront brisés par l’intervention des marines occidentale. Les canons du commodore Perry forcent le Japon à s'ouvrir, tandis que la Grande-Bretagne, aidée de la France, impose l’ouverture du marché chinois lors des guerres de l’opium.
Ce précédent invite à réviser l’analyse de l’innocence africaine ! Loin de fermer leurs ports, les chefs africains accordent des comptoirs, des privilèges commerciaux. Ils désignent des hommes pour négocier avec les marchands européens et capter ainsi les profits de la traite.
Certes, un navire occidental armé représente une menace, mais l’histoire militaire montre les limites de portée des pièces de cette époque. À peine quelques centaines de mètres. Autrement dit, les Occidentaux ne pouvaient pas dépasser le littoral sauf à accepter d’engager de lourdes campagnes sur des territoires hostiles au sens naturel.
Non pas l’hostilité des populations, mais celle du milieu5. Terre de maladie endémique, l’Afrique ne saurait être conquise de manière pérenne. L’Afrique est d’ailleurs considérée du temps de Louis XIV comme la tombe de l’homme blanc. Aucun hasard d’ailleurs, si la colonisation est contemporaine de l’invention de la quinine6 en 1820.
Avant, entrer en Afrique suppose d’accepter une insoutenable attrition. Ce facteur géographique confère à l’Afrique un redoutable avantage défensif.
Sur cette base, la menace militaire peut être exclue. La question se pose alors : qu’offraient les Européens de si irrésistible pour justifier la vente de ses voisins ?
L’histoire mentionne essentiellement les biens suivants : des armes, du fer, de l’alcool et des tissus. Donc des produits qui exigent un investissement assez lourd pour établir des fonderies, des distilleries ou des manufactures. La Chine, le Japon qui disposaient de secteurs artisanaux développés et connaissaient la poudre pouvaient plus facilement s’en passer.
Cependant, notons que les royaumes africains n’ont jamais fait d’efforts pour substituer leurs propres fabrications à celles des Européens. Pire, une large partie de la demande est menée par les entreprises d’augmentation de l’exploitation d’esclaves. Les armes donnent de la puissance aux armées pour piller les royaumes voisins. Le fer fourni les outils pour étendre les champs, mais, et la précision compte : souvent pour cultiver du maïs ou du manioc, des plantes obtenues d’Amérique du Sud. Elles permettent la réduction en farine qui nourrit les armées en campagne et les colonnes d’esclaves. En clair, une partie de la demande sert l’investissement initial pour augmenter les prises.
Les royaumes africains auraient pu tenter d’établir des accords de protection mutuelle, pour diminuer la menace ; ils ont préféré se battre, piller les voisins (donc développer l’insécurité) au lieu de faire bloc pour défendre les leurs !
En moins bonne position économique que l’Asie aujourd’hui7, l’Afrique collabore davantage sur le lobbying et les bons sentiments. Seulement, ses plaintes d’aujourd’hui doivent aussi être pesées à la hauteur des options non exercées par ses dirigeants qui ont, systématiquement, opté en faveur des commerçants européens !
En ce sens, le cas africain est pertinent pour fournir un outil d’analyse. De nos jours encore, beaucoup accusent les Blancs de favoriser la prostitution en Asie du Sud-Est. Le même débat dans les mêmes termes : cette prostitution existait avant l’arrivée de nos touristes et les États concernés pourraient prendre des mesures pour la restreindre. Si des responsabilités peuvent être imputées à certains Occidentaux8, nous n’avons pas à porter celle de la faiblesse des vendeurs !
La victimisation est certes un art qui exige un méchant coupable de tout ; la réalité demeure pourtant nettement plus complexe et bien moins agréable pour les plaignants.
1Esclavage : au-delà de l'abrogation du Code noir, la nécessité des réparations | Alternatives économiques
7L’Afrique fut longtemps pénalisée par une transition démographique plus tardive qu’en Asie. Celle-ci a dilué la croissance de la richesse par tête. Toutefois, forte de ses richesses, avec une transition démographique désormais avancée, l’Afrique a probablement des perspectives plus radieuses que l’Asie d’ici un siècle.
8Ce qui n’empêche pas de leur offrir un séjour carcéral chez nous pour prolonger leurs vacances.
https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/l-esclavage-du-a-l-occident-270698

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