
Nous vous proposons ici la lecture de la préface de la nouvelle édition de l’ouvrage, paru aux éditions de Flore, écrite par Frédéric Rouvillois. Certes, sous forme d’article, elle est un peu longue, mais nos fidèles lecteurs, conquis par le texte, ne manqueront pas d’excuser cette prolixité qui, en fin de compte, n’en est pas une tant le sujet est riche.
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par Frédéric Rouvillois
Paru d’abord en feuilleton, du 8 au 12 octobre 1903, dans le quotidien monarchiste la Gazette de France, puis, à partir du 4 novembre, sous la forme d’une brochure vendue dix centimes, le Manuel du royaliste de Firmin Bacconnier est l’un des rares exemples d’un « catéchisme » royaliste, un genre pratiquement réservé à la gauche, républicaine, révolutionnaire ou socialiste. Il ne s’agit pas d’un détail sans importance mais de l’indice tangible d’une mutation majeure, à la fois des responsables monarchistes, qui comprennent qu’il est temps de sortir de leur tour d’Ivoire, et du public potentiel, qui désormais ne se limite plus à une élite d’intellectuels capables de lire des ouvrages longs et complexes, ou à des populations traditionnellement catholiques et monarchistes, qui n’ont nul besoin d’être converties à un royalisme auquel elles adhèrent depuis toujours, et ce, qu’elles appartiennent à l’aristocratie, à la bourgeoisie ou à la paysannerie. Avec ce nouvel outil de propagande, l’objectif est de « royaliser le pays », ou plus exactement, de le « re-royaliser », les monarchistes, légitimistes et orléanistes, n’ayant en effet perdu la majorité à la Chambre des députés, puis au Sénat, qu’une vingtaine d’années auparavant, même s’il est vrai que le nombre de leurs représentants et leur impact politique s’effondre depuis le début des années 1890 et le « Ralliement ».
Comme le fait observer Olivier Dard, cette période est aussi celle de la « mise sur orbite » d’un grand parti catholique, l’Action Libérale Populaire (ALP), fondé par d’anciens royalistes comme Jacques Piou, « l’homme du Ralliement », et le comte Albert de Mun, celui du catholicisme social : un parti dont l’objectif principal est d’intégrer des catholiques, jusque-là attachés à la monarchie, dans une République qui non seulement reste anticléricale, mais qui semble l’être de plus en plus, avec l’idée de la réformer de l’Intérieur. Créé en 1901, ce parti vient de remporter un succès significatif aux élections législatives de 1902, formant un groupe de quatre-vingts députés principalement issus de la mouvance monarchiste ou de l’ancien « groupe antisémite » d’Édouard Drumont. Face à ces conservateurs honteux, à ces royalistes qui n’osent plus dire leur nom ni défendre leurs idées, la mise en place d’une propagande populaire trouve évidemment un sens nouveau : d’où, la rédaction du Manuel, qui sans inutiles attaques ad hominem, n’en conteste pas moins la démarche qui a conduit à la création de l’ALP : « Nous sommes les plus faibles, donc il faut céder, céder d’abord ceci, et puis ceci, et cela, et cela encore ». « Jamais des citoyens dignes de ce nom », rétorque Bacconnier, « ne voudront tenir un pareil langage ni s’y rallier » – le terme n’a pas été employé par hasard. « Sommes-nous les plus nombreux ou les moins nombreux ? Peu importe : nous pouvons être les plus forts ».
À ce propos, on notera aussi, dans la préface, une remarque importante de Maurras et qui vaut pour l’ensemble des « néo-royalistes », autrement dit, pour le Manuel de Firmin Bacconnier comme pour l’Enquête qu’il est en train de mener, et qu’il n’achèvera que six ans plus tard : dans les deux cas, souligne-t-il, l’innovation ne concerne que la méthode, les objectifs et la démarche scientifique, pas le fond ni les conclusions, qui se situent explicitement dans le prolongement de la tradition contre-révolutionnaire : et d’évoquer Bonald, cité par Bacconnier comme il le sera « dans cette Enquête sur la Monarchie, qu’on a accusée, bien à tort, d’originalité comme de nouveauté. L’Enquête », poursuit Maurras, « n’a fait qu’adapter aux nécessités du moment une doctrine aussi ancienne que la France et que la civilisation. Bonald nous en avait donné des formules qui sont peut-être les plus fortes qu’on eût présentées depuis Bossuet. Il suffisait donc de traduire dans la langue moderne ces deux maîtres, auxquels je ne peux m’empêcher d’associer Auguste Comte, (à mon sens, le plus grand des trois), en utilisant les études accumulées par leurs successeurs et par leurs devanciers ».
Pour revenir au petit livre de Bacconnier, on observera attentivement son titre : Manuel du royaliste, et non du royalisme. L’objectif n’est pas d’expliquer la doctrine – comme le fera plus tard le (faussement modeste) Petit Manuel de l’Enquête sur la monarchie, 228 pages en caractères serrés dont l’Avis au lecteur précise qu’il est « destiné à répandre l’idée et la méthode de l’Enquête ». Ce n’est non plus de la synthétiser, ainsi que s’y emploie Maurras avec Dictateur et roi, qu’il présente en cette même année 1903 comme « la préface naturelle » aux réflexions qui « ont pu contribuer à la nouvelle évolution royaliste ». Il s’agit, avec ce Manuel, d’en proposer une version abrégée et « populaire », un « résumé » indispensable au travail de propagande. Le Manuel est donc conçu comme un moyen de répondre brièvement, clairement et simplement aux questions sommaires que pourrait (se) poser le premier venu sur la royauté et sur les raisons apparemment baroques qui justifient sa défense, cent-dix ans après la mort de Louis XVI et trois décennies après le renoncement du comte de Chambord. Des questions auxquelles tout royaliste a forcément été confronté, qu’il ait milité sous la présidence d’Émile Loubet, comme Firmin Bacconnier, sous celle d’Albert Lebrun, comme Pierre Boutang, ou sous celle d’Emmanuel Macron, questions dont la plus banale est l’inénarrable « Et si le roi était fou ? », et la plus importante : « Ne serait-il pas plus raisonnable de laisser les gens choisir eux-mêmes leur chef ? ». En bref, le Manuel du royaliste ne se veut rien de plus qu’un outil de propagande. C’est en cela qu’André Buffet déclare à la Gazette de France que « le manuel est complet et il n’y a rien à reprendre ». C’est pour cela également que l’éditeur insiste sur l’importance du portrait du Prince, le duc d’Orléans, destiné à manifester l’incarnation de l’idée monarchique dans une personne : « Hier samedi, de nombreuses demandes du Manuel de Firmin Bacconnier nous sont arrivées de tous les points de la France, et nous serions en mesure de livrer les premiers exemplaires sans les retards apportés à la gravure du portrait du Prince. Nous avons pensé, en effet, qu’un Manuel du royaliste serait incomplet sans un beau portrait du Roi ; aux principes de la politique française, doit être associée l’image du Chef de la Maison de France, l’héritier des fondateurs de notre Nation qui, pendant huit cents ans, ont représenté ces principes vitaux ».
Conçu pour un public impatient de bénéficier de ce type d’ouvrage de combat, le Manuel du royaliste va connaître immédiatement un large succès, pour la plus grande irritation des républicains, qui observaient depuis une dizaine d’années le royalisme disparaître peu à peu du paysage politique. C’est ce que raconte Maurras en se tenant les côtes, ravi du bon tour que le Manuel vient de jouer aux ennemis de la royauté : « Aux premiers jours de l’Enquête sur la Monarchie, les républicains écrivaient : — Cela peut être vrai, mais comme c’est abstrait, dur, sec et pénible à s’assimiler ! Passe-temps de docteurs ! Jamais vous ne pourrez gagner ainsi la foule ! Vous êtes bien incapables d’aller au peuple !
Depuis que le Manuel de Bacconnier, vendu en moins d’un mois à 60 000 exemplaires, court les faubourgs des grandes villes et les hameaux de la campagne, les républicains commencent à crier que nous abusons de la simplicité et de l’ignorance.
L’un d’eux, M. Fernand Rabier, député du Loiret et collaborateur de l’Aurore, disait l’autre jour, tout naïvement, la surprise et l’inquiétude que lui causaient les vifs progrès du Manuel du royaliste dans les localités de sa circonscription. Décrivant avec une ignorance primaire les horreurs et les hontes de l’Ancienne France (famine et Parc aux cerfs, comme vous savez !) le bon député-journaliste déplorait les retouches que ce dangereux Manuel ne manquerait point d’apporter à son véridique tableau. M. Fernand Rabier plaignait donc les pauvres d’esprit exposés sans défense aux cyniques mensonges de ce détestable et perfide Bacconnier ; mais en revanche, il se félicitait, lui et quelques autres fortes têtes de ses amis, d’échapper par l’immensité de son savoir, à la peste du Manuel ».
Le 29 janvier 1910, un journaliste de La Savoie républicaine signale qu’avant le banquet organisé à Chambéry pour la fête des Rois, trois Camelots venus exprès de Grenoble, « par leur voix sonore et leur belle attitude, ont fait sensation à la sortie des messes de la Cathédrale et de Notre-Dame, et ce qui est mieux, ont réalisé une vente merveilleuse de numéros de l’Action Française et de brochures Manuel du Royaliste ». Même remarque dans le Journal du Midi du 10 octobre 1910, à propos d’une réunion organisée près de Nîmes, à Saint-Quentin-la-Poterie sous l’éminente présidence de M. de Pougnadoresse : « À la sortie les camelots vendaient l’A-B-C du Royalisme social et le Manuel du Royaliste de Firmin Bacconnier. Les exemplaires s’enlevaient. La propagande est ainsi toujours active ; nos amis ne connaissent pas le découragement. Ils ont la foi qui fait les vainqueurs ».
Maintenant, un siècle et vingt ans après la parution du Manuel, la vraie question est de savoir pourquoi le lire, et d’abord, comment.
Que l’on soit un intellectuel organique, un militant de base ou les deux à la fois, il est bien évident que l’on ne peut aborder un tel ouvrage sans prendre en compte le fait que le monde où nous vivons a quelque peu changé depuis 1903 : le monde, et les problèmes politiques et autres qu’il pose aux royalistes, et au royalisme.
Certains de ces problèmes, jadis essentiels, ont tout bonnement disparu : la question du parlementarisme, par exemple, évidemment majeure durant la première moitié du XXe siècle, a fini par être neutralisée par la mise en place de la Ve République, dont l’un des résultats les plus tangibles fut d’enlever au Parlement sa place dominante et de réaffirmer le rôle déterminant du pouvoir exécutif… D’autres n’ont plus la même actualité (la franc-maçonnerie, même si les lecteurs du Da Vinci code diront le contraire), ou se sont transformés, parfois radicalement : c’est le cas de ce que l’on appelait à l’époque « la question juive ». Le lecteur du Manuel constatera à ce propos que si cette dernière apparaît, elle n’est en réalité qu’assez peu présente, ce qui ne manquera pas de surprendre ceux qui s’obstinent à considérer le royalisme maurrassien comme fondamentalement antisémite. Si tel était le cas, la question reviendrait à chaque page, à chaque ligne, sur un mode obsessionnel, comme c’est le cas dans les articles hallucinés du publiciste Édouard Drumont ou dans les brochures monomaniaques de la Ligue antisémitique, pour qui le Juif est le mal en soi, ou l’unique cause du mal. Dans le Manuel du royaliste et dans la préface de Maurras, il n’apparaît qu’à trois ou quatre reprises, soit en tant qu’allié naturel du régime républicain, soit comme menace contre la nation (ayant d’autres allégeances), soit en tant que (l’un des) bénéficiaire(s) du capitalisme déréglé issu de la Révolution par l’intermédiaire de la loi Le Chapelier. Ce n’est pas contre « le Juif » en tant que tel que l’on en a, mais contre des périls spécifiques (La République, l’internationalisme, le capitalisme anarchique) auxquels on le rattache. Ce qu’il faut en déduire, si l’on procède honnêtement, c’est qu’il existe certes une dose d’antisémitisme dans le néo-royalisme maurrassien, mais que celle-ci n’est nullement dominante : elle est même secondaire, consécutive et largement conjoncturelle, l’introduction de cette thématique très populaire ayant visé pour l’essentiel à mordre sur un public d’ouvriers, d’employés ou de petits commerçants qui y était particulièrement sensible et qui, jusqu’alors, boudait ostensiblement le royalisme en raison de ses accointances supposées avec la haute bourgeoisie juive incarnée par Arthur Meyer, le directeur du grand quotidien conservateur Le Gaulois.
Mais ce que le royaliste de bonne foi est obligé de constater un siècle et vingt ans après, ce n’est pas une disparition, mais bien une inversion du « problème juif » – alors que les positions les plus vigoureusement nationales sont défendues au premier chef par des Juifs (Éric Zemmour, Alain Finkielkraut, Élisabeth Levy), que certains des plus brillants héritiers de Maurras, de Pierre Boutang à Gérard Leclerc, se sont illustrés dans le débat avec les grands penseurs juifs (Daniel Halévy, Martin Buber, Emmanuel Lévinas, Georges Steiner, Jean-Marie Lustiger), et que les thèses antisémites sont revenues à l’extrême gauche, là où elles avaient fleuri à l’origine, tout en se combinant avec un discours violemment antinational, pro-migrant et communautariste.
Enfin, certains autres problèmes sont apparus, inimaginables au début du XXe siècle, qu’il s’agisse de la dissolution de la souveraineté française dans l’ensemble européen, des migrations de masse, de la remise en cause radicale du modèle de la famille et de la paternité, de la mécanisation et de la robotisation du monde, de l’atome, du transhumanisme et maintenant de l’intelligence artificielle : autant de mutations qui, bien entendu, perturbent le catéchisme de Firmin Bacconnier – qui, au fond, s’adressait à un homme qui pour l’essentiel était le même que celui auquel parlaient Aristote, Descartes, Bossuet ou Bonald, un homme identique à lui-même au sein d’un monde à peu près stable, mais qui ne va plus le rester bien longtemps : c’est en 1903, au moment précis où paraît le Manuel, que les frères Wright construisent le premier avion à moteur.
En résumé, à la question du « comment ? » (lire cet ouvrage), la réponse s’impose d’elle-même : avec un regard critique, une distance suffisante et une méfiance à l’égard des anachronismes : pas question de plaquer sur les réalités actuelles l’ensemble des analyses développées il y a douze décennies. S’il faut le lire, c’est de façon pondérée, réfléchie, en se demandant à chaque instant comment l’outil que l’on a en main pourra servir la cause telle qu’elle se présente aujourd’hui.
De là, on passe donc à la question du « pourquoi ? » – pourquoi est-il pertinent de lire aujourd’hui ce petit ouvrage de cent-vingt ans ?
Eh bien, s’il est pertinent et utile de le faire, c’est précisément parce que les nouveaux problèmes – ceux qui échappaient forcément à Bacconnier et dont on pourrait croire qu’ils le rendent obsolète –, accroissent au contraire son intérêt et l’urgence de sa lecture. Ce qui a changé rend en effet plus pressante que jamais la nécessité d’agir afin de conserver ce qui est vraiment précieux ; ce qui fonde la civilisation, et qui paraît, en même temps que celle-ci, infiniment plus fragile qu’il y a cent-vingt ans, où un certain ordre naturel, le respect de certains principes, l’amour de la patrie, semblaient aller de soi à toute personne normalement constituée. À l’époque, seuls les monstres et les fous échappaient à la règle commune, et l’essentiel pouvait paraître hors d’atteinte, ce qui n’est malheureusement plus le cas de nos jours. Sur ce plan, ce que le philosophe anglais sir Roger Scruton, appelait « l’urgence d’être conservateur », et que nous appellerions, nous, « l’urgence d’être monarchistes », est donc plus grande que jamais, même si sa mise en œuvre et sa réalisation n’ont jamais semblé aussi difficiles. D’où l’intérêt de lire, de relire et de faire lire ce précieux petit manuel.
https://www.actionfrancaise.net/2026/10/16/le-manuel-du-royaliste-de-firmin-bacconnier/
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