
Par Morgan Cordier
De mes vieux souvenirs de collégien, les régions françaises n’intéressent l’Éducation nationale que pour leur géographie et leur développement économique, et si vous voulez en connaître un peu leur culture, il faut attendre les toutes dernières années du lycée pour s’en approcher superficiellement par le mince biais de cours optionnels de provençal pour notre région, que beaucoup d’écoliers ne considèrent que par intérêt pour gagner quelques points supplémentaires dans la course à la moyenne au baccalauréat. Comment pourrait-il en être autrement quand un siècle entier a écrasé par l’uniformisation toutes les cultures qui enrichissaient autrefois la France diverse.
Une région ça se vit ! Ce n’est pas qu’un argument commercial pour attirer les touristes sur nos plages et les ingénieurs étrangers dans nos entreprises de haute technologie. Il est inconcevable de dire qu’une région française n’est que ceci ou que cela. Notre Provence est à la fois cigale et fourmi, paysanne et maritime – Frédéric Mistral était un pur terrien quand son héros Calendal, ce chevalier méridional, était un pêcheur d’anchois – mais aussi artiste et maraîchère et encore beaucoup d’autres choses. En Provence, vous pouvez être marin, guide touristique, scientifique, éleveur de chèvres, vivre plan-plan ou à toute allure sur le circuit Paul Ricard.
La Provence a tout d’une grande. Sauf la mémoire qui, elle… flanche. Elle a un peu tendance à oublier son plus beau trésor : sa langue ! C’est vrai, un Français du nord ne comprendra pas forcément tout ce que pourra lui raconter un Marseillais sur le Vieux-Port car la langue provençale a bien modifié la langue nationale en l’adaptant localement dans ses tournures et en y intégrant un moulon (tiens ! mon correcteur d’orthographe le souligne en rouge, je ne comprends pas pourquoi, c’est quand même un mot courant !) de mots du midi. Mais cette spontanéité à miter le langage national par le parler provençal est une facilité paresseuse, comme le folklore bien distrayant nous soulage de l’effort de vivre quotidiennement nos us et coutumes. Parce que de nos jours si le provençal est riche de son histoire et de son aisance à inventer des mots grâce à sa souplesse, comment traduire en français « cambaru » qui attribut de longues jambes à tout être vivant ou bien « meireja » qui signifie aimer et assister sa mère, sa pratique devient dérisoire. Dérisoire en nombre de locuteurs mais aussi dans le second sens de ce mot, ridicule pour beaucoup de Provençaux. Pourquoi apprendre une langue régionale moribonde quand on peut se faire comprendre dans le monde entier en anglais. Voilà notre fainéantise. Pourquoi une personne bien faite ne parlerait-elle pas le provençal, le français et l’anglais ? Ces pauvres individus ont perdu leur âme humaine, comment ne pas ressentir le bonheur d’être d’ici en savourant la musicalité du provençal qui, en étant un peu chauvin, est du français en plus beau ! Faut-il rappeler que le provençal est la langue par excellence de la poésie, des troubadours qui ont fait rayonner la culture de notre région dans toute l’Europe et à travers les siècles, ou encore que ce sont les Félibres du XIXe siècle qui ont valu un prix Nobel à la France grâce à l’œuvre typiquement provençale « Mirèio » de Frédéric Mistral et ses dizaines de traductions à partir du provençal dans le monde entier jusqu’au Japon ?
Quoi que fassent nos régions amies françaises, je crois que « l’empire du soleil », comme Mistral appelait la Provence, a quelque chose en plus. Un exemple très rapide ? Pourquoi les Parisiens si fiers de leurs terrasses de café, se jettent-ils sur les nôtres quand ils arrivent chez nous ? Je pense que notre douceur de vivre leur fait du bien ! Eh bien, c’est ça la langue provençale, c’est une charmante musique qui donne envie de profiter de la vie. Et pourtant cela ne doit pas nous endormir, il faut maintenir l’estrambord, ce débordement de vie provençal, l’allant qui vous pousse à gravir les montagnes. Le trésor du Félibrige doit être pris à pleine brassée pour qu’il s’épanouisse pour des siècles et des siècles. Il en est déjà à plus d’un millénaire !
Et même si certains se sentent des bouffées indépendantistes et rancunières envers l’intrusion des gens du nord et de « leur » langue, ils font fausse route, la France n’est pas contre nos cultures régionales. Ils n’ont pas compris que la France et la République ne sont pas interchangeables.
Dans notre inconscient, reste la croisade contre les Albigeois lors de laquelle les ambitions personnelles et politiques se sont conjuguées aux buts religieux, mais le contexte d’une féodalité explique bien des attitudes et des intérêts. Des seigneurs méridionaux ont combattu aux côtés des seigneurs du nord. Il faut aller au fond des choses avant de s’aventurer dans l’histoire. Événements malheureux et regrettables, mais c’est la loi d’une époque. L’esprit de la royauté française a toujours été de rassembler l’aire française pour en constituer un pays naturel et fier.
Et c’est bien à l’esprit de la fameuse ordonnance de Villers-Cotterêts qu’il faut se référer et non aux sous-entendus anachroniques pour comprendre que François Ier a souhaité rendre la justice en français dans son royaume pour que tous ses sujets puissent en bénéficier, car le latin n’était plus que l’apanage d’une élite. En aucun cas son intention était d’arraser toute culture régionale. Une preuve ? En Provence vers 1789, soit 250 ans après ledit édit, les locuteurs du provençal étaient environ 80 à 90% de la population et les francophones réels (capables de parler le français) autour de 5 à 10%. La monarchie n’était pas une machine à broyer les identités, la langue française devait servir le bien commun, être une lingua franca pour unir le royaume et non l’uniformiser.
En revanche, il n’en va pas de même avec le couple féroce Révolution-République. En 1790, un simple discours regrettant la destruction des provinces françaises décrétée avec orgueil par des têtes uniformisantes, a valu à Jean-Joseph Pascalis, membre du parlement de Provence, d’être pendu devant chez lui par les sbires des syndics révolutionnaires, après une chasse à l’homme, et sa tête détachée, promenée dans les rues aixoises. Consternant… La Provence résistait encore dans son quotidien aux aléas politiques du si mouvementé XIXe siècle où la France se cherchait avant de se perdre dans l’instauration funeste de la République en 1870. L’École de Jules Ferry a éradiqué toute identité régionale, un seul individu français devait en sortir formaté afin de pouvoir être manipulé par l’État central. Et toutes les républiques sont en cause, la Constitution de la Ve annonce dès son deuxième article que le français est sa seule et unique langue, ce marteau d’airain qui se dresse contre toute velléité de restauration de nos richesses langagières françaises. Et comme je le signalais plus haut, les républicains les plus motivés de chez nous, et pourtant jouant de démagogie régionaliste, n’hésitent pas à débaptiser autoritairement le nom de notre Provence pour devenir le « Sud ». Le sud de quoi, de qui ? Il me semble que le Roussillon et la Corse sont bien plus au sud de l’administration centrale que nous. Lamentables et surtout incultes !
Et pourtant… le provençal se marie si bien au français, ces deux sœurs jumelles s’enrichissant l’une l’autre. En ce siècle se vautrant dans le globish misérable, les sœurs latines doivent se soutenir, condition essentielle d’un salut culturel. Il est emblématique et amusant de lire en tête du très officiel site en ligne de la Cité internationale de la langue française-Château de Villers-Cotterêts : « L’ordonnance de Villers-Cotterêts, quésaco ? », qu’il serait d’ailleurs plus juste d’écrire « Qu’es acò » !
Le but du Félibrige énoncé si simplement par Frédéric Mistral dans son discours en 1868 proposait l’enrichissement et non l’exclusion : « Il faut qu’il sache, notre peuple, que nos ancêtres se sont annexés librement mais dignement à la généreuse France : dignement, c’est à dire en réservant tous les droits de leur langue, de leurs coutumes, de leurs usages et de leur nom national. Il faut qu’il sache, notre peuple, que la langue qu’il parle, a été, lorsqu’il l’a voulu, la langue poétique et littéraire de l’Europe, la langue de l’amour, du Gai-Savoir, des libertés municipales, de la civilisation… »
La Provence est terre de couleur, de poésie, de modernité, d’ouverture, de contraste… elle est un épanouissement quotidien. Étrangers, venez la rencontrer ; Provençaux, faisons-la vivre dans son identité, c’est comme cela que nous tendrons à l’universel et longo maï !
https://www.actionfrancaise.net/2026/08/17/le-soleil-la-mer-et-le-provencal/
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