lundi 13 avril 2026

La démocratie-1ère partie : quelques réflexions sur la démocratie…

 

Cette semaine nous vous proposons de parler « démocratie ». Toutefois pour être convenablement traité, le sujet exigerait à l’évidence un long séminaire d’étude, mais pour une présentation succincte plusieurs options paraissent possibles : 1/- Un balayage historique, inévitablement ennuyeux des constitutions françaises depuis que nous sommes censés être en démocratie ; 2/- Une revue philosophico-politique des penseurs considérés comme les pères intellectuels de la démocratie ; 3/- Un exposé « neutre » des caractéristiques du ou des régimes démocratiques.

Il semble toutefois plus vivant et original de dévoiler, au-delà des nombreuses théories de la démocratie, sa réalité, telle que la révèle sa mise en œuvre et surtout ce qu’elle est devenue en se demandant s’il s’agit d’un simple accident ou plus profondément du déploiement logique de son essence.

Pour mieux en comprendre ses pathologies et le désamour dont elle est aujourd’hui victime, il est nécessaire de décrire le fond de tableau post-moderne qui constitue la matrice incontournable de toute réflexion politique.

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Par Antoine de Crémiers

Pour commencer, quelques citations qui esquissent quelques parties de ce tableau.

La première est de Dominique Strauss-Kahn, lors d’un discours qu’il prononça à Bruxelles au mois de mars 1999 : « La croyance dans le progrès s’est peu à peu envolée. Beaucoup perçoivent désormais le progrès technique comme un danger, le progrès économique comme un mensonge, le progrès social comme un mirage et le progrès démocratique comme un leurre ».

La deuxième est de Woody Allen : « Aujourd’hui plus qu’à aucun autre moment de l’histoire, l’humanité se trouve à la croisée des chemins. D’un côté le désespoir et l’impuissance absolue, de l’autre l’extinction totale. Prions Dieu pour que nous ayons la sagesse de faire le bon choix ».

La troisième est de Jean Dutourd : « L’homme est comme de la gélatine, enlevez le bocal et il se répand ».

En préambule, quelques précisions nécessaires

Si mon propos traduit la réalité de notre « Bel aujourd’hui », une évidence apparaît, le mot le plus répandu pour caractériser le présent, c’est la crise, elle est partout, rien n’échappe, tout est en crise ; mais le mot est tout à fait inapproprié, c’est un euphémisme rassurant, car il ne s’agit pas d’une crise ! Mais de bien autre chose. Une crise en effet, est un excès, un paroxysme (Crise de nerfs, crise de larmes) un trouble (crise de conscience) ou un manque comme la crise du logement. Et pour chaque pathologie, il y a un traitement possible, une thérapie. Et cet autre chose, c’est une rupture de civilisation, un effondrement qui nous plonge dans l’inconnu et dont la caractéristique première est d’interdire les replâtrages…

Il faut donc éviter de commettre une erreur de perspective qui refuse de voir la post modernité comme absolue nouveauté. Tous, ou presque communient dans un même anachronisme, victimes d’un postulat continuiste, raisonnant comme si… Nous étions simplement plongés dans une crise, majeure assurément, d’une modernité parvenue à son paroxysme. Balbutiant une déploration conservatrice beaucoup continuent de voir le temps présent dans le droit-fil et le prolongement de ce qui l’a précédé, vision rassurante car la crise, quel que soit son intensité est toujours susceptible d’être surmontée.

Or, ce n’est pas une crise que nous vivons, mais une rupture comme l’histoire n’en a jamais connue.

L’idole démocratique !

Écrivain, journaliste et éditeur, Jean-Claude Guillebaud, après La trahison des LumièresLa tyrannie du plaisirLa refondation du monde, nous livre Le goût de l’avenir. Démarrage sur les chapeaux de roue : « Sans le savoir, nous sommes déjà entrés dans un nouveau monde. Nous avons du mal à penser véritablement la prodigieuse mutation anthropologique et historique dont nous sommes les témoins inquiets. Nous nous sentons de moins en moins capables d’agir sur le cours des choses ».

Panne, crise, déclin… C’est bien autre chose qui se déroule, nous posant là, plongés dans la profondeur vertigineuse de cette rupture historique et anthropologique que nous sommes en train de vivre.

Reprenant une formule d’Illya Prigogine, Guillebaud accélère : « La grande bifurcation qui s’est produite va bien au-delà d’un séisme comparable à celui des Lumières, d’un basculement analogue à la Renaissance, voire d’un engloutissement du monde ancien comme la fin de l’empire romain… La rupture qui est la nôtre est plus radicale, une telle transformation n’est plus réductible aux raisonnements historiques ou anthropologiques habituels, sa description échappe aux anciennes catégories mentales de sorte que la pensée elle-même est confrontée au paradoxe suprême, elle doit découvrir quelque chose qu’elle-même ne peut encore penser ».

KO ? Pas encore… Attendez, notre bouillant essayiste poursuit : « Devant l’énormité de la mutation historique qui nous assaille, la seule question qu’il convient de poser est la suivante : à quoi employais-tu ton énergie, mon frère, lorsque le temps sortait de ses gonds et que vacillait l’histoire du monde ? »

Délire ? Apparemment oui, car la mutation qui s’opère ne s’accompagne pas d’évènements spectaculaires, de combats identifiés entre ennemis irréconciliables comme ce fut le cas entre tradition et modernité. Elle se réalise « mezzo voce » par touches successives, ce qui permet de continuer à danser sur le volcan, à faire « comme si », à refuser de voir, de penser autrement et de braver les convenances intellectuelles.

Rassurons-nous, le délire sera de courte durée, suivi d’un énergique rappel à l’ordre. Debout sur la pédale du frein, le malade revient à lui et prouve aussitôt sa bonne santé : « Notre attachement à l’autonomie démocratique du sujet est irréfragable. S’il est une certitude que nous ne devrions jamais oublier, c’est donc bien celle-ci : notre refus définitif de ce type de cohésion sociale et de lien (des sociétés anciennes). Certes, l’idée de société nous occupe encore et doit nous occuper, mais c’est sous sa forme démocratique, celle qui réunit des individus reconnus comme tels. Nous n’en voulons pas d’autres. Posons délicatement cette première certitude devant nous ».

Et la porte se referme !

Donc, alors que « vacille l’histoire du monde et que nous sommes plongés dans une rupture historique anthropologique vertigineuse » une certitude demeure, il faut sauver la démocratie dont la disparition est proprement impensable, inconcevable.

Modernité (notice nécrologique)

Modernité ! Impossible bien entendu d’en reconstituer ici la genèse. Les avis divergent d’ailleurs sur les dates et les circonstances exactes de sa venue au monde : Renaissance pour certains, où domine le culte de l’homme et de la nature, XIVe siècle pour d’autres, marqué par le nominalisme et la dislocation de la chrétienté, ou, bien plus tôt encore, lorsque Protagoras en résuma l’esprit : « L’homme est la mesure de toutes choses ». En fait, la modernité comme idéologie, comme révolte est de tout temps, c’est une impatience, un refus de notre condition, un oubli et une sortie de l’être, du temps et de l’espace, et surtout du mal insupportable, dont le péché originel interdit de s’abstraire en l’inscrivant au plus profond de notre être. Donc, la modernité est de tout temps, y compris dans les sociétés traditionnelles.

C’est Alcidamas disciple de Gorgias qui évoque le contrat social et cette idée « moderne » suivant laquelle la société résulterait d’un contrat. C’est à la même époque, vers 450 avant Jésus-Christ, que Sophocle fait dire à Antigone s’adressant à Créon « Ne pas enterrer mon frère, c’est ébranler l’ordre du monde » La formule résume à elle seule la caractéristique des sociétés traditionnelles, dont les membres sont liés entre eux par la reconnaissance d’un ordre, naturel ou (et) divin, transcendant et hors de la portée des hommes. Et, c’est encore à la même époque que Protagoras annonce au monde ce qui peut être considéré comme un résumé de la modernité : « L’homme est la mesure de toutes choses ». Pic de la Mirandole en 1487, dans son traité « de la dignité humaine » développera ce qui ressemble fort à la théorie du « gender » en affirmant que l’homme est la seule créature que Dieu a voulu sans nature, sa nature étant précisément de « faire » sa nature. Certaines traductions, plus imagées disent qu’il doit « sculpter sa propre statue ». Que cet existentialisme est moderne !

Autrement dit, la modernité cohabite toujours avec la tradition.

Du passé faisons table rase. Ainsi commence une ère radicalement nouvelle, l’an un du bonheur dans un monde, jusque-là dominé par les prêtres, les rois et les superstitions. Résolument tournés vers l’avenir, sortis d’un passé, lieu de l’infériorité, de l’obscurantisme et de l’esclavage, les hommes vont enfin abandonner un monde subi pour un monde voulu. Suivant Hannah Arendt : « La modernité c’est l’Assomption de la volonté humaine et le primat de cette volonté sur l’ordre naturel et la tradition ; c’est ce volontarisme qui nourrit le contractualisme ».

En fait, l’idéologie de la modernité entend concilier et même confondre dans un même mouvement :

  • Un individu autonome qui se donne à lui-même sa propre loi, enfin dégagé de ses appartenances et de toutes espèces de finalismes religieux et traditionnels.

  • La raison universelle, tout à la fois outil de cette émancipation et principe d’unité hétéronome qui transcende les particularismes.

L’histoire de cette ambition, c’est l’affrontement de deux logiques qui s’achèvera par l’inévitable défaite d’une raison devenue folle, et le triomphe de l’individualisme, agissant comme une centrifugeuse, dont le mouvement ne cessera de s’accélérer

Alain Touraine mentionne que « la conception occidentale la plus forte de la modernité, celle qui a eu les effets les plus profond, a surtout affirmé que la rationalisation imposait la destruction des liens sociaux, des sentiments, des coutumes et des croyances appelées traditionnels, et que l’agent de la modernisation était la raison elle-même et la nécessité historique qui prépare son propre triomphe ». Et plus loin d’ajouter : « L’idéologie de la modernité est peu convaincante quand elle cherche à donner un contenu positif à la modernité, tandis qu’elle est forte quand elle reste critique… Elle anime les luttes contre les sociétés traditionnelles plutôt qu’elle n’éclaire les mécanismes de fonctionnement d’une société nouvelle. Force de dissolution de l’ordre ancien plutôt que de construction d’un ordre nouveau » (Alain Touraine, Critique de la modernité, 1992).

La modernité n’a survécu en fait comme le remarque Tocqueville que tant que les citoyens sont animés de vertus qui ne sont pas d’origine démocratique, et qu’ils ont hérité d’époques plus anciennes que celle-ci. La modernité fonctionne en réalité comme un parasite Dans un livre paru en 1907, Péguy formule très bien cette notion de parasitisme : « En réalité, avec un aplomb imperturbable, le monde moderne vit presque entièrement sur les humanités passées qu’il méprise et feint d’ignorer. La seule fidélité du monde moderne c’est la fidélité du parasitisme, car il ne tire sa force ou son apparence de force que des régimes qu’il combat, des mondes qu’il a entrepris de désintégrer ».

Au terme de deux siècles de mise en œuvre, la modernité échoue, ses promesses n’étaient que du vent. Impossible de tenir en même temps les deux bouts de la chaîne : universel et particulier, autonomie du sujet et ordre collectif, raison objective et raison subjective, normes sociales et liberté de conscience. Dans tous les domaines, les forces de dissolution l’emportent, le périmètre des points communs ne cesse de se rétrécir. Hors les progrès économiques et techniques, toutes les espérances s’étiolent et la volonté défaille.

La force libératrice de la modernité s’épuise à mesure que celle-ci triomphe.

Post-modernité

Rupture dans la modernité ou rupture d’avec la modernité ?

La modernité, c’était un pari fou où le sujet, tout entier conditionné, devenu citoyen, adulte, autonome et souverain, était supposé d’autant plus apte à se lier par contrat volontaire qu’il aurait été préalablement délié de toute hétéronomie, traditions et enracinements.

Pari perdu, il ne pouvait en être autrement. Bref, comme le souligne fort bien Claude Lefort : « La déliaison a été réussie et la liaison ratée… »

La post-modernité, c’est le versant émancipation, autonomie, de a modernité mais sans la raison, sans monde à construire, sans avenir, sans échappatoire, sans finalité et sans espérance.

La modernité, comme religion séculière, était accompagnée du maintien des valeurs autoritaires et d’une hétéronomie héritée du monde de la tradition, qui lui permettait d’affirmer des idéaux collectifs.

La post-modernité les remplace par l’impératif de l’épanouissement et de la réalisation de soi, ce qui suppose, bien entendu, la disparition de toute institution et structure susceptibles d’entraver l’émancipation de l’individu. Enfin libres, débarrassés du besoin d’avoir des principes, vivant sans névrose dans un monde définitivement sans dieux, libres mais seuls, déliés de nos pères, mais appelés à la fraternité universelle, coupés du passé et privés d’avenir, nous sommes contraints, sommés, de créer à chaque instant nos propres valeurs.

La post-modernité fait l’éloge d’une démocratie sans message, et d’une philosophie post métaphysique, préférable à tous les discours qui prétendaient organiser le monde. Cette ère se veut tolérante, compréhensive, ouverte, ultime étape de la sécularisation, dans un au-delà, nettoyé des vieilles lunes, où les questions essentielles, Dieu, l’être, la vérité, n’ont aucun intérêt. Cette tentative de clôture du monde sur lui-même est un nihilisme soft, tranquille, sans pessimisme et sans héroïsme, satisfait et privé de toute tension religieuse. C’est la parfaite expression de la pensée faible, « debolismo » comme disent les Italiens : « Concrètement, penser faiblement, cela signifie ne pas ressentir avec nostalgie l’absence de fondement comme un manque, une faiblesse, mais à le ressentir comme une chance ; et la chance qui s’offre à nous c’est d’échapper à la pensée violente de la métaphysique. Cela signifie également ne pas vouloir substituer à un énoncé qui se révèle faux, un énoncé qui se révèle vrai. C’est savoir qu’il n’y a pas de vérité, mais seulement des interprétations » (Gianni Vattimo. Il pensiero debole).

Post-modernité = triomphe du bourgeois, celui pour lequel seul existe ce qui est utile, ayant définitivement triomphé de ses deux ennemis traditionnels, la transcendance et la révolution. Mais la post-modernité est, elle aussi, atteinte d’un mal incurable. Née de la nécessité de renoncer à toute unité normative, morale et religieuse dans une société, et en même temps confrontée à l’impossibilité pratique de se passer de quelque chose qui ressemble à des échelles de valeurs communes, elle n’a d’autre choix que la sacralisation du pluralisme qui réduit peu à peu le périmètre des points communs et pulvérise le lien social.

La seule valeur doit donc rester le pluralisme des valeurs et tout ce qui pourrait le menacer doit être combattu. Cette nouvelle règle du jeu n’est pas contestable, la refuser, c’est inévitablement être adepte de visions totalitaires du monde.

Nous voilà donc enfin, libérés de toute hétéronomie : Dieu, la Raison, l’Histoire, la République, la Nation, en cet instant inouï ou disparaît le couple tradition/modernité dont nous sommes tous orphelins.

Rien n’échappe, la déconstruction embrasse toutes les modalités de l’existence, liquide tous les référentiels : déconstruction du monde, de l’art, des corps, du langage… L’homme est dévasté. Selon Jean François Mattei : « C’est le grand bal des adieux à tout ce à quoi l’homme s’était identifié dans son histoire, l’adieu à l’âme, l’adieu au corps, l’adieu au sujet, l’adieu à l’œuvre, l’adieu au monde, l’adieu au sens, l’adieu à Dieu enfin qui sonne le glas des meurtriers, l’adieu à la condition humaine ».

Politique adieu !

Mais, le trait marquant de ces 50 dernières années, c’est une mutation décisive et sans doute irréversible dans la nature et l’exercice du pouvoir politique.

En France, c’est sous un gouvernement de gauche, dirigé alors par François Mitterrand que le feu vert à ce recyclage a été donné, (Delors, Bérégovoy, Jospin) et celui-ci s’est opéré d’abord par l’orchestration la plus tapageuse qui ait jamais été imaginée, d’une reddition du politique devant le pouvoir anonyme et sans incarnation de la finance internationale. C’est curieusement à cette gauche que l’on devra l’ingrate besogne qui a consisté à installer plus fermement encore le pouvoir du marché et de la finance. Et ce sont les responsables élus, de droite (que l’on se souvienne de la manière dont Nicolas Sarkozy nous a imposé le traité de Lisbonne, refusé majoritairement par les Français) ou de gauche, qui ont œuvré à la reconnaissance d’un pouvoir, ni élu, ni reconnu, ni même adopté, pouvoir sans partage, sans contrôle, qui se trouve aux commandes de la destinée de tous. Avec le dessaisissement consenti par les élus de la république du pouvoir qui leur était confié par le peuple au profit du pouvoir invisible, immatériel et hors de portée de la finance, c’est le peuple en tant qu’origine et détenteur en droit de ce pouvoir qui s’est trouvée liquidé.

Et la démocratie ?

https://www.actionfrancaise.net/2026/04/13/la-democratie-1ere-partie-quelques-reflexions-sur-la-democratie/

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