
Un trentième–troisième texte de notre rubrique « Souvenez-vous de nos doctrines » est à retrouver aujourd’hui, un extraitde Bonald tiré de Considération sur l’aristocratie et la noblesse.
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Au premier âge des sociétés, et encore de nos jours, dans les lieux et chez les hommes qui s’en rapprochent le plus, comme dans les montagnes de la Corse et à plusieurs égards dans les nôtres, l’homme fait lui-même et tout seul tout ce que demandent ses besoins. Il est laboureur, maçon, charpentier, charron, tisserand, etc. Bientôt, il s’aperçoit qu’en s’adonnant exclusivement à un de ces métiers, il fait son ouvrage mieux et plus vite, avec plus de profit pour lui-même et pour ceux qui emploieront son industrie, et qui y trouvent une grande économie de temps et des ouvrages d’un meilleur service. Les travaux se divisent donc, les différents métiers se distinguent les uns des autres ; et l’enfant, élevé sous les yeux de son père et dans son atelier, prend le goût et l’habitude des travaux qu’il voit exécuter, auxquels il aide suivant ses forces.
Transposons ces mêmes idées dans la société politique.
Elle n’a qu’un besoin : sa conservation et, pour l’assurer, elle n’a que deux moyens : la justice contre l’ennemi intérieur ou le méchant, les armes contre l’ennemi extérieur ou l’étranger.
Mais, dans les premiers temps, les crimes étaient simples comme les hommes ; tout de violence et de premier mouvement. La guerre était une irruption soudaine. Tous étaient et pouvaient être juges et guerriers ; et, dans les sociétés sans philosophes, sans partis, sans intrigues et sans diplomates, s’il fallait des ministres, ils étaient bientôt trouvés.
Mais avec le temps, l’accroissement de la population et le progrès de l’esprit, progrès dont le vice profite malheureusement plutôt que la vertu, le crime est devenu un art, la guerre une science ; et il a fallu des hommes spéciaux, des études et des connaissances spéciales, de longues habitudes de juger et de combattre, et ce n’a pas été trop de la vie entière des hommes qui s’y sont livrés pour acquérir la science du magistrat et celle du guerrier. Le jugement et le combat, qui n’étaient que des accidents, sont devenus des besoins permanents ; ce qui n’était qu’un devoir transitoire est devenu un métier de toute une vie ; et dans ces nobles professions comme dans les métiers mécaniques, les exemples et les leçons des pères ont été la première et la plus puissante éducation de l’enfance.
Alors, et par cette succession héréditaire et jamais interrompue, d’exemples, de leçons et d’habitudes, la société a été garantie contre le méchant et contre l’étranger, et le citoyen, tranquille sur son avenir, a pu se livrer à ses occupations et au soin de sa fortune et de sa famille.
Mais vous qui parlez sans cesse des progrès de la société, remarquez-vous que nous retournons à l’enfance et que vous voulez nous ramener à la société primitive et aux éléments de la politique ?
La justice criminelle retombe dans le peuple sans études et sans connaissances par l’institution du jury ! L’armée retombe dans le peuple, sans habitudes de discipline militaire et distrait par le soin de gagner sa vie. Rome naissante prenait à la charrue ses dictateurs et ses consuls ; nous, au dernier âge de la société, nous prenons à la charrue, au comptoir, à l’atelier, à la boutique même nos députés, nos administrateurs, même nos pairs : institutions des premiers temps, institutions imparfaites, qui ne peuvent pas plus rassurer la société au-dedans que la défendre au dehors ; institutions que nous devons aux avocats législateurs ; car si le peuple souverain est tout le monde, le peuple-pouvoir, le peuple-législateur, le peuple-gouvernement, sont les avocats qui laissent au peuple la théorie de la souveraineté qu’il ne comprend pas, et dont il n’a que faire, et qui gardent pour eux l’effectif et le positif du pouvoir qu’ils exploitent avec le plus grand succès.
https://www.actionfrancaise.net/2026/03/21/la-regression-democratique/
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