samedi 3 décembre 2022

Une analyse de la « démocratie illibérale » de Viktor Orbán

 

Promotion Roi Arthur

Cet article est publié dans le cadre d’un partenariat avec la revue The European Conservative. Les opinions, analyses, commentaires développées dans le texte n’engagent que son auteur.

La « démocratie illibérale » est aujourd’hui une expression très utilisée et traditionnellement condamnée par les progressistes, les gens de gauche et les « conservateurs » à l’américaine. Nombre d’entre eux la considèrent comme une attaque non seulement dirigée contre les valeurs d’aujourd’hui, mais aussi contre le cadre libéral – considéré comme une protection contre la tyrannie – sur lequel seraient fondés les systèmes politiques occidentaux et qui trouve son origine dans la période prémoderne. De quelque manière que ce soit, implicite ou explicite, beaucoup ont déclaré que la vraie démocratie ne peut être que libérale.

Je crois que ceci est faux. J’irai même jusqu’à dire que c’est tout à fait le contraire. D’une part, on peut considérer que le libéralisme non-contrôlé ronge la démocratie et que la vraie démocratie s’oppose au libéralisme. D’autre part, la démocratie illibérale, est capable d’intégrer ce qui est valable dans le libéralisme sans permettre au cadre libéral de prendre le contrôle. En effet, la plupart des valeurs libérales peuvent aujourd’hui être préservées à l’intérieur d’un cadre plus communautaire ; notamment – en Europe – sous la bannière de la démocratie chrétienne. Afin de mieux appréhender le sujet, il est utile d’examiner l’exemple donné par le champion de la démocratie illibérale, le Premier ministre hongrois Viktor Orbán, et ainsi de mieux comprendre ce que recouvre ce terme « démocratie illibérale ». Nous verrons alors qu’il s’agit de quelque chose de bien plus modeste, prosaïque, et peut-être même défendable que ses détracteurs ne semblent le penser.

L’origine du terme « démocratie illibérale »

Viktor Orbán a été le premier homme politique d’envergure à proposer la « démocratie illibérale » comme un avenir pour la politique occidentale. C’était lors d’un discours prononcé dans le village transylvanien de Tusnàdfürdö, en 2014, à l’occasion du festival annuel de la droite hongroise. Le sujet principal du discours fut la crise économique de 2008 et ses conséquences en Hongrie et dans le monde. Le propos de Viktor Orbán portait naturellement sur la politique économique nécessaire pour répondre à la crise. Néanmoins son discours amenait en plus à réfléchir aux éléments théoriques qui seraient à même de fournir la meilleure base de réflexion pour comprendre au mieux la situation et ainsi éviter des crises à venir. Cela pourrait surprendre certains lecteurs d’apprendre qu’Orbán s’inspirait du président des États-Unis Barack Obama alors en exercice, qui parlait régulièrement d’un besoin de changement d’attitudes des Américains sur la notion de travail et de famille, ainsi que du besoin de défendre un patriotisme économique constructif.

Les conclusions d’Orbán furent les suivantes : toutes les nations cherchent à découvrir le meilleur moyen d’organiser leurs communautés politiques. C’est pour cette raison qu’une nouvelle tentative fut lancée afin de comprendre comment ces pays qui ne sont « ni Occidentaux, ni libéraux, ni des démocraties libérales, ni même peut-être des démocraties » sont capables d’être des pays performants à l’instar de Singapour, de la Chine, de la Russie, de la Turquie et l’Inde. En voici quelques phrases clefs :

« Nous devons, ici, déclarer qu’une démocratie n’est pas forcément libérale. En effet, quelque chose de non libéral peut exister et malgré tout être une démocratie. De plus il faut dire que des sociétés fondées sur le principe de démocratie libérale ne seront probablement pas en mesure de maintenir leur compétitivité. Au contraire, elles pourraient subir la récession, à moins d’être capables de se réorganiser en profondeur. »

Puis Orbán a défini trois sortes d’organisations étatiques contemporaines : les états-nations, les états libéraux et les états providence. Il a avancé que la réponse hongroise devrait être d’un quatrième type, un « état basé sur la valeur travail » et qui aurait une nature « non-libérale ». « Nous devons cesser d’utiliser des théories et des méthodes d’organisations libérales et sociales, et nous devrions abandonner les théories libérales dominantes sur la société », a-t-il affirmé. Cette recommandation peut paraître inquiétante à des oreilles occidentales, toujours promptes à dénoncer tout désaccord avec les idées libérales modernes, et faire craindre de porter en elle un germe de totalitarisme ou d’une tyrannie à venir. Mais Orbán identifie ce qu’il pense être les bases doctrinales du libéralisme sur lesquelles la Hongrie ne doit pas bâtir sa politique.

Le fondement de cette approche libérale selon Orbán, est que « l’on peut faire ce que l’on veut à condition de ne pas entraver la liberté des autres ». Il s’agit là, de toute évidence, d’un rappel du « principe de non-nuisance » de Mill, principe que beaucoup ont jugé convaincant depuis des années. Cependant, se demande Orbán, qui possède l’intelligence, la conscience et l’objectivité pour délimiter avec précision où commence la liberté d’un individu et où se termine celle d’un autre ? Parce que la réponse à cette question n’est pas en soi évidente, il faut que quelqu’un soit en position d’autorité pour délimiter cette liberté. La nature humaine étant ce qu’elle est, au quotidien, ces décisions sont généralement prises par ceux qui, soit par nature, soit par privilège, ou encore par chance, sont en position de force ou dans une meilleure situation. Cela est de toute évidence la source d’abus de pouvoir.

Pour cette raison, Orbán a proposé aux Hongrois une autre approche bien connue, et qui doit être le principe central de leur politique. Tout comme le principe libéral majeur, il ne s’agit pas simplement d’une demande légale, mais d’un principe intellectuel de premier ordre. Au lieu du principe de non-nuisance, le principe des Hongrois devrait être, « ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas que l’on vous fasse ». L’écho de cette ancienne règle d’or vous semble-t-il sonner comme un quelconque autoritarisme ?

Le Premier ministre a déclaré que tant que la Hongrie demeurerait un état purement libéral, elle serait incapable de faire tout ce qu’un état doit faire. Tout d’abord, il a avancé que l’état libéral est incapable de contribuer au bien commun national (ou bien comme en 2014, incapable aussi de se défendre contre l’endettement). Puis il a mis en avant que la communauté politique hongroise devait être restructurée sur une base non libérale. Néanmoins celle -ci n’était pas la base totalitaire du début du XXème siècle, mais celle qui respecte la Chrétienté, permettant au régime de protéger la liberté et les droits de l’homme. Orbán a déclaré que la nation hongroise ne devait pas seulement être un conglomérat d’individus, mais une vraie communauté, ou existe un lien entre la vie de la personne, la vie de la famille et celle de la nation.

Tout ceci étant compris, nous pouvons à présent estimer à sa juste valeur ce que le Premier ministre défend quand il parle de démocratie illibérale. Ce n’est qu’après avoir clarifié tout cela qu’il dit : dans ce sens, l’état nouveau, ce que nous construisons en Hongrie, est un état illibéral, un état non-libéral. Cela ne contredit pas les valeurs du libéralisme, comme la liberté – et j’en citerai d’autres – mais je ne positionnerai pas cette idéologie au centre de l’organisation de l’état. Cet état met plutôt en œuvre une approche nationale spécifique

Pourquoi Orbán a-t-il été mal compris ?

Si la démocratie illibérale qu’Orbán a défendue dans son discours initial n’est pas, comme je l’ai expliqué, une menace à la liberté ou aux droits de l’homme, alors pourquoi est-elle si majoritairement comprise comme une forme politique dangereuse et oppressive ? La réponse ne peut pas être simplement que la terminologie qu’il a utilisée (en l’occurrence « état illibéral » et « démocratie non-libérale ») était inconnue ou ressentie comme menaçante, parce que de nombreux responsables progressistes ont introduit eux-mêmes des termes politiques nouveaux lors de discours équivalents.

Ma conviction est qu’il y a trois grandes raisons qui font que la démocratie illibérale d’Orbán soit devenue infréquentable, et considérée par les gouvernements du monde entier comme une grande menace.

La première raison c’est qu’Orbán était déjà considéré comme infréquentable lorsqu’il prononça ce discours. Il venait d’être réélu, de nouveau avec une large majorité. Il s’était déjà confronté à l’UE et ses élites sur de multiples sujets : la nouvelle loi Hongroise sur les médias, la nouvelle loi électorale, celle sur la mise à la retraite de juges âgés, ainsi que celle sur la nouvelle constitution. Il bénéficiait donc déjà d’une réputation ternie au sein des cercles libéraux mondialistes ; mais d’un autre côté, il n’était pas encore très célèbre dans les cercles regroupant les conservateurs du monde entier.

La seconde raison, dans le sens de Locke, est que le libéralisme est une composante fondamentale de la pensée et de l’ordre politique américain, et l’Amérique exerce une grande emprise sur l’image publique que se donnent les autres nations. Pour simplifier, les responsables conservateurs sont régulièrement attaqués dans la presse, mais lorsqu’ils sont défendus par d’autres conservateurs leur image est généralement moins ternie. Néanmoins de nombreux responsables américains qui passent pour « conservateurs » sont en fait ce qui aurait été qualifié habituellement de « libéraux » et en sont fiers.

Comme je l’ai précédemment et longuement étudié, à propos des différences entre le conservatisme américain et celui d’Europe, je dirai seulement que le conservatisme américain est la plupart du temps un point de vue libéral. Dans son essence, le libéralisme est par nature optimiste, alors que le conservatisme est de son côté pessimiste. En conséquence le libéralisme est rationaliste et individualiste alors que le conservatisme traditionnel est plus communautaire – et la communauté signifie traditions, culture, religion, respect de l’autorité des responsables etc…

Viktor Orbán n’est pas un politicien américain. Les pères fondateurs de la Hongrie étaient des chefs de tribus païennes, et deux générations plus tard le véritable fondateur de l’état hongrois était un roi catholique, Saint Étienne. Les institutions politiques des pays non-américains ont souvent été structurées selon un format libéral, mais n’ont pas été à l’origine fondées d’après un modèle américain. Ils furent d’abord des tribus païennes, puis des royaumes, puis des royaumes chrétiens puis des états-nations libéraux et chrétiens, et enfin ils se muèrent en état laïques modernes (dans la mesure où tous le seraient devenus). Donc le libéralisme de Locke n’est pas un élément fondamental de leur identité.

Et ceci nous amène à la troisième raison pour laquelle la philosophie politique d’Orbán est si insupportable aux yeux des progressistes occidentaux. La plus récente institution politique européenne est sans conteste libérale. À cause de la mémoire des deux guerres mondiales qui a pesé si lourd sur la pensée politique européenne depuis des décennies, on a considéré le libéralisme individuel et la conception libérale des droits de l’homme comme remède universel. Et ceci ne comprenait pas le libéralisme seulement dans le cadre étatique mais aussi en tant que système central de croyances et en tant qu’idéologie publique. Et donc remettre en question ce système est vu comme la remise en question des bases sur lesquelles la paix dans le monde occidental repose depuis des décennies.

La démocratie doit-elle être libérale ?

Pour beaucoup il coule de source que la démocratie ne peut être que « libérale », mais cette affirmation ne sert qu’à rendre toute considération politique impossible, évitant ainsi tout débat.

Cette revendication « d’évidence naturelle » est plutôt étrange, il me semble, étant donné ce qu’est la clef de voute du monde contemporain libéral : le principe selon lequel le gouvernement ne devrait pas privilégier un point de vue par rapport à un autre, parce qu’il n’existe pas de vérités incontestables. Lorsque les libéraux se sont mis à promouvoir ce principe lors les siècles passés, ils étaient alors les challengers, mais de nos jours alors qu’ils sont dans une position dominante, ce sont les conservateurs comme Orbán qui sont les challengers.

Mais d’autres problèmes demeurent, quand on prétend que la démocratie doit être libérale, afin de mériter son nom. Afin de comprendre ces problèmes, il est utile de se demander ce que précisément nous entendons par le terme « démocratie libérale », qui peut être compris d’au moins trois manières.

D’après la première, « démocratie libérale » signifie simplement un ensemble politique libéral, plus précisément, démocratie parlementaire représentative s’appuyant sur l’équilibre des pouvoirs. Mais ceci n’est qu’une simple forme de démocratie ; forme qui peut être pourvue par une entité conservatrice, et qui l’est souvent.

La seconde manière de comprendre le terme « démocratie libérale » consiste en un système dans lequel l’idéologie libérale est mise en application par un système démocratique. Ceci représente à l’évidence une manière de comprendre le terme qui pose problème, car elle détermine avec clarté le registre des politiques qu’une nation est en droit de mettre en place. Afin d’illustrer cette idée, nul besoin de regarder plus loin que l’ex-président du parti gauchiste hongrois Momentum, Anna Donath, qui a émis l’idée que l’idéologie progressiste contemporaine LGBT était une composante indissociable du droit. La règle du droit, « ancien idéal politique », n’est devenue rien d’autre qu’un terme idéologique que l’on pourrait utiliser à la manière d’une trique. Du point de vue de Donath, s’il n’y a pas de mariage homosexuel dans un pays, il ne peut y avoir de règle de droit. (Donc on en tire la conclusion qu’il n’y avait aucune règle du droit dans le monde occidental avant 2001. C’est intéressant.)

Le libéral par excellence Friedrich von Hayek a avancé dans The Constitution of Liberty que le terme « démocratie libérale » peut aisément devenir un terme qui se contredit. Ceci parce que la démocratie est une méthode de prise de décision (c’est-à-dire décision par le peuple), mais le libéralisme n’est pas simplement composé de procédures ou de méthodes. Le libéralisme a un but clair : s’assurer que le principe de non nuisance selon Mill soit incarné au cœur de la loi, appliquant ainsi une vision de la personne humaine et de la vie politique propre au libéralisme. Si le peuple rejette démocratiquement les méthodes libérales, alors le libéralisme va à l’encontre de la démocratie. Hayek a choisi le libéralisme.

Il y a aussi une troisième manière de définir la « démocratie libérale », provenant des typologies de démocraties, ou des différentes manières que les nombreux spécialistes utilisent pour cataloguer les différents types de démocratie dans leurs systèmes d’analyse. Je mentionnerai deux de ces typologies.

Selon la typologie normative et hiérarchique de Richard Dahl, la démocratie libérale représente un idéal, mais personne ne peut l’atteindre, donc la plus juste version de la démocratie est la polyarchie, où l’on trouve des responsables élus, des élections libres et ouvertes, un droit de vote universel, la liberté d’expression et de réunions, ainsi que de véritables alternatives et une information libre.

D’un autre côté, on trouve la typologie descriptive de l’Université Notre Dame émise en 2021, et qui évalue les vraies démocraties existantes dans le monde. D’après cette étude, il existe six types de démocraties qui sont toutes valables mais qui s’opposent sur certains points. Ce sont les suivantes : la démocratie élitiste-minimaliste de Schumpeter ; la démocratie libérale (consensuelle et plurielle) ; la démocratie majoritaire ; la démocratie participative ; la démocratie délibérative ; et enfin la démocratie égalitaire. Deux d’entre elles sont en totale contradiction : la démocratie libérale (consensuelle et plurielle) et la démocratie majoritaire. La démocratie libérale met l’accent sur tout type de limitation du pouvoir, garantit les droits de nombreux groupes d’individus (aussi bien que ceux de chaque individu), et met fortement l’accent sur la création de consensus. La démocratie majoritaire n’a pas une approche si négative du pouvoir : elle soutient que la majorité est souveraine, et que le gouvernement élu par la majorité devrait avoir en conséquence un large espace de manœuvre. Par contre cette démocratie majoritaire n’est pas par nature en contradiction avec la garantie des droits individuels et ceux des groupes. La démocratie illibérale de Victor Orbán entre dans le cadre typologique de la démocratie majoritaire.

Donc, en fonction du contexte, le terme « démocratie libérale » peut comprendre un nombre de choses différentes et même contradictoires. Néanmoins, le point critique sur lequel je veux insister, est que dans le contexte occidental, plus de libéralisme implique moins de démocratie et non l’inverse. Par exemple les « droits de l’homme » libéraux, sont une véritable entrave à la démocratie. Le problème est que nous refusons de l’admettre ; et tout au contraire nous les considérons comme une manière de mettre en œuvre les « valeurs démocratiques ». Ceci nous montre que l’idée de démocratie et des « valeurs démocratiques » sont devenues plus une religion qu’un mouvement politique. Nous sommes contraints de justifier et légitimer des choses en argumentant qu’elles sont démocratiques plutôt qu’en montrant qu’elles sont positives.

Il est également important de se souvenir que les idéologies politiques ne doivent pas dominer les valeurs individuelles. Comme Michael Freeden le rappelle, les idéologies politiques sont naturellement poreuses et se chevauchent. Par exemple la liberté n’est pas la même pour le libéralisme ou le conservatisme ; mais est un point important dans les deux cas. Et des valeurs qui sont des concepts fondamentaux dans une idéologie peuvent avoir un rôle complémentaire dans l’autre idéologie. Et c’est pour cette raison que des valeurs libérales de base peuvent aussi être conservées dans un cadre conservateur (illibéral).

Que peut être la démocratie illibérale ?

Les idées d’Orbán sur la démocratie non-libérale et sur l’état illibéral, étaient et sont toujours quelque chose d’effrayant pour de nombreuses personnes bien pensantes sur la totalité de l’éventail politique. Mais la controverse visant ses concepts a été délibérément fabriquée par des idéologues progressistes de mauvaise foi afin de le disqualifier.

Aussi bien dans la théorie que dans la pratique, la démocratie illibérale est totalement compatible avec la défense de la propriété, les droits de l’homme (dans le sens de la loi naturelle), les élections libres et justes, la démocratie représentative, le partage des pouvoirs, la règle du droit. La démocratie illibérale peut aussi protéger la liberté d’expression – quelque chose que nous n’avons pas le droit de dire sur le libéralisme contemporain étant donné le pouvoir détenu par le gauchisme woke illibéral. La démocratie illibérale peut intégrer d’importantes valeurs libérales. C’est seulement le cadre théorique démesuré du libéralisme – son anthropologie, son regard sur la société, en bref, son idéologie qui doivent être rejetés.

Mais le mieux est de demander à Monsieur Orbán lui-même quelles sont ses intentions. Lorsqu’en mars 2022, huit ans après son discours, on lui demanda ce qu’il voulait dire par « démocratie illibérale », il répondit ainsi :

« Les gens comme nous ont perdu la guerre du langage dans les années 1990 et depuis nous n’avons pas seulement perdu nos orientations mais aussi notre langue. Dans le premier tiers du XXème siècle, les démocrates européens ont clairement désigné le fascisme et le communisme comme les ennemis communs. Alors les deux tendances démocratiques en compétition, – les libéraux et les conservateurs – ont allié leurs forces contre l’ennemi commun : les fascistes et les communistes. Nous avons laissé de côté nos différences intellectuelles et allié nos forces pour combattre les idées totalitaires. Et en 1990, nous avons gagné. Les libéraux ont été les premiers à se réveiller, conscients du fait qu’une fois l’ennemi commun éliminé, l’ancienne opposition serait rétablie : les libéraux d’un côté et les démocrates-chrétiens conservateurs de l’autre. Afin de garder l’avantage, ils ont créé leur doctrine : la démocratie ne peut être que libérale. Depuis ce moment le côté conservateur a mené un combat d’arrière-garde, et son manque d’ascendant et d’initiative a permis à la doctrine libérale d’occuper le point de vue dominant. Et depuis nous n’avons pas cessé d’essayer de mettre en compétition un discours de riposte : Trump a déclaré « America First » et je parle d’illibéralisme ; mais en réalité, nous sommes à la recherche de positions à partir desquelles nous pourrons contredire et défaire la doctrine libérale.

Lorsqu’on lui a demandé ce qui n’allait pas dans la démocratie libérale, il a ajouté :

« C’est un piège. La démocratie est un concept en soi : la loi du peuple. Nulle idéologie ne peut s’approprier ce concept. À partir de la démocratie peuvent naître des administrations libérales des administrations conservatrices, des administrations démocratiques chrétiennes, – ou des administrations sociales démocrates. Auparavant la démocratie en soi n’était pas victime d’un étiquetage fait par n’importe qui, parce que la démocratie représente le terreau sur lequel les politiques de différentes idéologies menées par les gouvernements, se développent et sont en compétition les unes contre les autres. Cependant au début des années 1990, les libéraux prirent conscience que la démocratie devait être capturée. Les libéraux conclurent que le but n’était pas de remporter le débat sur qui serait en mesure d’agir au mieux, mais de s’emparer de la démocratie elle-même. A présent il nous faut déclarer que toutes les démocraties ne sont pas libérales, et dire que quelque chose n’est pas libéral ne signifie pas que cette chose ne peut pas être une démocratie. Affirmer ceci est difficile- bien qu’en même temps les libéraux ont mis le pied dans un piège. »

Conclusion

La démocratie illibérale, comme la comprend Viktor Orbán, est bien moins ambitieuse et plus prosaïque que le portrait qu’en dressent ceux qui la critiquent. Elle consiste tout simplement à avoir une vision de la société, des droits de l’homme, une vision du monde, avec une perspective ancienne et non libérale et ainsi que d’avoir le courage de vouloir la mettre en œuvre. C’est-à-dire une compréhension communautaire, basée sur la personne de la communauté politique, au sein de laquelle les valeurs libérales fondamentales sont importantes, mais sont appliquées – et limitées par – un cadre conservateur.

Tout cela est motivé par le soutien de la communauté politique dans le but d’atteindre le bien commun. Comme Joseph Ratzinger l’a dit, les valeurs libérales et démocratiques sont soutenues par des institutions sociales non démocratiques et non libérales.

Gergely Szilvay pour The European Conservative

Cet article est publié dans le cadre d’un partenariat avec la revue The European Conservative. Les opinions, analyses, commentaires développées dans le texte n’engagent que son auteur.

https://institut-iliade.com/une-analyse-de-la-democratie-illiberale-de-viktor-orban/

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