vendredi 29 octobre 2021

La Guerre de Succession d'Espagne: une guerre mondiale avant l’heure 1/2

  

Deux guerres d’ampleur mondiale ont marqué l’histoire du XXe siècle quand bien même l’épicentre se trouvait en Europe. Cette « guerre civile européenne de trente ans » se manifestait aussi par des fronts en Afrique (Tanganyika avec Paul Emil von Lettow–Vorbeck entre 1914 et 1918, Afrika Korps en Afrique du Nord de 1941 à 1943), en Asie, en Océanie (Guerre du Pacifique de 1941 à 1945 ou les occupations japonaises, australiennes, britanniques et étatsuniennes des possessions allemandes du Pacifique dès 1914…) et sur toutes les mers de la planète.

Or, ce n’est pas la première fois que les puissances européennes se combattent partout sur terre et en haute-mer. La Guerre de Succession d’Espagne se déroule au début du XVIIIe siècle sur plusieurs fronts et suscite des batailles navales. « C’est l’ensemble du continent qui devient un champ de bataille entre deux grands blocs, la “ Grande Alliance de La Haye ” et les Bourbons. On se bat en Italie, dans les Pays-Bas, sur le Rhin, on se bat bientôt en Hongrie, en Bavière et dans la Péninsule ibérique; on se bat aussi sur les mers, de la côte du Brésil jusqu’au Spitzberg; on se bat dans les Caraïbes, en Floride et au Québec, dans un conflit qui tend à s’élargir à l’espace du globe », écrit Clément Oury dans un livre qui fait date.

Diplômé de l’École des Chartes et docteur en histoire de l’université Paris – Sorbonne, l’auteur réalise avec La Guerre de Succession d’Espagne. La fin tragique du Grand Siècle la première synthèse en français de ce conflit continental majeur. Avec un réel talent d’écriture, il intègre dans son travail aussi bien l’« histoire – bataille » que l’approche méthodologique de l’« école des Annales », des considérations géo-stratégiques que l’étude de l’équipement, du matériel et de l’état d’esprit des combattants. Il se penche même sur l’opinion publique et sur ce qu’on appellera plus tard la        « propagande ». Il en profite pour réviser le concept de « stratégie de       cabinet ». Il s’intéresse, à la suite d’André Corvisier, à l’agencement des armées et des marines de guerre. Il se penche sur le moral des soldats et démontre le grand rôle de l’intendance militaire. Il distingue enfin les fantassins des « vieux corps » des « régiments de nouvelle levée ».

Incertitudes dynastiques 

« La monarchie espagnole est le géant des cent cinquante premières années de l’époque moderne. » Charles II de Habsbourg règne sur un ensemble disparate (Pays-Bas « belgiques », Milan et Naples, possessions d’Amérique, Philippines, comptoirs africains) dont il est le seul élément d’unité. Or, le 1er novembre 1700 s’éteint le roi d’Espagne, le dernier représentant de la branche madrilène des Habsbourg. Frappé par la consanguinité de ses ascendants, son père étant l’oncle-cousin de sa mère… et malgré deux mariages consécutifs, le monarque reste stérile, ce qui inquiète toutes les cours d’Europe d’autant que depuis les abdications de Charles Quint en 1555, Habsbourg d’Espagne et Habsbourg d’Autriche s’épaulent mutuellement contre les menaces anglaise, réformée, française et ottomane. La complexité des règles successorales des Espagnes attise la revendication de quelques candidats soutenus à Madrid où se forment des coteries. L’ambassadeur de France, le marquis d’Harcourt, anime le «parti français». La reine Marie-Anne de Neubourg dirige le « parti allemand » favorable au fils de l’Électeur de Bavière. Le « parti autrichien » considère le second garçon de l’empereur Léopold, l’archiduc Charles, comme l’unique vrai successeur de son oncle. Ces trois tendances recherchent l’appui du « parti castillan » du cardinal Portocarrero.

L’ouverture du testament de Charles II d’Espagne surprend tout le monde.  « Charles désigna le candidat Bourbon, Philippe d’Anjou, comme son héritier légitime et universel. La France avait beau avoir été l’ennemi qui, depuis des décennies, s’emparait régulièrement de quelques joyaux de la Couronne, elle était en 1700, aux yeux des Espagnols, la seule puissance suffisamment forte pour protéger leur empire. » Convoquant en urgence le Conseil d’en-haut qui se tient dans les appartements de Madame de Maintenon et après deux journées de vives discussions au cours desquelles le Grand Dauphin d’habitude effacé intervient en faveur de son deuxième fils, Louis XIV accepte la succession. Il rend publique sa décision, le 16 novembre 1700, devant des courtisans stupéfaits. Philippe d’Anjou devient Philippe V d’Espagne. Le « Roi-Soleil » se doute que son choix risque de déclencher une guerre. Nul ne sait pas encore que « la Guerre de Succession d’Espagne est le plus long conflit du règne de Louis XIV, le plus long également du XVIIIe siècle ».

Louis XIV « n’est plus un conquérant orgueilleux et implacable : c’est un vieillard inquiet, soucieux de conserver ses frontières et sensible à l’accablement de son peuple. La guerre ne vise plus à des conquêtes destinées à consolider le “ pré carré ”, mais s’attache à défendre le territoire d’un autre pays, l’Espagne ». Ce conflit sera, « pour le royaume de France, une épreuve terrible, la pire sans doute de l’Ancien Régime ». En effet, « le testament de Charles II représente, au sein de l’ordre européen qui s’est installé à l’issue de la guerre de la Ligue d’Augsbourg, un bouleversement politique majeur. Pourtant, un rééquilibrage s’opère à une vitesse surprenante. Face à la France et à l’Espagne, un bloc disparate mais soudé d’États européens se constitue en dix-huit mois ».

L’affrontement de deux blocs

Contre le nouveau bloc dynastique de la France et de l’Espagne dont les peuples accueillent avec joie leur nouveau souverain, ce qu’on appelle bientôt les « Deux-Couronnes » bourboniennes auxquelles se rallient les Électeurs de Bavière et de Cologne, Clément Oury mentionne la « Grande Alliance » (Maison d’Autriche, Provinces-Unies, Angleterre). Ces trois États parviennent « à regrouper autour d’eux la majorité des puissances moyennes ou mineures de l’Europe du Nord et de l’Empire » dont le Brandebourg – Prusse, le Hanovre, la Savoie et le Portugal. Les États alliés sont en périphérie par rapport au nouvel ensemble franco-espagnol. « De même que la position centrale de la France par rapport aux possessions espagnoles offre un avantage indéniable en matière de répartition et de coordination des forces, la concentration du pouvoir à Versailles permet des prises de décision rapides et  cohérentes. » L’auteur montre bien par ailleurs que « Louis XIV comme ses conseillers appartenaient à l’école “réaliste” en matière de relations internationales, celle qui cherchait à identifier les “intérêts des États”. Selon cette approche, les monarchies ou les républiques d’Europe devaient poursuivre des objectifs rationnels, c’est-à-dire ceux de leur survie et de leur agrandissement. Les décisions des souverains, comme les déclarations de guerre ou les alliances entre États, étaient le fruit de calculs froids. Elles devaient s’entendre en termes de sécurité des frontières et d’accroissement territorial ».

Du côté de la « Grande Alliance de La Haye » apparaît vite un incontestable triumvirat : le duc anglais de Marlborough, ancêtre du criminel de guerre Winston Churchill, le prince Eugène de Savoie pour les Habsbourg, et le Grand Pensionnaire des Provinces-Unies Heinsius. Quand ils n’arrivent pas à se rencontrer, ils s’échangent une intense correspondance épistolaire. Une cohérence dans le commandement s’établit, car « il s’agissait en fait de la conjonction de leurs poids politique, diplomatique et (pour les deux premiers) militaires ». Chacun doit toutefois garder à l’esprit les intérêts spécifiques de leur État respectif. Heinsius négocie sans cesse avec les États-Généraux bataves. À Vienne, face à la « Vieille Cour » dont la priorité est la défense de l’Italie et une faction rivale dite « allemande » qui, pacifiste, cherche à défendre les rives du Rhin, le prince Eugène et les jeunes archiducs Joseph et Charles appartiennent au parti de la « Jeune Cour » qui, « lui-même traversé par des tensions internes, était réformateur et belliqueux. Il prônait une lutte résolue contre la France pour obtenir l’intégralité de la monarchie espagnole au profit des Habsbourg ». Proche des whigs bellicistes, Marlborough fait face à l’hostilité des tories proto-jacobites assez méfiants par ailleurs envers l’éventuelle accession sur le trône anglais de la Maison de Hanovre. Publiciste tory, Jonathan Swift publie de nombreux pamphlets contre la majorité whig à la Chambre des Communes. Ces rivalités intestines se répercutent avec plus de violence ailleurs en Europe. Territoire espagnol, le royaume de Naples voit se déchirer les « Blancs », partisans de Philippe V, et les « Noirs », soutiens de l’archiduc Charles. « Dans les Pays-Bas s’affrontent le parti des “ carabiniers ”, pro-Bourbon, et celui des “ cuirassiers ” pro-Habsbourg. »

Clément Oury va jusqu’à se demander si la Guerre de Succession d’Espagne ne favorise pas « une conscience nationale en germe » tant sont nombreux les libelles et les pamphlets. En raison de la profusion des gazettes qui n’hésitent pas à déformer les nouvelles, l’auteur y observe la formation d’« une société d’information ». Les guerres incessantes de Louis XIV, les ravages du Palatinat en 1674 et en 1689, l’annexion de territoires au mépris des coutumes et la révocation en 1685 de l’édit de Nantes rendent les peuples européens gallophobes. Le royaume de France connaît lui aussi en proie à des « cabales ». « Les cabales sont […] des réseaux d’influence peu structurés, aux limites floues, et qui regroupent des personnages d’importance se soutenant mutuellement pour s’assurer de conquérir les meilleures places au sommet de l’État, en écartant leurs adversaires. » Les trois principales qui polarisent les rapports de force sont la « cabale des Seigneurs », conservatrice, aristocratique et militaire, autour de Madame de Maintenon, la « cabale de Meudon » autour du Grand Dauphin et de son demi-frère, le duc légitimé de Maine, et la « cabale des Ministres », réformatrice et dévote, avec le duc de Berry et, de façon indirecte, le duc d’Orléans.

Pourquoi donc les Espagnols, ennemis des Français depuis le début du XVIe siècle, acceptent-ils un monarque français ? Clément Oury ne l’évoque pas, mais l’abrogation de l’édit de Nantes a satisfait l’Espagne. En outre, « en appelant le petit-fils de Louis XIV, les élites ibériques reconnaissaient la puissance du modèle administratif et militaire français, dont la solidité semblait seule à même de garantir l’intégrité de la monarchie ». Or s’affrontent dans les Espagnes et leur outre-mer deux visions contradictoires de l’État. « Le modèle de l’absolutisme Bourbon, centralisateur et unificateur, s’oppose au gouvernement par conseil, plus fédéraliste, prôné par l’opposant Habsbourg. » Il faut en effet savoir que « la Castille était sous la dépendance du roi et de son administration, mais ce n’était pas le cas de la couronne d’Aragon, elle-même constituée du royaume d’Aragon (autour de Saragosse), de la Catalogne et de la région de Valence. Dans ces trois provinces, des libertés constitutionnelles, les fueros, restreignaient les compétences administratives et fiscales du Roi Catholique ».

Dualité espagnole intrinsèque

Élevé à Versailles dans une étiquette absolutiste, Philippe V cherche à centraliser ou pour le moins à uniformiser cette entité politique hétérogène si bien que la Catalogne et ses « miquelets » se rallient à l’archiduc autrichien qui assume ouvertement ses prétentions. « Le 12 septembre 1703, à Vienne, l’archiduc Charles, le fils de Léopold, se fit couronner roi d’Espagne sous le nom de Charles III. » En revanche, dès 1706, la Castille démontre son entière loyauté à Philippe V.

Le prétendant Habsbourg défend pour sa part la polysynodie en vigueur à Madrid. Ce système institutionnel se comprend à l’aune de conseils techniques comme le Conseil d’État ou le Conseil de guerre, ou géographiques tels le Conseil de Castille, le Conseil d’Aragon, le Conseil d’Italie et le Conseil des Indes. Les Castillans se méfient beaucoup de cet archiduc ambitieux qui semble « s’appuyer sur les forces centrifuges de la monarchie ou sur ses ennemis traditionnels : Catalans et Portugais. Enfin, comment croire qu’un Roi Catholique puisse être soutenu avec autant d’ardeur par tous les États protestants d’Europe, Angleterre et Hollande en tête ? » Toutefois agissent dans toutes les terres hispaniques, ses partisans. Ce sont les tout premiers « carlistes » qu’on appelle aussi les « austrophiles » ou les « austriacistes ». « Ce mouvement de soutien à l’archiduc [...] s’appuyait moins sur la personne du souverain que sur la tradition de délibération et de fédéralisme qu’il incarnait. » Il est patent qu’« en Catalogne même, le parti austraciste s’appuyait sur trois piliers : les vigatans, sa branche militaire, une milice encadrée par de petits nobles locaux qui avaient mené la résistance contre la France durant le conflit précédent; la bourgeoisie commerciale de Barcelone, qui rêvait de faire de la Catalogne la “ Hollande de la Méditerranée ”; et le bas clergé, surtout les ordres mendiants ».

À suivre

L’empire des sables – La France au Sahel (Emmanuel Garnier)

 

Emmanuel Garnier, directeur de recherche au CNRS, est par ailleurs professeur et chercheur invité aux universités de Cambridge, de Genève et au MIT.

Ce spécialiste de l’histoire des risques naturels s’interroge dans ce livre sur la pugnacité et la foi de cette poignée d’hommes des troupes de marine qui, durant près de cent ans, veilla « au salut de l’Empire » sur ces terres hostiles et mal connues du Sahel, où la notion même d’Etat relevait de la plus parfaite incongruité pour des populations locales adaptées depuis des siècles à leur milieu et jalouses de leur indépendance.

Pourquoi tant d’énergie mobilisée alors même que ce désert ne révéla son intérêt économique que dans les années qui précédèrent la décolonisation ? Et encore, il convient de souligner qu’il se limitera à la découverte de gisements d’uranium au Niger et d’hydrocarbures dans le Sud algérien.

Nonobstant, même s’il n’abritait guère que 2% de la population africaine sous pavillon français dans les années 1940, l’espace des méharistes et des médecins coloniaux français évoqué ici n’est pas pour autant le désert des Tartares du lieutenant Giovanni Drogo. Ici, les risques ne sont pas attendus comme un but ultime, susceptible de donner du sens à une vie de soldat. Dans les forts sahariens, les risques sont vécus au quotidien sous des formes multiples, allant des rezzous aux campagnes médicales à dos de chameaux d’une communauté nomade à l’autre durant des jours, en passant par d’harassantes reconnaissances topographiques d’un espace ayant vocation à devenir un territoire impérial.

A contre-courant de notre démocratie moderne qui érige en valeur absolue le principe de précaution, vu comme le signe tangible d’un modèle de sécurité pour les citoyens, les troupes françaises qui œuvrèrent dans les zones inhospitalières du désert durant près d’un siècle firent la démonstration de leur capacité à acquérir les connaissances et les gestes nécessaires à une réduction maximale des risques.

Loin de chercher à les réduire au point de vouloir les esquiver pour ne pas exposer les hommes aux dangers imprévisibles des combats, les coloniaux surent au contraire les rendre acceptables en cultivant une éthique de l’action qui, de la phase de conquête à la paix nazaréenne, demeura leur apanage, sachant parfaitement que le risque réfléchi est une promesse de victoire et un critère de succès tactique.

L’empire des sables, Emmanuel Garnier, éditions Perrin, 400 pages, 23 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/lempire-des-sables-la-france-au-sahel-emmanuel-garnier/87845/

L'âme des peuples, origine des institutions (Gustave Le Bon)

jeudi 28 octobre 2021

Au cœur des forces spéciales avec un ex commando marine : Louis Saillans

 Louis Saillans est entré dans les commandos marine en 2011. Pendant près de 10 ans, en tant que chef de groupe dans les forces spéciales, il a traqué des djihadistes, libéré des otages, capturé des ennemis de la France. Dans « chef de Guerre », Louis Saillans raconte ses missions, et pour Livre Noir, il dévoile son parcours dans les forces spéciales, son engagement pour la France et ses propositions lutter contre l’islamisme.


https://www.lesalonbeige.fr/au-coeur-des-forces-speciales-avec-un-ex-commando-marine-louis-saillans/

Sykelgaite de Salerne (1040 ? – 1090)

 

Sykelgaite de Salerne (1040 ? – 1090)
« Cette rumeur concerne directement Sykelgaite, l’épouse de Robert (qui chevauchait à ses côtés et était à ses yeux une seconde Pallas, si ce n’est une Athéna). Lorsqu’elle vit les soldats s’enfuir, elle s’en prit à eux avec férocité et d’une voix très puissante leur cria, dans sa langue natale, ces paroles dignes d’Homère : « Jusqu’où fuirez-vous ? Résistez, et battez-vous comme des hommes ! » Lorsqu’elle vit qu’ils continuaient de s’enfuir, elle s’empara d’une lance et poursuivit les fuyards au grand galop ; voyant-cela, ces hommes se reprirent et retournèrent au combat. »

Extraite de l’Alexiade, chronique rédigée entre 1137 et 1143 par Anne Comnène, fille de l’empereur Alexis Comnène, cette citation révèle la fascination exercée par la duchesse Sykelgaite sur l’auteur… À juste titre !

Probablement née vers 1040, Sykelgaite (prénom parfois orthographié “Sichelgaite” ou “Sichelgaita”), est d’illustre naissance : par son père Guaimar IV, elle appartient à la lignée des princes lombards de Salerne.

Quant à sa mère Gemma, elle descend des princes de Capoue. Les luttes d’influence entre les Sarrasins provenant notamment de l’émirat de Sicile, puis entre les seigneurs normands et l’Empire byzantin pour le contrôle de l’Italie méridionale ont un impact direct sur l’enfance de cette princesse lombarde. En 1052, son père est assassiné par ses beaux-frères. Sykelgaite et sa famille parviennent à se cacher, mais doivent se rendre faute de vivres et sont emprisonnés durant quelques jours. Les captifs sont finalement délivrés le 10 juin par l’oncle de la princesse, aidés de quelques Normands.

Le mariage de la princesse avec Robert Guiscard en 1058 révèle la manœuvre diplomatique réalisée par son frère, le prince Guisolf II de Salerne. Celui-ci s’est rapproché du nouveau chef des Normands afin d’assurer la sauvegarde de son trône face aux prétentions byzantines. Pour officialiser cette alliance, c’est donc tout naturellement que Guisolf offre la main de sa sœur à ce chef de mercenaires, largement moins bien né qu’elle. Comprendre la destinée de Sykelgaite implique de se pencher sur l’histoire des Normands en Italie et notamment sur la vie de l’un des plus illustres d’entre eux, Robert Guiscard.

Il peut sembler difficile d’imaginer des Normands descendants de guerriers vikings en Italie… Et pourtant ! Tout commence en 911, avec la conversion au christianisme du chef Rollon, nouveau comte de Normandie. S’ensuit alors une large christianisation des Vikings, ayant pour conséquence de nombreux départs de pèlerins vers la Terre Sainte. Dès 999, les premiers Normands arrivent en Apulie, étape sur le chemin de retour de Jérusalem. Le chroniqueur Aimé du Mont-Cassin raconte qu’ils auraient repoussé les Sarrasins à Salerne alors qu’ils n’étaient qu’une quarantaine !

Au début du XIe siècle, le jeune duché de Normandie est en proie à des dissensions internes, ce qui favorise le départ en Italie de jeunes guerriers normands issus de la petite noblesse locale. C’est le cas des fils de Tancrède de Hauteville, dont Robert Guiscard. L’Italie est particulièrement instable au XIe siècle : le Saint Empire germanique et la Papauté se disputent le nord de la péninsule ; le sud de l’Italie ne connaît pas un sort plus enviable, puisqu’il est convoité par l’empereur byzantin et subit les coups de boutoir des Sarazins, ceux-ci organisant régulièrement des razzias le long des côtes. Les Normands comprennent rapidement que ce climat d’instabilité politique représente une opportunité d’élévation sociale. De simples pèlerins, ces derniers deviennent des mercenaires à la solde de l’empereur byzantin ou des princes lombards, soucieux de préserver leurs titres et leurs territoires. Les frères représentant la maison de Hauteville choisissent le parti du prince de Salerne. Robert Guiscard n’est que l’un des cadets de cette fratrie. Le pouvoir de décision revient surtout à ses frères aînés Guillaume « Bras de Fer » et Drogon. Ceux-ci débarquent au sud de l’Italie vers 1035 et s’illustrent lors d’affrontements contre les Sarazins.

Dans les années 1040, ils commencent la conquête de l’Apulie et de la Calabre, débarrassant le sud de la péninsule des prétentions byzantines et sarrasines. Vers 1046-1047, c’est au tour de Robert de débarquer en Italie, accompagné de cinq chevaliers et de trente-cinq fantassins. Après s’être brouillé avec ses frères, il mène une vie d’errance et de banditisme qui lui valent le surnom de « Guiscard ». ce surnom signifie « le Rusé », « l’Avisé ». Sa condition s’améliore vers 1050-1052 grâce à son mariage avec Aubrée de Buonalbergo, parente d’un baron d’Apulie, qui lui donne deux enfants avant que celui-ci la répudie au profit de Sykelgaite. En 1057, il succède à son frère Onfroi et devient comte d’Apulie. Toutefois, sa soif d’ambition est loin d’être satisfaite.

Sykelgaite va jouer un rôle clé dans les projets de conquête de son mari. Dans un premier temps, elle inscrit la lignée de son époux dans la postérité en lui donnant cinq enfants, dont trois fils. Étant de bien meilleure naissance que Robert, elle appuie ses prétentions d’élévation sociale. De plus, elle lui apporte un soutien moral et militaire sans faille en l’accompagnant dans grand nombre de campagnes. Elle est présente lors du siège de Palerme en 1070. En 1076, Robert Guiscard décide d’assiéger Salerne, posant Sykelgaite devant un dilemme : doit-elle prendre parti pour son époux, ou pour l’assiégé, qui n’est autre que son frère Gisulf ? La princesse choisit de défendre la cause de Robert Guiscard, mais sert d’intermédiaire entre les deux camps. Elle aurait peut-être fait parvenir des vivres à ses frères et sœurs dans la ville, ceux-ci étant soumis aux lourdes contraintes du siège, notamment la faim. Finalement, lorsque Gisulf décide de se rendre à ses ennemis, il est fort probable que la princesse ait eu une grande influence sur son époux afin d’alléger la peine réservée à son frère.

On la retrouve à nouveau au côté de son mari en 1078, lors d’une campagne lancée contre les barons en pleine révolte. Sykelgaite participe à l’expédition et son époux lui confie même les commandes du siège de Trani pendant qu’il s’attaque à Tarente.

Enfin, elle prend part à la grande expédition lancée contre l’empereur byzantin en 1081. Roger et Sykelgaite avaient auparavant conclu des fiançailles entre leur fille et le fils de l’empereur Michel VII Constantin. Le projet tombe à l’eau lorsque Michel VII est renversé par Nicéphore III, qui sépare les fiancés et fait emprisonner Hélène, la fille de Robert et Sykelgaite. Même si Alexis Comnène parvient au pouvoir en déposant Nicéphore III et en faisant libérer Hélène, l’expédition est maintenue. Sykelgaite s’illustre notamment lors des combats engagés après le siège de Durazzo, le 18 juin 1081. Alors que la cause semble perdue pour le camp des Normands, elle pourchasse les fuyards afin de les ramener dans la bataille. Cet épisode lui a valu d’être décrite par la chronique rédigée par Anne Comnène comme une amazone haranguant les troupes. La campagne contre les Byzantins dure plusieurs années et est interrompue en 1085 par la mort de Robert Guiscard, des suites d’une maladie.

À nouveau, la princesse veille aux intérêts de son défunt époux. Après avoir ramené la dépouille de ce dernier en Italie, elle fait reconnaître son fils Roger comme successeur au titre de duc d’Apulie et de Calabre. Elle reste associée au pouvoir durant les premiers mois de règne du nouveau duc, le temps pour lui d’affirmer son autorité. En 1086, Roger gouverne seul. Sykelgaite a rempli sa mission : la transmission du titre ducal et de son territoire étant assurée, elle peut se retirer des affaires politiques. La princesse lombarde s’éteint le 27 mars 1090 et est inhumée au Mont-Cassin.

Le parcours de Sykelgaite et son union avec Robert Guiscard ont marqué l’Europe. Par leur union et leurs conquêtes, ils ont en effet contribué à jeter les fondements d’un véritable royaume, comprenant la Sicile et tout le sud de l’Italie. Ce territoire est demeuré aux mains des Normands pendant plus d’un siècle, jusqu’à la mort, en 1189, de Guillaume II, dernier héritier direct de Roger Guiscard. Ce royaume original, véritable carrefour méditerranéen, est ensuite tombé aux mains de la dynastie des Souabes, puis des Angevins.

Aujourd’hui, au cœur de cet ancien royaume, le château de Melfi rappelle l’ancienne puissance normande, crainte et respectée dans toute la Méditerranée. Cet imposant édifice est situé dans le Mezzogiorno, en plein cœur de l’Italie du Sud. Sa construction date des années 1040, à l’époque où les fils de Tancrède de Hauteville réalisent leurs premières conquêtes. Il s’agit de la première forteresse érigée par les Normands, probablement ordonnée par Robert Guiscard. Le duc exige la présence d’une cathédrale aux côtés du château et dote celui-ci d’une imposante muraille composée de cinq portes. Le site est stratégique : l’édifice est bâti sur un éperon rocheux dominant un précipice, à l’extrémité de la ville, en utilisant les bases d’une ancienne forteresse byzantine. En 1133, la forteresse de Melfi est détruite sur ordre de Roger II de Sicile, afin qu’elle ne tombe pas entre les mains de rebelles. Fréderic II de Hohenstauffen ordonne la restauration du château et fait construire la « Torre dell’Imperatore » – la Tour de l’empereur. De nos jours, lorsque l’on observe cette imposante bâtisse, on peut encore déceler l’architecture romane importée par les Normands malgré les différentes restaurations opérées depuis le XVe siècle. Il semblerait que rien ne puisse effacer les traces de ces conquérants, malgré les siècles qui passent.

Anne-Sophie B. — Promotion Léonidas

Bibliographie

Sur Sykelgaite

  • Catherine Hervé-Commereuc, « La Calabre dans l’État normand d’Italie du Sud (XIe-XIIe siècles) », in Annales de Normandie, Année 1995, p. 3-25
  • Valerie Eads « Sichelgaita of Salerno : Amazon or Trophy wife ? », in The Journal of Medieval Military History, sd Kelly DeVries, Clifford J. Rogers, Boydell Press, 2005 -183p
  • Sophie Cassagnes-Brouquet, Chevaleresses, Une chevalerie au féminin, Ed. Perrin, Paris, 2013, p. 27-28

Sur Robert Guiscard et les Normands en Italie

Sur la chronique de l’Alexiade

Sur le château de Melfi

  • Anne-Marie Flambard Héricher, « Les châteaux du royaume de Sicile au temps de Frédéric II », p. 159-198 in FLAMBARD HÉRICHER, Anne-Marie (sd.). Frédéric II (1194-1250) et l’héritage normand de Sicile, Presses universitaires de Caen, 2001
  • italythisway.com

https://institut-iliade.com/sykelgaite-de-salerne-1040-1090/

L'impératif de l'historien

Entretien avec Dominique Venner (1999)

D. Venner n'est pas un historien ordinaire. [Alors] directeur de la rédaction du trimestriel Enquête sur l'histoire [1991-1999], son parcours, atypique pour un érudit, a imprimé à son prestigieux magazine une marque unique dans le panorama des revues historiques françaises. Car c'est au feu même de l'histoire que D. Venner s'est forgé, prenant une part active à tous les engagements idéologiques de l'après-guerre, des affrontements étudiants du Quartier Latin aux longues traques silencieuses du Djebel. Un activisme scellé par des années de réclusion dans les geôles gaullistes. Époque de solitude et d'introspection, ses barricades ne seront plus de pierre désormais mais de livres. De liber, racine latine du mot “livre” mais aussi du vocable “liberté”. À n'en point douter, il y a quelque chose d’Ernst von Salomon en Dominique Venner. Nous avons voulu en savoir davantage sur l'homme, sur sa vision de l'histoire et, ce faisant, sur le rôle qu'il assigne à Enquête sur l’histoire en ces temps d'amnésie collective.

• Votre parcours est pour le moins atypique. Loin d'être un rat de bibliothèque, vous avez connu l'école militaire de Rouffach, la guerre d'Algérie et les luttes politiques extraparlementaires avant de vous lancer dans l’écriture. Comment en êtes-vous venu à étudier l’histoire ?

Dominique Venner : L'histoire n'est pas une déesse inexorable conduisant l'humanité selon un dessein défini. Ce n'est pas non plus une science exacte, même si sa connaissance fait appel à des méthodes et des procédés scientifiques. En imaginant une muse nommée Clio, les Anciens avaient senti que l'histoire s'apparente à l'art. Malgré le dépouillement de tonnes d'archives, certains éminents chercheurs ne comprendront jamais rien aux époques ou aux hommes qu'ils étudient. Il faut à l'historien non seulement de la méthode dans la critique des documents et témoignages, il lui faut aussi un certain flair qui ressemble à celui des marins et qui ne s'acquiert pas nécessairement à l'université. Dans ma jeunesse, à une place modeste, j'ai eu la chance de participer de près à quelques aventures historiques assez grisantes qui m'ont beaucoup appris. L'atmosphère de la guerre, les coups de torchon, les espoirs et les échecs m'ont été d'excellents maîtres. Ma perception s'en est certainement trouvée aiguisée. À l'époque, je demandais déjà à l'histoire d'apporter des réponses à mes interrogations Cela m'a aidé à supporter mieux que d'autres les épreuves, notamment en prison où j'avais le temps de lire, de méditer et de me préparer sans le savoir à mon métier d'historien

• Considérez-vous Enquête sur l'histoire comme l'aboutissement de vos engagements successifs ?

C'est une entreprise artisanale très excitante que j'ai la chance de conduire dans une absolue liberté quant au choix des sujets et des auteurs. Je bénéficie du concours d'historiens de sensibilités différentes qui apprécient, semble-t-il, notre refus des conformismes intellectuels et notre façon de remettre les pendules à l'heure. L'un de mes soucis est de favoriser une connaissance de l'histoire qui ne soit pas franco-centrée et qui montre comment les mêmes évènements ont été vécus ou compris par d'autres peuples européens. Pour répondre plus directement à votre question, Enquête sur l’histoire bénéficie nécessairement de ce que j'ai appris préalablement. L'avenir dira si c'est un aboutissement ou un commencement.

• Le milieu des historiens est fermé et dans les kiosques, les places sont chères pour les revues spécialisées. Êtes-vous accepté par vos confrères historiens et comment perçoivent-ils Enquête sur l’histoire ?

Nous sommes très convenablement diffusés en kiosques, malgré une absence de moyens qui nous interdit, contrairement à certains confrères, de soutenir notre diffusion par de la publicité. Que nous sayons acceptés par les historiens, il suffit pour en prendre conscience de regarder la liste longue et diversifiée de ceux qui signent des articles ou nous accordent des entretiens. Cela dit, le milieu universitaire est soumis aux pesanteurs lourdes de la société et on ne peut jamais plaire à tout le monde.

• Depuis qu'on a fait à l’histoire la réputation d'être une science, les écoles et les systèmes ont fleuri. Pour votre part, où vous situez-vous ?

Ce qui caractérise la société dans laquelle nous vivons et ses classes dirigeantes, c'est le rejet de l'histoire, le rejet de l’esprit historique. Celui-ci avait plusieurs mérites. Il assurait d'abord la vigueur du sentiment national ou identitaire. Il permettait d'interpréter le présent en s'appuyant sur le passé. Il développait l’instinct stratégique, le sens de l'ennemi. Il favorisait aussi une distance critique par rapport au poids écrasant du quotidien. Ce rejet de l'histoire s’accompagne paradoxalement d'une hypertrophie médiatique de ce qu'on appelle la “mémoire”, qui n'est qu'une focalisation partielle et partiale d'évènements contemporains. Comme les autres spécialistes des sciences humaines, les historiens subissent le chaos mental de l'époque et participent à l'effort général de déstructuration. Sous prétexte de répudier tout impérialisme culturel, l’enseignement de l'histoire a brisé le fil du temps, détruisant la véritable mémoire du passé. Suivant l'expression d’Alain Finkielkraut, il nous apprend à ne pas retrouver dans nos ancêtres l'image de nous-mêmes. Le rejet de la chronologie est un procédé très efficace pour éviter une structuration cohérente de l'esprit. Cela est bien utile. La cohérence gênerait la versatilité et le tourbillonnement dont se nourrit une société soumise à la tyrannie de l'éphémère et de l'apparence. Ma conception de l'histoire est évidemment différente. Je l'ai définie dans l’éditorial du premier numéro d'Enquête sur l’histoire :

« Notre vision du passé détermine l'avenir. Il est impossible de penser le présent et le futur sans éprouver derrière nous l'épaisseur de notre passé, sans le sentiment de nos origines. Il n'y a pas de futur pour qui ne sait d'où il vient, pour qui n'a pas la mémoire d'un passé qui l'a fait ce qu'il est. Mais sentir le passé, c'est le rendre présent. Le passé n'est pas derrière nous comme ce qui était autrefois. Il se tient devant nous, toujours neuf et jeune ».

• Alors que la circulation de l’Euro est programmée, croyez-vous que l'histoire a encore une place à tenir dans l'avenir du continent, et dans l'affirmative, comment votre expérience vous amène-t-elle à la concevoir ?

Je ne vois pas en quoi l'avènement de la monnaie unique pourrait arrêter l’histoire, entendue cette fois comme ce qui advient d'inédit et d'imprévisible. En soi il s'agit d'un fait historique, dont la portée échappe certainement à ses géniteurs. Je n’éprouve pas d'angoisse particulière devant la mise en place de nouveaux instruments unitaires en Europe. Je ne crois pas du tout que l’Europe institutionnelle, aussi critiquable soit-elle, nuise à l'identité des peuples associés, plus que ne l'ont fait leurs États respectifs depuis 50 ans. Pour simplifier à très grands traits et sans négliger d'autres causes, il faut bien voir que la nouveauté immense du dernier demi-siècle, préparée par la catastrophe de la Première Guerre mondiale, c’est l’effacement de l'Europe et sa soumission plus ou moins consentante à l'empire américain qui lui impose ses normes ainsi que ses maladies sociales et intellectuelles. Des maladies auxquelles on n'a pas encore trouvé d'antidotes. Sur le moyen terme, je ne crois pas à la survie de cet empire dont les prétentions sont excessives. L’Europe elle-même est un morceau trop gros à digérer. Notre situation n'est pas celle de sauvages faciles à éblouir, à mater et à déculturer. Nos assises culturelles, fort différentes de celles des États-Unis, sont infiniment plus riches et anciennes. Les réveils et les rejets viendront inéluctablement. En attendant, les Européens éclairés doivent apprendre la patience et la résistance, deux vertus à laquelle leur histoire ne les a pas préparés. Qu'ils lisent Soljénitsyne, cela les y aidera.

L'impératif de l'historienpropos recueillis par Laurent Schang, Nouvelles de Synergies Européennes n°39, 1999.

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Croatie 1945 : une nation décapitée 3/3

  

D’une brutalité inouie, cette grande purge cause dans la société croate un traumatisme profond, d’autant qu’elle s’accompagne de l’émigration massive et définitive de ceux qui parviennent à passer au travers des mailles du filet. Notons que pour parachever leur travail de déculturation, les communistes procèdent dans le même temps au nettoyage des bibliothèques publics et privées afin d’en extraire les “mauvaises” références. Sont ainsi pilonnés les ouvrages “oustachis” (y compris des éditions de Racine, Hugo ou Dostoïevski dont la seule “tare” est d’avoir eu recours à l’orthographe en vigueur sous l’État Indépendant Croate) et les “livres de l’ennemi”, c’est à dire tous ceux qui sont rédigés en italien ou en allemand. On jette par ex. les textes de Nietzsche, Kant ou Dante ainsi que des traductions d’Eschyle, Homère, Sophocle, Euripide et Tacite (24)… Chef de l’Agitprop, Milovan Đilas (la future coqueluche des libéraux de Saint-Germain-des-Prés) recommande, en janvier 1947, de se débarrasser des livres de Roald Amundsen mais aussi des œuvres toxiques de Bernard Shaw et Gustave Flaubert (25). Restent toutefois, pour ceux qui veulent se cultiver, les ouvrages édifiants de Marx, Lénine et Dietzgen ( ! ) ou ceux des nouveaux maîtres à penser que sont Đilas, Kardelj et « Čiča Janko » (Moša Pijade)…

Au terme de ce bref et sinistre panorama, il semble bien que l’on puisse, sans exagération, considérer l’épuration communiste de la Croatie comme un aristocide. Cruelle et imbécile, cette “chasse aux sorcières” n’a jamais eu pour but de châtier de quelconques “criminels fascistes” (il n’y en avait guère) mais bien de se débarrasser d’une intelligentsia supposément hostile et de priver la Croatie d’une grande partie de ses moyens afin de faire place nette aux apparatchiks du nouveau régime. L’opération a, hélas, parfaitement atteint ses objectifs et la Croatie mettra près de 25 ans à se doter d’une nouvelle élite digne de ce nom, puis encore 20 ans à émerger définitivement du cauchemar yougo-communiste !

Christophe Dolbeau, Tabou n°18, 2011.

◊ Notes :

  • (1) Voir C. Dolbeau, « Bleiburg, démocide yougoslave », in : Tabou n°17, Akribeia, Saint-Genis-Laval, 2010, 7-26.
  • (2) À propos de ces camps, le témoin britannique Frank Waddams (qui résidait en Yougoslavie à la fin de la guerre) affirme que « la famine, la surpopulation, la brutalité et la mortalité en faisaient des endroits bien pires que Dachau ou Buchenwald » – cf. N. Beloff, Tito’s flawed legacy, London, Victor Gollancz, 1985, p. 134.
  • (3) Grâce, il faut bien le dire, à une aide massive des Alliés comme en atteste par exemple l’ampleur exceptionnelle de l’ « Opération Audrey » — voir Louis Huot, Guns for Tito, New York, L. B. Fischer, 1945 et Kirk Ford Jr, OSS and the Yugoslav Resistance, 1943-1945, College Station, TAMU Press, 2000.
  • (4) « Après la fondation de l’État, l’objectif suivant fut d’amener la nation à accepter à 100% le Parti Communiste et son monopole idéologique, ce qui fut d’abord obtenu par la persécution et en compromettant les adversaires de diverses manières, puis en veillant à éradiquer toute pensée hétérodoxe, c’est à dire divergeant ne serait-ce que de façon minime du point de vue du Comité Central du Parti Communiste » – D. Vukelić, « Censorship in Yugoslavia between 1945 and 1952 – Halfway between Stalin and West », Forum de Faenza, IECOB, 27-29 septembre 2010, p. 6.
  • (5) Voir R. J. Rummel, Death by Government, chapitre 2 (Definition of Democide), New Brunswick, Transaction Publishers, 1994.
  • (6) cf. N. Weyl, « Envy and Aristocide », in : The Eugenics Bulletin, hiver 1984. Voir également T. Sunić, « Sociobiologija Bleiburga », in : Hrvatski List du 3 mars 2009 (repris dans The Occidental Observer du 15 mars 2009, sous le titre de « Dysgenics of a Communist Killing Field : the Croatian Bleiburg »).
  • (7) Junuz Ajanović, Edgar Angeli, Oton Ćuš, Franjo Dolački, Stjepan Dollezil, Julije Fritz, Mirko Gregorić, Đuro Grujić (Gruić), August Gustović, Muharem Hromić, Vladimir Kren, Slavko Kvaternik, Vladimir Laxa, Rudolf Lukanc, Bogdan Majetić, Ivan Markulj, Vladimir Metikoš, Josip Metzger, Stjepan Mifek, Ante Moškov, Antun Nardelli, Miroslav Navratil, Franjo Nikolić, Ivan Perčević, Makso Petanjek, Viktor Prebeg, Antun Prohaska, Adolf Sabljak, Tomislav Sertić, Vjekoslav Servatzy, Slavko Skolibar, Nikola Steinfl, Josip Šolc, Slavko Štancer, Ivan Tomašević, Mirko Vučković.
  • (8) Voir J. Jareb, « Sudbina posljednje hrvatske državne vlade i hrvatskih ministara iz drugog svjetskog rata », in : Hrvatska Revija n°2 (110), juin 1978, 218-224.
  • (9) Tel est le cas de M.M. Mehmed Alajbegović, Mile Budak, Pavao Canki, Vladimir Košak, Osman Kulenović, Živan Kuveždić, Slavko Kvaternik, Julije Makanec, Nikola Mandić, Miroslav Navratil, Mirko Puk et Nikola Steinfl.
  • (10) Le bâtiment sera fermé et ses minarets abattus en 1948.
  • (11) Au sujet de la querelle entre l’Église Catholique et l’État communiste yougoslave, voir l’article de B. Jandrić [« Croatian totalitarian communist government’s press in the preparation of the staged trial against the archbishop of Zagreb Alojzije Stepinac (1946) », in : Review of Croatian History, vol. I, n°1 (déc. 2005)] et l’ouvrage de M. Akmadža (Katolička crkva u Hrvatskoj i komunistički režim 1945-1966, Rijeka, Otokar Keršovani, 2004).
  • (12) cf. Ante Čuvalo, « Croatian Catholic Priests, Theology Students and Religious Brothers killed by Communists and Serbian Chetniks in the Former Yugoslavia during and after World War II » 
  • (13) Signée par les évêques croates, une lettre pastorale du 20 septembre 1945 fait état de 243 prêtres assassinés, 169 emprisonnés et 89 disparus ; en septembre 1952, un autre document épiscopal parle de 371 religieux tués, 96 disparus, 200 emprisonnés et 500 réfugiés – cf. Th. Dragoun, Le dossier du cardinal Stepinac, NEL, 1958. Voir aussi I. Omrčanin, Martyrologe croate. Prêtres et religieux assassinés en haine de la foi de 1940 à 1951, NEL, 1962.
  • (14) Th. Dragoun, op. cité, p. 239.
  • (15) Ibid, p. 67, 213, 219, 248-254.
  • (16) On pense notamment au philosophe Bonaventura Radonić, à l’historien Kerubin Šegvić, au compositeur Petar Perica, au sociologue Dominik Barac, au byzantologue Ivo Guberina, à l’écrivain et distingué polyglotte Fran Binički et au biologiste Marijan Blažić, tous assassinés.
  • (17) cf. Le livre noir du communisme, dir. de S. Courtois, R. Laffont, 1998, p. 864.
  • (18) Avant la guerre, Vladimir Nazor (1876-1949) avait soutenu le royaliste serbe Bogoljub Jevtić puis le Parti Paysan Croate de V. Maček et en décembre 1941, il avait été nommé membre de l’Académie de Croatie (HAZU) par Ante Pavelić…
  • (19) cf. D. Vukelić, op. cité, p. 1.
  • (20) cf. G. Troude, Yougoslavie, un pari impossible ? La question nationale de 1944 à 1960, Harmattan, 1998, p. 69.
  • (21) Sur 332 titulaires de la carte de presse, seuls 27 seront autorisés à poursuivre l’exercice de leur métier. Pour une étude exhaustive sur la répression dans le milieu journalistique, voir J. Grbelja, Uništeni naraštaj : tragične sudbine novinara NDH, Zagreb, Regoč, 2000, ainsi que l’article de D. Vukelić mentionné en note 4.
  • (22) Voir B. Radica, « Veliki strah : Zagreb 1945 », in : Hrvatska Revija, vol. 4 (20), 1955.
  • (23) Expert de renommée internationale, il avait fait partie, en juillet 1943, de la commission chargée d’enquêter en Ukraine sur le massacre communiste de Vinnytsia.
  • (24) cf. D. Vukelić, op. cité, pp. 21, 23/24.
  • (25) Dans la liste des auteurs prohibés figurent aussi Maurice Dekobra, Gaston Leroux (pour Chéri Bibi !) et Henri Massis (il est vrai que ce dernier prônait la création d’un « parti de l’intelligence » ce qui n’était pas vraiment à la mode dans la Yougoslavie de 1945…).

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Défendre le roi – La Maison militaire au XVIIe siècle (Rémi Masson)

 

Rémi Masson est docteur en histoire et ancien allocataire de recherche de l’Institut de Recherche Stratégique et Militaire.

Au début du XVIIe siècle, les troupes de la Maison du roi ne sont encore qu’une simple garde du souverain et de la famille royale. Héritage médiéval, elles forment une collection de compagnies prestigieuses à l’organisation parfois archaïque, dont les modalités du service auprès du roi ne sont pas clairement définies. En 1610, le constat de leur inefficacité est sans appel. En succombant aux coups de Ravaillac, Henri IV est le deuxième roi de France assassiné consécutivement : quelques années auparavant, Henri III était mort poignardé par Jacques Clément.

Toutefois, lorsque Louis XIV s’éteint à son tour, en 1715, mettant un terme au règne le plus long qu’ait connu le royaume de France, celle que l’on nomme désormais la Maison militaire du roi n’a plus le même visage. A peine plus d’un siècle après la mort tragique du premier roi Bourbon, ces troupes sont considérées comme une garde infaillible, mais surtout désormais comme une véritable institution militaire où servent les unités d’élite de l’armée. Les guerres de Louis XIV leur ont permis d’être constamment présentes sur les champs de bataille. Certains affrontements célèbres du règne, comme le siège de Maestricht, le combat de Leuze ou la bataille de Steinkerque, ont scellé leur réputation guerrière et leur sont intimement associés.

Avec ce livre, Rémi Masson nous montre comment le gouvernement personnel de Louis XIV a transformé la Maison militaire du roi en une institution structurée et autonome qui regroupe les meilleures compagnies de l’armée. Elles doivent y servir à sa tête et fournir des officiers d’expérience, tout en continuant d’assurer, à tour de rôle, la protection rapprochée du souverain. Dans les unités les plus élitistes de l’armée, on y voit dès lors des officiers de fortune côtoyer les fils de la noblesse d’épée. C’est une évolution inédite : des soldats roturiers qui s’étaient particulièrement distingués dans le métier des armes viennent côtoyer la noblesse, dans le seul but de donner à ces troupes un avantage décisif sur les champs de bataille.

Ce livre met en lumière les rapports de la Maison militaire du roi avec le pouvoir royal, la noblesse et l’armée, et en étudie les faits d’armes.

Défendre le roi, Rémi Masson, éditions Champ Vallon, 420 pages, 28 euros

A commander en ligne sur le site de l’éditeur

https://www.medias-presse.info/defendre-le-roi-la-maison-militaire-au-xviie-siecle-remi-masson/87886/

mercredi 27 octobre 2021

Les Souterrains : rites initiatiques, cultes secrets et lieux de refuge

Joseph de Maistre et l’Eloge du Mal (1753-1821)

  

Chacun son écrivain, chacun son interprétation de son œuvre. J’ai choisi pour notre entretien aujourd’hui l’écrivain et philosophe savoyard Joseph de Maistre pour plusieurs raisons. De Maistre fut contemporain de Napoléon quoiqu’il ne parle guère de Napoléon dans son ouvrage. Il fut également disciple du siècle des Lumières quoiqu’il il fut son plus féroce adversaire. Nous tous, vous tous, on peut se poser la question. Alors, qu’est-ce que Joseph de Maistre a à voir avec nous et les modernes, et quelle est son importance pour nous Européens de l’Est vivant dans le Système libéral ?

Je vais essayer brièvement de situer les idées de Joseph de Maistre dans notre époque et de dire également s’il peut nous être utile pour comprendre les idées de notre temps, et si les Européens, peuvent utiliser des parts de son enseignement pour comprendre les cataclysmes qui s’annoncent. Quant à mon choix de cet auteur, il y a également un côté personnel. L’interprétation d’une œuvre littéraire dépend souvent de l’humeur et du caractère de son interprète. Étant par nature porté vers le pessimisme culturel et étant sceptique vis-à-vis de l’idée de progrès il ne faut pas s’étonner par conséquent que j’aie choisi De Maistre et sa critique des lendemains qui chantent. Il nous faut également rappeler que cette année marque le bicentenaire da sa mort.

Tout d’abord il nous faut préciser que les idées politiques de Maistre sont étroitement liées à ses idées ultra-catholiques et ultramontaines, ainsi qu’à son inébranlable croyance à la main de fer de la Providence divine. Étant damnée par le péché originel, dès sa naissance l’espèce humaine est vouée au mal éternel et à la souffrance incessante. L’homme ne peut y échapper, même s’il est un homme de bien, même s’il se voit comme homme plein de vertus, et même s’il se vante de surcroît de n’avoir jamais fait aucun mal à son semblable. Au contraire, plus l’homme est vertueux et plus il sera exposé au mal, ce que De Maistre désigne comme « l’hérédité des fautes ». „Il est possible qu’un homme envoyé au supplice pour un crime qu’il n’a pas commis l’ait réellement mérité pour un autre crime absolument inconnu ». (Premier entretien, Les soirées de Saint-Pétersbourg)

Par conséquent suite à notre chute dans le temps, nous tous, sans aucune exception, sommes des jouets de la réversibilité, c’est à dire que nous sommes censés expier non seulement les fautes et les défauts de nos lointains ancêtres, fautes qu’ils auraient souvent commises à leur insu, mais nous sommes également obligés d’expier les crimes de ceux qui nous font mal à l’heure actuelle et même de ceux qui avaient fait mal, soit à nous, soit aux autres, il y a des milliers et des milliers d’années avant notre naissance et dont nous ne saurons même jamais les noms.

Joseph de Maistre nous dit : « le mal a tout souillé, et l’homme entier n’est qu’une maladie » (SdeSP). Par conséquent, toute recherche du bonheur terrestre est une voie maladive, vouée à’ l’échec, car celui qui refuse de souffrir n’est pas digne d’être homme. Les exemples du mal perpétuel abondent. Il suffit de jeter un coup d’œil au passé politique européen. En effet, l’histoire européenne est une longue trajectoire de conflits, de guerres civiles et de violences, de cataclysmes qu’aucun désir d’un monde meilleur ou de sagesse humaine, tant vantée par les encyclopédistes du XVIIIe siècle, ne peut améliorer.

« L’histoire prouve malheureusement que la guerre est l’état habituel du genre humain dans un certain sens ; c’est-à-dire, que le sang humain doit couler sans interruption sur le globe, ici ou là ; et que la paix, pour chaque nation, n’est qu’un répit. » (Considération sur la France).

Le culte de la Raison, installé par les révolutionnaires français comme une nouvelle religion séculaire, et leur nouvelle déesse Raison constituèrent un grand traquenard historique. Ce culte a par la suite abouti à une surenchère de violences entre les individus et les peuples, comme nous l’avons surtout vu pendant la révolution bolchevique en Russie, cent ans après la mort de Joseph de Maistre. D’après lui et contrairement à Jean-Jacques Rousseau et ses divagations sur « le bon sauvage » et la prétendue liberté de l’homme à sa naissance, c’est l’autorité qui précède la raison et non l’inverse. L’homme ne devient conscient de sa raison, à savoir de sa capacité de penser et de raisonner, qu’au sein de sa famille, de sa tribu, de son clan et de son peuple, guidé par les sages et leur sens de la tradition. La raison abstraite, telle qu’elle fut vénérée par les révolutionnaires français du XVIIIe siècle et leurs rejetons libéralo-communistes du XXe siècle, et plus tard leurs successeurs multiculturalistes et globalistes de notre XXIe siècle, est une grande supercherie qui, sous le vernis des « droits de l’homme », du « multiculturalisme » et de la « tolérance », nous annoncent de nouveaux massacres en série. En tant que bon connaisseur des langues classiques et des langues européennes de son époque, lors de ses longs discours et lors de ses longues promenades à St. Pétersbourg, Joseph de Maistre fut le premier à saisir le danger de la langue de bois jacobine et proto-communiste dont se sert aujourd’hui la nouvelle superclasse mondiale de Bruxelles et Washington.

Il écrit : « Il n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu dans ma vie des Français, des Italiens, des Russes ; je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan ; mais quant à l’homme je déclare ne l’avoir rencontré de ma vie; s’il existe c’est bien à mon insu. » (C. sur la F.).

Rétrospectivement, ce passage peut nous aider à mieux comprendre la dissolution de l’empire soviétique et l’émergence sur la mappemonde de l’Ukraine et d’autres pays dont on ignorait même l’existence. Il en allait de même pour les Croates et Slovènes lors de la dissolution de la Yougoslavie multiculturelle, en 1991. On a beau prêcher l’homme abstrait, une fois que la crise s’annonce, chacun, même le plus apatride d’entre nous, sait fort bien à quelle famille il lui faut se rattacher et dans quelle langue il lui faut fustiger et démoniser son ennemi-voisin. Pire, les idées des Lumières et les grands propos optimistes sur le meilleur des mondes envisagé par les philosophes du siècle des Lumières, tel J.J. Rousseau, aboutissent fatalement à de nouvelles révolutions avec leurs cortèges de massacres et de souffrances. La sanglante Révolution française, dont De Maistre fut le témoin, ne fut que le début du mal voulu par la Providence divine. Hélas, si De Maistre avait vécu au XXe siècle, ses propos sur la révolution bolchevique dans la Russie impériale de 1917 auraient été davantage convaincants !

Or si toute révolution produit le mal, comment se fait– il que Dieu l’ait permise ? Est-ce un essai divin de tester le genre humain ou bien une supercherie, issue d’une religion monothéiste venue d’Orient ? De Maistre nous propose comme remède l’autorité monarchique, l’inquisition catholique ; en d’autres termes il fait l’éloge de régimes qui jusqu’à un passé récent furent plutôt « musclés ». Il suffit de penser aux guerres de religion dans la France du XVIe siècle, à la guerre de Trente Ans dans l’Europe centrale du XVIIe siècle, pour s’apercevoir que leur violence ne fut pas moindre que celle de la Révolution jacobine dont De Maistre fut témoin. Son choix de sachants papistes et d’enseignants jésuites n’inspire pas confiance non plus.

« Il appartient aux prélats, aux nobles, aux grands officiers de l’État d’être les dépositaires des vérités conservatrices, d’apprendre aux nations ce qui est mal et ce qui est bien, ce qui est vrai et ce qui est faux. » (SdeSP, VIIIe Entretien).

Faut-il donc s’en remettre aujourd’hui aux jésuites, aux papistes et au clergé catholique, pour rétablir l’ordre en Europe et préserver le simulacre de notre petit bonheur ? Hors de question – au moins pour quelques-uns de nos libres penseurs. À la vue des homélies pro-migratoires du Pape actuel et du haut clergé, en Europe comme aux USA, et de leurs propos multiculturels en faveur des ressortissants afro-asiatiques, on n’a plus besoin de commissaires communistes. De Maistre lui-même serait choqué par sa propre logique du pire œcuménique qui surgit aujourd’hui dans les propos papistes-vaticanistes. Deux cents ans plus tard, son grand admirateur, Emile Cioran, également porte-parole de la chute dans le temps, quoique païen par sa vision du sacré, nous a avertis à juste titre qu’il ne nous faut rien attendre : ni des hommes ni des dieux…

Tomislav Sunic

[cc] Breizh-info.com, 2021, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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Croatie 1945 : une nation décapitée 2/3

  

Mort aux “superstitions”

Convaincus en bons marxistes que la religion est une superstition et que c’est bien « l’opium du peuple », les nouveaux dirigeants yougoslaves témoignent à l’égard des églises d’une hargne morbide. Les deux chefs de l’Église Orthodoxe Croate, le métropolite Germogen et l’éparque Spiridon Mifka sont exécutés ; âgé de 84 ans, le premier paie peut-être le fait d’avoir été, autrefois, le grand aumônier des armées russes blanches du Don… Du côté des évangélistes, l’évêque Filip Popp est lui aussi assassiné ; proche des Souabes, il était devenu encombrant… Vis-à-vis des musulmans, la purge n’est pas moins implacable : le mufti de Zagreb, Ismet Muftić, est publiquement pendu devant la mosquée (10) de la ville, tandis que dans les villages de Bosnie-Herzégovine, de nombreux imams et hafiz subissent un sort tout aussi tragique. Mais le grand ennemi des communistes demeure sans conteste l’Église Catholique contre laquelle ils s’acharnent tout particulièrement (11).

Au cours de la guerre, le clergé catholique avait déjà fait l’objet d’une campagne haineuse, tant de la part des tchetniks orthodoxes que des partisans athées. Des dizaines de prêtres avaient été tués, souvent dans des conditions atroces comme les Pères Juraj Gospodnetić et Pavao Gvozdanić, tous deux empalés et rôtis sur un feu, ou les Pères Josip Brajnović et Jakov Barišić qui furent écorchés vifs (12). À la “Libération”, cette entreprise d’extermination se poursuit : désignés comme “ennemis du peuple” et “agents de la réaction étrangère”, des centaines de religieux sont emprisonnés et liquidés (13), les biens de l’Église sont confisqués et la presse confessionnelle interdite. « Dieu n’existe pas » (Nema Boga) récitent désormais les écoliers tandis que de son côté, l’académicien Marko Konstrenčić proclame fièrement que « Dieu est mort » (14). Au cœur de cette tempête anticléricale, la haute hiérarchie n’échappe pas aux persécutions : 2 évêques (NN.SS. Josip Marija Carević et Janko Šimrak) meurent aux mains de leurs geôliers ; 2 autres (NN.SS. Ivan Šarić et Josip Garić) doivent se réfugier à l’étranger ; l’archevêque de Zagreb (Mgr Stepinac) est condamné à 16 ans de travaux forcés et l’évêque de Mostar (Mgr Petar Čule) à 11 ans de détention. D’autres prélats (NN.SS. Frane Franić, Lajčo Budanović, Josip Srebrnić, Ćiril Banić, Josip Pavlišić, Dragutin Čelik et Josip Lach) sont victimes de violentes agressions (coups et blessures, lapidation) et confrontés à un harcèlement administratif constant (15). En ordonnant ou en couvrant de son autorité ces dénis de justice et ces crimes, le régime communiste entend visiblement abolir la religion et anéantir le patrimoine spirituel du peuple croate. Odieuse en soi, cette démarche totalitaire n’agresse pas seulement les consciences mais elle participe en outre de l’aristocide que nous évoquions plus haut car elle prive, parfois définitivement, le pays de très nombreux talents et de beaucoup d’intelligence. Au nombre des prêtres sacrifiés sur l’autel de l’athéisme militant, beaucoup sont, en effet, des gens dont la contribution à la culture nationale est précieuse, voire irremplaçable (16).

Terreur culturelle

Un quatrième groupe fait l’objet de toutes les “attentions” des épurateurs, celui des intellectuels. Pour avoir une idée de ce que les communistes purs et durs pensent alors de cette catégorie de citoyens, il suffit de se rappeler ce que Lénine lui-même en disait. À Maxime Gorki qui lui demandait, en 1919, de se montrer clément envers quelques savants, Vladimir Oulianov répondait brutalement que « ces petits intellectuels minables, laquais du capitalisme (…) se veulent le cerveau de la nation » mais « en réalité, ce n’est pas le cerveau, c’est de la merde » (17). Sur de tels présupposés, il est évident que les Croates qui n’ont pas fait le bon choix peuvent s’attendre au pire. Dès le 18 mai 1944, le poète Vladimir Nazor (un marxiste de très fraîche date) (18) a d’ailleurs annoncé que ceux qui ont collaboré avec l’ennemi et fait de la propagande par la parole, le geste ou l’écrit, surtout en art en en littérature, seront désignés comme ennemis du peuple et punis de mort ou, pour quelques cas exceptionnels, de travaux forcés (19). La promesse a le mérite d’être claire et l’on comprend pourquoi le consul de France à Zagreb, M. André Gaillard, va bientôt qualifier la situation de « Terreur Rouge » (20)…

Les intentions purificatoires du Conseil Antifasciste de Libération ne tardent pas à se concrétiser et leurs effets sont dévastateurs. À Bleiburg comme aux 4 coins de la Croatie, la chasse aux intellectuels mal-pensants est ouverte. Dans la tourmente disparaissent les écrivains Mile Budak, Ivan Softa, Jerko Skračić, Mustafa Busuladžić, Vladimir Jurčić, Gabrijel Cvitan, Marijan Matijašević, Albert Haller et Zdenka Smrekar, ainsi que les poètes Branko Klarić, Vinko Kos, Stanko Vitković et Ismet Žunić. Échappant à la mort, d’autres écopent de lourdes peines de prison à l’instar de Zvonimir Remeta (perpétuité), Petar Grgec (7 ans), Edhem Mulabdić, Alija Nametak (15 ans) ou Enver Čolaković. Bénéficiant d’une relative mansuétude, quelques-uns s’en sortent mieux comme les poètes Tin Ujević et Abdurezak Bjelevac ou encore l’historien Rudolf Horvat qui se voient simplement interdire de publier. Tenus pour spécialement nocifs, les journalistes subissent quant à eux une hécatombe : Josip Belošević, Franjo Bubanić, Boris Berković, Josip Baljkas, Mijo Bzik, Stjepan Frauenheim, Mijo Hans, Antun Jedvaj, Vjekoslav Kirin, Milivoj Magdić, Ivan Maronić, Tias Mortigjija, Vilim Peroš, Đuro Teufel, Danijel Uvanović et Vladimir Židovec sont assassinés, leur collègue Stanislav Polonijo disparaît à Bleiburg, tandis que Mladen Bošnjak, Krešimir Devčić, Milivoj Kern-Mačković, Antun Šenda, Savić-Marković Štedimlija, le Père Čedomil Čekada et Theodor Uzorinac sont incarcérés, parfois pour très longtemps (21).

La répression frappe très largement et les gens de presse ou les écrivains sont loin d’être les seuls à passer au tamis de la Commission d’enquête sur les crimes de collaboration culturelle avec l’ennemi (Anketna komisija za utvrdjivanje zločina kulturnom suradnjom s neprijateljem). Une « grande peur » — pour reprendre l’expression de Bogdan Radica (22) — règne sur la Croatie où des milliers de citoyens sont contraints de répondre à un questionnaire inquisitorial (le fameux Upitni arak). Artistes, universitaires, magistrats, médecins, personnels des hôpitaux, membres des institutions scientifiques ou sportives, tous sont visés et pour ceux qui ne satisfont pas aux nouvelles normes, la sanction est immédiate. Au nombre des plus sévèrement “punis”, citons l’architecte Lovro Celio-Cega, le diplomate Zvonko Cihlar, le banquier Emil Dinter, l’ingénieur naval Đuro Stipetić ou les médecins Šime Cvitanović et Ljudevit Jurak (23), tous assassinés. Chez les musiciens, les peines sont plus légères : le compositeur (et franciscain) Kamilo Kob se voit tout de même infliger 6 ans de prison et son collègue Zlatko Grgošević 6 mois de travaux forcés, tandis que le célèbre maestro Lovro Matačić passe 10 mois derrière les barbelés et que son confrère Rado degl’Ivellio est chassé du Théâtre National. Le peintre (et prêtre) Marko Ćosić est condamné à 10 ans d’incarcération et le sculpteur Rudolf Švagel-Lešić à 5 ans de la même peine ; plus chanceux, les peintres Oto Antonini, Ljubo Babić et Rudolf Marčić sont simplement interdits d’exposition. Le ratissage entrepris par la police politique est très systématique et des gens très divers, souvent peu politisés, se retrouvent au bagne comme le chansonnier Viki Glovački, le photographe Ljudevit Kowalsky, le géographe Oto Oppitz, le financier Branko Pliverić ou l’orientaliste Hazim Šabanović.

À suivre

Agnès de Dunbar (1312 ? – 1369)

 

Agnès de Dunbar (1312 ? – 1369)

« Of Scotland’s King I haud my house,
I pay him meat and fee,
And I will keep my gude auld house,
while my house will keep me. »

« Du roi d’Écosse je tiens mon foyer,
je lui paie viande et taxe.
Et je protègerai mon foyer,
comme mon foyer me protègera »

Prononcées par Agnès Randolph, ces paroles annoncent d’emblée le caractère déterminé de cette comtesse écossaise. Son surnom de « Black Agnès » viendrait de la couleur corbeau de ses cheveux et de son regard sombre, contrastant avec son teint très pâle.

Agnès est de noble naissance et voit le jour vers 1312 au nord de l’Écosse. Dès son plus jeune âge, la guerre fait partie de son quotidien. En effet, son père, Thomas Randolph, est comte de Moray, neveu et compagnon d’armes du roi d’Écosse Robert the Bruce. La mère d’Agnès, Isabel Stewart, est l’une des filles de John Stewart of Bonkyll. Celui-ci a combattu pour le célèbre William Wallace et est mort en héros durant la bataille de Falkirk, où il commandait les archers écossais. La famille d’Agnès joue donc un rôle actif durant la première guerre d’indépendance de l’Écosse, entre 1296 et 1328.

Lorsqu’elle est en âge de se marier, Agnès épouse Patrick Dunbar, neuvième comte de la March et descendant des anciens comtes de Northumbrie. Durant la première guerre d’indépendance de l’Écosse, ce comte avait préféré soutenir l’Angleterre en hébergeant au château de Dunbar le roi Édouard II et en l’aidant à s’enfuir après sa défaite à Bannockburn en 1314. Il n’empêche que, par cette union, la jeune fille devient Agnès de Dunbar, nouvelle comtesse de la March.

À la mort de Robert the Bruce en 1329, son fils David II est nommé roi d’Écosse à l’âge de cinq ans. En attendant que le jeune souverain soit en âge de gouverner, plusieurs régents se succèdent à la tête de l’Écosse. Toutefois, en 1332, bénéficiant du soutien d’Édouard III, roi d’Angleterre, Édouard Bailliol débarque sur la côte et réclame le titre de roi. Ce dernier, descendant du roi Jean d’Écosse et d’Isabelle de Warenne, est en droit de prétendre au titre de roi. C’est le début de la deuxième guerre d’indépendance écossaise.

Cette fois, Patrick Dunbar choisit le camp écossais. Appelé à combattre contre les Anglais au nord de l’Écosse, il laisse à sa femme la garde du château de Dunbar, seulement occupé par ses suivantes et une poignée de gardes. C’est alors que, menées par le comte de Salisbury William Montagu, les troupes anglaises débarquent à Dunbar le 13 janvier 1338 et mettent le siège devant la forteresse. Le comte de Salisbury est l’un des meilleurs commandants du roi Édouard III : il exige la reddition des occupants du château et leur ordonne de quitter les lieux. C’est mal connaître Agnès de Dunbar…

Durant cinq mois, la comtesse va tenir tête au comte de Salisbury en supportant un siège éprouvant. William Montagu dispose non seulement de 20 000 hommes sous ses ordres, mais également d’engins de siège qu’il n’hésite pas à utiliser. Les mangonneaux, ces lourds engins de siège à contrepoids, pouvant envoyer des pierres de plus de trente kilos sur plus de deux cents mètres, causent des dommages importants sur les remparts du château. L’historien écossais Andrew de Wyntoun raconte que la comtesse, accompagnée de sa ou de ses suivantes s’amusait à narguer les troupes ennemies en allant épousseter les impacts laissés par les boulets à l’aide de son foulard.

Ne parvenant pas à s’emparer de la forteresse par la force, William Montagu change de tactique en décidant d’employer la ruse à deux reprises. C’est ainsi que La Chronique de Lanercost, rédigée entre 1338 et 1346, rapporte la tentative de chantage réalisée par le commandant anglais : il menaça de tuer le frère d’Agnès, John Randolph si elle persistait à ne pas se rendre. Le texte raconte qu’Agnès aurait plaisanté au nez de William Montagu en arguant qu’il pouvait bien mener sa menace à exécution, puisque cela lui permettrait d’hériter des biens de son frère s’il venait à disparaître. C’est un nouvel échec pour le comte de Salisbury.

En désespoir de cause, William Montagu tente de corrompre l’un des gardes de la forteresse contre monnaies sonnantes et trébuchantes. Le garde accepte l’argent, mais prévient la comtesse de l’arrivée imminente des troupes ennemies dans la cour du château. Ne se doutant pas que leur plan d’attaque était déjà connu de la châtelaine, le commandant franchit l’entrée de la forteresse avec ses troupes, tombant ainsi dans un guet-apens tendu par Agnès. Il parvient à s’échapper de justesse et quelques soldats anglais sont fait prisonniers par la comtesse. Pour finir, le comte de Salisbury tente de couper tous les axes de communications menant au château, privant les occupants de Dunbar de tout approvisionnement. Peine perdue, puisqu’Agnès tient bon et voit arriver les renforts menés par son allié, Ramsay de Dalhousie. Finalement, le 10 juin 1338, William Montagu s’avoue vaincu et lève le siège du château de Dunbar, laissant Agnès et les siens victorieux.

La légende s’est emparée de cet épisode, faisant du comte de Salisbury l’admirateur follement épris de cette fougueuse Écossaise. Aujourd’hui, le château de Dunbar n’est plus qu’une ruine près de laquelle il est encore possible de se promener. Difficile d’imaginer que cet ancien site ait pu être l’une des plus puissantes forteresses d’Écosse, mesurant cinquante mètres d’est en ouest et soixante-quatre mètres du nord au sud. Cela n’empêche pas le promeneur d’imaginer les troupes anglaises quittant ce château et reprenant en chœur cette chanson inventée par William Montagu :

“She makes a stir in tower and trench,
That brawling, boisterous, Scottish wench;

Came I early, came I late.

I found Agnes at the gate.”

« Elle fait grand bruit à la tour et à la tranchée,
Cette tapageuse et bagarreuse  jeune Écossaise;
Que je vinsse tôt ou arrivasse tard
Toujours à la porte trouvai-je Agnès ! »

Anne-Sophie B. — Promotion Léonidas