samedi 26 décembre 2020

La crédulité païenne de Michel Onfray

   

Entretien avec Jean-Marie Salamito

Michel Onfray, cet homme si médiatique, vient de commettre une attaque en règle contre le christianisme dans son ouvrage Décadence. Une occasion de montrer la faiblesse de ses raisons contre le Christianisme et, a contrario, la force d'une apologétique chrétienne vraiment scientifique.

Jean-Marie Salamito, vous vous êtes signalé comme celui qui osait porter la controverse contre Jérôme Prieur et Gérard Mordillât, les deux coauteurs de la série Corpus Christi, dans un petit ouvrage remarqué, Les chevaliers de l'apocalypse. Vous récidivez aujourd'hui contre Michel Onfray et son ouvrage Décadence, contre lequel vous venez d'écrire une petite merveille de science historique, Monsieur Onfray au pays des mythes, chez Salvator. Quels sont vos titres, pour oser vous en prendre ainsi, seul contre tous ou presque, à trois personnages marquants du Paysage Audiovisuel Français ?

Je ne suis assurément pas un homme de télévision, mais je suis professeur d'histoire du christianisme antique à l'université Paris IV Sorbonne depuis 2004. J'ai fait une thèse sur la morale économique chez les Pères de l'Église, dans laquelle j'ai montré que, au-delà de la représentation des métiers que l'on se faisait dans l'Antiquité, chacun avait une responsabilité personnelle dans l'exercice de la profession qu'il exerçait. J'ai comparé en particulier les paysans et les marchands.

Dans l'Antiquité préchrétienne, on repère une opposition entre l'agriculteur qui a contact avec la Nature et qui est bon, parce que l'on ne peut pas mentir à la terre. De l'autre côté, le commerçant, lui, a affaire aux hommes, c'est lui qui est injuste. Les poncifs sur les commerçants sans scrupule auront la vie dure. Mais les Pères de l'Église introduisent très tôt, au-delà de la typologie des métiers, une réflexion sur la responsabilité personnelle. Ambroise, par exemple, met en cause les spéculations auxquelles se livrent les grands propriétaires terriens, alors que classiquement la littérature païenne en accusait toujours les marchands. Dans le Commentaire du Psaume 70, saint Augustin s'en prend à l'idée selon laquelle le commerçant est toujours malhonnête, en soulignant que l'on peut très bien concevoir un commerce honnête. Il balaye ainsi les clichés sur les métiers et propose une morale économique souple.

Vous vous en êtes encore pris à un mythe dans votre étude de 2005 sur Pelage et le pélagianisme...

Je n'ai pas fait de la théologie, mais plutôt de la sociologie, en allant chercher des concepts et des méthodes chez Max Weber, pour repérer des affinités électives entre les idées de Pelage et des idées sociales. Ce moine breton expliquait contre Augustin que les hommes n'ont pas besoin de la grâce de Dieu pour se réaliser eux-mêmes. J'ai montré que Pelage développe un élitisme qui convient à une certaine aristocratie chrétienne du moment. Il est pessimiste face aux gens ordinaires et optimiste pour une élite. Augustin, en revanche, au nom de la nécessité de la grâce pour le salut, s'en prend à l'autosatisfaction de cette élite socio-culturelle. Il y voit toute la prétention de l'orgueil humain qu'il dénonce depuis toujours. Julien, évêque d'Eclane en Italie du sud, représente bien cette élite pélagienne, sûre d'elle-même. Il explique, quant à lui, que le péché originel est une doctrine pour les faibles, qui trouvent là une excuse à leur faiblesse. Pour Augustin, au contraire, il y a ce que j'ai appelé « un multitudinisme de la grâce ». C'est par la grâce donnée au plus grand nombre que l'Église est un peuple, que l'Église est une école, mais certainement pas une académie.

Qu'est-ce qui vous a donné l'idée de vous attaquer à Décadence, le gros ouvrage de Michel Onfray ?...

Des amis m'ont montré ce livre et ma première impression a été catastrophique. J'ai été abasourdi par ce que je lisais sur la négation de l'existence historique de Jésus, atterré par la vision noire donnée de saint Paul et par la vision terriblement négative du christianisme antique que développe Michel Onfray Marc Leboucher avait édité mon précédent livre, Les chevaliers de l'Apocalypse sur le duo Prieur et Mordillât. Cela se passait chez Desclée De Brouwer. C'est encore lui qui m'a contacté pour l'ouvrage que vous avez entre les mains, Monsieur Onfray au pays des mythes, publié cette fois chez Salvator.

Onfray au pays des mythes... Comme vous y allez ! Le texte de Michel Onfray n'a donc pas de valeur historique selon vous...

Écoutez, à la louche, je dirais que 80 % des affirmations historiques de Michel Onfray sont à revoir. Sa bibliographie est toujours bancale. Ses sources ont été lues trop vite. Je ne parle pas des affirmations sans fondement, des généralisations abusives et des amalgames grossiers, proférés avec une assurance qui confine au dogmatisme.

Que répondez-vous à Michel Onfray lorsqu'il nie l'existence historique de Jésus ?

L'existence historique de Jésus fait l'objet d'un consensus des spécialistes, quelle que soit leur confession ou leur absence de confession. Aller contre un consensus aussi fort, c'est aller contre la vraisemblance. Il faut un élément nouveau pour le mettre en cause. Or les cinq sources de Michel Onfray sur le sujet sont à la fois tendancieuses et datées (la plus récente est éditée en 1963 à Moscou aux éditions en langues étrangères). Quant à moi, ma position serait de rappeler d'abord que les Évangiles constituent en eux-mêmes un témoignage suffisant : la personnalité de Jésus s'y dessine de manière précise et concrète. Il faut lutter contre ceux qui pensent que ces textes, en tant que chrétiens, ne seraient pas fiables. Qu'il faille lire ces textes avec un esprit critique, c'est évident, mais il ne faut pas avoir la naïveté de les exclure sous prétexte qu'ils sont confessionnels. Un historien n’exclut jamais a priori une source. La foi des chrétiens est historique. Saint Ignace d'Antioche, à la fin du Premier siècle, s'écriait « Mes archives, c'est le Christ ». Eh bien ! Consultons nos archives ! Pour connaître le Christ, il faut lire avant tout les Évangiles.

Existe-t-il des sources en dehors des Évangiles ?

Bien sûr. Au livre XVIII des Antiquités judaïques (§ 63-64), il y a un texte qui montre que Flavius Josèphe, le grand historien juif, a entendu parler de Jésus avec précision. La tradition manuscrite grecque est unanime sur ce texte, dont les interpolations chrétiennes sont parfaitement repérables : je me rallie, là-dessus à l'analyse de John P Meier. Voici le texte : « En ce temps-là apparaît Jésus, un homme sage [si vraiment il faut l'appeler homme.] C'était un faiseur d'actes étonnants, un maître pour des hommes recevant avec plaisir les vérités; il entraîna à sa suite beaucoup de juifs et beaucoup d'hommes d'origine païenne. [Il était le Christ.] Et quand Pilate, sur une accusation des hommes les plus haut placés parmi nous, l'eut condamné à la croix, ceux qui l'avaient aimé auparavant ne cessèrent pas de le faire. [Car il leur apparut le troisième jour, de nouveau vivant, comme les divins prophètes l'avaient dit à son sujet, en même temps que d'innombrables autres merveilles.] Encore maintenant, la tribu des chrétiens, ainsi appelés d'après lui, n'a pas disparu. » Si l'on enlève les mots entre crochets, qui sont des interpolations chrétiennes, on obtient très probablement le texte qu'écrivit Flavius Josèphe à la fin du Premier siècle. Je pourrais citer d'autres sources païennes,Tacite, par exemple, qui mentionne que Ponce Pilate, un haut fonctionnaire romain bien connu par ailleurs, a condamné Jésus à la croix. Je vous renvoie au passage à la biographie de Ponce Pilate, signée Aldo Schiavone, parue cet automne chez Fayard. Je voudrais souligner en outre qu'aucune source païenne, si polémique soit-elle, ne dénonce en Jésus un personnage inventé. L'existence de Jésus est un minimum, un socle que tous reconnaissent.

Je ne voudrais pas refaire ici avec vous les sept chapitres de votre ouvrage passionnant. Il faut que les chrétiens et tous ceux qui sont intéressés par le Christ se le procurent...

Quelques mots peut-être sur le procès en antisémitisme que mène Michel Onfray... Les Pères ont effectivement signé un certain nombre d'ouvrages Contra Judaeos.

Mais ces ouvrages relèvent en général de la controverse interreligieuse, et pas de l'antisémitisme. Dans cette controverse, il y a des textes extrêmement regrettables, comme les sept ou huit homélies de saint Jean Chrysostome, qui sont ce qu'il y a de plus violent. Contrairement à ce qu'écrit Michel Onfray, ces homélies, je l'ai vérifié, ne contiennent cependant pas le moindre appel au meurtre, ni même à une violence physique. Elles s'inspirent des critiques des prophètes d'Israël contre leur propre peuple, en insultant par exemple l'impiété des juifs de manière parfaitement déplacée… Rien de tout cela ni dans le Dialogue avec Tryphon de saint Justin, ni plus tard chez Augustin, pourtant mis en cause par Onfray. Dans son Tractatus adversus Judaeos, l'évêque d'Hippone se montre parfaitement respectueux. Il donne aux chrétiens des arguments pour une discussion, pas pour un affrontement. Il insiste sur le fait que pour parler de Jésus, il ne faut pas citer aux Juifs « nos propres Écritures », mais les prophéties et les psaumes de l'Ancien Testament. Cela étant posé, Michel Onfray n'étudie pas vraiment les textes. Il pratique l'amalgame au sens le plus fort du terme, en prétendant que de saint Paul aux nazis, il y a une continuité. C'est ainsi qu'il cite un texte de dix lignes, dont il dit qu'il a été écrit par « un catholique ». On découvre un peu plus loin que ce catholique, en réalité, c'est Adolf Hitler lui-même...

Mais n'existe-t-il pas un texte antisémite chez Paul dans son Épître aux Thessaloniciens ?

Il faut d'abord avoir en tête ce qu'écrit saint Paul sur son peuple, par exemple au chapitre II de l’Épître aux Romains, où il insiste sur le fait que les dons que Dieu a faits aux juifs sont « sans repentance ». Michel Onfray oublie ces textes. En revanche, il cite un passage de la Première Épître aux Thessaloniciens (2,15) en le décontextualisant. Il s'agit d'un texte écrit pour des juifs convertis, à propos de persécutions qu'ils subissent à Thessalonique de la part de leurs anciens coreligionnaires. Saint Paul note qu'il s'est passé la même chose en Palestine et il précise que les Judéens qui ont fait obstacle à la prédication de l'Évangile sont, pour cette raison « opposés à tous les hommes ». On ne peut arguer de ce texte en y voyant une essentialisation du juif comme « ennemi du genre humain ». Le contexte immédiat ne le permet pas. C'est en tant que les habitants de la Judée ont fait obstacle à la prédication du Christ aux nations que, pour Paul, ils méritent ce jugement.

Et les femmes... Paul n'est-il pas un affreux misogyne ? Sur ce point au moins, ne faut-il pas donner raison à Michel Onfray ?

La Première aux Corinthiens, chapitre 7 versets 3 et 4 établit une égalité parfaite dans le couple, très loin du machisme que Michel Onfray attribue à saint Paul : « Que le mari s'acquitte de son devoir envers sa femme, et pareillement la femme envers son mari. La femme ne dispose pas de son propre corps, mais le mari. Pareillement le mari ne dispose pas de son corps, mais la femme... ».

Mais n'y a-t-il pas dans les écrits chrétiens une dévalorisation de la chair ?

Là on tourne autour de la question du péché originel. Contrairement à ce qu'affirme Michel Onfray, ni Paul ni Augustin ne font du péché originel un péché de chair. Ce n'est d'ailleurs pas non plus un péché de « connaissance ». Quand l'évêque d'Hippone commente la Genèse, il explique que l'interdit devait permettre aux hommes de se rapprocher de Dieu par la vertu d'obéissance, de comprendre « quel bien est en soi l'obéissance et quel mal est en soi la désobéissance ». En d'autres termes, le commandement est un chemin, un tremplin pour monter plus haut. Ce qui est mis en évidence par Augustin, c'est l'orgueil, superbia, qui est en soi le péché originel, consistant à vouloir se diviniser soi-même.

La description de Paul lui-même, de son physique, par Onfray reste très parlante...

Mais elle est fausse. Michel Onfray cite les Actes de Paul, un apocryphe du IIe siècle, mais il ne le cite pas complètement : il feint de le paraphraser en décrivant Paul « petit, chauve, barbu, les sourcils joints » et il ajoute, de son crû, « un homme disgracieux », « un corps chétif et malade » (p. 67), « un Juif chétif et malingre », « un barbu disgracié » (p. 68). Le texte qu'il a commencé de citer dit exactement le contraire : « un homme de petite taille, à la tête dégarnie, aux jambes arquées, vigoureux, aux sourcils joints, au nez légèrement aquilin, plein de grâce »… Vous voyez que Onfray veut donner à Paul « un petit corps malade. » Si l'on va à la source dont il est censé s'être inspiré, on ne trouve rien de tel. Onfray, pour faire bonne mesure, accuse Paul d'être impuissant, parce qu'il déclare « une écharde dans la chair ». Dans cette interprétation, Onfray se laisse aller à l'arbitraire et à la fiction. Cette écharde n'est pas purement physique, elle désigne un mal spirituel ou religieux, puisque le Seigneur lui répond : « Ma grâce te suffit ». Si l'on se reporte à l'ensemble du texte dont cet aveu est issu, il faut y lire d'une part l'heureuse mémoire d'expériences mystiques éblouissantes (« Je connais un homme, est-ce dans son corps ou hors de son corps, je ne sais, Dieu le sait, qui fut enlevé jusqu'au troisième ciel ») et d'un autre côté la conscience sereine de ses propres limites charnelles. Il est parfaitement abusif d'interpréter ce témoignage comme celui d'un aigri ou d'un frustré !

Vous innocentez les textes fondamentaux. Mais qu'en est-il de l'empereur Constantin ? N'est-ce pas lui qui a imposé le christianisme au monde romain ?

Vous mettez en cause ce que l'on appelle l'Église constantinienne. D'abord l'empereur Constantin n’est pas la machine à tuer que Onfray veut voir. Les crimes familiaux qu'on lui reproche ne sont pas des certitudes. Les sources sur ce sujet sont contradictoires. Il est possible que Constantin ait été calomnié. Constantin n'était pas l'intolérant ou le fanatique qu'Onfray imagine. Il faut se reporter à sa biographie récente par Pierre Maraval. Constantin prend possession de la partie orientale de l'Empire romain, après la défaite de Lieinius en 324. Nous avons une lettre aux populations récemment soumises qui contient une profession de foi chrétienne, mais aussi une déclaration de liberté religieuse pour tous. Même Théodose, à la fin du IVe siècle, continue à pratiquer une relative tolérance, en particulier envers les juifs et les païens pris comme individus. Dans le Code théodosien, on peut lire : « Il est bien établi que la secte des juifs n’est interdite par aucune loi » et aussi : « Qu'aucun innocent ne soit opprimé parce qu'il est juif ». La loi était bien évidemment la même pour les païens. Honorius et Théodose II déclarent par exemple dans un édit de 423 : « Qu'ils le soient vraiment ou qu'ils passent pour l'être, nous demandons spécialement aux chrétiens de ne pas oser, en abusant de l'autorité de la religion, porter la main sur des juifs et des païens qui vivent dans le calme et ne tentent rien de violent et de contraire aux lois ». Il y a plusieurs documents en ce sens.

✍︎ Jean-Marie Salamito, Monsieur Onfray au pays des mythes, réponses sur Jésus et le christianisme, éd. Salvator, 15 €.

Propos recueillis par l'abbé Guillaume de Tanoüarn monde&vie 29 juin 2017 n°942

"Fascismes d'Europe" - Thomas Ferrier parle de son livre historique et p...

Quand les catholiques n'étaient pas libéraux...

 Léo Imbert vient de publier une fresque monumentale sur le catholicisme social Une occasion de nous souvenir que le catholicisme, profondément social, n'a jamais été libéral que sur ses marges…

Qu'est-ce qui vous a amené, si jeune, à entreprendre un travail qui s'étend sur quelque 700 pages, alors que votre sujet semble déserté par la critique ?

Le politique connaît de nos jours une période de trouble systémique, où l'ancienne dichotomie Gauche/Droite semble arrivée à ses derniers instants. Mais au XIXe siècle, l'affrontement politique ne se résumait nullement au choc binaire entre une gauche radicale et socialiste et une droite libérale et traditionnaliste. La réalité était plus dialectique : nous étions en présence de trois grandes entités politiques : le libéralisme, le catholicisme et le socialisme, chacune garante d'une éthique propre. Aujourd'hui, à l'opposé de cette complexité, le spectre politique est entièrement entré dans le cadre normatif de la pensée libérale, cadre parfois teinté de catholicisme ou de socialisme par certains.

L'histoire de la défaite intellectuelle du socialisme face à la gauche libérale a déjà été écrite. J'ai tenté de faire de même pour le catholicisme social qui tenta d'opposer à l'individualisme libéral un rapport au monde authentiquement chrétien.

Vous montrez que la fracture de la société française, à laquelle le catholicisme social tente de remédier, est antérieure à la Révolution française...

Si la Révolution française de 1789 marque une rupture évidente - et spectaculaire - avec le monde qui prévalait jusqu'alors, elle est la conclusion logique d'un mouvement de fond qui a vraiment débuté sous le règne de Louis XV. Au nom d'une "rationalisation" sociale, alors qu'autour de lui on invoque la lutte nécessaire contre l’obscurantisme, le roi abandonne son rôle social de protection du peuple. Signe de ce qu'il ne veut plus être en réalité le père du peuple, les législations protégeant l’alimentation de la population en pain sont abrogées; on démantèle les corporations. Même si ces mesures, aux conséquences désastreuses, seront rapidement abandonnées-, le mal est fait. Comme l’écrivait Charles Péguy, « quand un régime d'organique est devenu logique, et de vivant historique, c'est un régime qui est par terre ». De là date la mort de l’Ancien monde et de son économie morale. Par quoi sera remplacée cette économie morale, c'est toute la question que se posent les catholiques sociaux.

Dans cette fresque historique, vous évoquez des personnages contrastés, Chateaubriand par exemple...

Chateaubriand ne peut pas être classé stricto sensu au sein de l’école du catholicisme social; toutefois il prépare le terrain, réveille les consciences. À l'Église meurtrie par le sanglant épisode révolutionnaire, il rappelle son grand rôle dans le siècle dix-neuvième qui s'ouvre : « le christianisme est la pensée de l'avenir et de la liberté humaine ».

Face au monde moderne issu de la Révolution, qui a semblé un moment lui avoir dénié jusqu'au droit d'exister, le catholicisme devra défendre son ethos autrement. Pas question de se contenter d'être seulement « en réaction contre ». Si l'on peut a posteriori parler d'un catholicisme social, c'est parce qu'il constitue d'abord un mouvement positif et une force d'avenir, proclame l'écrivain breton. À travers cette vision de l'avenir du christianisme, Chateaubriand sera donc une source d'inspiration pour une part non négligeable des catholiques sociaux.

Puisque l'on en est aux grands écrivains, selon vous Victor Hugo lui-même joue un rôle dans l'expansion du catholicisme social ?

Hugo, aussi étonnant que cela puisse paraître, se trouve en effet à un carrefour crucial du mouvement; lors des débuts de la IIe République, il est député conservateur, avec une forte connotation sociale. Soutenant un projet de loi d'Armand de Melun, député qui est aussi l'un des grands catholiques sociaux du début du XIXe siècle, il est indigné par la réaction des conservateurs. Par peur du socialisme, ceux-ci souhaitaient vider la loi d'Armand de Melun de son contenu. C'est à ce moment que Victor Hugo quitte les bancs de la droite. Admirateur de Lamennais, il est le marqueur d'une tendance propre au catholicisme social, cette lutte contre la sujétion de l'Église aux partis de l'Ordre et du profit.

Que dites-vous aujourd'hui, alors que les polémiques se calment, du trio formé par Lamennais, Ozanam et Montalembert ? Sont-ils des catholiques sociaux ou des catholiques libéraux ?

Ces trois figures sont bien différentes. Lamennais, quoi qu'on en pense, ne peut être classé au sein de l'école catholique sociale, ne s’étant que peu intéressé à la question sociale. Ce qui le passionne, c'est la liberté de l'Église. Il finira d'ailleurs par camper à ce sujet sur des positions que l'on qualifiera pour le moins d'hétérodoxes.

Assez semblable finalement est le cas de Montalembert : catholique sincère, grand défenseur de l'Église face à l'État, ce partisan de « l'Église libre dans l'État libre » s'est vraiment identifié à ce catholicisme libéral qui imprima si profondément sa marque sur le catholicisme européen. Il ne fait pas partie de ceux que l'on appelle les catholiques sociaux. Ozanam, le bienheureux Ozanam, a, en revanche, pleinement sa place au sein du catholicisme social; si, a priori, il est proche de Lamennais et de Montalembert sur certaines questions, il sut concilier le monde de la tradition et le monde postrévolutionnaire, défendant déjà l'idée d'une démocratie chrétienne, qui soit compatible avec le dogme chrétien. Pour lui, si le pouvoir (potestas) s'obtient au sein d'une assemblée élue, l'autorité (auctoritas), elle, est proprement divine. En outre, répondant à l'égalité par la fraternité, il s'oppose à la lutte des classes pour promouvoir l'indispensable charité associée à une législation sociale. Le catholicisme social est bien présent chez Ozanam.

Pouvez-vous évoquer la belle figure de Mgr von Ketteler ?


Si nous devions retenir une seule personnalité de cette grande épopée du catholicisme social, peut-être évoquerions-nous de préférence la mémoire de Mgr von Ketteler. Alors qu'en France le mouvement social chrétien connaît une période de déclin durant le second Empire après le ralliement de l'Église à l'Ordre, incarné par Napoléon III, c'est en Allemagne que le catholicisme social va voir pour la première fois son plein développement doctrinal sous l'autorité de l'évêque de Mayence.

Favorable à la « réforme du cœur », il soutient en même temps que la charité, si nécessaire soit-elle, n'est pas suffisante. Pour lui, l'intervention de l'État en faveur des démunis doit être reconnue par les catholiques comme une obligation morale. Membre important du Zentrum, le Parti catholique allemand, il se fait connaître par des sermons teintés de théorisation économiques et sociologiques. On retrouvera ce mixte si moderne dans ses écrits, en particulier dans La question ouvrière et le christianisme un texte qui sera largement lu et commenté. Défenseur du système corporatif, de la limitation du temps de travail, de la lutte contre le travail des enfants et du juste salaire, il réhabilite la philosophie de saint Thomas d'Aquin dans laquelle il voit un instrument de lutte tant contre le libéralisme que contre le socialisme.

Au final Ketteler irradia de son autorité l'ensemble de la tendance catholique sociale. C'est en particulier par son intermédiaire, on l'oublie trop souvent, qu’Albert de Mun et René de la Tour du Pin s'ouvrirent à la question sociale pour ensuite venir refonder le courant en France. Ce sera le début de la grande période du catholicisme social, s'étalant de 1871 à 1891. Avouons-le : le catholicisme doit beaucoup à ce grand homme, pourtant bien oublié de nos jours.

Quelle est l'œuvre du pape Léon XIII ?

Comme souvent avec Léon XIII la réponse est complexe, subtile, paradoxale jusqu’à paraître parfois contradictoire. Grand lecteur de Ketteler, ce pape va largement engager l'autorité de sa fonction auprès des catholiques sociaux, à travers entre autres, la bénédiction des œuvres, la participation à des pèlerinages ouvriers mais aussi par l'impulsion qu'il a donnée à des recherches théoriques. En 1891 il va "couronner" le mouvement en publiant la grande encyclique Rerum novarum dans laquelle il donne la définition du Catholicisme social : « Que les gouvernants utilisent l'autorité protectrice des lois et des institutions que les riches et les patrons se rappellent leurs devoirs; que les ouvriers dont le sort est en jeu poursuivent leurs intérêts par des voies légitimes. Puisque la religion seule (…) est capable de détruire le mal dans sa racine, que tous se rappellent que la première condition à réaliser c'est la restauration des mœurs chrétiennes. »

Si l'encyclique souligne l'apogée du mouvement, elle marque le début de son déclin. Jusqu'alors entraînée par une multitude d'initiatives dynamiques, le catholicisme social est désormais intégré au roc de la doctrine social de l'Église; dès lors il est directement impacté par les décisions pontificales : ainsi, le Ralliement à la République (1892) demandé aux catholiques monarchistes français va être une première étape sur un chemin qui mène à l'oubli de la radicalité constituant la démarche originelle du catholicisme social. Se divisant, pour céder à des compromissions doctrinales, les catholiques sociaux français vont voir progressivement la contamination de leur logiciel intellectuel par le libéralisme, désormais triomphant.

Si le catholicisme social ne meurt pas à cet instant et connaît encore de grands moments - pensons ici par exemple à l'Action Libérale Populaire d'Albert de Mun, au pontificat de Saint Pie X, et plus tard à la J.O.C. - ce qui faisait son originalité pour formuler un non radical et motivé face à la modernité libérale semble s'évanouir. Le monde laïc catholique va à son tour s'autonomiser et proposer non plus le projet d'une société authentiquement chrétienne, mais une adaptation de la modernité à certains principes catholiques, ou d'inspiration catholique. L'authenticité de l'élan est perdue.

✍︎ Léo Imbert, Le catholicisme social de la Restauration à la Première guerre mondiale, éd. Perspectives libres, 678 p., 28 €.

Propos recueillis par l'abbé G. de Tanoüarn monde&vie 27 avril 2017 n°939

La Petite Histoire : Quand les Gaulois mettaient Rome à genoux

 Véritable traumatisme dans l’histoire romaine, le sac de Rome en 390 avant J.-C. intervient alors que la ville éternelle se croit intouchable et au sommet de sa puissance. Il s’agit du premier raid gaulois en Italie et celui-ci aboutit au sac de la ville et à l’humiliation des Romains. C’est lors du paiement de l’énorme rançon réclamée par les Gaulois que leur chef, Brennus, jette son épée sur la balance en s’écriant « Vae Victis », malheur aux vaincus ! Un épisode qui marquera profondément les consciences et ne sera sans doute pas pour rien dans l’invasion de la Gaule par Jules César quatre siècles plus tard.

► L’Histoire de France racontée aux enfants 👉 https://urlz.fr/ewim

https://www.tvlibertes.com/la-petite-histoire-quand-les-gaulois-mettaient-rome-a-genoux

vendredi 25 décembre 2020

Vingt intellectuels sous l’Occupation : des figures hors-norme face à l’Histoire

 

Entretien avec Laurent Wetzel ♦ Normalien à 19 ans, agrégé d’histoire à 23 ans, Laurent Wetzel a successivement enseigné l’histoire contemporaine à Science Po et à Sup de Co. Il a terminé sa carrière comme inspecteur pédagogique régional. Il a écrit en 2012 un livre important : Ils ont tué l’histoire-géo. Il vient de reprendre la plume pour publier un essai alerte : Vingt intellectuels sous l’Occupation, des résistants aux collabos. Il répond aux questions de Polémia.

Vingt portraits de figures tragiques

Polémia : Dans vos vingt portraits, beaucoup de normaliens, d’immenses talents, vos biographies, ce sont des surdoués dans la tourmente ?

Laurent Wetzel : Cet essai comporte effectivement des portraits d’universitaires, de journalistes ou d’écrivains, voire de clercs, souvent renommés, qui ont choisi de rejoindre le camp de la Résistance ou celui de la collaboration – ou qui ont adopté des positions plus ambiguës, lorsque la France a été confrontée au plus grand désastre de son histoire Ce que j’essaye de reconstituer, au travers de récits et de propos souvent peu connus, mais tous éclairants, ce sont les tempéraments, les motivations et les convictions de ces intellectuels.

Polémia : Dans vos huit premiers portraits, trois meurent pour des faits de Résistance. Parlez-nous de ces trois héros.

Laurent Wetzel : Il s’agit de Marc Bloch, Pierre Brossolette et Jean Prévost, tous anciens élèves de la rue d’Ulm.
Professeur d’histoire médiévale, Marc Bloch, malgré son âge – 53 ans – et sa famille nombreuse, avait été mobilisé à sa demande en août 1939. Durant l’été 1940, il avait rédigé L’Étrange défaite. Dans cet ouvrage, il écrivait : « La France demeurera, quoi qu’il arrive, la patrie dont je ne saurais déraciner mon cœur ; j’ai bu aux sources de sa culture ; je ne respire bien que sous son ciel. ». Et il concluait : « Je souhaite qu’il y ait encore beaucoup de sang à verser, car il n’y a pas de liberté nationale qui puisse être pleine si l’on n’a travaillé à la conquérir soi-même. » Entré dans la Résistance en 1943, il fut arrêté, torturé, puis fusillé le 16 juin 1944. Il avait écrit dans son testament : « Je meurs, comme j’ai vécu, en bon Français ». Ce qui voulait dire pour lui « vibrer au souvenir du sacre de Reims et ne pas lire sans émotion le récit de la fête de la Fédération ».
Le second de ces héros, ce fut Pierre Brossolette. Selon lui, les Résistants devaient oublier leurs divergences politiques de naguère. Il déclara à Londres : « Sous la croix de Lorraine, la seule foi qu’ils confessent, c’est leur foi dans la France écartelée, mais unanime. » En mars 1944, arrêté puis transféré et torturé dans les locaux de la Gestapo avenue Foch, il se précipita dans le vide pour ne pas risquer de livrer à ses bourreaux les noms de ses camarades de Résistance.
Le troisième de ces héros ce fut un écrivain réputé, Jean Prévost. Durant l’été 39, il avait déclaré : « Maintenant l’ordre du jour, c’est d’aller se faire casser la gueule ». Il confia plus tard : « Si j’ai choisi de m’engager et d’assumer les risques de l’action, c’est parce que mon propre honneur l’exigeait et c’est aussi parce qu’un homme n’a le droit de vivre, de parler, d’écrire qu’autant qu’il a accepté un certain nombre de fois le danger de mort. » Après avoir rejoint le maquis du Vercors, il fut tué, le 1er août 1944, par un tir de mitrailleuses allemandes.

Polémia : Dans vos huit portraits de collabos, des destins bouleversés, des vies interrompues, exécution, mort au combat, parlez-nous de ces figures tragiques.

Laurent Wetzel : Parmi les intellectuels collabos, de nombreux normaliens :
– Robert Brasillach, journaliste et écrivain illustre avant la guerre qui fut le seul intellectuel à avoir été exécuté. Son collaborationnisme résultait pour une part de son antisémitisme. Il alla jusqu’à écrire : « Il faut se séparer des Juifs en bloc et ne pas garder les petits. » Il tenait surtout à son admiration pour le nazisme : il finit par devenir « collaborationniste de cœur » et à « se prendre pour les soldats allemands d’une affection fraternelle ». Condamné à mort pour intelligence avec l’ennemi, il fut fusillé le 6 février 1945. Le général de Gaulle avait refusé de le gracier : « Dans les lettres comme dans tout, le talent est un titre de responsabilité », s’en expliqua-t-il dans ses Mémoires de Guerre.
– Jean Paul Hütter, le seul intellectuel collabo qui fut tué au combat. On ne sait rien de ses opinions politiques d’avant-guerre. En juin 1940, il déserta. Fin décembre, il adhéra aux SA. Engagé volontairement dans la Wehrmacht, il fut tué sur le front de l’Est en septembre 1944.
– Le cardinal Alfred Baudrillart, qui était, avant la défaite, un contempteur acharné d’Hitler qu’il traitait de « monstre, démon ou canaille », et qui devint, à partir de juillet 1940, par anticommunisme, un partisan sans réserve de la collaboration, fasciné par la personnalité et l’éloquence d’Hitler, « un orateur entraîné par l’évocation de la Providence ».
– Marcel Déat, militant socialiste, dénonçant avant-guerre l’Allemagne nazie et le racisme hitlérien, qui écrivit, dès juillet 1940, qu’ « il faisait une entière confiance au Führer, guide de la révolution européenne », et affirma « la nécessité d’une défiance résolue contre les infiltrations juives ».
– Claude Jamet, également militant socialiste avant-guerre, qui écrivit, dans ses Carnets de déroute, en 1941, qu’il « acceptait et espérait l’avenir sous le visage nazi », « prédisait une humanisation de l’hitlérisme », et observait que « dans le national-socialisme il y a peut-être le Socialisme. »

Le polytechnicien Georges Soulès, ancien militant trotskyste puis socialiste, avait publié en 1943 La fin du nihilisme, un essai qui aurait pu fonder un nazisme à la française tant il comportait de propos racistes et antisémites, du genre : « Le plus grand danger dont étaient menacées nos races aryennes est une tentative de décomposition par un mélange sémito-négroïde de plus en plus dégénéré ». S’affirmant « fanatiquement collaborationniste », il avait fui la France en 1944 puis signa sous le nom de Raymond Abellio des romans et des essais ésotériques à succès.

Jacques Benoist-Méchin aurait pu ne laisser de lui que le souvenir d’un grand historien, mais il a aussi laissé le souvenir d’un collaborationniste condamné à mort pour trahison avant d’être gracié. Il résumait ainsi les raisons de son collaborationnisme : « Un pays vaincu peut prendre trois positions : contre son vainqueur, pour lui ou avec lui. Je suis partisan de la troisième, car nous ranger aux côtés du Reich est le seul moyen de préserver notre grandeur et notre liberté. »

Pierre Drieu la Rochelle était un grand écrivain. Le Journal qu’il a tenu de 1939 à 1945 révèle un antisémitisme obsessionnel, parfois obscène (« L’ombre de gibbosité pèse sur la nuque des Juives »), un hitlérisme déçu (« Hitler, qui a d’abord été mon idéal politique, a raté une belle révolution socialiste et raciste à travers toute l’Europe »), puis un communisme inconditionnel (« Je mourrai avec une joie sauvage à l’idée que Staline sera le maître du monde »). Peu avant de se suicider en mars 1945, il résuma son parcours politique par ces mots : « Oui, j’ai été un traître. Oui, j’ai été d’intelligence avec l’ennemi. Ce n’est pas ma faute si cet ennemi n’a pas été intelligent. Nous avons joué, j’ai perdu. Je réclame la mort. »

Deux visions totalement opposées… et un entre-deux

Polémia : Beaucoup de ces hommes étaient pacifistes, or les uns ont participé à des actions guerrières dans la Résistance, les autres ont choisi de soutenir la vision guerrière de l’Allemagne national-socialiste. Comment expliquer un tel paradoxe ? Comment y ont-ils fait face ?

Laurent Wetzel : Effectivement, Marcel Déat, Jean Prévost, Simone Weil et Claude Jamet avaient été des ultra- pacifistes avant-guerre. A partir de 1939, Jean Prévost, épouvanté par le racisme nazi, et Simone Weil, voyant dans les Allemands « les ennemis de toutes les nations de la Terre », choisirent la Résistance. Marcel Déat et Claude Jamet crurent jusqu’au bout à la victoire de l’Allemagne nazie, et c’est Jean-Paul Sartre qui rendit le mieux compte de leur collaborationnisme : « Si le pacifisme français a fourni tant de recrues à la collaboration, c’est que les pacifistes, incapables d’enrayer la guerre, avaient décidé de voir dans l’armée allemande la force qui réaliserait la paix. Ils ont vu la victoire allemande apporter au monde une paix allemande comparable à la paix romaine. Ainsi est né un des paradoxes les plus curieux de ce temps : l’alliance des pacifistes les plus ardents avec les soldats d’une société guerrière. »

Polémia : Finalement, n’est-ce pas ceux qui ont été dans l’entre-deux-eaux qui ont fait les plus belles carrières politiques ?

Laurent Wetzel : Oui, puisque l’attentiste Georges Pompidou et François Mitterrand, résistant après avoir été vichyste, sont devenus Présidents de la République.
Georges Pompidou fut, durant l’Occupation, un attentiste avéré. Dans une lettre adressée en 1942 à son ami Pujol, il écrivait : « A moi la tour d’ivoire ! » Dans ses Mémoires posthumes, il avouait « être resté passif », « avoir redouté l’absurde aventure », « avoir été un résistant en puissance ». Malgré son attentisme, le général de Gaulle en fit son Premier ministre de 1962 à 1968, et c’est avec le soutien du parti gaulliste qu’il fut élu Président de la République en 1969.
François Mitterrand rejoignit Vichy après s’être évadé d’un Stalag fin 1941. Il y trouva un emploi où il établissait des fiches sur les gaullistes et les communistes, puis un autre au commissariat du reclassement des prisonniers de guerre, où il était chargé de la propagande. Il fut décoré de la francisque à sa demande, « faisant don de sa personne au maréchal Pétain comme il avait fait don de sa personne à la France ». A partir de l’été 1943, il créa un petit réseau de résistance rassemblant des prisonniers de guerre et multiplia les contacts avec les chefs des principales organisations de la Résistance intérieure. En novembre 1943, il faillit être arrêté par la Gestapo et rejoignit Alger où il eut un entretien orageux avec le général de Gaulle. En mai 1944, ce dernier le nomma secrétaire général du commissariat aux Prisonniers. Aux élections législatives de 1946, il figurait sur une liste très droitière destinée à « faire bloc devant le danger communiste ». En 1981, il fut élu Président de la République avec le soutien du Parti communiste.

Polémia : Et les plus belles carrières d’intellectuels ?

Laurent Wetzel : Oui, avec Raymond Aron qui s’était engagé dans les Forces françaises libres dès juin 1940, mais qui « ne prenaient pas pour des traîtres, ni les signataires de l’armistice, ni tous les tenants de la Révolution nationale ». Et avec Jean-Paul Sartre qui avait fait jouer Les Mouches et Huis clos avec l’autorisation de la Propagandastaffel, puis participé à l’établissement de la « Liste noire de 44 », celle des auteurs et artistes dont les livres et articles devaient disparaître des librairies.

Entretien avec Laurent Wetzel 16/12/2020

https://www.polemia.com/vingt-intellectuels-sous-loccupation-des-figures-hors-norme-face-a-lhistoire/

UN SOLDAT D’AUTREFOIS

Un album pour faire mémoire du général de Castelnau, qui perdit trois fils pendant la Grande Guerre. Clemenceau, qui le surnommait le Capucin botté, n’aimait pas ce militaire trop catholique.

     Le 20 août 1914, un officier se présente devant le commandant de la IIe Armée, le général Edouard de Castelnau, et d’une voix inquiète, lui annonce cette nouvelle : « Mon général, le sous-lieutenant Xavier de Castelnau a été tué ce matin d’une balle dans le front. » Selon les témoins, Castelnau, qui était en train de dicter ses ordres, eut une secousse, resta un instant silencieux puis, se tournant vers son état-major, enchaîna : « Continuons messieurs. » Ainsi le grand chef apprit-il la mort d’un de ses fils. Il en avait sept, dont six étaient partis en même temps que lui pour la guerre : en 1914 et en 1915, deux autres seront tués au champ d’honneur.
Historien militaire, Patrick de Gmeline collectionne les documents sur le général de Castelnau, auquel l’attache un lien familial. Le centenaire de 1914 lui fournit l’occasion de faire paraître cet album où 600 illustrations font revivre la figure d’un soldat d’autrefois.
     Né en 1851 au sein d’une famille noble remontant aux croisades, Edouard de Curières de Castelnau choisit la carrière des armes afin de servir la France sans servir la République : comme tous les siens, il est catholique et légitimiste. Promu général en 1906, il devient chef d’état-major de Joffre en 1911. En août et septembre 1914, il remporte la bataille du Grand-Couronné et y gagne le surnom de « sauveur de Nancy ». Par la suite, il alterne le commandement de groupes d’armées et le service auprès de Joffre.
     Stratège prudent, économe du sang des hommes, il sera un des piliers de la victoire de 1918. Castelnau n’aura pourtant pas son bâton de maréchal, à la fin de la guerre, notamment parce que les anticléricaux au pouvoir ne tenaient pas à récompenser celui que Clemenceau traitait de « capucin botté ». Elu député dans la Chambre bleu horizon, en 1919, président de la Fédération nationale catholique fondée, en 1924, pour contrer l’anticléricalisme du Cartel des gauches, ce conservateur resté hostile à Vichy s’éteindra, nonagénaire, en 1944. A Coëtquidan, en 2012, a eu lieu le baptême de la promotion Général et sous-lieutenant de Castelnau. Saint-Cyr, lieu de mémoire, honorait ainsi à la fois la grandeur d’un père et le sacrifice d’un fils.

Jean Sévillia

Le Général de Castelnau (1851-1944), de Patrick de Gmeline, éditions Charles Hérissey, 246 p., 600 illustrations, 45 €.

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/un-soldat-dautrefois/ 

#73 - Catherine MAIRE pour son livre "L’Église dans l'Etat"

Jean-Pax un prénom illustre

   

Jean-Pax Méfret, le chanteur d'Occident, qui a bercé notre adolescence de cinquantenaires, sort un nouvel album   deux chansons poignantes, l'une sur le martyre des chrétiens d'Orient, "Noun", l'autre en forme de prière, intitulée sobrement : "La force" Mais d'où vient cette voix ? De quelle histoire poignante est-elle l'écho irremplaçable ?

Vous avez toujours chanté, Jean-Pax, mais à quelle occasion avez-vous composé votre première chanson ?

C'était après l'exécution du lieutenant Roger Degueldre. J'avais 16 ans, j'étais en prison, à Rouen, dans le quartier des activistes, j'y suis resté entre mai 1961 et septembre 1962, j'ai été le plus jeune détenu de France - pour cause d'Algérie française - en compagnie des plus grands seigneurs de l'armée française : les officiers avaient mis leurs décorations sur la porte de leur cellule. C'est dans cette atmosphère, quand j'ai appris l'exécution de Degueldre, c'est à ce moment que j'ai composé, en son honneur, ma première chanson. Elle commençait ainsi : « Dans le quartier des activistes, derrière une porte de fer un officier parachutiste vient de coiffer son béret vert ». Qui est cet officier ? On le comprend très vite : « En entonnant la Marseillaise, il lève la tête et sourit aux onze balles, toutes françaises, qui luttent pour lui ôter la vie ».

Voix chaude, passionnée, comme au premier jour : Jean-Pax aujourd'hui est encore là bas, dans la prison de Rouen, là où s'est élaborée la poésie rude de son existence... Je lui parle des matons, qui gardaient comme un criminel l'adolescent qu'il était encore.

Ils en avaient vu d'autre. C'était des professionnels, qui vous disaient : « J'ai gardé des résistants; j'ai gardé des collabos; maintenant je garde l'OAS ». Je me souviens, beaucoup plus tard, je travaillais à L’Aurore comme reporter et on me demande un sujet sur les émeutes dans les prisons. Je vais à Caen. Les gardiens étaient tous alignés dans la cour, pour montrer le visage de l'ordre au journaliste en visite. J'en reconnais un, de belles joues rouges comme des pommes, pas d'erreur. Je m'avance vers lui et un court dialogue s'engage : « - Vous vous souvenez de moi ? - Vous étiez à Rouen. - Oui - Méfret ! Ça alors ». Lui était un maton sympa. Mais quelques-uns restaient dans la doctrine. Nous étions des méchants pour eux. Je me souviens, une fois, nous étions réunis dans une salle, dans laquelle nous apportions un tabouret léger, pour écrire. J'oublie mon tabouret, je demande à aller le chercher et je m'entends répondre : « Mettez-vous à genoux. Pour écrire, c'est la position qui vous convient le mieux ». Un autre, à qui je demandais de ne pas être enchaîné avec la racaille des droit commun, me répondit durement : « C'est ceux que tu appelles la racaille qui devraient refuser d'être enchaînés avec toi ». Heureusement, en prison ma mère venait me voir deux fois par semaine, six kilomètres à pied. Elle a conservé mes lettres et me piquait les siennes. Après sa mort, j'ai retrouvé l'échange de missives, souvent légendées. À ce moment, j'étais assez dur et intransigeant. Je me souviens d'un mot d'elle, écrivant en marge : « Que peut répondre une mère à la souffrance de son enfant ? ». Quant à mon père, il n'était pas là… Il travaillait au SDECE, au service 7. Il a d'ailleurs été décoré, en particulier pour son action contre le trafic d'armes en Algérie. Il disait souvent, sans illusion : « On m’a décoré pour avoir gardé l'Algérie à la France et on met mon fils en prison pour la même raison ».

Que faites-vous en sortant de prison ?

Ma mère avait trouvé refuge chez les Pivert, une famille catholique de Rouen, qui, par conviction, logeait plusieurs femmes d'officiers détenus. J'ai donc été assigné à résidence chez les Pivert. Désormais, je peux suivre des cours, mais uniquement par correspondance. Que faire ? Je me souviens de ce Noël 1962, où, avec quelques camarades, et des autorisations administratives circonstanciées, j'ai organisé mon premier spectacle. Le préfet Chaussade avait été coopératif. J'avais composé pour la circonstance un poème récité sur fond sonore : « Toi Rouen, ville sainte par ton histoire, ville hérissée de clochers pointés vers le ciel, semblant symboliser l'ultime appel de Jeanne vers Dieu, témoin de son sort cruel. Écoute Rouen, cet humble et court hommage à la continuité de ton histoire ». Et encore « Le souffle et la main de Jeanne t'ont-ils inspiré, Rouen, pour que dans leur malheur et désespoir ces damnés de la grandeur puissent encore te dire : Merci Rouen ».

L'allusion aux détenus politiques, « damnés de la grandeur », est claire. Jean-Pax récite. Il déclame un peu. Sans note. Ces premiers textes, comme tous les autres, sont gravés dans sa mémoire, comme s'ils étaient marqués du sceau de sa trop précoce solitude. Je lui demande d'où lui vient ce souffle...

Je ne m’en suis pas rendu compte. "La Force" par exemple [sa dernière chanson en forme de prière], c'est direct. Mais dans beaucoup de chansons, on sent cette inspiration divine. Il y a sans doute mes années chez les maristes à Alger et puis les veillées scoutes, mon passage à la troupe Général de Sonis…

Que se passe-t-il une fois que vous en avez fini avec cette assignation à résidence ?

Le préfet, dont j'ai déjà parlé, m’avait accordé la permission d'aller à Marseille voir ma grand-mère. J'arrive de Rouen. Ma grand-mère n'est plus à l'adresse qu'elle nous avait indiquée. Je suis dans la rue. Je dors à l'Armée du salut et le lendemain, je rencontre la maman d'une petite amie : « Viens manger à la maison ». Elle insiste pour me raccompagner et découvre que je suis à l’Armée du salut. Ambiance ! Je remonte à Paris, où je suis libre, sans rien. Enfin si avec mon casier judiciaire. On est quelques copains pieds-noirs, on se regroupe, on commence à chanter le soir dans les cafés. Une Américaine tombe amoureuse de moi. J'habite avec elle Place du Tertre, ça ne s'invente pas. Je commence à chanter, je rencontre un garçon qui s'appelle Jean-Claude Camus, qui sera l'imprésario de Johnny et de beaucoup d'autres. Je me fais faire une carte de visite : « secrétaire artistique de Jean-Claude Camus ». Je compose quelques chansons, cinq disques paraissent chez Decca, dont un titre, "La prière" qui retient l'attention et obtient en 1965 le grand prix Âge tendre et tête de bois. J'ai 20 ans. À l'époque j'ai pris un pseudonyme Jean-Noël Michelet. Jean est mon prénom. Noël le prénom de mon père. Quant à Michelet, c'est le nom de la rue centrale d'Alger. Quelle était ma prière ? « Sainte Marie, seul dans la nuit, j'allais vers l'infini sans argent, j'allais vers le néant. Mais toi, alors que j'étais là sur la route dans le froid, tu es venue vers moi, toi au détour d'un chemin, cachée par les buissons, tu m’attendais. Moi pourtant je n’étais rien de plus qu'un jeune homme perdu dans l'abime du chagrin. Moi ne sachant plus pourquoi je retrouvais la foi, je me suis prosterné devant toi, sainte Marie seul dans la nuit, je suis là, je te prie sans un bagage et sans argent… ».

Vous êtes en train de nous dire que vous menez la vie de Bohême...

Je dirais, et j'ai chanté cela aussi, je mène une vie de galère : « Je suis né les pieds dans l'eau et la tête au soleil. On voulait me faire taire je suis toujours debout ». J'enchaîne les petits boulots. Notre réseau pieds-noirs est un soutien. Mon premier journal, dirigé par le colonel Pierre Battesti, président de l’Anfanoma, s'appelle France-Horizon, c'est le mensuel des Rapatriés d'Algérie. Plus tard, je serai journaliste d'investigation à Minute, puis à L’Aurore (où je suis grand reporter et spécialiste de politique étrangère). J'atterris enfin au Figaro puis au Figaro magazine où je serai directeur des magazines régionaux et responsable des grands dossiers. Je n'ai jamais vraiment fait de politique politicienne, je suis dans l'action, dans l'engagement, mais pas dans les idées. Je préfère les grands sentiments aux grandes idées.

C'est sans doute pour cela que vous aimez le Christ...

Je m'appelle Jean-Pax Marie Ange mon prénom est un chrisme. Vous savez, puisque vous en parlez, il n'est pas sûr que je ne finisse pas moine. J'y ai vraiment pensé, et il n'y a pas longtemps encore. Je me souviens, tout jeune, j'ai connu un officier, rentrant au monastère. Toute sa compagnie l'avait accompagné. Son geste m'a beaucoup frappé. Spirituellement, ce qui m'a marqué, je vous l'ai dit, ce sont les veillées scoutes, c'est aussi la vie des grands missionnaires, et, dans les grands reportages que j'ai eu l'occasion de mener, la souffrance des enfants et puis l'impuissance de populations entières, incapables de sortir de leur misère. En Afrique, ce sont ces gens qui croient, quand vous arrivez que le Blanc peut tout. Le Christ permet de supporter tout ça… J'ai une amie à Lourmarin qui est peintre. Elle a fait un tableau du Christ, qui m'a beaucoup inspiré pour ma chanson "La force" Voir le monde tel qu'il est, cela vous donne envie de prier. La vie spirituelle c'est peut-être de l'évasion. Cela l'a toujours été pour moi, un peu plus maintenant. Ma foi a toujours été là mais j'ai moins de pudeur à la manifester. J'ai longtemps pensé qu'il fallait la garder pour soi. C'était familial : ma mère me mettait des médailles dans la doublure de ma veste. Chez moi, on n’entamait pas le pain, sans faire une croix dessus avec le couteau. Et en même temps, en Algérie, on respectait toutes les religions, on participait aux fêtes des uns et des autres. Les partisans de l'Algérie française n'ont jamais profané de mosquées.

Et pourtant les Algériens ont fait la guerre, eux, pour des raisons religieuses...

Il est vrai que pour les Arabes la guerre était religieuse. Le FLN déjà avait interdit aux populations de fumer et de boire, sous peine de couper le nez et les lèvres… La chirurgie esthétique a fait des progrès énormes à cette triste occasion. Mais nous n'avons pas encore tout vu en France ! En Algérie, des Bataclan, il y en avait tous les jours !

- Un nouvel album de Jean-Pax Méfret Noun et La force éd. Diffusia 20 € (commandes sur le site).

Propos recueillis par l'abbé G. de Tanoüarn monde&vie 18 mai 2017 n°940

Bossuet au naturel

  

Entretien avec le Père Renaud Silly

On l’appelle l’Aigle de Meaux. Il a souhaité mettre toute l’autorité qu’il s'est acquise au service de l’Église. Mais suffit de s'en approcher pour comprendre que, dans son texte, le cœur n'est jamais loin Bossuet au naturel ? C'est un cœur attiré par le surnaturel chrétien.

Père Renaud Silly, vous venez de publier une édition de textes de Bossuet dans la célèbre collection Bouquins chez Robert Laffont. L'œuvre de l'évêque de Meaux est intimidante par ses proportions. Mais apparemment, vous, vous avez su briser la glace ?

Le portrait d'apparat de Bossuet peint en 1701 par Rigaud ne lui a pas rendu le meilleur service en le figeant dans la représentation d'un prélat olympien. Par ailleurs, l'éloquence sacrée lui donne droit de cité dans les études littéraires, au titre de la supériorité et de la créativité de son style. Mais cette prédilection pour une petite fraction de son œuvre a l'effet néfaste de vitrifier Bossuet tonnant dans la chaire, devant un parterre surtout aristocratique.

L'autre portrait de Rigaud, celui de 1693 que nous avons choisi pour illustrer ce volume, esquisse un tout autre visage du vrai Bossuet : effarant de majesté, certes, mais avec je ne sais quoi de bon, de doux, de chaleureux et même d'espiègle dans le regard. Il laisse deviner un personnage franc, doté d'un robuste bon sens, intimement persuadé des devoirs de la dignité épiscopale. Au milieu des controverses écrasantes qui accaparait son magistère et qui firent dire à Saint-Simon qu'il était mort « les armes à la main », il était capable de prodiguer à telle ou telle religieuse sans naissance le secours spirituel d'un accompagnement d'une extrême délicatesse. Il ne faisait pas acception des personnes. Mais ce qui le rend suprêmement aimable, c'est son attachement impérieux à la bonne doctrine, à la tradition de l'Église, à une conception objective de la vie spirituelle du chrétien.

Vous rééditez les Élévations sur les Mystères et les Méditations sur l'Évangile. Faut-il voir là le choix du bibliste que vous êtes par ailleurs ?

Les Élévations et les Méditations étaient depuis très longtemps indisponibles. Or ces œuvres sont peut-être les plus importantes de Bossuet. Elles procèdent en effet d'un vieil homme qu'une vie entière de vertu a mené au sommet de son art. Il n'a plus besoin d'éblouir. Son expérience des âmes et de la vie lui a livré un art beaucoup plus difficile à acquérir : celui de toucher le cœur humain, de convaincre sans séduire, d'édifier sans enseigner, d'exhorter sans violenter. On ne lit pas à proprement parler ces œuvres, on les élit pour demander à Bossuet le secret de la prière qui plaît à Dieu, celle qui consiste à faire croître en nous le témoignage direct de l'Esprit Saint, qui s'appelle la Foi. C'est une expérience eucharistique, au sens où la Messe est le sacrement du Verbe en ses deux états, écrit et manduqué, rompu et expliqué, offert et proclamé. Les écrits spirituels de Bossuet laissent à celui qui veut bien les fréquenter la certitude presque physique d'avoir communié à la Vérité pour autant qu'elle se laisse atteindre ici-bas. En bon disciple de saint Augustin, Bossuet savait que « la vie éternelle, c'est de connaître le seul vrai Dieu et celui qu’Il a envoyé, Jésus-Christ » (Jn 17). Puisque l'intelligence est capable dès maintenant de nous mettre en possession de ce dont on jouira éternellement, on sort de ces réflexions, ardents et tout joyeux. Bossuet dissipe tous les doutes ! Sa parole puise dans la sainte Écriture une solidité granitique et une certaine forme d'infaillibilité. C'est pourquoi il plaît à l'exégète que je suis : son verbe prolonge le Logos que Dieu a envoyé dans le monde pour nous faire connaître sa nature et sa providence.

Comment Bossuet lit-il la Bible ?

Bossuet mentionnait l'excitation qui l'avait saisi lorsqu'il était tombé à l'âge de quinze ans sur une Bible latine, alors qu'il habitait chez son oncle à Dijon. Elle devint la compagne de toute son existence, à la fois comme pasteur et comme docteur. Bossuet n'était pas spontanément porté à la méditation imaginative de l’Écriture. Tout au plus s’en sert-il comme un point de départ, lorsque la « composition de lieu » l’oblige à éprouver les odeurs, les sons et les images de la scène biblique à laquelle il s’exerce. Mais en réalité, on constate que la méditation scripturaire; chez Bossuet ne débouche pas sur une représentation imaginaire, mais sur la réminiscence ordonnée du verbe biblique, qui n'est pas autre d'ailleurs que le Verbe illuminateur en mission dans le monde. En effet, l'imagination relève de la sensibilité tandis que la mémoire a son siège dans l'intelligence. Or c'est à une participation à la vérité révélée que Bossuet nous fait accéder dans les œuvres que la collection Bouquins a publiées. On retrouve en fait chez Bossuet les différents degrés de la lecture médiévale : la lectio pour comprendre ce qui est dit, la meditatio pour y trouver des solutions pratiques à nos vices de l'intelligence et du cœur, l’oratio pour la transformer en prière d'intercession, la contemplatio pour admirer Dieu et partager sa vie.

On parle souvent du style de Bossuet, qui disputerait à Rousseau la palme du plus grand rhéteur français. Mais Bossuet est-il seulement un classique ?

La réception de l'œuvre oratoire de Bossuet est significative. La postérité a rapidement reconnu en lui le plus éloquent des prédicateurs français. Pourtant, dans la décennie 1660, où se concentre la très grande majorité de ses sermons, il n’était pas le favori du public. Au fond, on lui préférait des prédicateurs un peu moins audacieux. L'assemblée chrétienne demande à ses prêcheurs une exhortation morale exprimée dans les formes convenues. Le déferlement de lyrisme, d'images audacieuses, de poésie enfin dans les sermons de Bossuet devait quelque peu désappointer son public qui avait du mal à y retrouver ce qu'il attendait vraiment ! Sa phrase ne s'appuie pas sur la période et la cascade de subordonnées caractéristiques du style cicéronien, mais sur une suite de déflagrations qu'il emprunte presque toujours à la Bible. Un peu comme Claudel, il n'est jamais plus fidèle à son propre génie stylistique qu'en traduisant dans son français objectif les rythmes et les images barbares de la Vulgate. Voyez ceci, dans les Méditations sur l'Évangile : « ce n’est qu'une troupe d'adultères et de prévaricateurs, leur langue ressemble à un arc tendu, d'où il ne sort que mensonge et calomnie. Ils se fortifient sur la terre, parce qu'ils vont d'un mal à un autre et soutiennent le crime par un autre crime : ils ne me connaissent plus, dit le Seigneur ». Voyez l'extraordinaire comparaison de la langue homicide avec un arc tout prêt à envoyer sa flèche; la tension insupportable créée par ce fortissimo qui se prolonge sur toute une page; l'exclusion prophétique du consensus; la renonciation délibérée à toute volonté de plaire. On sort d'une telle page moulu, sans un os qui reste en place, comme si on avait été bombardé par des cailloux tombant du ciel. C'est dans la Bible, et plus particulièrement dans la Vulgate, que Bossuet a forgé son style. D'où sa capacité à modeler un monde différent.

Vous publiez aussi dans ce gros volume des textes moins connus, en particulier des poèmes. Vous nous menez là dans l'intimité du grand homme ?

On connaît moins en effet les Pensées et maximes pour le Dauphin, un véritable petit miroir du prince, ou l'exposition de la doctrine catholique - une des œuvres dont Bossuet était le plus fier. Il y avait développé sa méthode en présentant un catholicisme complet, mais non déformé par les excroissances monstrueuses qui l'avaient défiguré lorsque Boniface VIII affirmait par exemple le pouvoir immédiat des papes sur les princes au temporel. Les protestants s’étaient défendu de la séduction que l'œuvre exerçait sur eux en prétendant qu’elle ne reflétait pas les positions concrètes des papes. Or Bossuet obtint pour elle un bref d'approbation du souverain pontife en personne ! Pour refuser la communion avec le pape, les Protestants ne pouvaient plus se prévaloir que de leur mauvaise volonté. Ce fut un des triomphes de Bossuet. Les poésies, presque ses dernières œuvres sont très peu connues. Une cruelle maladie le cloue alors au lit. Ce vieil homme, qui souffre parfois atrocement, n'a plus d'autres mots à sa disposition que ceux du Cantique des Cantiques. C'est tout ce qui lui reste lorsque son immense science le quitte, un chant léger et printanier qui exprime le désir et l'inquiétude de la rencontre. Faut-il avoir le cœur pur pour écrire ainsi à l'article de la mort !

Dans le Dictionnaire raisonné de l'œuvre que vous publiez à la fin de votre ouvrage, vous insistez à plusieurs reprises sur le gallicanisme de Bossuet. En quoi ce gallicanisme est-il profondément catholique finalement ?

On a fait un mauvais procès à Bossuet sur son gallicanisme. La Déclaration des Quatre articles, qu'il avait rédigée, n'est certes pas son plus grand titre de gloire, mais elle ne contenait rien qui pût faire l’objet d'une condamnation formelle qui, d'ailleurs, n'arriva jamais de Rome. En réalité, le gallicanisme de Bossuet est une des facettes de son traditionalisme historicisant. Précepteur du Dauphin, il disposait d'un budget illimité pour mener des recherches dans les fonds d'archives du royaume afin de faire connaître à son élève la condition de l'État qu'il devrait gouverner. Son gallicanisme repose sur la profondeur historique du christianisme dans le royaume de France. Il est profondément catholique en effet, puisque le roi de France n'a par exemple pas de plus grand titre de gloire que celui de fils aîné de l'Église de Rome. Toute l'histoire de France atteste ce lien filial entre ses rois et le Saint-Siège. C'est d'ailleurs pour cela qu'un schisme gallican était inenvisageable, aussi bien dans le clergé que pour le roi. Il faut relire le grand sermon de 1681 sur l'unité de l'Église. Il montre la ligne traditionnelle sur laquelle fonder la dévotion des catholiques pour le siège de Pierre. Les zelanti ultramontains la trahissent en pensant le pouvoir pontifical sur le modèle politique des monarchies absolues, étape qui trouvera son ultime avatar dans le Du pape de Joseph de Maistre. Pour Bossuet, la Chaire de Pierre, à laquelle il reconnaît avec toute la tradition l'indéfectibilité dans la foi, se situe au centre de l'histoire. Elle n’est pas épuisée dans sa vieillesse, car le Seigneur a prié pour elle. Au fond, Bossuet dans le sermon de 1681 prépare le temps où la papauté, débarrassée des oripeaux d'une souveraineté temporelle qui finissait par la discréditer, étendra sur le monde une autorité morale et spirituelle incontestée, à la confluence du charisme prophétique et de son expertise en humanité.

✍︎ Renaud Silly op, Bossuet, Élévations sur les mystères et autres textes, coll. Bouquins, éd. Robert Laffont, 1680 p. 35 €.

Propos recueillis par l'abbé G. de Tanoüarn monde&vie 6 avril 2017 n°938

jeudi 24 décembre 2020

LA FAUTE DU KAISER

 L’hégémonie allemande voulue par Guillaume II a préparé la guerre de 14

     Alors que l’actualité internationale est commandée, à propos de la crise syrienne, par le bras de fer entre Obama et Poutine et par les divisions entre Européens, se replonger dans le monde d’il y a un siècle, c’est à la fois retrouver des éléments comparables (la mondialisation, l’ambition russe manifestée jusqu’au Moyen-Orient, le dynamisme allemand) et des différences radicales (la plus tangible étant que les Etats-Unis, à l’époque, ne comptaient pas, hors l’Amérique latine, sur la scène internationale).
     Comme l’univers a changé ! Le constat s’impose en lisant le livre que Charles Zorgbibe consacre à Guillaume II. Juriste et historien, ancien professeur à la Sorbonne et ancien doyen de la faculté de droit de Paris-Sud et recteur d’Aix-Marseille, l’auteur, qui a déjà publié des biographies de Herzl, Delcassé, Metternich et Talleyrand, est un spécialiste des relations internationales. C’est donc cet angle qu’il privilégie pour relater la vie du dernier empereur allemand, dans un ouvrage facile à lire, mais dont on peut regretter les trop nombreux dialogues prêtés aux personnages, procédé qui, ces échanges n’étant pas attestés, altère malheureusement le caractère scientifique de ce travail qui s’appuie pourtant sur une documentation solide.
     Roi de Prusse et empereur allemand en 1888, Guillaume II se sépare de Bismarck dès 1890, donnant un « nouveau cours » (Neue Kurs) à la politique allemande. En liaison avec l’essor industriel du Reich, le souverain pousse son pays à l’expansion commerciale, maritime et coloniale. Mais cette politique heurte de plein fouet les intérêts britanniques, et incite la France à se rapprocher de la Russie : ainsi se met en place le mécanisme des alliances qui enclenchera la Première Guerre mondiale.
     Zorgbibe est indulgent avec son héros. Il ne peut cacher, cependant, les contradictions de Guillaume II qui menait cette politique en voulant rester ami avec l’Angleterre – il était un petit-fils de la reine Victoria – et en aspirant à la paix avec la France. A partir de 1913, la logique des faits sera plus forte, et l’Europe roulera vers la guerre. S’il n’était pas le seul coupable, le Kaiser n’en était pas innocent.

Jean Sévillia

Guillaume II, de Charles Zorgbibe, Fallois, 398 p., 24 €.

https://www.jeansevillia.com/2015/04/11/la-faute-du-kaiser/

mercredi 23 décembre 2020

L’Art poétique de Charles Maurras

   

«  Le Dieu t'encoche à l'arc de la mer »

Charles Maurras


Charles Maurras est un illustre méconnu. On retient de son œuvre   des idées générales, transmises par des historiens hostiles ou des vulgarisateurs. Quelques formules suffisent à l'intellectuel qui se targue de culture générale. Il parlera d'empirisme organisateur, de nationalisme intégral, de germanophobie et d'antisémitisme, et la démonstration lui semblera faite de la désuétude et de l'inanité de l'œuvre. Ces méthodes expéditives, que l'on applique également à Gobineau et qui trahissent l'inculture croissante de nos contemporains, n'expliquent rien de l'influence profonde que l'œuvre de Maurras exerça sur des hommes aussi divers que Maurice Blanchot, Jean Paulhan, Paul Valéry, Marcel Proust, Robert Brasillach, Daniel Halévy, Pierre Boutang ou Georges Bernanos, - auquel nous devons aussi la critique la plus forte, sinon féroce,  de l'Action française.

La lecture est un art qui diffère presque insensiblement de l'art d'écrire. Autant dire que nos censeurs modernes ne lisent plus: ils compulsent, classent, étiquettent, en se fiant le plus souvent à des lectures secondaires, le recours à l'original étant considéré comme une perte de temps.  On oublie trop que le droit à la critique dépend de la fréquentation des oeuvres et non seulement de compte-rendu ou de fiches de police plus ou moins sommaires. Dans l'histoire de la philosophie politique et de la littéraire, la place de Charles Maurras, n'en déplaise à certains, est irrécusable.

Dans la mouvance de l'Action française, il est permis, certes, de lui préférer le « libre réactionnaire » Léon Daudet, auteur de l'admirable Voyage de Shakespeare ou Jacques Bainville dont la pertinence historiographique n'a cessé d'être corroborée par les événements qui suivirent sa disparition prématurée, mais ni l'un ni l'autre n'eussent trouvé le centre de gravitation de leur pensée sans l'influence de Charles Maurras. Il est certes légitime d'être accablé par l'immense masse de ses éditoriaux quotidiens souvent répétitifs, et parfois fallacieux, dont on ne peut se défendre de penser qu'ils dissipèrent son talent et défavorisèrent son cheminement de poète et de philosophe, mais dans cette masse, les incidentes lumineuses ne manquent pas et la langue française y trouve un de ses beaux élans combatifs .

A celui qui aborde l'œuvre de Charles Maurras sans préventions excessives, maintes richesses sont offertes, à commencer par celles du style, beaucoup moins froid et sec qu'on ne le prétend, chargé d'images, de saveurs et de lumières provençales, mais aussi de nuits vaincues, de ferveurs musiciennes. Le poète Charles Maurras n'est pas moins présent dans sa prose que dans ses prosodies. Son écriture n'est pas seulement le procès-verbal d'une pensée figée, elle poursuit sa propre aventure à la fois résolue et inspirée. Maurras, et c'est là toute sa philosophie politique, ne croit pas au sujet insolite, à l'individu interchangeable. Sa politique provient de la poésie du Chœur tragique: « Suivis avec art et science, écrit Maurras, les beaux mystères de la langue des poètes ont la vertu fréquente d'ajouter aux idées d'un rimeur isolé le chœur universel de l'expérience de tous; les moindres paroles y gagnent on ne sait quel accent de solidité séculaire; l'antique esprit qu'elles se sont incorporé multiplie saveur, résonnance et portée d'ensorcellement... » 

Si Maurras fut un grand raisonneur, avec la nuance légèrement péjorative qui s'attache à ce mot, il fut aussi poète et c'est ne rien entendre à ses écrits, c'est ignorer la nature même  de ses raisons que de s'en tenir à une seule lecture rationaliste ou « empirique ». La raison, que Maurras vénère, compose selon les mêmes mesures que la poésie. Pour cet esprit guerrier, et même belliqueux, et dont les Principes valent sans doute mieux que les stratégies, il importe d'abord de vaincre « l'informe et le bâclé, le vague et le diffus ». 

Poésie et politique s'accordent en ce dessein formateur. L'Art politique, n'est plus alors que l'expression d'un Art poétique: « Emporter dans sa tête un certain nombre de ses ébauches, d'abord informes, aspiration confuse à un conglomérat de sonorités et de rêves tendus vers un beau plutôt pressenti que pensé; puis, quand les mots élus abondent, en éprouver la densité et la vitesse au ballet des syllabes que presse la pointe du chant; en essayer, autant que le nombre matériel, le rayon lumineux et l'influx magnétique; voir ainsi, peu à peu s'ouvrir et se fermer la gerbe idéale des voix; élargir de degrés en degrés l'ombelle odorante; lui imposer la hiérarchie des idées qui sont des principes de vie; lever en cheminant les yeux vers le ciel nu, ou garni de pâles étoiles, pour y goûter le sentiment de la légèreté du monde et de la puissance du cœur... »

Pour Maurras, la clarté, la certitude, la forme ne sont point les adversaires des « mots élus » ni de « la gerbe idéale des voix ». L'ordre classique qu'il entrevoit n'est pas une représentation préalable à la création, une administration vétilleuse du langage, un purisme dépourvu de sève, mais « une ombelle odorante ». L'art poétique de Maurras nous redonne à penser que la nature même du classicisme naît de « la densité et de la vitesse », de « l'influx magnétique ».  La perfection des rapports et des proportions que chante le poète roman n'est pas schématique mais éprouvée, elle n'est point l'abstraite vérité détachée de l'aventure poétique, mais la « pointe du chant » ! Le sentiment précède l'harmonie prosodique et intellectuelle ; il n'est pas seulement un effet de l'art, mais son origine. La différence majeure entre Maurras et, par exemple, André Breton (dont la prose « Grand Siècle », et fortement ordonnancée était, au demeurant, fort loin de respecter les préceptes d'automatisme et d'anarchie qu'elle énonçait) tient à ce que, pour Maurras, l'origine n'est jamais belle en soi, qu'elle ne brille de la platonicienne splendeur du vrai qu'au terme de son accomplissement dans la précision de l'intellect.

L'écriture de Charles Maurras, plastique, surprenante, saisie d'incessantes variations de vitesse et d'humeur est bien loin d'avoir livré tous ses secrets. Cet auteur qui, jeune homme, fut mallarméen, pythagoricien et proudhonien porte dans son style une puissance libertaire sans cesse contrariée et renaissante. Sa fougue exigeait d'être jugulée pour mieux se dire. Quelque profond sentiment d'effroi n'est pas à exclure, dont ses premières œuvres gardent la trace, - contre lequel il éprouva le besoin d'armer son intelligence. Peut-être eût-t-il trop d'ardeur à contenir le vertige de l'étoile dansante du chaos dont parle Nietzsche ? Mais qui peut s'en faire juge ?

Serviteur des Muses et de l'Idée, « chanteur et songeur » selon la formule de Pierre Boutang, Maurras poursuivit toute sa vie une méditation sur les limites de la raison et de la poésie. La limite idéale n'est pas une limite prescrite, imposée de l'extérieur mais une limite inscrite par le heurt et par la rencontre nuptiale de la poésie et de la raison. Maurras n'oppose point à l'infini romantique un plat réalisme mais une pensée de la forme nécessaire et salvatrice.  Ainsi, la France sera pour lui une forme, au sens grec, une Idée: « N'être point un profane, entendre le mystère de conciliation que suppose une chose belle, sentir avec justesse le mot du vieux pacte conclu entre la savante fille du ciel et le tendre enfant de l'écume, enfin de rendre compte que ce parfait accord ait été proprement la Merveille du Monde et le point d'accomplissement du genre humain, c'est toute la sagesse qu'ont révélée successivement à leurs hôtes la Grèce dans l'Europe, l'Attique dans la Grèce, Athènes dans l'Attique, et, pour Athènes, le rocher où s'élève ce qui subsiste de son cœur. » 

Le dessein poétique de Maurras, dont découle sa volonté politique,  étant de « rétablir la belle notion du fini », la Merveille est ce qui précise et se précise. Le propre du poème sera d'être « ce rocher où s'élève ce qui subsiste » et qui rend perceptible et le ciel et l'écume. Dans la forme, qui consacre la finitude, la raison et la poésie s'accordent. Toute l'œuvre de Maurras consistera à décliner ces accords et à en sauvegarder les nuances et les gradations: « Il est bien de sentir qu'une belle colonne dorique, c'est le beau parfait. Il est meilleur de le sentir et de savoir la raison de son sentiment ».

Les confusions et les malheurs du temps proviennent, pour Charles Maurras, de la dissociation de la beauté et de la vérité. Aristotélicien par son recours à Saint-Thomas d'Aquin et à l'empirisme organisateur d'Auguste Comte, Maurras est platonicien dans sa poétique et les raisons d'être qu'il accorde à l'Idée. Les adeptes d'un Maurras « tout d'une pièce » n'ont peut-être pas assez médité le jeu de cette contradiction créatrice. Au voisinage d'Homère et de Platon, Maurras entretient une conversation soutenue avec le limpide mystère des Idées et des Dieux, alors qu'aussitôt paraît-il s'accorder au Dogme et à l'Eglise que son argumentation se fait pragmatique. Sans doute ne voit-il dans le Dogme qu'une limite opportune à la confusion, alors son âme frémit à l'incandescente proximité des Idées.

Hôte du Banquet en compagnie de Diotime, Maurras entrevoit la métaphysique dont il se défia, au contraire de Léon Daudet, lorsqu'elle lui advint par l'entremise des œuvres de René Guénon; alors qu'apologiste du Dogme, la métaphysique et le Mystère semblent céder la place à des considérations organisatrices. S'il est, pour Maurras, un Mystère vécu, un Mystère éprouvé, ce n’est point le Mystère christique de l'Eucharistie et de la Résurrection des corps, mais, ainsi que le nomme son poème, Le Mystère d'Ulysse:

         « Guide et maître de ceux qui n'eurent point de maître

         Ou, plus infortuné, que leur guide trompa,

         Donne-leur d'inventer ce qu'ils n'apprirent pas,

         Ulysse, autre Pallas, autre fertile Homère,

         Qui planta sur l'écueil l'étoile de lumière

         Et redoubla les feux de notre firmament ! »

         « La beauté parfaite, écrit Maurras, est tel un signe de la vérité qu'il devient presque superflu de se demander si la poésie d'Horace est sincère ». 

N'étant guère enclin à nous faire procureurs en poésie ou en métaphysique, les postulants à ces titres douteux ne manquant pas, nous nous contenterons de percevoir, à travers les incertitudes maurrassiennes, dissimulées sous un ton péremptoire, le beau signe de la vérité qui nous est ainsi adressé. Cette vérité est la connaissance de nos limites. Le paradoxe de cette connaissance est d'être à la fois humble et orgueilleuse. Elle est humble, car elle présume que nous sommes essentiellement redevables de ce que nous sommes à notre tradition, à notre Pays et à notre langue. Ecrivain, moins que tout autre je ne peux oublier que ma pensée circule comme une sève dans le grand arbre héraldique et étymologique de la langue française et que ma liberté est constituée par celle de mes prédécesseurs. Chaque mot dont s'empare notre pensée s'irise de ses usages révolus. Notre orgueil n'est alors que la juste mesure de notre humilité: il nous hausse, par la reconnaissance que nous éprouvons, à la dignité d'intercesseurs. Maurras ne cesse de nous redire que notre legs est à la fois fragile et précieux.  Si Maurras se fourvoie quelquefois lorsqu'il tente de définir ce qui menace, il discerne bien ce qui est menacé.

« On est bon démocrate, écrit Maurras, on se montre bon serviteur de la démocratie, dès que l'on apporte aux citoyens des raisons nouvelles de quitter la mémoire de leurs pères et de se haïr fermement. »  Maurras ne voit pas seulement que la démocratie « servira les factions, les intérêts, la ploutocratie, enfin cette cacocratie devenue maitresse de tout », il comprend aussi qu'exaltée en démagogie, la démocratie prépare un totalitarisme indiscernable à ceux qui le subissent: « La démagogie, c'est la démocratie lorsque la canaille a la fièvre; mais quand la canaille est sans fièvre, qu'au lieu d'être exaltée, elle est somnolente, torpide, son gouvernement n'est guère meilleur. Un peu moins violent peut-être ? Oui, mais plus vil, plus routinier et plus borné. » 

La décomposition du Pays en factions rivales présage cette grande uniformisation qui sera le triomphe de l'informe, du confus et du vulgaire, le mépris de la mémoire et l'obscurcissement de l'entendement humain dans une goujaterie généralisée. Maurras ne nous induit pas en erreur lorsqu'il voit dans la perpétuité dynastique un remède à la guerre de tous contre tous et une chance de subordonner le pouvoir à l'Autorité. Si nous dégageons l'œuvre de la gangue des préjugés de son temps, il nous est même permis d'y choisir ce qui n'est point frappé d'obsolescence: « Vivre proprement c'est choisir; et l'activité intellectuelle est, de toutes les activités permises à l'homme, celle qui renferme la plus grande somme de choix, et de choix de la qualité la plus raffinée. »

Les civilisations ne sont pas plus issues du seul hasard que de la seule nécessité. Elles sont, selon la formule de Henry Montaigu, « des dispositions providentielles » que soutient l'effort humain. Cet effort est moral, esthétique et métaphysique et la moindre défaillance menace de réduire ses œuvres à néant. La civilité est un savoir qui distingue. « L'individu qui vient au monde dans une civilisation trouve incomparablement plus qu'il n'apporte. » Lorsque le sentiment contraire l'emporte, la civilisation est déchue.

Charles Maurras, s'il lui est arrivé de la pressentir, n'a pas connu l'extension planétaire de la démocratie totalitaire, avec son infatuation et sa pruderie, sa brutalité et ses leurres publicitaires. Face à ce « libéralisme » culminant en une société de contrôle secondée par l'informatique et la génétique, face à cette barbarie technologique, accordée à la soumission, peut-être eût-t-il renoncé à ses anciennes inimitiés pour nous inviter à d'autres formes de résistance. J'en vois la preuve dans ce qu'il écrivait le 8 août 1927 dans les colonnes de l'Action française, à propos de l'exécution des anarchistes Sacco et Vanzetti, après sept ans d'emprisonnement dans les geôles américaines: « L'aventure présente montre que cette race sensible et même sentimentale, profondément élégiaque, a du chemin à faire, it is a long way, oui, une longue route, pour devenir un peuple classique. Ni le progrès matériel représenté par le perfectionnement illimité du water-closed, ni la traduction puritaine de The Holy Bible dans toutes les langues du monde n'ont encore créé, là-bas, cette haute et subtile discipline du sourire et des larmes qui entre dans la définition du génie latin. »

Cette « haute et subtile discipline du sourire et des larmes », certes, nous la reconnaissons également chez Novalis, Hölderlin, Nietzsche ou Heine, mais nous n'oublions pas davantage que cette reconnaissance, nous la disons en français. De même que Léon Daudet rendit un magnifique hommage à Shakespeare, Maurras sut prolonger dans son œuvre les résonnances du Colloque entre Monos et Una d'Edgar Poe. Pourquoi être français plutôt qu'autre chose ? La réponse est dans le Colloque qui se poursuit entre les vivants et les morts, entre les prochains et les lointains. Que ce Colloque se poursuive, d'âme en âme, c'est là toute la raison d'être de la tradition, et de la traduction, dont surent si bien s'entretenir Pierre Boutang et Georges Steiner.

Que retenir de l'œuvre de Charles Maurras ? Peut-être cette obstination à défendre les limites où l'universel se recueille. « Ai-je découvert plusieurs choses ? Je ne suis sûr que d'une, mais de conséquence assez grave: car de ce long Colloque avec tous les esprits du regret, du désir et de l'espérance qui forment le Chœur de nos Morts, il ressortait avec clarté que l'humaine aventure ramenait indéfiniment sous mes yeux la même vérité sous les formes les plus diverses. » Cette vérité, pour Charles Maurras, fut celle des « métamorphoses de l'amitié et de l'amour » de ses Maîtres platoniciens. La véritable leçon de ces Maîtres, à qui sait les entendre, n'est point dans l'abstraction, mais dans la métamorphose. La phrase, ou, plus exactement, le phrasé maurrassien, dans ses périodes les mieux inspirées, s'entrelace à ce mouvement d'inépuisable diversité. Ce sont « de rapides alternances de lune et de soleil, or liquide, argent vif, qui me réchauffaient le cœur, me déliaient l'esprit, et, d'un seul coup, m'ouvraient la conscience et la mémoire toutes grandes. »  L'espace à défendre est celui où cette extase est possible, où ni la conscience, ni la mémoire ne sont obscurcies ou avilies.

Luc-Olivier d’Algange

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