samedi 21 mars 2020

Mourir pour la patrie ? Nationalistes fiançais, qu'avez-vous fait ?

Nationalistes français qu'avez-vous fait ?.jpeg
Les images d Epinal sur la Première Guerre mondiale ne manquent pas. Tout un mythe a fini par se construire, gommant les causes de la boucherie. L'héroïsme des poilus ? Incontestable. Mais un héroïsme tragique, résultant d une conception dévoyée de la patrie à laquelle ont souscrit les nationalistes. Contre leur histoire.
Les taxis de la Marne. Les tranchées. La boue. Les soldats bleu horizon. L'union sacrée. Le Père-la-victoire. Et neuf millions de morts, dont 1,4 million pour la France seule. Huit millions d'invalides. Vingt-trois millions de blessés. Le bilan de la Première Guerre mondiale est effroyable. Le 11 novembre 1918, lorsque toutes les cloches ont retenti pour annoncer la fin du cauchemar, beaucoup ont dû se demander : comment en est-on arrivé là ?
Quatre ans plus tôt, la guerre devait être fraîche et joyeuse. Elle s'annonçait courte. À peine quelques jours. Juste une petite promenade pour chasser le Boche honni et détesté. Une simple balade pour sauver la patrie. Au final, la boucherie la plus tragique que l'humanité ait jamais connue. Pourquoi ? L'assassinat de l'archiduc d'Autriche François-Ferdinand le 28 juin 1914 à Sarajevo ? Evidemment. Le jeu des alliances qui a contribué à l'embrasement général ? Naturellement. L'impérialisme débridé des différents protagonistes ? Sans aucun doute. Mais si la cause principale était ailleurs ?
Si la cause principale tenait au nationalisme et au patriotisme issus de la Révolution française, auxquels monarchistes et républicains, de droite ou de gauche, s'étaient ralliés à la fin du XIXe siècle ? Et si les maillons de la grande chaîne des coupables s'appelaient autant Jules Ferry et Léon Gambetta que... Maurice Barrès et Charles Maurras ? Hérésie ? Délire ?
Blasphème ? Il y a dix ans, c'est ce que j'aurais écrit. Aujourd'hui, je m'interroge. Pour ne pas dire plus…
En 1998, l'historien Jean de Viguerie publie un ouvrage, Les Deux Patries(1). Sa thèse est aussi simple qu'implacable. Selon lui, le même terme recouvre deux réalités différentes. La patrie, dont le mot entre dans la langue française au XVIe siècle, a toujours existé. Il s'agit de la terre des pères, du pays de la naissance et de l'éducation. La patrie est la France. Mais depuis 1789, il existe une seconde patrie qui représente l'idéologie révolutionnaire. Celle-ci n'est pas la France. En cas de guerre sous l'Ancien Régime, certains Français acceptaient de donner leur vie pour la défense de la patrie éternelle. Toutefois, aucune obligation n'était faite au commun des citoyens de mourir pour la patrie sur simple réquisition du prince. Désormais, le patriotisme révolutionnaire, plaçant la patrie au-dessus de tout, déclare à ses ennemis une haine mortelle et réquisitionne à son service la vie de tous les citoyens. La patrie est devenue une hydre jamais repue du sang de ses propres enfants.
La patrie d'Ancien Régime contre celle de la levée en masse
La thèse de Jean de Viguerie fera l'objet d'une réplique de l'écrivain François-Marie Algoud, France, notre seule patrie(2) Les deux ouvrages sont néanmoins inégaux. Jean de Viguerie est universitaire. Sa thèse, pour contestable qu'elle soit, est solidement construite. La réplique de François-Marie Algoud est passionnée. Elle consiste à aligner des citations de Maurras et de dirigeants de l'Action française témoignant de leur amour de la France. Or, la question n'est pas là. L'attachement charnel de Maurras à la France n'est contesté que par les imbéciles. La question, la seule qui vaille, est la suivante :. les nationalistes, réputés à droite de l'échiquier politique, ont-ils inconsciemment rejoint les patriotes de gauche imprégnés des idéaux de 1789 ?
C'est en effet la Révolution française qui a inventé la levée en masse et le carnage des innocents comme nouvel art de la guerre. « Mourir pour la patrie, écrit Rouget de Lisle, est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. » En 1794, Saint-Just déclare : « Il y a quelque chose de terrible dans l'amour de la patrie, il est tellement exclusif qu'il immole sans pitié, sans frayeur, sans respect humain, à l'intérêt public. »
« Que tous ceux dont le sang coula pour la patrie soient bénis ! »
Un siècle plus tard, le refrain est toujours le même. Anatole France se fait l'écho de la voix des grands ancêtres « Que tous ceux dont le sang coula pour la patrie soient bénis! Agenouillons-nous au bord de leurs tombes fleuries; écoutons-les, ils nous parlent : « Frères, aimez-vous les uns les autres et, pour être plus forts contre l'ennemi, soyez unis. Que les riches et les puissants rivalisent avec les pauvres et les humbles pour le dévouement Vous nous devez ces joies à nous qui sommes morts pour que vous viviez libres et heureux dans la concorde et dans la paix ! »
Mourons tous pour la patrie s'écrit la gauche. Donnons tous notre vie pour elle, lui répondent les nationalistes. Le 18 mai 1882, Paul Déroulède fonde la Ligue des patriotes. Déroulède est considéré comme l'inventeur du nationalisme français(3). Or, qu'écrit ce poète, à la rime souvent maladroite, dans L'hymne français :
« France, veux-tu mon sang ? Il est à toi, ma France !
S'il te faut ma souffrance,
Souffrir sera ma loi,
S'il te faut ma mort, mort à moi,
Et vive toi, Ma France »
Et quelle est donc cette patrie pour laquelle les Français, ouvriers et paysans, sont appelés à donner leur sang ? Dans La Dépêche du Toulouse, le journal radical-socialiste dans lequel Jean Jaurès comme Georges Clemenceau feront leurs premières armes de journalistes, le rédacteur en chef, Auguste Bosc, écrit : « La patrie en quoi consiste-t-elle ? C'est l'endroit où l’on se trouve le mieux [...], c'est le sol où nous rattachent tous nos souvenirs [...], c'est la maison où s'est écoulée notre enfance, c'est le cimetière où reposent nos ancêtres. » Quelle différence entre cette définition de la patrie et celle donnée en 1902 par Maurice Barrès, le chantre du nationalisme « Pour nous, la patrie, c'est le sol et les ancêtres, c'est la terre et les morts »(4) ?
En 1911, Maurras le confirme dans une nouvelle édition de son Enquête sur la Monarchie : « Si nous voulons qu'on recommence à invoquer la France sans condition en la mettant au-dessus des idoles métaphysiques [...], il faut partout montrer sous une France abstraite la réalité française, c'est-à-dire le sang français et le sol français, les traditions nationales et le champ national, ou, pour reprendre la grande parole de Maurice Barrès, notre terre et nos morts. »
En 1952, peu de temps avant de mourir, Charles Maurras écrira dans son livre Votre bel aujourd'hui. Dernière Lettre à M. Vincent Auriol, président de la République française : « Une patrie, ce sont des champs, des murs, des tours et des maisons; ce sont des autels et des tombeaux; ce sont des hommes vivants, père, mère et frères, des enfants qui jouent aux jardins, des paysans qui font du blé, des jardiniers qui font des roses, des marchands, des artisans, des ouvriers, des soldats. Il n'y a rien au monde plus concret »
Pour Maurras, « l'Allemagne a rompu avec la tradition du genre humain » !
Amour de la patrie, d'accord. Mourir pour la patrie, ou du moins se battre pour elle, car il est rare qu'on parte avec la certitude qu'on va mourir, encore d'accord. Mais quelle haine de l'étranger ! Maurras mange du Boche presque chaque matin. « L'Allemagne a rompu avec la tradition du genre humain et a répandu par là un trouble et une confusion sans mesure. » L'Allemand, le gothique et le Germain ne sont plus que l'expression du « chaos barbare ». Après la victoire de la Marne, Barrès écrit : « La France a le dessus contre la bête. Quels êtres hideux que ces figures d'assassins qui s'éloignent ! » Sans naturellement s'en apercevoir, les nationalistes ne reprennent-ils pas à leur compte les outrances et le manichéisme révolutionnaires ? Comme au temps de la révolution de 1789, le Mal n'est-il pas entièrement du côté de l'étranger ? Hélas, il semble que la réponse soit positive.
Comme en 1793, l'année 1914 connaît la levée en masse. Des deux côtés du Rhin, les paysans et les ouvriers sont appelés à quitter leurs champs et leurs usines pour porter secours à la patrie en danger, la patrie menacée par des hordes de barbares. Ce ne sont plus, comme sous l'Ancien Régime, les chevaliers qui vont guerroyer, c'est le petit peuple tout entier. Un peuple aux effectifs innombrables au sein duquel la patrie révolutionnaire pourra puiser sans fin. Un peuple, qui consentant à mourir, permet la mise en œuvre de « l'offensive à outrance » prônée par les maréchaux Joffre et Foch.
En décembre 1914, la France compte déjà 300 000 morts et 900 000 blessés. En juillet 1916, l'offensive de la Somme fait 260 000 tués. La première bataille offensive de Verdun, au mois d'octobre, en ajoute 360 000. L’offensive du 16 avril 1917 entre Compiègne et Soissons, fauche 217 000 soldats pour gagner, cinq kilomètres. Dès le début de la guerre, la stratégie est en place. Il faut aboutir. Il faut résister. Il faut avancer. Coûte que coûte. Quel que soit le prix à payer en vies humaines. Cette conception de la guerre est résumée dans le communiqué que Foch adresse à Joffre le 9 septembre 1914 : « Pressé sur ma droite, mon centre cède. Impossible de me mouvoir. Situation excellente. J'attaque. »
Pour quelle raison le principe de la guerre à outrance fut-il inventé ? Pour sauver la patrie en danger. À quelle époque apparut-il ? En 1794. Comment s'appelait son promoteur ? Saint-Just. « Il y a quelque chose de terrible dans l'amour de la patrie ».
Thierry Normand Le Choc du Mois novembre 2008
1) Les Deux Patries : essai historique sur l'idée de patrie en France (DMM éditions) a reçu le Prix des intellectuels indépendants 1998.
2) Editions de Chiré, 2001, préface de Pierre Pujo.
3) Déroulède, l'inventeur du nationalisme français, par Bertrand Joly, Perrin, 1998.

4) Scènes et doctrines du nationalisme, par Maurice Barrés, éditions du Trident, 1987

Bernanos, pèlerin de l'absolu, par Frédéric Winkler.

« J’ignore pour qui j’écris, mais je sais pourquoi j’écris, j’écris pour me justifier. Aux yeux de qui ? Je vous ai déjà dit, je brave le ridicule de vous le redire. Aux yeux de l’enfant que je fus… » Georges Bernanos (Les enfants humiliés). Ecoutons Paul Barba Negra : « Tout pèlerinage représente en effet un cheminement vers le centre, c’est-à-dire vers le soleil des origines. Et dans ce cheminement vers le Christ lumière, devant cette exigence de ressourcement suprême, ou se situe l’homme moderne ? Commençons-nous à comprendre, combien Baudelaire avait raison lorsqu’il opposait les conquêtes du gaz ou de la vapeur au véritable progrès qui est la diminution du péché originel et avant lui William Black ne disait-il pas que le progrès technique était une punition de Dieu ! Lorsque nous sommes immergés au sein de nos villes démesurées, pouvons-nous trouver quelque plénitude dans une foule ou chacun se sent de plus en plus écrasé par le poids de sa propre solitude. » (Le Mont St Michel et l’Archange de lumière)
Qui est Bernanos
« Le scandale n’est pas de dire la vérité, c’est de ne pas la dire tout entière, d’y introduire un mensonge par omission qui la laisse intacte au dehors, mais lui ronge, ainsi qu’un cancer, le cœur et les entrailles » (Scandale de la vérité). Il fut durant toute sa vie, tourmenté par la mort, la peur de l’Enfer, conscient comme tout chrétien, que la mort spirituelle est pire que la mort physique. C’est aussi cette peur de vieillir présente dans la majorité d’entre nous avec particulièrement chez lui comme propre à de nombreux êtres aussi cet idéal de l’enfance restant à nos côtés chaque jour. Cyrano ne l’aurait pas renié dans un monde dominé par le mensonge, la veulerie, l’hypocrisie, la haine et l’ennui… « Depuis longtemps – à cause de ma jeunesse maladive et des précautions qu’on me faisait prendre- je crains la mort… » (à l’abbé Lagrange, mars 1905). On pourrait prêter d’ailleurs à Cyrano ces quelques mots : « juré de nous émouvoir, d’amitié ou de colère, qu’importe ». Bernanos est un croyant comme l’étaient ceux des temps médiévaux qui servaient l’Eglise tout en expliquant bien les limites du temporel et du spirituel, dans la continuité d’un Saint Louis par exemple. A la question de Frédéric Lefèvre en 1931 disant qu’il défendait l’Eglise tout en la critiquant il répondait qu’il était pour le règne de Dieu : « La civilisation parie pour la partie basse de l’homme. Nous parions pour l’autre. Etre héroïque ou n’être plus », « Car la sainteté est une aventure. C’est même la seule aventure » …
Bernanos est un être atypique, de ces chevaliers perdus dans une époque loin de ces idéaux : « Je crois toujours qu’on ne saurait réellement « servir », au sens traditionnel de ce mot magnifique, qu’en gardant vis-à-vis de ce qu’on sert une indépendance de jugement absolue. C’est la règle des fidélités sans conformisme, c’est-à-dire des fidélités vivantes ». Nous connaissons ces angoisses, comme ces doutes mais tout bien réfléchi, qui est dans le vrai ?
Bernanos est touché par le romantisme, somme toute comme beaucoup d’homme amoureux d’une éthique chevaleresque tournée vers le service à autrui. Son adhésion au maurrassisme lui permet de canaliser cette tendance, écoutons Serge Albouy : « Deux tendances antagonistes coexistent en effet chez lui : une tendance « virile », énergique, intransigeante, et une tendance romantique, émotive et hypersensible ». Très tôt il confie à son ami, dans des lettres empreintes d’une très grande sentimentalité, ses tendances au « vague à l’âme » et à la mélancolie, sa prédilection pour les « rêveries romantiques », sa sensibilité débordante, son instabilité, sa hantise précoce et permanente de la mort. C’est d’ailleurs probablement cette hantise de la décomposition, transposée au plan des sociétés, qui devait contribuer à donner à la peinture de notre époque, une si sombre coloration. » (Bernanos et la politique). Ce n’est pas pour rien qu’il rejoint un jeune mouvement politique comme l’Action française naissante, mouvement sans concession contre « le monde moderne », qui choque les vieux milieux royalistes, vivants dans la nostalgie comme dans l’acceptation résigné de la défaite…
FWinkler
(http://boutique-royaliste.fr/index.php…) à suivre...

vendredi 20 mars 2020

Un visionnaire et un modèle : Bainville au quai d'Orsay, vite !

Si Jacques Bainville (1879-1936) sut prévoir les conflits qui allaient ensanglanter l'Europe, c'est qu'il faisait partie de « ces quelques cerveaux par siècle » qui discernent la marche du monde. Loin de la caricature qui a été faite de lui, Christophe Dickès le restitue dans sa majestueuse hauteur de vues.
L’ouvrage de Christophe Dickès est le fruit de dix années de travail. De Bainville, il a tout lu, sources publiques et privées. Aussi étrange que cela puisse paraître, nul ne Pavait fait avant lui, alors que Bainville, dont François Mauriac disait qu’ « aucun écrivain n'a eu dans sa génération un rôle aussi défini que le sien », est mort depuis 1936. Sans doute parce qu'après sa mort survint la guerre (qu'il avait annoncée dès avant… la Grande Guerre !), et qu'après la guerre s'imposa son obligatoire disgrâce en même temps que celle de Charles Maurras, déjà injustifiée et dont tant de choses le séparaient par ailleurs.
Savoir remonter jusqu'à la bataille de Bouvines
Du monumental et limpide Bainville de Dickès, tout - absolument tout, n'en déplaise à certain de ses détracteurs « prussophile »... - est à retenir, analyser, méditer. Bainville, qui fut de 1908 (il avait 29 ans) à sa mort chroniqueur à L'Action française, y apparaît non seulement comme celui qui, expert en relations internationales, prévit, plusieurs décennies à l'avance, les deux guerres mondiales, ce que l'on savait déjà, mais aussi comme le partait diplomate auquel la France se serait honorée d'accorder sa confiance, un homme comme le quai d'Orsay n'en a guère abrité alors qu'il correspondait pourtant parfaitement à la charge et cela plus qu'aucun de ceux qui seront investis de celle-ci jusqu'à aujourd'hui.
Jacques Bainville, anglophone et germanophone - ce qui n'est pas pour rien dans sa connaissance de l'Allemagne et sa méfiance à l'égard de celle-ci -, ne raisonne pas selon des critères moraux, ni à partir de visions fantasmées car romantiques de l'histoire de France. Pour l'auteur d'Histoire de France (1924) et des Conséquences politiques de la paix (1920), pour ne citer que ses deux ouvrages les plus connus, les rapports entre nations ne peuvent s'analyser qu'avec les enseignements et le recul qu'apporte la parfaite connaissance de leurs histoires.
S'il s'autorise à annoncer le cataclysme qui va naître des traités de 1919, ce n'est pas uniquement sur la base de la lecture de ceux-ci ; c'est qu'il procède à leur mise en perspective avec les enseignements qu'il a tirés des traités de Vienne (1815) et de Westphalie (1648) - ce dernier ayant protégé la France sur sa frontière orientale durant un siècle et demi jusqu'aux bouleversements engendrés par la Révolution et par la folie napoléonienne -, mais aussi de la bataille de Bouvines (1214), dont il déduit la nécessité pour la France d'entretenir les rapports les meilleurs avec Rome et cela huit siècles plus tard. Comme, disait Nietzsche (et c'est bien là leur seul point commun !) : « L’homme de l'avenir est celui qui a la plus langue mémoire. »
Un autre des nombreux enseignements du livre de Christophe Dickès est que Bainville ne fut pas le nationaliste ombrageux ni le germanophobe obsessionnel et haineux que l'on a souvent décrit, l'assimilant bien abusivement à Maurice Barrés (qui l'influença mais dont il sut s'éloigner). Même Maurras, qui lui confia la rubrique de politique étrangère de L'Action française, n'aurait certainement pas signé nombre de ses articles - ceci révélant la liberté qui régnait alors dans le mouvement monarchiste.
La Grande Guerre : « catastrophe européenne »
Si Bainville, lors de la Grande Guerre, se range à l’« union sacrée », car la survie de la France est à ce prix, il n'en méconnaît pas moins les conséquences terrifiantes d'un conflit qui a ceci de profondément pervers qu'il est démocratique. Il est démocratique, explique Dickès, parce qu'il est « une guerre des peuples, une guerre de races, fondée (…) sur un nationalisme exacerbé, incontrôlé et xénophobe, signe de la faillite de l'Internationale socialiste et de l’international capitaliste. Peuples, nationalités, nationalismes constituent donc les principes d’un conflit démocratique ».
C'est ainsi que partant de cette analyse, Bainville pouvait écrire, dès avant le déclenchement de la guerre, que « le temps de la barbarie » était venu. À l'automne 1914, il écrit encore, alors que le pays est submergé par une propagande patriotique, qu'il est dément de rêver à une « France nouvelle qui sortira des tranchées sur l'esprit d'union, d'amour et de sacrifice ». « On est un peu étonné qu'un esprit comme celui de Barrès, ajoute-t-il, donne dans ces naïvetés et se nourrisse de ces illusions. »
Du portrait que dresse Christophe Dickès de Jacques Bainville ressort également que celui-ci avait, contrairement au Maurras politique, conscience d'être aussi un Européen : « le rejet maurrassien d'un ordre européen dans lequel les grandes puissances ont un rôle directeur n'apparaît pas sous la plume bainvillienne. » Il n'aura donc aucun mal à définir aussitôt et à juste titre la Première Guerre mondiale comme une « catastrophe européenne ». Dont, pour ne l'avoir pas écouté, la France et l'Europe payent toujours le prix.
Pierre Villedary Le Choc du Mois n°26 Octobre 2008

Jacques Bainville. Les lois de la politique étrangères, par Christophe Dickès, Bernard Giovanangeli éditeur, 316 pages, index, notes et biblio., 23 euros.

Nous sommes tous des enfants de Tolkien !

Nous sommes tous des enfants de Tolkien !.jpegL'immense patrimoine imaginaire de John Ronald Reuel Tolkien n'avait pas encore été totalement exploré. En février a paru l'édition française de The Children of Húrin sous le titre Les Enfants de Húrin. Dû au travail de Christopher Tolkien, le fils de l'auteur, aidé lui-même de son fils Adam Tolkien, cet ultime volume parvient à faire du neuf avec du vieux. Et, surprise, l'opération est parfaitement réussie.
Le nouveau livre a la particularité d'avoir été reconstitué à partir d'une multitude de textes dont la plus grande partie avait déjà été publiée de manière séparée. On les trouvait aussi bien dans le célèbre Silmarillion que dans Le Livre des Contes perdus, Les Lais du Beleriand ou les Contes et légendes inachevés. Ainsi dispersé et découpé, ce récit n'avait jamais été présenté dans son unité de narration Un manque ? Oui, comme le lecteur, d'abord méfiant, le découvre page après page. Il aura fallu trente ans à Christopher Tolkien pour accomplir cette tâche d'unification après avoir mené les recherches nécessaires dans les papiers de son père.
Tolkien avait lui-même considéré ce récit comme abouti et achevé. En 1951, il écrit ainsi à l'éditeur Milton Waldman, des éditions Collins : « Il y a d'autres histoires [que le récit de Beren et Lúthien, ndlr] presque aussi complètes et tout aussi indépendantes bien que liées à l'histoire générale ». C'est parmi ces histoires que Les Enfants de Húrin prennent place. Dans cette lettre à Waldman, Tolkien explique non seulement le lien qu'il établit entre Le Seigneur des anneaux et Le Silmarillion, mais il présente sa démarche et sa conception du mythe. On la trouve intégralement dans le volume des Lettres de J.R.R Tolkien publié en France en 2005(1). Les passionnés de l'œuvre du professeur d'Oxford pourront s’y reporter avec profit.
Et pour les autres ? Tout cela n'est-il pas une succession de détails finalement assez insignifiants ? D'une certaine manière, l'histoire de la reconstruction de œ nouveau récit intéresse effectivement peu le lecteur, dans la mesure où il souhaitera surtout découvrir l'histoire même, contée à travers ce nouvel ouvrage. Mais, en même temps, il n'est pas inutile d'en reconstituer brièvement le processus d'édition. En effet, à partir du moment où il s'agit bien d'un récit « abouti », complet en lui-même, il peut se lire et se découvrir sans connaissance particulière. Cette version longue et inédite, dans sa forme intégrale, constitue de ce fait une porte d'entrée dans le monde de Tolkien, même pour celui qui ignore tout du Seigneur des anneaux ou du Silmarillion.
Le Mal est proche quand l'orgueil traverse l’âme
Ecrits pendant la Première Guerre mondiale, puis repris à différents moments pendant des décennies - soit en vers, soit en prose - les récits qui forment Les Enfants de Húrin constituent désormais un conte aussi captivant que la longue quête du Seigneur des anneaux. L'histoire est celle de la confrontation du Bien et du Mal et de cette difficulté à échapper à ce dernier dès lors que l'orgueil traverse l'âme.
Jeune seigneur des terres de Dor-ló-min, Húrin est l'heureux époux de Morwen et le père de Turin, d'Urwen et Niënor. Alors que l'emprise de Morgoth (le Noir Ennemi) s'étend de plus en plus sur la terre des hommes et qu'elle menace celle des Elfes, Húrin s'en va combattre l'ennemi menaçant. La bataille se soldera par un échec et, après avoir défié Morgoth, Húrin verra s'abattre la malédiction sur sa famille. La suite de l’histoire est donc le récit de la quête de son fils Túrin qui ne cesse de buter contre l'infortune de sa destinée. À travers un long périple, où il croise elfes, nains, orques, hommes hors-la-loi et Glaurung, le Père des dragons, Túrin ne cesse de vouloir briser le terrible sortilège qui emprisonne sa famille.
Tout au long de œ récit, le lecteur retrouve avec ravissement la force narrative et éminemment poétique de Tolkien qui permet de se laisser saisir par l'aspect chevaleresque et tragique de ce conte. En même temps, son écriture, malgré l'emploi de noms qui peuvent déconcerter, est suffisamment visuelle pour que l'imagination du lecteur soit elle-même sollicitée en permanence. Elle est d'ailleurs aidée dans cet ouvrage par les superbes dessins d'Alan Lee (bien connu des fans de Tolkien) dont cinq sont entièrement en couleur.
C'est donc à une plongée dans le Premier Âge du monde, à la fin des Jours anciens, que nous invite Les Enfants de Húrin. Il n'est point question encore de ce petit peuple sympathique que forment les Hobbits. Mais il permet de saisir nombre d'aspects évoqués dans Le Seigneur des anneaux. Pourquoi s'en priver ?
Romain Bénédicte Le Choc du Mois n°25 Septembre 2008
Les Enfants de Húrin, par J. R R. Tolkien, Christian Bourgois, 298 pages, 25 euros.

1. Christian Bourgois éditeur.

SIÈGE DE CHÂTEAU-GAILLARD / Philippe Auguste affronte Jean sans Terre

jeudi 19 mars 2020

Les trois coups de génie d’un bourgeois rouennais

Les trois coups de génie d'un bourgeois rouennais.jpegÉlevé aujourd'hui à un degré de perfection absolue, la conjonction du triple pouvoir politique, financier et médiatique est le résultat d'un projet qui remonte au début du siècle dernier. Un entrepreneur de génie, Charles Havas, en fondant l'agence qui porte encore son nom, s'est révélé le précurseur du vieux rêve des puissants de ce monde : le contrôle et même la manipulation de l'opinion publique.
Très justement, Antoine Lefebure, jeune quadragénaire, dont on devine l'esprit vif et les dents longues, et qui fut l'initiateur du mouvement des radios libres avant de devenir directeur de la prospective et du développement à Havas, sous-titre son livre Les Arcanes du pouvoir. Car il est évident que la rencontre de l'information et de la publicité n'a pas seulement pour but de « faire de l'argent », mais aussi de « fabriquer l'opinion ».
Il est assez remarquable que ce montage grandiose ait été inventé par un individu parfaitement dépourvu d'opinions politiques, au point de se réclamer successivement des différents gouvernements qu'il a servis et qui l'ont servi.
Peu d'hommes ont réussi à se rendre aussi indispensable que ce Charles Havas, dont le nom seul évoque bien davantage aujourd'hui une entreprise qu'un personnage. Pourtant, à l'origine de cette affaire, il y a un homme, fort curieux, dont Lefebure nous restitue avec un bon coup de plume, la très balzacienne biographie.
Au service du pouvoir
L'histoire commence le 5 juillet 1783, une demi-douzaine d'années avant le coup de tonnerre de la Révolution qui allait porter au pouvoir la classe bourgeoise à défaut des masses populaires. Le jeune Charles qui vient de voir le jour à Rouen est le second fils d'un nommé Charles-Louis Havas, que l'on dit de très lointaine origine hongroise ou portugaise - ses ancêtres auraient immigré en Normandie au XVIe siècle - et de son épouse, Marie-Anne Belard, fille d'un raffineur de sucre rouennais.
L'hérédité va jouer à plein, car le père Havas est « inspecteur de la librairie », travail de censure et de police en usage sous l'Ancien Régime; il est aussi associé de la librairie-imprimerie Machuel qui édite Le Journal de Normandie, doyen de la presse de province, et il est enfin fondé de pouvoir d'une très riche aristocrate, la marquise de Torcy.
Le jeune Charles va être très tôt entraîné à comprendre les subtils rapports de la politique et de l'argent, d'autant qu'il n'aura guère plus de vingt ans quand il rencontrera un ami de son père, fils de papetiers normands, Gabriel-Julien Ouvrard, véritable génie de la finance et des affaires, type même du nouveau riche profitant à plein des facilités de la Révolution et de l'Empire malgré quelques séjours en prison pour malversations, c'est pour le jeune Charles un vivant exemple.
Ajoutons que le fait d'appartenir à une province-frontalière, ouverte sur l’Angleterre, prédispose la bourgeoisie rouennaise au négoce, à l'industrie et même à une certaine philosophie libérale qui s'épanouit partout en Europe au siècle des « Lumières ». À l'instar d'Ouvrard, Charles Havas commence sa carrière comme « commerçant-banquier », avec un intérêt particulier pour le coton.
Son premier coup de génie est de comprendre le rôle de l'information dans les transactions commerciales. Pourquoi ne pas récolter des renseignements et les vendre non aux particuliers mais aux journaux ? Second coup de génie : Charles Havas mesure que sa puissance sera d'autant plus forte qu'il se fera le serviteur quasi officiel du gouvernement. Une telle attitude joue dans les deux sens en collectant des informations qui complètent celles des diplomates et surtout en présentant à l'opinion publique une vision des choses conforme aux désirs du pouvoir politique, quel qu'il soit.
Ainsi un homme d'affaires devient un homme d'influence. Cette attitude de service mutuel reste une constante absolue de l'agence Havas, sous le Premier Empire, sous la Restauration, sous la Monarchie de Juillet et surtout sous le Second Empire, où l'entreprise atteindra son apogée.
Fondateur de la première agence de presse et recruteur d'un réseau d'agents formant une gigantesque toile d'araignée à travers la France et l'Europe, Havas est un homme singulier qui n'hésite pas à jouer lui-même les agents secrets dans quelques affaires délicates.
Une presse sous dépendance
Aidé par ces deux fils, le fondateur de l'Agence aura un troisième coup de génie il va véritablement inventer la publicité et en faire, d'année en année, un des moyens de subsistance des journaux. Au vieux système artisanal de la censure par le pouvoir politique, Havas va substituer celui, quasi industriel, de la censure par le pouvoir financier !
Comme il sert d'intermédiaire entre les annonceurs et les patrons de presse, répartissant lui-même la manne entre les différents journaux, cet héritier d'une longue lignée rouennaise devient un homme d'influence indispensable.
Passionné par sa propre entreprise, État dans l'État, il ne manifeste pas d'autre ambition que d'acquérir une sorte de pouvoir absolu qu'il place, moyennant rétribution, au seul service du gouvernement de son pays, quel que soit le régime, même si Napoléon ni représente, plus que nul autre pour lui, le type même du souverain moderne, épris de grandes réalisations industrielles.
Havas comprend que la firme qui a le plus besoin de publicité, c'est l'État lui-même. D'où une collusion qui va durer très longtemps et lui permettra de se débarrasser sans scrupules de ses éventuels concurrents.
Ce qui est passionnant dans cette aventure que Lefebure sait raconter « comme un roman », c'est le côté secret de la plupart des tractations. « Homme de l'ombre, Havas ne doit pas apparaître au grand jour. » Il régnera sans partage et ne partira en retraite que peu avant sa mort, survenue le 21 mai 1858, à l'âge de soixante-quinze ans.
Mais le système est en place : « Les journaux sont maintenus dans une totale dépendance par Havas qui leur fournit un contenu rédactionnel et des ressources financières grâce à la publicité. » Quant aux feuilles qui veulent rester libres, elles croulent sous la pauvreté et la répression : avertissements, suspensions et même déportations de journalistes en Algérie ! Parallèlement les « bons » journaux qui soutiennent la politique gouvernementale bénéficient des subventions directes du pouvoir et de subventions indirectes de la publicité collectée par l'agence Havas.
La presse ne peut qu'attirer l'intérêt des promoteurs de l'industrie et des finances qui deviennent détenteurs des outils d'information, tout en étant les intermédiaires incontournables du gouvernement
« Nous arrivons ici à un moment charnière de l'évolution du système, écrit Lefebure : c'est la constitution du ménage à trois argent-média-gouvernement, que nous allons retrouver tout au long de cette histoire et jusqu'aujourd'hui. »
Le Second Empire voit une collusion de plus en plus étroite entre capitalistes et patrons de presse. Souvent, à l'instar du vieux patriarche Havas, ce sont les mêmes. Ainsi apparaît un autre Rouennais, Hippolyte de Villemessant, le fondateur du Figaro qui mériterait, lui aussi, une biographie.
Jusqu'en 1870, les relations entre la presse et les milieux d'affaires ne font que s'intensifier... pour le plus grand profit de l'Agence créée par Charles Havas.
Un dictateur de la publicité
La IIIe République ne changera rien au système Havas. Auguste, le fils du fondateur, songe à passer la main : il pousse deux jeunes gens élevés dans le sérail : Edouard Lebey et Henri Houssaye, dont les familles sont originaires de Normandie. L’Agence est décidément fortement marquée sur le plan des origines ethniques de la plupart de ses patrons, ce qui n'empêche certes pas de monter de belles combinaisons financières avec des partenaires issus de la communauté israélite comme le baron Emile d'Erlanger.
Dès le début du siècle, un nouveau personnage va s'imposer chez Havas. C'est Léon Rénier.
Né à Épernay, dans une famille où se croisaient les origines bretonnes et normandes, ce sera lui aussi un homme de pouvoir secret - au moins discret - qui régnera indirectement sur toute la presse française de son époque, la première moitié du XXe siècle, tout en faisant la pluie et le beau temps dans les milieux politiques. On ne peut rêver plus digne successeur de Charles Havas que cet homme énergique qui porte de sévères lorgnons assortis d'une moustache et d'un bouc qui lui donnent un faux-air de Lénine.
Véritable dictateur de la publicité et du journalisme, il saura imposer son empire que l'on nomme « la pieuvre », par une volonté sans faille. Politiquement il se situerait plutôt au centre-droit, mais son épouse, vendéenne, est catholique et royaliste comme il se doit. Elle se montre pourtant peu choquée de certaines amitiés assez à gauche de son époux, que ses ennemis prétendent bien entendu franc-maçon pour les uns et quasi fasciste pour les autres...
En pleine guerre de 14-18, Léon Renier prend la tête de l'Agence. Le cumul des activités de presse et de publicité se prépare; il aura lieu au début de l'année 1920. Sous la poigne de fer de Rénier, Havas devient, selon le terme de Lefebure, « le carrefour indispensable de son époque ».
L'entre-deux-guerres sera marquée de féroces batailles contre les concurrents, tandis que l'on connaît l'âge d'or de la publicité. Indéniablement, les méthodes de la presse américaine suscitent des émules.
S'il est une confirmation dans ce livre, c'est bien celle de l'incroyable vénalité de la presse entre les deux guerres : « Si la presse française est bon marché, ce n'est donc pas grâce à la publicité commerciale, mais plutôt à cause des effets conjugués de la publicité financière, de la publicité d'influence et de la corruption. » Le journaliste Jean Luchaire n'hésite pas à écrire : « On avait le choix entre " les fonds étrangers " et les fonds provenant des " firmes capitalistes " La source la moins mauvaise était les fonds d’État. »
Le livre de Lefebure ne peut qu'évoquer l'implacable lutte qui va opposer Léon Rénier et François Coty ou bien encore l'acharnement de Léon Blum contre Pierre Guimier, le numéro deux de l'Agence qui se situe très à droite... Nous voyons aussi apparaître bien des personnages pittoresques comme le journaliste Jean Fontenoy, aventurier que l'on croirait sorti d'un roman de Malraux.
Laissons au lecteur de ce document passionnant le plaisir de découvrir comment Havas vivra l'Occupation et l'Épuration.
Jean Mabire Le Choc du Mois Janvier 1993 N°60

Antoine Lefebure : Havas, Les Arcanes du pouvoir, Grasset, 408 p., 16 photos hors-texte.

mercredi 18 mars 2020

Contre le nihilisme : Jünger : le recours à l’écrit

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Le 18 octobre 1941, le capitaine Ernst Jünger déjeune au Ritz avec son ami Cari Schmitt, qui lui rappelle, au cours de la conversation, cette sentence « Non possum scribere contra eum, qui potest proscribere » - je ne puis écrire contre celui qui peut proscrire. Pourtant, Jünger, déjà suspect au régime nazi depuis la publication de Sur les falaises de marbre, en 1939, perçu par certains comme une « allégorie de la Résistance », et qui ne devait sa relative tranquillité qu'à l'admiration que le Führer conservait à l'auteur d'Orages d'acier, et à la protection que lui apportaient ses supérieurs contre les censeurs du Parti, Jünger va abandonner le refuge que constitue son Journal pour des écrits plus lourds de conséquences. Il consigne dans ledit Journal, à la date du 5 janvier 1942 « Durant l'heure libre de midi, acheté du papier pour le manuscrit de La Paix. Commencé à en tracer le plan. Vérifié également le coffre au trésor. Ce sont là tentatives d'ordre, entre les rochers et les requins. »
À l'heure où le Reich mobilise toutes ses forces pour la guerre totale, Jünger entreprend donc, avec La Paix, un essai où il définit les conditions dans lesquelles le déchaînement de la barbarie devra accoucher de la paix future, où il trace les contours du monde nouveau qui se dressera sur les ruines du nihilisme. Cet essai, soigneusement enfermé dans le coffre-fort du Majestic, ne sera publié qu'après la guerre, mais plusieurs copies circuleront sous les manteaux feldgrau d'officiers haut placés, et contribueront à répandre l'idée qu'il ne pourra y avoir de paix satisfaisante pour l'Allemagne que si celle-ci s'est débarrassée de tous ses ferments de nihilisme. Par là même, il renforcera la détermination des conjurés du 20 juillet 1944, dont Jünger était proche il fut un des rares membres de leur entourage à échapper à la répression qui suivra leur échec. Jünger est donc justifié à écrire à Banine en 1947 : « Lorsque [...] à l'Hôtel Majestic, c'est-à-dire en somme dans le ventre du Leviathan, je traçai sur une feuille blanche ce mot LA PAIX, j'eus le sentiment de m'engager dans une entreprise plus considérable que tous les faits de guerre auxquels j'avais participé jusqu'alors depuis 1914. »
Un esprit serviteur de l’esprit
C'est que Jünger ne cache rien de la répulsion que lui inspire le conflit auquel il assiste. S'il parvient à se placer au-dessus de la mêlée, et à reconnaître des « cœurs nobles » « dans tous les camps », c'est qu'il a compris que « l'enjeu de ce combat dépassait beaucoup les frontières de la patrie ». Cette « guerre civile à l'échelle du monde », « première œuvre commune de l'humanité », ce n'est pas tant une guerre entre nations qu'un affrontement tellurique, sous les yeux impuissants des derniers restes de civilisation, de forces brutes, de celles qui ne visent pas à protéger mais à détruire, qui n'auront de cesse que « tout ordre, toute invention de l’esprit humain se fussent transformés en instruments d'oppression ». C'est pourquoi Jünger ce « serviteur de l'esprit », souffre avant tout de voir se perdre chez les hommes « le sens des grands devoirs », et « un vieil héritage de biens créés et transmis avec amour de génération en génération ».
Mais l'ampleur même des souffrances et des destructions qu'implique le triomphe du nihilisme peut être l'occasion d'un renouveau plus complet, de la destruction même des formes qui avaient amené ce triomphe, de « la transmutation du feu en lumière ». Alors les combattants pourront reconnaître l'œuvre commune qu'au-delà des affrontements ils ont menée dans cette guerre alors les peuples pourront conclure une lutte fratricide par la constitution d'un empire unissant des hommes et des patries libres alors la guerre mondiale trouvera son sens « couronnée par la paix mondiale ». Pour cela, une condition « la lutte contre le nihilisme doit se poursuivre d'abord dans le cœur de chacun ». La Paix, qui commençait comme un essai politique, s'achève dans un magnifique appel au sursaut intérieur « Chaque homme est une lumière, et chaque lumière qui s'allume est une défaite des ténèbres. Il suffit d'une bougie pour disperser tant d'ombre. » C'est peut-être pourquoi il serait vain de vouloir appliquer aujourd'hui à La Paix, qui en son temps joua un rôle politique crucial, une lecture politique. On sait bien depuis Péguy que si « la révolution sera spirituelle ou ne sera pas », le spirituel ne saurait se passer de son lit de camp, qui est le temporel. On sait bien que la paix qu'a rêvée Jünger a laissé la place à une autre, qui n'a su que transposer les haines et transmuter les formes du nihilisme. Déjà, en janvier 1947 Jünger notait : « Depuis lors, il me semble que l'esprit de discorde n'a fait que croître et proliférer dans des proportions formidables. » La lutte contre le nihilisme reste à mener, dans nos âmes certes, mais aussi et sans doute d'abord dans nos institutions.
Laurent Lineuil Le Choc du Mois Décembre 1992 N°59
Ernst Jünger : La Paix (La Table ronde, collection La petite vermillon, 161 p.).

Signalons également la publication chez Christian Bourgois de Maxima Minimal commentaire de Jünger sur sa propre œuvre Le Travailleur, et aux éditions Ancre marine d'un essai de Claude Gaudin : Jünger pour un abécédaire du monde.

La Petite Histoire : Fontenoy, une grande victoire pour rien ?

Le 11 mai 1745, dans la plaine de Fontenoy, les Anglais et leurs alliés hollandais et hanovriens, font face aux troupes royales commandées par le maréchal de Saxe. « Messiers les Anglais, tirez les premiers ! », aurait lancé un officier français. Vraie ou fantaisiste, cette anecdote n’enlève rien à la violence de cette bataille où la France remporte, en présence du roi Louis XV, une victoire décisive qui vient marquer l’issue de la guerre de Succession d’Autriche. Malheureusement, la « générosité » de Louis XV lors du traité d’Aix-la-Chapelle atténuera largement la portée de ce succès… Fontenoy, une victoire épique, mais une victoire pour rien ?

Le mur des lamentations a été construit par les Romains !

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Ex: https://echelledejacob.blogspot.com

Il va falloir revoir le chapitre «Mur des Lamentations » des guides touristiques d'Israël, car les origines de sa construction ne seraient pas celles que l'on croyait. Jusqu'à présent, il était admis que le site -le Mont du Temple pour les Juifs, l'Esplanade des mosquées pour les musulmans- avait été entièrement construit par Hérode, roi des Juifs.
Placé sur le trône par les Romains, Hérode règne sur la Judée de 37 avant Jésus-Christ jusqu'à sa mort, en 4 avant Jésus-Christ. Dans la tradition chrétienne, Hérode est avant tout connu pour avoir tenté de tuer l'enfant Jésus en ordonnant la mise à mort de tous les enfants de Bethléem âgés de moins de deux ans. Grand bâtisseur, il se lance dans de grands travaux en recourant aux techniques romaines. C'est ainsi qu'on lui attribue la construction du théâtre et de l'amphithéâtre de Jérusalem, mais surtout, l'extension du Second Temple, complexe religieux juif construit au VI ème siècle avant JC sur l'emplacement du Premier Temple, détruit par Nabuchodonosor II en 587 avant Jésus-Christ. Ce que l'on appelle communément le Mur des Lamentations, principal lieu saint du judaïsme, est considéré comme étant le mur occidental restant du Second Temple, qui sert également de soubassement à l'Esplanade des mosquées, le «Noble Sanctuaire» des musulmans.
Mais des archéologues travaillant pour l'Autorité des antiquités d'Israël ont annoncé mercredi que des fouilles sous les fondations en pierre du Mur avaient permis de mettre au jour des pièces frappées par un procurateur romain de Judée vingt ans après la mort d'Hérode. Ce qui indique qu'Hérode n'a pas construit le Mur des Lamentations.
Flavius Josèphe avait raison
Les pièces de bronze ont été frappées aux alentours de 17 après Jésus-Christ par Valerius Gratus, qui précéda Ponce Pilate en tant que représentant de Rome à Jérusalem, souligne Ronny Reich, de l'Université de Haïfa, l'un des deux archéologues en charge des fouilles. Ces pièces ont été découvertes dans un bain rituel qui était antérieur à la construction du complexe du Temple d'Hérode, et avait été comblé à l'époque pour soutenir les nouveaux murs, précise Ronny Reich. Si Hérode a bien mis en route l'extension du Second Temple, les pièces montrent que la construction du Mur des Lamentations n'avait même pas commencé avant sa mort et a été probablement achevée seulement des générations plus tard.
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La découverte vient confirmer un récit de Flavius Josèphe, historien romain du Ier siècle, qui après la destruction du Second Temple par Rome en 70 après Jésus-Christ, raconta que les travaux au Mont du Temple n'avaient été terminés que par le roi Agrippa II, arrière-petit-fils d'Hérode. Flavius Josèphe explique également que la fin du chantier avait laissé 18.000 travailleurs sans emploi, ce qui, selon certains historiens, est à mettre en relation avec l'éclatement de la Grande Révolte des Juifs de la province de Judée contre l'Empire romain en 66 après Jésus-Christ. Après quatre années d'affrontements, les légionnaires romains de Titus viennent à bout de l'insurrection en 70 et détruisent le Temple, marquant la fin de l'État hébreu à l'époque ancienne.
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Contrôlée depuis 1967 par Israël, l'enceinte abrite la mosquée Al-Aqsa et le Dôme du Rocher, sanctuaire musulman à la coupole dorée. Ce «Noble sanctuaire», un des lieux les plus saints de l'islam, cohabite dans la douleur avec, en contrebas, le Mur des Lamentations. 

Pierre-Marie Gallois : « Les trois phases de constitution du pouvoir politique dans l’histoire de France »

Par son infinie diversité, la surface terrestre offre à la vie, qu’elle soit humaine, animale, ou végétale, des conditions différentes de développement. En ce qui concerne les populations, la pluralité du milieu physique, « l’environnement » comme on dit aujourd’hui, a façonné très différemment les peuples, fractionnant fort inégalement l’humanité.
Jusqu’à une époque récente, le milieu physique, c’est-à-dire le climat, le relief, la nature des sols, l’accès à l’eau, le voisinage humain, décidaient quasi souverainement de la spécificité des différentes sociétés humaines. En dépendaient leurs mœurs, leur culture, leur comportement socio-économique, leurs succès ou leurs échecs dans l’épreuve.
Depuis l’explosion industrielle, le cours des choses a été inversé, et c’est l’humanité, de plus en plus exigeante, qui modifie, à ses dépens, l’ordre de la nature.
 Le territoire de la France rassemble à lui seul toutes les caractéristiques matérielles du développement de la population qui l’habite.
L’Histoire de la vie sur Terre enseigne que les grandes civilisations, chronologiquement, ont d’abord été fluviatiles, naissant sur les rives du Nil, du Tigre et de l’Euphrate, du fleuve Jaune, du Gange, et outre-Atlantique, du Rio Grande. Puis, elles se sont épanouies autour des mers étroites, celle d’Oman, la mer Jaune, la Méditerranée, les Caraïbes ; enfin, autour des océans, l’Indien et l’Atlantique hier et aujourd’hui, demain, le Pacifique, le plus étendu d’entre eux.
De même, la géomorphologie de l’Europe géographique explique le rayonnement prolongé de ses peuples. En zone tempérée, l’Europe, isthme occidental de la masse terrestre euro-asiatique est la zone du monde où l’eau et la terre sont le plus étroitement imbriqués, avec les îles, les presqu’îles, les péninsules, les caps et les mers intérieures et aussi avec des fleuves tranquilles, navigables, quadrillant l’espace terrestre comme si la nature avait voulu faciliter la vie, susciter là les mouvements et les échanges.
Et la Grèce au littoral déchiqueté, au vaste domaine insulaire, est la portion d’Europe où l’eau et la terre sont les plus confondues, l’influence civilisatrice de la mer apportant ses bienfaits à la terre mais exigeant d’elle un surcroît de technicité, superflu sur le sol. À cette association de la terre et de la mer, la Grèce doit sans doute la prodigieuse avance de sa civilisation.
Dans ses Problèmes de géographie humaine, Albert Demangeon avait décrit la France… « comme une vieille nation, mélange subtil des apports de la nature, sur un espace déterminé, et des hommes vivant sur ce même espace, la France résultant d’une mutuelle et permanente réaction de l’espace et de la vie durant près de deux millénaires ». Il en est ainsi, à des degrés divers, des populations assez structurées pour engendrer un État gérant la fraction d’espace terrestre exploitée par des hommes résolus à vivre ensemble en formant une nation.
Mais l’espace terrestre, sinon le temps, met en évidence, vues par l’homme, les aberrations de la nature relatives à l’inégale répartition des ressources matérielles, donc aussi, humaines.
Dès que l’homme a été capable de tirer du sol une part de ses ressources, de les accumuler, de les défendre en érigeant des frontières, la crainte de carences alimentaires et la comparaison des différentes conditions d’existence ont lancé les plus démunis à l’assaut des ressources qui leur manquait. Et ce furent les guerres pour l’espace nourricier, pour la sécurité ensuite, la suprématie enfin. En quête du « mieux-vivre », les peuples se sont aussi rassemblés en nations, à la fois pour se défendre, et pour attaquer.
Pour les Anciens, l’espace géographique compris entre le Rhin et l’Atlantique, les Pyrénées, la Méditerranée, les Alpes et la Manche s’appelait déjà « Gallia ». Bien que sommaires, les notions de géographie de l’époque avaient été suffisantes pour définir les limites naturelles du territoire, et décider, à quelques débordements près, de l’étendue de la Gaule. Ainsi, dès l’Antiquité, la morphologie du territoire avait confusément assigné aux diverses populations qui allaient s’y installer, d’étendre leur domaine jusqu’à ses limites naturelles.
Diverses et nombreuses ont été ces populations. Les Celtes d’abord, probablement venus de l’est européen pour se fondre avec les autochtones – dont on ne sait guère ce qu’ils furent – pour former le peuple gaulois. Du sud vinrent les Grecs, qui fondèrent Massilia, et les Romains, de l’est, les Frances, et, au début du Vème siècle, les Barbares ou semi-Barbares venus de l’est, la plupart fuyant, eux-mêmes, les Huns.
Au sud encore, les Musulmans s’emparèrent du littoral méditerranéen, remontèrent le Rhône tandis qu’ils contrôlaient la Méditerranée occidentale et ses îles. Leur intervention déplacera vers le nord le centre politique de la France et mettra un terme à la Lotharingie, créée par le traité de Verdun, les trois fils de Lothaire se partageant cet éphémère royaume. Mais, au nord les Vikings attaquaient les côtes de la France, et par son réseau fluvial, pénétraient loin sur ses terres. Il fallait leur céder la Basse-Seine, devenue la Normandie.
Gallia
À ces vagues d’assaillants et aux vastes migrations de populations visant leur installation en France, allaient succéder, durant des siècles, les guerres faites à la France, Londres, Madrid, Vienne, avant Berlin, menaçant son existence en tant que nation souveraine.
Cette menace quasi permanente, « tous azimuts » dirait-on aujourd’hui, est à l’origine de trois caractéristiques successives du pouvoir politique en France :
Dans une première phase, les chefs de guerre sont devenus chefs d’État :
-Ce fut le cas de Clovis, chef franc, fils de Childéric, qui soumet les Wisigoths, chasse les Alamans, repousse l’envahisseur au-delà du Rhin, élimine la menace burgonde, triomphe des Goths et rallie à lui la Bretagne. Seule la Bourgogne demeure hors du royaume de France.
-Et aussi le cas du fils de Charles Martel, Pépin le Bref, père de Charlemagne, héritier direct de la victoire de Poitiers sur l’envahisseur musulman. Il obtint du pape Étienne II qu’il lui donnât l’onction de l’huile sainte à Saint Denis, inaugurant ainsi la royauté de droit divin.
-Et encore le cas du comte Eudes, qui défendit victorieusement Paris assiégée par les Normands et que Charles le Gros n’avait pas su protéger. Les grands seigneurs hissèrent Eudes sur le pavois, le proclamant roi à Compiègne. Et Eudes était le grand-père de Hugues Capet. Autre innovation, celui-ci assura la continuité du pouvoir en faisant désigner de son vivant son futur souverain, son fils Robert.
La seconde phase a été celle des souverains rassembleurs :
-Dagobert qui ramena la Bourgogne dans le giron du royaume.
-Philippe Auguste qui s’empara de l’Artois, du Vexin normand, de l’Anjou, du Maine, de la Touraine et de la Bretagne, alors possession de la couronne d’Angleterre.
-Louis IX. Si le roi d’Aragon renonçait au Comté de Toulouse, le roi de France acceptait de céder ses droits sur celui de Barcelone, au-delà des Pyrénées, ne laissant aux Plantagenêts que la Guyenne. La sagesse du souverain accordait, déjà, à la France l’une des premières places en Europe.
-Philippe IV le Bel magnifia l’État, donnant à la France les rudiments d’une administration solide et créa l’embryon des futurs États généraux.
-Charles VII reprit la Normandie aux Anglais et aussi la Guyenne. La guerre de Cent ans se terminait sur une ultime victoire française : l’envahisseur d’outre Manche ne conservant que Calais.
-Louis XI créa en France une armée permanente dotée largement de l’arme nouvelle : l’artillerie, et manœuvra diplomatiquement pour saper l’autorité du duc de Bourgogne. Sa mort devant Nancy permit au roi de France de reprendre la Bourgogne et la Picardie.
La troisième phase a été celle des souverains centralisateurs.
La France royale, enfin géographiquement identifiée à la Gaule antique, il restait à lui donner en Europe la place éminente que ses richesses naturelles et sa nombreuse population lui assignaient. C’est à quoi vont s’employer durant deux siècles les souverains centralisateurs, François 1er en tête, imposant l’usage du français sur toute l’étendue du territoire, tenant tête, avec des fortunes diverses, aux ambitions de Charles Quint, et châtiant le connétable de Bourbon qui, passé dans le camp ennemi, avait tenté de s’emparer de Marseille à la tête de troupes étrangères.
Mais la querelle religieuse et, à l’intérieur, près de 40 ans d’hostilités, allaient à nouveau menacer l’unité nationale, affaiblir l’autorité royale, et faire le jeu des voisins de la France : Angleterre, Allemagne, Espagne.
Henri IV releva le défi : reconstruire la France déchirée par la guerre civile. Il inaugure une période dont l’Histoire offre peu d’équivalent : durant plus d’un siècle, une succession ininterrompue de souverains et d’hommes politiques œuvrant continûment pour la grandeur de leur pays. Tous les écoliers connaissent – ou du moins connaissaient – ces binômes de grands administrateurs que furent Henri IV et Sully, Louis XIII et Richelieu, Anne d’Autriche et Mazarin, Louis XIV et Colbert.
Jean Bodin, dans sa République publiée en 1576, avait donné à la Monarchie sa doctrine, précédant ainsi Thomas Hobbes, qui outre-Manche, tempérait l’indispensable pouvoir absolu d’alors, non pas seulement par le respect de la loi divine mais aussi le consentement tacite des représentants de la population.
Pour la France, ce fut le « Grand Siècle ». Mais après avoir franchi tant d’obstacles, triomphé de tant d’adversaires et souffert tant de maux.
La question se pose : pourquoi cet acharnement à occuper cette terre de France et, de nos jours, à en défaire l’État ? Même muette une carte géographique répond à la question. Regardez la France :
Un promontoire où, sur ses rivages, ne peuvent que venir aboutir et s’installer les peuples de la masse euro-asiatique orientale fuyant l’aridité des terres, la sévérité du climat ou la dureté des mœurs. Un long littoral donnant accès aux ressources de la mer et au nord, à l’ouest, au sud, accès au monde extérieur, un littoral partiellement réchauffé par le Gulf Stream.
À l’intérieur, un relief modéré formant un cadre naturel comme si la morphologie de la croûte terrestre avait voulu tracer les contours d’une future nation. Une proportion très élevée de terres fertiles aux dispositions et à la nature assez diverses pour élargir au maximum la gamme des produits de la terre. Des fleuves navigables judicieusement répartis pour ne léser aucune portion du territoire. Ils l’alimentent et forment des moyens de circulation unissant entre elles les différentes régions du pays.
Enfin un climat tempéré et d’abondantes précipitations dues à la forte influence océane s’exerçant en France sans aucune barrière naturelle.
Depuis la fin de la glaciation, ce territoire a été largement occupé par l’homme. Quatre siècles avant l’ère chrétienne, 7 millions y auraient vécu. Au début du XIVe siècle, il comptait plus de 20 millions, alors que les Iles britanniques n’en abritaient que 3,5 millions.
Braudel-lidentité-de-la-France-espace-et-histoire.jpgEt en 1800, à la veille du grand déclin démographique, les Français étaient, à neuf millions près, aussi nombreux que les Russes, plus nombreux que les habitants de l’empire des Habsbourg.
Mais l’ère industrielle n’a pas favorisé la France, relativement pauvre en ressources énergétiques, alors que la consommation d’énergie décidait du développement industriel, donc économique. Le recours à l’énergie nucléaire a laissé entrevoir une solution, au moins partielle, au problème posé par la pénurie d’énergie, clé du développement.
Momentanément, au cours des années 1970, le gouvernement français l’avait compris. Depuis, les campagnes de l’étranger, la démagogie dominante à l’intérieur, et la puissance des intérêts pétroliers, risquent de perpétuer la coûteuse dépendance énergétique de la France. Elle n’en demeure pas moins la plus belle et la plus hospitalière des régions du monde, et l’admirable patrimoine que lui laisse sa grandeur passée attire la pratique. La perspective de la voir devenir le plus grand musée du monde ne semble pas déplaire à ceux qui la gouvernent.
Dans une large mesure, l’histoire de la France, c’est aussi l’histoire de l’affrontement entre les forces décentralisatrices et les évidents avantages de la centralisation.
Ou bien le territoire est politiquement parcellisé, que ce soit par la féodalité, les démarches de l’étranger ou les passions de la politique intérieure, ou bien l’unité confère au pouvoir, en principe au profit de toute la collectivité nationale, la puissance qui lui permet, dans l’indépendance, d’assurer à la nation la sécurité, la prospérité et le rayonnement.
Les Capétiens ont réussi en trois siècles à vaincre la fragmentation féodale, reprenant, en les additionnant, les parcelles de ressources et de pouvoir dispersées sur le territoire. C’est cette quête d’unité qui conduisit à l’échec la tentative des Plantagenêts de fonder un royaume de part et d’autre de la Manche.
Si, aux sources de notre Histoire, les Druides avaient créé en Gaule un embryon de patriotisme, des siècles d’épreuves donneront à ce patriotisme politico-religieux une forme concrète, le droit divin l’emportant sur le droit public.
La guerre de Cent ans terminée, l’épreuve avait été si rude que les trois ordres, le clergé, la noblesse, le peuple, non seulement se soumirent au pouvoir renaissant mais s’accordèrent confusément pour lui laisser le champ libre.
Les Constitutions successives des régimes politiques qui succédèrent à la monarchie, avaient toutes retenu la leçon des cruelles épreuves de la nation en affirmant l’indivisibilité de la République.
Celle de 1958, modifiée en 1962, n’a pas empêché, bien au contraire, les abandons de souveraineté qui provoquent la dislocation de la nation et l’émiettement du pouvoir, sanctionnant et amplifiant le recul de la souveraineté de l’État.
Manifeste-pour-une-Europe-des-peuples.pngLes techniques de la communication accélérant et amplifiant les échanges financiers et commerciaux, un fort pouvoir centralisateur eût été seul en mesure de tempérer les excès de l’économie de marché, naturellement plus soucieuse de rendement financier que de social.
C’est alors que la mondialisation donne la priorité à l’économique aux dépens du politique. A contre temps, le gouvernement de la France a renoncé à exercer dans le cadre constitutionnel les pouvoirs régaliens qu’il détient. Le voici incapable de veiller à l’intérêt de ses ressortissants, privé qu’il est des moyens de gouverner. Il ne peut plus, au profit des Français, conduire les finances, l’économie, l’industrie, l’action sociale, la diplomatie et les armes de la France.
La France obéit aux ordres de Bruxelles, s’incline devant l’économie de Francfort, engage ses forces sous commandement étranger, n’a plus de monnaie nationale, plus de frontières, de moins en moins d’industrie, de plus en plus de mainmise étrangère sur les activités de production qui lui restent, plus d’industrie d’armement ; elle ploie sous le faix de strates politico-administratives beaucoup trop nombreuses qu’elle crée pour diluer davantage encore les pouvoirs de l’État dont la faiblesse encourage la parcellisation du territoire et le réveil de nationalismes désuets. La « Construction européenne » exige la « déconstruction » préalable de la France.
La-France-sort-elle-de-lhistoire-200x300.jpgIl lui avait fallu dix siècles d’efforts, de sang et de larmes, mais aussi de succès politiques et militaires pour devenir une puissance.
Général-Gallois-Devoir-de-vérité.jpgIl aura suffi de trente années de gestion politique fantaisiste, dont la mémoire des responsables devra, un jour, rendre compte devant le tribunal de l’Histoire, pour défaire cette prodigieuse construction humaine qu’a été la France.
Références originelles de l’article : Pierre-Marie Gallois, « De la nation en général, et de la France en particulier », 18 octobre 2003.

La fin du Moyen-Age ou le temps de l’effervescence

L'anthropologie de Charles Maurras, avec Axel Tisserand sur Radio Courtoisie.

Axel Tisserand nous présente le coeur de l'oeuvre de Charles Maurras : sa philosophie de l'homme et de la cité. Il aborde les problèmes contemporains en montrant comment l'anthropologie politique de Maurras, nourrie des principes aristotélo-thomistes, peut permettre de discerner les impasses de notre temps (transhumanisme, gender, relation de l'homme et de la femme), et de les surmonter.
Charles Maurras - le "scribe consciencieux" et le "guetteur mélancolique" a mis au point cette vision de l'être fini (et donc ouvert à la transcendance) et sait bien que le mépris de la finitude mène, à terme, à l'autodestruction au nom de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.
Une vision qui doit permettre aux jeunes esprits, amoureux de la vérité et avides de servir le bien commun, égarés dans ce monde, d'avoir une nourriture à leur faim.
Émission "Le monde de la philosophie", animée par Rémi Soulié.

Une époque diabolisée : La légende noire du Moyen-Âge

La légende noire du Moyen-Àge 1.jpeg
La légende noire du Moyen-Àge.jpegAvec le poids que lui donne une indiscutable autorité scientifique, Jacques Heers, l'un des plus éminents médiévistes français, entreprend de tordre le cou à quelques vieux clichés qui constituent, sur l'époque dont il est spécialiste, une véritable désinformation historique.
Pour avoir été directeur du département d'études médiévales de la Sorbonne, Jacques Heers est bien placé pour le savoir un tissu d'erreurs, et plus encore de malhonnêtetés, est trop souvent véhiculé sur cette période clef, fondatrice de notre histoire, qu'est le Moyen-Âge. S'étendant sur un millénaire, il constitue le terreau sur lequel s'est développée, au fil des siècles, l'identité française. C'est une bonne raison pour s'intéresser à lui d'un peu près. Or ce Moyen-Âge est, depuis longtemps, vilipendé, mis en accusation époque d'obscurantisme et de ténèbres - qu'aurait heureusement dissipés la glorieuse ère des Lumières, génitrice de la Révolution - le Moyen-Âge aurait été par excellence le temps d'infâmes abus ou, au minimum, d'un archaïsme barbare. Bref, l'antithèse du progrès, tant sur le plan social que politique, économique ou culturel.
Rétablir la vérité
Illustre cette vision manichéenne, diabolisante, le vocabulaire lui-même le mot « médiéval » (ou « moyenâgeux », comme disent les présentateurs de télévision) est utilisé couramment comme synonyme de retardataire, de grossier, de peu évolué les mots « féodal » et « seigneurial », eux, ont vocation, surtout lorsqu'ils sont utilisés avec l'accent de Georges Marchais, à qualifier des prétentions outrecuidantes, des abus de pouvoir et, plus généralement, une vision réactionnaire (voire fasciste) des choses. On comprend, du coup, que pour dénoncer une situation intolérablement rétrograde fleurisse l'expression « On se croirait au Moyen-Âge. »
Scandalisé par le caractère vicié et vicieux d'un tel vocabulaire, qui traduit une petitesse d'esprit, Jacques Heers entreprend donc de rétablir la vérité. Celle qu'apporte une science historique dénuée de parti pris (mais si, mais si, cela peut encore se trouver...). En précisant qu'il ne s'agit pas pour lui de parer le Moyen-Âge de toutes les vertus, mais tout simplement de remettre les pendules à l'heure. Non sans souligner malicieusement, au passage, le relativisme de certaines notions. Ainsi, « affirmer, par exemple, que la maison médiévale manquait de confort laisse rêveur. Tout est d'appréciation et d'habitude. Faut-il, à l’absence d'eau courante, aux odeurs de fumier, aux salles mal chauffées et mal éclairées, préférer l'air des villes chargé des gaz des voitures, le bruit incessant des moteurs, les viandes aux hormones et les fruits de mer pollués ? » On peut effectivement se poser la question en croisant, dans un couloir de métro, les zombies qui hantent les mégalopoles...
Pour commencer son travail de remise en ordre, Jacques Heers s'interroge, de façon très roborative, sur la notion même de Moyen-Âge. En faisant justice, au passage, avec une ironie féroce, de ces faiseurs de systèmes qui ont fleuri dans les années soixante, « temps de grandes et mirifiques fermentations intellectuelles » où il était de bon ton de balancer par-dessus bord, en histoire, l’« événementiel » - c'est-à-dire le balisage du cours de l'histoire par des événements, et donc des dates, pris comme points de repère, jalons et témoins.
Ceci dit, et alors même qu'il montre la nécessité d'une réhabilitation intelligente de l'événementiel, Heers insiste sur le caractère arbitraire de la notion même de Moyen Age le découpage de l'histoire en grandes tranches chronologiques - la périodisation, pour utiliser un vocabulaire plus académique - correspond, depuis longtemps, à des nécessités pédagogiques. Inséré entre l'Antiquité et les temps modernes (XVIe à XVIIIe siècles), le mot Moyen-Âge recouvre des réalités très diverses, dans l'espace et dans le temps. C'est ce qui fait dire à Heers, avec un rien de provocation, que « l'homme médiéval » est une utopie. Ce qui signifie que la généralisation systématique est, en histoire, péché mortel. De qui et de quoi parle-t-on lorsqu'il est question de Moyen-Âge ? La rigueur est nécessaire, la précision indispensable si l’on veut éviter le piège des grandes généralités - c'est-à-dire le règne de l'à-peu-près ou, pire, de l'a priori.
Mais il y a plus grave. En effet, un véritable travail de désinformation a été accompli, et depuis longtemps, afin de parer, si l'on peut dire, le Moyen-Âge de traits totalement négatifs forgés, en fait, de toutes pièces pour les besoins de la cause. Une cause idéologiquement bien précise : exalter les vertus de la modernité, en tant que phase éminemment progressiste dans le déroulement de l'histoire des sociétés européennes.
Le droit de puisage fait fantasmer les instituteurs
Tout d'abord, pour mieux noircir le Moyen Age il a fallu installer le mythe de la Renaissance. Avec deux thèmes privilégiés la Renaissance, c'est l'habileté à reproduire la nature et le retour aux formes et aux inspirations antiques. Heers montre clairement qu'il s'agit là d'un combat culturel, à l'origine nombre d'Italiens, du XIVe au XVIe siècle, veulent voir de la « barbarie » et de la décadence dans tout ce qui, depuis la fin de l'Empire romain, a été influences venues du Nord Les « Tudesques » - c'est-à-dire les Allemands - étant spécialement visés, mais les Français n'échappant pas à l'accusation d'inculture. Sans oublier les Byzantins, car l'antagonisme entre Rome et Constantinople est une constante des siècles médiévaux. La Renaissance se veut exaltation d'une rupture avec un passé honteux, car marqué par rabaissement, l'humiliation de l'Italie. Nous vivons encore aujourd'hui sur « des jugements de valeur entachés de parti pris ». La Renaissance est un mythe forgé par des cénacles d'intellectuels
autoproclamés - « un groupe restreint, au demeurant sans mandat ni compétences particulières, qui, dans quelques milieux élitistes, s'auto-attribuaient la qualité de juger mieux que le commun des hommes du temps ». On est évidemment tenté de faire quelque rapprochement avec ce que nous vivons aujourd'hui...
Le concept de Renaissance étant destiné à dévaloriser systématiquement le Moyen-Âge, on comprend qu'il ait fait florès jusqu'à nos jours chez tous ceux qui exaltent la modernité pour des raisons idéologiques. Significative-ment, le mot « gothique » est, chez un Montesquieu, synonyme de barbare.
Avec maestria, Heers démontre l'inanité d'une telle vision le Moyen Age ne fut pas un temps de maladresses, voire d'ignorance en matière de méthodes et de techniques artistiques et, loin d'oublier l'Antiquité, la culture médiévale s'est nourrie de références aux Grecs et aux Romains.
Autres idées reçues et partis pris contre lesquels Heers mène croisade la féodalité aurait été faite « de pratiques scandaleuses, d'abus, de cruautés et d'arbitraires ». Une caricature dont avaient besoin et les agités de 1789 et les futurs profiteurs de la Révolution, acheteurs de biens nationaux et trafiquants en tout genre, pour couvrir leurs exactions d'un voile prétendument doctrinal. Avec des aspects tragi-comiques en une page d'une cruelle drôlerie, Heers montre comment la célèbre nuit du 4 août, où fut proclamée la suppression des privilèges, fut en fait une nuit de beuveries et de discours incohérents, où fleurirent à satiété les contrevérités forgées par des opuscules de propagande. Propagande inlassablement reprise, au long des XIXe et XXe siècles, pour justifier les « acquis » des Grands Ancêtres. Heers fait, avec une certaine jubilation, la présentation du sottisier qui, aujourd'hui encore, a trop souvent droit de cité dès qu'il est question de féodalité et de droits seigneuriaux - par exemple, le fameux droit de cuissage qui a fait fantasmer des générations d'instituteurs...
La lutte des classes appliquée au Moyen-Âge
En passant au statut des paysans au Moyen-Âge, Heers constate qu'on atteint des sommets dans l'ignorance ou la malhonnêteté intellectuelle. Résumons l'imagerie d'Épinal le seigneur, oisif et exploiteur, tenait sous sa coupe de malheureux paysans condamnés à suer sang et eau pour la satisfaction de ses caprices. Autrement dit, c'était le triomphe, insolent, de l'exploitation de l'homme par l'homme... Pour avoir beaucoup travaillé et beaucoup publié sur les aspects économiques et sociaux, tant urbains que ruraux, des sociétés médiévales, Heers a toute facilité pour démontrer, en soixante-dix pages d'une argumentation serrée, le caractère aberrant d'une telle présentation. Aberrant au plan scientifique, mais parfaitement explicable au plan idéologique puisqu'il s'agit d'affirmer, en ce domaine plus encore qu'en tout autre, que la modernité et son épiphanie de 1789 ont apporté les Lumières et la libération à une humanité asservie.
On comprendra, par cette trop brève présentation, que le livre de Jacques Heers fait œuvre de salubrité publique, son auteur ne craignant pas de se mettre à dos et il y a quelque mérite, par les temps qui courent - les idéologues encore régnant dans le monde universitaire, éditorial et médiatique. Il démontre en effet que l'histoire, et plus spécialement celle du Moyen-Âge, a été depuis longtemps manipulée, trafiquée à des fins partisanes, pour justifier des utopies qui ont fait preuve, depuis deux siècles, de leur nocivité. La parade, le contrepoison qu'il propose in fine, devrait être la règle d'or de tout historien digne de ce nom « Opposer le concert aux abstractions ».
Pierre Vial Le Choc du Mois  Février 1993  N°61

Jacques Heers, Le Moyen-Âge, une imposture, Perrin, 282 p.