samedi 10 août 2013

Notes secrètes de Thatcher : Kohl a voulu réduire de moitié le nombre des Turcs en Allemagne

Des documents confidentiels britanniques déclassifiés révèlent que, en 1982, le chancelier allemand Helmut Kohl avait essayé de réaliser un projet radical. Il voulait réduire de 50% en quatre ans le nombre de Turcs vivant en Allemagne.
Claus Hecking, journaliste à Spiegel online international, rappelle cette tentative sans lendemain.
En haut du document, d’une dactylographie très serrée, on lit «Secret». En dessous, un fonctionnaire a ajouté une note manuscrite : « À ne pas diffuser »
Il s’agissait d’un projet controversé que le chancelier allemand nouvellement élu, Helmut Kohl, avait confié au premier ministre britannique Margaret Thatcher lors de la visite de cette dernière à Bonn, alors capitale ouest-allemande. « Le chancelier Kohl a dit (…) qu’au cours des quatre prochaines années il serait nécessaire de réduire le nombre de Turcs en Allemagne de 50% – mais il ne pouvait pas encore le proclamer publiquement », lit-on dans les minutes secrètes de la réunion du 28 octobre 1982.
On lit encore : « Il est impossible pour l’Allemagne d’assimiler les Turcs dans leurs effectifs actuels. » Seules quatre personnes se trouvaient dans la pièce à l’époque : Kohl, son conseiller de longue date Horst Teltschik, Thatcher et son secrétaire particulier AJ Coles, auteur du document.
Le dossier, étiqueté « PREM 19/1036 », a des odeurs de moisi. Pendant trois décennies, les comptes rendus des réunions de 1982 et de 1983 entre Kohl et Thatcher ont été mis sous scellés, inaccessibles au commun des mortels. Mais maintenant que la période de confidentialité a expiré, les Archives nationales britanniques les a rendus accessibles au public.
Les minutes de la réunion avec Thatcher montrent comment Kohl prévoyait de faire quitter l’Allemagne à des centaines de milliers de Turcs. Mais elles révèlent également combien les rapports entre les Allemands et leurs compatriotes turcs se sont améliorés au cours de ces trois dernières décennies. Car aux yeux des Allemands d’aujourd’hui, le consensus social, dans l’Allemagne de l’Ouest de Kohl, semblait apparemment bien ancré à droite.

« Pas de problèmes avec les Portugais »
D’après le document, Kohl voulait voir partir les Turcs. « L’Allemagne n’avait aucun problème avec les Portugais, les Italiens et même les Asiatiques du Sud-Est, parce que ces communautés s’étaient bien intégrées », écrivait Coles, secrétaire du chancelier et rédacteur du compte rendu, qui n’était en fonction que depuis quatre semaines. « Mais les Turcs sont issus d’une culture très particulière et ne s’intègrent pas bien. […] L’Allemagne a intégré quelque 11 millions d’Allemands provenant des pays d’Europe de l’Est. Mais c’étaient des Européens et ils ne posaient donc aucun problème. »
Kohl voyait, dans les mariages forcés et les emplois illégaux des Turcs, des exemples de « choc de deux cultures différentes ». Une personne sur deux doit partir, disait le chancelier, et pour ceux qui restent il faudra leur fournir une scolarisation spéciale. « Ceux qui devaient être intégrés devront apprendre l’allemand. »
Ce natif de Rhénanie n’avait apparemment pas une trop bonne opinion des immigrants en provenance de l’Anatolie turque, qui constituaient la plus grande partie de ce qu’on appelle les travailleurs invités. À l’époque où Kohl n’était qu’un chef de parti d’opposition (Union chrétienne-démocrate – centre-droit) – aujourd’hui parti de la chancelière Angela Merkel – il les décrivait comme « incapables de s’intégrer et, d’ailleurs, ne voulant pas s’intégrer. » Et dans son premier discours de politique générale, deux semaines avant la rencontre avec Thatcher, il avait dit : « L’intégration n’est possible que si le nombre d’étrangers vivant parmi nous n’augmente pas. » Mais Kohl avait dissimulé son projet spécifique consistant à se débarrasser d’un Turc sur deux dans les quatre ans, bien que le scandale dans le public eût probablement été limité à l’époque.

La peur d’être submergés
« À l’époque, le consensus social en Allemagne était que les Turcs étaient des travailleurs invités et qu’ils devraient retourner chez eux », a déclaré au SPIEGEL ONLINE l’historien et auteur de Freiburg Ulrich Herbert. Cette opinion ne se limitait pas aux partis politiques de droite comme le CDU de Kohl, mais « elle avait profondément pénétré le SPD », a-t-il ajouté, faisant référence au Parti social-démocrate de centre-gauche. Holger Börner, membre du SPD, qui à l’époque était gouverneur de l’Etat central de la Hesse, avait déclaré que l’afflux des étrangers devait être « purement et simplement stoppé ». Le prédécesseur de Kohl, le social-démocrate Helmut Schmidt, aurait dit, à l’été 1982 : « Plus aucun Turc ne franchira la frontière ». Son chef de cabinet, Hans-Jürgen Wischnewski, se moquait des musulmans qui « débitaient leurs moutons dans leur baignoire ».
Bien des Allemands commençaient à en avoir assez d’avoir une telle population de travailleurs invités. En 1973, 12 ans seulement après la signature de l’accord sur l’immigration avec Ankara, le gouvernement de coalition s’est mis d’accord sur l’arrêt des recrutements en Turquie. Pourtant, le nombre de Turcs en Allemagne a continué d’augmenter, car les femmes et les enfants ont rejoint leurs hommes chefs de famille et, après le coup d’État à Ankara, il y eut de plus en plus de demandes d’asile. En 1982, environ 1,5 million de Turcs vivaient en Allemagne. Et le pays avait ses propres problèmes à traiter : après le deuxième choc pétrolier du début des années 1980, l’économie allemande a commencé à s’effondrer à un rythme sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale. En 1982, 1,8 million de personnes étaient au chômage – six fois plus qu’en 1973.
Beaucoup de citoyens allemands ont commencé à considérer les immigrés comme des lourdes charges sur le système de protection sociale et comme des concurrents pour les emplois qui leur revenaient. Une enquête de 1982 menée par l’institut de sondage Infas a révélé que 58% des Allemands voulaient réduire le nombre d’étrangers dans le pays. « Les politiciens de Bonn ont été submergés », a déclaré Herbert. « Ils avaient peur d’être submergés par les Turcs et voulaient se débarrasser d’eux. Mais ils ne savaient pas comment. »
Kohl a tenté de s’en tirer en usant de son outil politique préféré : l’argent. « Il projeta de capitaliser les paiements d’assurance (sociaux) que les travailleurs turcs avaient versés et de leur donner une somme forfaitaire », lit-on dans le journal de Thatcher. En effet, en 1983, le gouvernement de centre droit a approuvé une loi prévoyant une aide limitée aux étrangers pour qu’ils retournent dans leur pays d’origine. Bonn espérait qu’un paiement unique de 10.500 marks et le remboursement de leurs prestations d’assurance-retraite inciteraient les Turcs à rentrer chez eux. Mais le programme fit un fiasco. « Environ 100.000 Turcs seulement partirent », a déclaré Herbert. Dans le même temps, des dizaines de milliers de demandeurs d’asile ont continué à venir en Allemagne.

Évolution radicale de Kohl
Au fil des années, les relations entre  Allemands et Turcs s’améliorèrent.Une nouvelle génération de Turcs  avait grandi en Allemagne, beaucoup d’entre eux parlant couramment l’allemand et s’intégrant bien à la culture dominante. Après avoir assisté à la brutalité des émeutes xénophobes dans les années 1990 à Rostock, Solingen et Hoyerswerda, de nombreux Allemands ont développé un sens de solidarité avec les étrangers, ce qui favorisa l’intégration tout autant que les réformes en politique d’mmigration du gouvernement de centre-gauche qui succéda, a déclaré Herbert. « Le consensus sociétal avait changé. »
Kohl, lui-même, modifia ses positions de façon encore plus radicale. En 1993, il s’opposa à bien des membres de son propre parti en se prononçant en faveur de l’octroi automatique de la nationalité allemande à des « étrangers » de la troisième génération – les enfants nés en Allemagne, dont les grands-parents avaient immigré. Les immigrants avaient contribué « énormément au bien-être des Allemands et avaient participé à assurer leur retraite », déclarera plus tard le chancelier. En 2000, Kohl se rendit à Istanbul pour assister au mariage de son fils Peter à une banquière turque. Toutefois, il a toujours du mal à voir la Turquie comme membre à part entière de l’Union européenne. Tout comme c’est le cas pour la Dame de fer d’aujourd’hui, Angela Merkel.
Claus Hecking, Spiegel Online International, 1/08/2013
Traduction de l’anglais pour Polémia : René Schleiter
Titre original : Secret Thatcher Notes: Kohl Wanted Half of Turks Out of Germany

vendredi 9 août 2013

C’était un 9 août : Nagasaki ou la guerre selon les démocrates

Le 9 août 1945, les Etats-Unis, champions de la Démocratie, lâchaient sur la ville japonaise de Nagasaki une bombe atomique.
Il s’agissait bien d’une politique de terreur destinée à faire plier plus vite l’Etat nippon (dont la défaite était en cours) en massacrant ses civils.
Notons que les Etats-Unis attaquent, depuis, un peu partout sur la planète au motif de la défense des civils, et qu’ils s’indignent que d’autres qu’eux puissent avoir l’arme atomique, alors qu’ils sont les seuls à l’avoir utilisée (par deux fois), sans même qu’il s’agisse de se défendre.
La première bombe A avait été lâchée sur Hiroshima trois jours plus tôt (entre 100 000 et 200 000 morts).
Nagasaki a été entièrement soufflée (au moins 60 000 morts).
Rappelons que cette ville était celle qui comptait le plus de catholiques japonais. Un hasard ?
L’URSS en profita pour déclarer (enfin!) la guerre au Japon, et s’accaparer ainsi les îles Kouriles et Sakhaline.
http://www.contre-info.com/

Identité française : relire Renan !

Quand on parle d’identité française, « Qu’est ce qu’une nation » d’Ernest Renan reste un texte incontournable. Le seul problème c’est que cette très belle conférence du 11 mars 1882 est davantage commentée que réellement lue et comprise.
Retour au texte : http://www.bmlisieux.com/archives/nation01.htm

Le socle objectif d’une nation : race, langue, religion, intérêts, géographie
Les commentateurs rapides retiennent souvent du texte de Renan une et une seule chose : « la nation est un plébiscite de tous les jours » ; ils en tirent la conclusion que Renan a défendu une conception exclusivement subjectiviste de la nation. Ce qui est parfaitement inexact. La partie la plus longue du texte – le chapitre II – est consacrée à une longue discussion sur les bases objectives de la nation. Renan s’écarte effectivement d’une conception purement déterministe de la nation tout en reconnaissant l’importance de données objectives.
Certes, pour Renan la nation n’est pas la race (au sens de peuple : celte, germain ou romain) et « Ce que nous venons de dire de la race, il faut le dire de la langue. La langue invite à se réunir ; elle n’y force pas » (…) « La religion ne saurait non plus offrir une base suffisante à l’établissement d’une nationalité moderne ». Mais « La communauté des intérêts est assurément un lien puissant entre les hommes ». (…) et « La géographie, ce qu’on appelle les frontières naturelles, a certainement une part considérable dans la division des nations. »
Il faut bien comprendre ce que Renan dit ici : refus du déterminisme mais prise en compte de la réalité. La dernière phrase du chapitre II est déterminante pour comprendre : « Nous venons de voir ce qui ne suffit pas à créer un tel principe spirituel : la race, la langue, les intérêts, l’affinité religieuse, la géographie, les nécessités militaires. Que faut-il donc en plus ? »
Deux phrases sont ici essentielles : « ce qui ne suffit pas » et « Que faut-il donc en plus ? ». En clair la race, la langue, la religion, les intérêts, le territoire ne sont pas des conditions suffisantes à l’existence d’une nation mais ce sont des conditions, sinon nécessaires, du moins préalables.

Le socle subjectif d’une nation : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes »
La suite montre d’ailleurs l’idée très exigeante que Renan se fait de la nation et l’importance qu’il attache à l’héritage moral et historique, à l’inscription dans le temps long : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, Messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissement d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime ; les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. Avoir des gloires communes dans la passé, une volonté commune dans le présent ; avoir fait de grandes choses ensemble, vouloir en faire encore, voilà les conditions essentielles pour être un peuple. On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet. Le chant spartiate : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes » est dans sa simplicité l’hymne abrégé de toute patrie. »
Pour Renan, il n’y a pas pour une nation de présent commun possible, sans passé commun revendiqué ou assumé. Le socle subjectif d’une nation renvoi à un socle objectif : l’héritage.
Jean-Yves Ménébrez,30/11/2009
Polémia

jeudi 8 août 2013

Hommage à Jean Mabire

Il est des articles que l’’on voudrait n’’avoir pas à écrire et les hommages posthumes que l’’on rend à un ami font d’’abord souvenir de son départ, le rendant, si possible, un peu plus irréversible. Jean Mabire s’’en est allé le 29 mars au soir, discrètement, dans l’’invraisemblable silence des médias, oublieux de ses grands succès littéraires de jadis pour ne plus voir que “le réprouvé” qu’il était devenu en demeurant fidèle jusqu’’au bout aux choix politiques de sa jeunesse. Il eût jugé leur attitude avec tout le dédain qui s’’impose, lui qui tenait pour péchés capitaux la sottise, l’’étroitesse d’’esprit, le manque de cœœur et de générosité. Ces défauts, il est vrai, lui étaient étrangers et il s’’étonnait toujours de les découvrir chez autrui. Jean Mabire est parti, sans mobiliser la presse, les radios et les télévisions qui avaient choisi, depuis quinze ans et plus, de l’’ignorer. Sa mort, pour ceux qui l’’aimaient, est un crève-cœœur ; reste son œœuvre, foisonnante, ses livres, cent trente, pour porter témoignage de l’’homme qu’’il fût, et du combat qu’il mena. C’’est plus, définitivement, que n’’en laisseront à eux tous les petits personnages qui avaient décidé de l’’ostraciser. Jean ne se destinait pas au métier des Lettres ; il avait entamé une carrière de graphiste, déjà marquée par son immense amour de la Normandie, lorsque l’’occasion de devenir journaliste s’’était offerte à lui. Il l’’avait saisie. Son premier livre, il le rapporta d’Algérie, où, officier de réserve, il avait servi dans un commando de chasse, en 1961, et c’’était, paradoxe qui résumerait toute son œœuvre, la confrontation d’’un écrivain, Pierre Drieu La Rochelle, aux grandeurs et servitudes du combat et aux drames de son temps. Que Drieu fût normand ajoutait, évidemment, à la fraternité spirituelle que s’’était découverte avec lui un Mabire soupirant dans le djebel après les pluies cherbourgeoises.
Le rêve européen
Drieu parmi nous, récemment réédité, était un livre fondateur, et Jean y tenait. C’’était aussi un livre ambitieux qui mêlait analyses biographique, littéraire, critique, politique, destiné à démontrer comment un romancier compromis, suicidé le 15 mars 1945, pouvait avoir encore quelque chose à dire aux générations suivantes et pourquoi. Ce qui comptait aux yeux de Jean, et de beaucoup de garçons de sa génération, adolescents à la libération, c’’était une tentative pour concilier la patrie blessée, méconnaissable même, et un rêve européen, promesse d’’équilibre et de liberté face à l’’U.R.S.S. et aux États-Unis. C’’était la défense d’’un patrimoine commun, d’’une sagesse commune, et des racines propres à chaque peuple, à chaque patrie, à chaque province. Cette Europe-là n’’avait rien à voir avec le monstre que l’’on nous concocta de Maastricht à Bruxelles et que Mabire détestait comme une trahison insane d’un meilleur idéal. Bien au-delà d’’une vision politique qui, quarante-cinq ans après, apparaît périmée, cet essai témoigne avec passion des espoirs et des échecs d’une génération. Jean ne les avait pas reniés.
Ce n’’était pas un hasard si son premier livre était un essai critique ; ses goûts le portaient vers ce genre. Il devait y revenir plus tard, entre autres à travers Rêve d’’Europe, une étonnante galerie d’’écrivains confrontés à leurs conceptions européennes, mais à travers, malheureusement, l’’Occupation dans laquelle ils crurent trouver une occasion prodigieuse de réalisation. Ce qui ressort de ces brèves études, c’’est d’’abord une extraordinaire impression de confusion intellectuelle et de sentimentalisme mal géré, une remarquable capacité à prendre les vessies pour des lanternes. Mabire le disait, avec un mélange d’’amusement et de tristesse.
L’’historien militaire
Mais le succès lui vint d’’ailleurs : d’’ouvrages d’’histoire militaire innovants, audacieux, précis qui, en abordant la question délicate des volontaires français sous l’uniforme allemand, sut traiter le sujet avec un tact et une intelligence rares. La trilogie consacrée aux Waffen SS français ne visait ni l’’apologie ni la condamnation et cherchait à saisir un phénomène et à l’’expliquer, en donnant, autant que possible, la parole aux survivants. Les chiffres de vente atteints prouvèrent que le public avait compris les intentions de Mabire. Triomphe éditorial chez Fayard puis en poche dans les années 70, La Brigade Frankreich, La division Charlemagne et Mourir à Berlin s’intéressaient à l’’itinéraire d’’hommes qui s’étaient trompés de combat, mais l’’avaient payé en sachant périr. Il fallut attendre le politiquement correct triomphant pour que d’’aucuns s’’avisassent de voir dans ces livres on ne sait quelle douteuse exaltation du nazisme et même d’’accuser Jean d’’avoir lui-même porté l’’uniforme honni, sans penser à vérifier sa date de naissance… propos qui valurent à leurs auteurs une condamnation méritée pour diffamation. Devenue introuvable dans sa première édition, la trilogie fut reprise chez Grancher, en une édition certes corrigée de quelques minimes erreurs, mais surtout abrégée, ce dont ni Mabire ni ses lecteurs ne devaient se consoler. Un sort identique attendait son Histoire de la L.V.F., écrite en collaboration avec Éric Lefèvre, dont le premier tome parut en 1985. Là encore, au nom de mystérieuses nécessités éditoriales, la réédition, sous le titre Par -40° devant Moscou, fut amputée d’une première partie passionnante, et très éclairante puisque’’elle s’’attardait sur les parcours politiques et les évolutions qui devaient conduire des anti-communistes primaires et viscéraux, presque tous patriotes et bons catholiques, sur le front de l’’Est, au nom d’’une croisade contre le bolchevisme, hélas initiée par l’’occupant…  Une très abondante iconographie compense un peu, sans le racheter, ce massacre du texte initial qui navrait Mabire.
En parallèle de ces grands cycles qui s’intéressaient à un contexte et des personnages français, et s’inscrivaient dans une étude des idées et du militantisme, de droite ou de gauche, car nombre de ces hommes venaient, via le P.P.F. de Doriot, du Parti communiste, au cours des années 30, Mabire poursuivit aussi, par goût parfois, par nécessité quotidienne souvent, des études consacrées aux principales unités de prestige de la Seconde Guerre mondiale, allemandes, britanniques ou américaines. L’’une des dernières d’’un genre qui finissait par le lasser considérablement concernait les Panzers de la Garde Noire, cette division blindée redoutable issue de la garde personnelle de Hitler. Dans tous ces récits, Jean savait comme nul autre s’’intéresser aux destinées individuelles et aux idées qui avaient conduit tant de jeunes gens à des engagements souvent hasardeux mais toujours héroïques, choix qui, pour lui, rachetait le reste. Mis bout à bout, ces livres forment une prodigieuse revue des troupes d’’élite de l’’époque et une somme inégalable d’’informations.
La résistance des Occidentaux
L’’été rouge de Pékin, paru en 1978 et dont il attendait impatiemment la réédition qu’il ne devait pas voir, s’il s’inscrit dans cette veine de l’étude militaire, est cependant d’un esprit très différent. En le relisant, Jean s’’en était inquiété, à tort, car cette étude chronologique du siège des légations européennes, à l’’été 1900, par les Boxeurs insurgés que soutenait la cour impériale xénophobe est un très grand récit, digne de ces aventures coloniales d’’autrefois propres à ravir des générations auxquelles l’’on n’’avait pas encore expliqué combien on devrait avoir honte de pareilles entreprises. Cela ne signifiait pas, au demeurant, que Mabire fût insensible à la position des Chinois et de l’’impératrice Tseu Hi ; même, il l’a comprenait, voire la justifiait, car il était trop attaché à son pays et à sa culture pour ne pas saluer des sentiments identiques chez autrui.
Toutefois, ce qui le fascinait et l’’émouvait, dans cette histoire, c’’était la résistance opiniâtre de ce millier d’’Occidentaux, civils pour la moitié, qui, dans l’’attente de secours, avaient tenu deux mois et demi face à deux millions de Chinois décidés à massacrer les « diables blancs étrangers ». Français, Italiens, Russes, Britanniques, Autrichiens, Allemands, plus quelques Américains, très en retrait quoique Hollywood en ait raconté ensuite, auquels il convient d’ajouter des Japonais remarquables, avaient découvert, dans le péril et la souffrance partagés, une fraternité des armes et des sentiments inattendue. Sans rien renoncer de leurs traditions et de leurs points de vue respectifs, ces hommes avaient connu une entente neuve, qui aurait pu, si les gouvernements en avaient tiré la leçon, donner au siècle naissant un visage différent. Cependant, et ce n’’était pas le moins surprenant pour ceux qui ne le connaissaient pas, les pages les plus belles du livre, Mabire les consacrait à l’’extraordinaire archevêque de Pékin, Mgr Favier, à son clergé, à l’’enseigne de vaisseau Paul Henry, et à la poignée de matelots bretons et italiens qui, enfermés dans la cathédrale pékinoise, luttèrent pour épargner une mort atroce aux milliers de catholiques chinois réfugiés sous leur protection. Un sacrifice que l’’Église a préféré oublier… …Des livres « qui font agir »
Ce sens du récit, cette psychologie, cette capacité à mettre une histoire en scène sans en travestir ni trahir la vérité historique, Jean les avait appris à bonne école, auprès des meilleurs écrivains, parmi lesquels il comptait à bon droit ceux que les snobs, les pseudo-intellectuels et les imbéciles appellent « les auteurs populaires ». Longtemps avant que l’’on commence à rendre leurs lettres de noblesse à ces genres littéraires jugés inférieurs, Mabire en possédait une connaissance encyclopédique. S’’y ajoutait une parfaite maîtrise des classiques, évidemment, des penseurs, des politiques, et de tous ceux qui, depuis deux siècles, dans le grand mouvement des idées, avaient choisi de s’’engager et de combattre pour leur terre et leur idéal. Cela au niveau mondial. Vers 1990, il eut l’’idée de mettre tout cela à la disposition de ses lecteurs, d’’abord chaque semaine, dans sa chronique de National-Hebdo, puis en volumes. Il travaillait aux notices qui composeraient le neuvième quand la mort interrompit cette besogne inlassable. Sous le titre générique Que lire ?, Jean dressait un panorama inégalé, rassemblant notices biographiques, étude critiques, et bibliographies de sept cents écrivains, de Chateaubriand à nos jours, de toutes langues et de tous pays, même si les Français, et, dans une moindre mesure, les Britanniques, les Irlandais, les Italiens, les Allemands, les Flamands et les Scandinaves, se taillaient la part du lion.
ŒŒuvre de référence irremplaçable, prodigieuse, énorme, qui eût tendue à l’’exhaustivité si le temps lui avait été accordée, cette somme ne rencontra pas le public qu’’elle méritait, injustice stupide qui obligea Jean à errer d’’éditeur en éditeur, afin de pouvoir coûte que coûte en poursuivre la publication. La forme de la chronique hebdomadaire n’’était sans doute pas la plus propice au travail littéraire et stylistique, mais Mabire savait que l’’essentiel n’’était pas là. Il le disait : « Ce qui compte, ce n’’est pas l’’art pour l’’art comme l’’affirment certains, mais l’’influence que les écrivains exercent, même à leur cœœur défendant, sur leurs contemporains. L’’important, à mes yeux, ce sont les lecteurs tout autant que les auteurs. Il est des livres qui témoignent et des livres qui éveillent. Il est des livres qui sont des armes. Il n’’est pas de combat politique sans un projet culturel. […] les bons livres, ce sont sans doute ceux qui font rêver. Mais les meilleurs, ce sont ceux qui font agir. »
Faut-il préciser dans quelle catégorie, toute sa vie, Mabire a travaillé à inscrire ses livres ? De cela, il faudra bien, un jour ou l’’autre, que la France lui soit reconnaissante.
Anne BERNET L’Action Française 2000 du 18 au 31 mai 2006
* Drieu parmi nous, Irminsul, 185 p., 23 euros (150,87 F).
* Rêve d’Europe, Irminsul, 125 p. le volume, prix non communiqué.
* La division Charlemagne, Grancher, 340 p., 22,71 euros (149 F).
* Par -40 ° devant Moscou, Grancher, 395 p., 24 euros (157,43 F).
* Les Panzers de la Garde Noire, Grancher, 320 p., 22,71 euros (149 F).
* L'’été rouge de Pékin, Le Rocher, 460 p., 19,90 euros (130,54 F).
* Que lire ? Sept volumes parus, en cours de réédition chez Dualpha, environ 300 p. le volume, prix non communiqué.

La Guerre froide, histoire du monde moderne 45/69

mercredi 7 août 2013

L’Iran, de la “révolution blanche” à la révolution tout court

shah011.jpgJanvier 1978-janvier 1979. C’est au moment où elle se modernisait que la monarchie des Pahlavi s’est défaite dans la confusion. De là date l’essor de l’islamisme radical.
Une tasse de thé, un dernier regard, Mohammad Réza Pahlavi quitte son palais presque vide, le 16 janvier 1979. Dans les jardins, il retrouve la chahbanou, puis gagne l’aéroport international de Téhéran. Un petit groupe les attend, mais ni ambassadeur étranger ni ministre. Des militaires supplient le chah de rester. Le général Badreï, chef de l’armée de terre, s’agenouille selon un vieil usage tribal et lui baise les genoux. Le chah enlève ses lunettes, le relève. Il pleure en public. À Chapour Bakhtiar, nommé à la tête du gouvernement deux semaines plus tôt, le 31 décembre 1978, il dit : « Je vous confie l’Iran et vous remets entre les mains de Dieu. »
Le chah pilote lui-même son Boeing 707 jusqu’à la sortie de l’espace aérien iranien. Il craint une attaque surprise. Commence pour le souverain une longue errance. Rongé par un lymphome, repoussé par tous, il trouve asile en Égypte où il mourra le 27 juillet 1980. Il régnait depuis le 16 septembre 1941 et allait avoir 61 ans.
Moins de dix ans plus tôt, il avait célébré à Persépolis les 2 500 ans de l’Empire perse dont il se voulait le continuateur. En même temps, son régime exaltait la modernisation de l’Iran et la “révolution blanche”, ce plan ambitieux de réformes lancé en 1963. La “grande civilisation” à laquelle le chah avait rendu hommage semblait de retour.
Mais à quel prix ! Omniprésence de la Savak (la police politique), pouvoir autocratique, cassure entre la capitale et la province, fracture entre une élite occidentalisée et le peuple, autisme du chah qui ignore l’aspiration de la société à intervenir dans la vie politique, corruption, vénalité, et hausse des prix. À ceux qui évoquent les ravages sociaux et politiques de l’inflation, le chah répond : « Mon gouvernement m’assure du contraire. Vous ne répercutez que des bavardages de salon ! »
La “révolution blanche” a heurté les plus traditionalistes de la société iranienne, les chefs de tribus et une partie du clergé conduite par un mollah nommé Ruhollah Khomeiny. Né en 1902, celui-ci nie toute valeur au référendum qui doit approuver la “révolution blanche”. C’est surtout la proclamation de l’égalité entre homme et femme et la modernisation du système judiciaire qui le font réagir car il estime que ce sont deux atteintes aux préceptes de l’Islam et du Coran. Sans oublier que la réforme agraire est, dit-il, préparée par Israël pour transformer l’Iran en protectorat…
De Qom, ville sainte du chiisme, Khomeiny provoque le chah le 3 mai 1963. Il est arrêté. Suivent trois jours d’émeutes, les 15, 16 et 17 juin, 75 victimes, 400 arrestations et un constat : l’alliance “du rouge et du noir”, une minorité religieuse active et fanatisée avec les réseaux clandestins du Toudeh, le parti communiste iranien. Pour éviter la peine de mort à Khomeiny, des ayatollahs lui accordent le titre de docteur de la loi faisant de lui un ayatollah. Libéré, il récidive en 1964 et s’installe en Irak.
Ces oppositions, le chah les connaît. Elles le préoccupent. Il lance un appel aux intellectuels pour qu’ils en discutent en toute liberté. En avril 1973 se réunit le “Groupe d’études sur les problèmes iraniens”, composé de personnalités indépendantes. En juillet 1974, un rapport est remis au chah qui l’annote, puis le transmet à Amir Abbas Hoveida, son premier ministre. « Sire, lui répond-il, ces intellectuels n’ont rien trouvé de mieux pour gâcher vos vacances. N’y faites pas attention, ce sont des bavardages. » En fait, il s’agit d’un inventaire sans complaisance de l’état du pays complété de mesures correctives avec cet avertissement : si elles ne sont pas prises au plus vite, une crise très grave pourrait éclater. Cinq mois plus tard, le chef de l’état-major général des forces armées remet à son tour un rapport confidentiel et aussi alarmant que celui des intellectuels : l’armée résistera à une agression extérieure mais un grave malaise interne peut mettre en danger la sécurité nationale.
Ces deux avertissements venus du coeur même du régime restent lettre morte. Un nouveau parti officiel créé en 1975, un nouveau premier ministre nommé en août 1977 ne changent rien : les ministres valsent, les fonctionnaires cherchent un second emploi, le bazar de Téhéran gronde. Or dès l’année 1976, le chah sent que la maladie ronge son avenir. « Six à huit ans », lui a dit le professeur français Jean Bernard. C’est un homme fatigué qui affronte la montée de la violence révolutionnaire dans son pays.
D’Irak, Khomeiny redouble ses attaques. Le chah, dit-il, n’est qu’« un agent juif, un serpent américain dont la tête doit être écrasée avec une pierre ». Le 8 janvier 1978, un article paru dans un quotidien du soir de Téhéran fait l’effet d’une bombe. Il s’agit d’une réponse virulente à Khomeiny, qui a été visée au préalable par le ministre de l’Information. Or la polémique mêle vérités et mensonges. Le lendemain, à Qom, des manifestants envahissent la ville sainte : un mort, le premier de la révolution. Le 19 février, quarante jours après ce décès, le grand ayatollah Shariatmadari organise à Tabriz une réunion commémorative. À nouveau, du vandalisme, des morts, des blessés. L’engrenage manifestation-répression est engagé. Et à chaque quarantième jour, à Téhéran, à Tabriz, à Qom, se déroule une manifestation qui tourne à l’émeute. La police appréhende des jeunes gens rentrés récemment des États-Unis et connus pour leur appartenance à des groupes d’extrême gauche, ou des activistes sortis des camps palestiniens, des individus ne parlant que l’arabe. Les forces de l’ordre ne tentent quasi rien contre eux.
Le pouvoir s’affaiblit et s’enlise. Le chah nie la réalité, ignore le raidissement du clergé, continue à raisonner en termes de croissance de PIB. Et puis les Britanniques et les Américains ont leur propre vision de la situation ; ils conseillent de pratiquer une ouverture politique et de libéraliser le régime : le général Nassiri, cible de la presse internationale et qui dirigeait la Savak depuis 1965, est écarté en juin 1978. Loin de soutenir le chah, comme le faisait Richard Nixon, le président Carter envisage son départ et son remplacement. Au nom des droits de l’homme, les diplomates américains poussent aux dissidences les plus radicales. Une ceinture verte islamiste, pensent-ils, est plus apte à arrêter l’expansion du communisme soviétique.
Le 5 août 1978, le chah annonce des élections “libres à 100 %” pour juin 1979, une déclaration considérée comme un signe de faiblesse. Le 11, débute le ramadan. Des manifestations violentes éclatent à Ispahan : pour la première fois, des slogans visent directement le chah. Le 19, se produit un fait divers dramatique : un cinéma brûle, 417 morts. Un incendie criminel. L’auteur ? Des religieux radicaux ? La Savak ? Le soir même, la reine mère donne un dîner de gala. L’effet sur l’opinion est désastreux, alors que les indices orientent l’enquête vers l’entourage de Khomeiny.
Le nouveau premier ministre, Jafar Sharif- Emami, surnommé “Monsieur 5 %” tant il prélève de commissions, déclare sous le coup de l’émotion “la patrie en danger”. Le 7 septembre, 100 000 personnes manifestent à Téhéran avec des ayatollahs : des portraits de Khomeiny apparaissent. La loi martiale est décrétée pour le lendemain 8. Les manifestants prennent de vitesse police et armée. Ils veulent occuper la “maison de la Nation” et y proclamer une “République islamique”. Le service d’ordre tire en l’air, des tireurs embusqués ouvrent le feu sur la foule. C’est le “vendredi noir”, soigneusement « préparé et financé par l’étranger » affirment les auteurs. Au total, 191 victimes. La rupture entre le régime et les partisans de Khomeiny est totale.
Le chah est anéanti. « Jamais, confie-t-il, je ne ferai tirer sur mon peuple ! » Lui qui croyait être tant aimé se sent trahi : « Mais que leur ai-je donc fait ? ». Un seul souci l’habite : éviter la guerre civile, sa hantise. Le “vendredi noir” marque le début de son inexorable chute.
Le désordre et l’anarchie s’installent ; Khomeiny gagne la France, reçoit intellectuels et journalistes (mais pas ceux de Valeurs actuelles à qui les auteurs de l’ouvrage que nous citons en référence rendent hommage) qui raffolent de l’ermite de Neauphle-le-Château ; en Iran, les marches en sa faveur se multiplient et façonnent l’image d’une révolution romantique et démocratique ; les Américains organisent en secret la phase finale de leur plan : neutraliser l’armée iranienne et le haut état-major fidèles au chah. Les jeux sont faits.
« L’Iran des Pahlavi n’était certes pas parfait, mais il était en pleine modernisation, écrira Maurice Druon dans le Figaro du 12 novembre 2004. Fallait-il pousser à le remplacer par un régime arriéré, animé par un fanatisme aveugle ? L’essor de l’islamisme radical date de là. »
À lire Mohammad Réza Pahlavi. Le Dernier Shah/ 1919-1980, de Houchang Nahavandi et Yves Bomati, Perrin, 622 pages, 27 €.

mardi 6 août 2013

"JE N'AI QUE FAIRE D’ÊTRE BEAU. IL ME SUFFIT QUE LES MÉCHANTS TREMBLENT ET QUE LES BONS SE RASSURENT."


A Tolède, dès le 18 juillet, les officiers nationalistes ont rallié le mouvement, en se mettant sous les ordres du colonel Moscardo. 
     A l'annonce de l'insurrection, le Cadet Jaime Milan del Bosch a quitté Madrid, avec cinq de ses camarades, pour rentrer immédiatement à Tolède, où d'autres Cadets les ont rejoints le soir même. 
     Dans la ville, il n'y a, au reste, que six cent cinquante gardes civils qui refusent de rallier les casernes de gendarmerie de la capitale, où le gouvernement a donné l'ordre de concentrer toute la garde ; par contre, cent cinquante gardes du 14e Tercio de Madrid sont venus se joindre à eux. 
     C'est avec ces huit cents hommes, commandés par le lieutenant-colonel Romero Bazar, et avec quelques officiers en stage à la fabrique d'armes, que les Cadets organisent la résistance de Tolède, où ils ont la haute main pendant les trois premiers jours.
     Dès que Madrid a appris que Tolède était passée aux rebelles, le gouvernement a fait partir un corps de gardes d'assaut et de miliciens pour y rétablir la situation à son profit : et, le 18 juillet, à huit heures du soir, le général Riquelme, commandant les troupes gouvernementales, téléphone au colonel Moscardo d'avoir immédiatement à se rendre. 
     Mais, quelques instants plus tôt, le ministère de la Guerre, où l'on ignore sans doute la rébellion de Tolède, n'a-t-il pas téléphoné de son côté au même Moscardo :
     - Faites-vous livrer d'urgence le million de cartouches qui se trouvent à la fabrique d'armes, et dirigez-le au plus vite sur Madrid. 
     C'est ainsi que le colonel Moscardo apprend l'existence de ce dépôt, dont il exige qu'il lui soit livré sur-le-champ. En même temps, il se fait remettre des fusils, des instruments de chirurgie et le stock d'armes disponibles. Quand les miliciens de Madrid arrivent, le lendemain, pour dégager la fabrique de munitions, tout a déjà pris le chemin de l'Alcazar. 
     Pendant trois jours, la lutte se poursuit à les ruelles étroites et tortueuses de Tolède, entre les hommes du général Riquelme et ceux du colonel Moscardo. Lutte de quartier à quartier, de maison à maison, où l'on se dissimule derrière les fenêtres grillées, dans l'embrasure des portes cloutées, le long de ces âpres couloirs dallés, de ces pentes pierreuses qui dévalent au flanc de la ville. 
     La canaille et la populace ne tardent pas à se joindre aux miliciens, dont les forces sont manifestement de beaucoup supérieures. 
     Pour ne point tomber entre les mains des coquins qui font la loi dans Tolède, le colonel Moscardo et les Cadets décident, le 22, de s'enfermer dans l'Alcazar avec leurs troupes, auxquelles vont bientôt se joindre tous ceux qui préfèrent soutenir un siège que se rendre. Mais les femmes ont voulu suivre leurs maris, les enfants, leurs mères, et près de deux mille personnes ont réussi à gagner la forteresse.
     Quand commence le siège, il y a dans la haute citadelle huit cents gardes civils qui vont constituer le gros de la résistance et qu'encadrent quelques officiers, les Cadets, des artilleurs détachés à la fabrique de munitions, des ingénieurs civils, deux médecins militaires, des intendants, deux cents petits Cadets de l’École de gymnastique, quatre-vingt-cinq "phalangistes" de Tolède, de tout jeunes gens pour la plupart, quelques nationaux militants rassemblés autour de M. Ardias, le propriétaire du Café Suisse, l'un des grands cafés de la ville. L'ancien gouverneur civil, don Manuel Gonzalez Lopez, n'a pas tardé à les rejoindre. 
     La discipline intérieure a été placée sous la surveillance du capitaine Vela et du lieutenant Lopez Rialt, la loi martiale proclamée dans l'enceinte de la forteresse. Tous les insurgés ont pu trouver place parmi les vastes bâtiments militaires. Et la résistance se prépare derrière les murs de ce lourd palais qui proclame du haut de son roc décharné :
     "JE N'AI QUE FAIRE D’ÊTRE BEAU. IL ME SUFFIT QUE LES MÉCHANTS TREMBLENT ET QUE LES BONS SE RASSURENT." (1)
Les Cadets de l'Alcazar, Henri Massis et Robert Brasillach
(1) Maurice Barrès, Greco ou le secret de Tolède

http://www.oragesdacier.info/

Attila Le Hun

6 août 1870 : la « charge de Reichshoffen »

C’est sous ce nom qu’est rentré dans le mythe français cet épisode tragique de la guerre franco-prussienne.
Ce jour-là, en Alsace, la bataille fait rage, principalement sur les territoires des communes de Woerth, de Frœschwiller et de Morsbronn.
Le nom de Reichshoffen est passé à la postérité car l’état major de Mac-Mahon s’y trouvait ainsi que plusieurs escadrons de cuirassiers (cavalerie lourde) qui y étaient basés et qui s’illustrèrent dramatiquement pendant la bataille.
Courageusement, les Français se battirent à un contre quatre et les fameux « cuirassiers de Reichshoffen » (de la brigade Michel) se sacrifièrent héroïquement lors de grandes charges contre les Prussiens qui les piégèrent et qui les abattirent quasiment à bout portant ; comme ce fut notamment le cas à Morsbronn, où les cuirassiers chargèrent contre le village et s’engouffrèrent dans les rues étroites, s’offrant ainsi à l’ennemi embusqué dans les maisons.
La défaite des troupes françaises entraina la perte de la province, mais le sacrifice des cuirassiers permit la retraite de l’armée de Mac-Mahon, en bon ordre, au lieu du désastre initialement redouté.
Ci-dessous le récit épique de cet épisode, tiré du livre de Jules Mazé, L’Année terrible. Les étapes héroïques.
L’escadron de tête du 9e cuirassiers fonce sur Morsbronn, les chevaux se cabrent, se renversent, glissent ; l’on entend un grand cri, puis l’escadron disparaît comme si le sol s’était ouvert devant lui. Les malheureux cavaliers, entraînés par la force acquise, viennent de tomber sur une route placée en contre-bas et formant ravin, et s’y écrasent dans un pêle-mêle affreux.
A la voix du colonel Guiot de la Rochère et du lieutenant-colonel Lardeur, les autres escadrons exécutent un à droite et contournent le village par le nord.
Le village de Morsbronn se compose d‘une longue rue étroite et légèrement tortueuse, qui est un morceau de route, et de ruelles qui sont des morceaux de sentiers. A droite et à gauche de la route, plantées un peu au hasard, des maisons profilent leurs sombres silhouettes, des maisons très basses, crevassées et rapiécées, vieilles et proprettes, aux escaliers boiteux, aux fenêtres toutes petites pareilles à des yeux sans vie, aux toits débordants ; on dirait de très vieilles personnes, des aïeules ridées, voûtées, cassées, que la mort aurait oubliés ou dédaignées.
Vers l’ouest, à travers le rayon lumineux qui glisse entre les toits, l’on aperçoit, comme par le petit bout d’une lorgnette, les vergers et les vignes de Gunstett.
En somme, Morsbronn est un boyau.
Dans ce boyau s’engouffre un escadron du 8e cuirassiers. On dirait une trombe roulant dans une gorge profonde, – mais la gorge a des murailles de feu ; la trombe balaye tout, elle assomme, elle broie, mais les vieilles maisons basses expectorent des balles par toutes leurs ouvertures.
Farouches, les dents serrées, les yeux agrandis, les cuirassiers excitent sans cesse leurs montures. Encore un instant, et l’escadron pourra sortir du boyau ; encore quelques bonds des grands chevaux, et les sabres s’offriront de nouveau au poème du soleil.
Mais la gorge tient en réserve une trahison.
Au moment où l’escadron, sans ralentir son allure de cyclone, fourbe sa ligne dans le dernier coude de la route étroite ses premières files se heurtent à une barricade faite de charrettes pesantes ; un arrêt brusque se produit en tête, et les files qui suivent s’abattent les unes sur les autres, se pressent, se renversent, pendant que les Prussiens, embusqués derrière les murailles grises, tirent de si près sur ce chaos sans nom, que les tuniques des hommes atteints brûlent comme de l’amadou autour des blessures.
Alors, fous de rage, – Dons Quichottes sublimes de l’héroïsme et de la gloire, – les cuirassiers chargent contre les maisons basses, brisent leurs lattes sur ces murs qui sont comme les boucliers de la mort, et tombent l’un après l’autre en criant : « Vive la France ! » Mais aux rugissements de ces lions furieux de grands cris ont répondu, d’autres escadrons accourent, éventrent la barricade, massacrent ses défenseurs, chargent partout, fouillent de leurs longues lattes l’ombre des vieilles maisons et chassent les Prussiens de Morsbronn.
Ayant accompli cette rude besogne, les escadrons-squelettes se réunissent au sud du village, sous le déluge de fer des batteries, ou les attend un fourmillement noir.
« Chargez ! –chargez ! »
L’ héroïque folie de ces géants dépasse la limite des choses humaines, il semble que pas un ne veuille survivre à ceux qui dorment sur le flanc de la colline dans un linceul de soleil.
On voit la colonne creuser des sillons dans les champs de lin, ouvrir des tranchées dans les houblonnières. Ce n’est plus une trombe, c’est un bolide effrayant devant lequel tout fuit et qui passe, en hurlant, sous un nuage de mitraille.
Enfin les cuirassiers s’arrêtent, ayant rempli jusqu’au bout leur fabuleuse mission ; pour la première fois ils regardent en arrière, et leurs yeux brillants de fièvre semblent chercher quelque chose.
Ces héros cherchent leur régiment.
Hélas ! ils sont là cinquante, qui restent pour porter le deuil du 8e cuirassiers.
Mais si ces hommes admirables ont rempli la mission qui avait été confiée au régiment, ils n’ont pas atteint encore le terme du calvaire de souffrance.
Guidés par leur colonel, qui fut toujours en avant, ils cherchent des chemins détournés pour rejoindre les troupes françaises et s’engagent bientôt dans un vallon minuscule dont nul massacre ne troubla la paix, où frissonne sous l‘herbe et la mousse un ruisselet tranquille vers lequel les grands chevaux tendent leurs langues altérées.
Tout à coup ils perçoivent un bruit sourd, un grondement pareil à la rumeur lointaine d’une mer roulant sur les galets d’une plage ; puis derrière eux, à quelques centaines de mètres, ils voient apparaître un régiment de cavalerie prussienne, des hussards dont les uniformes bleu sombre zébrés de tresse et de fourragères blanches s’enlèvent sur la verdure avec une netteté singulière.
De leur côté, les Prussiens ont aperçu cette poignée de cavaliers déguenillés, et, bénissant le destin qui paraît leur offrir un triomphe facile, ils pointent vers les cinquante français cinq cents sabres étincelants qui forment au –dessus du sol un voile de clair métal, où les temps d’un galop furieux mettent des ondes lumineuses.
Les cuirassiers ne peuvent demander un nouvel effort à leurs montures épuisées. Officiers et soldats, pistolet ou revolver dans la main droite, sabre dans la main gauche, se sont rangés sur une seule ligne, coude à coude, – cœur à cœur, – et attendent de pied ferme le choc de tout un régiment ; c’est comme une mince barrière qui serait dressée devant un train lancé à toute vapeur.
Les Prussiens arrivent à quinze mètres de la ligne.
« Feu ! »
La fière attitude des soldats de Morsbronn, bien plus que le bruit des inoffensifs pistolets d’arçon, surprend les houzards bleus, les trouble, les arrête.
« En avant !»
Le colonel » de la Rochère s’élance, entraînant non ses cuirassiers, on n’entraîne pas de tels hommes, mais les chevaux épuisés. L’escadron de tête de la colonne ennemie recule, mais est ramenée aussitôt par la poussée des autres escadrons, et trois fois le régiment tout entier vient briser son élan contre la mince barrière des poitrines françaises. Alors découragés, meurtris, les houzards bleus font demi-tour et disparaissent, se fondent dans les teintes dégradées de la symphonie des verts.
Cette fois, la route était libre devant les cinquante héros du 8e cuirassiers. A la nuit, ils arrivèrent à Saverne, où la renommée, déjà, avait chanté leur gloire.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le 8e cuirassiers, après s’être séparé du, 9e – son frère en héroïsme, – devant le centre de Morsbronn, exécuta vers l’ouest une marche dangereuse pendant laquelle le régiment s’offrit tout entier, cible étincelante, aux terribles batteries de Gundstett, dont la fumée promenait des ombres sur la verdure frissonnante.
Au moment où, à l’est, le 8e s’engouffrait dans le village, le 9e, a l’ouest, tombait sur la route qui traverse Morsbronn, et, décrivant un arc de cercle, se trouvait face à l’extrémité du boyau formé par les vieilles maisons grises, dont cinq cent mètres de route blanche le séparait.
« Chargez ! »
Derrière les Cuirassiers, les canons prussiens vomissent du fer avec des hoquets effrayants ; devant eux crépitent les fusils d’une nuée de tirailleurs ; sur leur gauche, une compagnie de pionniers des rangs entiers.
Ne pouvant rien contre les canons, dédaignant les tirailleurs, le régiment fonce sur les pionniers comme un sanglier blessé, sanglier aux trois cents boutoirs d’acier, digne des légendes merveilleuses de la vieille Ardenne.
Devant cette masse, les pionniers ont formé bloc, sans cesser de tirer, et courageusement ils attendent le choc des escadrons.
« Chargez ! chargez ! »
Les balles font tinter les cuirasses, les fourreaux martèlent les étriers, les trompettes piquent leurs notes grêles et rageuses sur le fracas des canons, des hommes et des chevaux s’abattent avec le bruit sinistre de murailles qui s’effondrent ; bientôt l’on entend des cris, des hurlements de fauves en fureur, on voit les cuirassiers tourbillonner autour du bloc, les sabres se lèvent et s’abaissent, les chevaux se cabrent, ruent et mordent ; enfin, sous les coups des boutoirs d’acier, le bloc finit par se briser, par s’émietter, et la charge se termine par une chasse infernale dans les houblonnières, où se sont réfugiés les pionniers.
Ayant ainsi débarrassé son flanc gauche, le régiment se reforme et se rue, à travers vignes et vergers, vers le village sombre que le 8e cuirassiers vient de quitter pour descendre dans la vallée.
S
oudain des voix étranges palpitent dans le grondement de l’avalanche, des voix blanches de rêve qui paraissent sortir du sol :
« Vengez-nous ! Vive la France ! » disent les voix.
Les cuirassiers se penchent, regardent, et, chose affreuse, ils aperçoivent sous les sabots de leurs chevaux des blessés du 8e étendus dans l’herbe sanglante.
Le destin, qui menait à l’abîme les soldats du 9e cuirassiers, les condamnait en outre à écraser leurs frères.
L
a guerre, c’est la guerre !
Les cuirassiers passent, emportant la vision terrible de ces martyrs, et criant :
« Vengeons-les ! vengeons nos frères !»
Devant eux, les rayons du soleil se jouent sur des toits moussus, et la voix du vieux clocher de Morsbronn ouvre ses bras sous l’azur comme pour bénir ; c’est une vision de paix succédant à la vision de sang. Mais la mort veille derrière les murailles grises ; goule insatiable, elle attend les escadrons superbes que va lui livrer le destin.
Dans le village en effet des ombres glissent, elles emplissent les maisons basses, elles débordent dans les ruelles, comblent tous les vides, s’allongent derrière des barricades élevées à la hâte et sans bruit, grouillent partout ; on dirait une mer reprenant possession de son lit à l’heure du flux.
« Chargez ! chargez ! »
Soudés à leurs chevaux, sabres en avant, casqués de soleil, les cuirassiers visent l’entrée du boyau, fondent sur Morsbronn en criant toujours :
« Vengeons nos frères ! »
Et plus loin, là-bas, des blessés tournent vers le village maudit leurs regards de fièvre, et répètent dans leur agonie :
« Vengez-nous ! Vive la France ! »
Soudain il semble que la masse des escadrons s’effondre, qu’une folie subite jette tous ces hommes, tous ces chevaux l’un sur l’autre : cette force en mouvement vient de se heurter à de l’inerte ; quelques charrettes renversées, quelques planches ont suffi pour briser l’élan du torrent d’héroïsme.
Alors les ombres se montrent, des canons de fusil trouent les yeux mornes des vieilles maisons, hérissent la barricade, et les balles, par essaims, pleuvent sur les cuirassiers, qui s’entassent devant l’entrée du boyau.
C’est un carnage, une boucherie. La mort taille sans relâche dans le troupeau mugissant, troupeau de lions, qui s’obstine contre l’impossible ; les hommes et les chevaux tombent comme des épis mûrs sous une averse de grêle, et pourtant pas un cuirassier du 9e ne songe à tourner bride, les balles ne frappent que des poitrines ; dans l’épouvantable tourmente pas une conscience ne faiblit.
Enfin la barrière s’entrouvre, des hommes démontés ont réussi à faire une brèche dans la barricade, et, spectacle sublime, l’ont voit ceux des géants qui sont encore en selle s’engager l’un après l’autre dans cette brèche ouverte sur un enfer, sur une tombe.
Aveuglés par les éclairs des fusils, par la fumée, par les balles ils chargent aussitôt dans toutes les directions, tombent, se relèvent tombent encore. Bientôt le 9e cuirassier aura vécu.
Le colonel Waternaud a le premier utilisé la brèche, et dans le boyau sillonné par les balles, sa haute silhouette se dresse, immobile, telle la statue d’un dieu dans le clair-obscur d’un temple.
Tout à coup la statue s’anime.
Voyant tomber sans profit ses cuirassiers, estimant que le régiment a noblement rempli son devoir envers l’armée, envers la France, le colonel réunit autour de lui tout ce qu’il peut trouver d’officiers et de soldats et se met à leur tête ; puis la petite troupe charge plusieurs fois aux cris de « Vive le colonel ! » essayant de sortir du village, de gagner la route libre sous un ciel libre.
Mais les chevaux n’ont plus la vigueur nécessaire pour culbuter les lignes prussiennes ; les pauvres bêtes vacillent, de longs frissons les secouent, leurs bouches mâchonnent une bave sanglante.
C’est fini.Il n’y a plus rien à espérer, pas même à mourir, car les fusils sont devenus muets ; il n’y a plus rien à tenter, car des milliers de Prussiens entourent la poignée de héros, contemplant avec un étonnement mêlé d’admiration ces soldats magnifiques que leur livre une trahison du sort, ces prisonniers qui portent la gloire immortelle de tout un régiment.
Vers le soir, une troupe française rencontra quelques cavaliers, qui erraient sous les étoiles naissantes et paraissaient brisés de fatigue.
Un officier cria :
« Qui vive ? »
Une voix faible répondit :
« 9e cuirassiers. »
Puis les cavaliers approchèrent, ils étaient dix-sept, dont deux officiers.
L’un des officiers étendit le bras dans l’ombre et dit tristement :
« Les autres sont là-bas, morts, … blessés, … prisonniers…»
Alors le commandant de la troupe fit présenter les armes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les deux escadrons du 6e lanciers, commandés par les capitaines Lefèvre et Pouet, ont suivi jusqu’au bout le 9e cuirassiers dans la marche à l’abîme ; ils ont chargé avec lui sur Morsbronn, et leurs morts dorment avec les siens dans les sillons de la terre d’Alsace.
Ils furent associés aux cuirassiers dans le danger, ils doivent donc l’être aussi dans la gloire.
En jetant les mille sabres de la brigade Michel dans la balance de la fortune, le général de Lartigue avait sauvé sa division et, avec elle, l’armée française tout entière.
Les escadrons superbes lancés soudain sur les pentes fleuries dans la coulée d’or du soleil arrêtèrent pendant un instant la marche méthodique de l’écrasement, immobilisèrent la branche la plus menaçante de la tenaille, et permirent ainsi à notre aile droite, trop engagée, d’échapper à une étreinte qui eût été mortelle.
Avant la charge, l’armée de Mac-Mahon pouvait craindre un désastre ; après la charge, elle put envisager la possibilité d’une retraite honorable.
Cette retraite commença bientôt ; elle fut protégée au début par les quatre régiments de cuirassiers de la division de Bonnemains, qui se sacrifièrent comme s’étaient sacrifié les régiments de la brigade Michel, qui couronnèrent l’œuvre admirable des cuirassiers de Morsbronn.
A tous ces fiers cavaliers, à ceux de la division de Bonnemains comme à ceux de la brigade Michel, l’histoire assure l’immortalité.
Mais la légende, qui émane de l’âme des peuples, a réservé ses faveurs pour les héros de Morsbronn, – dont elle a fait les cuirassiers de Reichshoffen, – et a semé autour de leur immortalité ses fleurs d’idéal et de poésie.

dimanche 4 août 2013

4 août 1532 : traité d’union perpétuelle de la Bretagne et de la France

bzh_anne.jpgLes États de Bretagne, convoqués par François Ier à Vannes après le couronnement du dauphin comme duc de Bretagne à Rennes, adressent au monarque une supplique pour « unir et joindre par union perpétuelle iceluy pays et duché de Bretagne au royaume, le suppliant de garder et entretenir les droits, libertés et privilèges dudit pays et duché ».
Cette requête, présentée au roi dans la grande salle du palais épiscopal de la Motte, est acceptée par une lettre donnée à Vannes le 4 août 1532 :
  • il s’y nomme « père et légitime administrateur et usufruitier des biens de notre très cher et très aimé fils » et celui ci « Duc et propriétaire des pays et Duché de Bretagne »,
  • il rappelle la demande des États :
    - d’unir perpétuellement la Bretagne à la couronne de France,
    - de conserver les « privilèges, franchises, libertés et exemptions anciennement octroyées et accordés par les Ducs de Bretagne nos prédécesseurs »,
  • il confirme « perpétuellement », en tant que Roi et Duc, ces privilèges,
  • sous réserve des modifications que pourraient demander ultérieurement les États.

Le Crépuscule Des Dieux Nordiques

Découverte en Écosse du plus ancien calendrier connu au monde

Les archéologues ont découvert un calendrier lunaire dans l’Aberdeenshire, en Écosse, qui est vieux de près de dix mille ans.
fosse
Le plus vieux calendrier du monde, constitué de fosses ayant pu maintenir des poteaux, aurait été découvert dans le Nord de l’Écosse.
Leurs résultats montrent que leurs auteurs avaient développé une pensée sur le temps et avaient trouvé un moyen de le suivre à une période de l’histoire qui était encore à l’âge de pierre.
La découverte est considérée comme à la fois surprenante et importante car ce calendrier est deux fois plus vieux que le calendrier qui était auparavant considéré comme le premier calendrier officiel, créé en Mésopotamie il y a 5000 ans.
Mais ici [en Ecosse], il a été découvert une construction permettant de suivre les phases de la lune il y a près de 10.000 ans.
Les scientifiques appellent maintenant cette construction en Ecosse qui semble imiter les phases de la lune pour suivre les mois lunaires le plus ancien calendrier connu au monde.
« Ce que nous voyons ici est une étape majeure dans l’apparition du concept de temporalité dans l’humanité, c’est peut-être le début de l’histoire elle même », a déclaré Vincent Gaffney, professeur d’archéologie du paysage à l’université de Birmingham, qui a dirigé l’équipe qui a analysé les fosses et leurs fonctions.
On parle aussi du « calendrier du champ Warren », en référence à la superficie des terres dans l’Aberdeenshire où le calendrier a été trouvé, la découverte consistant en un réseau de 12 fosses et arcs. Ces fosses et arcs semblent représenter les phases de la lune, passant de la croissance et la décroissance à l’arc central, correspondant aux mois lunaires de l’année.
Cependant, a déclaré le professeur Gaffney, puisque l’année lunaire ne correspond pas à l’année naturelle, la séquence a dû être calibrée annuellement, et le site semble s’aligner sur le solstice d’hiver, ce qui indique que chaque année, il a été calibré et maintenu au bon moment. [...]
warren field
Vue aérienne de Warren field.
Les créateurs du calendrier sont identifiés comme un groupe mésolithique, se référant à un groupe de cultures entre Paléolithique et le Néolithique. Les trois groupes appartiennent à l’âge de pierre, et le mésolithique était un groupe de transition qui a réussi à s’adapter à la cueillette et à la pêche ainsi qu’à l’économie de la chasse. La question demeure : pourquoi ces chasseurs-cueilleurs suivaient les phases de la lune ? Aux fins de la chasse ? Pour étudier les corps célestes ?
Une théorie vient du membre du projet, le Dr. Christopher Gaffney, archéologue de l’Université de Bradford :
« Pour les communautés préhistoriques de chasseurs-cueilleurs, sachant que les ressources alimentaires étaient disponibles à différents moments de l’année, les suivre a été cruciale pour la survie. Ces communautés s’appuyaient sur les animaux migrateurs pour la chasse et manquer les passages de ces animaux était une cause potentielle de famine. Ils avaient besoin de noter soigneusement les saisons pour se préparer au passage de ces ressources alimentaires, donc de ce point de vue, notre interprétation de ce site comme un calendrier saisonnier prend tout son sens. »
Phys.org (traduction fdesouche) http://histoire.fdesouche.com

vendredi 2 août 2013

Symbolisme du cochon chez les Indo-Européens

PorcLes termes pour désigner le porc domestique nous apprennent beaucoup de choses sur notre lointaine antiquité. Dans la langue italienne, il y a 3 substantifs pour désigner l’animal : maiale, porco et suino (en français : suidé ; en néerlandais : zwijn ; en allemand : Schwein et Sau). Le dernier de ces termes, en italien et en français, sert à désigner la sous-famille dans la classification des zoologues. L’étymologie du premier de ces termes nous ramène à la déesse romaine Maia, à qui l’on sacrifiait généralement des cochons. L’étymologie du second de ces termes est clairement d’une origine indo-européenne commune : elle dérive de *porko(s) et désigne l’animal domestiqué (et encore jeune) en opposition à l’espèce demeurée sauvage et forestière ; on retrouve les dérivées de cette racine dans le vieil irlandais orc, dans le vieil haut allemand farah (d’où le néerlandais varken et l’allemand Ferkel), dans le lituanien parsas et le vieux slavon prase, dans le latin porcus et l’ombrien purka (qui est du genre féminin). Ces dérivées se retrouvent également dans l’aire iranienne, avec *parsa en avestique, terme reconstitué par Émile Benveniste, avec purs en kurde et pasa en khotanais. Quant au troisième terme — suino — il provient de l’indo-européen commun *sus, dont la signification est plus vaste. La plage sémantique de ce terme englobe l’animal adulte mais aussi la truie ou la laie et le sanglier. Les dérivés de *sus abondent dans les langues indo-européennes : en latin, on les retrouve sous 2 formes, sus et suinus ; en gaulois, nous avons hwch ; en vieil haut allemand sus, en gothique swein (d’où l’allemand Schwein), en letton suvens, en vieux slavon svinu, en tokharien B suwo, en ombrien si, en grec hys, en albanais thi, en avestique hu et en sanskrit su(karas). Dans la langue vieille-norroise, Syr est un attribut de la déesse Freya et signifie “truie”.
Comme l’a rappelé Adriano Romualdi, « le porc est un élément typique de la culture primitive des Indo-Européens et est lié à de très anciens rites, comme le suovetaurilium romain, ainsi que l’attestent des sites bien visibles encore aujourd’hui ». Les Grecs aussi sacrifiaient le cochon, notamment dans le cadre des mystères d’Éleusis. Chez les Celtes et aussi chez les Germains (notamment les Lombards), nous retrouvons la trace de ces sacrifices de suidés. Le porc domestique est de fait l’animal le plus typique de la première culture agro-pastorale des pays nordiques. Parmi d’autres auteurs, Walther Darré nous explique que cet animal avait une valeur sacrée chez les peuples indo-européens de la préhistoire et de la protohistoire : « ce n’est pas un hasard si la race nordique considérait comme sacré l’animal typique des sédentaires des forêts de caducifoliés de la zone froide tempérée (…) et ce n’est pas un hasard non plus si lors des confrontations entre Indo-Européens et peuples sémitiques du bassin oriental de la Méditerranée, la présence du porc a donné lieu à des querelles acerbes ; le porc, en effet, est l’antipode animal des climats désertiques ». 
Il nous paraît dès lors naturel que les patriciens des tribus indo-européennes, lors des cérémonies matrimoniales, continuaient à souligner les éléments agraires de leur culture, en sacrifiant un porc, qui devait être tué à l’aide d’une hache de pierre. Nous avons donc affaire à un sens du sacré différent chez les Indo-Européens et chez les Sémites, qui considèrent les suidés comme impurs mais qui, rappelle Frazer, ne peuvent pas le tuer : « à l’origine — explique-t-il —, les juifs vénéraient plutôt le porc qu’ils ne l’abhorraient ». Cette explication de Frazer se confirme par le fait qu’à la fin des temps d’Isaïe, les juifs se réunissaient secrètement dans des jardins pour manger de la viande de suidés et de rongeurs selon les prescriptions d’un rite religieux. Ce type de rite est assurément très ancien. En somme, conclut Romualdi, « la familiarité de la présence de porcins est un des nombreux éléments qui nous obligent à voir les Indo-Européens des origines comme un peuple des forêts du Nord ».
Dans sa signification symbolique, le porc est associé à la fertilité et son sacrifice est lié à la vénération due aux dieux et à la conclusion des pactes et traités. Avec la prédominance du christianisme dans l’Europe postérieure à l’antiquité classique, le porc a progressivement hérité de significations que lui attribuaient les peuples sémitiques, notamment on a finit par faire de lui le symbole de l’impudicité, des passions charnelles, de la luxure, avant de l’assimiler au diable. Dans la Bible, en effet, le “gardien de cochons”, image de l’Indo-Européen agropastoral des premiers temps, est une figure méprisée et déshonorante, comme le fils prodigue de la parabole, réduit à garder les porcs d’un étranger.
► Alberto Lombardo, article paru dans La Padania, 30 juillet 2000. (tr. fr. : Robert Steuckers)  

1er Juin, conférence : France - Monarchie, remparts au libéralisme ?

France - Monarchie : remparts au libéralisme ? Conférence 01/06/13 à Bor...

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France - Monarchie : remparts au libéralisme ? Conférence 01/06/13 à Bor...

jeudi 1 août 2013

Druides et régents, les princes celtes de Glauberg (Complet)

Les bâtisseurs d'empires - La Grèce d'Alexandre

Témoignage pour l’Action française

Antoine Murat, avocat honoraire, a commencé à militer dans les camelots du Roi en 1928 à peine âgé de vingt ans. Sa fidélité à l'Action française – qu'il a souvent défendue en justice ne s'est jamais démentie depuis lors. Retiré aujourd'hui à Bordeaux il continue à s'associer à la vie du journal et du mouvement d'A.F. À la suite d'un long entretien qu'il a eu en janvier 2006 avec Pierre Pujo et Philippe Prévost qui lui rendaient visite, il a souhaité rédiger ses souvenirs de l'entre-deux guerres. Nous publions ci-dessous son texte, qui constitue un précieux témoignage sur les haines déchaînées contre l'Action française aussitôt après la guerre de 1914-1918.
La victoire due à l’’héroïsme des combattants devait une partie de son être aux actions de Léon Daudet, de Bainville et de Maurras. C’’était évident pour qui avait suivi le déroulement du conflit. Mais un grand nombre de contemporains avaient vécu -– c’’est naturel– - au jour le jour, sans bien savoir.
Les champs de bataille avaient gardé les meilleurs. Toute la jeunesse de France, son élite, son avenir, était meurtrie ; la plupart avaient été couchés “froids et sanglants” sur la terre qu’ils avaient défendue.
Les responsables du conflit, les idéologues qui s’’étaient trompés, les amis de l’’Allemagne, les traîtres (Almerayda), les lâches, les embusqués, la clique des Caillaux, des Malvy, Painlevé, Briand et autres politiciens, redoutaient l’’avenir. Ils avaient à rendre des comptes. Normalement leur échec aurait dû être si patent que leur carrière en fût à jamais brisée.
Les poilus revenaient épuisés, fatigués, ayant souffert. Ils aspiraient au repos. À la paix. “Unis comme au front” : la devise était belle. Elle était vraie, dans son essence. Elle était aussi fragile, car le temps estompe, efface, et l’’oubli s’étend. Les deuils et la gloire composaient un climat où dominait, me semble-t-il, le désir de se reposer. Le prix des efforts soufferts était un immense besoin de se laisser aller.
Des élections étaient nécessaires. Ce fut la Chambre bleu horizon. Et Déschanel prit la succession de Poincaré (1). La camaraderie des tranchées s’’atténua, et les politiciens manœœuvrèrent de plus en plus librement. Les condamnations de Caillaux et de Malvy fournissent des points de repère. Le prix de la trahison n’est pas élevé.
Désillusions
Fait capital : aux yeux de la plupart des Français, la République avait gagné la guerre. Le livre de Sembat avait été un cri d’’alarme. En 1913 ce compagnon de Jaurès, qui fut “leader” de L’’Humanité, avait été contraint de reconnaître la nécessité d’’un roi pour mener une guerre : Faites un roi sinon faites la paix. Marcel Sembat admettait la force des arguments de Maurras. Ses 250 pages méritent d’être relues. Elles confirment Kiel et Tanger.
L’’héroïsme obtint ce qui paraissait inconcevable. L’’Action française se sacrifia dans l’’Union sacrée, et elle se donna tout entière. Un esprit aussi remarquable que Pierre Lasserre interpréta, faussement, le succès militaire français comme le démenti du jugement qu’'il avait porté sur la totale incapacité du régime républicain à soutenir une guerre. J’’ai entendu autour de moi, alors que j’’étais un enfant, d'’anciens combattants se dire républicains parce que la République avait battu l’’Allemagne et l’’Autriche, et parce qu’’elle était à la tête d'’un empire colonial... La suite a réduit ces illusions à néant.
La IIIe République avait affaibli l’’armée (affaire Dreyfus, affaire des fiches, campagne contre la folie des armements) ; elle continua son œœuvre de mort, elle sabota la victoire et elle conduisit à la catastrophe de 1940. Vingt années lui suffirent... Qui s’’opposa à ce crime contre la patrie ? Peu à peu, l’’Action française, qui était à la tête de la résistance, se vit mise à part.
La révolution russe avait fait s’’écrouler un empire. L’’esprit révolutionnaire s'’incarnait, et il se propageait à travers l’’Europe. Le germanisme lui apportait des éléments d’’action, comme aussi les principes de 1789, l’’expérience de la Terreur, celle de la Commune. L’’exemple de Béla Kun était un échantillon de ces forces destructrices... Un peu partout les violences éclataient, ajoutant misères, ruines, anarchie et mort. Toutes sortes de tendances voyaient le jour : séparatisme rhénan, fascisme italien, entre autres, réagissaient pour contenir les périls.
Ce chambardement permettait à bien des politiques de masquer leurs échecs, même patents, et de se poser en hommes d’’avenir. Tout était remis en question. Caillaux et Malvy pouvaient revenir, Briand, “finasser”.
Les politiciens de métier ne savaient pas gouverner bien ; ils savaient se faire élire. D’’instinct, ils ne se sont pas trompés sur l’’adversaire : l’’Action française. Ils en ont éloigné les anciens combattants. Le discours de Ba.ta.clan illustre assez exactement la manœœuvre. Pourquoi se séparer de la République ?
Ce ne fut pas un éloignement entre hommes qui s’'estimaient, mais une rupture. La coupure allait s'’aggravant. Sans cesse des accusations répétées tenaient lieu de vérités, et de nouveaux griefs servaient à rendre crédible ce qui était faux. On divisait : l’'affaire de Georges Valois(2) est caractéristique. La baisse de l’influence de Maurice Barrès à la fin de sa vie devrait être examinée avec soin, car elle est le résultat d’’habiles manœœuvriers agissant contre un maître si longtemps respecté.
Daudet, cible rêvée
Daudet a été la cible rêvée. Il n’’avait cessé d’être au premier rang. Par son adolescence, il touchait au milieu des Hugo, Charcot et autres grands hommes de la république. Il avait rompu pour mener librement une carrière d’homme de lettres et de journaliste. Ses trouvailles de style époustouflaient. Il était l’’auteur de L’’Avant-guerre. Il s’’était battu, à visage découvert, contre les traîtres, contre le “joug allemand”. Daudet enthousiasmait la jeunesse intellectuelle par la beauté, l’’imprévu, la puissance et la vérité de son verbe. Mais, inévitablement, il blessait certains de ceux qu’’il étrillait ; et d’’autant plus qu’’il avait en général raison.

Philippe Delorme à L’Action Française : « Remettre l’histoire à sa place »

L’Action Française - Alors que vous êtes un historien renommé, voilà que vous vous mettez à contester, à travers un ouvrage très argumenté et étayé mais d’une lecture passionnante, l’authenticité d’une tête retrouvée chez un collectionneur que, pourtant, une équipe pluridisciplinaire d’historiens et de scientifiques a validée comme étant celle d’Henri IV ? Pourquoi ? Vous n’avez pourtant pas besoin de ce coup de pub !
Philippe Delorme - A mes yeux, la renommée ou la reconnaissance sont des éléments secondaires. Je me veux un esprit libre, mais il faut avoir le courage d’assumer cette liberté en affirmant ses convictions haut et fort, sans souci des conséquences. Loin d’être pour moi un « coup de pub », cet ouvrage – qui m’a demandé plus de deux années de recherches – remet l’Histoire à sa place. Ce qui m’importe avant tout, c’est de déterminer « comment les choses se sont vraiment passées », selon l’adage de l’Allemand Leopold von Ranke, l’un des pères de la science historique au XIXe siècle. Sans cette exigence préalable, aucune réflexion sur le passé n’a de sens. Or, dans cette affaire, la méthode historique a été gravement lésée. Car cette prétendue « découverte » a été orchestrée à la façon d’un spectacle médiatique et relayée par la presse unanime sans une once d’esprit critique.
On touche là ce que Charles Maurras dénonçait déjà en son temps dans « L’Avenir de l’intelligence » : l’asservissement de la pensée par l’intérêt financier et la quête du profit immédiat. Pour que le sujet soit « vendeur », pour que le documentaire soit attrayant, il fallait absolument que cette tête anonyme soit celle de Henri IV, quitte à tordre le cou à la réalité. Ainsi, l’enquête historique de 2010, chapeautée par un médecin-légiste hôte assidu des plateaux télévisés, a été réduite à la portion congrue et les historiens cantonnés dans un rôle de faire-valoir. En effet, comment expliquer que ce crâne ne soit pas scié, alors que les embaumements royaux, codifiés depuis la fin du Moyen Âge, prévoyaient l’extraction du cerveau ? D’ailleurs, dans leurs traités de chirurgie, Jacques Guillemeau et Pierre Pigray, deux des principaux praticiens ayant préparé le corps du Vert Galant en 1610, expliquent clairement qu’il convient de « vuider les trois ventres » - c’est-à-dire l’abdomen, le thorax et la tête, ou « ventre supérieur ». L’hypothétique « art des Italiens » avec lequel le crâne royal aurait été traité est une fiction, dénoncée par les archéologues italiens eux-mêmes ! D’autre part, aucune relation des profanations des tombes de Saint-Denis, en 1793, n’évoque l’hypothétique décapitation de la momie de Henri IV. Au rebours, tous les témoins disent que le cadavre a été jeté entier dans la fosse commune, avec ceux de ses descendants, et recouvert de chaux vive. L’un des témoins oculaires de ces exactions, Alexandre Lenoir, fondateur du musée des Monuments français, décrit le crâne du Béarnais « ouvert et rempli d’aromates ». Enfin, aucun document, aucune archive, ne vient expliquer comment cette relique soi-disant dérobée lors de la Révolution, serait arrivée en 1919 dans une vente aux enchères à l’hôtel Drouot. Car la véritable histoire de la tête qu’on nous a présentée comme celle de Henri IV ne commence qu’à cette date, lorsqu’elle est achetée pour 3 francs par un certain Joseph-Emile Bourdais. C’est ce personnage excentrique et mythomane qui décrétera, sans l’ombre d’un indice, que ce crâne anonyme aurait reposé sur les épaules du premier roi Bourbon…
Quant aux « preuves » scientifiques, elles s’effondrent dès qu’on les observe d’un peu plus près. La datation au carbone 14, qui donne une fourchette de 1450-1650, est bien trop vague. Le grain de beauté qui figurerait sur l’aile droite du nez n’apparaît pas sur le moulage mortuaire du roi. La blessure faite par le couteau de Châtel en 1594 avait laissé une cicatrice à la lèvre droite de Henri IV… mais c’est au maxillaire gauche qu’elle semble se retrouver sur le crâne Bourdais. L’oreille droite percée ? Elle ne figure que sur un seul portrait de fantaisie, réalisé vingt ans après l’assassinat du Vert Galant. Sur aucun autre, celui-ci ne porte de boucle d’oreille… Enfin, l’ADN, loin de confirmer l’identité de cette « relique », démontre le contraire, comme l’a révélé récemment le professeur Jean-Jacques Cassiman, de l’université de Louvain.

Il s’agit donc à vos yeux d’un devoir de vérité historique d’autant plus important qu’il s’agit de la prétendue tête d’un roi de France... Nous touchons là à la mémoire nationale...
Au mot de « vérité » - qui peut recouvrir une signification morale, voire spirituelle – je préfère celui, plus technique, de « véridicité ». Comme je le disais, c’est là la tâche essentielle de l’historien. Tâche ingrate, qui exige de passer davantage de temps penché sur les grimoires des archives et des bibliothèques que devant les projecteurs de la télévision ! Quant au terme de « mémoire », il ne me plaît pas beaucoup non plus. La mémoire est sujette à déformation, à manipulation. Elle pêche volontiers par anachronisme. Elle est pétrie de sentiments et d’affectivité, elle est éminemment partiale. Pour éclairer le présent et l’avenir, cette mémoire brute doit être « digérée » par les historiens, dont le métier consiste à la passer au crible d’une analyse dépassionnée. Je ne prétends pas bien sûr que l’historien saurait atteindre une neutralité absolue ! A travers ses études, transparaissent toujours ses préférences, ses a-priori, ses préventions. Mais il doit poursuivre sans relâche une exigence d’impartialité, et utiliser pour ce faire les outils d’une méthodologie rigoureuse. C’est en cela qu’à mon sens, l’Histoire est un art qui respecte une démarche scientifique, à la manière de la médecine…
Déjà à propos de Louis XVII, vous avez, en vous aidant d’analyses ADN, cherché à identifier le cœur du jeune roi-martyr... [...]
Propos recueillis par François Marcilhac - La suite dans L’Action Française 2868
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