lundi 15 avril 2013

Un « vivre-ensemble » en al-Andalus ? (3)

Suite et fin des fatwas (décisions de justice) concernant les Chrétiens et les Juifs (dhimmis), issues du livre de Vincent Lagardère.
Cordoue IXe siècle. Yahyâ b. Yahyâ.
« La nuit du premier janvier julien que les gens appellent la nativité (de Jésus) est célébrée comme l’une de leurs fêtes ; ils échangent des mets et des cadeaux ; hommes et femmes chôment depuis le matin pour honorer ce jour qu’ils appellent le 1er de l’an.
Réponse. Tout cela est contraire à la loi religieuse. D’après Yahyâ b. Yahyâ, il n’est pas permis de recevoir à l’occasion de la nativité (de Jésus) des cadeaux d’un Chrétien ou d’un Musulman, ni d’accepter une invitation … »
(p. 476)
Cordoue XIe-XIIe siècles. Ibn al-Hâgg.
« Il ne faut pas aider les Chrétiens à célébrer leurs fêtes, notamment en leur louant des bêtes de sommes. »
(p. 66)
Grenade XVe siècle. Al-Qâdî Abû ‘Abd Allâh b. Al-Azraq.
« Quid des Juifs qui, à l’occasion d’une de leurs fêtes qu’ils appellent la Pâque, font des galettes qu’ils offrent à certains de leurs voisins musulmans ? ces derniers peuvent-ils les accepter et les consommer ?
Réponse négative contenant plusieurs citations (Ibn Rusd, Ibn ‘Arafa, Ibn al-Hagg). Ibn ‘Arafa allègue l’opinion d’Abû l-Hasan al-Qâbisî interdisant d’accepter les cadeaux des Chrétiens et des Juifs à l’occasion de leurs fêtes ; il déplore que des Musulmans incultes acceptent les cadeaux des Juifs lors de la Pâque. »
(p. 482)
Cordoue IXe siècle. Abû Ibrâhîm Ishâq b. Ibrâhîm.
« Une Chrétienne est déférée au cadi. Née d’un Musulman et d’une Chrétienne qui l’a élevée après la mort du père, elle a épousé un Chrétien dont elle a eu un enfant, il y a vingt ans ou davantage. Interrogée par ce magistrat elle a répondu que son père Chrétien a embrassé l’Islam et qu’après sa mort elle est restée auprès de sa mère et demeurée Chrétienne. La conversion de son père, un mercenaire s’est produite en un lieu autre que celui où elle a vécu. Les voisins affirment que ce Chrétien ayant embrassé l’Islam est mort alors que sa fille n’était pas encore nubile.
Réponse. Elle doit être considérée comme Musulmane en tant que fille de Musulman à moins qu’elle ne produise une preuve testimoniale établissant le contraire. On l’y contraindra mais sans lui infliger la peine que mérite une renégate. »
(pp. 53-54)
Cordoue IX-Xe siècles. Ibn Lubâba.
« Le conseil des juristes de Cordoue, consulté, approuve la démolition d’une synagogue récemment édifiée à Cordoue. Les tributaires, Juifs et Chrétiens, ne peuvent édifier d’églises ni de synagogues dans les villes musulmanes au milieu des Musulmans. [...] »
(pp. 55)
Cordoue Xe siècle. Ibn Zarb.
« Un jeune Juif de huit ans qui s’est converti ne sera pas retiré à la garde de sa mère et de son père. Une fois adulte, il sera invité à confirmer sa foi et en cas de refus on l’y contraindra par les coups. »
(p. 58)
Kairouan IXe siècle. Anonyme et Ibn Abî Tâlib.
« Un Juif s’habille comme les Musulmans et abandonne la mise qui le distingue d’eux.
Réponse. Il sera mis en prison, battu et promené ignominieusement dans les lieux habités par les Juifs et les Chrétiens pour l’exemple. Ibn Abî Tâlib a prescrit à l’un des cadis parmi ses subordonnés d’obliger Juifs et Chrétiens à porter leurs ceintures largement déployées sur leur robe pour qu’on les distingue bien, et si l’un d’eux monte à cheval, de l’en empêcher, de lui infliger vingt coups de fouet à nu, puis de le jeter en prison, et en cas de récidive de le battre durement et de l’incarcérer longuement. »
(p. 111)
LAGARDÈRE Vincent, Histoire et société en Occident musulman au Moyen Âge. Analyse du Mi’yâr d’al-Wansarîsî, Madrid, Casa de Velazquez, 1995.
http://histoire.fdesouche.com

Un « vivre-ensemble » en al-Andalus ?

La coexistence pacifique des trois communautés musulmane, chrétienne et juive en al-Andalus est l’un des mythes historiques entretenus par les politiques et idéologues promoteurs du « vivre-ensemble ». Dans une Europe comptant une forte minorité musulmane ne cessant de prendre du poids, présenter l’Islam comme pacifique et tolérant à travers l’exemple de l’Espagne médiévale, paraît nécessaire aux tenants du multiculturalisme.
Fdesouche Histoire publiera de temps à autres de petites brèves présentant des textes démontrant qu’en dehors de cercles privilégiés, la cohabitation entre les trois communautés religieuses en al-Andalus et plus généralement dans le monde musulman médiéval ne se fit pas dans la paix et l’harmonie mais dans l’intolérance. L’objectif à long terme est de créer une page, récapitulant ces brèves, constituée de citations d’historiens sourcées.
Les fatwas (décisions de justice) ont été jusqu’ici peu exploitées par les historiens dans l’analyse des sociétés musulmanes médiévales d’Occident. L’ouvrage de Vincent Lagardère, Histoire et société en Occident musulman au Moyen Âge, présente plus de 2000 fatwas – non commentées – issues du Kitâb al-Mi’yâr, corpus de consultations juridiques rendues par les juristes de l’Occident musulman médiéval compilé par le juriste maghrébin al-Wansarîsî (v. 1430-1508). Constituées de deux parties (la question et la réponse), certaines de ces fatwas permettent d’appréhender les rapports entre les différentes communautés religieuses. – Aetius
Cordoue IXe siècle. Ibn Muzayn.
« A un Musulman qui a acheté un vêtement chrétien on dit de ne pas faire la Prière en l’ayant sur lui. Il répond ne pas avoir eu connaissance de cet interdit.
Réponse. S’il n’a pas eu connaissance du fait que ce vêtement était chrétien ou qu’un Chrétien l’avait touché, son ignorance n’entraîne pas qu’il doive le rendre au vendeur, tout comme il est tenu de garder un esclave présentant un vice qu’il déclare avoir ignoré avant l’achat. »
(p. 168).
Espagne XIVe siècle. Abû Abd allâh Muhammad al-Haffâr (maître andalou de Muhammad b. Marzûq).
« Un Juif tributaire excipe à l’encontre d’un Musulman, de trois titres l’un vieux de quinze ans et les deux autres de onze. Il lui réclame un reliquat, dont il prétend être créancier, de chacun de ces trois engagements. Le Musulman soutient qu’il s’en est totalement acquitté. Doit-on admettre sa déclaration, lui faire prêter serment et le tenir quitte vu la longueur du laps de temps écoulé ou, au contraire, ne tenir compte que de son dire s’il produit une preuve testimoniale ?
Réponse. Les Juifs ont l’habitude de considérer comme licite de gruger les Musulmans. On ne laisse généralement pas son bien pendant longtemps entre les mains d’un autre, à plus forte raison quand il s’agit d’un Infidèle ayant affaire à un Musulman. Les juristes estiment que les règles du droit sont retournées contre tout prévaricateur et injuste notoire. Aussi, celui qui revendique un droit à l’encontre d’un homme de cette espèce n’a qu’à prêter serment pour obtenir satisfaction. Dans le cas présent on suit la règle inverse et c’est ainsi qu’on doit trancher les affaires dans lesquelles sont impliquées des Juifs. Le Musulman devra donc jurer qu’il s’est acquitté envers le Juif et dès qu’il aura prêté serment, le droit du Juif tombera. »
(p. 186).
LAGARDÈRE Vincent, Histoire et société en Occident musulman au Moyen Âge. Analyse du Mi’yâr d’al-Wansarîsî, Madrid, CSIC, 1995.
A suivre.

Un « vivre-ensemble » dans l’Occident musulman médiéval ? (2)

La coexistence pacifique des trois communautés musulmane, chrétienne et juive en al-Andalus est l’un des mythes historiques entretenus par les politiques et idéologues promoteurs du « vivre-ensemble ». Dans une Europe comptant une forte minorité musulmane ne cessant de prendre du poids, présenter l’Islam comme pacifique et tolérant à travers l’exemple de l’Espagne médiévale, paraît nécessaire aux tenants du multiculturalisme.
livre Lagardère occident musulman
Les fatwas (décisions de justice) ont été jusqu’ici peu exploitées par les historiens dans l’analyse des sociétés musulmanes médiévales d’Occident. L’ouvrage de Vincent Lagardère, Histoire et société en Occident musulman au Moyen Âge, présente plus de 2000 fatwas – non commentées – issues du Kitâb al-Mi’yâr, corpus de consultations juridiques rendues par les juristes de l’Occident musulman médiéval compilé par le juriste maghrébin al-Wansarîsî (v. 1430-1508). Constituées de deux parties (la question et la réponse), certaines de ces fatwas permettent d’appréhender les rapports entre les différentes communautés religieuses.
Cordoue IXe siècle. Ibn Habîb.
« Un homme laisse un silo ouvert et un porc y tombe et meurt. Peut-on vendre le blé qu’il renferme à un Chrétien ?
Réponse. On ne peut le vendre ni à un Chrétien ni à un Musulman. Son propriétaire ne doit ni le semer ni en tirer profit et il lui faut empêcher que les Chrétiens n’en profitent. »
(p. 168).
Cordoue IXe siècle. Yahyâ b. Yahyâ.
« La maison de tout marchand de vin doit être brûlée. »
(p. 52)
Kairouan Xe-XIe siècles. Al-Qâbisî.
« Un Musulman a un voisin juif qui a été élevé au milieu des Musulmans. Ils se rendent des services et quand ils se rencontrent sur un chemin contigu, ils échangent des propos et sourient. Cet homme déclare : « Allâh connaît ma haine des Juifs, mais j’ai un doux caractère ». Que penser de sa conduite ? Quand les Juifs vous saluent, comment faut-il leur répondre ?
Réponse. Il vaut mieux ne pas fréquenter les gens qui n’ont pas ta religion. Tu peux rendre service à un voisin tributaire [càd Juif ou Chrétien] et lui parler avec gentillesse, mais sans déférence. S’il te salue en disant « Que le salut soit sur toi », réponds-lui « sur toi » sans rien ajouter et tu n’as pas besoin de ses nouvelles ni de celles de sa maisonnée. Conduis-toi envers lui comme on doit le faire envers un voisin, mais avec une certaine réserve. »
(p. 464). [phrase soulignée par la rédaction]
Fès XIVe-XVe siècles. Isâ b. Allâl Al-Kutâmî Al-Masmûdî (cadi de Fès, v. 1420).
« Si un seul tributaire nuit aux Musulmans tous les autres perdent toute protection ; leurs biens sont pris et assimilés au butin soumis au quint ; les biens de provenance inconnue reviennent au trésor public dont l’inspecteur s’occupera. »
(p. 47).
LAGARDÈRE Vincent, Histoire et société en Occident musulman au Moyen Âge. Analyse du Mi’yâr d’al-Wansarîsî, Madrid, Casa de Velazquez, 1995.

samedi 13 avril 2013

Lyautey ministre de la Guerre

La plupart des biographes de Lyautey ont été en général fort sobres au sujet de son court passage au gouvernement en qualité de ministre de la Guerre. Peut-être ont-ils pensé que cet épisode, dont la durée n'a pas excédé onze semaines, de fin décembre 1916 à mi-mars 1917, n'offrait dans une existence par ailleurs si riche et si bien remplie qu'un médiocre intérêt. Ou bien, cette brève période d'une grande carrière ayant constitué en somme un échec, convenait-il de ne point s'y appesantir. Erreur. La réussite ou l'échec dans la vie d'un homme n'ont point de signification majeure : il y a des échecs qui grandissent et des réussites qui déshonorent. En l'espèce, l'éphémère participation de Lyautey à un gouvernement métropolitain à un moment critique de la guerre de 1914 est très riche d'enseignements et projette une nouvelle clarté sur les qualités essentielles qui, si les circonstances s'y fussent prêtées, eussent fait de Lyautey un merveilleux conducteur de peuple.
Premières déceptions
La fin de l'automne 1916 et le début de l'hiver qui suivit marquait dans le déroulement de la Première Guerre mondiale une sorte de point mort, une phase d'attente avant l'ouverture indécise d'un nouveau chapitre. Un cauchemar, celui de Verdun, avait été clos au prix de sacrifices et d'un effort intenses. Après cette flambée d'héroïsme et cette affreuse hémorragie, quelle direction nouvelle fallait-il imprimer à cette guerre qui durait, s'invétérait comme un mal chronique dont on ne pouvait concevoir la fin ?
Le pays s'inquiétait. Chantilly s'endormait dans la sérénité olympienne d'un petit univers bureaucratique et clos : Plutarque commençait à mentir. Lourd de ses vingt-trois membres, le gouvernement sous la direction fluente de Briand était divisé, mal informé, impuissant à imprimer à la guerre une impulsion efficace et des impératifs méthodiques. L'opinion publique voulait qu'on sortît de l'immobilisme, réclamait des initiatives, s'énervait : Clemenceau lui prêtait sa voix.
Après des débats houleux à la Chambre, Briand obtint la confiance traditionnelle, mais assortie d'une mise en demeure de remanier son ministère pour en faire un organisme d'action. Il fallait donc choisir un ministre de la Guerre qui, après l'interrègne falot du général Roques, eût le prestige et l'autorité d'un Galliéni, prestige d'autant plus nécessaire qu'on allait démanteler la citadelle de Chantilly en substituant à son omnipotence dans la conduite de la guerre celle d'un Comité de Guerre composé, à l'exemple britannique, des ministres des Affaires étrangères, de la Guerre, des Finances et de l'Armement (celui-là nouvellement institué) et qu'on envisageait la nomination en qualité de commandant des Armées du Nord et de l'Est d'un nouveau généralissime effectif, tout en laissant à Joffre son titre assorti de celui de conseiller technique militaire du gouvernement.
Deux grands coloniaux dans la période initiale de la guerre avaient conjuré le désastre : Joffre et Galliéni. On compléta la trinité des coloniaux en recourant à Lyautey, et malgré certaines hésitations, en dépit de quelque pressentiments peut-être, le constructeur du Maroc ne pouvait pas ne pas répondre à l'appel pressant qui lui était adressé.
Mais d'entrée de jeu, certains procédés le surprirent et le froissèrent. C'est ainsi qu'il apprit par l'Agence Havas, sans en avoir été au préalable averti, que le Département de la Guerre n'aurait désormais plus sous son contrôle la direction de l'armement et des fabrications de guerre ni celle des transports et du ravitaillement. « On m'offre un ministère amputé », télégraphiait-il de Rabat. Aussi réservait-il son acceptation définitive après examen sur place de sa véritable situation au sein du gouvernement.
À l'arrivée à Paris, nouvelle déception. L'amiral Lacaze, intérimaire, a déjà investi le général Nivelle des fonctions de généralissime à la tête des Armées du Nord et de l'Est. Lyautey fut très contrarié de n'avoir eu aucune part à la prise d'une telle décision. La résolution complémentaire de créer au profit de Joffre le poste de conseiller technique du gouvernement le choquait également. L'état-major de ce conseiller technique n'allait-il pas entrer en conflit avec celui du ministre, et ce dernier, au demeurant, n'était-il point, en fait, le véritable et naturel conseiller du Comité de Guerre ?
Avant même d'avoir pris le moindre contact rue Saint-Dominique, Lyautey s'installa chez lui rue Bonaparte passablement hérissé, décidé à n'entrer en fonctions que sous bénéfice d'inventaire. Il fallait à tout prix calmer, apprivoiser ce pur-sang qui n'admettait guère la longe et qui déjà se cabrait... Philippe Berthelot, envoyé en éclaireur par Briand, accourut pour porter les premiers apaisements. La logique persuasive et le prestige lorrain de Poincaré, la caressante et cordiale bonhomie de Briand firent le reste. Le gouvernement comptait sur la camaraderie coloniale nouée à Madagascar pour atténuer la mauvaise humeur de Joffre qui parlait de se retirer sous sa tente. Lyautey avec un tact parfait réussit à faire accepter au vainqueur de la Marne un « modus vivendi » honorable.
De son côté, Lyautey finit par acquiescer à la réduction des attributions naguère dévolues à son département en cédant au caractère impérieux des nécessités nouvelles qui commandaient la mise au jour de deux ministères supplémentaires, celui du Ravitaillement et des Transports confié à Herriot et celui de l'Armement assumé par Albert Thomas, avec de part et d'autre deux sous-secrétaires d’État, Claveille et Loucheur. Il comprit, en outre, que le rôle du ministre était d'administrer l'armée et de pourvoir à ses besoins avec l'assistance de ces deux organismes et que la conduite politique de la guerre relevait du gouvernement qui fixait ses buts, le généralissime étant affecté à la conduite technique des opérations. Il reconnut enfin qu'il n'avait aucune prévention personnelle à l'endroit de Nivelle et qu'il l'attendait à l'œuvre et tout d'abord à l'exposé de ses conceptions.
« On va sacrifier des milliers de personnes pour rien… »
En fait, dès le lendemain de ses entrevues avec Poincaré et Briand, Lyautey reçut, toujours rue Bonaparte, la visite de Nivelle qui venait prendre contact et lui remit un petit papier résumant l'économie de ses projets. Lyautey ne manifesta point d'opinion, mais, relate Wladimir d'Ormesson, auteur d'un « Auprès de Lyautey » (dont il avait été l'officier d'ordonnance au Maroc) paru en 1963 chez Flammarion, « après le départ du général Nivelle, il donna de multiples signes d'agacement, d'impatience. On sentait qu'entre le généralissime et lui "ça n'avait pas collé" ».
Le 1er février 1917, les choses devaient d'ailleurs se gâter quand le colonel Renouard, mandaté par le GQG, vint exposer au ministre, dans tous ses détails, le fameux plan Nivelle.
André Maurois avait déjà donné une version dramatique de l'entrevue de Lyautey avec cet officier qui avait travaillé sous ses ordres dans le Sud-Oranais. Figé dans l'attitude que lui imposait la mission dictée par son chef du moment, il ne répondait rien aux objurgations de Lyautey qui, bouleversé par la communication dont il venait de prendre connaissance, lui demandait d'homme à homme, sous le sceau du secret, quel était son sentiment sur le document entre ses mains : « Allons, voyons, mon petit Georges, regarde-moi droit dans les yeux... Remets-toi un instant dans la peau de l'officier d'ordonnance d'Aïn-Sefra et dis-moi la vérité... Que penses-tu de tout cela ? » Alors le colonel abandonna son masque et se mit à pleurer : « Mon général, dit-il tout bas, je pense comme vous... »
Le surlendemain de l'entrevue avec le colonel Renouard, dans le train qui menait le général et sa suite sur le front belge pour une visite auprès du roi, Lyautey se retrouve avec M. d'Ormesson, qui témoigne : « Son courrier fait, Lyautey se mit à tourner en rond dans l'étroit wagon comme un écureuil dans sa cage. Cela lui arrivait parfois et c'était toujours le signe d'une grande émotion. Tout d'un coup il éclata. Il était au bord de la crise de nerfs. Il me dit - parce qu'il avait besoin de parler, de s'extérioriser : « Vois-tu, mon petit, c'est affreux... Je suis sûr, sûr, sûr... Je le sens, je le sais. C'est du « Kriegspiel », cela ne tient pas debout, c'est insensé, je l'avais pressenti du premier jour. Mes conversations avec Nivelle ne faisaient que me confirmer dans mes craintes, maintenant il n'y a plus le moindre doute dans mon esprit. J'ai compris, je suis sûr, sûr, sûr que je ne me trompe pas... Avant même de savoir ce que je sais à présent, j'avais fait part de mes anxiétés à Poincaré, à Briand... Ils me répondent toujours la même chose : « Cela ne vous regarde pas... Vous n'êtes pas chargé des questions militaires... Vous n'avez pas la responsabilité... Au surplus vous venez du Maroc... Vous n'avez pas manié de grandes masses... Vous n'avez pas l'expérience qu'ont nécessairement acquise ceux qui ont commandé sur le Front de France... » C'est peut-être vrai d'ailleurs... Peut-être Nivelle a-t-il raison ? Voit-il juste ? Peut-être ai-je tort ? Et pourtant non, non, non, je suis sûr que mon instinct ne me trompe pas... Je n'en peux plus d'assister aussi impuissant, désarmé, absorbé par des besognes stupides ou sans importance quand j'ai la conviction qu'on va sacrifier des milliers de personnes pour rien ; quand j'ai la certitude que la guerre n'est pas menée sérieusement ; que ce n'est pas comme cela qu'il faut agir ; qu'on perd un temps précieux, que nous sommes au trentième mois de la guerre et que la France était déjà saignée à blanc… » Lyautey était en proie à une véritable crise de désespoir. Il ne pouvait plus se contenir. »
Qu'on nous pardonne cette longue citation mais elle est capitale. Lyautey avait vu juste. Son don d'intuition, son sens critique s'insurgeaient contre l'élucubration dans l'abstrait, fondée sur le mépris de l'ennemi et la surestimation des forces propres dont on dispose, d'un de ces stratèges à plan (et rata-plan), imbus d'une immense satisfaction d'eux-mêmes et d'une obstination correspondante qui les font s'engager dans l'erreur et, c'est le pire, en dépit du résultat désastreux qui en est le fruit, persistent à soutenir qu'eux seuls avaient raison et que les faits seuls en l'occasion avaient tort. De récents conflits ont montré que l'espèce de ces dangereux va-t-en-guerre n'est pas éteinte.
En dehors des conseils et des audiences, des visites de parlementaires venus l'entretenir de petites histoires de leurs circonscriptions, recommandations ou passe-droits à rétablir affectant leurs électeurs, de colloques avec des généraux peu perméables, Lyautey devait faire face à tout moment à de menus accrochages ou obstacles répétés qui l'accablaient.
Afin de discuter de la conduite des opérations, la Chambre voulait une fois de plus instituer une séance secrète. Lyautey insista près de Briand pour que le gouvernement s'y opposât. L'aviation était encore une arme à ses débuts ; on ne pouvait étaler son programme de création, les problèmes délicats s'y rapportant, devant six cents parlementaires sans risque d'indiscrétion. Des dirigeants allemands ne s'étaient-ils pas vantés auprès de certains neutres d'avoir en main les comptes-rendus complets des débats en comité secret très peu de temps après les séances ? Briand avait pour méthode de ne point s'opposer de front à ses ministres ; quitte à « attendre et voir » et à en faire ensuite à sa tête. Il se déclara d'accord avec Lyautey. Fort de cette assurance, celui-ci partit pour Londres où une importante conférence interalliée allait avoir lieu. Briand, qui devait en faire partie, se récusa au dernier moment en raison du climat politique orageux qu'il convenait, assurait-il, de surveiller de près.
À son retour de Londres, le 14 mars, Lyautey, se rendant au Quai d'Orsay, y apprit que Briand n'avait pu résister à la pression parlementaire et se trouvait forcé d'accepter le comité secret. Il s'inclina, mais, durant le déroulement des débats, resta muet pour marquer sa réprobation, laissant s'expliquer les officiers désignés en qualité de commissaires du gouvernement.
Il ne prit la parole qu'à la reprise de la séance publique. Mais, voulant démonter l'inopportunité d'une telle procédure, il déclara tout à trac au début de son discours que cette méthode fâcheuse « exposait la Défense nationale à des risques pleins de périls ». La suite est souvent racontée. Aussitôt tumulte indescriptible, concert d'interruptions, clameurs. Malgré les efforts de Deschanel qui tentait d'apaiser la tempête, Lyautey ne put continuer, gagna la sortie. Le soir même, il démissionnait. Briand, pendant l'algarade, était resté immobile à son banc sans intervenir. Le départ de Lyautey allait entraîner d'ailleurs la chute du cabinet tout entier.
M. d'Ormesson se demande à la fois comment Lyautey avait pu commettre une telle faute de tactique oratoire et pourquoi ce manque d'adresse avait entraîné un tollé aussi violent. Il est bien certain qu'enrobée dans le cours ou à la fin d'un discours par ailleurs plein de bon sens et de vues saines et justes, d'après le texte qui nous en a été conservé, et que la Chambre ne devait pas connaître, la phrase incriminée aurait peut-être soulevé des « mouvements divers » mais que, survenant en guise d'exorde alors que l'attention de l'auditoire n'était pas encore émoussée, mais au contraire toute tendue, elle cinglait de front l'amour-propre à vif de l'assemblée nerveuse. La vérité est qu'il y avait, dans les couloirs et sur les travées de la Chambre, un climat défavorable à l'endroit de Lyautey alors même qu'il avait su plaire aux parlementaires ayant eu directement affaire à lui.
Lyautey avait ramené du Maroc ses fidèles immédiats, militaires de métier, gens du monde mobilisés, agents de la Carrière, tous hommes jeunes, certains bien titrés dans l'armoriai et convaincus de son génie. Du côté de Lyautey, aucune mégalomanie, pas de trace d'auto-mysticisme le transformant à ses yeux propres en oint du seigneur appelé par un décret nominatif de la Providence à s'identifier à la France, mais simplement, en une passe difficile de son histoire, le désir simple et puissant de la servir de toute la force de son intelligence et de son expérience. Un Lorrain patriote, sans croix de Lorraine.
Malheureusement ni l'un ni les autres ne connaissaient les milieux parlementaires, leur susceptibilité touchant leurs privilèges et leur méfiance vis-à-vis d'un soldat prestigieux, mais considéré comme réactionnaire, entré dans leurs jeux par la bande.
« Je me meurs de la France »
Les quelques semaines passées par Lyautey au ministère ne furent pourtant pas inutiles. Il fit preuve de clairvoyance non seulement dans l'examen du plan Nivelle qu'il déplorait et dont il fut impuissant à empêcher l'exécution qui devait confirmer ses craintes, mais encore dans les conférences interalliées de Rome et de Londres où il plaida chaleureusement la réorganisation du commandement dans le sens d'une unité étroite et solidaire que Clemenceau un peu plus tard devait faire aboutir.
Les décisions primordiales dans la conduite de la guerre prises tour à tour par Painlevé et Clemenceau, Lyautey en traça le chemin. Ce fut dans ces deux ministères que le ministère Lyautey porta ses fruits. « Son échec, dit M. d'Ormesson dans une excellente formule, fut un effort prématuré. » Ajoutons : fécond et décisif.
Il n'y eut pourtant que le maréchal Pétain pour rendre pleinement justice à l'action de Lyautey durant son ministère. Ministre de la Guerre à son tour en 1934, le jour des obsèques nationales du maréchal Lyautey, le vainqueur de Verdun déclara : « Dans une claire notion des exigences de l'heure, Lyautey comprit tout de suite qu'il fallait aux armées alliées un chef suprême, faute de quoi les efforts les plus héroïques resteraient vains et dispersés. C'est à la propagation de cette idée, à la réalisation de la concentration nécessaire des volontés et des moyens qu'il se consacra tout entier. Pour cela, il s'efforça de réunir dans ses mains, comme il l'avait toujours fait, toutes les ressources, toutes les forces, toutes les responsabilités. »
Après cette expérience avortée, en dépit des efforts de quelques semaines durant lesquelles l'imagination constructive et réaliste de Lyautey s'était heurtée à un bloc infranchissable, le retour au Maroc fut pour lui celui d'un prince exilé qui retrouve son royaume. Loin des contraintes et des résistances occultes ou déclarées, le chef respirait à nouveau, s'épanouissait à l'aise dans un cadre qui était le sien car il l'avait formé.
Cependant, il resta désormais dans l'âme de Lyautey une blessure secrète. Un ressort était atteint, qui ne fut jamais entièrement retendu. Introduit pour la première fois au sein d'un gouvernement dans une époque dramatique, Lyautey s'était cru capable, confiant en sa "baraka", de réaliser un haut dessein, s'il était appelé un jour à tenir la barre : la visée de redresser la destinée de son pays qu'il sentait depuis longtemps pleine de périls et d'incertitudes. Idée exempte chez lui de tout appétit de pouvoir pour le pouvoir, unique goût de rénover et de construire. Victime des circonstances et des hommes, il avait dû à jamais cesser de caresser la chimère d'une telle entreprise. Il en conçut une amertume qui le poursuivait sans cesse pendant sa vieillesse. Il n'avait pu donner sa mesure sur un théâtre plus vaste que celui du Maroc. Il n'avait plus foi en son étoile.
« J'ai raté ma vie », répétait-il souvent. Aveu poignant, injustifié, chez cet homme comblé d'honneurs, le dernier des grands proconsuls à l'apogée de notre Empire. Dans ces années 1930 qui marquèrent à la fois la fin de l'après-guerre de 14-18 et où commença l'avant-guerre de 1940-1944, voyant grandir la montée des périls, il ajoutait : « Je me meurs de la France. » Il mourut le 27 juillet 1934.
« Mon pays me fait mal », devait aussi dire dans sa prison, dix ans plus tard, et à la veille d'être fusillé, pressentant les horreurs en cours et à venir de la Libération, un jeune écrivain ardent et noble que Lyautey, s'il avait tenu un tel sort entre ses mains, n'aurait jamais fait mourir.
C'est une des mélancolies de l'histoire que d'y voir surgir des hommes comme Lyautey marqués pour un grand destin de conducteur ou de réformateur et qui n'ont pu l'accomplir parce qu'ils sont venus trop tôt ou trop tard, enfin pas au moment.
Frédéric BARTEL. Écrits de Paris décembre 2010

vendredi 12 avril 2013

Calendrier de Coligny – Système de datation d’inspiration druidique

Calendrier de Coligny
Système de datation d’inspiration druidique
Nous sommes en l’an 4386 (2012-2013, ère vulgaire) et cette datation est issue du calendrier de Coligny découvert en 1897 dans un champs près des villages de Verpoix et Charmoux-en-Coligny sur la communes de Coligny dans le département de l’Ain. 
Calendrier de Coligny
(cliquer sur l’image)
Il existe au moins trois systèmes de datation d’inspiration druidique. Le premier se réclame d’une tradition bardique galloise fait remonter l’ère druidique en 2373 avant Jésus-Christ. L’année gauloise MMMMCCCLXIIII (4374) chevaucherait donc nos années 2000 et 2001. Ce système est celui qui parait le plus crédible et c’est donc lui que j’ai utilisé pour l’applet. Par contre, les cycles trentenaires et quinquennals ne semblent avoir débuté qu’en 855 avant Jésus-Christ, c’est à dire l’année gauloise MDLXVIIII (1569).
Le calendrier de Coligny est un calendrier luni-solaire qui présente 5 années de 12 mois de 29 ou 30 jours. La journée gauloise se compose d’une nuit suivie d’un jour, cette durée se nomme « latis » (pl. « lates »). Le changement de date intervient au coucher du soleil. Les mois sont divisés en deux quinzaines et à chaque jour correspond un trou, où l’on place une goupille pour indiquer la date. L’ajout de deux mois supplémentaires est nécessaire pour le faire coïncider avec le calendrier solaire, à la fin d’une période de 30 ans, période qui correspond à un « siècle » celtique. Pour certains, le mot « atenoux » semble désigner la pleine lune, mais Pline l’Ancien indique que les Gaulois démarrent leur mois le sixième jour de la lune montante, ce qui correspond au premier quartier ; « atenoux » étant situé 15 jours plus tard, il indiquerait plutôt le dernier quartier. « matu » et « anmatu » indiquent certainement les périodes (jours & mois) fastes et néfastes.
Les douze mois avec leur durée et leur attribut sont : Samonios (30 jours, matu), Dumanios (29 jours, anmatu), Riuros (30 jours, matu), Anagantios (29 jours, anmatu), Ogroniv (30 jours, matu), Cutios (30 jours, matu), Giamonios (29 jours, anmatu), Simivi Sonnios (30 jours, matu), Equos (30 jours, anmatu), Elembius (29 jours, anmatu), Aedrinnis (30 jours, matu), Cantlos (29 jours, anmatu) ; auxquels il faut ajouter les deux mois supplémentaires : le premier, (entre Cantlos et Samonios, 30 jours, matu), dont nous ignorons le nom, son en tête n’ayant pu être reconstitué complètement (certains le nomment d’après le dernier mot retrouvé sur sa colonne : Quimon) et Ciallos (entre Cutios et Giamonios, 30 jours, matu).
On remarque que les mois de 29 jours sont tous notés « anmatu » et que les mois de 30 jours sont notés « matu », sauf celui d’Equos. Mais dans le calendrier de Coligny, on n’a retrouvé que 3 de ses occurrences (sur 5), d’où l’hypothèse émise en 1924 par l’Irlandais MacNeill qu’il puisse avoir comporté 28 jours sur les 2 mois manquants : ce comput aurait l’avantage de donner un lustre de 1831 jours, très proche des 62 lunaisons de 1830,89 jours.
En ce qui concerne l’année tropique, on compte un retard de 4,789 jours par lustre de 5 ans (5×365,2422 – 1831), qui aboutissent à un écart de 28,734 jours par siècle de 30 ans : le siècle gaulois pourrait alors se marquer par l’absence d’un des 2 mois intercalaires de 30 jours pour rétablir l’alignement avec le soleil, ce qui s’accorderait avec l’inscription « sonnocingos » (traduite par « course du soleil », d’après les racines « *son » : « soleil » et « *cing » : course, marche, retrouvée dans « Vercingétorix ») sur le second mois intercalaire.
La fête de Samain ou Trinoxtion samoni (les « Trois nuits de Samonios »), située approximativement le 1er novembre , marque le début de l’année liturgique celtique.
La répugnance des druides à consigner leur savoir par écrit indique un contexte gallo-romain, et l’on retient la fin du IIe siècle après Jésus Christ pour la date de fabrication du calendrier. Sa complexité dénote de bonnes connaissances astronomiques, ainsi qu’une lente élaboration.
Détails du calendrier de Coligny
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Détail du calendrier de Coligny
 
Statue en bronze et calendrier gaulois trouvés à Coligny dans l'Ain en 1897, Ier s.
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Statue en bronze et calendrier gaulois trouvés près de Coligny dans l’Ain en 1897, visibles au musée gallo-romain de Lyon
La datation bardique galloise est celle qui épouse au plus près la chronologie de l’Oera Linda Boek. Le bouquin fondamental à ce sujet est « Survivors of the Great Tsunami » d’Alewyn Raubenheimer, malheureusement toujours pas traduit en français. 855 avant Jésus Christ nous rapproche plutôt des calendriers étrusques. Nous devons être en l’an 4386. Puisse-t-il être héroïque et magique. En remontant dans le temps comme dans une simulation au planétarium, on devrait voir les étoiles danser.

Découverte d'un cimetière de guerriers Gaulois à Buchères



Plus de 2.200 ans après leur inhumation dans une nécropole gauloise, guerriers à épée de fer et femmes portant torque et fibules en bronze ont revu le jour grâce à des fouilles préventives menées près de Troyes, à l'est de Paris.
C'est dans la boue d'un chantier géant que cette découverte rare a été effectuée voici seulement quelques semaines par des équipes de l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap).
Sur une trentaine de tombes identifiées sur place, la moitié environ a déjà été fouillée et a révélé cinq guerriers en armes, ainsi que des femmes portant des bijoux caractéristiques de la culture de la Tène ancienne (4e et 3e siècles avant Jésus-Christ), une époque d'importantes migrations celtiques.¢
La présence d'une nécropole gauloise est surprenante à cet endroit, alors qu'aucune trace de grand peuplement urbain n'est recensée dans cette zone.
Selon les archéologues, ce site a probablement été choisi parce que de nombreux enclos funéraires datant de l'âge du Bronze (-2200 à -800 avant notre ère) s'élevaient déjà sur place, des tertres alignés sur au moins deux kilomètres. "Ils devaient constituer des marqueurs du paysage, visibles de très loin" dans ces plaines, explique Cécile Paresys, archéologue de l'Inrap.
Si certaines tombes ont déjà été vidées pour éviter que les objets et ossements qu'elles renfermaient ne soient trop abîmés par la pluie, d'autres abritaient encore jeudi leurs occupants lors d'une visite organisée pour des journalistes.
L'impressionnant squelette d'un grand guerrier, épée au côté, le fer de sa lance encore visible près du crâne, y côtoie celui d'une jeune femme, inhumée après lui. Contrairement à l'homme qui se contente de bracelets de fer, la Gauloise porte un "torque à tampons" et un bracelet à joncs serpentiforme, tous deux en bronze. Des bijoux caractéristiques, comme les fibules (agrafes à vêtement), qui permettent de dater les tombes entre 325 et 260 avant JC.
Il toutefois difficile de faire parler ces morts et leurs possessions avant une quelconque analyse.
Spécialiste du "mobilier métallique", Émilie Millet devra d'abord les enduire avec une colle spéciale et de la gaze pour les consolider avant de les extraire des sépultures. Ils seront ensuite passés aux rayons X, puis sablés par un restaurateur pour enlever la corrosion et dévoiler l'objet originel.¢

Les "idées positives" et la Révolution de Charles Maurras

En publiant L’’Ordre et le Désordre en 1948, Charles Maurras dresse un réquisitoire sévère contre la Révolution française. L’’ouvrage, qui compte une soixantaine de pages, comporte cependant quelques nuances : « Nous ne nions pas le mal du passé, ni le bien du présent. » Pour l’’auteur, qui compare république et monarchie, la question qui se pose est simplement de savoir quel régime a rendu la plus grande somme de services à la France.
Sa démonstration débute par cette affirmation : « Une seule chose importe : le vrai. » Mais qu’’est-ce qu’’une idée vraie ? C’’est « une idée que les faits de la vie ou confessent ou confirment », qui « ne conduit pas nécessairement au réel », mais qui « écarte l’’impossible ». Pour distinguer le vrai du faux, c’’est la raison qu’’on prendra pour arbitre. Comme les gens du dix-huitième siècle ? Pas tout à fait. Selon Maurras, « tout en invoquant la raison », ceux-ci « eurent le tort de raisonner peu et fort mal ».
Du bon usage de la raison
Peut-être avaient-ils accordé une confiance trop grande à la liberté ? Certes, elle est utile ; « la curiosité et la tolérance, l’’hospitalité de l’’esprit » sont même indispensables : « Consentir au malaise de la surprise, en extraire une joie vivace, désirer la secousse de l’’inconnu, aimer à se trouver désorienté et perplexe [...] c’est la préface nécessaire de tout mouvement méthodique de la raison. » L’’esprit de liberté présente néanmoins un tort essentiel, celui de « prétendre suffire à tout et tout dominer », alors qu’« 'il n’’est qu’’un commencement ». En effet, « les purs flambeaux de la Liberté » « ne feront jamais distinguer le principal ou le secondaire, l’’antécédent ou le conséquent, le préférable ou le postpossible ».
Aussi, « si l’’on veut remuer et vivre, il faut sortir de cet état de liberté comme on sort de prison ». « Il faut adopter un principe et s’’en tenir à lui. Ce n'’est pas pour anéantir toutes les idées différentes, c'’est pour les composer autour de leur centre normal, pour les ranger et les graduer... »
User ainsi de la raison, « ce n’’est point faire preuve d’’individualisme mais du sentiment opposé ; c’’est se réclamer de principes également communs, non seulement aux hommes, mais à tous les esprits, qu’’ils habitent Mars ou la Lune »… C’’est d’ailleurs « en appliquant ces principes supérieurs aux données empiriques de la vie politique » que « d'’exercés dialecticiens ont, de siècle en siècle, établi l’’ensemble de ces idées positives, qu’’on peut aussi nommer vérités empiriques ».
La méthode étant définie, il convient non pas de « rêver la Constitution la plus "idéale" », mais de chercher « qu’elle serait la plus utile », avec l’’idée que « la saine politique se subordonne à l’’intérêt de la communauté politique réelle la plus étendue et la plus résistante ». « Nous disons réelle car il s’’agit d’’intérêts déjà existants […] Nous disons la plus étendue, parce qu’’il s’’agit de trouver une loi applicable au plus grand nombre de cas. Mais nous ajoutons cette condition de plus résistante pour bien spécifier de qu’elle sorte de réalité il s’’agit ; une coalition, une alliance, souvent même une confédération ne sont pas de ces réalités politiques supérieures dont nous parlons. »
La réalité nationale
Voilà pourquoi la nation est au cœœur de nos préoccupations. Son unité, qui « reste pour nous le plus nécessaire de tous les biens », s’’inscrit dans l’’histoire. À « la souveraineté de dix millions d’’électeurs français représentée par des bulletins de vote ou par des élus », on opposera donc « l’’autorité d’’un milliard de Français morts et d’’un milliard de Français à naître représentés, ceux-là, par la Maison de France et par le chef de cette Maison ». À en croire quelques-uns, « pour faire du nouveau qui fût excellent, il suffirait de casser du vieux ». Même si « la vraie tradition est critique », ils oublient que « la durée est le fruit des épreuves de l’expérience : grave indice du vrai et du bien ».
Fort de cet enseignement, quel objectif faudra-t-il poursuivre ? Il ne doit être placé « ni dans l'’égalité, ni dans l'’inégalité de qui que ce soit » ; « l’’objectif idéal des sociétés, c'’est leur prospérité générale ». « L’’inégalité humaine est un fait. L’’égalité n’’en est pas un. Il faut mettre de l’’égalité en certains objets. Il ne faut pas en mettre en tout. Voilà l’’essentiel de notre doctrine. »
Maurras précise que « le seul État français qui ait le sens commun comporte au centre un roi puissant, à la périphérie des organisations autonomes ». « En effet, notre État doit être fortifié tout autant que limité et limité tout autant que fortifié. Il faut sacrifier au génie de l’’autorité le ridicule verbiage du Parlement central ; il faut au, contraire, favoriser, aider, émanciper et réorganiser tous les corps, compagnies et communautés susceptibles de s’’exprimer par des assemblées locales, professionnelles ou religieuses »
Le despotisme de l’individualisme
Le constat est clair : sur un fondement individualiste, on « ne peut concevoir ni réaliser autre chose que le despotisme de l’’État ». « Cet État tient les personnes et les biens. Chacun se trouve seul contre l’’État, expression de tous... » « De l’’individualisme absolu à l’’Etat absolu, la chaîne est logique. Les événements ne s’’enchaînent pas moins que les idées, du régime de la Déclaration des droits de l’homme au régime de la terreur. »
Quelles leçons tirerons-nous de l’’histoire ? « Nous voyons à quel point la douceâtrerie humanitaire est contiguë au sectarisme sanglant. J’’en conclus qu’’il faut éviter cette douceâtrerie. Je conclus que le meilleur moyen d’’éviter 1793 sera toujours de s’’opposer à 1789. » Quant au roi, il servit si bien l’’intérêt de la France « qu’’après avoir fait la nation, il ne cessa de l’’étendre et de la fortifier ». La Restauration conforte Maurras dans ses convictions : « L’’État modèle […] est assez sage pour ne pas vouloir la guerre, mais assez fort pour ôter au monde l’’envie de la lui déclarer. Quel État français s’est trouvé dans ces conditions depuis 1789 ? […] Seuls répondent à la définition de l’’État suffisant, de l’’État juste, les trois règnes qui vont de 1815 à 1848. » La monarchie future y répondra à son tour !
Grégoire DUBOST L’’Action Française 2000 du 28 juillet au 24 août 2005
* Charles Maurras : L’'ordre et le désordre – Les "idées positives" et la Révolution. Éditions Self, 1948, 63 pages.

jeudi 11 avril 2013

Legio patria nostra

Le Figaro Magazine - 22/03/2013
Le 150e anniversaire du combat de Camerone sera fêté le mois prochain par la Légion étrangère. Les historiens se penchent à cette occasion sur cette prestigieuse institution militaire.
     Le 19 février dernier, le sergent-chef Harold Vormezeele, du 2e régiment étranger de parachutistes, était tué au nord du Mali. Engagé à la Légion étrangère en 1999, belge d’origine, il avait été naturalisé français en 2010. Le nom de ce soldat de 33 ans a rejoint la longue liste des morts au combat d’une des plus prestigieuses institutions militaires de la France.
     Avec leur képi blanc et leur pas lent, les légionnaires remportent un triomphe, à l’applaudimètre, lors du défilé du 14 Juillet. La littérature, de Pierre Mac Orlan à Jean des Vallières, le cinéma, de Un de la Légion (Christian-Jaque, 1936) à Diên Biên Phu (Pierre Schoendoerffer, 1991), sans compter la chanson (« Il était mince, il était beau, Il sentait bon le sable chaud, mon légionnaire ! », mélodiait Edith Piaf) n’ont cessé d’entretenir le mythe.
     À la fin du mois prochain sera fêté le 150e anniversaire de ­Camerone. Un combat qui, chaque année, est célébré comme le premier haut fait de la Légion. En 1862, Napoléon III veut fonder au Mexique un empire dont le trône est offert à l’archiduc Maximilien d’Autriche, frère de l’empereur François-Joseph. Un corps expéditionnaire est envoyé là-bas. Après un échec devant Puebla, les troupes françaises, ayant reçu du renfort, repartent à l’assaut au printemps de l’année 1863. L’offensive les mènera à Mexico le 7 juin. Mais auparavant aura eu lieu l’engagement de Camerone (Camarón en espagnol). Le 30 avril, près de ce village indien, à environ 60 kilomètres au sud-ouest de Veracruz, la 3e compagnie du Régiment étranger, repliée dans une hacienda en ruine, affronte pendant toute une journée, à un contre trente, pas moins de 2 000 soldats mexicains.
     À 9 heures, le siège commence. Le chef du détachement, le capitaine Danjou, officier qui a dix ans de Légion et plusieurs campagnes à son actif et qui porte une prothèse de la main gauche, fait promettre à ses hommes de tenir jusqu’à la dernière cartouche. Quand il est tué, à la deuxième heure de la bataille, les légionnaires ne cèdent pas. Vague après vague, les Mexicains attaquent. Sous un soleil de plomb, alors qu’ils n’ont rien à boire, les assiégés les repoussent chaque fois. Mais au fil du temps, leurs rangs s’éclaircissent. A 6 heures du soir, un ­assaut emporte les ultimes défenseurs de l’hacienda. Impressionné par l’incroyable résistance des légionnaires, le commandant mexicain force ses hommes à laisser la vie sauve à ce dernier carré. À la fin de la journée, sur un effectif initial de 61 officiers, sous-officiers et hommes du rang du côté français, il reste 15 hommes valides et 27 blessés : la 3e compagnie a perdu 70 % de son effectif. Mais les Mexicains comptent 300 tués et autant de blessés…
     Depuis, à la Légion, faire ­Camerone, c’est se battre jusqu’au bout, la mémoire de ce combat occupant la première place dans les traditions légionnaires. Dans un petit livre qui se lit d’un trait, l’historien ­André-Paul Comor raconte en détail les tenants et aboutissants de cet épisode glorieux (1). En 1865, la main articulée du capitaine Danjou a été retrouvée. De nos jours, cette relique, pieusement conservée, est mise à l’honneur lors des cérémonies ­célébrant l’anniversaire de ­Camerone, le 30 avril, au quartier général de la Légion, à Aubagne.
     Maître de conférences honoraire à l’IEP d’Aix-en-Provence, André-Paul Comor est un spécialiste reconnu de la Légion étrangère, à l’histoire de ­laquelle, avant ce Camerone, il avait déjà consacré trois livres. Et voici maintenant en librairie, avec une préface d’Etienne de Montety, directeur du Figaro ­littéraire et grand ami de la ­Légion, un remarquable ouvrage collectif, œuvre d’une soixantaine de collaborateurs dirigés par André-Paul Comor. Présenté sous la forme d’un dictionnaire, ce qui correspond à une ligne éditoriale de la collection « Bouquins », l’ouvrage ­décompose sous toutes leurs ­facettes l’histoire, les traditions et la culture de ces soldats en képi blanc qui font rêver les « fana mili » comme les amateurs d’aventures exotiques (2).
     Fondée par une ordonnance de Louis-Philippe, le 10 mars 1831, aux fins d’engager des étrangers dans l’armée française, coutume qui vient de l’Ancien Régime, la Légion participe à la conquête de l’Algérie. Sous Napoléon III, elle est engagée en Crimée, en Italie et au Mexique. Au Tonkin, en Tunisie, au Dahomey, à Madagascar, au Maroc, les légionnaires participent ensuite à la grande aventure coloniale. De Verdun à la Somme, ils combattent sur les fronts principaux de la Grande Guerre. A l’entre-deux-guerres, ils s’illustrent au cours de la guerre du Rif et contre les Druzes au Liban. En 1940, après avoir participé à la prise de Narvik, la 13e DBLE rallie la France libre, mais la plupart des autres unités restent fidèles au maréchal Pétain. En 1941, lors des ­affrontements franco-français de Syrie, les chefs se ménagent mutuellement au nom d’un principe sacré : « La Légion ne tire pas sur la Légion. »

Le style « para-Légion » marquera l’armée

     Viendront l’Indochine, Suez et l’Algérie. Certains régiments sont devenus des unités parachutistes, imposant un style (« para-Légion ») qui marquera plusieurs générations d’officiers. En 1978, le saut du 2e REP sur Kolwezi entre dans la ­légende.
     Aujourd’hui avec ses 7 000 hommes de 140 nationalités (20 000 hommes à l’époque de la guerre d’Algérie), la Légion, dont trois des onze régiments sont basés outre-mer, reste une des meilleures forces de projection de l’armée française.
     En ex-Yougoslavie, en Afghanistan, en Afrique, les légionnaires sont au rendez-vous de la mission qui leur est confiée. Jusqu’au sacrifice suprême : Français par le sang versé.
 Jean Sévillia http://www.jeansevillia.com
 (1) Camerone, 30 avril 1863, d’André-Paul ­Comor, Tallandier.
(2) La Légion étrangère. Histoire et dictionnaire, sous la direction d’André-Paul Comor, préface d’Etienne de Montety, Robert ­Laffont, « Bouquins ».

mercredi 10 avril 2013

Depuis les druides jusqu'à Byblos

Ce titre veut accrocher votre attention en reliant l'alphabet phénicien et notre chère langue française. J'essaierai de montrer un cheminement possible. Quoi qu'il en soit, les signes idéographiques, qui auraient pu mieux préciser les variations subtiles de la pensée celtique, furent délaissés. Une possibilité d'écriture disparue.
A contrario nous pouvons constater que les chiffres arabes ont un dessin unique ; ils se prononcent de multiples façons mais se comprennent très précisément par tous. Que serait notre monde s’il y avait la confusion des chiffres autant que celles des vocables ?
Quand nous regardons les moyens de communiquer entre les hommes, nous ne pouvons qu'être frappés par l'importance des signes muets. Un geste, une mimique, une attitude sont nos premiers dialogues. En fréquence, en importance, ils sont beaucoup plus nombreux que tout autre moyen d'expression. Il semblerait même qu'avant d'arriver à l'oral, il y ait l'image.
Cette proposition visuelle faite à l'ensemble du groupe est autre que celle de la parole ; elle sert à poser une relation entre les individus du groupe et le monde extérieur rempli de mystérieuses et formidables puissances. Dans ce monde-là, la langue est ignorée. Elle est sans pouvoir. L'image combine deux données : une surface prélevée sur une portion du ciel comme de la terre, et des figures produites par l’homme-prêtre ou le hasard, signe du destin. Les Aztèques furent un peuple errant jusqu'à ce qu'ils rencontrent un aigle combattant un serpent sur un cactus. Cette vision surprenante fit signe pour y établir leur capitale. Là, maintenant, s'élèvera Tenochtitlan, future Mexico. À travers les siècles cette image est restée le blason de cette mégapole du XXIe siècle.
Comment interpréter exactement cette image ? À la différence des langues, l'image n'est pas un système. Sans nécessité d'un émetteur et d'un récepteur, il lui suffit d'un observateur. Celui-ci, bien souvent, est un sage au regard bien acéré. L'apparition de la divination constitue l'étape préliminaire à l'invention de l'écriture. À la fondation de Rome le vol de douze aigles fit signification. Les augures, observateurs des oiseaux dans le ciel, se devaient de particulariser leurs bâtons (lituus) sacrés afin de les distinguer. Ils devaient faire sens dans l'objet lui-même - bien que, comme les druides, soumis au secret le plus absolu du « droit augural », ils dussent bien transcrire en langage leurs interprétations. Sur des parties sanglantes du foie entre les mains des haruspices, il fallait bien se rappeler la signification de tel ou tel lobe. On a découvert à Faléries (auj. Civita Castellana, au nord de Rome), une maquette de foie en terre cuite. En 1877, près de Plaisance (Piacenza, en Italie du Nord, près de Milan) on en trouva une autre, en bronze, avec les inscriptions étrusques adéquates. Les devins chinois eurent leurs premiers idéogrammes sur des écailles de tortues. Le devin se contente de lire les signes, contrairement aux mages qui interpellent les dieux ou aux prophètes qui traduisent leurs volontés. Ainsi nous arrivons au pictogramme qui systématise une figure. L'éclair schématisé affirme la foudre. Pour continuer vers l'idéogramme, nous savons qu'elle est le privilège du dieu des dieux, Jupiter.
Pourtant nous n'avons pas encore en quelque sorte abordé le monde vocal. Mais nous pouvons découper l'idée par une succession de sons ; des voyelles aspirantes comme un esprit pénétrant : IOVA. IOVIS (1) Les mots, les noms sonores suivent en incantations ; précisons les intonations faisant appel. Puis faisons une première périphrase en forme de nom : « Celui qui fait éclater le tonnerre ». Ensuite toute la littérature suit.
Nous, les Gaulois, nous n'avons pas choisi les signes de notre écriture ; il y eut une période d'alphabet grec avec de l'étrusque par-ci par-là. Puis une assise large et certaine socle de pierre d'un alphabet latin rigide écrit au burin. Si les druides avaient voulu transmettre leurs sciences hermétiques, subtiles, fugaces, ils auraient pu choisir des idéogrammes. Dans telle frise cernant un vase de bronze, telle boucle de ceinture ou sur une simple fibule, nous en devinons l'esquisse. Malheureusement ce savoir occulté s'interdisait toute transcription. Est-il sage de permettre à tout un chacun d'aller parmi les mystères du monde ? La fable de l'apprenti-sorcier en illustre le danger. Grâce à la lecture alphabétique nous devenons aisément scribe et devin. La divinité nous parle avec le langage du commun des mortels. On interpelle, on tutoie la divinité. Pourtant il est intéressant de constater que les fondateurs spirituels, Socrate compris, n'écrivirent aucun mot. Tandis que leurs disciples s'accrochent à chaque lettre d'un texte que leur maître n'a jamais vu.
L'alphabet vint dans le monde celtique par Massalia (auj. Marseille), colonie de Phocée en Ionie, si proche de l'origine des Étrusque. (600 av. JC) Les marchands partaient à l'aventure vers l'Occident. Mais il fallut attendre Jules César (3) rédacteur de sa propre histoire à la troisième personne, dans un style d'une limpidité extraordinaire, pour connaître, par écrit, la Gaule (50 av. JC). La religion chrétienne, dite en araméen, écrite en hébreu et en grec, nous fut transmise par une transcription latine. Seuls les Evangiles implantèrent vraiment l'alphabet latin dans chaque village par la nécessité de l'Office Eucharistique avec ses paroles sacramentelles nécessaires. Les textes latins vinrent en surcroît. Tout ce bagage culturel était conservé au moyen de l'écriture latine.
Une écriture transmise de cette manière nous a été, au sens littéral du terme, invisible. Elle nous semblait aussi transparente à l'oral qu'il fut possible. Les Romains, comme l’Église plus tard, se méfiant du monde mental des druides, avaient intérêt à cela. La fonction de l'écriture dans une France en gestation à l'époque barbare était de strictement préserver à des fins pieuses les leçons canoniques d'un Verbe Saint. Il faut dire que les constructeurs de cathédrales, ainsi que les enlumineurs de parchemins, se rattrapèrent pour s'exprimer dans le langage des symboles. Arrivons-nous toujours à en saisir la signification ? Souvent le guide patenté s'arrête aux données techniques. Nous aurions pu, comme le Japonais dans sa langue, associer aux phonèmes (kana) des idéogrammes (kanji), s'il y en avait eu à notre disposition. Les plus proches étaient dans les profonds temples de l’Égypte pharaonique. Mais les hiéroglyphes, partiellement idéographiques, étaient trop hermétiques, trop particuliers au Nil, trop parfaits dans leur tracé pour s'associer avec d'autres expressions écrites alphabétiques.
Tout être humain se caractérise par la parole. Bien grand mot quand il s'agit souvent d'un simple et léger grognement de satisfaction ou d'insatisfaction. Les sons s'articulent plus ou moins bien suivant les cordes vocales de chacun. Chaque langue parlée possède son propre génie. Faut-il accepter l'avis de l'écrivain argentin Jorge Luis Borges, parfaitement bilingue espagnol/français, sentant que l'espagnol vous forçait à l'héroïsme tandis que le français s'imposait par sa syntaxe ? Beaucoup de personnes constatèrent que la mélodie naturelle de la langue italienne avait favorisé la naissance de l'opéra en 1607 à la cour du duc de Mantoue avec l’Orfeo de Claudio Monteverdi. L'allemand invite-t-il à la technique comme le laisserait supposer le XIXe siècle ? Seul un germaniste éminent pourrait y répondre. Nous qui vivons dans un monde arabophone, nous sommes étonnés par ses particularités vocales ; plusieurs sons nous sont inconnus : le "dad" en particulier. Même ayant deux parents libanais, les enfants élevés à l'étranger perdent par l'oreille et assez rapidement, leurs langues maternelle /paternelle. Le petit-fils venant se ressourcer au Liban doit s'adresser à ses grands parents dans une langue médiane. En poésie, domaine de l'oral jouxtant la musique, Mme Vénus Ghattas-Khoury reconnaissait la difficulté de traduire en français les poèmes en arabe d'Adonis. Elle trouvait plus d'eau dans bahr que dans "mer". Il y avait plus de feuillage dans chajarar que dans "arbre". Personnellement, je trouve plus de vastitude dans bahr, mais « la mer » danse devant mes yeux et m'invite au voyage. Cela vient-il de la chanson de Charles Trenet ? Des sonnets de Charles Baudelaire ? Est-ce un archétype révélé ? Effectivement, le chajarar bruit dans son feuillage tandis que l'arbre nous plonge du fond de ses racines « touchant à l'empire des morts » à la cime « au ciel voisine » (dans « Le Chêne et le Roseau » de La Fontaine). Dès la première syllabe, ce chêne souverain se plante profondément dans le sol, dans la gorge. Avec la seconde, il s'élève dans l'azur.
Faire un signe, aurait-il été plus parlant ? Quel aspect de la mer choisir ? « La mer, la mer, toujours recommencée ! » selon Paul Valéry ? Quel arbre choisir ? Le cèdre dans sa majesté ? Le cyprès dans son élévation ?
De toute façon, c'est dans cette région du Levant que s'inventa l'alphabet. Il faut se rappeler que les premiers oracles et prophéties, rencontrés en hiéroglyphes, se font sous Touthmôsis III et la reine Hatshepsout (1500 av. JC). Tandis que des cunéiformes attestèrent des prédictions dès Sargon d'Akkad (2334-2279 av. JC). Entre les hiéroglyphes impeccables, granitiques, solaires, et l'intelligence foncièrement démocratique des cunéiformes de la Mésopotamie, Ougarit (Syrie) tranche le langage en syllabes (1100 av. JC). Byblos (Liban) fractionne encore plus les sons en consonnes (900 av. JC). Le légendaire Cadmos, originaire de Tyr, toujours au Liban, ira à Thèbes, en Béotie, province grecque où il apportera cet alphabet - ce qui est assez paradoxal quand on se remémore l'adjectif populaire "béotien". Le génie grec ajoute les voyelles. Dès lors il s'agit d'être pratique dans les offrandes des dieux. Nous écrirons les offrandes faites, les bienfaits reçus. Mais aussi des chiffres. Que de chiffres ! s'exclama Jules Oppert, le déchiffreur des langues sumériennes. Pour le clergé, il était important de tenir à jour la comptabilité des dons faits aux Dieux. Que d'ingéniosités aux gestes maladroits s'expriment sur l'argile ayant traversé les siècles !
En vérité, quoique barbares, les Peuples de la Mer, ayant pillé les villes côtières phéniciennes, Ougarit, Byblos et les autres, repartiront vers l'Ouest pour répandre l'alphabet complet. Contrairement aux papyrus s'évanouissant en cendres, le feu des pillages affermit les cunéiformes sur l'argile recuite. Les Grecs avec les voyelles chantent les exploits des héros. Vers 540 av. JC, le noble Pisistrate, gouvernant Athènes en roi avec l'aide de la constitution de Solon, ordonne aux scribes de la Cité d'écrire une version officielle de L'Iliade et de L'Odyssée. Cela permettra aux Achéens d'Athènes de traiter leurs plus proches voisins « d'incultes et lourds Béotiens » (3). Trois siècles plus tard, en Méditerranée, parmi les aventuriers guerriers grecs, certains reconnurent quelques mercenaires gaulois. Ils prenaient plaisir à écouter les aventures de Diomède, d'Ulysse... Certains eurent même envie de raconter (en gaulois ?) puis de transcrire (en grec ?) leur propre épopée. Mais... c'était très difficile.
Toutefois c'est par la religion que la Gaule apprendra à lire et à écrire. Non par les chamans et autres sorciers, même pas par les bardes ou aèdes des nobles, mais par les clercs du clergé. Il faudra attendre bien longtemps pour que chaque sanctuaire de Gaule, des 36 000 paroisses, ait ses officiants prononçant avec exactitude leurs prières écrites sur un livre avec son papier bible, devenu sacré, au Dieu unique afin de sauver notre âme personnelle. Les mots Bible et Byblos se font ainsi écho dans les sacristies avant de prier pour nos morts. Que de bréviaires imprimés et récités aux heures canoniques, marqués par le carillon ! Les sons du peuple, sans grands supports écrits, se transformèrent en patois, différencié de vallée en vallée. L'un d'eux prit le devant et s'affina à la cour du roi de France pour donner ensuite la norme de la forme avec l'Académie Française.
Cependant, peut-être que malgré tout, même actuellement, il y a encore au fond d'une campagne, auprès d'un baptistère obscur, un vieil homme étrange. Le latin incompris, le français mal saisi, il regarde. Il suit les gestes d'un prêtre d'autrefois. Ils sont plus importants pour lui que les paroles sacramentelles. Dans le village, en observant, il cherche à comprendre la marche du destin de ses voisins au travers d'indices étranges. Sorte de druide du terroir, ce dernier prendrait pour l'anthropologie moderne le nom de chaman, comme pour tous les autres peuples trop proches de la nature. Ce sorcier-sourcier (certains prononcent l'excellent mot de "sourcellerie") est aussi un peu thaumaturge à l'occasion. Il ne comprend que des signes à lui transmis par son grand-père. Les limites de ses actions ne sont-elles pas plus grandes que celles de qui tente de saisir le monde avec l'alphabet des mots ou même des idéogrammes défilant sous ses yeux sur une étroite page ? Le bonheur de vivre l'heure présente dans toute sa magnificence profonde se raconte difficilement. Le mystère de l'existence reste plus vaste que toute expression.
Michel ROUVIERE  Écrits de Paris janvier 2011
1) Nous retrouvons ce même aspect dans Jéhovah ou Yahvé. Rappelons qu'en latin I et J, puis U et V sont similaires
2) Pour accéder à la charge de Pontifex Maximus, il revendiqua dans son discours la divinité de Vénus du côté de son père et la majesté des Rois du côté maternel.
3) Vraisemblablement dès le VIIIe siècle av. J.-C, Hésiode, vivant à Ascra en Béotie, avait écrit « Les travaux et les Jours », ainsi que la généalogie des Dieux avec « La Théogonie ».

mardi 9 avril 2013

Alexandre Zinoviev


Zinoviev
♦ Recension : Le communisme comme réalité (1981) [rééd. Livre de Poche, 1990]  [ci-contre : couverture de Lire n°39, nov. 1978]
L'admirable auteur de L'antichambre du Paradis, de L'Avenir radieux (Prix Médicis étranger, 1978), du volumineux Les Hauteurs béantes et de Nous et l'Occident — pour ne citer que ses ouvrages majeurs — vient de publier, aux éditions Julliard / L'Âge d'Homme, un ouvrage qui expose, sous une forme qu'il estime simplifiée, sa théorie de la société communiste.
On pourrait croire qu'il s'agit d'un livre sur l'histoire de la société soviétique ou sur la sociologie de son système économique. Ce serait aborder la question du point de vue des idées abstraites, issues d'une certaine philosophie occidentale. Ou encore, étudier les implications des promesses généreuses que la veine utopiste investit dans le communisme pour en dynamiser la praxis politique. Alexandre Zinoviev ne veut pas perdre son temps à dénoncer cette société. Une telle démarche est négative et agit sur les émotions. Ce qu'il nous propose, c'est de comprendre. Parce que la compréhension s'adresse à la raison. « La dénonciation, écrit-il, a pour ennemi l'apologie, la compréhension — l'erreur ». En s'assignant le rôle de celui qui veut faire comprendre, Alexandre Zinoviev ne s'intéressera qu'aux faits objectifs. Pour donner un exemple de sa méthode, Zinoviev nous parle du fait, observable en Union Soviétique, des milliers de travailleurs arrachés à leur milieu naturel et obligés de prester des tâches pénibles, dans de rudes conditions. Ce fait, s'il est présenté par un dénonciateur, sera perçu comme le résultat conscient de le malveillance de personnes particulièrement méchantes. Celui qui, au contraire, s'efforce de comprendre devra observer la démarche suivante : repérer la logicité de l'événement et exclure tout raisonnement sommairement binaire, classant les événements en phénomènes “bons” ou “mauvais”. Le caractère “bon” ou “mauvais” est investi subjectivement et, en conséquence, une telle démarche s'interdit toute objectivité.
On se querelle beaucoup à propos de la terminologie à employer pour désigner le communisme. Certains lui préfère le vocable d'“oriental” sous prétexte qu'il prendrait une forme très différente si les idéaux marxistes avaient la possibilité de s'incarner dans un pays “occidental”. Pour Zinoviev de telles cogitations sont vaines. Le communisme est la mise en pratique des « idéaux les plus inéluctables de l'humanité » (p.15). En effet, notre auteur estime découvrir une constante anthropologique dans l'utilisation que font les hommes des mots. Le pouvoir de ces derniers est, sur les hommes, véritablement frappant. Ils utilisent, finalement, les mots, non pas pour fixer les résultats d'observations réelles, mais pour manipuler. La réalité passe ainsi au second plan. Dogmes et rêves participent d'un même refoulement des implications du réel. Alexandre Zinoviev a cette phrase terrible, qui n'est pas sans refléter un certain pessimisme à propos de la nature humaine : « … la société communiste incarne les rêves séculaires d'un ordre social idéal où règnent l'abondance des objets et des moyens de consommation (matérielle et spirituelle), les conditions les plus favorables au développement de la personnalité des citoyens, les meilleurs rapports sociaux. Bref, tout ce qu'une conscience petite bourgeoise peut imaginer de mieux dans la vie de l'homme est attribué au communisme » (p.26). Zinoviev semble parfaitement conscient de cette actuelle planétarisation de l'esprit petit-bourgeois.
Si sa patrie, l'Union soviétique, lui apparaît comme le lieu où cette mentalité a trouvé sa concrétisation la plus avancée, il reste convaincu que les faux schémas tranquillisants existent virtuellement dans toute la planète. Mais où de tels schémas s'enracinent-ils le plus précisément ? Pour Zinoviev, le communisme est un phénomène très naturel. Il est le fruit d'« un irrésistible appétit de survie », d'« un désir d'adaptation parmi la foule de ses semblables » et, enfin, d'« un besoin de sécurité ». Alexandre Zinoviev appelle cet éventail de désirs et de besoins, l'esprit communautaire. Son vocabulaire diverge du nôtre. Il semble utiliser l'expression “esprit communautaire”, là où nous préférerions nous servir des termes “esprit grégaire”. Nous espérons qu'il ne s'agit pas d'une nuance qui aurait échappé aux traducteurs.
La civilisation (qui est artifice) serait, pour Zinoviev, née d'une résistance à cet esprit communautaire. Elle en modérerait l'impétuosité, elle le canaliserait. La civi­lisation serait, avant toute chose, une “autoprotection” de l'homme contre lui-même. Cependant, la force de l'esprit communautaire provient du fait qu'il va dans le “sens de l'histoire” alors que la civilisation est un mouvement qui va à contre-courant. Par le truchement de cette forme subtile de dualisme, Zinoviev se pose, si nous nous arrogeons la légitimité de faire une lecture métapolitique de son livre, comme un conservateur individualiste. L'esprit communautaire est l'élément “chute”, comparable au thème du “péché originel” que le vieux conservatisme a toujours placé au centre de son anthropologie, pour, ensuite, en imprégner son discours politi­que. Ces idéologèmes remontent à Saint-Augustin. Après lui, on peut retrouver, dans l'histoire,la trace d'un pessimisme chrétien. Au XIXe siècle, des figures très en vue ont fortement contribué à consolider cette idéolo­gie, surtout dans les débats qui les opposèrent à ceux qui étaient dénommés ou se dénommaient “libéraux”.
Parmi ces “chrétiens pessimistes”, il y a des catholiques (l'Espagnol Donoso Cortès) et des protestants ( le Danois Sören Kierkegaard, le Suisse Karl Barth, l'Américain Reinhold Niebuhr). Mais, celui qui a le plus insisté sur la doctrine du “péché originel”, est le cardinal anglais, converti au catholicisme, John Newman (1801-1890). Le fondement de sa pensée est une réflexion sur la nature “dépravée” de l'homme. Si les conservateurs, dont la démarche est exclusivement politique, croient métaphoriquement à l'idéologème du “péché originel”, le cardinal John Newman y croyait littéralement. La nature pécheresse de l'homme oblige le moraliste (et aussi le politicien chrétien auquel incombe une tâche morale) à “construire” un barrage contre le déluge que peut constituer toute volonté livrée à elle-même, c'est-à-dire à la dépravation originelle. Bien entendu, pour Newman, le barrage par excellence était l’Église catholique et romaine. D'autres conservateurs estimeront que des institutions différentes sont à même de jouer un rôle équivalent. Toute philosophie politique contient ces thèmes, qui, on le devine, sont récurrents.
L'anticommunisme se justifie, tant chez ces classiques du vieux conserva­tisme que chez Zinoviev, parce qu'il représente le déchaînement des forces naturelles que la “civilisation” contrôlerait. La mentalité conservatrice est pourtant une forme de dualisme, car elle exclut a priori tout dynamisme, tout mouvement. Il faut toutefois un mouvement pour que naisse une institution qui, ultérieurement, exercera le contrôle. Des modifications constantes doivent néanmoins y être apportées. L'institution n'est jamais antéposée métaphysiquement, elle est réponse à une urgence, à une nécessité. Dynamisme et stabilité sont appelés à coexister. Le philosophe Fichte a été l'un des premier à raisonner sur la nature de “projet” qu'ont les institutions politiques et les États. Même les turbulences propres au fond “populaire”, si elles sont canalisées — et non autoritairement refoulées — contribuent à bâtir ce que Zinoviev nomme la civilisation. Négliger totalement ces turbulences, c'est se condamner à la stérilité et à l’inefficacité.
La démarche conservatrice a été complétée, grâce à une très attentive lecture de la pensée jugée “révolutionnaire” de Fichte, par Arnold Gehlen Ce dernier ne rejette nullement la nécessité culturelle des institutions et leur rôle stabilisateur, mais démontre comment elles sont le produit de volontés. L'homme est le créateur de formes et, malgré le chaos instinctuel qu'il est, reste capable de produire ce qui domptera ce chaos, sans faire appel à un quelconque “arrière-monde”. La nature humaine ne peut plus désormais se concevoir comme intrinsèquement mauvaise, c'est la faillite de l'anthropologie dualiste.
Le livre de Zinoviev a un côté exhaustif. Tous les aspects du communisme sont abordés ; tous les arguments sont analysés, ce qui signifie que tout ce qui étonne, tout ce qui est innovation y est commenté dans de brefs chapitres d'une longueur proche de l'aphorisme.
Parmi ces courts chapitres, Zinoviev aborde le problème de l'adéquation ou de l'inadéquation de sa théorie du communisme à la définition généralement proposée en “Occident” du totalitarisme. Les auteurs libéraux-conservateurs américains (comme, par ex. Hannah Arendt) comparent généralement la dictature hitlérienne au système stalinien ; les deux formes de gouvernements seraient de nature semblable et ne divergeraient que par quelques formes superficielles. Zinoviev, lui, pense que la nature du gouvernement n'a qu'une importance secondaire. En Allemagne, écrit-il, les conditions de vie de la majorité de la population sont restées semblables à ce qu'elles étaient auparavant. Même s'il est légitime d'utiliser le terme de totalitarisme pour le national-socialisme, il faut le faire en sachant que la violence y est imposée par les dirigeants, donc par le haut et indépendamment de la structure sociale du pays. Le totalita­risme soviétique est issu de la structure même de la société. C'est pourquoi Zinoviev préfère ne pas utiliser le mot “totalitarisme”, pour définir le régime qui règne dans sa patrie. Il y a, pour lui, ressemblance avec le totalitarisme qu'aux moments de crise, de maturation et d'installation.
Reprenant ensuite sa définition de “l'idée communautaire”, Zinoviev parle des lois qui régissent ce phénomène social, qu'il appelle aussi le communautarisme. Les communautés qui se forment pour répondre aux exigences élémentaires de sécurité, de production et de nutrition ou d'autoconservation. Il n'y a que quelques règles de conduite communautaristes et les hommes les assimilent avec une rapidité étonnante. En voici quelques exemples : prendre plus qu'on ne donne; moins de risques et davantage de profits; moins de responsabilité et davantage de respect ; moins de dépendance à l’égard des autres et davantage de dépendance des autres à l'égard de soi-même.
Ce panurgisme de la facilité affecte toutes les relations sociales de l'individu. Dans la société soviétique, ces relations se tissent presque exclusivement à partir du groupe de base qu'est la cellule. Là-bas, l'individu n'existe qu'en tant que membre d'une telle cellule. C'est dans ces limites restreintes que peuvent pleinement s'exercer les effets de cette nature humaine que Zinoviev pose comme “dépravée”. Si l'on prend au sérieux l'idéologie d'égalité et de fraternité à la­quelle aspire le christianisme depuis ses origines, ce collectivisme, dans l'abstrait, paraît parfaitement convenable. Dans le concret, en revanche, règne une sorte de loi de la jungle. Les moindres nécessités quotidiennes font l'objet de luttes acharnées entre tous. L'individu investit toutes ses énergies à trouver des combines, à être le bénéficiaire de favoritismes de tout genre. L'alignement s'opère inévitablement sur une moyenne de médiocrité et de sournoiserie.
La vie quotidienne et “communautaire” des Soviétiques, selon Zinoviev, ne laisse absolument aucune place à la réflexion spirituelle ou à la culture. L'opinion courante imagine que les sociétés “occidentales” se caractérisent par l'isolement des individus. Le jugement n'est pas faux. Mais, la camaraderie promise par le communisme s'est muée en promiscuité. L'individu subit les railleries de ses semblables, est observé dans les moindres détails de son existence privée. De telles situations sont particulièrement pénibles pour l'homme de qualité. Il lui faudra supporter, sans fuite possible, les spécimens sociaux éternels : forbans, bavards, badauds, “fanas” et caporaux-chefs. En plus, s'ajouteront la médisance, les querelles de vanité et la calomnie. Il serait pourtant trop facile d'attribuer à la seule société soviétique, toutes les caractéristiques de cette dégradation lente des rapports humains. Les sociétés occidentales, “libérales avancées” ou sociales-démocrates sont au début du processus. Les querelles d'employés, les jalousies sublimées partiellement dans une consomma­tion ostentatoire, sont les indices navrants d'un abrutissement qui, à coup sûr, sera généralisé. La nature “dépravée” de l'homme se manifeste dans les plaisirs de nuire, de ne rien faire ou de faire le moins possible, dans ce que les Allemands appellent la “Schadenfreude”. L'idéologie égalitaire aboutit au culte de l'irresponsabilité totale, quelles que soient les idéologies qui prétendent l'incarner.
Zinoviev a prouvé qu'il n'était pas seulement un grand homme de lettres, mais aussi un fin sociologue. Si le vocabulaire qu'il emploie dans son livre semblera parfois très pesant au lecteur, ce sera un reflet du mortel ennui qui attend touts les sociétés chrétiennes (ou chrétiennes laïcisées) et industria­lisées, avant de s'étendre à la planète entière.
► Robert Steuckers, Orientations n°1, 1982. http://www.archiveseroe.eu/