samedi 5 novembre 2011

Les guerres puniques

La bataille pour la domination en Méditerranée, qui avait si souvent opposé Grecs et Perses, Phéniciens, Étrusques et Carthaginois, s'acheva pour longtemps après les guerres puniques. Désormais Rome se trouvait en quelque sorte seule au monde à gouverner. Mais il y avait bien plus : en cette année 146, qui marquait la fin des conflits, c'était une ville tout entière qui disparaissait dans les flammes, comme jadis Troie sous l'assaut des Grecs. Carthage, l'ancienne colonie de Tyr, fondée, selon la légende, sept siècles auparavant dans le grand mouvement migratoire qui avait conduit tant de peuples d'Orient en Occident, Carthage venait de succomber, et, dans ce saccage, ses archives étaient anéanties, sa belle bibliothèque dévastée et dispersée. Ainsi vécut-elle le sort des vaincus : celui de ne survivre que dans - et selon - la mémoire et la langue des autres.
Sur les trois guerres qui opposèrent Carthage et Rome de 264 à 146, ces guerres dites puniques, du nom latin Poeni par lequel les Romains désignaient leurs rivaux, les sources sont en effet ou grecques ou romaines. C'est d'abord le Grec Polybe qui nous renseigne le plus : arrivé comme otage à Rome en 167 et présent lors du sac de Carthage en 146, il porte un témoignage exceptionnel sur toute la période. Avec lui, l'histoire politique se fait réflexive et universelle - à la mesure de son projet : raconter les étapes de l'unification du monde par la conquête romaine. Il y a aussi Tite-Live, historien latin (64 av.-17 apr. J.-C.), dont nous est parvenu le récit détaillé de la guerre d'Hannibal. Il y a encore Appien d'Alexandrie, qui vécut au IIe siècle de notre ère et dont la narration suit une tradition assez différente de ses prédécesseurs. Entre Polybe et Appien, avant et après, de nombreuses pages furent écrites sur le sujet dans les histoires de Rome ou les histoires universelles, dans les monographies sur l'Afrique ou les biographies d'hommes illustres. Mais de cette abondante littérature ne nous sont parvenus le plus souvent que des fragments ou de simples allusions: : tel est le cas des Annales de Q. Fabius Pictor ou de L. Cincius Alimentus, qui prirent part à la guerre d'Hannibal, des Histoires du Lacédémonien Sosylos d'Élis, qui fut le professeur de grec d'Hannibal, de l'ouvrage de Philinos d'Agrigente, qui vécut lors de la première guerre punique, du Siciliote Silenos de Kalè Aktè, qui fut l'un des compagnons d'armes d'Hannibal, ou enfin de Chairéas, dont on ne connaît que le nom.

Tous les auteurs ne s'accordent pas sur les responsabilités des belligérants, tous ne suivent pas les mêmes versions des conflits, mais tous manifestent une grande admiration aussi bien pour Rome que pour Carthage. Ce qui frappe leur imagination, c'est l'ampleur des opérations militaires, le prestige des généraux - les Scipions du côté romain, et, du côté carthaginois, Hamilcar Barca et son fils Hannibal, "le plus grand général qui ait jamais existé" ; c'est aussi l'acharnement avec lequel Carthage refit chaque fois ses forces, avant d'être définitivement anéantie. Un choc de Titans, tel fut, à leurs yeux, ce triple conflit qui allait entraîner dans le fracas des armes tant d'autres Etats, tant d'autres cités et qui allait changer la face du monde : désormais, non seulement l'Occident prenait place dans une histoire jusque-là dominée par l'hellénisme, mais il le dominerait.
Le monde méditerranéen avant les guerres puniques
Au début du IIIe siècle avant notre ère, le bassin méditerranéen était donc loin d'être unifié. À l'Est s'imposaient quatre grandes monarchies territoriales héritières de l'empire d'Alexandre: la Macédoine contrôlait plus ou moins les cités grecques; le grand royaume de Syrie englobait aussi bien l'Anatolie méridionale que l'Asie centrale et touchait à l'Inde, l'Égypte avait étendu son influence sur Chypre, Cyrène et la Syrie méridionale (Coelé-Syrie, Palestine et Phénicie), enfin le petit royaume de Pergame formait comme une enclave en Asie Mineure. Près de ces puissances, les royaumes du Pont, de la Bithynie, de la Cappadoce et de l'Arménie restaient au second plan. En Grèce proprement dite, coexistaient de manière conflictuelle des confédérations de cités et de peuples (principalement la ligue étolienne, dont le centre religieux était Delphes, et la ligue achéenne, qui regroupait une grande partie des cités du Péloponnèse) et des cités indépendantes, comme la république de Rhodes ou Délos. Et entre cités, entre royaumes, entre royaumes et cités les luttes étaient incessantes, les cités revendiquant leur autonomie, les royaumes cherchant à étendre leur domination territoriale.
À l'Ouest, Carthage, fondation phénicienne dont les sources grecques soulignent le caractère oriental, avait multiplié les "échelles" tout au long de la côte nord-africaine, et constitué une véritable zone d'influence (épicratie, disent les textes grecs) dans le bassin occidental de la Méditerranée, où elle exerçait son monopole marchand: au sud et sud-est de l'Espagne (Gadès, Malaga, Abdère, Baria), à Malte, et en Sardaigne depuis le vie siècle, dès le Ve aux Baléares sur l'île d'Ibiza. En Corse, la cité avait peu à peu repris son pouvoir, après avoir chassé les Phocéens, dont la piraterie menaçait les côtes italiennes et sardes (bataille d'Alalia vers 540/535). En Sicile, enfin, les Carthaginois avaient été en conflit permanent avec les cités grecques du Centre et de l'Est (Agrigente et Syracuse notamment), un conflit comparable, selon Diodore de Sicile (XI, 20 suiv.), à celui que Grecs et Perses connurent en Méditerranée orientale. Après une cuisante défaite infligée à Himère en 480 par Gélon, tyran de Syracuse, ils étaient intervenus à nouveau en 408-405, à la faveur de luttes intestines entre les Grecs, et avaient rasé Himère, pillé Agrigente, assiégé Géla. Ce "retour" en force des Carthaginois avait favorisé la réapparition de tyrans dans de nombreuses cités, notamment à Syracuse : ainsi Denys l'Ancien, s'érigeant en libérateur de la Sicile et en protecteur de l'hellénisme en Italie du Sud, cherchant peut-être à construire un vaste empire occidental, avait constitué une armée de mercenaires, composée d'Ibères, de Celtes et de Campaniens, et mené trois guerres contre Carthage, pour signer finalement un traité, en 374, par lequel les deux puissances reconnaissaient leur zone d'influence respective, délimitée par le fleuve Halykos. À la mort de Denys, d'autres chefs avaient repris la lutte et tenté de construire l'unité des Grecs en Sicile pour expulser les Carthaginois : à la suite de Timoléon de Corinthe (344-337), Agathocle (317-289) conçut même le projet de porter la guerre en Afrique - mais après trois ans de ravages il signa en 306 un nouveau traité avec Carthage. Enfin, en 280 encore, Pyrrhus, roi d'Épire, qui avait débarqué en Italie du Sud à l'appel de Tarente pour tenter à son tour de sauver l'hellénisme contre Rome cette fois, s'était aventuré en Sicile à l'appel des Grecs; malgré quelques victoires non négligeables, il avait dû lui aussi renoncer à abattre la puissance carthaginoise.
Dans le reste du bassin occidental de la Méditerranée, les Phocéens avaient également accru leur présence. Ils étaient installés depuis le VIe siècle en Corse, en Espagne et en Gaule du Sud, où ils avaient fondé Marseille. Au Lue siècle, cette cité indépendante, en luttes continuelles avec les indigènes, était devenue le centre des forces phocéennes d'Occident. Elle avait étendu son influence en Gaule du Sud, en créant des relais économiques à l'est et à l'ouest du Rhône (Agde, Olbia, Arles, Antipolis, Nikaia...), et formé un vaste empire commercial en Gaule et en Espagne où elle avait par deux fois vaincu les Carthaginois, dans la seconde moitié du VIe siècle et en 490.
Enfin, autre puissance, la République romaine, qui saluait en Marseille son alliée, avait, par la prise de Tarente, en 272, achevé la soumission de presque toute l'Italie. Dans la péninsule, véritable mosaïque de peuples, de cultures, de langues (étrusque, grecque, latine, osque, etc.) coexistaient désormais des statuts différents: il y avait ceux que Rome avait fait rentrer dans la citoyenneté romaine et les "alliés", qui avaient dû signer avec elle des traités souvent inégaux et parmi lesquels les Latins jouissaient d'un statut privilégié. Rome avait par ailleurs jalonné sa progression militaire par la création de colonies - autant de foyers de romanisation et de têtes de pont sur le territoire péninsulaire.
Sur le plan intérieur
À la veille de son affrontement avec Rome, Carthage connaissait des transformations politiques majeures : selon Polybe, suivi par Diodore de Sicile, son régime politique, dont Aristote avait loué le caractère équilibré, tendait vers une forme plus populaire sous l'influence de la famille des Barca, sans aucun doute très ouverte aux influences helléniques. Certains historiens modernes n'ont pas hésité même à parler d'une "révolution sociale" animée par les Barca et rappelé leurs relations conflictuelles avec les Hannonides, famille dominante depuis le IVe siècle. Il reste toutefois difficile de mesurer très précisément la nature des institutions carthaginoises (le peuple avait-il vraiment part au gouvernement de la cité, comme le laisse croire Aristote ?) et le projet politique d'Hamilcar. Tout au plus peut-on, avec les sources, souligner l'affrontement entre les deux familles, ainsi que le poids souvent considérable de l'opinion populaire dans cette cité punique. Un poids dont l'historien grec Appien montre à plusieurs reprises les effets catastrophiques sur l'évolution des conflits.
Les sources s'entendent en revanche à décrire Carthage comme l'une des villes les plus riches - ce qu'elle demeura jusqu'à l'époque de sa destruction en 146 - et les plus puissantes du monde. Son empire, écrit Appien, "devint, par sa puissance militaire, capable de contrebalancer celui des Grecs, et par ses ressources financières, il venait juste après celui des Perses" (Livre africain, 6). Fondée sur l'agriculture et surtout sur l'arboriculture - célèbres étaient les vergers de Carthage -, sa vitalité économique était due surtout au commerce et au dynamisme de sa politique de colonisation, qui bénéficiait en retour aux régions sous contrôle punique : des fouilles entreprises à Kerkouane (ou Dar es Safi) ont révélé les splendeurs d'une ville ancienne, véritable "Pompéi africaine"...
En Italie, au contraire, à l'exception de la Campanie dont les intérêts commerciaux sont même, pour certains historiens modernes, à l'origine de la première guerre punique, l'économie rurale domine, fondée sur la petite propriété d'autosubsistance, base du recrutement militaire. C'est de là que la République romaine tire sa force, dans cette armée recrutée à la fois parmi les citoyens (4 légions de 300 cavaliers et 4.200 fantassins chacune environ) et les alliés italiens, tous propriétaires. Une situation qui tranche avec celle de Carthage, comme de l'ensemble du monde grec occidental qui connaît un déclin des années civiques : avec ses sujets, ses alliés et surtout ses mercenaires pour soldats, l'armée carthaginoise, bien qu'encadrée par des citoyens, est inférieure à sa rivale; en revanche elle possède une flotte nombreuse et rapide, ainsi qu'une tactique efficace - celle des grands royaumes hellénistiques, qui fait un usage redoutable de la cavalerie et des éléphants.
Les origines de la guerre
Rien ne semblait disposer Rome et Carthage à entrer en conflit. Entre ces deux États existaient de longue date des relations d'alliance militaire et de commerce, sanctionnées par plusieurs traités. En 264, pourtant, les Romains, passant en Sicile à l'appel des gens de Messine, déclenchent un conflit de plus de vingt ans avec les Carthaginois, ce qu'on a appelé la première guerre romano-punique. En agissant ainsi, enfreignaient-ils les traités ? Les Romains étaient-ils responsables de cette guerre de Sicile ?
Les textes antiques divergent sur la date et le nombre de ces traités, ce qui a suscité, jusqu'à nos jours, de nombreux débats, mais nous suivrons ici la tradition la plus largement acceptée, qui place le premier traité en 509, au début de la République romaine, et d'autres ensuite en 348, en 306 et enfin en 279-278, lors de l'intervention de Pyrrhus.
Par les traités, deux zones d'influence s'étaient clairement dessinées en Méditerranée occidentale, celle de Carthage sur l'Afrique et la Sardaigne et celle de Rome sur l'Italie, d'où les Romains avaient sans doute quelques raisons d'éloigner les Carthaginois : ceux-ci y avaient, à plusieurs reprises, noué des liens, en recourant à des alliances (comme en 383 contre Denys) ou en recrutant des mercenaires campaniens.
Le point obscur de ces relations diplomatiques, c'est la Sicile. On ne sait avec certitude si une clause reconnaissait l'autorité punique sur l'île tout entière ou sur la partie occidentale de l'île - auquel cas les Romains, en entrant à Messine, ne rompaient pas leur serment -, et surtout si elle interdisait explicitement à Rome d'y intervenir, comme l'Italie, du moins la partie où Rome avait étendu son hégémonie, était interdite aux Carthaginois. Si l'on en croit l'historien Philinos d'Agrigente, ces deux derniers points étaient contenus dans le traité de 306, signé alors que Rome combattait les Étrusques et que les Carthaginois étaient en guerre contre Agathocle de Syracuse, allié à la ligue étrusque : mais Polybe, qui cherchait à disculper les Romains, contestait cette version des faits et allait jusqu'à nier l'existence de ce traité (III, 26 ; 28). Quant aux historiens romains (Tite-Live, mais aussi Dion Cassius, Orose), ils ne contestaient pas le traité, mais ils rappelaient que Carthage avait la première bafoué les accords lorsqu'en 272, elle avait fait avancer sa flotte dans les eaux de Tarente, peut-être pour soutenir les Tarentins au moment même où les Romains assiégeaient la ville : un épisode probablement inventé pour disculper Rome.
Aujourd'hui, les historiens ont tendance à se rallier à la position de Philinos. Il semble bien que, par le traité de 306, les Carthaginois trouvaient en Rome une alliée susceptible de reconnaître leur autorité sur la Sicile, tandis qu'eux-mêmes lui en reconnaissaient une sur l'Italie. Carthage poursuivait ainsi la politique de délimitation des aires d'influence qu'elle avait menée, entre le VIe et le IVe siècle avec Marseille en Espagne et avec les Grecs en Sicile et en Italie du Sud. Quant à Rome, elle entrait dès lors vraiment dans l'histoire du bassin méditerranéen.
La guerre de la Sicile
Messine était occupée par d'anciens mercenaires campaniens d'Agathocle, tyran de Syracuse. À la mort de ce dernier (en 289), suite à un violent conflit avec les citoyens de cette cité, ils avaient reçu l'ordre de quitter la Sicile, maisavaient été accueillis comme amis et alliés par les gens de Messine. Après avoir massacré ou expulsé leurs hôtes, ils s'étaient emparés de la ville et avaient pris le nom de Mamertins (« les hommes de Mamers » (Diodore de Sicile, 21, 18). Un nouvel État s'était donc imposé dans l'île, auquel tous les Grecs étaient hostiles. Les Mamertins avaient ensuite étendu leur domination sur le nord-est de la Sicile, collaboré même avec Carthage contre Pyrrhus et mené des actions de brigandage jusque sur le territoire de Syracuse. En 274, les Syracusains, dirigés par leurs stratèges Hiéron et Artémidore, signèrent un traité avec les Carthaginois, au terme duquel ces derniers devaient les assister dans leur lutte contre les Mamertins et en 264, ils assaillirent les Mamertins, qui sollicitèrent l'aide des Romains. Les Romains auraient hésité : quelques années auparavant, en 270, ils avaient, pour apparaître comme les protecteurs des Grecs d'Italie, mené une dure répression contre les Campaniens qui s'étaient emparés de force de la cité de Réghion. Toutefois, le Sénat romain dépêcha une troupe d'inspection au sud de la péninsule et confia au consul Appius Claudius Caudex le soin de juger sur place.
Après de vains échanges diplomatiques, Appius Claudius décida d'engager le combat et débarqua à Messine. Sorti vainqueur de la bataille, il poursuivit les ennemis et mit le siège devant Syracuse. L'année suivante, Hiéron dut signer la paix, mais la guerre ne cessa pas pour autant ; et tandis que les Carthaginois renforçaient leur présence en Sicile, les Romains s'emparèrent en 261 d'Agrigente. Dès lors, ce fut l'escalade. Après avoir simplement voulu aider les Mamertins, les Romains cherchèrent à chasser les Carthaginois de l'île tout entière. Étaient-ils pris soudain d'une soif effrénée de domination et cette décision marquait-elle, comme le croit Polybe, le début de l'impérialisme romain ? Ou bien étaient-ils attirés par la perspective du butin et les bénéfices économiques de la conquête? Ou plutôt se rendirent-ils  compte du rôle stratégique de cette île dans la défense de l'Italie ? Sans doute valait-il mieux menacer Carthage qu'être menacé par elle et, dans ce jeu, la Sicile jouait un rôle considérable. Si tel fut le cas, la guerre de Sicile (ou première guerre punique) fut bien une guerre défensive ou préventive, non une guerre de conquête.
Ce nouveau dessein modifia rapidement leur stratégie. Pour porter un coup définitif à la puissance carthaginoise, ils déplacèrent le front de guerre de la terre à la mer et construisirent une flotte gigantesque : 100 quinquérèmes et 20 trirèmes. Une nouvelle tactique, dite du "corbeau", résolvait par ailleurs les difficultés rencontrées dans la manœuvre des navires. Le corbeau était une sorte de grappin muni de passerelles qu'on plantait dans le bateau ennemi ; à la différence de l'éperon utilisé par les Carthaginois, comme en témoignent les épaves puniques découvertes au large de Marsala, il permettait l'abordage: l'on combattait ainsi sur les ponts des navires... comme sur terre.
Désormais les combats décisifs eurent lieu sur mer : en 260 à Mylae, en 258 à Sulci, en 257 à Tyndaris, et surtout, coup de grâce pour les Carthaginois, en 241 aux îles Égates. Rome, qui avant la guerre contre Carthage ne disposait que d'une petite flotte, devient la plus grande puissance navale de l'Antiquité et elle le demeurera longtemps. Ce n'est pas un hasard si Hannibal en 218 choisit la route terrestre pour attaquer l'Italie
La guerre d'Afrique
Les batailles navales n'eurent cependant pas immédiatement le succès escompté et les pertes humaines furent importantes sans compter les naufrages, causés par les tempêtes. D'où la décision des Romains, dès 256, de passer en Afrique, croyant, comme jadis Agathocle de Syracuse, porter là le coup décisif. En 256, la victoire du cap Ecnomos sembla leur en ouvrir la voie. Mais l'épisode africain, qui débuta de manière favorable, s'acheva par la défaite du consul Marcus Atilius Regulus contre le spartiate Xanthippe, qui dirigeait les troupes carthaginoises. Suivirent pour les Romains succès (prise de Palerme en 250) et revers (désastre de Drépane en 249), tandis qu'à partir de 247 Hamilcar Barca organisait en Sicile une résistance efficace. C'est seulement parce que la bataille des îles Égates en 241 détruisit la flotte carthaginoise que Carthage, épuisée par vingt années de guerre, accepta de signer la paix avec C. Lutatius Catulus, mais Hamilcar, lui, ne s'avouera jamais vaincu.
Au terme du traité, Carthage restait indépendante, mais devait évacuer la Sicile et les petites îles voisines, libérer les prisonniers romains et payer une indemnité de deux mille deux cents talents. En Sicile, désormais, trois statuts coexistent : à côté du royaume de Syracuse, allié aux Romains, et de quelques cités libres (Messine, par exemple), les Romains prennent la place des Carthaginois et créent bientôt leur première province, avec un gouverneur militaire à sa tête.
La défaite provoqua en Afrique une véritable "révolution" que Flaubert a racontée dans Salammbô. Aux mercenaires, qui réclamaient leur solde non payée, s'associèrent bientôt les Libyens, paysans asservis, poussés au désespoir par l'énormité des tributs et la cruauté des Carthaginois. Il fallut quatre ans aux généraux Hannon et Hamilcar pour mettre fin à la révolte. Cependant Rome, répondant à l'appel d'autres mercenaires de Carthage, s'emparait par ruse de la Corse et de la Sardaigne et imposait à Carthage un tribut supplémentaire de mille deux cents talents. Une félonie, dont toutes les sources soulignent le caractère honteux.
Au terme de ce conflit, Carthage avait perdu ses principales possessions en Méditerranée occidentale. Il ne lui restait qu'une voie d'expansion : l'Espagne. Depuis Gadès, elle contrôlait depuis longtemps le sud du pays, exploitant notamment les mines d'Andalousie. C'est au renforcement de la présence carthaginoise dans cette province que, dès 237, va s'attacher Hamilcar, suivi de son gendre Hasdrubal et de son fils Hannibal, âgé de 9 ans, à qui il avait fait jurer, dit-on, une haine éternelle aux Romains.

Le déclenchement de la deuxième guerre punique
L'activité d'Hamilcar en Espagne avait dès 231 alerté les Romains, mais à sa mort, en 226, Hasdrubal, qui venait de fonder la colonie de Carthago Nova, adopta une politique plus prudente et signa avec eux un accord, unilatéral selon Polybe, qui fixait au sud de l'Èbre l'influence carthaginoise : Rome se préservait ainsi d'une éventuelle alliance entre Carthaginois et Gaulois. À la mort de son beau-frère en 221, Hannibal se montra plus intransigeant et en 219 assiégea Sagonte, ville qui bénéficiait sans doute d'un traité d'alliance avec Rome. Les Romains étaient alors occupés sur le front illyrien où, après avoir vaincu en 229 la reine Teuta, protectrice des pirates en Méditerranée, ils combattaient Demetrios de Pharos qui gouvernait le royaume et pillait les possessions romaines d'Illyrie. Ainsi, pris par ces affaires, les Romains se contentèrent dans un premier temps d'envoyer à Carthage un ultimatum et ils attendirent plusieurs mois avant d'organiser une intervention en Espagne. Pendant ce temps, en mai 218, Hannibal s'emparait de Sagonte, franchissait l'Èbre et prenait la route des Pyrénées en direction de l'Italie avec 50.000 fantassins, 9.000 cavaliers et 37 éléphants.
L'épopée d'Hannibal
En engageant le conflit contre Rome au départ de l'Hispanie, la stratégie d'Hannibal fut à la fois italienne et internationale.
Hannibal comptait surprendre les Romains par les Alpes, les forcer à engager très vite le combat, s'allier aux Gaulois de Cisalpine et "libérer" l'Italie de Rome, afin de rendre à sa propre cité la suprématie perdue et de dissoudre la confédération romano-italique. Comme le souligne Polybe, pour la première fois dans l'histoire, la péninsule italienne devenait un enjeu pour la domination en Méditerranée. Ce qui étonne le plus dans cette stratégie, c'est qu'elle suppose une connaissance précise de la situation italienne : d'une part l'hostilité de ces Gaulois de Cisalpine, dont Rome avait refoulé l'invasion à partir de 225 et qu'elle contrôlait grâce à la fondation en 218 de deux colonies, Crémone et Plaisance (mais la Gaule Cisalpine ne sera pacifiée que vers 170) ; et d'autre part les rapports ambigus, parfois difficiles, que les Romains entretenaient avec leurs alliés de la péninsule, les régions samnites et la Grande-Grèce notamment.
Après avoir franchi les Alpes par le col du Clapier, entre le mont Genèvre et le mont Cenis - quinze jours de marche dans une bousculade effrénée d'hommes et de bêtes, à subir le harcèlement des montagnards, à suivre des chemins impraticables, à lutter contre le froid et la faim -, Hannibal parvient vers la mi-octobre à Turin avec seulement 20.000 soldats, 6.000 cavaliers et 21 éléphants. Selon les informations données par Polybe, les forces romaines, elles, dépassaient 700.000 fantassins et 70.000 cavaliers. Une supériorité numérique, donc, qu'Hannibal allait compenser par son génie militaire. Le général carthaginois est reçu en libérateur par la majorité des Cisalpins. Profitant de la surprise des Romains, il remporte un premier succès au Tessin en 218, puis une série de victoires qui jalonnent sa descente vers le sud de l'Italie : en 217 à la Trébie et au lac Trasimène et, en 216, à Cannes en Apulie - le plus grand désastre subi par les Romains : non seulement la cavalerie carthaginoise leur inflige des pertes énormes (sur les 80.000 soldats romains et alliés, seuls 14.500 survécurent ou échappèrent à la captivité), mais ils perdent une ville essentielle à leur propre ravitaillement. Hannibal aurait alors pu marcher sur Rome; il y renonce pour mener à bien sa politique d'alliance avec les Italiens : une partie des Samnites passe dans son camp, mais surtout plusieurs cités campaniennes, dont la plus importante, Capoue, en 216, à qui il a promis de devenir la capitale d'une Italie délivrée de Rome et qui l'accueille avec allégresse.
Hannibal n'avait pas eu de mal à entraîner les Romains dans des batailles successives. À Rome, le commandement était annuel et les consuls, avides de gloire, cherchaient à achever les guerres avant la fin de leur mandat. C'est seulement après une série de défaites et des pertes gigantesques qu'ils finirent par adopter la stratégie du général Q. Fabius Maximus : éviter tout affrontement avec Hannibal, le priver de ses sources d'approvisionnement en pratiquant la politique de la "terre brûlée", afin de reprendre des forces, bref temporiser - d'où le surnom de cunctator, le "temporisateur", qui revint au général romain.
Cette stratégie, qui avait aussi pour but de récupérer les villes transfuges, permit à Rome de se relever rapidement : de 8 légions en 216 l'armée romaine passa à 25 en 212-211. Pour Hannibal, qui combattait en pays hostile, la guerre fut au contraire de plus en plus dure. Sa politique d'alliance n'eut pas le succès prévu : la présence dans ses rangs de tribus gauloises, du reste insuffisante, inquiétait les Italiens qui, de manière générale, restèrent plutôt fidèles à Rome. Contraint par ailleurs de maintenir des troupes en Espagne, il se trouvait dans l'impossibilité de recevoir du renfort en raison de la domination maritime de Rome. Enfin, se présentant en libérateur, il ne pouvait pas trop exiger de ses alliés et, pour financer ses campagnes, il dut attaquer les villes qui refusaient de trahir et sa cruauté à l'égard de celles qui lui résistaient, comme ce fut le cas à Nucérie ou Herdona, devint légendaire. Aussi, de nombreuses communautés d'Apulie, de Grande-Grèce et de Campanie le rejoignirent davantage par obligation que par conviction. La guerre d'alliances fut catastrophique pour l'Italie du Centre et du Sud, les deux partis se livrant à des actes d'une violence extrême: déportations, exécution des dirigeants, destruction de récoltes, tel était aussi le sort que les Romains réservaient à ceux qui avaient choisi le camp adverse, comme la cité de Télésia. Ce fut aussi le sort de Capoue quand elle fut reprise par les Romains en 211 ; mais la cité rebelle subit en plus le dernier des outrages : elle fut privée de tout son territoire et réduite au simple rang de ville.
La prise de Tarente en 212 fut un des derniers grands succès d'Hannibal. À partir de cette époque, la situation se détériora pour lui, Rome regagnant peu à peu ses alliés. La défaite d'Hasdrubal en 207 sur le Métaure, en Ombrie, marque un autre tournant: n'ayant pas réussi à rejoindre l'armée de son frère qui arrivait par le nord de l'Italie, Hannibal dut reculer vers l'extrême sud, dans le Bruttium, puis en 203 fut rappelé en Afrique.

Une guerre "mondiale"
Pendant qu'il ravageait l'Italie, Hannibal maintenait des troupes en Sardaigne et dans la péninsule Ibérique, où les Romains finirent par l'emporter en 206 grâce aux succès de P. Cornelius Scipio, le futur "Africain", alors âgé de 28 ans. Par ailleurs, il négociait l'ouverture d'autres fronts en vue d'affaiblir Rome : en 215 (peut-être dès 217-216), il sollicita le roi Philippe V de Macédoine, lequel voyait ainsi naître l'occasion de repousser les Romains hors d'Illyrie : cette intervention eut toutefois peu d'effets. En 215 encore, il décida les Syracusains à passer dans le camp carthaginois ; mais trois ans plus tard, malgré les géniales inventions balistiques d'Archimède, Syracuse succombait. L'ancien royaume de Hiéron fut intégré à la province de Sicile et Pacifiée par M. Valerius Laevinas. Enfin, à partir de 204, la guerre fut portée en Afrique, selon les plans de Scipion, le vainqueur d'Espagne.
L'Afrique du Nord était alors divisée en trois parties à l'ouest du territoire de Carthage : le royaume des Maures, qui dans cette guerre ne jouera aucun rôle, et les deux royaumes numides rivaux, celui des Masaesyles, alors le plus puissant, dirigé par Syphax, et celui des Massyles, dont le roi Gaia, mort en 206, laissait un successeur, son fils Masinissa. Depuis l'Espagne, déjà, Scipion avait recherché l'alliance des Numides. Mais Syphax avait finalement choisi en 206 le camp de Carthage, scellant ce choix par son mariage avec Sophonisbe, la fille d'Hasdrubal. Masinissa, en revanche, dont le territoire était menacé par son puissant voisin, devint pour longtemps l'allié des Romains. C'est lui qui fit pression pour une invasion en Afrique et c'est en partie à son appui que Scipion dut ses succès lorsqu'il débarqua à Utique : Masinissa mettait à la disposition des Romains sa connaissance des lieux, ses alliances et sa redoutable cavalerie. C'était un atout d'autant plus précieux que Scipion avait inventé une nouvelle technique de combat, qui allait servir plus tard dans les affrontements avec les monarchies hellénistiques: mettant à profit la formation de combat des légions en trois rangs de manipules (hastati, principes et triarii), il avait eu l'idée de donner à chaque rang une autonomie, ce qui lui permettait de porter plusieurs coups en même temps à l'adversaire ; dans ce contexte, les cavaliers berbères de Masinissa augmentaient considérablement sa force de harcèlement.
Arrivé en Afrique, Scipion remporta donc une série de victoires jusqu'à la bataille de Zama en 202, où il écrasa Hannibal. L'entrevue des deux chefs, à la veille de l'affrontement, constitue un morceau de bravoure chez Tite-Live (XXX, 30-31, 9) et Polybe (XV, 1, 6-8). Appien se contente de quelques lignes expéditives (Livre africain, 39, 163) : plus importants sont pour lui les dispositifs préalables, les mouvements des éléphants, de la cavalerie et le choc interminable des armées et de leurs chefs, jusqu'à la fuite d'Hannibal à la faveur de la nuit.
La paix imposa cette fois à Carthage de livrer presque toutes ses quinquérèmes et tous ses éléphants, d'évacuer l'Espagne, les territoires non puniques d'Afrique et de payer un tribut de dix mille talents. Il lui était en outre interdit de faire la guerre sans le consentement de Romains. Scipion permettait donc à Carthage de maintenir son indépendance, mais il la mettait à la merci de son voisin Masinissa, sorti grandi de la guerre à la suite de l'anéantissement du royaume de Syphax. De son côté, Hannibal rechercha un temps l'alliance d'Antiochos de Syrie, puis celle du roi de Bithynie, qui le trahit, le contraignant au suicide.

Les effets de la deuxième guerre punique
La deuxième guerre punique avait provoqué une peur extraordinaire et marqué les esprits par la longueur des opérations, l'énormité des sacrifices, l'étendue des dégâts, et ses conséquences sur la société romaine furent tout aussi considérables. Si le consensus autour du sénat s'était renforcé, la guerre avait révélé l'existence d'une opinion publique capable de s'imposer - de donner, par exemple, en 210 le commandement des troupes d'Espagne au jeune Scipion âgé de 24 ans seulement -, mais aussi l'inadaptation relative des institutions à la politique impérialiste, qui avait conduit à de nombreuses entorses à la légalité institutionnelle, dans l'attribution des commandements militaires notamment. La guerre avait révélé aussi l'état de la confédération italique: sans doute les alliés avaient-ils pour la plupart fourni une aide militaire et financière considérable en hommes, argent, matières premières et ils avaient, indéniablement, subi les plus grands dommages; mais certains avaient trahi et le climat psychologique se détériora.
Plus graves encore furent les effets démographiques et économiques du conflit. Les pertes et les ravages causés par l'occupation de l'Italie, la multiplication des campagnes militaires provoquèrent une crise de la petite paysannerie, qui s'accompagna d'un exode rural vers les villes et surtout vers Rome, désormais la ville la plus peuplée de la péninsule. Sans doute cette crise a-t-elle été parfois surévaluée par les modernes, mais on ne peut nier sa réalité, notamment en Italie du Sud, où le phénomène fut amplifié par les confiscations de terres imposées par les Romains aux cités qui avaient fait défection. Ces terres confisquées passèrent dans le patrimoine foncier romain, l'ager publicus, et furent progressivement accaparées par de riches propriétaires. L'afflux de la main-d'œuvre servile, autre conséquence des conquêtes, leur permit d'y développer l'élevage ou de constituer de grandes propriétés fondées sur la monoculture, ce qu'on appellera sous l'Empire des latifundia. Ainsi, les guerres puniques et la politique impérialiste qui s'ensuivit avaient en partie modifié les structures économiques de l'Italie traditionnelle.

Claudia MOATTI (à suivre)   http://www.theatrum-belli.com/

vendredi 4 novembre 2011

L’idée de guerre à la fin du Moyen Âge : aspects juridiques et éthiques, par Philippe CONTAMINE

Plus peut-être que n'importe quelle autre activité humaine, la guerre, de par sa nature propre, emporte avec elle, dans toute société où elle se situe, un ensemble, souvent complexe et rarement univoque, de conditions juridiques et éthiques. Ce n'est pas nécessairement faire preuve d'idéalisme ni d'irréalisme que de soutenir qu'elle n'est presque jamais voulue ni sentie ni pensée comme violence pure et illimitée, à l'état brut, élémentaire.

Elle se trouve pour ainsi dire enveloppée (masquée aussi) par tout un appareil conceptuel ressortissant à la coutume, au droit, à la morale, à la religion — appareil destiné, dans son principe, à l'apprivoiser, à l'orienter, à la canaliser. En un mot, la guerre est un phénomène culturel. L'idée que s'en fait une époque ou une société donnée retentit de façon plus ou moins visible sur son surgissement, son déroulement, sa conduite. La guerre offre l'occasion à l'historien ou au sociologue d'étudier les rapports entre réalité et norme, entre pratique et éthique, entre fait et droit.

Mon propos, qui ne porte ici que sur la fin du Moyen Âge, spécialement dans les domaines anglais et français, se divisera en trois parties : 1) Dans quelle mesure la guerre est-elle toujours considérée comme un jugement de Dieu ? 2) Y a-t-il des survivances aux notions de paix et de trêve de Dieu ? 3) Que devient le concept de guerre juste, tel que l'ont défini les théologiens et les canonistes des siècles antérieurs ? C'est dire que je pose le problème en termes d'héritage, de continuité (ou de discontinuité) : la conception de la guerre propre à la fin du Moyen Âge est-elle ou non encore vraiment médiévale ? L'évolution des techniques, des institutions et de l'art militaire, les mutations dans l'ordre politique au sens large (naissance ou renaissance des États, fin d'une certaine idée de la Chrétienté) ont-elles retenti sur la conception de la guerre, et si oui de quelle manière ? A ces interrogations, les pages qui suivent voudraient apporter une première esquisse de réponse.
Que la guerre, et plus spécialement la bataille, ait été conçue comme une sorte d'ordalie, de jugement de Dieu, au point qu'on puisse parler de judicium belli, pour reprendre le titre du beau livre de K. G. Cram (1), la chose est incontestable pour une grande partie du Moyen Âge. Peu importe ici l'origine de cette conception, qu'on retrouve dans plus d'une culture humaine. Le fait demeure qu'elle est loin d'avoir disparu à la fin du Moyen Âge, se traduisant en particulier par deux perspectives ou propositions : la confrontation solennelle et rituelle de deux armées, et l'affrontement de leurs chefs respectifs en un combat singulier.
Cette dernière pratique, qui se relie à celle du duel judiciaire, persiste à être envisagée pendant les XIVe et XVe siècles : Werner Goez en a relevé une trentaine d'exemples entre 1282 et 1536 (2). Ainsi, le 8 septembre 1383, Richard II d'Angleterre propose à Charles VI d'en finir avec les différends opposant depuis longtemps les deux royaumes par un duel ou par un combat entre leurs trois oncles respectifs, « ut quaestio sub divinae sortis examine finiatur » (3). La proposition ne paraît pas avoir retenu trop longtemps l'attention du gouvernement français. Il n'en va pas de même avec la rencontre projetée en 1425 entre Humfroi, duc de Gloucester, et Philippe le Bon, duc de Bourgogne, relative au comté de Hollande dont la possession était revendiquée par les deux compétiteurs. Au début de mars 1425, le duc Philippe envoya ses lettres de défi à son adversaire, où il lui proposait un combat singulier dont serait juge ou bien l'empereur Sigismond ou bien Jean, duc de Bedford, cela afin d'éviter l'effusion du sang chrétien et la destruction du peuple. Le duc de Bourgogne estimait qu'il était plus séant à de « jeunes chevaliers » comme eux de terminer la querelle par leurs corps que de la continuer « par voie de guerre ». Ce duel, à ses yeux, était comme une alternative à la guerre proprement dite. Humfroi releva le défi dans sa réponse du 16 mars, et, de façon significative, entre plusieurs dates possibles, choisit celle du 23 avril, jour de la Saint-Georges, patron à la fois de l'Angleterre et de la chevalerie. Aussi bien le chroniqueur Jean le Févre que les comptes bourguignons font allusion à la préparation intensive de Philippe le Bon, dans son château de Hesdin. Chaque matin, il courait « pour prendre haleine », dans le parc du château, où il avait « plusieurs certains lieux et places secrètes où il exercitait son corps à combattre et faire ses essais » ; plusieurs nobles hommes lui montraient la « science de combattre et savoir défendre », d'autres s'entraînaient pour le cas où le duc de Gloucester se ferait accompagner d'acolytes. Naturellement, la rencontre n'eut pas lieu, une triple intervention s'étant exercée contre le projet, de la part du pape Martin V, du Parlement d'Angleterre et du duc de Bedford (4).
On a qualifié cet épisode de « farce », tandis qu'à propos de cas semblables d'autres auteurs ont pu parler de « cérémonial vide » et de « comédie internationale » (5). Sans doute, mais n'était-ce pas déjà ainsi au XIIe siècle ? L'intéressant est que de tels rites s'inscrivent dans le droit fil d'une très ancienne tradition, à laquelle la fin du Moyen Âge demeure en apparence fidèle.
Plus fréquents et plus significatifs encore les cas de « bataille assignée » où tel prince ou roi propose à son adversaire une rencontre loyale en un certain lieu et à un certain jour afin que leur querelle soit vidée. Parmi bien des exemples possibles, mentionnons la lettre du même duc de Bedford à Charles de Valois, en date du 7 août 1429, où, pour « l'abregement de la guerre », il lui propose de choisir « aulcune plache aux champs convignable et raisonnable, avoecq jour brief et competent », en sorte qu'il y soit possible ou bien de négocier et de conclure une bonne paix ou bien de recourir aux armes : « Chacun de nous pourra bien garder et deffendre a l'espee sa cause et sa querelle (…) par le moyen de paix ou par journee de bataille de droit prinche » (6).
Comme le montre l'intervention de Martin V lors du duel projeté entre les ducs de Bourgogne et de Gloucester, l'Église se refusait à assimiler à un authentique jugement de Dieu le proelium campestre, ou bellum campale, ou « bataille champel », et cela pour les mêmes raisons qui lui faisaient condamner le duel judiciaire, ou gage de bataille, ou « gage champel » 1) parce que l'on pouvait perdre même en ayant le droit pour soi ; 2) parce que le recours à de tels procédés amenait à tenter Dieu ; 3) parce que la justice devenait alors inutile.
Telle est, entre autres, l'attitude d'Honoré Bovet dans L'Arbre des batailles, mais il est intéressant de noter que le célèbre docteur en décret se sent obligé d'argumenter son point de vue à l'encontre d'un sentiment sans doute assez largement répandu parmi ses contemporains : « Encore retournant a mon propos, n'est ce mie une bonne raison de dire : ” Cestui a perdu la bataille, pour quoy il appert bien qu'il avoit tort “. Et cecy dy je contre l'oppinion des Lombars, lesquels dient de Madame Jehanne, royne de Naples, que vraiment il appert bien qu'elle avoit tort de maintenir pape Clement car, se elle eust soustenu le vray pape, le roi son mari ne ses gens ne eussent pas esté desconfis » (7).
Au cours des négociations franco-anglaises de 1439, l'archevêque d'York John Kemp soutint que le roi d'Angleterre avait droit au royaume de France, pour plusieurs raisons, dont la première relevait de « la justice divine, attendu les batailles et victoires » remportées par les Anglais. A quoi le chancelier de France Regnault de Chartres répliqua que ces victoires ne signifiaient rien quant à leur bon droit car « si lesdis Anglois avoient eues batailles pour eulx, pareillement en avoient eues les François contre eulx, et tellement que plusieurs en estoient mors, et a tout compter ilz n'y avoient riens gagné ; et que si lesdictes batailles eussent esté declarratoires par justice divine de leur droit, la chose feust pieça finie et n'eust pas si longuement duré » (8). Ainsi le chancelier de France, loin de refuser toute valeur à l'argument des victoires remportées, le retourne à son profit en opposant aux succès des adversaires d'autres succès remportés par les Français. Signe que les esprits les plus avertis demeuraient profondément convaincus que « Dieu est vray justicier, ne onques faulx jugement ne fist. Encor est Dieu et sire et gouverneurs des batailles » (9).
La démonstration très élaborée que présenta, en octobre ou novembre 1346, Thomas Bradwardine, chancelier de la cathédrale Saint-Paul à Londres, dans un sermon prononcé devant Édouard III et ses nobles à l'occasion des victoires anglaises de Crécy et de Neville's Cross ressortit sensiblement à la même théorie. Dans ce sermon, dont on possède la traduction latine sous le titre de Sermo epinicius, Bradwardine écarte successivement sept raisons qui pourraient rendre compte de la victoire : se trouvent ainsi éliminés les arguments des astrologues, selon lesquels elle serait due au pouvoir des étoiles ; de ceux qui voient dans les constellations un signe de victoire ou de défaite ; de ceux qui attribuent le résultat à la déesse aveugle, à Fortuna, aux dieux secondaires, à la prouesse et à la prudence humaine, au culte rendu par les combattants simultanément à Mars et à Vénus ; en sorte qu'une seule raison subsiste : c'est Dieu qui a voulu donner la victoire aux Anglais ; ceux-ci se doivent de lui en rendre grâces (10). Autrement dit, la bataille présente un exemple type de situation où l'intervention de Dieu se fait directement sentir, où la cause première éclipse complètement les causes secondes. « En nom Dé, les gens d'armes batailleront et Dieu donra victoire » (11).
Cependant un argument était, depuis longtemps, couramment employé pour justifier une défaite et empêcher qu'elle ne retentît sur la validité d'une guerre : Dieu n'entendait pas récompenser les vainqueurs, reconnaître publiquement leur bon droit, mais punir les vaincus pour leurs mœurs, leur conduite, leurs péchés. Ainsi expliquait-on l'échec des croisades. Au-delà même de tout châtiment motivé, il était admis que le Dieu des armées demeurait souverainement libre. « Il arrive parfois que Dieu souffre que la partie qui a pour elle le droit et un vrai titre et qui vit d'après ses lois soit grandement persécutée et subisse de très grandes aventures, peines et épreuves jusqu'à être parfois renversée, prisonnière ou tuée en bataille par la divine Providence, quand il lui plaît d'être juge, et cela bien que le peuple n'ait jamais été aussi bon, ni les querelle, titre et droit aussi justes » (12).
Si donc l'idée de la guerre comme judicium Dei est loin d'avoir disparu de la mentalité commune au bas Moyen Âge, qu'en est-il pour les concepts de paix et de trêve de Dieu, tels qu'ils étaient apparus à partir de la fin du Xe siècle et tels que la théologie scolastique et le droit canonique les avaient intégrés dans leur réflexion ? L'un des aspects majeurs de la trêve de Dieu était l'interruption de toutes les actions guerrières durant certains jours ou périodes de la semaine ou de l'année. Suger raconte par exemple dans la Vie du roi Louis le Gros que lors de l'expédition royale contre Ebles de Roucy en 1102 « telle était l'ardeur du seigneur et de l'ost que, tant qu'ils furent en campagne, ils prirent à peine du repos ou plutôt qu'à l'exception du vendredi et du dimanche ils n'en prirent jamais » (13). Cependant, en cas de guerre juste, la plupart des canonistes et des théologiens estiment superflu de prévoir une quelconque limitation dans le temps ; saint Thomas d'Aquin admet qu'on puisse se battre en cas de nécessité aux jours les plus solennels (14) (or le propre de la guerre juste est précisément d'être nécessaire). Rares sont les penseurs à se montrer plus exigeants : dans la Summa decretorum (1157), maître Rufin prescrit le respect des jours de fête solennisés par l'Église dans la mesure où le châtiment des méchants, quoique légitime et mérité, doit alors s'interrompre (15). Cependant, l'opinion publique, fidèle à une attitude sans doute plus sentimentale que raisonnée, jugeait anormal que les combats intervinssent durant les périodes les plus saintes de l'année. J'en donnerai ici quelques exemples. Le 2 février 1348, lors du siège d'Agen, les Anglais demandèrent aux Français une trêve en l'honneur de la Purification de la Vierge (16). En 1411, le duc Charles d'Orléans chevauchait avec son armée près de Montdidier : le 7 septembre il s'arrêta en une « ville » appelée « Castenoy » « et pour la haultesse du jour, ne voult chevaucher l'endemain » (17). Lors du siège d'Orléans de 1429 une trêve fut conclue pour le jour de Pâques (18). Un peu plus tard, la même année, « pour ce qu'il estoit dimanche », Jeanne d'Arc « n'estoit pas d'opinion qu'on les combatist ». Même attitude de sa part lors de la fête de l'Ascension (19).
En sens inverse, la bataille de Barnet eut lieu le jour de Pâques, 14 avril 1471, et la bataille de Towton le dimanche des Rameaux, 29 mars 1461. Blâmant les gens de guerre de son temps, Honoré Bovet déclare que « se ils voioient leur avantaige aussi bon leur est de chevauchier ou de eschillier ou de piller ou de rober le propre jour de Pasques comme le jour de caresme prenant » (20). On notera toutefois que dans ce passage l'auteur de L'Arbre des batailles fait seulement référence à des actes agressifs, offensifs ou illégaux, c'est-à-dire, dans tous les cas, non nécessaires ; tout se passe comme s'il adhérait implicitement à la position de saint Thomas d'Aquin. C'est un fait bien connu que Jeanne d'Arc ordonna l'assaut de Paris le 8 septembre 1429. A cette occasion, le Bourgeois de Paris écrit dans son journal : « Bien ne leur devoit pas venir de voulloir faire telle occision le jour de la Saincte Nativité Nostre Dame ». Mais dans le registre capitulaire de Notre-Dame, il est dit que Jeanne d'Arc échoua « à cause de la résistance des bourgeois de Paris avec l'aide de Dieu et de la glorieuse Vierge dont la fête est célébrée dans la dite ville avec grand honneur » (21). Ainsi, dans une guerre défensive, autrement dit nécessaire ou juste, il n'était pas seulement licite mais éventuellement profitable de se battre les jours de fête solennelle puisqu'on pouvait en espérer quelque assistance surnaturelle.
Plus importante sans doute fut l'influence de la paix de Dieu, c'est-à-dire, avant tout, la protection de différentes gens et de différents biens, maintenus, pour ainsi dire, à l'écart de la guerre. La réglementation de la guerre privée dans le comté de Bourgogne par Philippe V le Long en 1319 rappelle par bien des côtés les décisions du synode de Verdun-sur-le-Doubs en 1016 aussi bien que l'édit de Frédéric Barberousse contra incendiarios de 1184. Il y était interdit d'incendier les maisons et les châteaux, de couper ou d'arracher les vignes et les arbres fruitiers, d'enlever les animaux de trait, les charrues et les laboureurs (22).
Honoré Bovet n'innove en rien lorsqu'il évoque l'immunité naturelle dont doivent bénéficier les non-combattants et leurs biens. Parmi ceux qui ont des « sauf-conduits sans demander », il mentionne les gens d'Église, depuis les prélats jusqu'aux pèlerins en passant par les chapelains, les convers et les ermites, les enfants, les vieillards, les femmes, les marchands, les laboureurs, les « bouviers et tous gaigneurs » (23). On retrouve les mêmes catégories dans le traité que Simon Islip adressa à Édouard III sur la mauvaise administration du royaume : bénéficient de la sûreté en temps de guerre les « presbiteri, monachi, conversi, mercatores, rustici euntes et redeuntes in agriculturam existentes ; et animalia que arant et semina portant ad agrum » (24).
A la fin du Moyen Âge, un tel comportement était plus ou moins sincèrement accepté par les chefs de guerre et les combattants, du moins à titre d'idéal ou de norme. Naturellement, cet idéal n'était que rarement respecté, ce qui ne veut pas dire, toutefois, qu'il était considéré comme inaccessible, incompatible avec la pratique de la guerre et qu'il n'eut jamais aucune influence sur les comportements réels. On relève quelques exemples où les autorités et les capitaines s'efforcèrent de limiter les effets « pervers » de la guerre en promulguant un code militaire et en exigeant de leurs armées une discipline rigoureuse. Témoins les ordonnances de guerre de Richard II, Henri V et du duc de Bedford, témoin aussi le maréchal Boucicaut si du moins l'on se fie à son biographe : « Quant il voyage aulcune part en armes, il faict defendre expressement sur peine de la hart que nul ne soit si hardy de grever eglise ne moustier ne prebstre ne religieux, mesme en terre d'ennemis. Et ne souffre assaillir eglise forte, quelque bien ou quelque richesse que le pays eust dedans, quelque famine ou necessité qu'il ait » (25). Des campagnes effectives furent conduites de façon spécialement humaine. Ainsi celle du comte d'Armagnac, connétable de France, en 1416, lors du siège de Harfleur (26), ou encore le recouvrement de la Normandie par Charles VII : « Et estoient tous les dits gens d'armes et de trait a pié payés et gaigés tous les mois sans qu'ilz osassent durant la dicte guerre de Normandie prendre nulles gens prisonniers ne renchonner cheval ne aultre becte, quelle que elle fust, pozé ores que les dits gens fussent en l'obeissance des dits Anglois, ne les vivres en quelques lieux que ce fust sans payer si non sur les dits Anglois et des gens tenant leur parti qui estoient trouvez faisant la guerre, lesquelz ils pouvoient prendre licitement et leur estoit permi et non aultrement » (27). Ainsi les troupes françaises, contrairement à ce que la pratique des appatis avait longtemps autorisé, n'eurent pas la permission, en 1449-1450, de prendre comme prisonniers ou de rançonner les Normands qui vivaient dans des territoires situés sous domination anglaise, à moins qu'ils ne fussent pris les armes à la main. Un autre exemple est fourni par le chroniqueur Jean Chartier. En septembre 1431, Ambroise de Loré, capitaine français, quitta avec quelques troupes le château de Saint-Célerin. Le but était de piller la foire de la Saint-Michel, qui avait lieu régulièrement en un emplacement situé à l'extérieur de l'enceinte de la ville de Caen, près de l'abbaye Saint-Étienne. L'opération réussit, quantité de marchandises et de gens furent emportés, y compris des bourgeois de la ville et des Anglais. « Aprés quoy, a une croix prés du passage, fist arrester toute la compagnie avec les prisonniers et illec fist crier a son de trompe de par le roy et le duc d'Alençon, duquel il estoit mareschal, sur paine de la hart, que tout homme qui avoit prisonnier prestre ou autre homme d'église, qu'il l'envoyast et delivrast franchement ; item que tout homme qui avoit sauf conduit du roy de France ou d'autre seigneur ou capitaine en fust semblablement envoyé franchement ; item aussi que tous vielz hommes, jeunes enfans et povres laboureurs, qui ne sont pas de prince, en fussent pareillement envoyez » (28). Il va de soi que des ordres aussi stricts ne furent pas acceptés aisément par les combattants français, d'où des différends qu'Ambroise de Loré dut régler.
Voici encore Guillaume Cousinot évoquant en ces termes l'armée de Louis XI lors de l'invasion du Bourbonnais en 1465 : « Je crois que oncques homme ne vit la semblable, ne garder plus bel ordre, tant en bataille, en forme de chevaucher que a ne dommagier point le peuple. Ne il n'y a laboureur qui s'en fuye, ne homme d'eglise ne marchant, et est tout le monde en son ost comme il seroit en la ville de Paris. (…) Oncques ne fust si gracieuse guerre. Ne vous n'ourriez parler d'une femme forcee, ne d'une eglise pillee, ne d'un homme pris, si n'est es villes qu'on prend de force ou qu'il soit homme de guerre, ne ung cheval emblé ne ung homme destroussé » (29).
L'étonnement mêlé d'admiration qui perce dans le ton de Guillaume Cousinot n'est que trop compréhensible. Car la pratique des hommes de guerre était en règle générale tout à fait différente, et Honoré Bovet en était pleinement conscient en écrivant : « Combien que ce soit grand debat et dure chose a determiner pour les cous-turnes contraires que les gens d'armes ont trouvees depuis peu de temps en ça, selon droit ancien et selon les anciennes coustumes des bons guerroieurs, je tiens fermement que ce soit chose deshoneste de emprisonner hommes anciens se en guerres ne vont et femmes et enfans innocens. Certes, c'est trés laide coustume de demander pour eulx finance car il est notoire que ils ne sont pas pour guerroies » (30). Agir ainsi, c'est mériter le nom de pillard.
On ne peut qu'être frappé par le fait qu'Honoré Bovet ne pense pas que sa proposition aille tout à fait de soi. Il parle de « grant debat », de « dure chose a determiner », comme si elle pouvait être l'objet de quelque quaestio disputata. Il oppose un droit ancien non point certes à un droit nouveau mais du moins à des coutumes nouvelles, au sens semble-t-il juridique du terme « coutume ». De fait, dans des actes officiels datant de l'occupation anglaise de la Normandie, la définition des non-combattants est beaucoup plus étroite que dans les exemples mentionnés précédemment. Selon ces ordonnances, les gens d'Église d'origine française, les femmes de naissance noble, les enfants à partir de dix et même de huit ans peuvent être arrêtés légalement et mis à rançon. Dans son rapport de 1435, Sir John Fastolf, après avoir proposé un style de guerre sans compassion ni miséricorde, est soucieux de prévenir une objection possible : « Item (…) il est pensé que le roi (entendons Henri VI) peut et doit raisonnablement mener toute cette guerre cruelle sans réputation de tyrannie, attendu qu'il a offert à ses adversaires, comme bon prince chrétien, que toutes les personnes de sainte Église et aussi les communes et les laboureurs du royaume de France se trouvant dans les forteresses et en dehors soient en paisible sûreté, sans guerre ni prince, en sorte que la guerre, pour l'une et l'autre partie, demeure entre gens de guerre et gens de guerre, laquelle offre les dits adversaires ont ouvertement refusée, d'où il est conclu de leur faire une guerre âpre et cruelle sans épargner quiconque » (31).
Le conseil de Fastolf ne peut être simplement compris comme une forme d'hypocrisie ou de cynisme. De même, il serait insuffisant de penser que les soldats de la fin du Moyen Âge étaient pires que leurs prédécesseurs. Indépendamment de raisons économiques et sociales évidentes, c'est l'ensemble du contexte politique qui peut expliquer, dans le cas de la guerre de Cent ans, ce manifeste durcissement des pratiques guerrières. Puisque les rois et les princes prétendaient faire usage de toutes les ressources possibles de leurs pays, puisque la guerre était financée par des impôts que chacun devait payer, puisque l'idée d'une obligation militaire générale était plus ou moins admise et se traduisait éventuellement dans les faits, puisque la destruction du potentiel économique de l'adversaire était un but de guerre avoué, puisqu'un serment d'allégeance était parfois demandé à l'ensemble d'une population, serment dont la rupture était assimilée à un crime de lèse-majesté, on comprend que le concept de non-combattant ait été susceptible d'interprétations divergentes. En particulier, la montée des enchères et des enjeux entre belligérants, les mutations de la philosophie politique sur laquelle les États prétendaient asseoir leur pouvoir, jointes naturellement à une relative « professionnalisation » de la guerre, aboutirent, dans un grand nombre de circonstances, à mettre en question l'immunité de certains groupes sociaux, de certains biens, de certains lieux, et cela non pas seulement au niveau de la pratique des gens de guerre mais, ce qui est plus significatif, au niveau des instructions et des ordonnances officielles.
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Pour autant, les pouvoirs n'avaient nullement renoncé à se référer à la notion de juste guerre, telle qu'elle s'était progressivement élaborée et enrichie, disons de Gratien à Hostiensis. Les sept types de guerre proposés par ce dernier, les cinq critères de la juste guerre, en fonction de la personne, de la chose, de la cause, de l'esprit et de l'autorité : tout cela est loin d'être oublié ou laissé de côté, et les textes du temps ne manquent pas d'y faire de fréquentes allusions. Les princes étaient pleinement conscients de la nécessité morale où ils se trouvaient de n'entreprendre que des guerres justes. Philippe de Valois, dans un manifeste qu'il prescrit de lire dans toutes les églises du royaume, déclare : « Jaçoit ce que nous ayons bon droit et juste cause, selon le jugement de nostre conseil » (32). Dans le camp opposé, en 1346, Édouard III écrit au Provincial des Dominicains pour expliquer à lui-même et à son ordre la justice de la revendication au trône de France, de telle sorte qu'ils puissent développer ce thème dans leurs sermons. L'année suivante, alors qu'il se trouvait à Calais, il adresse une lettre à ses sujets où l'on trouve une allusion à sa juste querelle (33). Selon John Bromyard, dans la Summa Predicantium, Édouard III, avant de faire campagne, avait coutume d'accomplir un pèlerinage et de prendre le conseil de personnes expertes dans le droit sacré et profane (34). Philippe de Mézières raconte comment « jeune homme et petitement fondez en prudence et en science ne en la pratique du monde », il commença sa carrière en étant « un bon temps soudoyer en Lombardie pour aprendre le fait d'armes ». Plus tard, devenu « vétéran », il se reprocha amèrement d'avoir agi en homme de sang (35) et de ne pas s'être interrogé, avant de s'engager dans une guerre, si elle était juste, « c'est-à-dire pour la chose publique, pour la foi, pour l'Église, pour les veuves et les orphelins, pour l'équité et la justice » (36). Dans son mémoire sur Jeanne la Pucelle, écrit en 1429, le dominicain Jean Dupuy estime qu'il est possible de soutenir son fait « particulièrement en raison de la cause finale qui est très juste, à savoir la restitution du royaume au roi et l'expulsion ou l'écrasement très juste d'ennemis très obstinés » (37). Parmi les 101 articles des demandeurs lors du procès en nullité de la condamnation de Jeanne d'Arc, l'art. 72 s'exprime ainsi : « Item, il est opposé à Jeanne qu'elle faisait mettre le nom de Jésus dans ses lettres, par lesquelles elle ordonnait que des actions mauvaises fussent accomplies, etc. ; elle répondit opportunément qu'elle n'avait commis en cela aucun péché, puisqu'il s'agissait d'une guerre juste » (38). Dans son petit traité sur l'art de la guerre, Robert de Balsac, à la fin du XVe siècle, mentionne le critère de la juste guerre comme la condition préliminaire à toute opération militaire : « Premierement, avant tout œuvre, le prince doit adviser s'il a bonne et juste querelle, pour mettre Dieu et la raison pour lui » (39). Même conseil de la part de Philippe de Clèves, quelques années plus tard : « Vous debvez garder d'entreprendre guerre a mauvaise querelle » (40). On relève des formules analogues dans Le Jouvencel de Jean de BueiI (41).
Cependant, des esprits plus exigeants étaient tout à fait conscients du fait qu'il était facile aux princes et à leurs conseillers de découvrir à chaque coup, dans l'enchevêtrement des dossiers diplomatiques, des motifs et des titres suffisants pour justifier n'importe quelle entreprise belliqueuse. Un auteur du milieu du XVe siècle exprime sa surprise en constatant que tant de princes, quoique très soucieux de ne pas commettre de péché mortel, s'accusent si rarement de faire des « guerres volontaires ». Il poursuit en ces termes : « En la Chrestienté qui bien y veult regarder n'y a guerre que le commancement d'icelle ne vienne ou d'ung costé ou d'autre par deffaulte de justice. Encore dys qu'il n'y a guerre tant cruelle que si les deux parties qui la conduisent voulloient chacune oïr et suivre justice qu'elle ne cesse » (42). Il laisse ainsi entendre que dans la Chrétienté de son temps la majorité des guerres sont injustes, des deux côtés, dès le départ. Et cela peut-être surtout parce que la raison fondamentale d'entreprendre une guerre tendait à devenir le bien commun, le profit commun de l'organisme politique concerné : insensiblement, on glissait à la notion de raison d'État (43).
L'exemple de Philippe de Mézières montre que des combattants volontaires pouvaient se poser la question de leur responsabilité morale lorsqu'ils s'engageaient dans une injuste guerre. Classiquement, Honoré Bovet envisage ici trois possibilités : 1) si un chevalier meurt dans une bataille ordonnée par l'Église (ainsi contre les païens, ou contre les ennemis du pape et de la foi), et si, d'autre part, il n'est pas, au moment de mourir, en état de péché mortel, il va en Paradis ; 2) si un chevalier rencontre la mort dans une bataille au cours d'une juste guerre, d'une juste querelle, il est également sauvé ; 3) si c'est dans une injuste guerre, il y a pour lui des risques élevés de damnation. Cependant, pour d'autres autorités, un soldat a seulement à obéir à son prince, en sorte qu'il n'est pas responsable si son prince entreprend une guerre injuste. Cette attitude n'est nullement nouvelle : saint Augustin l'adoptait déjà, et après lui Gratien, comme en témoigne le précepte Licet dominus peccet precipiendo, lumen subditus non peccal obediendo. Toutefois, la contradiction n'est peut-être pas aussi forte qu'on pourrait le penser, dans la mesure où l'on tendait à admettre comme juste, au moins pour ses sujets et ses armées, toute guerre menée par le prince. L'auteur de la vie de Bayart le loue de s'être toujours comporté de façon modérée dans les guerres où il se trouva, au service de son prince « pour soutenir le bien public de ses pays » (44). Le Panegyric de Loys de la Tremoille, composé par Jean Bouchet, au début du XVIe siècle, rapporte que son fils, le prince de Talmont, mortellement blessé sur le champ de bataille, eut ces dernières paroles : « Dieu me donne la grace de mourir au service du roy et de la chose publique ». Et son père écrivit en ces termes à sa femme : « Nostre fils est mort au lict d'honneur, en bataille permise pour juste querelle, en acte de vertu pour le bien public » (45).
Peut-être, tandis qu'aux XIIe et XIIIe siècles, l'accent était mis sur l'auctoritas et la causa (qui avait le jus ad bellum, dans quelle condition une cause pouvait être dite juste), à partir du XIVe siècle, on insiste plus volontiers sur la façon dont la guerre est ou doit être conduite (jus in bellum). Déjà saint Thomas d'Aquin avait suggéré qu'une sorte de proportion devait être respectée entre les mobiles et les résultats, mais seulement en ce qui concerne le tyrannicide. On trouverait une nouvelle approche du problème dans cette remarque sarcastique d'un auteur du XVe siècle : « Certes, il fault bien que la querelle soit moult juste, bien fondee en droit et plaisant a Dieu qui poeult satiffaire et respondre a tant de cruaultez qui se commettent par l'exercice de la guerre ainsi que l'en en use de present en la Chretienté » (46). Une réaction semblable, exprimée dans un style tout différent, se trouve dans la Lettre à Richard II de Philippe de Mézières : « Aucuns pourroient dire que, selonc les loys civiles et divines, pour recouvrer son heritage, pour faire justice des mauvaiz ou pour la deffension de la chose publique, les guerres des Crestiens sont licites. A ce se puet respondre que qui vouldroit bien peser en la balance de verité le principal de la cause pour laquele la guerre sera commencire, la quele cause sera jugiee par la sapience humaine estre juste, qui aucune foiz devant Dieu, pour les circonstances et ignorances d'icelles, sera reputee injuste ; et de l'autre part, se les maulz sans nombre et cruaultez qui seront faites en la guerre contre et oultre la loy et discipline de vraie chevalerie, seront bien pesez en la dicte balance, il se trouvera que avant le commencement de la guerre il eust esté expedient que l'un roy a l'autre eust quittié franchement et liberalment pour la reverence de Dieu et pour eschever tant de maulx les II pars du principal de la cause en demourant vrais amiz sans aucun reprouche ou temps advenir de la dicte cession des II parties sustouciés de la cause » (47).
A suivre Philippe de Mézières, dans le cas de la guerre de Cent ans, où les rois d'Angleterre réclamaient tout le royaume de France, il aurait mieux valu pour les rois de France, sans qu'on pût leur en faire grief ultérieurement, qu'ils cédassent les deux-tiers de leur domination.
Ce raisonnement semble être prémonitoire de celui formulé par Vitoria au début du XVIe siècle : « Puisque tout ce qui arrive dans une guerre — meurtres, incendies, dévastations — est atroce et cruel, il n'est donc pas permis en cas d'injustices légères d'en poursuivre les auteurs par la guerre, car les châtiments doivent être proportionnés à la gravité du délit ». Et encore : « Quand la guerre entraîne de grands maux de chaque côté, elle ne peut être juste » (48).
Dans le même ordre d'idées, on en vint à opposer deux types de guerre selon le comportement des combattants : face à la « guerre mortelle », à la guerre « de feu et de sang », où toutes les « cruautés, occisions et inhumanitez » étaient admises, voire systématiquement prescrites, il y eut la « guerre loyale », honorable, courtoise, la « bonne guerre », faite par les « bons guerroyeurs », la « guerre guerroyable », respectueuse de la « droicturiere justice d'armes », qui n'était menée ni par « mauvaise intention » ni par « perverse operation ». Se référant à la lutte entre Philippe le Bel et Édouard Ier, Robert Blondel, dans sa traduction française de l'Oratio historialis, écrit : « Des lors le roi d'Angleterre lui fist signiffier deffiances non mie de juste guerre, mais de depopuler son pays, de ravir tout ce qu'il pourroit, d'y bruler villes et champs et d'y exercer toutes manieres de guerre a feu et a sang » (49). Peu importe dès lors que le roi d'Angleterre ait eu de bonnes raisons pour déclarer la guerre ; celle-ci ne pouvait être juste en raison des massacres et des incendies qui devaient accompagner son déroulement.
Or, l'un des moyens grâce auxquels on estimait possible de mener une « bonne guerre » était de maintenir, ou de rétablir, aussi bien pour des raisons d'efficacité militaire que de morale, la disciplina militaris, expression empruntée par le Moyen Âge à Végèce et traduite en français par « discipline de guerre », « discipline de vraie chevalerie », « discipline militaire » (50). « Ung roy est fort per disciplinam militantem, c'est a dire par bonne ordonnance, regle et discipline mise sur gens de guerre » (51). Le glissement de l'expression « discipline de chevalerie » à l'expression « discipline militaire » montre ici encore qu'il n'y a pas de solution de continuité entre le Moyen Âge et les temps modernes, et que l'on est passé insensiblement du modèle du chevalier à celui de l'officier.
Il est temps de revenir à la question initiale : dans quelle mesure la fin du Moyen Âge marqua-t-elle une rupture par rapport à la tradition antérieure quant à la conception morale et juridique de la guerre ? La réponse ne peut être que nuancée. En un sens, c'est bien la continuité qui paraît l'emporter, tant on éprouve de difficulté à repérer un élément tout à fait nouveau dans la pensée sur la guerre. L'immunité dont devaient bénéficier les non-combattants, la guerre comme jugement de Dieu, la notion de juste guerre, celle de « discipline de chevalerie » : tout cela, qui appartient à l'héritage culturel du Moyen Âge classique, n'est ni oublié ni délaissé. Il nous plaît de retenir comme symbole de cette continuité dans le système de référence ce qu'écrit du chevalier Bayart son biographe : « Tousjours disoit le bon gentilhomme que tous empires, royaulmes et provinces sans justice sont forestz pleines de brigans » (52). On aura reconnu ici l'influence augustinienne (53). Et pourtant, à l'intérieur de ce paysage moral et intellectuel immuable, de très lents déplacements se produisent. Certaines notions gagnent en intensité, d'autres reculent à l'arrière-plan, des expressions inédites sont forgées. Les propositions de duels entre princes s'espacent après 1450, aussi bien que celles de bataille assignée. Lorsqu'elles interviennent, c'est que la propagande l'exige. Des cyniques, des impies se préoccupent peu d'avoir un juste titre pour leur querelle, mais proclament ouvertement « Vive le plus fort » (54). Plus encore : l'affirmation du pouvoir du prince, jointe à une évidente laïcisation de la pensée politique, tend à réduire à néant la responsabilité morale des sujets qui suivent ses guerres. Le bien commun du royaume, ou de la principauté, vient, à la limite, tout justifier, la mort au champ d'honneur tout racheter. Du même coup, la réflexion morale et juridique va surtout viser à limiter les conséquences de la guerre. Dès la fin du Moyen Âge, la notion de droit des gens éclipse plus ou moins celle de juste guerre ; péniblement, la pensée sur la guerre s'adapte à la réalité d'une Europe composée d'États souverains mais censément civilisés.
Philippe CONTAMINE
NOTES :
(1). K. G. Gram, ludicium belli. Zum Rechtscharakter des Krieges im deutschen Mittelalter, Münster et Cologne, 1955. 
(2). W. Goez, « über Fürstenzweildimpfe im Spâtmittelalter », dans Archiu fiir Kulturgeschichte, 49 (1967), p. 135-163. 
(3). J. Calmette et E. Déprez, La France et l'Angleterre en conflit, Paris, 1937, p. 234 (Histoire du Moyen Âge, sous la direction de G. Glotz, VII,1). 
(4). R. Vaughan, Philip the Good. The Apogee of Burgundy, Londres, 1970,p. 38-39. 
(5). « Farcical », dit R. Vaughan, op. et loc. cil. « Leeres Zeremoniell » : la formule est de J. Huizinga. E. G. Léonard parle de « comédie internationale » (cité par W. Goez, art. cit. p 136). Avant la bataille d'Auray (1364), le bienheureux Charles de Blois, selon un témoin au procès de béatification, déclarait : « Ego ibo defendere populum meum, placeret modo Deo quod contencio esset solum inter me et aduersarium meum, absque eo quod alii propter hoc morerentur » (Monuments du procès de canonisation du bienheureux Charles de Blois, éd. dom F. Plaine, Saint-Brieuc, 1921, p. 93). 
(6). J. Quicherat, Procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d'Arc, t. IV, Paris, 1850, p. 382-385. Parmi les très rares propositions qui aboutirent réellement, la plus célèbre est sans doute le Combat des Trente, livré dans la lande de Mi-Voie, entre Plermel et Josselin, le samedi 26 mars 1351, entre trente Bretons, partisans de Charles de Blois, et trente Anglo-Bretons, partisans de Jean de Montfort. « La bataille de Trente Anglois et de Trente Bretons », éd. H. R. Brush, Modern Philology, 9 (1911-1912), p. 511-544, et 10 (19121913), p. 82-136. Moins connu, l'épisode comparable qui opposa, le 28 septembre 1396, près de Perth, deux groupes de trente hommes chacun, appartenant à deux clans écossais, les Chattan et les Kay (R. Nicholson, Scotland. The Leder Middle Ages, Édimbourg, 1974, p. 208. R. Mitchinson, A History of Scotland, Londres, 1970, p. 58-59). 
(7). Honoré Bonet, L'Arbre des batailles, éd. E. Nys, Paris, 1883, p. 71. Sur la graphie Bovet, adoptée ici, voir, outre G. Ouy, « Honoré Bouvet (appelé à tort Bonet) prieur de Selonnet », Romania, I.X X XV (1959), p. 255-259, N. A. R. Wright, « The Tree of Battles of Honoré Bouvet and the Laws of War », dans War, Literature and Politics in the Late Middle Ages. Essays in Honour of G. W. Coopland, éd. C. T. Allmand, Liverpool, 1976, p. 12, n. 2. 
(8). « Documents relating to the Anglo-French Negotiations of 1439 », éd. C. T. Allmand, Camden Miscellany, XXIV, Londres, 1972, p. 116. 
(9). G. W. Coopland, The Tree of Bailles of Honoré Bonet, Liverpool, 1949, p. 296. 
(10). H. A. Oberman et J. A. Weisheipl, « The Sermo epinicius ascribed to Thomas Bradwardine (1346) », Archives d'histoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge, XXXIII (1958), p. 295-329. 
(11). Procès en nullité de la condamnation de Jeanne d'Arc, éd. P. Duparc, t. I, Paris, 1977, p. 472. « La bataille comme l'oracle appartient au sacré » (G. Duby, 27 juillet 1214, le dimanche de Bouvines, Paris, 1973, p. 146). 
(12). The Boke of Noblesse addressed to King Edward the Fourth on his Invasion of France in 1475, éd. J. G. Nichols, Londres, 1860, p. 41. 
(13). Suger, Vie de Louis VI le Gros, éd. et trad. H. Waquet, Paris, 1929, p. 26. 
(14). Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIa-IIae, qu. 40. 
(15). F. H. Russell, The Just War in the Middle Ages, Cambridge, 1975, p. 105. 
(16). Jean Froissart, Chroniques, t. III, éd. S. Luce, Paris, 1862, p. 117. 
(17). Chronique de la Pucelle ou Chronique de Cousinot, éd. Vallet de Viriville, Paris, 1864, p. 136. 
(18). Journal du siège d'Orléans, 1428-1429, éd. P. Charpentier et Ch. Cuissard, Orléans, 1896, p. 64. 
(19). Procès en nullité…, éd. cit., p. 393. Robert Blondel déplore que la prise de Fougères par François de Surienne se soit produite en plein carême la veille de l'Annonciation (De reductione Normanniae, dans J. Stevenson, Narratives of the Expulsion of the English of Normandy, Londres, 1863, p. 5). 
(20). Honoré Bonet, op. cit., p. 144. 
(21). Journal d'un bourgeois de Paris (1405-1449), éd. A. Tuetey, Paris, 1881, p. 246 et 244, n. 1. Interrogée sur ce point, Jeanne, lors du procès de Rouen, répondit qu'elle ne savait pas si l'attaque de Paris un jour de fête constituait un péché mortel et s'en rapportait à Dieu (Procès de Condamnation de Jeanne d'Arc, éd. P. Tisset et Y. Lanhers, t. I, Paris, 1960, p. 152). A propos de l'attaque de Lagny par les troupes anglaises en mars 1431, le Bourgeois note, p. 263 : « En la fin, n'y orent point de honneur car ceste malle œuvre se faisoit la sepmaine peneuse ». 
(22). J. Richard, « Le droit de guerre du noble comtois », Mémoires de la société pour l'histoire du droit et des institutions des anciens pays bourguignons, comtois et romands, XII (1948-1949), p. 107-115. 
(23). Honoré Bonet, op. cit., p. 202. 
(24). Simon Islip, De speculo regis Edwardi III, éd. J. Moisant, Paris, 1891, p. 132. 
(25). Le Livre des faicts du bon messire Jean le Maingre, dit Boucicaut, maréchal de France et gouverneur de Gênes, éd. J. F. Michaud et J. J. F. Poujoulat, Paris, 1836, p. 319. Voir aussi Gutierre Diaz de Gamez, Le Victorial, chronique de don Pedro Ninô, comte de Buelna, trad. A. de Circourt et Puymagre, Paris, 1867, p. 313-314. 
(26). Religieux de Saint-Denys, Chronique, éd. M.-L. Bella guet, t. V, Paris, 1844, p. 758-760. Sur l'identité du Religieux, très probablement Michel Pintoin, voir N. Grévy-Pons et E. Ornato, « Qui est l'auteur de la chronique latine de Charles VI, dite du Religieux de Saint-Denis ? » Bibliothèque de l'École des Chartes, CXXXIV (1976), p. 85-102. 
(27). Chronique du Héraut Berry, dans J. Stevenson, Narratives of the Expulsion…, op. cit., p. 371. Naturellement de tels comportements étaient assez rares. En 1420, le Religieux de Saint-Denys, op. cit., t. VI, p. 154, dénonce comme pillards tous les chefs de guerre, à l'exception de Pons de Châtillon « quia ipsum solum militem inter universos Francigenas comperi voluisse militarem disciplinam in melius reformare ». 
(28). Jean Chartier, Chronique de Charles VII. éd. Vallet de Viriville, t. I, Paris, 1858, p. 152-153. 
(29). Cité par P. S. Lewis, La France à la fin du Moyen Âge, Paris, 1977, p. 79-80. 
30. Honoré Bonet, op. cit., p. 202. 
(31). C. T. Allmand, Society at War. The Experience of England and France during the Hundred Years War, Édimbourg, 1973, p. 35. 
(32). Cité par G. du Fresne de Beaucourt, Histoire de Charles VII, t. I, Paris, 1881, p. 93. 
(33). M. Keen, England in the Later Middle Ages. A Political History, Londres, 1973, p. 143-144. 
(34). C. T. Allmand, op. cit., p. 38. 
(35). Ps. 59, 3. 
(36). N. Iorga, Philippe de Mézières et la croisade au XIVe siècle, Paris, 1896, p. 65. 
(37). A. Dondaine, « Le témoignage de Jean Dupuy O. P. sur Jeanne d'Arc. Note additionnelle à A.F.P. XII (1942), 167-184 », Archivum Fratrum Praedicalorum, XXXVIII (1968), p. 35. 
(38). Procès en nullité…, éd. cit., t. r, Paris, 1977, p. 139. 
(39). Robert de Balsac, La Nef des princes, Lyon, 1502, f. 55 vo. 
(40). Philippe de Clèves, Instruction de toutes manieres de guerroyer, Paris, 1558, p. 3. 
(41). On notera cependant que Jean de Bueil, plutôt que de guerre juste ou injuste, parle de querelle bonne ou mauvaise (Le Jouvencel, éd. C. Favre et L. Lecestre, Paris, 1887 et 1889, t. I, p. 118 et 187, et t. II, p. 20 et 21). 
(42). Bibl. nat., Paris, fr. 1227, f. 43 r°. 
(43). F. H. Russell, op. cit., p. 303. 
(44). Histoire du gentil seigneur de Bayart composée par le Loyal Serviteur éd. J. Roman, Paris, 1878, p. 427. 
(45). Dans Choix de chroniques et mémoires sur l'histoire de France, XVe siècle, éd. J. A. C. Buchon, Paris, 1836, p. 787 et 792. On notera l'expression « lict d'honneur » (employée également dans l'épitaphe de Louis de la Trémoille, p. 807), annonçant celle de champ d'honneur, dont on sait la fortune. 
(46). Bibli. nat., Paris, fr. 1957, f. 22 vo. 
(47). Philippe de Mézières, Letter to King Richard II. A Plea made in 1395 for peace between England and France, éd. et trad. angl. G. W. Coopland, Liverpool, 1975, p. 126. 
(48). Francisco de Vitoria, Leçons sur les Indiens et le droit de guerre, introduction, traduction et notes par M. Barbier, Genève, 1966, p. 138 et 140. 
(49). Robert Blondel, Œuvres, éd. A. Héron, t. I, Rouen, 1891, p. 385. 
(50). « Discipline de guerre » cf. Le Livre de la chevalerie de la Passion Jhesu Crist, de Philippe de Mézières (Bodl. Library, Oxford, ms. Ashmolean 813, 1. 6r°). « Discipline de vraie chevalerie » : ibid., f. 8 vo. On trouve l'expression « discipline militaire » dans La Salade d'Antoine de la Sale, composée vers 144 (éd. F. Desonay, Liège et Paris, 1935, p. 241). 
(51). Jean Masselin, Journal des États généraux tenus à Tours en 1484, éd. A. Bernier, Paris, 1835, 193. 
(52). Histoire du gentil seigneur de Bayart…, éd. cit., p. 428. 
(53). « Remota justitia, quid sit regnum quam latrocinium ? », saint Augustin, De civitate Dei, IV, 4. 
(54). The Boke of Noblesse…, éd. cit., p. 7, commente : « (That) is to sey, Let the grettest mainstrie have the feelde ».

mardi 1 novembre 2011

RÉHABILITATION : Nicolas II aujourd’hui… Et Louis XVI ? (archive 2008)

Tous deux furent victimes d'un meurtre rituel, symbole de la rupture d'une nation avec ses fondements historiques. La France se grandirait en imitant la Russie…
Les bonnes nouvelles sont rares dans l'actualité de ce début d'automne… Ne cachons pas notre joie d'avoir appris ce mercredi 1er octobre la réhabilitation, par le Présidium de la Cour suprême de Russie, de la famille impériale russe sauvagement massacrée par la police politique de Lénine, la tcheka, le 18 juillet 1917 à Iékaterinbourg dans l'Oural.
Continuité historique
La plus haute instance juridique du pays a ainsi reconnu les répressions contre le tsar Nicolas II, ses quatre enfants et ses domestiques comme « injustifiées ». Au nom de cette évidence, SAI la grande-duchesse Maria Wladimirovna, chef de la Maison impériale de Russie, vivant à Madrid, avait déposé une plainte en 2005. Après plusieurs rejets et de multiples appels déposés par l'avocat de la famille, la Cour suprême avait statué en novembre 2007 que Nicolas II et les siens ne pouvaient pas être réhabilités, arguant de « l'absence de verdict » émis par les bolcheviques qui avaient condamné à mort la famille impériale. L'argument ne pouvait tenir la route…
On comprend aujourd'hui la joie de la grande-duchesse dont le représentant en Russie, Alexandre Zakatov, déclare qu'elle « a toujours été convaincue que cette question serait réglée en Russie et [qu'elle] refusait de s'adresser à des tribunaux internationaux » C'est tout à l'honneur d'une aussi grande princesse… M. Zakatov poursuit : « Il est très important pour notre société qu'un crime commis il y a quatre-vingt-dix ans soit condamné et que les accusations injustes contre le tsar et sa famille, selon lesquelles ils étaient les ennemis du peuple, soient effacées. » De son côté Me Guerman Loukianov, avocat de la famille impériale, a déclaré : « En définitive, [la décision de la Cour] va aider la Russie à comprendre son histoire, aider le monde à voir que la Russie a respecté ses propres lois, aider la Russie dans son développement pour devenir un pays civilisé. » En fait, une réhabilitation tacite s'était opérée depuis 1998 quand les restes de la famille impériale furent solennellement inhumés à Saint-Pétersbourg. En outre, le tsar et les siens ont été canonisés le 14 août 2000 par l'Église orthodoxe russe. Le porte-parole du patriarcat de Moscou, Gueorgui Riabykh, s'est d'ailleurs empressé de saluer la récente décision de justice, ajoutant que « sans aucun doute [elle] aura des conséquences importantes pour la Russie moderne, car elle renforce la priorité de la loi et restaure la continuité historique ».
Le propos est à méditer en France républicaine où le sang de Louis XVI, de Marie-Antoinette, et du petit Louis XVII ne cesse de retomber sur les générations successives. Tant pis pour les grandes âmes qui se croient obligées d'afficher pour M. Poutine un certain mépris, osons affirmer que la France se grandirait en imitant l'actuelle Russie. Si l'on peut tenter un parallèle entre ces deux souverains au sort tragique, disons que tous deux héritèrent d'une fabuleuse couronne au moment où dans leur pays se produisait un bouillonnement sans précédent d'idées nouvelles, s'accompagnant d'un rejet quasi maladif de toute autorité, tant du côté de ceux qui l'exerçaient que du côté de ceux qui lui étaient soumis. Les “philosophes” de notre XVIIIe siècle, comme les romantiques russes à la manière tolstoïenne, ont empoisonné les esprits au moment où il aurait fallu les nourrir de fermeté, en France royale pour envisager les réformes fiscales, judiciaires, administratives qui s'imposaient à la monarchie, en Russie tsariste pour supporter le choc d'une entrée brutale dans l'ère industrielle.
Tragédie royale
Pour faire face à de tels bouleversements, deux monarques bons, cordiaux, courageux, animés d'un grand souci de bien faire et conscients de l'origine divine de leur pouvoir, mais l'un - Louis , bien que pondéré et finement averti des changements à opérer, répugnait à recourir à la vertu de force, l'autre - Nicolas - moins intelligent, moins au courant des problèmes nouveaux, hésitant et impulsif, manquait de l'habileté d'un arbitre au-dessus du choc des propriétaires terriens, des patrons nouvellement enrichis, des masses paysannes, et aussi du prolétariat qui surgissait dans l'anarchie, proie facile des bolcheviques…
Est-ce à dire qu'ils étaient l'un et l'autre destinés à être immolés sous le joug des caprices de leurs sujets ? En des temps normaux ils auraient été d'excellents princes. Ils avaient l'un et l'autre la chance de régner à leur avènement sur un pays relativement prospère : Louis XV avait laissé une France déjà moderne, au pouvoir central renforcé, économiquement et démographiquement forte ; Alexandre III avait, de son côté, favorisé un remarquable essor économique et éradiqué le terrorisme. Aucun de ces deux règnes ne s'annonçait donc sous de sombres augures. S'ils eurent l'un et l'autre à affronter une révolution, ce ne fut pas pour des raisons économiques ou sociales. Les révolutions sont dans les esprits bien avant d'être dans la rue.
Il est difficile de comparer la façon dont Louis XVI et Nicolas II firent face à ce cataclysme, l'un régnant sur une France traditionnellement “hérissée de libertés”, l'autre devant gouverner une Russie où seule depuis toujours avait réussi l'autocratie. Ils connurent l'un et l'autre un malheur familial s'ajoutant à leurs soucis : Louis XVI vit mourir son fils aîné, le dauphin, dès juin 1789, et Nicolas II ne se consola jamais de voir son fils unique Alexis atteint par l'hémophilie. Pour triompher, une révolution pose toujours comme première urgence de détacher le peuple de ses autorités naturelles, et avant tout du roi. C'est ce que voulut la Constituante en dressant légalement la nation comme un seul corps face au roi qui cessait d'en être la tête pour en devenir le mandataire. Louis XVI ne s'en aperçut pas tout de suite et se montra courtois avec l'assemblée jusqu'au moment où elle lui demanda d'accepter des décisions allant contre sa conscience. Il crut alors, à tort, que ses sujets ne l'aimaient plus ; ne se sachant pas le droit d'abdiquer, et pour conserver l'unité de son peuple, il s'offrit en sacrifice à l'image de Jésus-Christ sous la fureur des hommes “qui ne savent pas ce qu'ils font”.
Pour sa part c'est en 1905, avec l'espèce de “répétition” révolutionnaire qui suivit la défaite navale devant les Japonais, que Nicolas II crut avoir perdu l'amour de son peuple ; puis l'assassinat en 1911 de son meilleur ministre Piotr Stolypine et la déroute de ses armées au début de la Grande Guerre lui firent perdre son sang-froid, il se crut trahi par tous ses généraux et prit la pire des décisions, celle d'abdiquer devant l'émeute le 2 mars 1917. Encore s'y résolut-il (et en faveur de son frère Michel), dans un esprit proche de celui de Louis XVI : « pour faciliter à notre peuple une étroite union et l'organisation de toutes ses forces pour la réalisation rapide de la victoire », déclara-t-il alors dans une lettre à la Douma (assemblée).
Comme Louis XVI crut en la bonne foi des constituants, Nicolas II crut en celle du bourgeois Alexandre Kerensky, lequel ne réussit jamais qu'à consolider le pouvoir des soviets. Prisonniers et innocents, le tsar, la tsarine, le tsarévitch (treize ans) et les trois soeurs de celui-ci virent leur sort s'aggraver de Tsarskoie-Selo à Tobolsk, puis à Iékareringbourg où ils tombèrent aux mains des soviets, qui entreprirent de les déshonorer avant, sur ordre de Lénine, de les massacrer impitoyablement au matin du 17 juillet 1918 dans la lugubre maison Ipatiev. Lénine était pressé d'en finir ; les armées blanches approchaient de l'Oural… Il valait donc mieux liquider la famille que préparer un procès. Là est la grande différence avec Louis XVI.
Meurtre rituel
Dans un cas comme dans l'autre, il s'agissait bien d'un meurtre rituel ; ceux qui le perpétraient assumaient devant l'histoire l'entière responsabilité de la rupture totale (et totalitaire) d'une nation avec ce qui la fondait en son être historique. Il fallait refaire un monde hors des lois divines et humaines et renier l'idée même d'un pouvoir de droit divin, reflet d'une transcendance. La majesté royale devait laisser place à la toute-puissance de l'homme. On sait sur quoi cela déboucha. Le fait qu'il y eut pour Louis XVI un procès rend la question de sa réhabilitation à la fois plus simple et plus difficile que pour Nicolas II. Plus simple pour les Français de bonne volonté : il leur suffit de lire le récit du procès pour voir que, face aux brutes épaisses de la Convention, le roi fut l'image à la fois douloureuse et triomphante de l'unité française d'âge en âge dont il se faisait le martyr au-dessus des déchirements du vieux peuple gaulois. La réhabilitation va donc de soi. Mais du même coup elle est difficile pour les gardiens de l'idéologie en place qui est encore celle au nom de laquelle on mit Louis XVI à mort en 1793. Tout le procès montre que tant que le roi vivrait, la Révolution ne pourrait avoir raison. Le fait de réhabiliter le capétien reviendrait à mettre en danger les principes dits immortels, tels les Droits de l'Homme, qu'il fut clairement accusé d'avoir voulu violer.
Il faudra que meure l'idéologie de 1789 comme est mort l'État communiste pour pouvoir renouer avec la continuité historique. Toutefois dans l'âme des Français, Louis XVI est déjà réhabilité comme l'a prouvé la foule qui vint à la Concorde lui rendre hommage le jour du bicentenaire de son martyre, le 21 janvier 1993. S'était jointe à eux SAI la grande-duchesse Léonida, mère de SAI la grande duchesse Maria Wladimirovna…
MICHEL FROMENTOUX  L’Action Française 2000 du 16 octobre au 5 novembre 2008

1er novembre 82 avant JC : Sylla seul maître à Rome

Le 1er novembre de l'an 82 avant JC, deux armées romaines s'affrontent sous les murs de Rome, près de la porte Colline.
Le vainqueur est un général de 56 ans, Lucius Cornelius Sulla, plus connu sous le nom de Sylla. Sa victoire met un terme à la première guerre civile qui déchire la république romaine à son agonie. Lui-même va porter un coup fatal à cette république en croyant la restaurer. Ses réformes vont ouvrir la voie à Jules César et à l'empire.
Un dilettante de génie
Sylla est l'un des personnages les plus méconnus et les plus fascinants de l'Histoire romaine. Issu d'une famille pauvre de l'aristocratie, il dissipe sa jeunesse dans l'étude et la fréquentation des prostituées et des gens de mauvaise vie.
À 31 ans, en 107 avant JC, il est néanmoins élu questeur et rejoint l'armée du consul Marius en Afrique. Son habileté lui permet de mettre la main sur Jugurtha, l'ennemi juré de Rome. Il participe ensuite aux côtés de Marius à la guerre contre les Cimbres et les Teutons, des Germains qui ont envahi la Gaule et menacent Rome.
Indifférent à sa popularité naissante, il retourne à sa vie de débauche et ne revient qu'en 93 avant JC à la vie publique avec les fonctions de préteur puis propréteur en Cilicie.
Il conclut un premier traité avec les Parthes et s'enrichit au passage. À son retour à Rome, il divorce de sa troisième femme et se remarie avec Caecilia Metella, fille du chef du Sénat. Cette union lui vaut d'être désormais regardé par les sénateurs et l'aristocratie comme une possible alternative face au parti populaire qu'anime... Marius..
La guerre sociale amène Sylla à reprendre du service dans l'armée... toujours sous les ordres de Marius. Son talent tactique et son habileté font une nouvelle fois leurs preuves. Sylla s'empare de Stabies et réduit les derniers îlots de résistance du Samnium en 89 avant JC.
Ce nouveau succès lui vaut d'être nommé consul l'année suivante et de recevoir du Sénat le soin de mener la guerre contre le roi du Pont, Mithridate VI, coupable d'avoir repris les hostilités et massacré des milliers de Romains et d'Italiens en Orient. Cette décision contrarie Marius (69 ans), représentant du parti populaire, qui comptait sur cette guerre pour redresser son prestige.
Première guerre civile
Marius manigance avec un tribun de la plèbe, P. Sulpicius Rufus, un arrangement qui lui confie le commandement de la campagne du Pont.
Sylla, qui s'était déjà mis en route pour l'Asie, ne l'entend pas de cette oreille. Avec son armée, il revient à Rome en violation de toutes les règles et fait mettre Marius, Rufus et leurs partisans hors la loi. Il fait exposer la tête du tribun félon sur les rostres (une galerie qui domine les Forums romains et est décorée avec des figures de proue - les rostres - de navires ennemis). Marius préfère s'enfuir en Afrique.
Là-dessus, Sylla s'en va combattre Mithridate qui a profité des troubles pour occuper la Grèce. Le général romain occupe Athènes après un long siège avant de poursuivre Mithridate sur ses terres. Mithridate IV est bientôt battu. Sylla, pressé d'en finir, lui accorde un traité favorable, qui lui conserve son royaume en échange d'un tribut de 2000 talents... et de 80 navires pour le retour de l'armée romaine en Italie. Avant de s'en retourner, il tire encore 20.000 talents de la province d'Asie.
Mais à Rome, pendant ce temps, un consul, Cinna, se révolte contre le Sénat. Marius en profite et revient prestement d'Afrique où il s'était réfugié. Il fait mettre à mort de nombreux sénateurs et se fait réélire consul une septième fois. Il meurt l'année suivante, en 86 avant JC, mais ses partisans, les marianistes, restent au pouvoir sous l'autorité de Cinna.
Quand Sylla débarque à Brindes (aujourd'hui Brindisi, à la pointe de la péninsule italienne), avec une armée aguerrie, c'est pour en finir avec ses opposants du parti de Marius et Cinna. Pour lui faire face, les marianistes lèvent pas moins de six armées, essentiellement composées d'alliés italiens. Sylla les bat l'une après l'autre. La dernière armée, composée de Samnites, est écrasée à la porte Colline. Impitoyable, Sylla ordonne le massacre des prisonniers (7.000, y compris treize généraux marianistes).
Il se fait élire par les comices « dictateur chargé de faire les lois et d'organiser la république » pour une durée indéfinie ! C'est la lex Valeria de 82 avant JC, qui consacre de fait la ruine de la république sénatoriale.
Comme ses soldats commencent à tuer sans discrimination tous ceux qu'ils suspectent d'être des opposants, Sylla fait publier (autrement dit proscrire en latin) la liste de ceux qui peuvent être tués par quiconque. Les délateurs et les tueurs s'en donnent à coeur joie car une prime récompense leur geste. On évalue à 5.000 le nombre de leurs victimes.
Beaucoup de partisans de Sylla - comme le futur triumvir Marcus Licianus Crassus - s'enrichissent inconsidérément en s'appropriant la fortune des proscrits. Le jeune Caius Julius Caesar, né en 100 et neveu par alliance de Marius, figure parmi les proscrits et doit s'enfuir de Rome.
Une dictature de caractère monarchique
Assuré de son pouvoir, Sylla, qui se soucie peu d'ambition personnelle, tente aussitôt de restaurer le Sénat dans son ancienne puissance.
– Il porte de 300 à 600 le nombre de sénateurs et leur restitue le droit exclusif de siéger dans les jurys criminels.
– Il enlève aux tribuns de la plèbe le droit de proposer une loi aux comices et de briguer un deuxième mandat, réservant aux sénateurs l'initiative des lois.
– Il abolit la censure et confère aux magistrats sortant de charge la dignité de sénateur, limite les droits des consuls et des préteurs à des fonctions civiles en Italie et leur permet en sortie de charge de devenir proconsul ou propréteur en province sur désignation du Sénat...
– Il distribue des terres à 100.000 vétérans et supprime les distributions gratuites de blé aux citoyens pauvres dans l'espoir de mettre fin à l'exode rural !
Honoré du surnom de «Felix» (heureux) et jugeant son travail accompli, Sylla démissionne de toutes ses fonctions en 79 avant JC. Il se retire dans sa maison de Cumes où il file le parfait amour avec une jeune femme de 25 ans, Valeria, dont il fait sa cinquième épouse. Sa félicité sera de courte durée... Il meurt l'année suivante ! Les Romains confèrent à sa dépouille le privilège d'une inhumation sur le Champ de Mars, lieu de sépulture des anciens rois.
Cependant, contrairement à ce que Sylla a pu croire, ses réformes n'ont en rien réglé les tensions au sein de Rome... elles ont seulement inspiré à nombre d'ambitieux le désir d'exercer à leur tour la dictature.
Bibliographie :
Sur la République romaine et plus précisément Sylla, nous recommandons la lecture des historiens romains eux-mêmes, tels Tite-Live et Salluste, réunis dans un beau livre de La Pléiade (Gallimard).
Jean-François Zilberman. http://www.herodote.net/