lundi 19 septembre 2011

Impunité du stalinisme comme d’habitude

Cette année les flonflons de la fête de L'Huma nous auront au moins appris quelque chose. Une réalité pas très nouvelle, certes. On pourrait la mettre en parallèle avec un événement beaucoup plus modeste. Car c'est lui j'aurais la faiblesse de placer en première perspective, avant les grands discours et les petites phrases des dirigeants des partis de gauche en quête de voix.
En effet ce 18 septembre, en la pagode de Créteil, une émouvante cérémonie bouddhique était organisée en souvenir de Vann Nath. À 66 ans, ce témoin central du procès des Khmers rouges s’est éteint le 5 septembre, dans une clinique de Phnom Penh.
“Son âme s’est envolée avec la bénédiction d’une pluie de mousson” note Mme Anne-Laure Porée seule journaliste à “couvrir” ce qui devait être le Nuremberg du communisme et qui se déroule dans l'indifférence générale. (1) La gestion de tout cela par ce qu'on appelle “la communauté internationale” ne saurait nous “décevoir”, puisque nous savons ne plus rien en attendre. Elle ne nous “surprend” donc, littéralement, même plus.
Que les choses à ce sujet soient dites nettement.
En juillet trois chroniques de L'Insolent ont été consacrées à cette question  (2).
Il se trouve que je ne gère pas les commentaires de leurs versions vocales installées sur le site de Lumière 101. Mais je les lis et l'un d'eux m'a laissé perplexe. Il y est question de pardon au nom de l'Évangile.
Or, précisément, si l'Évangile nous recommande de pardonner à celui qui nous en fait la demande, ni les khmers rouges, ni ceux qui les ont soutenus n'ont jamais reconnu ni leurs crimes ni leurs mensonges propagandistes (3). Au contraire ils s'emploient, depuis plus de 30 ans, à brouiller les pistes.
Tout cela fait donc parfaitement l'affaire des anciens communistes cambodgiens qui gouvernent aujourd'hui le pays derrière le premier ministre Han Sun, lui même imposé par les Vietnamiens.
Osons dire que tout cela a été programmé sciemment.
Cette imposture dure depuis qu'en 1979, les staliniens prosoviétiques du Vietnam sont parvenus à liquider l'appareil plus ou moins gauchiste et prochinois qui s'était emparé du pouvoir. Produit et bénéficiaire lui-même de cette opération le chef inamovible de ce gouvernement capte les soutiens, les complaisances et les subsides occidentaux. Cela lui permet de saboter méthodiquement tout ce qui pourrait faire apparaître la vérité sur les crimes du régime abominable de Pol Pot, fondés sur une application fanatique des équations marxistes apprises auprès du parti communiste français.
Un premier procès visait, indépendamment des chefs, le seul tortionnaire Duch et son centre S21. Vann Nath principal témoin à charge fut entendu lors d'une audience unique. Il n'aura même pas pu entendre la sentence de son bourreau. Quant au second procès, celui des dirigeants, ouvert le 27 juin, il se déroule depuis mollement dans un silence mondiale. Les Khieu Sampan, Ieng Sary et consorts y ergotent sur des règles de droit et de procédure qui finissent par se retourner en leur faveur, puisque l'on a attendu plus de 30 ans pour les juger.
On éprouve presque l'envie de dire “comme d'habitude”.
Alors pourquoi faire un parallèle avec ce qui s'est déroulé à l'opposé de la région parisienne, dans le parc de La Courneuve.
D'abord parce que la fête du quotidien communiste avait abrité en leur temps les stands des camarades Khmers rouges, jusqu'à leur rupture de 1977 avec Hanoï, provoquée par un antagonisme territorial entre deux dictatures sœurs.
Personne n'a demandé sur place aux dirigeants du PCF ce que leur suggérait cette question. Comme d'habitude.
Les protestations de la droite brillent par leur évanescence. Tellement plus important en effet de se préoccuper de sauver les banques. Comme d'habitude.
Les intellectuels de gauche ou ce qu'il en reste, fonctionnaires de la Ville de Paris, bureaucrates de l'Inculture ou inspecteurs d'Académie ont montré une fois de plus combien leurs indignations restaient hémiplégiques, frappant toujours d'un seul côté. Comme d'habitude.
Mais cette année, il fallait se montrer à La Courneuve en vue d'obtenir les résidus des gens qui avaient voté Marie-Jo Buffet. en 2012, cela pesait encore un bon 2 % de l'électorat. On dit leur blason en voie d'être redoré grâce à une alouette qui, mélanchonnée dans le cheval, est supposée produire un pâté plus consommable. Seul l'emballage change. Comme d'habitude.
On a vu s'affirmer les convergences. Comme d'habitude. Et même plus que d'habitude.
On appris ce que l'on soupçonnait déjà : Arnaud Montebourg, venu en fin d'après-midi le 17, “est particulièrement le bienvenu”, déclare le camarade  Mélenchon. Et l'intressé répond, en pointant le livre  programme du Front de gauche. “Il y a des choses ici qui devraient être dans le programme socialiste, Nous nous battons pour les mêmes choses, moi depuis l'intérieur, lui depuis l'extérieur.” (4)
Si Mme Aubry n'a jamais fait mystère de son désir indéfectible d'alliance “avec toute la gauche”, y compris les communistes, on ne s'étonne pas qu'elle se soit rendue à La Courneuve.
Comme d'habitude. Mme Royal, en perte de vitesse, n'hésite pas elle aussi à renouer avec la vieille connivence.
C'est bien connu : “La Fête de L'Huma tout le monde y va, sauf els candidats au goulag”.
Même l'exilé le plus aimé des Français Yannick Noah a prouvé qu'il peut se rendre en Seine-Saint-Denis pour une cause fiscalement juste.
Ceux qui douteraient encore de la philosophie véritable de la camarade Duflot ne doivent plus voir en elle une écologiste mais une petite bolchotte aussi inguérissable qu'intarissable. Et de se congratuler avec le secrétaire général du parti, l'apparatchik héréditaire Laurent fils de Laurent. Dans un roman russe on l'appellerait Lavrenti Lavrentovitch, ou bien Piotr Pavlovicth. Mais il ne s'agit pas de littérature slave, il s'agit de la bonne  vieille filiation jacobine franco-française, de cette tambouille politicienne qui veut nous faire oublier les crimes de ses alliés, et les interminables errements de ses combinaisons putrides. Comme d'habitude.
La réaction de dégoût, qu'inspirent à notre peuple, aussi bien ces spectacles, que la réapparition télévisuelle du sauveur supposé de la finance internationale (5), pourrait seule donner quelque espoir d'un redressement possible. JG Malliarakis  http://www.insolent.fr/
Apostilles :
  1. Anne-Laure Porée tient une chronique du Procès des Khmers rouges.
  2. cf. L'Insolent du 18 juillet “Les Khmers rouges comme gentils libérateurs” [et sa version vocale] ; du 19 juillet “Les connivences parisiennes des Khmers rouges” [et sa version vocale] et du 20 juillet “Soudain le 5 septembre 1977″ [et sa version vocale].
  3. cf. l'article d'Anne-Laure Porée du 13 février 2009 pulié en Suisse“Les Khmers rouges n’ont jamais reconnu leurs fautes” 
  4. Cf. Le Point.fr du 17/09/2011 à 20:41.
  5. À ce sujet il me plaît de reproduire ici le communiqué de Jacques Myard en date du 18 Septembre 2011 : “L'apparition de DSK JT de TF1 de 20 H ce jour est parfaitement grotesque. Ce monde médiatique exploite sans vergogne le voyeurisme et le scandale à des fins d'audience, cet entretien n'a aucun intérêt pour la révélation de la vérité. Il serait souhaitable que les Français se détournent de ce cirque à grand spectacle.” Mission accomplie

vendredi 16 septembre 2011

1745 : Louis XV, un homme de paix

Le 11 mai, entraînées par le maréchal de Saxe, les armées de Louis XV affrontent les troupes anglaises. Retour sur la bataille de Fontenoy.
Cette année-là, la trentième de son règne, Louis XV, trente-cinq ans, se trouvait engagé, malgré lui, dans la guerre de Succession d'Autriche. Il n'avait pas pu s'opposer à un vaste courant d'opinion, mené notamment par Voltaire et le comte de Belle-Isle, tout fraîchement nommé maréchal (un petit-fils du surintendant Fouquet…) en faveur du tout nouveau roi de Prusse, Frédéric II.
Le roi de France, tout comme son sage ministre le cardinal de Fleury, se méfiait de cette “Lumière” dont les ambitions démesurées pouvaient détruire l'équilibre européen. Or l'opinion publique, routinière, continuait de haïr la Maison d'Autriche, incarnée par Marie-Thérèse de Habsbourg, laquelle à la mort de son père l'empereur Charles VI (1740), devait recueillir la couronne impériale non pour elle-même, mais pour son mari François de Lorraine (petit-neveu par sa mère de Louis XIV).
L'erreur de la diplomatie française avait donc été de soutenir Frédéric II arrachant à la hussarde la Silésie à Marie-Thérèse, et de contribuer à porter sur le trône impérial Charles-Albert, électeur de Bavière. Cette guerre nous détournait en fait de la lutte contre notre principal ennemi, l'Angleterre, en train de peaufiner son hégémonie maritime.
Belle-Isle avait remporté d'abord des succès, entrant même dans Vienne, mais Marie-Thérèse s'était défendue bec et ongles et bientôt notre “ami” Frédéric nous avait trahi pour négocier avec elle… Puis l'Angleterre s'en était mêlée, si bien qu'en 1743, alors que Fleury mourait de chagrin, nos armées avaient repassé le Rhin et nos frontières mêmes étaient menacées.
Alors, la raison avait repris ses droits. Le jeune maréchal de camp Louis de Noailles avait fait admettre par tous que le plus urgent était de briser la coalition anglo-autrichienne qui nous menaçait, en attaquant les Anglais là où ils n'étaient pas chez eux : dans les Flandres. Dès 1744, Louis XV s'était porté sur le terrain à la tête d'une forte armée. Tombé malade à Metz, sa guérison soudaine après une belle confession avait impressionné la France entière dont le loyalisme avait été renforcé.
Or, en ce début d'année 1745, mourut Charles-Albert, l'empereur intrus. Le moment était venu de s'arranger avec Marie-Thérèse, mais il fallait d'abord chasser l'Angleterre du continent. Alors le maréchal Maurice de Saxe, prince allemand adultérin mettant son honneur à servir la France, marcha sur Tournay qu'il investit aisément.
Rejoint bientôt par Louis XV et le dauphin Louis, seize ans, tout récemment marié à Marie-Thérèse, infante d'Espagne, Saxe, bien que souffrant d'une affreuse crise d'hydropisie, sut habilement attirer les Anglais dans la plaine de Fontenoy, près de l'Escaut. La rencontre eut lieu le mardi 11 mai de bon matin.
On connaît le célèbre dialogue : « Messieurs des gardes françaises, tirez les premiers. » « Non, messieurs, à vous l'honneur. » C'était encore la guerre des gentilshommes… La guerre aussi, semble-t-il, en chansons (« Je n'avons qu'à chanter Louis »…) où s'illustra, dit-on, le sergent La Tulipe, resté notre célèbre Fanfan…
La bataille fut pourtant sérieuse. Pour réussir à disloquer la colonne anglo-hanovrienne du duc de Cumberland s'avançant vers l'Escaut, il fallut d'héroïques efforts au maréchal de Saxe traîné sur son cheval alors qu'il ne pouvait même plus porter sa cuirasse. Le sang-froid de Louis XV et de son fils refusant de se retirer derrière le fleuve renforça sans cesse le courage des soldats. À deux heures de l'après-midi, la victoire était acquise.
Le soir le roi vint se recueillir devant les milliers de morts, et dit au dauphin ces paroles profondément royales : « Mon fils, voyez ce que coûte un triomphe. Le sang de nos ennemis est toujours le sang des hommes. La vraie gloire c'est de l'épargner. » (Un demi-siècle plus tard, la Révolution ignorerait ces scrupules…) Les Anglais déguerpirent, et bientôt toute la Belgique fut à nous. Cependant nous avions encore à nous battre en Italie contre les Autrichiens, et au Canada contre les Anglais, tandis que le perfide Frédéric négociait déjà avec Marie-Thérèse, enfin impératrice, pour garder la Silésie. Tout le monde était à bout de souffle et il fallut signer à Aix-la-Chapelle le 18 octobre 1748 une paix aussi stupide que l'avait été la guerre et par laquelle nous perdions tout ce que nous avions gagné, le seul à tirer son épingle de ce jeu vicié étant Frédéric II. C'est de ce jour qu'est venu l'expression Travailler pour le roi de Prusse...
Heureusement, neuf ans après Fontenoy, le dauphin, veuf de l'infante d'Espagne, eut de sa seconde épouse Marie-Josèphe de Saxe, un deuxième fils, Louis-Auguste, qui allait être un jour Louis XVI, et l'année suivante Marie-Thérèse accouchait de son quinzième enfant, Marie-Antoinette. Le renversement des alliances scellerait leurs destins…
MICHEL FROMENTOUX  L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 18 au 31 décembre 2008

jeudi 15 septembre 2011

6 mai 1185 : Reconquête de Tolède

Le royaume wisigoth, en Espagne, était l'un des plus puissants royaumes germaniques établis, au début du Moyen Âge, sur les ruines de l'empire romain d'Occident. Le roi Athanagild (554-567) fît de Tolède sa capitale. Ne subsistent de la Tolède wisigothique que quelques éléments de fortifications, alors que la ville fut un phare de la vie politique et religieuse, en particulier grâce aux nombreux conciles qui s'y tinrent. Ces onze conciles nationaux, entre 589 et 711, convoqués le plus souvent par le roi et présidés par le métropolitain de Tolède, traitaient aussi bien de questions politiques que de questions religieuses. Ce qui illustrait la place prépondérante, dans la vie du royaume, prise par l'Église depuis la conversion (en 586) au catholicisme du roi Reccared (ses prédécesseurs étaient ariens). Le roi, censé être élu par l'assemblée générale des guerriers, l'est en fait par les aristocrates laïcs et ecclésiastiques, ces derniers apportant au pouvoir royal une caution déterminante puisque le métier de roi est défini par eux comme un office sacré.
Les conciles de Tolède se préoccupent souvent de la communauté juive, soupçonnée de faire un prosélytisme nuisible à l'unité spirituelle du royaume. D'où des mesures de coercition dont donnent l'exemple certains des Actes du quatrième concile de Tolède, tenu en 633 et animé par le célèbre Isidore de Séville. Ces mesures sont comparables à celles que prend, au même moment, l'empereur byzantin Héraclius. Sont visés spécialement les « juifs chrétiens depuis un certain temps et revenus ensuite à leur premier rite » : en effet malgré le baptême forcé des Juifs ordonné par le roi Sisebut (612-620), beaucoup de “convertis” sont accusés de clandestinement « pratiquer les rites du judaïsme, blasphémant le Christ, mais encore ont l'audace de pratiquer d'abominables circoncisions ». Le concile ordonne donc « que les transgresseurs de cette sorte, guéris par l'autorité pontificale soient ramenés au culte du dogme chrétien », au besoin par la contrainte. De plus les Juifs ne doivent ni exercer de fonctions publiques ni posséder d'esclaves chrétiens.
On comprend mieux, ainsi, l'appui apporté par les Juifs aux envahisseurs lors de l'invasion de l'Espagne par les musulmans en 711. Ils avaient un compte à régler.
En 711, après la défaite infligée au roi Rodrigue par le chef des envahisseurs musulmans, Tariq ibn Ziyad, Tolède tombe entre les mains de ceux-ci, qui prennent le contrôle de l'Espagne, hormis les bastions de résistance wisigothique établis dans les montagnes du nord de la péninsule ibérique.
Si le long effort (huit siècles !) de la Reconquista commence dès 722 par la symbolique victoire de Covadonga, la longue marche est rythmée par une alternance de succès et de revers. Cependant s'impose l'idée qu'il faut reconstituer le royaume wisigothique, sous la houlette des rois appuyés sur
leur bastion des Asturies et avec l'aide de saint Jacques (Santiago Matamoros, c'est-à-dire « le tueur de Maures »).
La victoire de Polvoraria remportée par le roi Alphonse III (877), la fondation de Burgos par le comte de Castille (884), l'édification des forteresses de Zamora, Toro, Simancas (893) sont autant de jalons dans la progression des forces chrétiennes et permettent le repeuplement européen des terres reconquises. Des épisodes comme la prise de Clunia (1007) par Abd al-Malik, qui fait massacrer la garnison qui s'est rendue, ne font que renforcer la détermination des Espagnols.
À la fin du XIe siècle, tandis que se renforcent le comté de Barcelone et le jeune royaume d'Aragon, l'initiative de l'offensive appartient à la Castille dont le roi Alphonse VI vient mettre le siège devant Tolède à l'été 1081. La ville tombe le 6 mai 1085. Les habitants musulmans peuvent partir en emportant leurs biens. Tolède sera la capitale du royaume de Castille, puis d'Espagne, jusqu'en 1561.
Alphonse VI y a fait élever une forteresse, l'AIcazar, dont le premier gouverneur fut le Cid Campeador et qui est devenue au XXe siècle un puissant symbole grâce à l'héroïque résistance des Cadets face aux Rouges en 1936 (voir Henri Massis et Robert Brasillach, Les Cadets de l'AIcazar, Plon, 1936).
Pierre VIAL. Rivarol du 20 mai 2011

mercredi 14 septembre 2011

L'école de Francfort


Historique
L'école de Francfort commence en 1923 avec l'Institut de recherches sociales à Francfort. L'institut est financé par un riche homme d'affaire juif Félix Weil. La direction est confiée à Cari Grünberg de 1923 à 1931. Max Horkheimer prend la direction en 1931. L'école de Francfort se caractérise par une pluridisciplinarité en faisant côtoyer des sociologues, psychologues, philosophes, économistes et théoriciens de l'art…Cette pratique s'oppose à la spécialisation universitaire sclérosante mais hélas traditionnelle.
Un livre important publié est : « Théorie Traditionnelle et Théorie Critique » de Max Horkheimer. La théorie traditionnelle se borne à expliquer le monde tel qu'il est. La théorie critique veut lier la théorie et la pratique, en clair avoir une action politique de transformation de la société.
En 1933, l'institut est fermé en raison de l'arrivée des nazis au pouvoir. Horkheimer et autres vont se réfugier aux États-Unis (Université de Columbia à New York). En 1949, Horkheimer revient en Allemagne.
L'école de Francfort s'opposait à toute métaphysique s'accordant en cela à la philosophie de Schopenhauer. Mais lorsque la métaphysique sort par la porte, elle rentre par la fenêtre puisque Freud et Marx seront postulés (métaphysiquement) comme la base de réflexion de l'école. Ces théoriciens essaient quand même de sortir le marxisme d'une certaine sclérose et Freud sera instrumentalisé de façon subversive. L'école de Francfort sera associée au freudo-marxisme avec en plus des réflexions sur l'art, l'histoire, avec des thèmes caractéristiques comme l'émancipation, l'autorité, la libération sexuelle et même des désirs plus généralement l'antisémitisme, la raison devenue instrument de domination, la critique de la culture, le fascisme, la dissolution de l'individualité sous la pression du système capitaliste…
L'école de Francfort s'oppose aussi à la déification de la science. Habermas sera très critique vis-à-vis du néo-positivisme. La « science » positiviste ne peut s'interroger sur le sens social d'elle-même. On a une réflexion critique sur la science qui a parfois des aspects heideggériens.
Horkheimer
Héritier de Kant, Hegel et Marx, Horkheimer prône l'engagement du penseur dans le réel social. C'est le maître de la « Théorie Critique ». La « Raison » est la raison occidentale devenue technico-scientifique. Max Weber la qualifiait de raison instrumentale. Pour Horkheimer, la « Raison » des lumières était libératrice. Elle est devenue un instrument de domination. Cette thèse se trouve dans Éclipse de la Raison et dialectique de la Raison.
La technique l'emporte sur la pensée de nos jours. On assiste aussi à une liquidation de l'individu libéral par le capitalisme. Derrière la domination de classe, on retrouve la domination humaine sur la nature.
« L'Individu doit s'imposer des contraintes ». Les désirs sont sacrifiés à une discipline de travail collective.
« Dans la proclamation cynique de la méchanceté et du caractère dangereux de la nature humaine qu'il faut contenir par un appareil de domination, ainsi que dans la doctrine puritaine correspondante de la culpabilité de l'individu, qui doit réprimer ses propres instincts en se soumettant à une discipline de fer… ». Pour Horkheimer le pouvoir politique tout comme la morale et la religion, a pour fonction de soumettre les masses pour lesquelles on prône le renoncement ascétique.
Adorno
Ce philosophe a pris le nom de sa mère (avec un nom corse) sans doute pour ne pas avoir un nom à consonance germanique. Adorno était aussi musicien avec un fond d'élitisme. Pour lui le jazz était un mode d'expression inférieur de la musique. Il n'avait certes pas encore connu le rap puisqu'il est mort en 69 (l'année érotique) ! Adorno a écrit un essai sur Wagner. Il y a chez lui une conscience extrême de la situation de danger dans laquelle se trouve l'individu face au capitalisme organisé.
Dans son livre « Jargon der Eigentlichkeit » le philosophe rejette l'ontologie existentialiste de l'authenticité de Heidegger. Ce n'est pour lui qu'une mystification. On retrouve une critique de la raison.
« Le rationalisme des Lumières adopte la même attitude envers les objets que le dictateur envers les hommes. Il les connaît afin de pouvoir les manipuler. L'homme de la science connaît les choses dans la mesure où il peut les produire. Leur Pour soi devient un Pour lui ».
Marcuse
Marcuse est le philosophe des années 60 qu'on a associé à mai 68. Il a été l'élève de Heidegger. Après l'arrivée des nazis en Allemagne, il a émigré aux États-Unis où il a continué à enseigner sans rentrer en Allemagne à la différence d'Horkheimer et d'Adorno. Pour Marcuse le philosophe doit être subversif et promouvoir la « libération » de l'homme.
Son ouvrage le plus connu est « l'homme unidimensionnel ». La rationalité du libéralisme exerce une domination politique. La science et la technique instrumentalisent l'homme et façonnent une vie « unidimensionnelle » dominée par une raison au service de la technique et de la gestion. La libération de l'homme doit passer par une libération de toutes ses pulsions vitales. Ce fut le discours du mouvement de la contre culture des années 60 aux États-Unis. Freud dans « Malaise dans la civilisation » expliquait que le refoulement des instincts était nécessaire au développement de la civilisation. Marcuse soutient que cette vision est périmée car la pénurie n'existe plus.
L'économie capitaliste dégrade les valeurs de la philosophie classique comme la vérité et l'authenticité.
« Les relations essentielles de l'amitié, de l'amour, toute véritable communauté de personnes se limitent à la petite sphère de vie qui subsiste en dehors de l'activité utilitaire ».
Habermas
Habermas fut le continuateur de l'école de Francfort en étant non juif (ancien assistant d'Adorno). Dans son livre : « connaissance et intérêt », on a un recueil de bons polys sur la théorie de la connaissance comme savent le faire les universitaires allemands. Dans le livre : « La technique et la science comme idéologie », on a une critique de la raison universelle de la modernité.
Ensuite Habermas a poursuivi ses recherches sur la communication. Le dialogue s'oppose à la violence historique. Mais le langage et la communication peuvent aussi être objets de domination.
Politiquement Habermas sera un social-démocrate et non un révolutionnaire comme Marcuse. Il prône un patriotisme constitutionnel ce qui est un oxymore puisque la notion de patrie est charnelle et on peut difficilement avoir un attachement charnel pour une construction par définition abstraite.
La personnalité autoritaire
En 1950, est publié « The Authoritarian personality ».
Les auteurs voulaient expliquer d'où venaient les préjugés de la part des individus. La question : qu'est ce qu'un préjugé ? n'est pas posée dans l'ouvrage. Les auteurs n'avaient sans doute pas conscience que dire qu'une idée (ou opinion) est un préjugé est prétentieux puisque c'est sous-entendre qu'on détient la vérité.
Toujours est il que pour les auteurs l'interprétation des préjugés par le marxisme n'était pas satisfaisante. On ne peut tout expliquer à partir de l'économie. Il fallait donc avoir des interprétations psychanalytiques. L'hypothèse était que le fascisme faisait appel à des facteurs irrationnels (qu'est ce que la raison?) de la personnalité. On a donc enquêté sur des blancs américains et mesuré l'échelle d'antisémitisme.
Les chercheurs ont construit une échelle de mesure d'autoritarisme ou de fascisme virtuel. L'échelle « F » (comme fasciste) fut employée.
La polémique
Il va de soi, que tout le monde n'a pas pris comme « argent comptant » tous les travaux et idées de l'école de Francfort. La haine que portaient les intellectuels de cette école envers l'ordre ancien n'a d'égale que celle des mouvements conservateurs à leur égard. On a attribué à l'école, cette phrase : « il faut pourrir la civilisation occidentale jusqu'à ce qu'elle pue »
L'école de Francfort fut accusée de vouloir détruire toutes les valeurs traditionnelles de la société occidentale comme la famille, la religion chrétienne, la nation…
Toutes les idées de ce qu'on appelle le politiquement correct sont en adéquation avec les idées prônées par l'école de Francfort : l'instauration de multiculturalisme, tyrannie des minorités sur la majorité, les nouveaux « héros » étant les marginaux, les drogués, les homosexuels, les féministes, les immigrés, le mâle blanc « autoritaire » étant à mettre au placard.
Dans « Répressive tolérance », Marcuse prône la tolérance pour les idées d'extrême gauche mais l'intolérance pour les attitudes conservatrices. Il y a une vulgate de l'école de Francfort qui s'est imposée, et dont le couronnement fut mai 68 avec des slogans du genre : « Jouir sans entrave », « Il est interdit d'interdire ».
On peut dire que la synthèse de la théorie et de la pratique sociale prônée par l'école de Francfort a eu ses résultats.
Patrice GROS-SUAUDEAU Statisticien-Economiste

lundi 12 septembre 2011

12 septembre 1642 : Conspiration et mort de Cinq-Mars

Le 12 septembre 1642, place des Terreaux à Lyon, Henri de Cinq-Mars, à peine âgé de 22 ans, périt sur l'échafaud ainsi que son ami François de Thou. Ces deux exécutions mettent un terme à la dernière conspiration ourdie contre Richelieu.
Petites intrigues de Cour
En cette fin d'année 1639, le roi Louis XIII (38 ans) faisait une cour assidue et platonique à Marie de Hautefort, demoiselle d'honneur de la reine Anne d'Autriche, et se liait en même temps d'une amitié passionnée et exclusive pour le jeune Henri Coiffier de Ruzé d'Effiat, marquis de Cinq-Mars (prononcer Sainmar). Il se consolait de la sorte de l'entrée au couvent de la Visitation Sainte-Marie d'une autre amie, Louise Angélique de la Fayette…
Mais, pour avoir mal parlé du favori du roi, la belle et cruelle Marie sera chassée de la Cour ainsi que son amie, mademoiselle de Chémérault. Le jeune marquis de Cinq-Mars se trouva ainsi empêché de courtiser cette dernière… Qu'à cela ne tienne, il alla se réconforter dans les bras d'une ancienne maîtresse, la célèbre courtisane Marion Delorme !
On ne se laissera pas abuser par cette présentation volontairement superficielle et caricaturée des moeurs de la Cour de Louis XIII. Comme la suite de l'histoire le montrera, ces histoires d'alcôves n'étaient en réalité que le résultat de sombres intrigues politiques.
Son Éminence le Cardinal de Richelieu
Depuis son entrée au Conseil Royal, le 29 avril 1624, Richelieu avait progressivement gagné la confiance totale de Louis XIII. Après le 29 novembre 1629 et la «Journée des Dupes» du 10 novembre 1630, il s'était acquis une autorité et une influence considérables. L'action du Cardinal était surtout dominée, en dehors de ses ambitions personnelles, par sa volonté de restaurer la puissance et la renommé du pouvoir royal et empêcher la France de devenir une puissance vassale de la maison des Habsbourg d'Espagne et d'Autriche.

Mais les ennemis du ministre étaient légion et une grande partie de la haute noblesse du royaume était la plus résolue. Animée par un esprit féodal qui s'était régénéré à l'occasion des guerres de religion, elle ne supportait pas de voir ce personnage leur tenir la dragée haute en affaiblissant ses pouvoirs, son indépendance et ses privilèges au profit d'un roi toujours plus puissant. De plus, les catholiques admettaient mal les alliances nouées par le Cardinal avec des princes hérétiques d'Europe pour faire pièce à l'Espagne et à l'empereur d'Allemagne.
Le peuple voyait dans ce ministre un tyran responsable d'une fiscalité qui le saignait à blanc pour financer les efforts de guerre.

L'homme n'avait cependant pas besoin de sa politique pour se faire des ennemis. Recevant un ambassadeur, il apostropha un courtisan bossu : «Rangez-vous Monsieur de Fontrailles, ne vous montrez point, cet ambassadeur n'aime pas les monstres !». Cette raillerie devait contribuer à lui valoir bien des heures d'angoisse.

Les ennemis du Cardinal

En vérité, l'omnipotent Cardinal était un colosse politique aux pieds d'argile. Il était parfaitement conscient que tout son pouvoir ne tenait que par la totale confiance que lui accordait Louis XIII. Un simple mouvement d'humeur de ce monarque ombrageux et tout son pouvoir était perdu ainsi que sa gigantesque construction politique sur l'échiquier européen. La reine Anne d'Autriche comptait parmi ses ennemis les plus acharnés et s'employait à saper son influence auprès du roi. Elle n'hésitait pas pour cela à accepter que Louis XIII courtise des «maîtresses» acquises à ses manoeuvres.

En réaction, Richelieu se défendait en plaçant ses propres créatures. Il introduisit le père Caussin comme confesseur du roi mais dut l'écarter huit mois plus tard, le 10 décembre 1637.

Conscient du danger que représentait Marie de Hautefort, le Cardinal poussa ensuite auprès du roi le jeune marquis de Cinq-Mars pour en faire un favori sous son contrôle.

Ces luttes d'influence éclairent sous un autre jour les intrigues présentées dans l'introduction. Elles apparaissent encore moins reluisantes quand on sait que Mlle de Chémérault, surnommée la Belle Gueuse en raison de ses petits moyens financiers, se laissa convaincre par le Cardinal de surveiller et de rapporter les propos et agissements de son amie Marie de Hautefort et de son amant Henri de Cinq-Mars.

Un si petit compagnon

Le pétulant et séduisant jeune homme se montra réticent dans un premier temps à sacrifier sa liberté pour l'amitié fervente d'un homme jaloux, malade, sujet à des crises de mélancolie et de vingt ans plus âgé que lui.

Vivre à Saint-Germain, où le roi se trouvait la plupart du temps, et laisser Paris et ses plaisirs n'était pas, on s'en doute, pour lui plaire. Le Cardinal, aidé par la mère du jeune homme, dut user de toute son influence pour le convaincre.

La manoeuvre réussit si bien que la tête du petit marquis se mit à enfler. Non content d'avoir exigé la charge de Grand Écuyer (ce qui, suivant une coutume de la cour, lui valut le surnom de «Monsieur le Grand»), il voulait maintenant épouser la princesse de Mantoue, Marie de Gonzague. Marie de Gonzague-Nevers, princesse de Mantoue, était une des plus riches fortunes du royaume. Elle avait huit ans de plus que son prétendant.

Certes, le bel Henri de Cinq-Mars était le fils du maréchal d'Effiat, mais la distance nobiliaire avec sa prétendante était astronomique et Monsieur le Grand demanda naïvement l'appui de son protecteur pour la diminuer en tentant d'obtenir un duché-pairie.

Quelle audace ! Un duché-pairie était une terre attachée au titre de duc et de pair. Il existait trois degrés dans le titre de duc : le duc et pair, le duc non pair et le duc à brevet. Ce dernier était non transmissible. Le titre de duc est situé juste sous celui de prince, le plus élevé dans l'échelle nobiliaire. De plus, en devenant pair, Cinq-Mars aurait pu siéger de droit au Parlement…

Jugeant «qu'il ne croyait pas que la Princesse Marie eût tellement oublié sa naissance qu'elle voulût s'abaisser à si petit compagnon», Richelieu s'opposa très vivement au projet de mariage.

Marie de Gonzague comptait en effet parmi ses ennemis irréductibles… En vérité, déjà contrarié par l'élévation du favori à la charge de Grand Écuyer, il fit obstacle à toutes les tentatives d'ascension de son protégé. Il voyait bien les dangers que cela pouvait présenter.

Mortifié et irrité, Henri de Cinq-Mars en conçut une rancune tenace contre son protecteur et bascula dans le camp de ses ennemis.

Un souci de plus pour le Cardinal qui devait maintenant raccommoder les brouilles incessantes d'un roi austère et parcimonieux qui supportait mal la vie brouillonne et dispendieuse de son favori. -

Une pistoletade providentielle

Le Cardinal vivait dans l'angoisse d'une sédition des Grands. La réussite d'un complot l'aurait irrémédiablement mené à sa déchéance, voire à son assassinat. Comme les événements des années passées le prouvaient, sa crainte n'avait rien d'un fantasme de paranoïaque. La dernière révolte en date était celle du duc de Bouillon, du duc de Guise et de Louis de Bourbon, comte de Soisson.

Financée par l'Espagne, l'armée des conspirateurs, aidée par 7000 hommes de l'empereur d'Allemagne, avait écrasé celle du roi, commandée par le maréchal de Châtillon près de Sedan, le 6 juillet 1641 (bataille dite du bois de la Marfée).

Durant quelques heures, Richelieu se crut perdu jusqu'à ce qu'un message lui apprenne que M. de Soisson avait été tué après la bataille par une pistoletade qui lui avait emporté le front. Escarmouche de dernière minute ? assassinat ? personne ne sait. À moins qu'il ne s'agisse que d'un accident : l'homme avait en effet la fâcheuse habitude de relever la visière de son casque avec le canon de son pistolet !

La conspiration étant décapitée, le duc de Bouillon, frère de Turenne, offrit sa soumission et le roi pardonna. Cinq-Mars était intervenu auprès de Louis XIII en sa faveur. Combien dut se sentir important le jeune marquis en intercédant ainsi auprès du roi de France pour le prince souverain de Sedan, neveu de Maurice de Nassau et petit-fils de Guillaume le Taciturne !

Conspiration en marche

Une fois de plus, la Providence était venue au secours du Cardinal. Pourtant, si le danger immédiat était écarté, les fils d'une nouvelle conspiration étaient déjà noués. Devenu l'ennemi du Cardinal, Cinq-Mars, par sa position de favori, ne devait pas tarder à être contacté par les opposants au ministre.

Parmi les principaux conjurés, on devait trouver l'inévitable duc d'Orléans, Gaston, frère du roi, surnommé Monsieur. Mais aussi Louis d'Astarac, marquis de Fontrailles, Anne d'Autriche et François-Auguste de Thou, jeune conseiller au Parlement et tout dévoué à la reine. Et encore le duc de Bouillon.

Sans être l'instigateur du complot, Cinq-Mars en serait à la fois la pièce maîtresse et le jouet. Les tentatives personnelles du favori auprès du roi pour perdre Richelieu étaient plus qu'incertaines. Un jour que Louis XIII se plaignait de la pesante tutelle de son ministre, Cinq-Mars s'aventura:
– «Sire, vous êtes le maître. Que ne le renvoyez-vous !»
-– «Tout beau, n'allez pas si vite ! Le Cardinal est le plus grand serviteur que la France ait eu. Je ne saurais me passer de lui. Le jour où il se déclarerait contre vous, je ne pourrais même pas vous conserver.»

La confiance et la soumission du roi à son ministre étaient encore intactes et le favori aurait dû se méfier de cette réponse.

Lors d'une rencontre privée chez le duc de Chaulnes, à Amiens en août 1641, Gaston lâcha ces paroles charitables : «Ah ! si le Cardinal pouvait mourir, nous serions très heureux.» Le marquis de Fontrailles, véritable inspirateur du complot, répondit : «Votre Altesse n'a qu'à me donner son consentement et il se trouvera des gens qui vous en déferont en votre présence !»

Cinq-Mars et Gaston n'envisageaient pas d'aller si loin ! Pourtant, non sans quelques craintes ou réticences, l'idée d'expédier le Cardinal ad patres s'insinua dans l'esprit de certains des conjurés. Sans doute, Cinq-Mars se laissa-t-il influencer par ses «anciens» camarades de la garde royale, MM. de Tréville, de Tilladet, de la Salle et des Essarts, qui n'auraient pas eu de scrupule à utiliser ce moyen expéditif. Par contre, lorsque qu'il fit part de son intention à son ami François de Thou, celui-ci répliqua «qu'il était l'ennemi du sang et que, par son ministère, il ne s'en répandrait jamais».

En novembre 1641, sous l'instigation de son ami Fontrailles, Gaston reprit contact avec Cinq-Mars. Ce dernier expliqua que ses brouilles fréquentes avec le roi, dont toute la Cour était témoin, n'étaient que des manoeuvres destinées à tromper Richelieu. Présumant de son influence, il assura que le roi souhaitait ardemment la paix et était prêt à se séparer de son ministre. Gaston voulut s'assurer de la résolution de son frère et interrogea le favori :
«Avez-vous proposé au Roi la ruine de Monsieur le Cardinal ?»
«Je n'ai rien voulu faire sans être assuré de votre protection.»
 Peu avare de promesses, Monsieur encouragea le jeune conspirateur. Gaston chercha également l'appui de sa belle-soeur. Il lui promit que, quelles que soient les circonstances, il ne révèlerait jamais qu'elle était au courant de leurs intentions. On ne sait ce que promit Anne d'Autriche mais elle sut convaincre François de Thou de s'associer à la conspiration. François-Auguste de Thou, jeune Conseiller au Parlement, était le fils aîné de Jacques-Auguste de Thou, le célèbre historien. François de Thou était un homme pondéré et prudent et son jeune ami Henri de Cinq-Mars le surnommait affectueusement «Son Inquiétude». Sans doute eut-il mieux fait d'écouter ses conseils avisés…

Le traité de la trahison

L'exécution du projet n'était pas sans danger et, en cas d'échec, il fallait s'assurer une solide retraite. François de Thou prit contact avec le duc de Bouillon, alors en Limousin. À peine «accommodé» avec le roi pour l'épisode de la Marfée, le duc hésita. Mais une lettre de Richelieu l'informa qu'il était chargé d'aller commander les armées d'Italie. Ceci le décida à revenir à la Cour où Cinq-Mars l'informa des avancées de son entreprise. Jugeant que la place de Sedan ne pouvait soutenir le siège des armées royales, il estima que l'appui d'une armée étrangère était nécessaire.

Gaston et Bouillon, par l'entremise de Monsieur le Grand (Cinq-Mars), mirent un terme à une vieille querelle qui les opposait et les conjurés «résolurent ce qu'ils avaient envie de faire». Ils rédigèrent un projet de traité avec l'ennemi, le roi d'Espagne Philippe IV, en guerre avec la France depuis le 19 mai 1635. François de Thou ne participa pas à son élaboration.

Le traité prévoyait que Philippe IV fournirait 12.000 fantassins, 6.000 cavaliers, 400.000 écus pour payer la solde d'une armée levée en France et une garnison pour Sedan. Gaston, de son côté, signerait la paix au nom de la France et chacun restituerait toutes les villes conquises. La France renoncerait à ses alliances avec la Suède et les princes de l'empire allemand. Autant dire que l'on offrait la victoire à l'Espagne.
Toute peine méritant salaire, le roi d'Espagne verserait une pension annuelle de 120.000 écus à Gaston et de 40.000 écus chacun à MM. de Bouillon et Cinq-Mars.

Le traité stipulait également que «Le Sérénissime duc d'Orléans ou ceux qui marchent dans son parti s'engagent à livrer un point fortifié ou une place forte du nombre de celles qu'ils pourront choisir pour leur armée ou celle de Sa Majesté Catholique, de manière que, en cas de revers, l'armée étrangère, qui par ledit traité, doit entrer sur le territoire Français, puisse y trouver refuge. M. le duc d'Orléans s'engage à commencer le mouvement des troupes dès que les troupes de Sa Majesté Catholique et de Sa Majesté Impériale auront passé le Rhin pour entrer en France».

On mesure ici la gravité de la trahison dans laquelle s'était engagée la tête folle d'Henri d'Effiat pour l'amour de sa princesse. Le texte néanmoins précisait : «On déclare unanimement qu'on ne prend en ceci aucune chose contre le Roi Très Chrétien et au préjudice de ses États, ni contre les droits et autorités de la reine Très Chrétienne régnante, mais au contraire on aura soin de les maintenir en tout ce qui lui appartient». La conspiration était bien dirigée contre Richelieu.

Ce sulfureux écrit cousu dans ses habits, le marquis de Fontrailles se chargea de la délicate mission de négociation auprès du comte-duc d'Olivarès, Premier ministre de Philippe IV.

Le 13 mars 1642 le traité était signé et le Marquis revint en France, porteur d'une lettre du roi d'Espagne pour Monsieur. La redoutable police du Cardinal était sur les pas du conspirateur mais elle perdit sa trace sur le chemin du retour et Richelieu dut suspecter ce qui se tramait sans en avoir la preuve.

Sur les chemins du Roussillon

«Quand les Français prendront Arras, les souris prendront les chats», disait-on. C'est ce qui se produisit pourtant le 9 août 1640.Cette victoire venant après d'autres soulageait la pression militaire des Espagnols au nord du royaume.

D'autre part, la Lorraine avait été envahie après la trahison de Charles IV pendant l'épisode de la Marfée. L'Allemagne, ravagée par la guerre de Trente Ans, aspirait à la paix (qu'elle devra néanmoins attendre encore sept ans). Le gouverneur des Pays-Bas, le cardinal-infant, frère d'Anne d'Autriche, venait de mourir. L'Angleterre était neutralisée par la révolte écossaise. Grâce aux victoires du comte d'Harcourt et à la diplomatie de Mazarin, Madame Chrétienne, soeur de Louis XIII, recouvrait la régence de Savoie.

Cette éclaircie dans la situation politique et militaire permettait au roi et à son ministre de porter secours aux Catalans en révolte contre l'Espagne. L'assemblée des Cortes de Catalogne avait en effet voté la déchéance de Philippe IV et élu Louis XIII comte de Barcelone le 23 janvier 1641 !! La situation de l'Espagne était d'autant plus critique qu'elle devait aussi faire face à une rébellion portugaise soigneusement entretenue par Richelieu.

Le 3 février 1642 deux cortèges, séparés pour des raisons d'intendance, prenaient la route du Roussillon pour mettre le siège devant Perpignan : dans l'un se trouvait Richelieu, dans l'autre le roi et son favori.

Une confiance chancelante

Durant le voyage, le favori usa de toute son influence pour tenter d'ébranler la confiance de Louis XIII, assurant que seul Richelieu était un obstacle à la paix.

Pour la première fois, le roi allait agir en cachette de son ministre en «autorisant secrètement Cinq-Mars et de Thou à correspondre avec Rome et Madrid pour parvenir à la conclusion d'un traité de paix». Mais ce projet raisonnable n'était que celui de François de Thou.

Lors d'une conversation durant laquelle le roi se plaignait d'être «l'esclave» de son ministre, Cinq-Mars s'exclama :
Chassez le donc !
Louis XIII rétorqua que cela n'était pas si simple.

Le favori, perdant toute retenue, suggéra :
La voie la plus courte et la plus rapide est de le faire assassiner quand il viendra dans l'appartement de Votre Majesté où les gardes du Cardinal n'entrent pas !
Interloqué le roi resta silencieux puis répondit :
Il est cardinal et prêtre, je serai excommunié.

Monsieur de Tréville, capitaine des mousquetaires à cheval, popularisé par Alexandre Dumas dans son roman Les trois mousquetaires, assistait à la conversation et prit la parole :
- Pourvu que j'aie l'aveu de Votre Majesté, je ne me mettrais pas en peine et j'irais à Rome pour m'en faire absoudre où je suis sûr d'être bien reçu.
Si l'on en croit le marquis de Montglat qui rapporte cette conversation, le roi ne répondit pas.

Une occasion manquée

Certes, Louis XIII aimait à se plaindre en privé de Richelieu et le brocardait souvent. Peut-être pensait-il gommer ainsi son image de souverain sous domination. Mais on a du mal à croire qu'il ait réellement envisagé de laisser assassiner son ministre.

Confortés par l'attitude ambiguë du roi, qu'ils prirent pour un accord tacite, les conjurés résolurent de mettre leur projet à exécution à Lyon où la Cour s'arrêta le 17 février 1642.

Cinq-Mars se trouvait avec le roi dans ses appartements tandis que ses compagnons, MM. de Troisville, des Essarts, de Tiladet et La Salle, occupaient l'antichambre. Mais Richelieu se présenta accompagné de son capitaine des gardes contrairement à l'usage.

Manqua-t-il de détermination devant la présence du capitaine, fut-il dissuadé par le roi ou simplement intimidé par la robe de l'impérieux cardinal ? Toujours est-il que le jeune conspirateur se retira des appartements royaux sans avoir exécuté son forfait et renvoya ses compagnons.

Gaston d'Orléans, convié par Cinq-Mars à participer à l'événement, ne s'était pas présenté. Sans doute cette absence avait-elle émoussé l'assurance du favori. Cette occasion manquée ne devait plus se représenter et, le 23 février, le cortège reprit sa route.

Du bouillon pour Son Éminence

Arrivé à Narbonne, Richelieu, qui était alors âgé de 57 ans, tomba soudain gravement malade et fut contraint de laisser le roi et son favori poursuivre leur voyage vers Perpignan.

Par lettre, Louis XIII assurait toujours à son ministre le même attachement : «Quelque faux bruit qu'on fasse courir, je vous aime plus que jamais. Il y a trop longtemps que nous sommes ensemble pour être jamais séparés».

Pourtant le Cardinal vivait les pires angoisses. Son maître allait-il l'abandonner ? Bien des raisons le portaient à le croire. Après un épisode douloureux, tant sur le plan physique que moral, le Cardinal se décida à repartir pour la capitale, anticipant le retour du roi lui aussi tombé malade.

Alors qu'il se trouvait à Arles, Richelieu reçut, le 11 juin 1642, un message de la plus haute importance : «Faites-moi porter un bouillon, je suis tout troublé !» s'exclama-t-il. Il y avait de quoi ! C'était une copie du traité félon. Enfin la preuve salvatrice était entre ses mains !

«Ô Dieu ! Il faut que tu aies bien soin de ce royaume et de ma personne ! Lisez cela et faites en des copies !» dit-il à Charpentier, son secrétaire.

On ne sait, au juste, qui informa le Cardinal. Il semble bien cependant que ce fut Anne d'Autriche qui porta ce coup mortel à la conjuration. On peut tenter de comprendre son geste. L'état de santé du roi (bien qu'âgé seulement de 41 ans) et l'âge du petit dauphin, Louis-Dieudonné, né le 5 septembre 1638, permettaient de penser que l'on s'acheminait avec une quasi-certitude vers une période de régence.

D'autre part, l'éloignement de duc de Bouillon parti pour l'Italie, les tergiversations des conjurés et les avertissements de Fontrailles, convaincu que le roi et son favori Cinq-Mars n'étaient plus en bons termes, auguraient mal de la conspiration.

Même si Louis XIII assurait épisodiquement son devoir conjugal, ses relations avec son épouse étaient mauvaises. Il savait, comme l'affaire des Lettres espagnoles l'avait prouvé (août 1637), qu'elle était capable d'intelligence avec l'ennemi et il la menaçait régulièrement de la séparer de ses enfants.

Qu'aurait alors pesé une princesse espagnole sans la garde de l'héritier du trône de France ? En trahissant les conjurés, la reine donnait des gages à son époux ainsi qu'à son ministre. Du même coup, elle écartait presque sûrement son beau-frère Gaston de la régence.

Si telle fut sa pensée, l'avenir lui donna raison. On sait que peu de temps après avoir été informé du traité, Louis XIII écrivit une lettre à son épouse pour lui témoigner son affection et l'assurer qu'elle ne serait pas séparée de ses enfants.

L'arrestation des conjurés

Le 12 juin, Monsieur le Jeune (M. de Chavigny) arriva à Narbonne porteur d'un message de Richelieu pour M. de Noyers : Le sujet du voyage de M. de Chavigny vous étonnera. Dieu assiste le roi par des découvertes merveilleuses.
Les deux secrétaires d'État se présentèrent devant Louis XIII en conversation avec Cinq-Mars. Tout en tirant le roi par la basque suivant son habitude, M. de Chavigny écarta Cinq-Mars d'un ton autoritaire: Monsieur le Grand, j'ai quelque chose à dire au Roi. Les trois hommes se retirèrent pour un long entretien au cours duquel Louis XIII se laissa convaincre de signer l'arrestation de MM. de Cinq-Mars, de Thou et Bouillon.

On imagine l'incrédulité du souverain qui demandera plus tard si l'on n'avait pas mis un nom pour un autre en voyant celui de son favori. Richelieu ne possédait en effet qu'une copie du traité et avait anticipé la réticence du roi. Il avait prévenu M. de Chavigny : Il vous dira d'abord que c'est une fausseté, mais proposez-lui d'arrêter M. le Grand et qu'après il sera facile de le délivrer si la chose est fausse, mais que, si une fois l'ennemi entre en Champagne, il ne sera pas si aisé d'y remédier.

Le jour même, François de Thou fut arrêté. Le lendemain, après avoir cherché à fuir, ce fut le tour de Cinq-Mars. Il semble que, pris de remords, le roi avait tenté de prévenir secrètement son favori qu'on en voulait à sa personne. N'avait-il pas lui-même prêté une oreille plus que complaisante à ses propos contre Richelieu ?

Malgré ses doutes, le roi ne pouvait se défaire de son amitié pour son favori. On devait entendre Cinq-Mars murmurer en entrant dans la forteresse de Montpellier où il fut d'abord incarcéré : Ah ! faut-il mourir à vingt-deux ans ! Faut-il conspirer contre sa patrie d'aussi bonne heure !

Toujours le 12 juin, le roi dépêcha à Casal, en Italie, M. de Castellan pour procéder à l'arrestation du duc de Bouillon. Ce fut l'occasion d'un épisode peu glorieux pour ce militaire : cherchant à fuir, on le retrouva caché dans une grange à foin ! Le duc fut finalement incarcéré dans la forteresse de Pierre-Scize à Lyon.

Le marquis de Fontrailles avait, quant à lui, senti le vent tourner bien avant la découverte du complot et s'était réfugié à l'étranger. Il avait pris soin d'avertir Gaston mais aussi son ami Cinq-Mars qui ne voulut rien entendre : Pour vous qui ne croyez pas au danger, vous serez encore d'assez belle taille quand on vous aura ôté la tête de dessus les épaules ! Moi, en vérité, je suis trop petit pour cela, lui aurait dit le bossu. Cinq-Mars était amoureux de Marie de Gonzague et manifestait l'imprudence de la jeunesse.

Les aveux de Monsieur

Ne s'en tenant pas à ces arrestations, le Cardinal jugea impératif d'interroger Monsieur qui ne manquerait pas d'être rapidement informé de la tournure des événements. Il lui fallait l'empêcher de s'enfuir à l'étranger suivant son habitude.

À l'instigation de Richelieu, le roi usa d'un stratagème et écrivit, le 13 juin, une première lettre à son frère pour l'inviter à prendre le commandement des armées de Champagne. Sensible à cette marque de confiance, Gaston se laissa prendre au piège et resta dans le royaume.

Par une seconde lettre du même jour, le roi informa son frère de l'arrestation de Cinq-Mars en raison de ses insolences extraordinaires. Gaston écrivit à Richelieu une lettre qui se passe de commentaires : Mon cousin, le Roi mon Seigneur m'a fait l'honneur de m'écrire quel a été enfin l'effet de la conduite de ce méconnaissant Monsieur le Grand. C'est l'homme du monde le plus coupable de vous avoir déplu après tant d'obligations. Les grâces qu'il recevait de Sa Majesté m'ont toujours fait garder de lui et de tous ses artifices. Aussi est-ce pour vous, mon cousin, que je conserve mon estime et mon amitié tout entières.

Le 28 juin, Louis XIII et Richelieu devaient se retrouver à Tarascon pour une première entrevue après plusieurs mois de séparation. Ce fut sans doute un spectacle peu banal que de voir les deux plus hauts personnages de l'état faire leurs retrouvailles, aussi malades l'un que l'autre et allongés dans deux lits aménagés pour la circonstance. Seuls MM. de Chavigny et de Noyers, fidèles à Richelieu, assistèrent à l'entretien. Naturellement, le Cardinal avait compris que le roi avait trahi sa confiance durant les derniers mois. Il parla fermement et sans doute avec aigreur.

À un contre trois, le roi capitula et donna tout pouvoir à son ministre pour régler le procès des conjurés et les affaires militaires du Roussillon. Il était indispensable pour Richelieu que Gaston avouât ses fautes. Il dépêcha M. de Chavigny à Moulins pour révéler à Monsieur que tout avait été découvert:
La faute de Votre Altesse est si grande que son Eminence ne peut répondre de rien. Votre vie même est menacée car vous avez commis un attentat que la clémence humaine ne peut absoudre.

Le fils d'Henri IV prit peur et perdit toute dignité :
Chavigny, il faut me tirer de la peine où je suis ! Vous l'avez déjà fait deux fois auprès de Son Eminence. Je vous prie que ce sera la dernière fois que je vous donnerai de pareils emplois.
Le seul moyen de vous sauver c'est de faire un aveu sincère de la faute que vous avez commise.

Gaston appela au secours en envoyant des lettres à Richelieu et à son frère. Il leur envoya même son confident, l'abbé de La Rivière, pour plaider sa cause. Sans succès comme on l'imagine. Le roi lui fit savoir que Pour mon frère, s'il me découvre tout ce qu'il a fait sans réserve, il recevra les effets de ma bonté, comme il en a reçu plusieurs fois par le passé.

Le 7 juillet, Gaston, le frère cadet du roi, avoua par lettre à Richelieu une extrême douleur pour avoir pris des liaisons et correspondances avec ses ennemis… à son frère, il révéla toutes choses dont il était coupable tout en accusant Cinq-Mars de l'avoir trompé. Il plaida cependant la cause de François de Thou, mais se garda de parler de la reine.

Sur ces entrefaites, Richelieu et le roi devaient recevoir des révélations terrifiantes. Les personnes compromises dans le complot ne furent pas avares de révélations plus ou moins spontanées.

Richelieu apprit ainsi la tentative d'attentat contre sa personne à Lyon : Ce misérable esprit avait porté Monsieur à consentir ce misérable dessein, et à lui faire promettre qu'il l'autorisait par sa présence.

De son côté, Louis XIII était soumis à une pression psychologique organisée discrètement par le Cardinal et destinée à perdre définitivement le favori. On lui rapporta, en particulier, le fameux Il traîne !que répondit Cinq-Mars à une personne qui demandait des nouvelles de la santé du roi lors du siège de Perpignan. Le méchant ! Il eut voulu que je fusse mort !

Le procès des conjurés

En raison de la présence du duc de Bouillon à Pierre-Scize et de Gaston réfugié chez sa soeur Chrétienne, à Annecy, Richelieu choisit Lyon pour le déroulement du procès.

Il s'y rendit par bateau, sur le Rhône, menant sous bonne garde François de Thou. Après une tentative d'évasion manquée, Cinq-Mars fut transféré en carrosse, entouré de six cents gardes, de Montpellier à Pierre-Scize.

Les premiers interrogatoires de Cinq-Mars et de Thou furent vains, les accusés s'obstinant à nier.
L'original du traité ayant disparu, il était indispensable qu'une copie fût authentifiée. En attendant l'arrivée du ministre, la commission extraordinaire chargée du procès et présidée par le chancelier Séguier, rencontra Gaston, le frère du roi, à Villefranche-sur-Saône le 29 août.

Mazarin avait obtenu du roi la clémence pour Gaston et la restitution de son apanage en contrepartie de la reconnaissance du traité.

Monsieur refusa catégoriquement d'être confronté à Cinq-Mars, mais révéla, en vingt articles, tout ce qu'il savait et authentifia le traité. Il précisa également qu'il avait été sollicité «par Monsieur le Grand de faire un parti pour perdre Monsieur le Cardinal». Si Monsieur ne manquait pas de courage au combat, il montrait une fois de plus sa pitoyable lâcheté dans les affaires politiques.

Il était courant, voire politiquement nécessaire, de pardonner aux princes de sang, mais l'attitude de Gaston envers les autres conjurés dut heurter bien des consciences : «… et parce que Monsieur était malheureusement mêlé dans l'affaire qui les fit périr, jusque-là même que l'on a cru que la seule déposition qu'il fit à Monsieur le Chancelier fut ce qui les chargea le plus, et ce qui fut cause de leur mort. L'accommodement de Monsieur se fit, et il revint à Paris et vint descendre chez moi, il y fut aussi gai que si MM. De Cinq-Mars et de Thou ne fussent pas demeurés par les chemins. J'avoue que je ne le pus voir sans penser à eux, et que dans ma joie je sentis que la sienne me donnait du chagrin».

Ce témoignage est d'autant plus accablant qu'il est extrait des Mémoires de la duchesse Anne de Montpensier, la propre fille de Gaston ! (la Grande Mademoiselle avait quinze ans à l'époque des faits).

Le duc de Bouillon ne fut pas plus courageux et oublia sa parole. Confronté à Cinq-Mars, il déclara ne rien savoir du traité et expliqua qu'il n'aurait livré Sedan «qu'en cas de la mort du roi». Tout le reste n'aurait été que de la responsabilité de Cinq-Mars. Pour sauver sa tête, le duc accepta de céder la place de Sedan dont son père avait hérité de sa première épouse, Charlotte de La Marck.

Le coup de grâce fut donné par le roi lui-même dès le 6 août. Il écrivit au chancelier : «… car cet imposteur et calomniateur, le plus grand qui fut jamais, n'a rien oublié de ce qu'il a pu pour échauffer contre mon cousin le cardinal de Richelieu. Mais quand il a passé, jusqu'à cette extrémité de me proposer de me défaire de mon dit cousin et de s'offrir à le faire, j'ai eu en horreur ses mauvaises pensées et les ai détestées, en sorte que n'ayant trouvé son compte avec moi dans l'approbation de ses méchants desseins, il se serait lié au roi d'Espagne contre ma personne et mon État par désespoir de ne pouvoir emporter ce qu'il désirait».

Cet écrit avait été arraché par de Chavigny et de Noyers. Mais qu'avait donc à cacher le scrupuleux Louis XIII pour se comporter d'une telle façon ? Le sort de Cinq-Mars était désormais joué, mais les charges manquaient contre François de Thou. Richelieu poursuivait ce dernier d'une haine que les historiens ont du mal à comprendre. Faisant preuve d'un acharnement indigne d'un ministre qui faisait trembler l'Europe, il usa d'un méprisable artifice.

Le 10 septembre, par l'intermédiaire de Laubardemont, homme de Richelieu et membre de la commission, le Cardinal fit croire à Cinq-Mars que de Thou avait avoué sa totale implication. S'il voulait éviter la torture et sauver sa tête, il n'avait qu'à signer un document confirmant les dires de son ami. C'était évidemment un mensonge et Henri tomba dans le piège.

Le 12 septembre, au petit matin, le procès débuta. Confronté à de Thou et à sa propre accusation, Cinq-Mars pris la défense de son ami en expliquant que ce dernier avait tout tenté pour le dissuader de poursuivre son projet lorsqu'il avait appris l'existence du traité. Mais il était trop tard. Henri de Cinq-Mars fut condamné à la peine capitale à l'unanimité et François de Thou par douze voix contre deux. Le Cardinal venait à peine de quitter Lyon quand il reçut la nouvelle à Lentilly : «Monsieur de Thou, Monsieur de Thou, Monsieur de Thou ! Ah ! Monsieur le Chancelier m'a délivré d'un pesant fardeau !».

Dans le même temps, une bonne nouvelle n'arrivant jamais seule, Richelieu apprenait que Perpignan avait capitulé le 9 septembre.

Un carrosse pour le Ciel

Le jour même, en fin d'après-midi, les condamnés furent menés du Palais vers le lieu du supplice, place des Terreaux. Contrairement à l'usage, ce ne fut pas en charrette mais en carrosse !

Cinq-Mars en fit la remarque selon un témoignage anonyme conservé aux archives de Lyon :
«… Monsieur Thomé, prêvost de Lyon, avec les archers de robe courte, & le chevalier du guet avec sa compagnie, eurent ordre de les mener au supplice. Sur les degrés du Palais, Monsieur de Cinq-Mars luy dit : Quoy, Monsieur, on nous mesne en carosse ? Va-t-on comme cela en Paradis ? Je m'attendois bien d'être lié et traîné sur un tombereau : ces Messieurs nous traittent avec grande civilité de ne point nous lier & de nous mener en carosse. Comme il y entroit il dit a deux soldats : Voyés, mes amis, on nous mesne au ciel en carosse.
Monsieur de Cinq-Mars étoit vêtu d'un bel habit de drap d'Holande fort brun, couvert de dentelles d'or larges de deux doigts, un chapeau noir… »

L'échafaud aussi était inhabituel. Au lieu du traditionnel billot, un poteau dépassait de trois pieds les planches de l'estrade. Les condamnés devaient s'y agripper, agenouillés sur un petit banc. Ce dispositif insolite avait été requis par un bourreau d'occasion, un portefaix remplaçant l'exécuteur officiel qui avait la jambe cassée. Le même témoin raconte :

«… L'exécuteur suivait [le carrosse] à pieds, qui était un portefaix (qu'ils appellent a Lyon un gagne-deniers), homme âgé, fort mal fait, vêtu comme un manoeuvrier qui sert les maçons, qui jamais n'avait fait aucune exécution, sinon de donner la gesne, duquel il fallut se servir, parce qu'il n'y avait point d'autre exécuteur, celui de Lyon se trouvant avoir la jambe rompue…»

Le carrosse arriva sur la place où une foule considérable s'était déplacée pour assister à l'exécution. On fit descendre Cinq-Mars le premier. Trois coups de trompette imposèrent le silence et lecture fut donnée de l'arrêté d'exécution. La porte du carrosse fut refermée sur François de Thou.
Cinq-Mars monta dignement sur l'estrade. Il subit les préparatifs, récita le Salve Regina avec son confesseur et refusa d'avoir les yeux bandés. À genoux, il agrippa le poteau et apostropha le bourreau qui tardait à faire son oeuvre : «Eh bien, que fais-tu, qu'attends-tu ? » La hache ne trancha pas la tête d'un coup. L'exécuteur fit le tour de sa victime, la saisit par les cheveux et termina son office.

La tête roula au pied de l'estrade où elle fut renvoyée par un témoin. Cet incident macabre devait être assez fréquent et semble avoir été l'objet d'un souci pour les condamnés comme en témoignent les recommandations du duc Henri de Montmorency à son bourreau (Toulouse, le 30 octobre 1632).

Le corps du supplicié fut dépouillé, traîné dans un coin de l'estrade et recouvert d'un drap. À son tour, de Thou monta rapidement sur l'échafaud et embrassa son bourreau. Impressionné par le sang de son compagnon, il accepta d'avoir les yeux bandés. C'est en récitant l'In manus tuas que le malheureux reçut un premier coup de hache qui s'abattit sur son crâne. Le bourreau se montra encore plus maladroit que pour Cinq-Mars et, sous les huées de la foule, il dut porter quatre coups supplémentaires pour en terminer.

Sinistre écho de l'Histoire, cette exécution répondait à celle du comte de Chalais, à Nantes en 1626, pour laquelle le bourreau, lui aussi d'occasion, s'y reprit plusieurs dizaines de fois pour accomplir son oeuvre !

Épilogue

La nouvelle de la mort de Cinq-Mars fit le tour du royaume et souleva beaucoup d'émotion. L'impopularité du ministre atteignit des sommets.

Pourtant, le cardinal n'en avait pas terminé avec ses ennemis. Il exigea le renvoi des capitaines compromis (la présence de ces hommes d'armes près du roi l'inquiétait, peut-être pas sans raison). Louis XIII se montra extrêmement réticent, notamment pour M. de Troisville auquel il manifestait confiance et sympathie. Il finit cependant par céder.

La mère d'Henri de Cinq-Mars, la maréchale d'Effiat, fut exilée en Touraine. Son frère fut privé de ses bénéfices d'abbé et le château de famille rasé «à hauteur d'infamie». Quant à Marie de Gonzague, Richelieu lui fit perfidement savoir, lorsqu'elle réclama les souvenirs et les lettres contenus dans la cassette de son amoureux, «qu'il s'était trouvé dans ladite cassette tant de lettres de femmes et de cheveux différents qu'il fallait qu'elle envoyât une moustache (une mèche) des siens et de son écriture pour pouvoir discerner ce qui était d'elle».

Marie se consola en épousant Ladislas IV, devenant ainsi reine de Pologne. Suivant une stratégie habituelle pour dénouer les crises, Richelieu proposa sa démission que le roi refusa. Le ministre se montra exigeant sur l'attitude à laquelle devait se conformer désormais le monarque.

Le roi devait notamment n'avoir «d'autre favori que le bien de ses affaires qui, seul, lui doit occuper l'esprit» et s'en remettre aux décisions de son seul Conseil dont il devait conserver le secret le plus strict.

Richelieu se montra même menaçant, écrivant que «Sa Majesté saura, s'il lui plaît, qu'on a appris beaucoup de choses de M. le Grand dont jusqu'ici on n'a pas voulu lui donner connaissance». Il faisait allusion à des déclarations de Cinq-Mars qui n'auraient pas été consignées par le chancelier Séguier.

Incontestablement, l'inébranlable confiance entre le roi et son ministre était brisée. Toute leur correspondance, dans laquelle les traditionnelles marques d'affection sont absentes, en témoigne. Il est un point pourtant sur lequel les deux hommes étaient en accord : la poursuite de la guerre ou, du moins, le refus d'abandonner à l'ennemi les villes et territoires acquis en échange d'un traité de paix.

 Le Cardinal agissait comme si la mort ne devait pas survenir. Elle devait pourtant l'emporter le 4 décembre, moins de trois mois après l'exécution de son ancien protégé.

La nouvelle se répandit dans toute l'Europe et inspira au pape Urbain VIII ces curieuses paroles dans la bouche du chef de l'Église : «S'il y a un Dieu, il va payer ! Mais, vraiment, s'il n'y a pas de Dieu, le fameux homme !» Le roi devait le suivre dans la tombe cinq mois plus tard, le 14 mai 1643.

La conspiration de Cinq-Mars avait détruit le formidable tandem politique qui avait surmonté les pires difficultés pour renaître chaque fois plus puissant. Ce tandem était le résultat de la rencontre entre le génie politique du cardinal et la volonté inflexible d'un roi stoïcien toujours prêt à sacrifier ses intérêts personnels à la charge de son État.

Les complots permanents, les cabales, les vicissitudes de la guerre et l'épuisement dû à la maladie avaient fini par avoir raison de leur complicité. Même si, dans les derniers instants du ministre, un sursaut d'affection les réunit à nouveau.

Mais la principale conséquence de cette conspiration était enregistrée au Parlement dès le mois de décembre : une déclaration privant Gaston de ses droits à la régence.

Le 20 avril, sur son lit de mort, au château de Saint-Germain-en Laye, Louis XIII désigna Anne d'Autriche comme régente. Une régence cependant sous l'étroit contrôle d'un Conseil souverain composé de la reine, Gaston, Condé, Mazarin, Séguier, Bouthillier (le père) et Chavigny (le fils).

Cette disposition testamentaire ne survécut que quatre jours à la mort du roi ! Monsieur dut se contenter de la lieutenance générale du royaume. Si Louis XIII avait retrouvé un frère grâce à l'entremise de Mazarin, il n'avait pas pardonné au conspirateur qui était entré «dans toutes les affaires parce qu'il n'avait pas la force de résister à ceux qui l'y entraînaient… et parce qu'il n'avait pas le courage de les soutenir» ! (Richelieu).

La conspiration inspira à Alfred de Vigny un roman, Cinq-Mars, dans lequel les faits historiques sont passablement déformés. Charles Gounod, le 5 avril 1877, a créé un opéra du même nom.
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11 septembre 1611 : Naissance du maréchal de Turenne

Marche du régiment de Turenne – Jean-Baptiste Lully.

Il y a 400 ans naissait le maréchal de Turenne, l’un des six plus grands stratèges de l’Histoire pour Napoléon Ier (aux côtés d’Alexandre le Grand, Hannibal, Jules César, Gustave Adolphe et Frédéric II de Prusse).


Henri de la Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne naît le 11 septembre 1611 au château de Sedan au sein d’une famille protestante. Il débute sa carrière militaire à partir de 1626 dans le cadre de la Guerre de Trente Ans (1618-1648) dans l’armée hollandaise. A partir de 1630, il passe au service de la France et est nommé maréchal de camp après le siège de La Mothe (1634). L’année de la disparition de Louis XIII (1643), la régente Anne d’Autriche le fait maréchal de France. Il s’illustre sur le Rhin aux batailles de Fribourg (1644) et de Nördlingen (1645) avec Condé.

Durant la Fronde (1648-1653), il rejoint le camp des frondeurs avant de se ranger ensuite aux côtés du roi. En 1668, sous l’influence de Bossuet, il se convertit au catholicisme. Il participe aux premières guerres de Louis XIV, la guerre de Dévolution (1667-1668) puis celle de Hollande (1672-1678).

Indépendant d’esprit, rebelle aux directives du ministre de la Guerre, il déplore que “le roi [ait] résolu de s’approprier pour lui seul la gloire de toutes les victoires”. Turenne se fait l’agent de la “brutalité d’État” lors du premier sac du Palatinat en 1674. En 1675, il écrase l’électeur de Brandebourg lors de la grande victoire de Turckheim en attaquant par surprise par la montagne. 6 mois plus tard, le 27 juillet Turenne est emporté par un boulet lors de la bataille de Salzbach. Son adversaire Montecuccoli, en apprenant sa mort, déclare : “Aujourd’hui est mort un homme qui faisait honneur à l’homme.”
Louis XIV, peiné par sa mort, décide de le faire ensevelir dans la basilique Saint-Denis, dans la chapelle destinée à la sépulture des rois et princes de la branche de Bourbon, pour “tout ce qu’il a fait pour la gloire de nos Armes et pour le soutien de notre État” (lettre à l’abbé de Saint-Denis). Il eut ainsi le privilège de reposer dans la nécropole royale en tant que tête non couronnée avec Charles Martel et Bertrand du Guesclin. Son tombeau sera ouvert par les révolutionnaires (octobre 1793) et son corps, bien conservé, sera exposé aux regards des curieux. Napoléon Ier transférera sa dépouille à l’Hôtel des Invalides le 22 septembre 1800.
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