lundi 12 septembre 2011

La guérilla espagnole contre l’armée napoléonienne sous l’éclairage de Carl Schmitt


C’est dans le contexte des guerres napoléoniennes, et plus précisément à l’occasion de la guerre de résistance espagnole contre l’occupation française, entre 1808 et 1813, que va émerger pour le juriste politique allemand Carl Schmitt (1888-1985) la figure conceptuelle du “partisan” moderne, à savoir d’un “soldat irrégulier” pensé en tant que tel ; à cette occasion, pour la première fois, un cadre juridico-politique explicite lui est conféré. Ce qui ne sera pas sans conséquences quant au droit de la guerre classique qui avait prévalu jusque-là.
LE CONTEXTE HISTORIQUE DU SOULÈVEMENT ESPAGNOL
Rappelons brièvement les faits : pour établir un « blocus continental » efficace contre la Grande-Bretagne, puissance maritime et commerciale et principale ennemie de la France, Napoléon entendait contrôler l’ensemble de la péninsule ibérique. Il envoya donc Murat avec des troupes en Espagne en 1808, sans provoquer de véritables réactions de la part d’une famille royale espagnole par trop affaiblie. Dans ce contexte de décomposition du pouvoir royal légitime, une première émeute populaire à Aranjuez poussa d’ailleurs le roi Charles IV à abdiquer au profit de son fils Ferdinand VII dans l’espoir de stabiliser la situation politique.

Mais l’entrée de Murat dans Madrid provoqua une véritable insurrection, celle du 2 mai, que le général français réprima durement. Sous la pression de Napoléon, Ferdinand VII abdiqua à son tour au profit, cette fois, de Joseph Bonaparte, frère aîné de l’Empereur, qui fut reconnu par une assemblée de notables Afrencesados (1). Mais le soulèvement du peuple était déjà quasi général. Il fut formellement encadré par des Juntas (juntes militaires) auto constituées qui refusèrent de reconnaître le coup de force français et qui, au nom du roi pourtant déposé, allaient diriger une résistance à l’occupant. Cette résistance héroïque rassembla, dans un premier temps, troupes régulières et civils en armes, ces derniers devant progressivement en constituer l’âme. Dès juin 1808, en effet, commença ce qu’on appellera bientôt une “guérilla” — le terme en tant que tel n’apparaîtra qu’en 1812 — qui se développa au fur et à mesure des défaites de l’armée régulière espagnole face à Napoléon. Ces défaites successives pousseront d’ailleurs de nombreux déserteurs à accroître le nombre de ces partisans. Ce qui va intéresser au premier chef Carl Schmitt dans la guerre de résistance espagnole à Napoléon, c’est précisément le fait que « le partisan de la guérilla espagnole de 1808 fut le premier à oser se battre en irrégulier contre les premières armées régulières modernes » (La notion de Politique — Théorie du Partisan, Calmann-Lévy, 1972, p. 214). Par « armées régulières modernes », il convient ici d’entendre celles issues des expériences de la Révolution française qui sont à l’origine d’une reformulation radicale du concept de “régularité” hérité de l’âge classique, et dont — aussi paradoxal que cela puisse paraître de prime abord — le “partisan”, en tant que combattant irrégulier, constitue en quelque sorte le produit.
DE LA NOTION PROBLÉMATIQUE D’“IRRÉGULARITÉ”
Comme le relève Schmitt, il se trouve que « la différence entre combat régulier et combat irrégulier est fonction de la nette définition de ce qui est régulier et une antinomie concrète donnant lieu à une délimitation du concept n’apparaît qu’avec les formes modernes nées des guerres de la Révolution française » (op. cit., p. 213). Jusque-là avait prévalu un droit interétatique classique — le Jus Publicum Europaeum — au sein duquel le phénomène de l’hostilité était maintenu dans le cadre de guerres limitées, apanage exclusif des princes contre un ennemi stricto sensu « conventionnel ». La principale caractéristique de ce droit classique résidait dans le fait qu’il comportait des distinctions nettes entre guerre et paix, entre combattants et non-combattants, entre un ennemi et un criminel. Et, comme le souligne Schmitt, « en regard de cette régularité toute classique » (op. cit., p. 218), l’idée même de soldat irrégulier était tout simplement inconcevable : « Le droit classique de la guerre (…) ne laisse pas de place au partisan au sens moderne. Ou bien celui-ci est, comme dans la guerre au XVIIIe siècle, qui est une affaire entre cabinets, une espèce de troupe légère, particulièrement mobile mais régulière, ou bien il est un criminel particulièrement méprisable, et il est alors tout simplement un hors-la-loi » (op. cit., p. 219).
Cette alternative tranchée est remise en cause à l’issue des bouleversements révolutionnaires, sur la base d’une délimitation nouvelle de la notion de « régularité », lorsque la notion d’État dynastique est reformulée comme État national et que l’armée des princes est conduite à se transformer en armée nationale. Schmitt discerne d’ailleurs la faillite du droit classique dans cette configuration juridico-politique qui voit la « victoire du civil sur le soldat le jour où le citoyen passe l’uniforme tandis que le partisan le quitte pour continuer à se battre sans uniforme » (op. cit., p. 306). À cet égard, loin de constituer une anomalie, l’émergence de la figure du partisan, en tant que combattant irrégulier, face à cette nouvelle “régularité” post révolutionnaire, ne constitue somme toute que l’une des 2 faces d’un même Janus, celle du soldat-citoyen. En déferlant sur toute l’Europe continentale, le nouvel art militaire de l’armée napoléonienne, comme héritier de cette mutation fondamentale, va se trouver être, à la fois, vecteur et victime de ce nouveau modèle, dans la mesure où la guerre de l’âge classique, qui ne peut plus que faire figure de jeu conventionnel, va laisser la place à de véritables guerres des peuples, dont la guerre de résistance espagnole n’est que le premier d’une longue suite d’avatars. Ce qui intéresse Schmitt, c’est précisément de montrer que l’apparition du partisan en Espagne entérine une situation inédite qui a transformé l’ennemi « conventionnel », au cœur des guerres limitées que se livraient les princes dans le droit classique, en ennemi pour le coup bien « réel », au cœur de guerres devenues nationales :
« L’élément principal de la situation du partisan de 1808 est qu’il risque le combat sur le champ limité de son terroir natal, alors que son roi et la famille de celui-ci ne savaient pas encore très bien quel était l’ennemi réel » (op. cit., p. 215).
En dépit de l’aura involontaire dont Ferdinand VII bénéficiait auprès de son peuple et qui l’a préservé, malgré lui, d’une condamnation sans appel de l’Histoire, ses hésitations devant l’événement majeur qui se joue s’expliquent sans doute par le fait qu’il se situe toujours par rapport à un droit classique de la guerre dérivé du Jus Publicum Europaeum. En revanche, le partisan espagnol, lui, appartient déjà au monde nouveau qui est en train d’advenir en matière stratégico-politique.
« Seul le partisan espagnol rétablit le sérieux de la guerre, et ce fut contre Napoléon, c’est-à-dire dans le camp défensif des vieux États continentaux européens dont la vieille régularité devenue convention et jeu n’était plus en mesure de faire face à la nouvelle régularité napoléonienne et à son potentiel révolutionnaire. De ce fait, l’ennemi redevint un ennemi réel, la guerre, une guerre réelle. Le partisan défenseur du sol national contre le conquérant étranger devint le héros qui se battait réellement contre un ennemi réel » (op. cit., p. 304-305).
Mais l’apparition du phénomène du partisan n’allait pas forcément de soi pour des esprits encore largement imprégnés de l’idée de la vieille “régularité” militaire. Paradoxalement, c’est peut-être dans cette perspective qu’on peut saisir la portée des diverses tentatives juridiques de “régularisation” de la guerre de partisans par ce qui restait de l’État espagnol légitime ou de ce qui s’en réclamait alors, en l’occurrence les Juntas militaires.
LE PRÉCÉDENT EN 1808 D’UNE LÉGITIMATION DE LA GUERRE DE PARTISANS PAR LA JUNTA DE SÉVILLE
Ce qui est en effet capital dans l’apparition de cette forme de guerre irrégulière espagnole, c’est qu’elle va recevoir de la part de Juntas militaires régionales et/ou nationales, une sorte de réglementation juridico-politique — fait sans précédent dans l’Histoire — lui conférant une légitimité inédite rendue nécessaire par les circonstances. La passivité, face à l’envahisseur français, d’un gouvernement dépassé par les événements devait mettre au premier plan ces Juntas militaires, d’une part, les guérillas, d’autre part. Un premier cadre juridico-politique est donné dès le 6 juin 1808 par la Junta Suprema de Gobierno de Espana e Indias (Junte de Séville), auto-constituée le 28 juin 1808, et qui déclare la guerre à l’Empereur Napoléon en ces termes : « … Nous déclarons la guerre sur terre et sur mer à l’Empereur Napoléon Ier et à la France, dont nous supportons la domination et le joug tyrannique ; et nous demandons à tous les Espagnols d’œuvrer hostilement à leur encontre et de leur causer le plus de dommages possibles selon les lois de la guerre » (Blanch, Historia de la guerra de la Independencia en Cataluna, Barcelone, 1968, p. 64).
Cette dernière précision a ceci de paradoxal et d’étrange qu’elle méconnaît le fait que la guerre patriotique espagnole n’est déjà plus une guerre de l’âge “classique”. Lesdites « lois de la guerre », selon la conception classique dans laquelle, comme le rappelle Schmitt, « l’ennemi a son statut », et dans laquelle « il peut être imposé des limites à la guerre » (Schmitt, op. cit., p. 12), sont d’ores et déjà sapées par la nouvelle forme d’hostilité “réelle” développée par la guerre de partisans qu’on cherche illusoirement à réglementer. Sans que ces auteurs en mesurent peut-être toutes les conséquences à terme, cette déclaration de juin 1808 apparaît comme le précédent le plus direct de légitimation de la guerre irrégulière. Il est complété le jour même par un second texte. Celui-ci, intitulé Prevenciones, s’adresse au peuple espagnol pour qu’il sache que certaines mesures sont indispensables à la bonne conduite de la lutte contre l’ennemi : « Il faut éviter les actions générales et privilégier les initiatives individuelles. Il est nécessaire de ne pas laisser l’ennemi se reposer un instant, de harceler sans répit ses flancs et son arrière-garde, de l’affamer, d’intercepter ses convois de vivres, de détruire ses entrepôts et de lui couper toutes les voies de communication entre l’Espagne et la France d’autre part » (Queipo de Llano, Historia del Levantamiento, Guerra y Revolucion de Espana, Madrid, 1835-1837, p. 232-233).
Ainsi est en train d’être « régularisée » une guerre de partisans dont la Junta pressent pourtant d’ores et déjà les éventuelles dérives, ce qui apparaît clairement dans l’article final des Prevenciones : « Il s’agira de faire comprendre et de persuader la nation que libérés, comme nous l’espérons, de cette guerre cruelle, et le trône à nouveau entre les mains de notre seigneur et Roi Ferdinand VII, les Cortes, sur sa convocation, réformeront les abus et établiront les lois dictées par l’expérience, pour le bien et la félicité publics ; 2 notions que les Espagnols connaissent sans que les Français aient eu à les leur enseigner » (Queipo de Llano 1835, p. 233).
Pour l’heure, la Junta de Séville fait figure localement de pouvoir suprême, à l’image d’un organe de souveraineté nationale (comme les autres Juntas provinciales), et apparaît donc pour les Espagnols politiquement « compétente », dans la mesure où elle se réclame de l’ancien pouvoir légitime du roi Ferdinand VII. C’est bien à ce titre qu’elle ordonne d’ailleurs l’enrôlement massif de partisans comme auxiliaires des dernières troupes régulières espagnoles combattant encore Napoléon.
LE TOURNANT DE L’AUTOMNE 1808
La méthode paraît pour un temps donner de bons résultats puisque, le 19 août 1808, advient la première défaite française, celle de Baylen, face à 40.000 hommes de troupes régulières espagnoles unies à un noyau de volontaires et de francs-tireurs et au peuple andalou en armes. Ce succès ponctuel entretient en fait l’illusion sur les capacités réelles de l’armée régulière espagnole de résister durablement à l’armée napoléonienne. En effet, à l’automne 1808, devant les mauvais résultats de son armée, Napoléon, pour résoudre rapidement le problème espagnol avant de se mesurer à l’Autriche, décide de prendre en personne, le commandement des troupes le 6 novembre 1808. En virtuose militaire qu’il est, il retourne la situation en très peu de temps, remportant victoire sur victoire, et entre à Madrid le 4 décembre 1808 où il réinstalle aussitôt son frère Joseph. En Catalogne, le 15 décembre, le général Vivès est battu et lève le siège de Barcelone. Saragosse, assiégée pour la seconde fois par les Français le 20 décembre, capitule le 20 février 1809 en dépit d’une résistance héroïque.
La confiance relative qui perdurait dans ce qui restait de l’armée “régulière” espagnole née de la bataille de Baylen, s’en trouva considérablement altérée. La guérilla espagnole reste alors seule à s’opposer à l’envahisseur français et va, pour cette raison, prendre une ampleur inégalée. Comme le souligne Schmitt : « À l’automne de 1808, Napoléon avait vaincu l’armée régulière espagnole ; la guérilla espagnole proprement dite ne se déclencha qu’après cette défaite de l’armée régulière » (op. cit., p. 214). C’est à partir de là, en effet, que les Espagnols commencèrent véritablement à organiser des bandes de partisans sur une grande échelle pour continuer la résistance à Napoléon.
LE MANIFESTE DU 28 DÉCEMBRE 1808
Dans ce contexte d’échecs militaires retentissants pour ce qui se réclamait encore de l’armée régulière espagnole, la Junta Centrale , abasourdie, se réunit à Séville et publie le 28 décembre 1808 le Reglemento de partidas y cuadrillas, qui reprend en l’accentuant l’esprit du règlement de juin 1808. Ce règlement du 28 décembre 1808, en 34 articles, est le premier texte réglementaire de portée nationale. On n’y parle cependant pas encore de “guérillas” ni de “guérilleros”. À cette époque, le terme “guérilla” n’est pas encore intégré dans la terminologie de la guerre patriotique espagnole. Il a toujours sa signification technique, dérivée de la guerre classique, de « ligne de tirailleurs devant attaquer l’ennemi de front et sur ses flancs, ou troupe légère utilisée pour les reconnaissances et les escarmouches ». Il renvoie encore au “partisan” du XVIIIe siècle, celui qui appartient à un “parti”, ou détachement battant la campagne, à l’un de ces détachements dont le maréchal de Saxe écrivait qu’ils pouvaient traverser un royaume entier sans être repérés.
Dans le règlement de décembre 1808, on parle plus spécifiquement de partida, (« bande »), qui signifie, d’après Almirante dans le Dictionnaire Militaire, « toute troupe peu nombreuse », aussi bien régulière qu’irrégulière, et de cuadrilla , littéralement “troupe”, “bande”. Les partidas, sans spécification notable quant à leurs effectifs, rassemblent toutes sortes d’individus à l’exclusion des alistados ou solteados (les appelés aux armées). Les cuadrillas sont, quant à elles, des bandes de contrebandiers “de mer et de terre”. Lorsque ce règlement est publié, des actions de partisans existent déjà depuis 8 mois. Mais elles sont appelées à se développer. Ces dispositions légales tendent, en fait, à les assujettir autant que faire se peut à des règles dans lesquelles l’esprit militaire dominerait. Les principaux points abordés dans le règlement ont trait à la finalité de la guerre de partisans, à la composition des unités, à la collation des grades, à l’armement, aux soldes, aux règles de discipline et au butin.
Les 2 types d’unités distinctes que sont les partidas et cuadrillas se trouvent donc mises sur pied avec pour mission d’assurer la sécurité du pays en semant la terreur et la désolation chez l’ennemi. Les partidas, d’abord, forment des groupes d’environ une cinquantaine d’hommes à pied et à cheval. Le commandement, et c’est important, est assuré par un chef du grade de commandant, un second, 2 subalternes à cheval et 3 à pied, ayant respectivement les grades militaires réguliers de lieutenant de cavalerie, sergent, et ainsi de suite. Les articles 24 et 28 visent à encadrer avec une certaine souplesse ces unités « irrégulières » en adoptant la structure des armées opérationnelles, à la fois pour éviter une trop grande anarchie et pour opérer sur l’ennemi avec le plus de rapidité et d’efficacité possibles. On retrouve là 2 des traits essentiels dans la perspective d’une « théorie du partisan » selon Carl Schmitt, traits le plus souvent liés, sinon indissociables, et qui font figure de critères pour définir le partisan moderne en train d’advenir en Espagne ; à savoir : « l’irrégularité » et « le haut degré de mobilité du combat actif » (op. cit., p. 229) — la mobilité n’impliquant pas l’irrégularité, mais celle-ci impliquant nécessairement celle-là. Il est en outre prévu de répartir ces unités « irrégulières » dans les différentes divisions de l’armée en les soumettant aux ordres des généraux respectifs qui leur sont donnés comme chefs, ainsi qu’un adjoint. On voit bien l’intention des autorités de faire des partidas une émanation de l’armée « régulière ». Pourtant, en contraste avec les règles militaires précitées, l’article 26 précise : « Les chefs locaux [issus de l’armée et encadrant les bandes de partisans] devront laisser agir les partisans avec le plus de liberté possible, tout en les gardant à leur disposition, pour la bonne conduite des opérations » (Horta Rodriguez, « La législation de la guérilla espagnole dans l’Espagne envahie (1808-1814) », in Revue historique des Armées, 1986/3, p. 33).
Il convient ici de s’interroger sur la raison d’être du cadre juridico-politique conféré aux bandes de « partisans ». Les rédacteurs du règlement savent pertinemment qu’il existe déjà depuis juin des groupes de partisans plus ou moins nombreux. Le règlement « reconnaît » donc une nouvelle fois leur existence et légitime leur lutte au regard de l’occupation française. Mais à cela s’ajoutent d’autres motivations ou plutôt, devrait-on dire, d’autres soucis. Il est intéressant de savoir que « ceux qui auront accompli leur temps de service obtiendront une place dans la Renta (2) ou d’autres postes selon les circonstances » (Horta Rodriguez, p. 33).
Cela prouve le souhait déclaré de réintégrer à moyen terme le « partisan » dans l’armée « régulière », ou à défaut dans une forme de « régularité » quelconque. Enfin, le butin fait l’objet d’une réglementation minutieuse. La répartition du butin sera proportionnée à la solde et personne ne pourra s’immiscer dans sa distribution pour prévenir de la sorte toute forme éventuelle de contestation.
Les mêmes règles s’appliquent aux cuadrillas. Dans les faits, on tente bel et bien d’organiser, par ce biais, les contrebandiers qui agissent « au grand préjudice du trésor royal » (Horta Rodriguez, p. 34). L’article 19 est directement conçu à leur intention. Avant tout, il apparaît nécessaire de leur reconnaître une légitimité « politique » en louant leur valeur, leur intrépidité, leurs talents militaires pour conclure que, « n’ayant pu trouver une activité qui leur permette de s’épanouir, ils se sont lancés dans la contrebande ». On leur promet, en tout cas, désormais « une carrière glorieuse et utile à l’État dans les circonstances actuelles » (Horta Rodriguez 1986 : 34). C’est leur statut qui s’en trouve ainsi radicalement modifié. On attribue en effet à cette activité « irrégulière », voire illégale en d’autres temps, mais si populaire en Espagne, le privilège en quelque sorte juridique de s’exercer en toute quiétude puisque cela sert la fin politique de la résistance à l’envahisseur français. Le péril couru par la Nation espagnole autorise en quelque sorte le recours à tous les palliatifs. En conséquence, on pardonne les crimes passés aux contrebandiers se présentant dans les huit jours devant le chef militaire ou politique, et qui se verront accorder une reconnaissance politique faisant d’eux des « partisans » et non de simples bandits de grand chemin.
Pour Schmitt justement, outre l’irrégularité, « un autre critère distinctif qui s’impose aujourd’hui à notre attention réside dans l’engagement politique qui caractérise le partisan de préférence à d’autres combattants » (op. cit., p. 224). Et c’est ici qu’il faut souligner l’importance cardinale du « tiers intéressé », qui se trouve être un « tiers régulier », dont parle Schmitt : en l’occurrence, les Juntas militaires qui se réclament de la légitimité royale et, au-delà, la puissance anglaise qui reconnaît le « partisan » comme un allié. C’est en effet ce tiers « qui procure cette sorte de reconnaissance politique dont le partisan qui combat en irrégulier a besoin pour ne pas tomber, tel le bandit et le pirate, dans le domaine non politique, ce qui signifie ici : dans le domaine de la criminalité » (op. cit., p. 290). C’est toute la subtilité de cette dimension politique qui confère au « partisan » son statut et qui a rendu le sujet tellement polémique jusqu’à nos jours.
LES NOUVELLES DISPOSITIONS RÉGLEMENTAIRES DE 1809
“L’institutionnalisation” de la guérilla va se renforcer avec l’adoption de plusieurs dispositions. Elles sont au nombre de 3, en date respectivement du 1er janvier, du 28 février, et du 20 mars 1809. Elles contiennent les soubassements d’une guerre de partisans strictement définie, tout autant que les problèmes que celle-ci ne cessera de soulever.
La première disposition entend contrôler étroitement les Juntas provinciales qu’elle transforme en simple Juntas « d’observation et de défense ». Celles-ci constituaient un des supports les plus efficaces pour l’esprit de résistance alimenté par des hommes qui défendaient avec ardeur la patrie de leurs ancêtres, le foyer familial, la terre qu’ils travaillaient, leur religion, et un mode de vie fermé aux ingérences étrangères. C’est là qu’on saisit avec une acuité toute particulière « le quatrième critère distinctif du partisan authentique » selon Carl Schmitt, « ce que Jover Zamora (3) a appelé son caractère tellurique. Celui-ci est très important pour la situation fondamentalement ‘défensive’ du partisan… » (op. cit., p. 229). Au reste, ces partisans étaient bien, comme le souligne encore Schmitt, « les défenseurs autochtones de la terre natale qui mouraient pro aris et focis, les héros nationaux et patriotiques (…) tout ce qui était réaction d’une force élémentaire, tellurique vis-à-vis d’une invasion étrangère (…), légitimité de son irrégularité de partisan » (op. cit., p. 288).
La seconde disposition, celle du 28 février, est un ordre royal émanant de la Junta Centrale : « La junte souhaitant donner une impulsion puissante en faisant appel à l’intérêt individuel, aux grandes motivations qui entraînent les habitants du royaume dans la lutte contre l’ennemi afin de lui causer le plus de tort possible, il a été décrété que les armes de toutes espèces, les chevaux, les vivres, les bijoux et l’argent qui seront pris à l’ennemi, par quelque particulier que ce soit, seront la propriété de celui qui les aura pris. Le droit de préférence dans l’achat des canons, armes, chevaux resteront à Sa Majesté ou au Trésor Royal ; le montant de ces choses leur sera payé avec ponctualité » (Horta Rodriguez, op. cit, p. 36).
La dernière des 3 dispositions est le Manifeste édicté par la Junta Centrale le 20 mars 1809. Il reproche notamment aux généraux français les mauvais traitements infligés aux prisonniers et leur enjoint de considérer que tout Espagnol en mesure de prendre les armes est, aux yeux de la Junta un soldat de la patrie et doit être traité en conséquence par l’armée française — mais de manière unilatérale, et c’est précisément là tout le problème. Ce manifeste laisse entrevoir les conséquences et les difficultés insurmontables que fait surgir le “partisan” dans le droit classique de la guerre dont la Junta se réclame, alors même qu’elle légitimise ce type de combattant irrégulier. Comme l’explique Schmitt, en effet, « plus la discipline d’une armée régulière est stricte, plus elle est scrupuleuse dans sa distinction entre militaires et civils en ne considérant comme un ennemi que le seul adversaire en uniforme, et plus elle deviendra ombrageuse et irritable si, dans l’autre camp, une population civile qui ne porte pas l’uniforme participe, elle aussi, au combat. Les militaires réagiront par des représailles en fusillant, en prenant des otages, en détruisant des localités et ils tiendront ces mesures pour légitime défense face à des manoeuvres perfides et sournoises » (op. cit., p. 246-247). À cet égard, l’armée française est effectivement confrontée au problème du « traitement » à accorder à tout Espagnol pris les armes à la main, problème qu’elle ne parvient pas à résoudre, sinon le plus souvent par des exécutions sommaires, faisant de cette guerre d’Espagne l’une des plus cruelles et des plus horribles, et déjà perçue comme telle par ses contemporains. Le Manifeste poursuit en faisant allusion à la lutte de tout un peuple contre la tyrannie et l’envahisseur en ces termes : « Tout membre de cette nation doit trouver la protection des lois de la guerre, le général qui ne les respecte pas est un bandit qui s’expose à la colère du ciel et à la vengeance des hommes » (Canga-Arguelles, p.107).
Mais cela relève de l’anathème pur et simple dans la mesure où l’on touche là à une espèce de paradoxe : ce paradoxe réside dans le fait d’en appeler à des « lois de la guerre » d’un droit classique de la guerre, alors même que l’émergence de la figure du « partisan » les rend, de fait, caduques. Ces problèmes insolubles vont prendre une ampleur sans précédent avec le dernier règlement de 1809, intitulé « Instruction sur le corso terrestre ».
L’ “INSTRUCTION SUR LE CORSO TERRESTRE” D’AVRIL 1809
Le second grand texte réglementaire de portée nationale, « l’Instruction sur le corso terrestre » (4) du 17 avril 1809 suit le même esprit que les 3 dispositions du début de l’année 1809. Ce texte, comportant 18 articles, a pour but de donner des directives concrètes aux « partisans », et, ipso facto, en détermine la figure « irrégulière ». Le terme de « corso terrestre » est une alliance de mots circonstancielle (5), celle-là même qui consisterait à parler d’un « corsaire de terre », par opposition à un « pirate de terre ».
D’après la doctrine traditionnelle espagnole, le corso a pour but d’empêcher l’ennemi de pouvoir se servir, lorsqu’il en a besoin, des voies de communication sur mer. Le corso est donc l’oeuvre du combattant qui, en état d’infériorité, ne peut livrer une bataille décisive ni détruire la force armée de l’ennemi. Ces similitudes avec ce que sera la guerre de partisan ne s’arrêtent pas là. Ce sont des forces peu nombreuses qui luttent contre un ennemi omniprésent et qui, en l’absence d’une lettre de patente, comme celle qui était accordée au corsaire des siècles précédents, risquent constamment de sombrer dans le brigandage. La distinction entre corsaire et pirate s’avère essentielle. Schmitt insiste sur l’importance discriminante du critère politique : « le caractère politique a (dans l’ordre inverse) la même structure que chez le pirate du droit de la guerre maritime dont le concept inclut le caractère non politique de son aspect néfaste qui vise le vol et le gain privé » (op. cit. p. 224). Par conséquent, poursuit Schmitt, il faut éviter de désigner le partisan, « de le définir comme un pirate de la terre ferme ». Le comportement du « pirate » est sans référence aucune à une quelconque « régularité ». Et d’ajouter : « Le corsaire, au contraire, court la prise de guerre sur mer et est muni de lettres par le gouvernement d’un État ; son irrégularité à lui n’est donc pas sans lien avec la régularité et c’est ainsi qu’il resta jusqu’à la déclaration de Paris de 1856 une figure juridiquement reconnue du droit international européen. De ce fait, une certaine comparaison est possible entre le corsaire de la guerre sur mer et le partisan sur terre… » (op. cit., p. 284).
Les projets et motivations de ce « corso terrestre » de 1809 se trouvent, pour l’essentiel, exposés dans le préambule de « l’Instruction » : à l’instar du « corso maritime », le « corso terrestre » a pour but principal d’anéantir les communications terrestres de l’ennemi. Ordre est donné d’entraver « l’approvisionnement en vivres et en moyens de subsistance de l’armée française dans le pays (…), de faire de même avec les courriers, d’observer leurs déplacements (…), de tenir les Français dans un état d’alerte et de fatigue permanentes (…) en leur faisant le plus de mal possible » (Horta Rodriguez , p. 37).
De cet ensemble de projets visant à durcir la conduite de la guerre en Espagne se détache la motivation qui justifie et légitime aux yeux des Espagnols cette guerre d’un nouveau type. Le préambule de « l’Instruction » stipule d’emblée : « Maintenant que nous connaissons la manière la plus vile que Napoléon a utilisée pour détruire et désorganiser la force militaire espagnole (…), n’est-il pas évident qu’il revient aux paysans de se regrouper pour combattre ses armées ? » (Horta Rodriguez, p. 38).
Les autorités n’ont pas eu le temps d’enrégimenter les Espagnols ni de leur donner un uniforme ; mais tous sont néanmoins des soldats pour ces mêmes autorités. Si le règlement de 1808 cherchait à « militariser » les bandes de « partisans », « l’Instruction sur le corso terrestre », de son côté, met plutôt l’accent sur les représailles qui entendent constituer la réponse aux actions ennemies. Dans le même texte, on souligne d’ailleurs le fait que l’ennemi ne reconnaît pas un statut de combattants aux paysans et en fait « d’innocentes victimes » (Horta Rodriguez, p. 37). On retrouve — posé de manière de plus en plus nette — le problème précédemment évoqué par le Manifeste de la Junta Centrale du 20 mars 1809 sur le « statut » des combattants lorsqu’apparaît la figure du « partisan », lequel ne permet plus de faire une distinction nette entre le combattant et le non-combattant. En 1809, les paysans majoritaires dans les rangs des partisans ne pratiquent pas une guerre “réglée”, avec des limites bien définies. L’ennemi le lui rend d’ailleurs bien. Cette relation d’inimitié absolue tend à l’anéantissement mutuel. C’est ce danger de la “guerre folle”, inhérente à la faillite du droit classique, sur lequel insiste Schmitt : « Le partisan moderne n’attend de son ennemi ni justice, ni grâce. Il s’est détourné de l’hostilité conventionnelle de la guerre domptée et limitée pour se transporter sur le plan d’une hostilité différente qui est l’hostilité réelle dont l’escalade de terrorisme en contre-terrorisme va jusqu’à l’extermination » (op. cit., p. 219).
L’objectif principal consiste de fait à mener une guerre « à outrance », susceptible de devenir une guerre encore plus inhumaine. Fait sans précédent, on arme tous les habitants des provinces occupées afin « d’assaillir et de dépouiller » les soldats français « chaque fois qu’une occasion favorable se présentera ». Et ce, avec toutes les armes, quelles qu’elles soient, même les « interdites » (Horta Rodriguez, p. 37), ce que ne mentionnait pas le règlement de 1808. C’est de cette manière qu’on souhaite résoudre le problème de la disproportion des forces en présence pour être en mesure de se battre « à armes égales », imitant ainsi « la conduite barbare du satellite de Buonaparte » — pour reprendre les termes du texte — afin de « guérir le mal par le mal » (Horta Rodriguez, p. 37). La forme inhumaine que va prendre cette guerre est inhérente à la justification que tous les moyens sont bons pour pouvoir lutter « à barbarie égale ». Le fait sans précédent, c’est de l’institutionnaliser. Il n’échappe naturellement pas à Alcano Galiano, l’auteur du « corso », que les raisons qui le sous-tendent sont dépourvues de noblesse, mais son règlement qui, pour la première fois, préconise la guerre totale, est présenté comme une réponse imposée par l’adversaire et un mode de combat induit par les circonstances. C’est pourquoi, « l’Instruction sur le corso » est, par nécessité, plus expéditive, plus cruelle et moins « militaire » que le règlement de 1808.
Après les motivations, examinons plus en détail l’organisation. Les paysans peuvent se regrouper en « cuadrillas d’infanterie et de cavalerie ». La plupart des combattants « irréguliers » peuvent se grouper en cuadrillas, même loin du territoire occupé, dans les provinces limitrophes, ou proches de celles qui sont occupées. Mais, dans ce dernier cas, les cuadrillas ayant moins de raison d’être que celles de la zone occupée, doivent demander la « permission de justice » pour se constituer. Cette limitation témoigne du fait qu’on tente, dans cette guerre « irrégulière » sans règles fixes, de poser un cadre juridique minimal susceptible d’éviter, malgré tout, de véritables dérives « criminelles ». De même, si la « bonne conduite » des membres de ces cuadrillas est reconnue, un passeport leur est alors délivré, lequel est censé les garantir des mauvais traitements par l’ennemi en zone occupée. Signalons enfin que, si la part du butin, dans le règlement de 1808, était accordée proportionnellement à la solde, en 1809, il n’y a dans ces cuadrillas ni solde, ni grade. Le butin est réparti d’un « commun accord », ce qui apparente davantage ce type de guerre au corso maritime auquel il se réfère.
LES DERNIERS TEXTES DE LA GUERILLA
Les derniers textes officiels de l’époque relatifs à une réglementation de la guérilla interviennent en 1812 et 1814. Entre 1809 et 1812, beaucoup de choses ont changé pour « l’envahisseur français ». Et 1812 constitue d’une certaine manière l’année de la fin pour « l’ordre français » en Europe, et en Espagne plus particulièrement. Certes, le 9 janvier 1812, Valence tombe aux mains des troupes napoléoniennes, mais la guerre entre dans une phase d’offensive de grande envergure du côté des forces hispano-britanniques. Le 19 janvier, les troupes de Wellington conquièrent Ciudad Rodrigo, puis Badajoz, le 7 avril.

En 1812, Napoléon, alors en pleine campagne de Russie, se voit contraint d’ordonner, pour la première fois, le retrait de 30.000 hommes de la péninsule. Ils feront largement défaut sur le front espagnol. De fait, l’offensive de Wellington, le 22 juillet 1812, permit à celui-ci de remporter sur le général français Marmont la victoire des Arapiles. C’est à la suite de ce succès hispano-britannique que fut publié un nouveau règlement. Il prouve combien les Espagnols étaient conscients des dangers pour l’avenir de la nouvelle forme de guerre irrégulière qu’ils venaient pourtant de prôner. Il s’agit d’un reglemento para las partidas de guerillera, en date du 11 juillet 1812. Dans le même esprit, un dernier règlement sera publié en juillet, alors que la guerre était pratiquement terminée : le reglemento para los cuerpos francos o partidas de guerilla.
Le premier règlement du 11 juillet 1812, comportant un préambule et 7 chapitres, entend apparaître comme une structure légale (6). Il n’a pas été établi avec précipitation, comme celui de 1808, ou dans le feu de l’action, comme « l’Instruction sur le corso terrestre ». Il annonce la « normalisation », qui sera nettement édictée en 1814, lorsque se posera le problème de la réinsertion des guérilleros dans la société.
La stratégie demeure inchangée : « harceler l’ennemi et soutenir l’esprit patriotique des régions envahies (…) ». Il faut « couper les routes militaires de l’ennemi, intercepter ses courriers et ses convois, attaquer ses hôpitaux et ses entrepôts » (Horta Rodriguez, p. 39). Le fait de souligner l’attaque des hôpitaux montre à quel point cette guerre est cruelle, faute de règles à respecter. Cela ne signifie pas que tous les guérilleros fussent toujours cruels : la guerre, la conduite de l’ennemi qui ne pouvait être indulgente par ces raisons mêmes, la personnalité des chefs des guérilleros, déterminaient bien souvent leur attitude. Notons, toutefois, qu’aucun des règlements de la guérilla n’a jamais fait allusion aux prisonniers, sujet épineux et vaste s’il en est.>
Peut-être en contrepoint des dangers induits par cette forme de guerre sans limites, on cherche désormais à souligner le caractère « militaire » des guerillas de manière bien plus nette que dans le règlement de 1808. Ce caractère « militaire » se concrétise par la dépendance accrue des groupes de « partisans » vis-à-vis du général-en-chef ou du commandant de district, la soumission à la discipline et aux lois militaires, la suspension de fonction en cas de mauvaise conduite. On a le sentiment d’une reprise en main du phénomène par les instances « régulières ». Fait capital, la collaboration avec l’armée s’établit dorénavant pour « chaque opération militaire importante ». Le commandant a toute liberté d’action avec sa bande de « partisans » dans « l’attente des ordres du général en chef ». L’élément nouveau, c’est que, lorsque ces troupes reçoivent des ordres des autorités citées, elles sont tenues de leur obéir en « allant jusqu’à abandonner leurs projets » (Horta Rodriguez, p. 39).
Les problèmes apparaissent lorsqu’on aborde la question du butin des bandes de « partisans », en particulier lorsqu’il s’y trouve des biens appartenant à des Espagnols. Il est établi que tout ce qui est pris devient la propriété exclusive des « partisans », exception faite de ce qui appartient « aux corps constitués de l’armée » ou aux « bons » Espagnols. Les biens pris et abandonnés par l’ennemi doivent, en effet, être rendus à leurs propriétaires, en laissant cependant aux « corps-francs » un quart de la valeur de ces biens.
Un élément inquiétant apparaît dans ces articles : c’est la notion problématique de « bons » Espagnols, ce qui suppose qu’il y en a de « mauvais » (Horta Rodriguez, p. 40). C’est l’un des aspects inévitables et tragiques de cette guerre patriotique qui tourne parfois à la guerre civile. Sont considérés comme « bons » Espagnols ceux qui soutiennent la lutte contre l’occupant français, et comme « mauvais » Espagnols les Afrancesados, autrement dit appartenant au parti pro-français et considérés comme de vulgaires collaborateurs. Mais, comme toujours dans de tels cas, les abus et les dérapages risquent d’être nombreux.
Immanquablement se pose la question de savoir si cela n’est pas susceptible de favoriser un banditisme pur et simple. Cela constitue un vrai problème dès lors que le contrôle du « tiers régulier » dont parle Carl Schmitt s’amenuise. De fait, l’article de 1812 enjoint de manière assez problématique, celui qui procède à l’arrestation, d’agir « avec justice », à l’instar du « bandit généreux ». On mesure les dangers qui risquent, à terme, de surgir. Par définition, toute « justice » ne peut relever que d’une institution étatique, seule compétente en la matière : en d’autres termes, tout particulier n’est justiciable que devant une institution politique dont la régularité dérive du caractère souverain du pouvoir étatique constitué. Or, le texte autorise un particulier à la rendre en faisant appel à sa « bonne volonté » individuelle. Le règlement de 1812 insiste d’ailleurs sur les relations entre le peuple et les « bandes » (7). Violences et abus sont énumérés, ainsi que les sanctions que leurs auteurs peuvent encourir. Pour chercher à prévenir des dérapages, on interdit d’arrêter ou de poursuivre qui que ce soit, hormis les déserteurs. On révèle ainsi en creux les cas de détention arbitraire commis par quelques bandes qui s’érigent en juges des « mauvais Espagnols ».
La comparaison des 2 règlements de 1812 et 1814 s’avère particulièrement intéressante pour saisir l’évolution des esprits quant au problème du partisan espagnol. Pour la première fois, en effet, le terme de guerilla apparaît en tant que tel dans une réglementation. L’article II du règlement de 1812 précise que les partidas devront désormais porter le nom de « corps-francs » ; ces derniers préfigurent ceux qui existeront par la suite, notamment en France durant la guerre de 1870. Le règlement de 1814 s’intitule, pour sa part, « Règlement sur les corps francs et les partis de guérilla » — un substantif promis à la postérité.
La reconnaissance des services rendus par les « partisans » est, certes, explicite dans le préambule des 2 règlements. Mais des différences entre les 2 textes sont manifestes, en partie à cause du changement de conjoncture politique entraînée par la défaite de Napoléon (8) et le désir d’un retour à une normalisation politique. Ainsi, dans le premier règlement, celui du 11 juillet 1812, on exalte encore l’esprit patriotique et on préconise toujours l’augmentation du nombre des guérilleros, en accord toutefois avec les décisions prises aux Cortes, à savoir le parlement espagnol. Mais le préambule de 1812 reconnaissait déjà l’existence de guérillas qui, « profitant du désordre et de la confusion engendrée par les malheurs de la nation, ont abusé de la confiance qu’on avait mise en elles » (Horta Rodriguez, p. 41).
Le règlement du 28 juillet 1814, quant à lui, va jusqu’à porter un jugement très critique sur les précédents règlements et sur la guérilla dont « les circonstances et les troubles passés n’ont pas permis de fixer les règles avec discernement… » (Horta Rodriguez, p. 41). Ce dernier règlement est clairement dicté par le désir de dissoudre les guérillas. De fait, on se prépare à « réformer et dissoudre les bandes de partisans dont la conduite n’a pas été des plus brillantes » (Horta Rodriguez, p. 41). On abandonne non seulement la création de ces « corps », mais aussi l’idée de leur intégration éventuelle dans l’armée, comme cela avait pu être envisagé antérieurement.
Ainsi, les autorités renforcent des positions héritières de l’Ancien Régime qui trouveront leur consécration lors de la tenue du Congrès de Vienne, entre novembre 1814 et juin 1815. Schmitt considère d’ailleurs que ce Congrès peut se présenter comme une gigantesque œuvre de « Restauration », au sens propre comme au sens figuré : par-delà la « restauration » du principe de légitimité dynastique en Europe se trouve induit celui du droit classique de la guerre, mis à mal par la tornade révolutionnaire. C’est bien ce qu’annonce le règlement espagnol de 1814, qui sonne en fait comme une reprise en main, avec un retour à travers la « régularité » de l’armée, à la légitimité royale, une fois le danger passé.
Le problème délicat entre tous est celui de la réintégration de ces hommes dans la vie civile. Le règlement de 1812 avait prévu d’une manière imprécise mais néanmoins généreuse, la possibilité pour les officiers de la guérilla d’entrer dans l’armée. Le règlement de 1814 réaffirme encore cette possibilité, mais avec beaucoup plus de réserves. Il est stipulé que, « afin de ne pas porter préjudice en aucune manière aux classes méritantes de l’armée, ils occuperont, lorsqu’ils l’auront obtenu, à grade égal, un poste inférieur » (Horta Rodriguez, p.41). On ne saurait être plus explicite.
Les conséquences sur le plan européen induites par l’exemple espagnol de la guérilla et la légitimation juridico-politique qui lui est donnée sont considérables. Les différents règlements pour la guérilla espagnole constituent un précédent et un exemple décisif qui sera repris par d’autres pays en lutte contre Napoléon, notamment à travers l’Édit royal prussien d’avril 1813 — le Landsturm Ordnung —, puis lors de la campagne de Russie, voire bien au-delà.
Le Congrès de Vienne qui suit la défaite de Napoléon apparaît certes comme une tentative inédite de Restauration de l’ancien nomos européen de la terre et du droit classique qui lui était afférent. Il semble même renvoyer le “partisan” aux oubliettes de l’Histoire. Mais, pour Carl Schmitt, c’était mal mesurer l’importance de ce qui venait de se passer. L’émergence de la figure conceptuelle du partisan au sein d’un cadre juridico-politique sans précédent avait irréversiblement sonné le glas du droit  “classique”, et le fait est qu’il sera appelé au destin extraordinaire que l’on sait au XXe siècle.
► David RIGOULET-ROZE, Cahiers du Centre d'Etudes d'Histoire de la Défense n°18 (2002). http://vouloir.hautetfort.com/

◘ NOTES :

  • 1) Littéralement “afrancisés”, c'est-à-dire membres du parti pro-français.
  • 2) L'armée royale.
  • 3) Cf. Jover Zamora (José Maria), « La guerra de la Independencia Espanola en el marco de las guerras europas de liberacion (1808-1814) », in Historia de la guerra 1. La guerra de la Independencia Espanola y los sitios de Zaragoza, Universidad Ayuntamiento de Zaragoza, Saragosse, 1958, 636 pages, p. 41-165.
  • 4) Instruccion que Sa Majestad se ha dignado aprobar par el Corso terrestre contra los exécritos francesos, soumis par V. Alcala Galiano à la Junte Centrale.
  • 5) Selon le dictionnaire de la langue espagnole, le corso est « la campagne que les marchands, patentés par leur gouvernement, mènent contre les pirates ou les embarcations ennemies » ; la patente du corso, quant à elle, est une « cédule ou un brevet par lequel le gouvernement d'un État qui autorise un sujet à participer à l'expédition maritime contre les ennemis de la nation ». Cf. Dictionario de la lengua espanola, Real Academia Espanola, Madrid, 1956, p. 374.
  • 6) Le règlement de 1812 fut publié à Cadix par Don Nicolas Gomez Requena.
  • 7) La régence avait déjà tenté de corriger par des décisions de portée limitée les abus que les règlements
    antérieurs n'ont pu que favoriser. Ainsi, le 15 septembre 1811, elle avait donné des instructions pour
    dissoudre les cuadrillas qui causent des torts à la population.
  • 8) La campagne de Russie s'achève en novembre 1812 par la Bérézina, et 1813 est l'année de la coalition générale contre Napoléon (Autriche, Russie, Prusse), lequel sera vaincu à la bataille de Leipzig en octobre 1813.

Ernst Jünger face à la NSDAP (1925-1934)

« Nous souhaitons du fond de notre cœur la victoire du national-socialisme, nous connaissons le meilleur de ses forces, l'enthousiasme qui le porte, nous connaissons le sublime des sacrifices qui lui sont consentis au-delà de toute forme de doute. Mais nous savons aussi, qu'il ne pourra se frayer un chemin en combattant… que s'il renonce à tout apport résiduaire issu d'un passé révolu. » (1)
Ces phrases, Ernst Jünger les a écrites pendant l'été 1930. Pourquoi, se demande-t-on aujourd'hui, Jünger n'a-t-il pas trouvé la voie en adhérant au mouvement de cet homme, apparamment capable de transposer et d'imposer les idées de Jünger et du “nouveau nationalisme” dans la réalité du pouvoir et de la politique ? Mon propos, ci-après, n'a pas la prétension d'être une analyse méticuleuse, profonde, systématique de l'histoire des idées. Il ne vise qu'à montrer comment une personnalité individuelle et charismastique de la trempe d'EJ, qui a fêté ses 100 ans en mars dernier, a pu maintenir son originalité à l'ère du Kampfzeit de la NSDAP.
1. Ernst Jünger et Adolf Hitler
Le jugement posé par Jünger sur Hitler a varié au cours des années : “Cet homme a raison”, puis “Cet homme est ridicule” ou “Cet homme est inquiétant” ou “sinistre” (2). En 1925, Jünger pensait encore que la figure de Hitler éveillait indubitablement, tout comme celle de Mussolini, « le pressentiment d'un nouveau type de chef » (3). La description par Jünger d'un discours du jeune Hitler nous communique très nettement ce “fluide” :
« Je connaissais à peine son nom, lorsque je l'ai vu dans un cirque de Munich où il prononçait l'un de ses premiers discours… À cette époque, j'ai été saisi par quelque chose de différent, comme si je subissais une purification. Nos efforts incommensurables, pendant quatre années de guerre, n'avaient pas seulement conduit à la défaite, mais à l'humiliation. Le pays désarmé était encerclé par des voisins dangereux et armés jusqu'aux dents, il était morcelé, traversé par des corridors, pillé, pompé. C'était une vision sinistre, une vision d'horreur.
Et voilà qu'un inconnu se dressait et nous disait ce qu'il fallait dire, et tous sentaient qu'il avait raison. Il disait ce que le gouvernement aurait dû dire, non pas littéralement, mais en esprit, dans l'attitude, ou aurait dû faire tacitement. Il voyait le gouffre qui se creusait entre le gouvernement et le peuple. Il voulait combler ce fossé. Et ce n'était pas un discours qu'il prononçait. Il incarnait une manifestation de l'élémentaire, et je venais d'être emporté par elle » (4).
Après que Jünger ait reçu de Hitler un exemplaire de son livre autobiographique et programmatique, le fameux Mein Kampf, Jünger lui a expédié tous ses livres de guerre. L'un de ces exemplaires d'hommage, plus précisément Feuer und Blut, contient une dédicace datée du 9 janvier 1926 : « À Adolf Hitler, Führer de la Nation ! — Ernst Jünger ». Plus tard, la même année, Hitler annonce sa visite chez Jünger à Leipzig ; celle-ci n'a toutefois pas eu lieu, à cause d'une modification d'itinéraire. Plus tard, Jünger écrit, à propos de cet événement : « Cette visite se serait sans doute déroulée sans résultat, tout comme ma rencontre avec Ludendorff. Mais elle aurait certainement apporté le malheur » (5). En 1927, Hitler lui aurait offert un mandat de député NSDAP au Reichstag. Jünger a refusé. Il considérait que l'écriture d'un seul vers avait davantage d'intérêt que la représentation de 60.000 imbéciles au Parlement.
Les relations entre les 2 hommes se sont nettement rafraîchies par la suite, surtout après que Hitler ait prêté le « serment de légalité » en octobre 1930 devant la Cour du Reich à Leipzig : « Je prête ici le serment devant Dieu Tout-Puissant. Je vous dis que lorsque je serai arrivé légalement au pouvoir, je créerai des tribunaux d'État sous le houlette d'un gouvernement légal, afin que soient jugés selon les lois les responsables du malheur de notre peuple ». À cela s'ajoute que Jünger et Hitler ne jugeaient pas de la même façon la question des attentats à la bombe perpétrés par le mouvement paysan du Landvolk dans le Schleswig-Holstein.
Jünger critiquait Hitler et son mouvement parce qu'ils étaient trop peu radicaux ; au bout de quelques années, l'écrivain jugeait finalement le condottiere politique comme un « Napoléon du suffrage universel » (6). Pourtant, ils restaient tous 2 d'accord sur l'objectif final : le combat inconditionnel contre le Diktat de Versailles et aussi contre la décadence libérale, ce qui impliquait la destruction du système de Weimar.
Jünger :
« Nous nous sommes mobilisés de la façon la plus extrême dans cette grande et glorieuse guerre pour défendre les droits de la Nation, nous nous sentons aujourd'hui aussi appelés à combattre pour elle. Tout camarade de combat est le bienvenu. Nous constituons une unité de sang, d'esprit et de mémoire, nous sommes “l'État dans l'État”, la phalange d'assaut, autour de laquelle la masse devra serrer les rangs. Nous n'aimons pas les longs discours, une nouvelle centurie qui se forge nous apparait plus importante qu'une victoire au Parlement. De temps à autre, nous organisons des fêtes, afin de laisser le pouvoir parader en rangs serrés, et pour ne pas oublier comment on fait se mouvoir les masses. Des centaines de milliers de personnes viennent d'ores et déjà participer à ses fêtes. Le jour où l'État parlementaire s'écroulera sous notre pression et où nous proclamerons la dictature nationale, sera notre plus beau jour de fête » (7).
Mais quand un parti national a réellement pris le pouvoir et renverser le système de Weimar, Jünger s'est arrogé le droit de dire oui ou non au cas par cas, face à ce qui se déroulait en face de lui.
En 1982, Jünger répond à une question qui lui demandait ce qu'il reprochait réellement à Hitler :
« Son attitude résolument contraire au droit après 1938. Je suis encore pleinement d'accord avec Hitler pour sa politique dans les Sudètes et pour son Anschluß de l'Autriche. Mais j'ai reconnu bien vite le caractère de Hitler… » (8).
Le souci de Jünger était le salut du Reich et non pas le sort d'une personne. Un an après l'effondrement du national-socialisme, il écrit :
« … Peu d'hommes dans les temps modernes n'ont suscité autant d'enthousiasme auprès des masses, mais aussi autant de haine que lui. Quand j'ai entendu la nouvelle de son suicide, un poids m'est tombé du cœur ; parfois j'ai craint qu'il ne soit exposé dans une cage dans une grande ville étrangère. Cela, au moins, il nous l'a épargné » (9).
2. Le “nouveau nationalisme”
Favorisé par ses hautes décorations militaires, gagnées lors de la Première Guerre mondiale, ainsi que par la notoriété de ses livres de guerre, Jünger est devenu la figure sympbolique du “nouveau nationalisme”. Autour de ce concept, se sont rassemblés entre 1926 et 1931 quelques revues, dans lesquelles Jünger non seulement écrit de nombreux articles, mais dont il est le co-éditeur. Ces revues s'appellent Standarte, Arminius, Der Vormarsch et Die Kommenden. Les autres éditeurs étaient Franz Schauwecker, Helmut Franke, Wilhelm Weiss, Werner Lass, Karl O. Paetel, etc. Parmi les autres auteurs de ces publications, citons, par exemple, Ernst von Salomon, Friedrich Hielscher, Friedrich Wilhelm Heinz, Hanns Johst, Joseph Goebbels, Konstantin Hierl, Ernst von Reventlow, Alfred Rosenberg et Werner Best.
Au cours de ces dernières années de la République de Weimar, il est typique de noter que ces “Rebelles”, situés entre l'extrême-droite et l'extrême-gauche, se sont rencontrés en permanence avec des “Communards” officiels ou oppositionnels, ou avec des nationaux-socialistes fidèles ou hostiles au parti. Parmi ces cercles obscurs de débats, il y avait la Gesellschaft zum Studium der russischen Planwirtschaft (Société pour l'étude de l'économie planifiée russe). On espérait là surtout apprendre l'opinion d'EJ.
Il est intéressant de connaître le destin ultérieur de ces hommes qui entouraient alors EJ et qui étaient les principaux protagonistes des fondements théoriques de ce “nouveau nationalisme” : Helmut Franke est tombé au combat, en commandant une cannonière sud-américaine ; Wilhelm Weiss a été promu chef de service dans la rédaction du Völkischer Beobachter et, plus tard encore, chef de l'Association nationale de la presse allemande ; Karl O. Paetel a préféré émigrer ; Friedrich Wilhelm Heinz est devenu Commandeur du Régiment “Brandenburg”, auquel était notamment dévolu la garde de la Chancellerie du Reich ; et le Dr. Werner Best est devenu officiellement, de 1942 à 1945, le ministre plénipotentiaire du Reich national-socialiste au Danemark, après avoir occupé de hautes fonctions au Reichssicherheitshauptamt (RHSA, Bureau principal de la sécurité du Reich).
On s'étonne aujourd'hui de constater comme étaient variés et différents les caractères et les types humains de ces idéologues du “nouveau nationalisme”. Tous étaient unis par un sentiment existentiel, celui du « réalisme héroïque », terme qu'a utilisé maintes fois EJ pour définir l'attitude fondamentale de sa vision du monde (10). De fait, une telle attitude se retrouve chez la plupart des théoriciens de cette époque, y compris, par exemple, chez un Oswald Spengler (Preußentum und Sozialismus, Der Neubau des Deutschen Reiches), Arthur Moeller van den Bruck (Das Dritte Reich) et Edgar Julius Jung (Die Herrschaft der Minderwertigen).
Jünger voulait se joindre à cette phalange olympienne en publiant à son tour une sorte d'« ouvrage de référence ». Dans la publicité d'un éditeur, on découvre l'annonce d'un livre de Jünger qui se serait intitulé Die Grundlagen des Nationalismus, mais qui n'est jamais paru. Si le livre avait été imprimé, il serait aujourd'hui sans nul doute le titre par excellence. L'ouvrage aurait aussi dû comporter un essai intitulé “Nationalismus und Nationalsozialismus”, qui n'est paru qu'en 1927 dans la revue Arminius. Le comble dans cet essai, c'est la proposition de faire du national-socialisme un instrument de l'action politique pratique (« dans le mouvement de Hitler se trouve plus de feu et de sang que la soi-disant révolution a été capable de susciter au cours de toutes ses années »), et de faire du nationalisme, que Jünger réclamait pour lui, le laboratoire idéologique. Dès 1925, Jünger exhortait dans son appel « Schließt euch zusammen ! » (Resserrez les rangs !), les groupes rivaux à former un “Front nationaliste final” (11). Mais ce front n'a jamais vu le jour, « l'appel est resté sans écho, s'est évanoui dans les discours mesquins des secrétaires d'association qui voulaient absolument avoir le dernier mot » (Karl O. Paetel).
Au fur et à mesure que son aversion contre la démocratie grandissait, son refus de Hitler augmentait aussi. Tandis que ces hérétiques développaient entre eux un grand nombre de “thèses spéciales sur le nationalisme”, tant et si bien qu'aucune unité réelle ne pouvait émerger, la NSDAP de Hitler courait de victoire électorale en victoire électorale. En formulant et en fignolant leurs spéculations, beaucoup d'intellectuels du “nouveau nationalisme” avaient vraiment perdu le contact avec les réalités. Ernst von Salomon décrit les faiblesses du nationalisme théorique de façon fort colorée dans son Questionnaire :
« … On n'insistera jamais assez pour dire que les émotions intellectuelles de ces hommes combattifs appartenant au “nouveau nationalisme” se sont évanouies en silence. Outre le nombre ridiculement faible d'abonnés à ces quelques revues, personne ne les remarquait, et nous atteignions un degré élevé d'excitation, quand, par hasard, un grand quotidien de la capitale, évoquait en quelques lignes l'une ou l'autre production de l'un d'entre nous » (12).
3. Le Dr. Goebbels
Les rapports entre Jünger et le Dr. Joseph Goebbels méritent un chapitre particulier. Les 2 hommes se rencontraient à l'occasion dans les sociétés berlinoises patronnées par Arnolt Bronnen ou dans des soirées privées entre nationaux-révolutionnaires. Dans la plupart des cas, ils s'échangeaient des coups de bec ou des boutades cyniques. Jünger fit comprendre à Goebbels qu'il préférait de loin le type du “soldat-travailleur prusso-allemand” que celui du “petit bourgeois en chemise brune” qui proliférait dans les rangs de la NSDAP et des SA. Plusieurs décennies après, Jünger se souvient :
« … Goebbels m'invita. Notamment en 1932 à assister à l'un de ses discours, devant des travailleurs à Spandau. Je n'ai pas attendu la fin de son discours, je suis sorti avant, et j'ai appris plus tard qu'il y avait eu une formidable bagarre dans la salle. Goebbels était déçu : nous avons donné à cet Ernst Jünger une place d'honneur, mais quand ça a commencé à chauffer et que les chaises ont volé, il n'était plus là. Goebbels oubliait intentionnellement de dire que j'avais vécu de toutes autres batailles que cette bagarre de salle » (13).
Dans ces journaux, Goebbels fait souvent part de sa déception à l'égard de Jünger, qu'il aurait bien voulu voir adhérer à la NSDAP. Le 20 janvier 1926, le futur ministre de la propagande écrivait :
« Je viens de terminer hier la lecture des Orages d'acier d'E. Jünger. C'est un grand livre, brillant. La puissance de son réalisme suscite en nous de l'épouvante. De l'allant. De la passion nationale. De l'élan. C'est le livre allemand de la guerre. C'est un homme de la jeune génération qui prend la parole pour nous parler de la guerre, événement profond pour l'âme, et qui réalise un miracle en nous décrivant ce qui se passe dans son intériorité. Un grand livre. Derrière lui, un gaillard entier ».
Cinq mois plus tard, on perçoit déjà une déception :
« … me suis préoccupé du “nouveau nationalisme” des Jünger, Schauwecker, Franke, etc. On parle et on passe à côté des vrais problèmes. Et il y manque la chose la plus importante, en dernière instance : la reconnaissance de la mission du prolétariat » (Journaux, 30 juin 1926).
Trois ans plus tard, Goebbels rejette définitivement Jünger :
« … Mes lectures : Das abenteuerliche Herz de Jünger. Ce n'est plus que de la littérature. Dommage pour ce Jünger, dont je viens de relire les Orages d'acier. Ce livre était vraiment une grand livre, un livre héroïque. Parce que derrière lui, il y avait un vécu de sang, un vécu total. Aujourd'hui, Jünger s'enferme et se refuse à la vie, et ses écrits ne sont plus qu'encre, que littérature » (Journaux, 7 oct. 1929).
Ce règlement de compte durera jusqu'à l'effondrement du Troisième Reich, quand, en dernière instance, Goebbels interdit à la presse allemande, de faire mention du cinquantième anniversaire de Jünger.
4. Le retrait
Hans-Peter Schwarz écrit dans son livre consacré à Jünger, Der konservative Anarchist :
« … Un phénomène qui mérite réflexion : dans les années 1925-1929, quand aucun observateur objectif n'aurait donné la moindre chance au nationalisme révolutionnaire en Allemagne, Jünger a joué le héraut de cette idée, mais quand, coup de sort fatidique, un État nationaliste, socialiste, autoritaire et capable de se défendre, a commencé à s'imposer, avec une évidence effrayante, ses intérêts pour les activités concrètes diminuent à vue d'œil. En effet, après les élections de septembre 1930, il n'y avait plus qu'un seul mouvement politique qui pouvait revendiquer le succès et prétendre réaliser cette vision de l'État : la NSDAP d'Adolf Hitler » (14).
Le retrait de Jünger hors de la politique n'était pas dû immédiatement à la montée en puissance de la NSDAP. Plusieurs facteurs ont joué leur rôle. Parmi eux, le résultat de ses études sur le fascisme italien. Le fascisme n'aurait, à ses yeux, plus rien été d'autre  :
« qu'une phase tardive du libéralisme, un procédé simplifié et raccourci, simultanément une sténographie brutale de la conception de l'État des libéraux, qui, pour le goût moderne, est devenue trop hypocrite, trop verbeuse et surtout trop compliquée. Le fascisme tout comme le bolchévisme ne sont pas faits pour l'Allemagne : ils nous attirent, nous séduisent, sans pourtant pouvoir nous satisfaire, et on doit espérer pour notre pays qu'il soit capable de générer une solution plus rigoureuse” (15).
Jünger a-t-il deviné cette évolution pour le Reich ?
Avec l'installation de Jünger à Berlin, commence son retrait. Depuis lors, il n'a plus cessé de se donner le rôle d'un observateur à distance. Dès le déclin des revues Vormarsch et Die Kommenden dans les années 1929 et 1930, il abandonne très ostensiblement la rédaction d'articles politiques. En se rémémorant cette tranche de sa vie, il a commenté le travail éditorial comme suit :
« Les revues sont comme des autobus, on les utilise, tant qu'on en a besoin, et puis on en sort ».
Et :
« On ne peut plus se soucier de l'Allemagne en société aujourd'hui ; il faut le faire dans la solitude, comme un homme qui ouvrirait des brèches à l'aide d'un couteau dans la forêt vierge et qui n'est plus porté que par un espoir : que d'autres, quelque part sous les frondaisons, procèdent au même travail » (16).
Jünger avait perçu que ses activités de politique quotidienne n'avaient plus de sens ; il se consacrait de plus en plus à ses livres. Des ouvrages tels Das abenteuerliche Herz, Der Arbeiter et Die totale Mobilmachung (dont on n'a malheureusement retenu qu'un slogan) l'ont rendu célèbre en dehors des cercles étroits qui s'intéressaient à la politique.
Autre motif justifiant sans doute le retrait de Jünger : son amitié avec le national-bolchévique Ernst Niekisch, dont la revue, Widerstand, avait publié quelques articles de Jünger. Niekisch était un solitaire de la politique, fantasque et excentrique, mis sur la touche par l'État national-socialiste, pour des raisons de sécurité intérieure (sans avec raison, du point de vue des nouvelles autorités). Dans un article intitulé « Entscheidung » (Décision), Niekisch plaide très sérieusement pour « l'injection de sang slave dans les veines allemandes, afin de guérir la germanité des influences romanes venues d'Europe du Sud et de l'Ouest ». Ou : « … Celui qui vit conscient de sa responsabilité pour le millénaire d'histoire et de destin allemands à venir, ne s'effondre pas, effrayé, devant les remous d'une migration des peuples, s'il n'y a pas d'autre voie pour nous conduire à une nouvelle grandeur allemande » (17).
Cette idée bizarre ne nécessite pas de commentaires de ma part. Mais Jünger n'était sans doute pas attiré par l'orientation à l'Est, prônée par Niekisch, ou par son anti-capitalisme lapidaire ; ce qui l'attirait secrètement chez cet homme inclassable, c'est l'opiniâtreté avec laquelle il défendait la “pureté de l'idée”.
Comme s'il voulait clarifier les choses pour lui-même, Jünger, dans Les Falaises de marbre (qui contiennent des traits auto-biographiques incontestables), nous explique pourquoi il a été travaillé par un désir de participer à la politique active :
« Il y a des époques de déclin, pendant lesquelles la forme s'estompe, la forme qui est un indice très profond, très intériorisé, de la vie. Lorsque nous nous enfonçons dans ses phases de déclin, nous errons dans tous les sens, titubants, comme des êtres à qui manque l'équilibre… Nous voguons en imagination dans des temps reculés ou dans des utopies lointaines, où l'instant s'estompe… C'est comme si nous sentions la nostalgie d'une présence, d'une réalité et comme si nous avions pénétré dans la glace, le feu et l'éther, pour échapper à l'ennui ».
5. La “zone des balles dans la nuque”
La rupture définitive entre les nationaux-socialistes et Jünger a eu lieu après la parution de Der Arbeiter : Herrschaft und Gestalt (1932). Dans bon nombre d'écrits nationaux-socialistes, ce livre a été critiqué avec une sévérité inouïe ; il se serait agi d'un “bolchévisme crasse”. Thilo von Trotha écrivit dans le Völkischer Beobachter :
« … Eh oui ! Les voilà, les interminables parlottes de la dialectique ! On joue pendant 300 pages avec tous les concepts possibles et imaginables, on les répète indéfiniment, on accumule autant de contradictions et, à la fin, il ne reste, surtout pour notre jeune génération, qu'une énigme insaisissable : comment un soldat du front comme Ernst Jünger a-t-il pu devenir cet homme qui, sirotant son thé et fumant ses cigarettes, acquiert une ressemblance désespérante avec ces intellectuels russes de Dostoïevski qui, pendant des nuits entières, discutent et ressassent les problèmes fondamentaux de notre monde ».
Thilo von Trotha ajoute, que Jünger ne voit pas « la question fondamentale de toute existence, …, le problème du sang et du sol ». En Jünger, pense von Trotha, s'accomplit la tragédie d'une homme « qui a perdu la voie vers les fondements promordiaux de tout Être ». Conclusion de von Trotha : ce n'est pas l'ère du Travailleur qui est en train d'émerger, mais l'ère de la race et des peuples. Pourtant, malgré cette critique sévère et violente, von Trotha affirme que Jünger reste « un des meilleurs guerriers de sa génération », mais c'est pour ne pas lui pardonner son attitude fondamentalement individualiste :
« … [les littérateurs nationaux-révolutionnaire, note de W.B.] passent leur existence à côté du grand courant de la vie allemande, marqué par le sang ; ils cherchent toujours des adeptes mais restent condamnés à la solitude, à demeurer face à eux-mêmes et à leurs constructions, dans leur tour d'ivoire… et on observera sans cesse et avec étonnement qu'ils continuent à vouloir représenter la jeunesse allemande, en méconnaissant les faits réels, de façon tout-à-fait incompréhensible. “L'élite spirituelle” de la jeunesse allemande n'est pas littéraire, elle suit fidèlement le véritable Travailleur et le véritable Paysan : Adolf Hitler” (18).
La critique atteint son sommet dans une formulation pleine de fantaisie : Jünger se rapprocherait, avec son ouvrage, de la « zone des balles dans la nuque ». Dans la conclusion d'un article d'Angriff, un journal animé par Goebbels, on trouve une phrase plus concrète et plus mesurée, mais néanmoins exterminatrice : « Monsieur Jünger, avec cet ouvrage, est fini pour nous ».
Ces critiques émanent pourtant des nationaux-socialistes les plus intelligents ; mais elles ne tombaient du ciel, par hasard. Elles reflètent un constat politique posé dorénavant pas les autorités du parti : les nationaux-révolutionnaires sont rétifs à toute discipline de parti et veulent mener une vie privée opposée aux critères édictés par les nationaux-socialistes. Friedrich Hielscher dans son livre autobiographique Fünfzig Jahre unter Deutschen (Cinquante ans parmi les Allemands) évoque quelques anecdotes de l'époque.
Nous y apprenons que la vie privée de nombreux “nationaux-révolutionnaires” ne respectait aucun dogme ni aucune rigueur comportementale. Ainsi, au cœur de l'hiver très froid de 1929, cette joyeuse bande s'était réunie dans l'appartement de Jünger à Berlin. Aux petites heures, ils buvaient tous du rhum dans des tasses de thé et voilà que le poêle vient à s'éteindre faute de bois. Jünger, sans hésiter, casse à coups de pied une vieille commode de son propre mobilier, la démonte et en empile les morceaux près du feu, permettant ainsi à la compagnie de gagner encore un peu de chaleur et de confort » (19).
6. Dans le Royaume du Léviathan
À cette époque, les critiques des nationaux-socialistes ne touchaient plus Jünger. Il s'était bien trop éloigné de la politique quotidienne. La “révolution nationale” de janvier 1933 ne lui avait fait aucun effet. La réalité du IIIe Reich n'était pour lui que les ultimes soubresauts du monde bourgeois, n'était qu'une “démocratie plébiscitaire”, dernière conséquence néfaste des « ordres nés de 1789 » (20). Pour pouvoir poursuivre son travail dans l'isolement, il quitte Berlin et s'installe à Goslar. Avant ce départ, le nouvel État ne put s'empêcher de commettre quelques perquisitions chez la famille Jünger. Sur l'une de ces perquisitions, un écho est passé dans la presse de l'époque ; dans les Danziger Neuesten Nachrichten du 12 avril 1933, on peut lire :
« Comme on l'a appris par la suite, sur base d'une dénonciation, il a été procédé à une perquisition au domicile de l'écrivain nationaliste Ernst Jünger, qui a gagné au feu, en tant qu'officier, l'Ordre Pour le Mérite pendant la guerre mondiale, qui a écrit plusieurs livres sur cette guerre, parmi lesquels un ouvrage de grand succès, Orages d'acier, et qui, dans son dernier livre de sociologie et de philosophie, Der Arbeiter : Herrschaft und Gestalt, se réclame d'idées collectivistes. La perquisition n'a pas permis de découvrir objets ou papiers compromettants ».
La dernière livraison de la revue Sozialistische Nation n'épargnait pas ses sarcasmes : « … On n'a rien trouvé, si ce n'est… l'Ordre Pour le Mérite ». Jünger ne laissa planer aucun doute : il fit savoir clairement qu'il n'entendait participer d'aucune façon aux activités culturelles du Troisième Reich, comme auparavant à celles de la République de Weimar. Ses lettres de refus à l'Académie des Écrivains de Prusse sont devenues célèbres, de même que sa réponse brève et sèche à la Radio publique de Leipzig, qui l'avait invité pour une émission. Il souhaitait tout simplement « ne pas participer à tout cela ». Le 14 juin 1934, il écrit à la rédaction du Völkischer Beobachter :
« Dans le supplément Junge Mannschaft du Völkischer Beobachter des 6 et 7 mai 1934, j'ai constaté que vous aviez reproduit un extrait de mon livre Das abenteuerliche Herz. Comme cette reproduction ne comporte aucune mention des sources, on acquiert l'impression que j'appartiens à votre rédaction en tant que collaborateur. Ce n'est pas le cas : depuis des années je n'utilise plus la presse comme moyen [d'expression].
Dans ce cas particulier, il convient encore de souligner que nous sommes face à une incongruité : d'une part, la presse officielle m'accorde le rôle d'un collaborateur attitré, tandis que, d'autre part, on interdit par communiqué de presse officiel la reproduction de ma lettre à l'Académie des Ecrivains du 18 novembre 1933. Je ne vise nullement à être cité le plus souvent possible dans la presse, mais je tiens plutôt à ce qu'il ne subsiste pas la moindre ambigüité quant à la nature de mes convictions politiques. Avec l'expression de mes sentiments choisis, Ernst Jünger ».
Fait significatif : de 1933 à 1945, EJ n'a jamais reçu la moindre distinction honorifique ou bénéficié du moindre hommage officiel. « … Ne trouvez-vous pas curieux que je n'ai pas obtenu le moindre prix sous le IIIe Reich, alors qu'on prétend que j'aurais été si précieux pour les nazis ? Si tel avait été le cas, j'aurais été couvert de prix et de distinctions », remarque Jünger près de 60 ans après les événements.
La vie de Jünger fut surtout contemplative de 1934 à la guerre. Nous lui devons plusieurs livres immortels, datant de cette période, pendant laquelle il a consolidé son constat : le nationalisme a sa phase héroïque derrière lui. Sans retour. De cette phase de transition il reste sa prédilection pour les structures hiérarchiques, clairement délimitées. En 1982, Jünger reconnaissait :
« Certes, j'ai un faible pour les systèmes d'ordre, pour l'Ordre des Jésuites, pour l'armée prussienne, pour la Cour de Louis XIV… Une telle rigueur m'en impose toujours » (22).
EJ est resté fidèle à lui-même pendant toute son existence. C'est ainsi que Karl O. Paetel, jadis militant “nationaliste social-révolutionnaire”, dans une excellent biographie consacrée à son ami immédiatement après la dernière guerre, répond aux critiques de façon définitive, pour les siècles des siècles :
« Le guerrier est-il devenu pacifiste ? L'admirateur de la technique, un ennemi du progrès technique ? Le nihiliste, un chrétien ? Le nationaliste, un citoyen cosmopolite ? Oui et non : EJ est devenu dans une certaine mesure le deuxième homme sans jamais cesser d'être le premier. À aucune étape dans le cheminement de son existence, EJ ne s'est converti, jamais il n'a brûlé ce qu'il adorait la veille.

Les transformations ne sont pas rejets chez lui, mais fruits d'acquisitions, d'élargissements d'horizons, de complètements ; il ne s'agit jamais de se retourner, mais de poursuivre le même chemin en mûrissant, sans se fixer dans les aires de repos. C'est ainsi que Jünger a trouvé son identité, devenant le diagnostiqueur de notre temps, éloigné de tout dogme dans son questionnement comme dans les réponses qu'il suggère ».

► Werner Bräuninger, Vouloir n°123-125, 1995. http://vouloir.hautetfort.com/
• Nota bene : Cet article a également été traduit par JL Pesteil pour Nouvelle École n°48, 1996. Il contient une note omise (19), car de caractère anecdotique.
♦ Notes :

(1) EJ, « Reinheit der Mittel », in Die Kommenden, 27 déc. 1929.
(2) EJ, Strahlungen : Die Hütte im Weinberg - Jahre der Okkupation, p. 615 (éd. DTV, 1985).
(3) EJ, « Abgrenzung und Verbindung », in Standarte, 13 sept. 1925.
(4) (5) (6) Voir remarque 2, p. 612, 617 et 444 (Jünger cite ici un mot de Valeriu Marcu).
(7) EJ, « Der Frontsoldat und die innere Politik », in Standarte, 29 nov. 1925.
(8) EJ, Interview accordé à Der Spiegel n°33/1982.
(9) Voir rem. 2, p. 616.
(10) La formule “réalisme héroïque” provient de l'article « Der Krieg und das Recht » du Dr. Werner Best (publié dans le volume collectif Krieg und Krieger, édité par EJ à Berlin en 1930). Quant à savoir si cette formule, utilisée par Jünger, provient originellement de Best, rien n'est sûr à 100%.
(11) EJ, « Schließt Euch zusammen », in Die Standarte, 3 juin 1926.
(12) Ernst von Salomon, Der Fragebogen, p. 244 (7), 1952.
(13) voir rem. 8.
(14) Hans-Peter Schwarz, Der konservative Anarchist : Politik und Zeitkritik Ernst Jüngers, Verlag Rombach, 1982, p. 107.
(15) EJ, « Über Nationalismus und Judenfrage », Süddeutsche Monatshefte 27, n°12, 1930.
(16) EJ, Das abenteuerliche Herz.
(17) E. Niekisch, « Entscheidung », p. 180 ss.
(18) Extraits du Völkischer Beobachter (édition bavaroise), 22 oct. 1932.
(19) Description de mémoire de Werner Bräuninger, ex: Friedrich Hielscher, Fünfzig Jahre unter Deutsche, Rowohlt Verlag, 1950.
(20) EJ, Strahlungen : Kirchhorster Blätter, p. 298 (DTV n°10.985).
(21) (22) Voir rem. 8.

mardi 6 septembre 2011

De la Perse à l’Inde : les commandos allemands au Proche et au Moyen Orient de 1914 à 1945


Les études historiques se rapportant aux trente ans de guerres européennes au cours du 20ème siècle se limitent trop souvent à des batailles spectaculaires ou à des bombardements meurtriers, qui firent énormément de victimes civiles, comme Hiroshima ou Dresde. Les aventures héroïques de soldats allemands sur des fronts lointains et exotiques ne sont guère évoquées, surtout dans le cadre de l’historiographie imposée par les vainqueurs. La raison de ce silence tient à un simple fait d’histoire: les puissances coloniales, et surtout l’Angleterre, ont exploité les peuples de continents tout entiers et y ont souvent mobilisé les indigènes pour les enrôler dans des régiments à leur service.
L’historiographie dominante, téléguidée par les officines anglo-saxonnes, veut faire oublier les années sombres de l’Empire britannique, ou en atténuer le souvenir douloureux, notamment en valorisant le combat de cet officier anglais du nom de Thomas Edward Lawrence, mieux connu sous le nom de “Lawrence d’Arabie”. Cet officier homosexuel a mené au combat les tribus bédouines de Fayçal I qui cherchaient à obtenir leur indépendance vis-à-vis de l’Empire ottoman. Il fallait, pour les services anglais, que cette indépendance advienne mais seulement dans l’intérêt de Londres. Le 1 octobre 1918, Damas tombe aux mains des rebelles arabes et, plus tard dans la même journée, les forces britanniques entrent à leur tour dans la capitale syrienne. Mais les Arabes étaient déjà trahis depuis deux ans, par l’effet des accords secrets entre l’Anglais Sykes et le Français Picot. L’ensemble du territoire arabe de la Méditerranée au Golfe avait été partagé entre zones françaises et zones anglaises, si bien que les deux grandes puissances coloniales pouvaient tranquillement exploiter les réserves pétrolières et contrôler les régions stratégiques du Proche Orient. La liberté que Lawrence avait promise aux Arabes ne se concrétisa jamais, par la volonté des militaires britanniques.
Beaucoup de tribus de la région, soucieuse de se donner cette liberté promise puis refusée, entrèrent en rébellion contre le pouvoir oppressant des puissances coloniales. La volonté de se détacher de l’Angleterre secoua les esprits de la Méditerranée orientale jusqu’aux Indes, tout en soulevant une formidable vague de sympathie pour l’Allemagne. Les rebelles voulaient obtenir un soutien de la puissance centre-européenne, qui leur permettrait de se débarrasser du joug britannique. Ainsi, pendant la première guerre mondiale, le consul d’Allemagne en Perse, Wilhelm Wassmuss (1880-1931), fut un véritable espoir pour les indépendantistes iraniens, qui cherchaient à se dégager du double étau russe et anglais. L’historien anglais Christopher Sykes a surnommé Wassmuss le “Lawrence allemand” dans ses recherches fouillées sur les Allemands qui aidèrent les Perses et les Afghans dans leur lutte pour leur liberté nationale.
Fin 1915, début 1916, le Feld-Maréchal von der Goltz, commandant en chef des forces armées de Mésopotamie et de Perse, entre dans la ville iranienne de Kermanshah. Les Perses s’attendaient à voir entrer des unités allemandes bien armées, mais le Feld-Maréchal n’entre dans la ville qu’avec deux automobiles. Pendant ce temps, le Comte von Kanitz avait constitué un front contre les Anglais qui avançaient en Perse centrale. Les forces qui meublaient ce front étaient composées de gendarmes iraniens, de mudjahiddins islamiques, de mercenaires, de guerriers tribaux (des Loures et des Bachtiars) et de Kurdes. La mission militaire germano-perse se composait de trente officiers sous le commandement du Colonel Bopp. Le gouvernement de Teheran cultivait une indubitable sympathie pour les Allemands : l’Angleterre se trouvait dès lors dans une situation difficile. Lorsque la Turquie ottomane entra en guerre, un corps expéditionnaire britannique, sous le commandement de Sir Percy Cox, occupa Bassorah et Kourna. La Perse se déclara neutre mais, malgré cela, les Anglais continuèrent à progresser en territoire perse, pour s’assurer l’exploitation des oléoducs de Karoun, entre Mouhammera et Ahwas.
Les tribus des régions méridionales de la Perse étaient toutefois fascinées par Wassmuss, le consul allemand de Boushir, originaire de Goslar. Wassmuss traversa le Louristan, région également appelée “Poucht-i-Kouh” (= “Derrière les montagnes”), où vivaient des tribus éprises de liberté, celles des Lours. En 1916, Wassmuss fait imprimer le journal “Neda i Haqq” (“la Voix du droit”) à Borasdjan, “pour éclairer et éveiller l’idée nationale persane”. Wassmuss travailla d’arrache-pied pour influencer le peuple iranien. Son journal en appelait à la résistance nationale et prêchait la révolte contre l’ennemi qui pénétrait dans le pays. Wassmuss fut ainsi le seul à pouvoir unir les tribus toujours rivales et à leur donner cohérence dans les opérations. “Les chefs religieux distribuèrent des directives écrites stipulant qu’il était légal de tuer tous ceux qui coopéraient avec les Anglais”. Mais tous les efforts de Wassmuss furent vains : il n’y avait aucune planification et la révolte échoua, littéralement elle implosa. Elle est venue trop tard : dès le début de l’année 1918, les troupes britanniques avaient occupé la majeure partie du territoire perse, en dépit de la neutralité officielle qu’avait proclamée le pays pour demeurer en dehors du conflit.
Pendant la seconde guerre mondiale, les Alliés ne s’intéressaient qu’au pétrole, qu’à assurer leur prédominance économique en Iran, et ne se souciaient guère de lutter contre l’idée nationale persane. Rien n’a changé sur ce chapitre aujourd’hui : les Occidentaux ne cherchent que des avantages économiques. Toujours pendant le second conflit mondial, près d’un million d’hommes, épris de liberté, se sont rangés aux côtés de la Wehrmacht allemande, dans l’espoir de libérer leur pays de la tutelle des puissances coloniales occidentales : parmi eux, on compte les Indiens de la Légion “Asad Hindi”, les troupes recrutées par le Mufti de Jérusalem, les combattants issus des tribus du Caucase et quelques nationalistes iraniens. Ces derniers ont également apporté leur soutien à une opération osée, et sans espoir, que l’on avait baptisée “Amina”. Elle avait été planifiée par l’Abwehr de l’Amiral Canaris et devait être menée à bien par des soldats de la fameuse division “Brandenburg”.
L’objectif était de détruire la raffinerie de pétrole d’Abadan afin d’interrompre l’approvisionnement en carburant de la flotte britannique du Proche Orient. Mais les troupes britanniques et soviétiques sont entrées dans le Sud et dans le Nord de l’Iran, le 25 août 1941 et l’opération prévue par Canaris n’a pas pu avoir lieu. Plusieurs unités iraniennes résistèrent âprement mais dès le 28 août, elles ont dû capituler. Mais la lutte clandestine s’est poursuivie : début 1942, l’Abwehr allemande engage cent soldats indiens, qu’elle a bien entraînés, pour faire diversion dans l’Est de l’Iran. Les autres théâtres d’opération, très exigeants en hommes et en matériels, et l’éloignement considérable du front persan ont empêché toute intervention directe des Allemands. Les ressortissants allemands qui se trouvaient encore en Perse, après l’entrée des troupes britanniques et soviétiques, ont courageusement continué à soutenir les efforts des résistants iraniens. Il faut surtout rappeler les activités légendaires de Bernhard Schulze-Holthus, qu’il a déployées auprès des tribus guerrières des Kashgaï. Il était le conseiller du chef tribal Nazir Khan, qui refusait de payer des impôts à Teheran. Le rejet de la présence britannique conduisit donc à cette alliance germano-perse. Après plusieurs défaites, qui coûtèrent beaucoup de vies au gouvernement central iranien, celui-ci conclut un armistice avec Nazir Khan. Ce traité promettait l’autonomie aux Kashgaïs et leur fournissait des armes. En 1943, Nazir Khan revient de son exil allemand. Les Britanniques l’arrêtent et l’échangent en 1944 contre Schulze-Holthus.
De nos jours encore, les régions du monde qui ont fait partie de l’Empire britannique sont des foyers de turbulences, surtout au Proche Orient. La question est ouverte: à quand la prochaine attaque contre le “méchant Iran”, que décideront bien entendu les “bonnes” puissances nucléaires ?
(article paru dans “zur Zeit”, Vienne, n°44/2010; http://www.zurzeit.at ).

lundi 5 septembre 2011

Turenne (1611 - 1675)

Le maréchal Henri II de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne, fut l'un des plus grands capitaines de son temps. 
Malgré quelques erreurs de jeunesse et un coeur moins rude que sa carcasse, malgré surtout la mise à sac systématique du Palatinat, il figure parmi les gloires militaires de la France.
Sa bravoure, son aptitude au commandement et son sens de la stratégie lui valent de recevoir en 1643, à 32 ans, la dignité de Maréchal de France puis en 1660, celle, très rare, de maréchal général.
Petit-fils par sa mère de Guillaume le Taciturne, Henri de Turenne a, il est vrai, de qui tenir. Né à Sedan et élevé dans le protestantisme, il s'initie à la guerre à l'âge de 14 ans.
Il entre au service du roi de France Louis XIII pendant la guerre de Trente Ans et s'empare de Turin le 17 septembre 1640. 
En 1644, il reçoit le commandement de l'armée d'Allemagne et par ses victoires en Allemagne, aux côtés du jeune duc d'Enghien, héros de Rocroi, oblige les ennemis de la France à conclure les traités de Westphalie.
Un soldat vulnérable côté coeur
Mais le soldat gâte ses atouts quand éclate la Fronde contre Mazarin, le Premier ministre du jeune roi Louis XIV. 
Dans un premier temps, son frère le duc de Bouillon le convainc de rejoindre les frondeurs mais ses troupes, soudoyées par Mazarin, refusent de le suivre. Abandonné, il se réfugie en Hollande en mars 1649.
Le roi lui fait la faveur de l'amnistier mais le jeune Turenne n'en retourne pas moins du côté des frondeurs et du prince de Condé, ex-duc d'Enghien. Il va auprès de celui-ci à Stenay, dans les Ardennes. Et voilà qu'il est rejoint par la soeur du Grand Condé, la duchesse de Longueville. Redoutable séductrice, celle-ci n'a pas de mal à lever les hésitations du naïf soldat. 
Du coup, Turenne met son talent au service des Habsbourg, Espagnols et Impériaux, et retourne ses armes contre le roi de France. Les armées du roi de France lui infligent toutefois une sévère défaite à Rethel, dans les Ardennes, le 15 décembre 1650.
Au service du Roi-Soleil
Turenne goûte modérément de devoir céder le pas au jeune prince de Condé, l'autre grand militaire de l'époque. Pour cette raison et peut-être aussi par lassitude pour les charmes de Mme de Longueville, il sollicite et obtient en mai 1651 le pardon du roi Louis XIV
Dès lors, il combat avec la dernière énergie les frondeurs et Condé lui-même. En juin 1658, par la bataille des Dunes, il contraint Dunkerque à la reddition et ouvre la voie à la conquête d'une partie de la Flandre espagnole. Ayant ainsi pris le dessus sur son cousin d'Espagne, Louis XIV conclut avec celui-ci la paix des Pyrénées.
Pour Turenne viennent la gloire et les honneurs. En 1668, deux ans après son veuvage d'avec Charlotte de Caumont, il se convertit au catholicisme sur les instances de Bossuet. Dans le même temps, il entreprend pour le compte de Louis XIV la guerre de Dévolution.
En 1674, pendant la guerre de Hollande (1672-1678), il occupe l'Alsace ainsi que le Palatinat, n'hésitant pas à dévaster ce pays allemand sur ordre de Louvois, en vue d'affamer l'armée des Impériaux et de la couper de ses bases de ravitaillement. De façon systémarique, entre le Rhin et le Neckar, des dizaines de villages sont brûlés et leurs habitants massacrés. Le sac du Palatinat soulève une vague de réprobation en Europe. Il eut été considéré de nos jours comme crime de guerre. La réputation du maréchal général ne va toutefois pas en souffrir.
Pris à revers par les Impériaux de l'archiduc d'Autriche, Turenne évacue l'Alsace puis, en plein hiver, repart à l'offensive. Les Impériaux sont écrasés à Turckheim le 5 janvier 1675. L'Alsace est désormais et pour toujours (ou presque) aux mains des Français. À Paris, Turenne reçoit un accueil triomphal. Mais il n'aura pas le loisir de savourer son triomphe...
Mort en héros
Henri de la Tour d'Auvergne, vicomte de Turenne (1611-1675), portrait par Philippe de ChampaigneTurenne n'a pas pour habitude de se défiler devant le danger. Il n'est pas pour autant un surhomme. On lui prête cette injonction adressée à lui-même, à l'instant de monter au combat : «Tu trembles, carcasse, mais tu tremblerais bien davantage si tu savais où je vais te mener».
Lors d'un nouvel engagement à Sasbach (ou Salzbach) le 27 juillet 1675, il n'a pas le temps de trembler. À près de 64 ans, il est tué par un boulet de canon. Le comte Montecuccoli, qui commande les troupes autrichiennes, se serait alors écrié : «Il est mort aujourd'hui un homme qui faisait honneur à l'homme !».
Ses hommes du régiment «Turenne-Infanterie» auraient tout autant manifesté leur deuil. Madame de Sévigné s’en est fait notamment l’écho : «On dit que les soldats faisaient des cris qui s’entendaient de deux lieues, nulle considération ne les pouvait retenir ; ils criaient qu’on les menât au combat ; qu’ils voulaient venger la mort de leur père, de leur général, de leur protecteur, et de leur défenseur ; qu’avec lui, ils ne craignaient rien».

L'émotion est grande aussi dans le pays et Louis XIV accorde à la dépouille du maréchal l'honneur d'être ensevelie à Saint-Denis, avec les rois de France. Elle sera épargnée par les déprédations de la Révolution et Napoléon 1er la transfèrera à l'église Saint-Louis des Invalides, nécropole des gloires militaires de la France.

dimanche 4 septembre 2011

Anne de Kiev, reine de France et fille de la Sainte Russie


Un moine italien, Jacques de Voragine, entreprit au XIIIe siècle d’instruire ses contemporains en leur racontant la vie de la Sainte Famille et des saints.
J’ai rencontré la Dame de Voragine de notre temps.
Elle s’appelle Jacqueline Dauxois et sa légende dorée est celle de la Sainte Russie et d’Anne de Kiev devenue reine de France en épousant le petit-fils d’Hugues Capet à Reims en 1051. Jacqueline Dauxois nous a déjà donné de merveilleux portraits, celui de la première d’entre nous, Eve, chez le même éditeur, les Presses de la Renaissance, où l’on voit Adam et Eve aux prises avec les petites et les grandes tentations de Satan dans un paradis qu’ils devront quitter pour cette vallée de larmes.
Puis le portrait de Marie Magdeleine, la pécheresse de l’Évangile que Jacqueline Dauxois rend lumineuse, celui d’autres reines plus ou moins bien traitées par la renommée, la Reine de Saba, Nefertiti, Cléopâtre, Messaline.
Deux choses intéressent principalement Jacqueline Dauxois dans ses biographies : la vérité psychologique de ses personnages et leurs rapports avec le Créateur quand ils Le connaissent.
Anne de Kiev est la descendante de Rurik le Viking, de sainte Olga, du grand Vladimir et de Yaroslav le Sage, les pères fondateurs de la Russie. Elle est infiniment belle et blonde, intelligente et vigoureuse, elle étudie, chasse et danse. Très croyante, enfin, elle veut devenir sainte. Son père a marié ses soeurs à des rois. Pour sa dernière fille, la plus aimée, il choisira le roi de France.
Henri Ier est aussi sombre qu’Anne est lumineuse. Détesté par sa mère, il se désespère de voir la France de l’an Mille souffrant mille morts de famine et d’épidémies dues à un dérèglement climatique : la France est inondée. Plus aucune récolte ne peut germer.
C’est le roi de Pologne, Casimir le Restaurateur, qui fut moine en l’abbaye de Cluny avant d’être rappelé sur le trône, qui a l’idée de proposer au roi de France sa nièce Anne en mariage.
Henri est veuf, âgé, sans descendant. Les vassaux du royaume rôdent comme des loups autour du trône. Le plus dangereux est Guillaume le Bâtard, duc de Normandie. La renommée d’Anne va séduire Henri qui envoie une première ambassade bien misérable à la cour de Kiev si riche et si heureuse. Une seconde ambassade sera nécessaire et Anne quittera Kiev, la ville aux quatre cents églises, pour toujours.
Elle apprendra le français et sera de France sans cesser d’être de Russie car, nous rappelle l’auteur, l’amour ne soustrait pas, il additionne et multiplie. Nous revivrons le mariage et le couronnement d’Anne à Reims le 19 mai 1051 :
« La ville est si parée et les cantiques de l’église romaine si beaux qu’Anne ne songe pas à comparer avec le rituel byzantin. Ce qui l’émeut, ici, comme à Kiev, c’est que tout a été mis en oeuvre pour donner aux hommes un avant-goût du Paradis. Portée par l’élan de foi qui semble jaillir des pierres elles-mêmes, Anne lève les yeux vers l’église flanquée d’une tour dont la toiture de plomb dorée étincelle au soleil comme une coulée d’or. Ce toit, qui, cependant, ne leur ressemble pas, évoque les coupoles dorées et les bulbes de Russie. Comme eux, ce clocher de France témoigne de la ferveur de bâtisseurs fous de Dieu, qui, partout dans la chrétienté, cherchent l’expression idéale d’une splendeur tout entière vouée à la gloire de Dieu. »
Nous suivrons une reine qui dépense sa peine et ses richesses pour les pauvres et les malades et qui régnera très vite dans le coeur des Français. Nous la verrons convertir les hommes les plus durs comme ce Raoul de Valois qui l’attendra huit ans, brûlant d’amour mais respectueux de la reine devenue veuve.
Jacqueline Dauxois est une prodigieuse conteuse. Pour écrire cette histoire il fallait aimer également la Russie et la France, les orthodoxes et les catholiques. C’est l’époque du grand schisme entre chrétiens d’Orient et d’Occident. Il fallait comprendre et aimer ce Moyen Age si violent et si mystique en France comme en Russie. Il fallait aimer cette Russie qui était bien sanguinaire avant de s’immerger dans le sacré et devenir l’un des peuples les plus mystiques de la terre. Il fallait enfin connaître l’étoffe dont sont faits les hommes et les femmes, si fragile ou si belle que les peintres ne peuvent que peindre la réalité. Jacqueline Dauxois sait tout cela. Elle nous entraîne dans sa légende dorée et nous rappelle avec infiniment de poésie combien nos deux peuples, les catholiques français et les Russes orthodoxes, ont été proches, et nous en resterons profondément marqués.

Anne de Kiev, par Jacqueline Dauxois. Presses de la Renaissance. 20 teuros. ISBN 2856168876

jeudi 1 septembre 2011

Bataille de FONTENOY :


On nous parle de Napoléon mais avons-nous perdu tant que cela la mémoire pour oublier les grandes victoires de nos rois et ce grand roi à cheval que fit Louis XV nommé « Le Bien-aimé ».Parlons du soleil de Fontenoy, de l’humilité et la grandeur d’âme du prince vainqueur, laissant attribuer le mérite de la réussite au Maréchal de Saxe, alors qu’il avait lui-même dirigé la stratégie victorieuse…Napoléon, qui méprisait les Bourbons ne s’y trompa pas quand il écrivait : « Il faut reconnaître à chacun, ce qui lui est dû. La victoire de Fontenoy est dire à Louis XV qui est resté sur le champ de bataille. S’il eut repassé l’Escaut, comme le Maréchal de Saxe le voulait, la bataille était perdue. Les boulets arrivaient jusqu’au pont de Calonne…Si le Roi est resté, il en a tout le mérite. On ne comprend pas trop bien les dispositions du Maréchal de Saxe.».
Louis XV disait : « Ne disons point que nous voulons la paix mais désirons là comme le plus grand bien pourvu qu’elle puisse durer longtemps. Attendons ce qu’on nous dira. Ne négocions rien sur cela présentement avec nos Alliés. Si l’on nous prise aujourd’hui, c’est que l’on nous craint. Ne faisons mine que de vouloir faire la plus vigoureuse guerre. Il n’y a jamais que cela qui puisse amener la paix que je désire autant et plus que tout autre. ». Bien-aimé du peuple comme Voltaire vieillissant le considérera toujours…Quel génie diplomatique et encore quand il dit à son ministre de la guerre en 1745 : « Vous n’entendez rien à la guerre. Un défensive est ruineuse parce que l’on mange son propre pays, tandis que par l’offensive, on mange le pays ennemi. Aujourd’hui nous ne pouvons attaquer la Reine de Hongrie que par les Pays-Bas. Cela effrayera les puissances maritimes.»
La couronne d’Angleterre était aux mains de la Maison Allemande du Hanovre qui payait en Livre Sterling une coalition formée de contingents européens. Benoit XIV, le Pape décida d’accorder à la France un Jubilé en récompense de l’estime qu’accordait le peuple Français à son Roi dans l’Europe des Lumières.
Le départ pour les Flandres vint le 6 mai. A son habitude, Louis XV ne veut pas de faste ni d’émotion dans les départs. Il est accompagné de son fils, le Dauphin, âgé de 16 ans afin de lui montrer les horreurs de la guerre…Il fait simple pour éviter les dépenses inutiles. Il n’y aura pas d’escorte flamboyante, ni police sur le chemin. Couché la veille, on le trouve en prière à 3 heure du matin, écoutons Luynes : «  La Reine a attendu le Dauphin. Lorsqu’il est passé pour aller chez le Roi…Elle l’a embrassé vingt fois, fondant en larmes…». Il est 7h15 le Roi et le Dauphin partent et quatre aurores plus tard ils entendent les tambours de «  La Maison du Roi » saluer ce qui va être le soleil de Fontenoy…

Louis XV alors que son  fils n’a accepté que le grade d’officier subalterne, s’adressa aux officiers pour leur dire qu’en cette occasion ce serait la première fois depuis St Louis qu’un Roi de France vaincrait les Anglais et aussi la première fois depuis Jean le Bon à Poitiers qu’un roi aurait son fils à ses côtés…
L’armée Française était composée de la « Brigade Irlandaise » dont les familles étaient persécutées par les Anglais. Traitement bien plus atroce que nos protestants depuis l’Edit de Nantes…Le souvenir des officiers catholiques crucifiés, tripes à l’air, hantait les irlandais…Le code pénal en Irlande était le code du sang, oublié de nos philosophes anglophiles !!!
N’oublions pas que seul un roi de France pouvait s’offrir le luxe d’avoir à la tête de ses armées un Maréchal protestant. Ou se trouve alors la tolérance ?
Cette bataille comme celle victorieuse plus tard de Lawfeld enseignèrent à l’Europe ce qu’était un prince chrétien dans la charité. On est loin ici des guerres Libérales sans pitié qui viendront comme aux Amériques.
Le matin de la bataille, à 4 h le roi est le premier debout. Il fait réveiller le Maréchal de Saxe et va se positionner à 5h avec son fils près du pont de Calonne à Notre Dame des Bois.
Déjà en première ligne, les Gardes Françaises, dont le colonel de Gramont vient de mourir, plient sous la pression des Anglo-hollandais. Le Roi assiste attristé au déshonneur du régiment parisien sous l’œil de son fils. Craignant qu’il ne soit touché, le Maréchal de Saxe demande au roi de repasser l’Escaut. Louis XV refuse, il restera malgré les obus qui tombent autour de lui, alors que les Suisses tiennent bon. Jamais ils ne reculent malgré 30 officiers et 500 soldats affreusement mutilés au sol. Parmi les morts, un jeune cadet dont le père de Courten prit le jabot déchiqueté en disant : « C’était à mon fils, ce sera désormais la cravate du drapeau !»
Toujours sous un feu apocalyptique, les Suisses s’accoudent à une redoute qu’ils tiendront durant 6 heures…4 officiers sur 7 tombent pendant qu’un petit tambour, les deux jambes broyées par un boulet, continu de battre la charge…
Un flottement dans le commandement Français fait craindre le pire, le Maréchal de Saxe, atteint de la Goutte , demeurait introuvable alors que les 14000 Habits rouges avançaient imperturbablement. Une nouvelle demandait d’abandonner Anthouin…
L’heure des décisions qui change l’histoire était arrivée. Louis XV prend la situation en main.
Les officiers d’Etat Major qui habituellement restent en retrait, foncent l’épée à la main, sus à l’ennemi, véritable folie face aux Anglais de Cumberland et les Hollandais de Waldeck. Louis XV fait positionner les 4 derniers canons face aux anglais, écoutons le Dauphin : « le roi ne put jamais faire revenir au combat les fuyards…Pendant cette retraite qui lui perçait le cœur, son visage ne changea pas et il donna ses ordres avec tranquillité » Louis XV consulta, sans protocole Richelieu et Biron, l’épée dégainée et dont 4 chevaux venaient d’être  tués sous lui. Le Roi donna l’ordre à Montesson de faire charger sa Maison et on passa à 14h d’une attitude défensive à l’offensive. A ce moment la colonne anglaise s’arrête, pendant que dans une furie extraordinaire les uniformes chamarrés de la Maison du Roi chargent sabres en avant…La masse anglaise recule pendant que les tambours du Roi commencent à battre la charge définitive du reste de la Gendarmerie Ecossaise , Anglos-catholique et des Chevaux-Légers.et tout ce monde sabre les Habits rouges. Le Roi retint le Dauphin bouillant d’aller en découdre. Il est 18 heures et soudain monte une clameur en Gaëlique des rangs Français. Ce sont les Irlandais qui craignent de ne pas avoir leur « part d’Anglais »..Ils veulent se venger des humiliations, des crimes sauvages des godons à Limerick…
Quand certains philosophes comme Montesquieu admiraient le Libéralisme Anglais sans voir la misère ouvrière terrible et les sanglantes répressions. Aux cris de « Souvenez vous de Limerick » (Cuimhnigi ar Luimneach agus ar feall na) les irlandais se ruent sur les anglais à l’arme blanche. Les « Fanfans la Tulipe  » sont stupéfaits devant les visages terrorisés des britanniques.
En 1907, l’Irlande fera ériger une immense croix pour commémorer ce 11 mai 1745, la vengeance Irlandaise face à la félonie anglaise du Traité de Limerick…Le Parlement britannique avait avalisé les horribles boucheries de femmes et d’enfants des soudards de Guillaume III.
De Saxe réapparut pour laisser les restes de l’armée Anglo-hollandaise se retirer tranquillement…
Les soldats Français jettent leurs tricornes en l’air en lançant le cri de ralliement : « Vive le Roi », pendant que le Roi se tourne vers son fils et lui dit : « Voyez ce qu’il en coûte à un bon cœur de remporter des victoires. Le sang de nos ennemis est toujours le sang des hommes, la vraie gloire est de l’épargner » .Il ordonna alors de soigner tous les blessés du champ de bataille en y adjoignant son propre médecin : La Peyronnerie.  « Qu’ils soient Anglais, Hessois, Hanovriens, Hollandais, Français, tous doivent être soignés avec la même sollicitude. » Aucun « despote éclairé » d’Europe ni Parlement libéral ne résonnait en européen comme Louis XV, roi très chrétien, devant ce champ de bataille. Ces paroles frappèrent l’opinion internationale et l’on vit le roi se déplacer dans les rangs, avec un sang froid surprenant, encourager les hommes et les visiter. On ouvrit les hôpitaux de Douai, Valenciennes, Lille et Cambrai…On fit le siège de Tournai et la ville se rendit le 20 juin. Louis XV d’après une relation imprimée à Amsterdam, prit les femmes et les enfants sous sa protection et les mis en sureté à Oudenarde…Cet acte grandissait le Roi aux yeux de l’Europe à l’image du souvenir de St Louis. Quand il entra dans Paris en évitant les fastes voulus par les parlementaires faisant payer les factures au peuple…Ces hypocrisies bourgeoises le dérangeait car les Corps de métier étaient encore endettés…Il pénétra sobrement en carrosse accueilli par le peuple de Paris et entra dans Notre Dame pour remercier Dieu de la victoire. Un « Te Deum » retentit sous les drapeaux aux couleurs multiples pris à l’ennemi. Nous ne pouvons décrire ici la liesse populaire qui l’accueilli à la sortie de la messe avec les Dames des Halles, car aucun écrit ne peut représenter l’atmosphère et la joie populaire ressenti des humbles avec leur Roi. Comme disait Marcel Jullian : « Peuple et Roi sont de droit divin »
« Ou est Fanchon ? Ou est Grégoire ? 
 Ma voix se casse en les nommant ;
  Notre jeunesse est de l’histoire :
 On ne remonte pas le temps…
Aujourd’hui, je quête la trace.     

 De ce qui fut verte saison.
Clairs jeunes gens de notre race

Gardez les lys et nos chansons »    
Michel Saint Junien
Le jour où l’humanisme d’un Roi fut plus grand que les théories libérales fumeuses du monde qui allait naître…A Metz, son peuple l’avait sacré Roi « Bien-aimé », À Fontenoy, c’est l’Europe qui reconnut en lui, son humanisme chrétien…
« La vie n’est pas si longue qu’on ait le temps d’user tellement de copains. Si j’avais le souffle j’écrirais le roman d’un groupe de douze hommes qui se seraient déjà bien connus à Malplaquet par exemple, une de ces belles défaites qui, entre fantassins de voltige, vous enfonce royalement dans le cœur le sentiment de fraternité, après quoi, ayant celé leur fortune à Denain au cours d’une solennelle biture aux frais de Villars, nous les retrouverions toujours unis, avec quelques traverses, bien sûr, dans les épreuves de la paix aux environs de la rue Quincampoix ou du cimetière Saint-Médard pour les retrouver à Fontenoy, toujours copains comme cul et chemise et se dissipant un peu plus tard dans une affaire de faux saulniers avant de remettre ça pour la guerre de sept ans, revenir avec quelques jambes de bois pour monter une vague affaire de montgolfière à tempérament, s’en tirer de justesse pour rempiler sous Montcalm et bourrer le calumet sous la tente des Hurons, etc., les morts ne seraient pas remplacés et le dernier de mes douze casserait sa pipe tout de suite après le onzième, seul, au coin d’un bois, dans son lit ou aux galères, c’est à étudier, mais on verrait bien qu’il meurt pour la seule raison qu’il serait seul. »
Bande à Part », Les COPAINS de Jacques Perret)
« Voyez ; je suis vieille, mais je suis belle ; mes enfants pieux ont brodé sur ma robe des tours, des clochers, des pignons dentelés et des beffrois…Ils passent, mais je reste, je suis leur mémoire…Regardez cette fontaine, cet hôpital, ce marché que les pères ont légués à leurs fils. Travaillez pour vos enfants comme vos aïeux ont travaillé pour vous. Chacune de mes pierres vous apporte un bienfait et vous enseigne un devoir… »
Anatole France

1589 : Le sacrifice du dernier des Valois

Henri III est assassiné le 1er aout 1589, victime du fanatisme de quelques ligueurs catholiques. On lui reproche sa complaisance à l'égard du chef du parti protestant, Henri de Bourbon Navarre… En le reconnaissant comme seul successeur légitime, le Roi ouvre la voie à la fin des guerres de religion.
Cette année-là, la quinzième de son règne, Henri III, trente-huit ans, se trouvait à Blois dans la douloureuse situation d'avoir à reconquérir Paris où le parti catholique, la “Sainte Ligue”, entretenait un climat de haine implacable.
Un royaume en péril
Depuis déjà longtemps les intérêts partisans, l'exaltation fanatique, les rancoeurs personnelles, occultaient chez beaucoup la vraie défense de la religion dans ces guerres, dites “de religion”, qui transformaient la France en terrain de lutte entre les Anglais soutenant les protestants et les Espagnols soutenant les catholiques. Le risque d'une partition de la France était réel. À tout le moins la dynastie capétienne était-elle menacée et, avec elle, la pérennité du royaume de France. Des huguenots (ce n'est pas étonnant), mais même des ligueurs, se référaient ouvertement à des idéologies de république et de souveraineté populaire. Henri III, maintenant l'idée de l'État et de l'unité nationale, s'attirait les foudres des deux partis.
Nous avons aperçu Henri lors du “tour de France” de la famille royale organisé en 1564-1565 par sa mère Catherine de Médicis. Alexandre-Édouard avait alors treize ans ; il était aux côtés de son frère aîné le roi Charles IX, de son petit frère Hercule, de sa petite soeur Marguerite, et de son jeune cousin Henri de Bourbon roi de Navarre, onze ans. Au cours du voyage, pensant saluer le roi d'Espagne à la frontière pyrénéenne, Catherine avait fait rebaptiser ses enfants de prénoms plus catholiques : Alexandre-Édouard était devenu Henri, duc d'Orléans, et Hercule François, duc d'Alençon. En 1573, Henri était élu roi de Pologne, mais six mois plus tard la mort de Charles IX (30 mai 1574) le rappelait à Paris pour y régner sous le nom d'Henri III.
Règne périlleux, où seule la volonté de maintenir coûte que coûte le principe héréditaire de la monarchie pouvait guider Henri. Dès son avènement, le rapport des forces l'avait contraint à négocier avec les huguenots. Exploitant l'inquiétude des catholiques, le parti des Guise créait la Ligue pour déclarer la guerre à la monarchie. Ainsi, des années durant, le roi avait dû louvoyer. La mort en 1584 de son frère François rendait le chef du parti protestant, Henri de Bourbon Navarre, héritier de la couronne de France par ordre de primogéniture. Deux lois fondamentales de la monarchie capétienne, l'hérédité et la catholicité, entraient en conflit. Situation inextricable à vue humaine, mais Henri III, soutenant les droits de son cousin (devenu son beau-frère en épousant Marguerite), savait qu'il lui fallait amener celui-ci à se convertir au catholicisme pour pouvoir régner sur la France. Le parti des “politiques” comprenait cette attitude et Henri de Navarre lui-même, dans ses batailles, respectait ceux qui, des deux partis, seraient un jour ses sujets, mais les ligueurs fanatisés par les Guise accusaient Henri III de trahison et des vices les plus invraisemblables.
Jacques Clément
Ce roi pieux n'avait que le tort de rechercher l'élégance, d'aimer les fêtes fastueuses et de ne pas avoir eu d'enfant de son mariage avec Louise de Lorraine-Vaudémont, alors qu'il aimait la compagnie des femmes et aussi celle des jeunes hommes d'armes. D'où des tas d'insinuations sans preuves… La violence des insultes avait redoublé après la victoire d'Henri de Navarre à Coutras le 20 octobre 1587. Paris s'était retrouvé en état d'insurrection ; le chef de la Ligue, Henri de Guise, se posait en vrai maître de la France, prêt à donner la couronne à un fantoche (le cardinal de Bourbon, un oncle catholique d'Henri de Navarre). En attendant, il tenait à sa merci Henri III parti se réfugier à Chartres avant d'être ignominieusement malmené à Blois par les États généraux. Le roi, dès lors convaincu que pour sauver la monarchie et la transmission légitime de la couronne, il n'avait plus d'autre moyen que d'en finir avec les Guise, se résolut, non sans quelque déchirement de conscience, à faire assassiner Henri de Guise à Blois le 23 décembre 1588.
Vers la paix
Les deux rois Henri pouvaient dès lors unir leurs forces pour reprendre Paris, mais la Ligue n'en restait pas moins fanatisée et rancunière : le 1er août de cette année 1589, à Saint-Cloud, le moine Jacques Clément muni d'une fausse lettre pour Henri III, transperça celui-ci à coups de couteau. Le roi eut juste le temps, avant d'expirer, de confirmer Henri de Bourbon Navarre comme son unique successeur et de prédire que le nouveau roi se convertirait au catholicisme.
Jacques Clément fut écartelé puis brûlé, tandis que le peuple, dans une belle complainte bien connue, pleurait « d'avoir perdu noble Henri de Valois ».
Le dernier des Valois ne s'était pas sacrifié en vain car il ouvrait la route au Bourbon devenu Henri IV, bientôt catholique et restaurateur de la paix civile, préparant ainsi, par le retour à l'ordre politique, l'épanouissement au siècle suivant du catholicisme en même temps que du grand classicisme.
MICHEL FROMENTOUX L’ACTION FRANÇAISE 2000 du 19 mars au 1er avril 2009